‹ Le Vieux-neuf v. 2 (volume 2)Chapitre 7 sur 17 · II. IS · texte numérisé non relu

II. IS

leiueut de leurs soins, qu'on avait imaginé pour le carrelage des cuisines une sorte de pavé poreux qui absorbait l'eau, quelle que fût la quantité répandue '. C'est une invention qui serait fort bonne à reprendre : maîtres et valets s'en trouveraient bien. A Paris, la même défiance dans le zèle des domestiques avait fait imaginer, dès le xvii® siècle, les portes fermant par contre-poids'; et,unpeu'plustard, avait forcé d'aviser encore à une autre amélioration qui importait bien plus que tout le reste à Thygiène et à la propreté des logis '.

1 C'est ce qu'on appelle encore des pavés à la grec^ que. M. Chaudruc deCrazannes en a retrouvé des traces à Saintes. {Mémorial encyclopédique, 1835, p. 17.)

2 Tallemant des Réaux, 2*» édit., t. I, p. 104.

^ Je veux parler des cabinets dits à Vanglaise et inodores. En 1769, ils étaient déjà connus à Paris. Dans les petites affiches du mois de janvier de cette annéelà, j'ai lu l'annonce d'une maison à louer, rue Bourbon-le-Château, qui jouissait de cet avantage ; elle appartenait à Pont de Veyle. Le plus singulier , c'est que je ne retrouve que bien plus tard, en Angleterre, cette prétendue invention anglaise. Lapa' tente (brevet) donnée pour cet objet à un M. Rimes et que je crois la première de ce genre, est de 1797. {The Repertory of art and manufactures, t. VII, p. 234.) Vers le même temps, un nommé Desorgues se ruinait en France à perfectionner les fosses inodores. {Biogr. portât, des contemp., 1. 1, p. 1346.)

Le luxe, conniie vous voyez et quoi qu'on en ait dit, savait déjà se concilier avec le confortable. 11 est vrai que souvent il ne s'en préoccupait point. Pour peu qu'une chose fût brillante, il Tadoptait, fût-elle aussi fort dangereuse. De là vint la mode de ces décorations saupoudrées ou, comme on disait, givrées de poudre de verre blanc, dont on faisait même des surtouts de table, ce qui était fort imprudent, car cette poudre, cette neige de verre se détachait au moindre souffle et volait dans les plats; mais c'était d'un effet brillant et Ton n'avait pas voulu voir autre chose ^

Ce goût, cette manie deTéblouissant amena de même la mode des appartements tapissés de glaces du haut jusqu'au bas.

Régnier Desmarets, dans son gracieux virelay sur Yexcès où Von porte toute chose, gourmande fort les dames de son époque sur ce raffinement de coûteuse coquetterie.'

Dans leurs cabinets enchantés L'étoffe ne trouve plus place; Tous les murs des quatre côtés En sont de glaces incrustés ; Chaque côté n'est qu'une glace.

* Legrand d'Aus^y, Vie privée des Français, chap. «ur les Repas, festins, etc.

Pour Toir partout leur bonne grâce.

Partout elles yeulent avoir La perspective d'un miroir.

Les anciens avaient eu un luxe pareil.

* Celui là s'estime bien pauvre, dit Sénèque*, dont la chambre n est pas tapissée de plaques de verre. » Et qui sait si ces plaques n'étaient pas des glaces, puisqu'en effet il est aujourd'hui certain que dans Tantiquité Ton connut des miroirs semblables aux nôtres*?

Les Romains mettaient du verre partout, sur les parois, au plafond de leurs chambres*. Ils en faisaient même des pavés. Passeri vit dans les ruines d'une villa un de ces parquets de verre « formé d'une masse compacte de la dimension même de l'appartement*. » ATyr, on voyait dans le temple d'Hercule une colonne de verre, colorée dans la masse, et d'une si belle nuance, qu'on la disait faite d'une seule émeraude ^

Quant aux vitres, après qu'on eut long-

1 Epistol. 86.

' Cabinet de V Amateur et de VAntiq., t. II, p. 57. 3 Stace, Sylv., lib. I, carm. 25, v. 42.

'^ Lucemm fictiles, in-fol. v, I. p. 67.

* Théophraste, Traité des Pierres, édit. 1754, n" 44,

temps douté que les anciens en eussent fait usage; après même que de gros mémoires eussent été publiés pour prouver qu'ils n'avaient pu en garnir leiu*s fenêtres, la découverte que WJnckelmann fit à Pompéia de plusieurs châssis vitrés trancha nettement la question en faveur de Taffirmative '. Les latinistes virent avec satisfaction qu'ils n'avaient pas commis de contre-sens, lorsqu'ils avaient traduit par « croisée de vitre » le mot speculatoiHum, qui se trouve dans Sénèque*; et les hellénistes, qui avaient compris de même certain passage de Philon ', crièrent victoire.

Çela-n'est rien encore. Ce qu'il faut surtout admirer chez les anciens, c'est l'art avec lequel ils travaillaient le verre. On en peut juger par les belles coupes qui ont survécu.

Celle de Barberi ou Portland, qui fut brisée malheureusement il y a quelques années, était la pins admirable. Avec ses deux couches de verres mariées ensemble; ses figures blanches ciselées en relief sur im fond bleu, à Timi-

* Winckelm. , Monum. inéd.f t. I, p. 267; Gell, Aîitiq. de Pompéia, 1812-1827, in-fol.,3e partie, p. 7; Mazois, Antiq. de Pompéia, Impart., p. 54.

2 Epist. 93.

3 Trad. de Bollier, Paris, 1588, in-8, p. 27.

tation d'un camée en onyx, c était vraiment le plus merveilleux spécimen de la verrerie antique*. La coupe trouvée en 1825 dans un cercueil prés de Strasbourg, et conservée dans le musr'e de cette ville, est aussi d'unbiçn remarquable travail*. Elle est du même genre que celles xiont parle Winckelmann, et qu'entourait un treillis de verre légèrement superposé '; du même genre aussi que le vase si charmant décrit par Acbilles Tatius, et autour duquel serpentait le souple feuillage

* Caylus, dans les Mém. de VAcad. des inscnpt.f t. XXIIÏ, p. 366, etc. Labarte, Catalogue de la coUectiôhDehfuges-Duménil^ introduction, p. 332-333. ■^— F. aussi, sur les merveilles que les anciens ont faites avec le verre et que notre industrie n'a pu reproduire encore, L. de Laborde, Union des arts et de IHndustrie, t. II, p. 472. Il est surtout une inv«ntion qui n'a pas été retrouvée, c'est celle du verre malléablCf due, selon Pline, à un verrier du temps de Tibère, mais dont cet empereur défendit la mise en œuvre, craignant que les autres verriers n'en fussent ruinés. (Pline, lib, XXXVI, cap; xxviii; Isidor., Orig., lib. XVI, cap. XV.)

^Mémoires de la. Société des Antiquaires de France (nouv. série 1842), t. VI, p. 95. Le cabinet des antiques à Paris possède deux fragments de vases du même genre. Y. l'excellent catalogue des camées et pierres gravés, par M. Chabouillet, no* 3,400-3,401.

» Winckelm., Hist. de l'Art, t I, p. 46.

d'une vigne *. Il y a quinze ans, Ton se mit à fabriquer des vases doubles, dont Tun, colorié et découpé, était soudé dans l'autre, blanc et uni : c'était le procédé antique employé pour la coupe de Strasbourg.

On faisait aussi chez les anciens des vases décorés et pour ains) dire festonnés de figures et d'inscriptions, dont le mode de fabrication, expliqué par d'Azincourt, semblerait encore appartenir à l'industrie moderne : « Sur une feuille d'or appliquée au fond d'un verre à boire, on traçoit des lettres ou bien l'on dessijioit des figures au moyen d'une pointe très-fine; puis, afin de mieux conserver le travail, on appliquoit par-dessus un couvercle de verre, de manière que, soudés au feu l'un contre l'autre, ces verres laissoient voir les figures et les inscriptions '. »>

< Les Amours deClUophon et deLeucippc, liv. III.

^Hist de Vart, t. II, p. 27. — F. pour des vases du même genre appelés vases chrétiens, parce qu'ils datent des premiers temps de l'Eglise et qu'on y trouve représentés des sujets pieux, le Catalogue Chabouillet, p. 609, no 3,471. — Les anciens faisaient aussi avec du verre de ces vases dit de Tentale, que l'on croirait dus à la fausse magie de quelque Bosco moderne : à peine sont-ils remplis que tout le li-

Si tout ceci est curieux, voici qui est tout à fait surprenant. Nous ne parlons plus des Romains, mais de ceux qu'ils appelaient barbares, des Pietés de TÉcosse et des Celtes de la Gaule. Chez ces peuples, l'emploi du verre, ou pour mieux dire de la matière vitrifiée, s'étendait aux proportions les plus gigantesques. Ils en faisaient des maisons, des châteaux entiers * !

Un mot d'explication, et Ton comprendra

quide s'écoule à l'aide d'un siphon dissimulé au milieu. On trouva un de ces vases dans les raines du vieil Ëvreux. (Rec. de la Soc. de VEure, juill. 1835.) * Il est juste de dire que les Grecs avaient des édifices à peu près semblables, tels que le temple de U Fortune en Cappadoce, bâti tout entier en pierres spéculaires. (Pline, lib. XXXVI, cap. xxii; Isidor^ Origin., lib. XVI, cap. iv.) Dans la vieille église de San-Miniatoy près Florence, se trouvent des fenêtres closes avec des dalles d'albâtre transparent semblable %. ce lapis specularis des anciens. {Revue britannique» novembre 1845, p. 18.) — A Siam, d'âpre des voyageurs du xvii* siècle, il existait un pavillon de cristal, long de 28 pieds, large de 17. On y descendait parle haut, comme dans le Nautilier. Il était au fond d'un bassin dont l'eau, quand on le remplissait, montait autour des murailles de verre et les environnait de sa fraîcheur. Peut-on rêver pour l'été un séjour plus agréable? {Mag, pitt, 1889. p. 248.)

lapossibilité de ces constructions incroyables. Les contrées de TÉcosse où les ruines de ces châteaux de verre ont été trouvées abondent en pierres trèç-facilement vitriflables. C'étaient des matériaux tout préparés; il ^ne restait plus qu'à les mettre en œuvre..

De quelle manière y procédail-on? L'ingénieur de mines John Williams, le premier et presque le seul qui, depuis lé xvni® siècle, se soit occupé de cette curieuse matière*, va nous répondre par Tentremise d'un archéologue de province qui a sommairement analysé ses recherches*. « Il faut supposer que Ton éleva un double mur en terre, séparé par une distance qui devait être Tépaisseur du mur en verre ; le combustible fut entassé dans cette espèce de fourneau, la matière vitrifiable fut placée au-dessus,, la masse li-

1 On peut cependant consulter encore, à ce sujet, dans VArchxologia {Mémoires de la Société des antiquaires de Londres) ^ un travail de M. Andersen, en 1779, t. V, p. 255, et un autre de M. Dainer Barrington, en 1786, t. VI, art. X.

* Revue de Caen^ octobre 1845, p. 289. Il faut ajouter, pour être juste, que la notice qui s'y trouve n'eût peut-être pas été écrite si le Magasin pittoresque du mois de janvier précédent, p. 10, n'avait pas publié on article sur le même sujet.

guide s'éleva peu à peu, et à sa surface surnagèrent les débris de bois et de charbon. »

Les murailles ainsi construites, ou plutôt coulées en verre, étaient d'une solidité étonnante. John Williams en jugea par les ruines qu'il trouva dans les Highlands, les unes à deux lieues dlnverness, sur la montagne de Craigh-Phadrick, les autres, qu'il étudia davantage, dans le Ross-Shire, sur le sommet du Knock-Farril, à trois cents mètres au-dessus de la vallée. 11 fit faire plusieurs fouilles et se convainquit de la force de cet étrange rempart. On sait par son Mémoire, pubhé en 1778, que les instruments de fer n'y pouvaient mordre comme dans la pierre ou dans la brique, et qu(3 ce ne fut qu'à grand'peine qu'il par\ûnt à culbuter dans la vallée quelques quartiers détachés. En roulant, ils se brisèrent, et sur leur cassure fraîche, on put étudier le secret de leur structure et de la matière dont ils étaient formés. C'était un verre de couleur foncée, à peu près semblable à du verre à bouteille, compacte, homogène, sauf quelques fragments mal fondus. « Ce n'était pas, djt Williams, une muraille de pierre calcinée et vitrifiée »t. sa surface, ni même liée à l'intérieur par un ciment de

verre : c'était positivement une muraille de veire*. »

Que sont donc auprès, tout ce que nous tentons dans ce genre, même ces épais pavés de verre dont nous carrelons nos passages?

* Il paraît qu'il se trouve à Sainte-Suzanne, près Laval, des débris de constructions semblables. < Que dirions-nous, lit-on dans le Magasin pittoresque (1845, p. 11.) d'un vo3'ageurqui nous rapporterait qu'il a vu un peuple qui a pour forteresse de grands verres ronds très-élevés, au bas desquels est percé un trou pour servir de porte : et dans lesquels, en cas d'attaque, les guerriers se renferment?.... Les antiquaires, en nous faisant connaître les châteaux d'Ecosse, font cependant, au fond, la même chose que ce voyageur. »

Les constructions en blocs métallico-vitreux dont parle M. Jobard, {Les Nouvelles Invent, aux exposit. univers., 3* liv., p. 151-152) et dont l'on fait des essais en ce moment, ont quelques rapports avec ces constructions celtiques. Les pierres fusiles des Romains {V. plus haut p. 104) s'en rapprochaient aussi ; enfin les maisons monolithes en béton, comme celle de M. Côignet, à Saint-Denis, n'en sont pas fo'rt différentes. Suivant le même M. Jobard (l"-» liv. p. 174), cette dernière façon de bdtir n'était pas non plus inconnue des Romains. Il sera juste d'ajouter qu'en 183Î, M. Lebrun, d'Alby, avait conçu l'idée de construire en béton toutes les parties d'un édifice de plusieurs étages dont il était chargé. {Jhill. de la Société d^ encouragement, 22 fév. 1^32.)

Quittons uii instant la ville, allons aux champs, et pour commencer, non par les plus riants, mais par ceux à qui les progrès de la science agricole sont le plus nécessaires, parlons de la Sologne.

Sous François P*", les maigres steppes qui s'étendent depuis Orléans jusqu'à Romorantin avaient déjà été pris en pitié.

On voulut, avec un zèle qui ne le cédait ni en ardeur ni en intelligence à celui qui se déploie si ardemment de nos jours, tenter alors déjà plus d'un essai d'amélioration sur ces terres trop peu fertiles. La méthode des engrais de toutes sortes, toujours si coûteuse et

si rarement efficace, n'était pas encore assez répandue ; on n y pensa donc pas. En revanche, grâce à nos récentes conquêtes en Italie, notamment dans le Milanais, le système des irrigations étant devenu fort en faveur, c'est lui qu'après mûr examen du terrain solonais et des cours d*eau qui le traversent on se résolut de mettre en pratique.

On savait que la Lombardie avait été pendant de longs siècles une terre presque aussi inculte que la Sologne : sablonneuse, coupée de marécages pestilentiels, inhabitable enfin, surtout dans Timmense vallée du Tésin et de rOlone*. On n ignorait pas non plus que, si l'infertilité de ce sol rebelle avait à la longue été domptée, c'était par le labeur infatigable du cultivateur, et surtout grâce au bienfaisant système des irrigations. Pourquoi à l'aide des

1 V.t à ce sujet, un article de la Revue de Paris, 20 noy. 1814« p. 467-468. — Le système des irrigations était on ne peut plus en usage dans l'antiquité ; il suffit pour s'en convaincre de se rappeler le vers des Bucoliques :

Ciaudite jam rivos, paeri, sat prata biberunt.

V, de Sismondi, Tableau de l'agriculture toscane, 1801, în-8<>, «tBlunt, Vestiges of ancient manners in Itaiy^ Londres, s. d., in-S^.

Il U,

mêmes moyens De créeraitH)n pas une fertilité pareille pour les terres Bolonaises? Poorqnoi de leurs sables ne ferait-on pas un sol . arable à force desoins, et à l'aide de la grande et de la petite Sauldre, du Beuvron, de là Rère, de la Croizine, habilement détouméeà et partagées en myriades de canaux irrigateurs? Par là ne remplacerait-on pas les fontanilli des plaines lombardes, qui, servant aux irrigations hebdomadaires pendant Télé, couvrent le sol, pendant l'hiver^ d'une nappe d'eau courante? Enfin, tous ces terraii»

ainsi aménagés ne pourraient-ils pas devenir d'une puissance productive égale à celle de ces prairies marelles dont les récoltes rend,ent si riches et si florissantes les fermes des environs de Milan? Voilà ce qu'on pensa dans le conseil du roi François I«r et ce qu'on voulut en toute hâte mettre à exécution.

On manquait en France d'ingénieurs capables de mener à bonne fin de pareils travaux; niais François I^r était tout ensemble roi de France et duc de Milan ; il prit dans son duché ce qu'il ne trouvait pas dans son royamne.

Un homme était surtout célèbre dans le Milanais pour ce genre d'ouvrages; c'était Léonard de Vinci, le même qui, cumulant

— lestant d'autres mérites, a tué la gloire de l'ingénieur sous la renommée du ijeintre.

La Lombardie lui devait le canal de jonction ç[ui unit celui de Martesana à celui du Tésin, travail miraculeux pour lequel il a fallu aplanir des montagnes et perfectionner, sinon inventer tout exprès, les échelles à doubles portes. C'est Léonard qui avait aussi dressé le plan du canal de navigation de Florence à Pise*, et qui, se jouant d'une entreprise regardée jusque-là comme impratica:ble, avait fait creuser le canal qui mène de l'Adda jusqu'à Milan. C'est après ces incomparables travaux que Louis XII, émerveillé, lui accordait le droit de l'eau sur le canal Saint-Christophe^ à Milan, et que Léonard, enorgueilli de lui-même, croyait pouvoir écrire à Ludovic le More : « En temps de paix, je suis capable en peinture, sculpture, architecture, mécanique et conduite d'eau, de tout ce qu'on peut attendre enfin d'unie créature mortelle. »

Remettre en de pareilles mains le soin de fertiliser la Sologne en la sillonnant de canaux irrigateurs, était, certes, un acte de

* Libri, Histoire des sciences mathcmatiques en Italie. t. II, p. 280, et III, p. 48.

haute habileté, et qui devrait compter parmi les plus inteUigents du règne de François I«, n n'est pourtant pas un seul historien qui lui en ait tenu compte. Peut-on, quand on a tant à dire sur les grands coups d'épée de Marignan et de Pavie, consacrer même une ligne au pauvre canal d'une pauvre contrée?

François I" Tavait pourtant bien à cœur.

A son retour d'Italie, en 1517, il songea tout d'abord à commencer ce grand travail et à le pousser à bout. Il avait amené Léonard avec lui ; et, avant même de le mettre en besogne conune peintre dans les splendides galeries de son Fontainebleau, il voulut le mettre à rœuvre comme ingénieur dans les sables de la Sologne.

Au mois do janvier 1518, toute la cour arriva dans Rornorantiu *; et, sans désemparer, le roret le grand peintre se mirent à courir la campagne, sondant les bruyères, longeant les cours d'eau, qui, à cette époque de l'année, coulaient à plein canal et permettaient ainsi d'évaluer toute leur abondance. Après cette battue moins bruyante, mais qui devait être plus glorieuse que celles qui se font au

' Delécluze, Léonard de Vmct. 1841, in-S^, p. 65.

— tesson du cor et pour forcer le cerf, Léonard, revenu avec le roi à Romorantiu, se mit aussitôt à dresser le projet et à faire le plan du grand canal de navigation qui, alimenté par la Sauldre et passant à Romorantin même, devait être comme la grande artère de son système irrigaieur i.

Il travaillait ainsi au bruit des fentes royales qui remplissaient la ville et dont i'Épiphanie avait ramené l'occasion, quand un accident arrivé au roi vint tout à coup interrompre le travail de l'ingénieur et les réjouissances de la cour.

C'était le soir même où l'on avait tiré le roi dé la fève ; il y avait eu surtout splendide gala chez le comte de Saint-Pol. François I*»* le savait, et l'envie lui prit d'être, pour s'amuser, le trouble-fête de ce beau souper.

On courut à l'hôtel de Saint-Pol, et toutes les vitres volèrent bientôt en éclats, sous des boules de neige vigoureusement lancées. Les assiégés voulurent riposter, comme déraison, et faute de boules de neige, ils se firent ar-

* * En France, dit Venturi, Léonard de Vinci avoit été chargé du projet d'un canal qui devoit-passer par Romorantin. » {Essai sur les ouvrages physico-mathéma' tiques de Léonard de Vinci, in -4», p. 40.)

mes de tout, même des tisons du foyer; Vxai des plus gros, lancé tout enflanunë, toxnlba sur la tête du roi. Il n'avait qu'une loque de velours qui ne put amortir la violence du coup. Il tomba à la renverse, et quand on le releva il était sans connaissance. La blessure était des plus graves, au point que pendant quelques jours on désespéra de sa vie. Enfin, il en réchappa, pour qu'il ne fût pas dit que le vainqueur de Marignan avait été tué dans un combat pour rire. Il lui en coûta toutefois ses longs cheveux, que les médecins furent obligés de couper pour le panser. Dès lors, il resta toujours la tête à peu près rasée. « Depuis, dit Estienne Pasquier, il ne porta plus longs cheveux, estant le premier de nos rois qui , par un sinistre augure, dégénéra de cette vénérabl/ancienneté *. »

Ce qui est bien pis, c'est que, par suite de cette malencontreuse aventure, le i^rojet du canal en Sologne fut abandonné. On avait quitté en hâte Romorantin, et Ton n y revint plus ; on se garda même de reparler au roi de la malheureuse ville, aussi bien que du projet qui Ty avait amené.

* Recherches de la France, liv. VIII, chap. ix.

Le reprit-il? je voudrais le croire, mais alors ce dut être certainement plus d'une année après.

C'était trop tard : Léonard de Vinci ne vivait plus.

Il était bien vieux déjà quand il était arrivé en France ; et, tout d'ahord, il avait senti que la terre lui manquait. Peut-être eût-il pu vivre pour le travail, la seule chose qui entretienne la vie et active Tardeur dans ces fortes natures ; mais, comme on Ta vu, le travail rêvé fit défaut : il n'eut donc plus qu'à mourir. Dès le 18 avril 1518, prévoyant bien que le grand projet pour lequel il voulait encore vivre ne serait jamais repris, ils'étail préparé à la mort : il avait fait son testament. Il languit pourtant une année encore, solitaire et triste dans le petit château de Clou, près d'AnAoise, que François I***" lui avait donné pour retraite, et qui malgré ses beaux ombrages et le soleil riant de la Tpuraine, n'était qu'un exil pour lui. Il mourut le ? mai

Du grand projet qui eût tant ajouté à sa

çloirc , car il l'eût montré bienfaisant autant

u'il est illustre, rien n'est presque resté. On

'en trouve la tra(*(^ que dans quelques notes

recueillies en Tun des treize volumes de manuscrits in-folio , dont les douze premiers sont conservés à la bibliothèque de l'Institut et le treizième à la Bibliothèque Impériale *. Je croirais volontiers qu'on a voulu, depuis le grand Léonard , reprendre plus d'une fois ses plans de canaux et d irrigations * ; mais tout me porte à penser que ce fut toujours sans persistance, et, partant, sans succès. Le souvenir de ces travaux toujours conmieneés et toujours abandonnés s*est même conservé dans le pays, comme une vague tradition;, et Ton a vu les ingénieurs archéologues, prenant ces souvenirs pour guides , chercher les traces de ces canaux plus ou moins imaginaires. Il en est qui prétendent avoir retrouvé ces vestiges. Le comte du Buat, à qui Ton doit d'excellents Principes d'hydraulique, est de ce nombre. C'est en parlant de la Sologne, où se touvait son château de Nançay, et c'est en faisant allusion à ces canaux anciens, dont il avait tâché de suivre le sillon

^ Ce qui est relatif au canal de Romorantin se trouve au t. III, sous le no 329.

Sully, entre autres, projeta un canal du Berry. F. l'une des excellentes Lettres sur le département du Cher, publiées par le Glohe, t. V, p. 30.

effacé, qu'il écrivait : « Qui n'a pas vu , dans des prairies aujourd'hui presque stériles, les vestiges des anciens travaux qui les rendirent fécondes , et qu'il suffiroit de renouveler pour les mettre en valeur* ? » ,

M. du Pré de Saint-Maur, qui fut le dernier intendant du Berry et dont la famille possède

^ Ce n'est pas le seul pays où l'on ait retrouvé des restes des travaux d'irrigation et aussi des travaux de drainage entrepris autrefois en France. Les moines cultivateurs avaient surtout recoure à ces grands moyens de culture. En Italie, on peut citer, comme s'étant montrés fort experts pour les irrigations^ les moines de Chiaravalle; et en France pour le drainage, ceuï de Clairvaux. Leurs granges, dont une seule abbaye ne possédait pas moins de dix-huit, étaient de véritables fermes-modèles : « Là, dit M. D'Arbois de Jubainville, des procédés agricoles qui passent aujourd'hui en France pour une découverte moderne étaient pratiqués il y a six ou sept cents ans. Dernièrement, à la ferme de la Bretonnière près de Clairvaux, en fouillant le sol pour en com^ mencer le drainage, les détenus de la maison centrale en tiraient avec surprise les tronçons des drains posés par les moines de Saint-Bernard. » {Quelques ohservations sur les six premiers volumes de VHistoire de France de M. H. Martin, 1857, in-8, p. 87.) Le Mémorial de Lille du 10 mai dernier constatait des faits semblables, et donnait à penser qu'il faut faire remonter aux Gaulois les premiers travaux de drainage.

encore de gi'ands biens en Sologne, était de l'avis de M. du Buat ; il voulut même réaliser en fait ce que celui-ci n'établissait qu'en théorie. En 1785, il proposaTexécution d'un canal: et comme si, ayant connaissance des anciens plans de Léonard de Vinci, il eût eu à cœur de les faire revivre, il voulait, comme le grand ingénieur, que ce canal fût tracé latéralement à la Sauldre , et qu'il cheminât sans s'élever sur les plateaux et sans opérer de limooage.

Je laisse aux habiles à dire s'il avait raison. . L'aspect de la Sologne en 1785 n'était pas le même qu'en 151 8 ; ce qui pouvait suffire à la première époque pouvait être impuissant à la seconde. L'amélioration du sol était devenue beaucoup plus difïicile.

« Il parait, dit M. Barré de Saint -Venant, parlant d'il y a trois siècles, que le quart de la superficie était en vignobles, et il s'y trouvait un grand nombre de futaies qui entretenaient partout la fraîcheur, malgré les nombreux fossés d'écoulement soigneusement entretenus ; en sorte que la Sologne nouiTissait une population plus laborieuse et plus saine, triple de la population maladive et décoiu-agée qui y végète aujourd'hui. »

Ce tableau presque riant de la Sologne au

XVI* siède me semble \m peu exagéré. Je l'admets toutefois en partie, d'autant que j'ai pour preuves du bon état des troupeaux qu'on y élevait plusieurs passages du Théâtre d'agrir culture d'Olivier de Serres *, où il est dit qu'en ce temps-là , c'est-à-dire sous Henri IV, les laines de la Sologne étaient renommées pour leur finesse; d'autant que je sais aussi que les chevaux solonais, si dédaignés aujourd'hui, passaient alors pour les plus fins de cette race berrichonne qui alimentait de bons coursiers les haras de Henri IV *.

1 Édit. in-4. 1. 1, p. 548, 636.

^ Collaine, Essaisur les races de chevaux, p. 153. Alors le cheyal anglais n'était pas encore inventé, et la France était bien forcée de s'en tenir à ses excellents chevaux, envers lesquels la mode l'a rendue si ingraie. (F. Valéry, Curiosités italiennes, -p. ^^0.) Elle est, du reste, seule à ne pas préférer les admirables races qui sont chez elles. En Allemagne, on les estime audesaus de toutes les autres; en 1836, par exemple, le prince de La Tour-Taxis, qui avait alors la direction des postes dans le pays d'outre-Rhin, ne faisait ache* ter que des chevaux normands. Ils étaient hors de prix sur le marché aux chevaux de Manheim, qui se fient une fois par an, le 1" mai, et le Journal àe cette ville, cité parle Joum. des Débats (31 oct. 1838), nous reprochait ainsi notre indifférence : «Si l'Allemagne avait une race si précieuse de chevau^if, elle l'exploiterait bien autrement. La race normande, croisée

Cette demi-prospérité de la Sologne, que le ranal de Léonard de Vinci eût étendue et complétée, ne fit que déchoir pendant le xvne siècle, et surtout pendant le xvur.

On jugera du triste aspect de ce pays par ce qii'on lit dans le Journal du voyage de Locke en France, sous la date du 15 juillet 1676*. « La plupart des bourgs de France se composent de maisons si mal bâties, si pauvres, si délabrées , qu'en Angleterre on ne nommerait pas ces bourgs des hameaux. En général, les maisons n'ont quun étage; nous en avons vu beaucoup qui tombaient en ruine. Diaprés ces observations, il est impossible de ne pas croire que la population de la France diminue ou s'appauvrit singulièrement. » Or, c'est à Orléans, ayant àThorizon la lisière du désert solonais, que Locke écrivait ces lignes.

A un siècle de là, son compatriote Arthur Young n'en traçait pas de moins affligeantes. Après une excursion en Sologne, dans Tan-

avec une autre un peu plus fine de jambes, produirait cette race de chevaux robustes si rare aujourd'hui et si vantée au moyen âge. Quant aux chevaux de trait et de poste, il nV en a de pareils ni en Allemagne, ni en Hongrie, ni en Russie. »

* Fragments donnés par la Revue de Paris, t. XIV,p. 19.

née 1787, il écrivait*: « Le pays est plat, maigre et graveleux, avec beaucoup de bruyères. Les pauvres gens qui cultivent cette terre ingrate sont des métayers. Le propriétaire est obligé de fournir les semences et les bestiaux, et il partage les produits avec son fermier. Malheureux système qui perpétue la pauvreté et empêche de s'instruire. * »

* Voyage enFrance, t. 1, p. 24, etc.

s Comment se fit-il que des terres encore fertiles sous Henri IV ne l'étaient plus sous Louis XI V? C'est * qu'au temps d'Henri IV, la noblesse était encore dans ses terres, donnant ses soins et son argent à la grande culture ; tandis que sous Louis XIV et sous Louis XV, elle était à la cour, se ruinant, et, qui pis est, se mettant hors d'état de demander au sol abandonné de quoi réparer sa ruine. Après les moines, je le répète, ce sont les nobles qui ont fait le plus pour Tagriculture. Sous le règne de Louis-Philippe encore, si elle a fait de nouveaux progrès, c'est que les boudeurs de l'aristocratie, n'ayant plus de cour qui les retint hors de leurs domaines, s'y confinèrent avec la résolution de consacrer à l'amélioration des campagnes toute leur intelligence et leur fortune. M. L. Leclerc le constatait en 1847 {Suppl. au Dût. de la conversation 18« livr., p. 458). Ce qu'elle a fait pour l'agriculture, la noblesse peut le faire Aussi pour l'industrie, M. Jobart le remarquait dernièrement avec raison, et applaudissait à ce que quelques-uns oni déjà tenté dans cette voie : « Du

Le lableau est triste , et l'état de ii ne le dément pas encore tout à EsJ d'hui , mais on peut assurer que n'est pas loin où il cessera d'être ti aux immenses travaux qui renou' réalisent enfin les grands projets dt de VÎDci.

moment, dit-il, où I& Dobleese se mêle:

cher, elle réhabilitera ie métier d'inveot malldtiers ne croiront plus déroger en [Les Notra. Invcnl. aux expoiit. umncri.,

Tout cela dit sur ramélioration agricole de la Sologne et sur son passé, le moment est, Je crois, venu de prouver que l'agriculture ancienne n'était pas aussi grossière qu'on pourrait le penser et qu'elle avait su créer et mettre en œuvre bon nombre de procédés de culture retrouvés de nos jours.

Dès le temps des Gaulois , on connaissait l'excellence de la marne comme engrais et l'on y recourait. Pline le signale comme un « singulier usage. » 11 appelle cela nourrir la

terre par la terre*. Auxv* siècle, la maroe est encore en pleine faveur*, mais on ne s'en tient pas à ce simple engrais. On s'avise déjà de fumer les terres d'une manière artificielle.

On ensemence un champ de graines qui donnent de grandes plantes, on les laisse croître, puis on les enterre par un nouveau labour pour que la terre se nourrisse et s'échauffe de leurs débris'. D'ordinaire, on faisait conune en Chine, on se servait pour cette sorte d'engrais de plantes oléagineuses*.

> LiciniusStolo, cité par Varron (De Re rusttca, lib.I, cap. vu), parle aussi d'une matière, fossilia creta, avec laquelle on fumait la terre, dans quelques contrées des Gaules. C'est la marne certainement.

* On en a la preuve par un passage de P. Crescenzi, célèbre agronome du xiii" siècle, en son Opus rura- Uum commodorum, lib. II, cap. xvii. On sait que Charles V fit faire une traduction de cet excellent ouvrage sous le titre de Prouffitz champestre$ et ruraux.

f F., dans les œuvres d'Albert le Grand, le livre De ChneraHone et corruptione,

* Nouvelle Revue encyclopédique, juillet 1847, p. 487. -Las anciens connaissaient aussi l'usage de la jsou* \rêtÈe ou des excréments réduits en farine, comme dit nine. Dans quelques parties de la Lombardie, ils se «enraient de cendres de végétaux, au lieu de fumier animal, mais ils en subordonnaient l'emploi, selon Pline, à la nature du terrain et à celle des plantes qu'ils voulaient cultiver. * N'est-ce pas, dit à ce pro-

Oii savait aussi fort bien l'art de chauler les blés. Quand, au commencement de ce siècle, Cadet-de-Vaux le donna comme une découverte de sa façon , il y avait deux cents ans

po» M. Hœfer {Bisiovre de la chimie), n'est-ce pas tout à fait le système dans lequel entre l'agriculture anglaise, à la recherche de Vengrais normal, sous la direction du chimiste Liebig? » — Ce que Pline a dit sur la transmutation des céréales, sur le froment, qui en s'abàtardissant se convertit en orge ou en avoine, a longtemps donné à rire aux agronomes. Maintenant ce qu'on prenait pour une fable est redevenu une vérité. Il a fallu les observations de Buffon, qui fut pour cela raillé lui-même, puis celles plus récentes du docteur Lindley, de M. Elysée Lefèvre, de M. Monseignat, pour que la science moderne pût arriver à se mettre sur cette matière au niveau de la science antique. F., à ce sujet, le volume si intéressant de M. Saint-Germain Le Duc, Curiosités des inventions et découvertes, p. 24-31. — Ce serait l'occasion de rappeler plusieurs faits du même genre, mis en avant par les écrivains anciens, niés par la demi-science des derniers siècles, et de nouveau reconnus vrais par les savants d'aujourd'hui; je me contenterai de renvoyer pour quelques-uns aux excellents articles de M. Roulin, Observations suspectes des anciens con^ frmées par des observations récentes, (Revue des Deux^ Mondes, 15 mars 1833, p. 669; 1*^ juillet 1833, p. 110.) —La découverte de Vhémione est un fait du même genre. Elien et Aristote avaient parlé de cet animal, qui tient le milieu entre le cheval et l'âne, mais la

qu'on le pratiquait en Flandre beaucoup mieux qu'il ne le décrivait.

De mêmp pour les prairies artificielles^ c'est Olivier de Serres qui , au xvi® siècle , créa le mot*. Bien longtemps déjà avant lui la chose était connue ! Toutes nos provinces du Midi s'en trouvaient bien pour leurs cultures.

« Les mauvais écrits, dit Rosset dans une excellente note du quatrième chant de Y Agriculture*, nous ont étrangement dépaysés sur les prairies artificielles, lorsqu'ils en ont rap-

trace s'en étant perdue, où le traita d'éird fabuleux jusqu'à ce que Pallas l'eût retrouvé au xTiii* siècle. Maintenant toutes les grandes ménageries possëdeni un hémione. (Figuier, V Année scient, et industr., 1857^ p. 432.)

* Théâtre d'agriculture, in-4o, t. I, p. 505, et Iniroduction, p. XLiii, et Henri Martin, Histoire de France, V<: édit., t. XIl, p. 28, note 1.

* Paris, 1800, in-1-2, p. 164-165.— Dans un Mémoire sur cette matière, dont uno partie a été publiée en note au II« chant du poëme de Delille, l'Homme êe$ ciùimps (1800, in-12, p. 193), M. Dubois nous prouve que les anciens connaissaient ce genre de culture. Il rappelle ce qu'Olivier de Serres en a dit, et notamment ses passages sur la luzerne « la merveille du ménage,» ainsi qu'il la nomme; enfin M. Dubois rend

■ jiHttiôe aux Anglais pour le soin qu'ils ont mis à perfétiiotmer cette méthode.d' alterner < base la plus précieuse -de l'économie rurale, v

porté l'origine aux Anglois, et qu'ils ont prétendu que nous leur en devons l'usage. 11 est sûr, au contraire, que ces prairies étoient connues en France il y a deux cents ans , et pratiquées surtout en Languedoc, en Provence et en Dauphiné J]le fait est prouvé par le Théâtre d'Agriculture d'Olivier de Serres, gentilhonime du Vivarais qui écrivoit sous le régne de Henri IV. On y lit, au livre III, tout ce qu'enseignent nos traités modernes pour la culture de la luzerne, du sainfoin, de l'esparcette, etc. Cet ouvrage a été fort consulté et presque pas cité ; on l'a copié et Ton a donné comme nouvelles des méthodes connues et pratiquées dès le temps de Henri lY, au moins dans nos provinces méridionales , où les prairies artificielles étoient en usage. Je no sais pourquoi on a mieux aimé en rendre^ inventeurs les Allemands et les Anglais, tan dis que nous les pratiquions en France. Notre siècle a le mérite de les avoir multipliées et perfectionnées, et d'en avoir fait une branche principale de notre agi'iculture. »

Que d'autres choses excellentes ue trouverions-nous pas dans Tadmirable livre d'Olivier de Serres I Avec chaque page , on pourrait presque dresser le procès- verbal d'un plagiat. Nous croyons bonnement avoir inventé la betterave : qu'on lise Olivier de Serres ; il n'en fait pas de sucre, il laisse se soin à Margraff qui idendra deux siècles plus tard *, mais il en fait

A En 1745 déjà les expériences de Margraff sur le ancre de betterave étaient décisives. Dans son Mi^ n^oire publié cette année-là parmi ceux de TAcadémie de Berlin, souh ce titre : Expériences chimiiiaest

de^eau-de-vie^ Tout lui est bon pour quelque bon usage. Avec les filandres de l'ortie il

faites dans le dessein de tirer un véritable sucre deplusieurs plantes qui croissent dans nos contrées, il déclare qu'il parvint « à obtenir un sucre pareil au meilleur sucre jaunâtre de Saint-Thomas^ qu'on appelle aussi moscoade. » 11 ne lui manquait que d'être blanc. La décojiverte une fods faite s'alla perdre comme tant d'autres parmi les curiosités de laboratoire, elle y dormit plus de cinquante ans et y dormirait encore si les exigences imposées à l'Europe par le blocus continental n'en avaient fait une nécessité. Le moyen de faire du sucre de riz est indiqué dans l'Encyclopédie japonaise. {Rev, hritan., sept. 1838, p. 17.) A la fin du dernier siècle, on tenta, et heureusement, de faire du sucre avec des carottes. {Bihlioth. britann,. Se. et arts, t. XII, p. 184.) Ajoutons^ en passant, que les procédés de l'industrie du sucre sont moins récents qu'on ne croirait : En 1176, il y avait en Sicile des moulins à moudre les cannes à miel (D. Roccho Pirro, Sicilia sacra, p. 454). Au siècle suivant, on servait au roi Jean, à Londres^ du sucre en pain, en cassons, du sucre mouscurat, caffetin, rosat. (Comptes de l'argenterie des rois de France, p. 245, 246, 253.)

* Théâtre d'agriculture, t. I, p. 494; t. II, p. 451.— Or, on croyait que la première idée de ce genre d'alcool, aujourd'hui tout à fait en faveur, ne datait que de 1825. Nous lisons dans un livre dû à la collaboration des hommes les plus compétents : « La fabrication de l'alcool de betterave, indiquée comme chose possible par M. Dubrunfaut, dès 3825, n'a été mise sérieusement en pratique qu'en 1852, époque à laquelle le prix élevé des alcools de vin permit aux fabricants II 16

fait de la toile i, avec l'écorce du mûrier blanc il trouve moyen d'obtenir un tissu propre « à

d'obtenir avec certitude des résultats avantageux. » {Visite à V Exposition universelle de 1855, publiée sous la direction de H. Tresca,p. 305.) La disette d'espritde-vin a fait aussi recourir, il y a quelques années, aux alcools de fruits et de légumes, dont, au xviiie siècle, un distillateur de Lawembourg, en Saxe, et un Anglais, avaient déjà fait d'assez heureux essais. L'un avait expérimenté sur des figues gâtées, l'autre sur des haricots. De tout temps, à Sumatra, l'on a fait une espèce d'alcool avec un mélange de riz et de jus de cannes à sucre. F. E. Martin, Descript. du premier voyage aux Indes orientales par les François , 1609, in-8, p. 56,70-71, 166.

* Théâtre d'agriculture, t. II, p. 148. Ce que conseillait là Olivier de Serres, quoique très-possible, ne fut pas écouté. On ne fit pas davantage honneur aux recomfnandations plus récentes qui furent faites touchant le ramie ou urtiça, qui, de temps immémorial, sert aux Chinois pour fabriquer des toiles très-belles et très-fraîches. L'abbé Voisin, directeur des Missions étrangères, en parla le premier en 1841, comme d'une plante très-facile à naturaliser en France. {Mémorial eficyclopédique, 1841, p. 353.) Quatre ans après, M. Decaisne, professeur de culture au Jardin des Plantes, *)ubliaune note sur le même sujet, puis, en 1850, il entlya des échantillons de filasse de ramie au ministre .a commerce pour qu'une commission eût à pronohvôp sur la valeur industrielle de cette matière. Il n'obtint qu'une chose deux ans après, c'est qu'on tenterait la culture du ramie dans nos colonies de la

faire du linge et d'autres estofiFes *. » Et voilà cette soie végétale dont nous sommes si fiers, inventée sous Henri IV. C'est une des découvertes à laquelle tenait le plus le bon sieur du Pradel. Il en fit le sujet d'un opuscule à part, détaché de son mémoire de la Cueillette de la soie, sous ce titre : La Seconde Richesse du mûrier blanc^ qui se trouve en son escorce^ pour en faire des toiles de toutes sortes, non moinz utile que la soie provenant de la feuille d'icelui*.

Guyane. Or Tessai n'était pas fait encore en- 1855! Les Anglais sont allés plus vite. Je lis dans le livre de M. Tresca :« Importée depuis peu en Angleterre, une certaine filasse y faitfureur; l'exposition universelle de Londres a enthousiasmé en sa faveur les industriels et les jurys. On la désigne sous le nom de China Grass. Ce China Grass est tout simplement le ramie, cet urtica utilis qui n'a pu être prophète chez lui, et qui fera peut-être son chemin, maintenant qu'il nous ▼ientd'ailleurs.» {Visite àVExposition, etc., p. 178-179.)

* Théâtre d'agriculture, VU lieu, chap. xv, xvi.

'En 1789, Broussonnet donna une nouvelle édition de ce mémoire, à la suite des Opuscules de Pierre Richer de Belleval, Paris, in-8. Il dit dans la préface, p. 7 : « J'ai cru pouvoir mettre à la suite un traité d'Olivier de Serres sur la manière de filer Vécorce de mikier hlanc. Cette découverte appartient entièrement à cet auteur... Quelques auteurs ayant d'ailleurs annoncé récemment la manière de filer l'écorce du mûrier comme une découverte qui leur étoit propre.

L'art d'élever les vers à soie occupa beaucoup Olivier de Serres. Si Henri IV s'en préoccupa de même, c'est grâce à ses conseils; et, si l'on vit la France du centre se couvrir de mûriers; si alors une partie du jardin des Tuileries en fut plantée; c'est encore par ses soins et sous son active direction *. Que n'eût pas fait l'excellent sieur du Pradel pour ses vers à soie, pour ses chers magniaux comme il les appelait, d'après un mot du Midi d'où nous avons tiré celui de magnanerie !

Aussi faut-il voir comme alors la soie indigène abondait dans les fabriques, et conune ces fabriques se multipliaient elles-mêmes.

Pour ne parler que de celles du centre, il y en avait à Paris , à Orléans, à Tours, qui rivalisaient avec celles de Lyon ; et Dieu sait les belles étoffes ! Bien qu'on n'eût pas encore les

je me suis fait un devoir de rendre à Olivier de Serres la justice qui lui est due à cet égard. »

1 II est juste d'ajouter que dans les villes assises sur le Kbône, on s'occupait depuis longtemps de la soie, comme on le voit par une ordonnance de Henri III, du 30 juin 1586, et il faut dire encore que Barthélémy De Laffemas, fait par Henri IV contrôleur général du commerce, fut pour beaucoup dans la mise en œuvres et le succès des idées d'Olivier de Serres. V, ne pièce de nos Variétés historiquet

grands procédés de fabrication aujourd'hui employés; bien que la machine à filer la soie par la vapeur n'eût pas encore été inventée par le comte de Saluées*, ni encore moins réinventée par l'anglais Woulf , son plagiaire, sous le nom d'appareil pneumato- chimique ; il n'en est pas moins vrai que tout ce que nous faisons de plus ingénieusement et de plus ma-, gnifîquement tissé, n'éclipserait qu'à grand'peine ces soieries du xvi« siècle *.

On connaissait jusqu'à l'art de mélanger dans un même tissu des fils de matières différentes, et cela depuis bien des siècles. Sous Charlemagne, par exemple,on avait eu déjà des étoffes brochées ou « espoulinées par croche-

et littéraires, t. VII, p. 308-309, note. A la fin du xvrii* siècle, je ne trouve plus guère que le duc de Penthièvre qui encourage la culture du mûrier et élève des vers à soie dans ses domaines. V. pour ce qu'il fit à Châteauneuf-sur-Loire, Fortaire, Mém.pour servir à la vie de M, de Penthièvre, 1808, in-12, p. 130.

* V. Biographie universelle, à ce nom.

* Pour les plus riches variétés d'étofi*es de soie, que l'on fabriquait en Italie, à la fin du xvi« siècle, notamment à Venise, F. Armand Baschet, les Archives de la sérénissime République de Venise, 18.57, in-4", p. 23-26. — Le même ouvrage, p. 51-52, nous donne des détails sur une sorte d'Exposition de Vindustrie qui, à certains jours, avait lieu à Venise, dès lexiii« siècle.

tage » , pour parler Tidiome du métier; on se parait de tissus mélangés de soie, de coton ou de lin , de poil de chèvre * ou de duvet de chameau*; enfin de toutes les matières souples et fines qui entrent dans la confection des cachemires. Que ce dernier mot ne vous semble pas étrange à Tépoque dont nous parlons ; s'il n'était pas fait encore, la chose qu'il désigne était connue. Les anciens eux-mêmes avaient eu des cachemires'.

Il existe une preuve bien curieuse de ce que nous venons d'avancer sur la similitude

1 II y a vingt-cinq ans, une étoflfe de poil de chèvre, le shalif fut très à la mode en France, c'était avec son nom oriental, un tissu de touttemps connu en Turquie.

* Le camelot, dont le nom vient de camelus (chameau), fut une de ces étoffes. La saie de Jean-Baptiste dans le désert, que l'Ecriture nous dit avoir été faite de poil de chameau, n'était autre chose qu'un vêtement taillé dans ce camelot oriental. «Le kourh des Afghans est un tissu du même genre. «Il est fait, dit M. Ferrier, avec une laine très-menue, trèssoyeuse, qui pousse sous le ventre des chameaux, rien n'est plus souple, plus doux au toucher, et plus chaud. . . > {Voyages en caravanes et courses en Perse. Paris, Dentu, in-8, t. I, p. 362.)

• Mémoires de V Académie des inscriptions, t. XLIX, p. 745. — Malte-Brun pense avec Heeren que ces cachemires primitifs étaient ce que les anciens appelaient sindones. {Mélanges, t. II, p. 19.) Mais M. Rey prouve le contraire. {Hist, des châles, 1833, in-8, p. 33.)

des étoffes du ix« siècle avec celles de nos jours. Théodulf, Tami de Charlemagne, fit don à la cathédrale du Puy en Velay d'un manuscrit qu'elle possède encore. Entre les feuilles, qui sont à miniatures et à lettres d'or, des morceaux de fins et moelleux tissus ont été placés, et, chose étrange, ainsi que Tout remarqué M. Th. Hedde dans la description de ce manuscrit *, et M. Francisque Michel, dans ses très - érudites Recherches sur le commerce, la fabrication,,,, des étoffes de soie, etc. *, il se trouve que ces échantillons dix fois séculaires sont pareils à des étofffes brevetées il y a quinze ou vingt ans !

t Une chose remarquable , dit M. Francisque Michel, c'est qu'en 1817, MM. Bancel, de Saint-Chamond ; en 1820, M. Beauvais, de Lyon ; en 1835, MM. Grangier frères, de Saint- Chamond , prenaient des brevets d'invention pour la fabrication de diverses étoffes qui se trouvaient dans les feuillets du manuscrit de Théodulf. Mieux connus, ajoute M. Fr. Michel, les tissus de l'Orient eussent été plus tôt imités chez nous, ce qui nous aurait valu un produit industriel de plus et un tribut^ onéreux de moins à payer a l'étranger. »

i Ann. delà Soc. d'agric. du Puy pour ISS*!^ p.l62>25l4. « Pans, Leleux, 1852, in-4, t. 1, p. 71.

Tout cela nous a quelque peu éloigné des sujets agricoles dont nous parlions tout à rheure , mais avouez que la digression en valait bien la peinei.

La mécanique se mit de bonne heure au service de l'agriculture. Dés le xvii* siècle, d'ingénieuses machines à battre le grain fonctionnaient dans les granges de la Provence et de la Normandie ; en 1722, du Ouet\ et en 1737, Meiffren les perfectionnaient*, puis, en 1763, Loriot perfectionnait encore ces perfectionnements', si bien que les Anglais n'avaient plus qu'à prendre la machine peu à peu' complétée et à la faire breveter en 1768, sous le nom de sir Evert de

* Machines et inventions approuvées par V Académie des sciences. 1666-1754, t. IV, p. 27, 31.

* Mém. de V Académie des sciences pour 1737, p. 108. »Id. pour 1763, p. 141.

Swillington^ En revanche, en 1663, nous avions emprunté à TAngleterre ses machines à dessécher les marais; mais nous, du înoins, loin de dissimuler notre emprunt , nous consacrions volontiers le privilège des industriels étrangers qui nous dotaient de cet utile procédé. On lit dans les registres du parlement, sous la date du 18 juin 1663, que « permission est accordée à Thomas Togod et à James Hyde , Anglois , d'établir une machine de leur invention pour le dessèchement des eaux*. »

* Legrand d'Aussy, Hist. de la vie prwe'e de François, Paris, 1815, in-8, 1. 1, p. 34. — Les Anglais pour l'agriculture, comme pour tout le reste, firent de nombreux emprunts à l'étranger. Les progrès de la culture chez eux datent de l'époque où le Polonais Samuel Hatlib leur fit connaître les procédés des cultivateurs belges, et voua à leur éducation agricole une partie de sa vie et toute sa fortune ; en récompense ils le laissèrent mourir dans la misère. V.Aignan, Bibliothèque étrangère, 1823, in-8, t. II, p.91. Il n'eut d'encouragement qu'une modique pension de Cromwell. Ce qu'on lui dut surtout, ce fut un des grands secrets de l'agriculture flamande : les baux de ferme à charge d'amélioration. [The Gardners Magazine^ mai 1835.)

t Aussi bien que de l'insalubrité causée par les marais, on se préoccupa, dans les derniers siècles, de tous les fléaux qui affligent la campagne. Ainsi, en

V élève des bestiaux fut de bonne heure une des plus laborieuses préoccupations des agri-

1767, un laboureur de Puzeaux, en Picardie, nomm^ Gosselin, imagina de détruire les mulots àTaide de soufflets remplis de vapeur de soufre. Ce moyen fat trouvé si efficace que le gouvernement fit distribuer de ces soufflets dans les provinces. — La maladie de la vigne n'est pas une calamité particulière à notre époque ; si on l'eût su, peut-être s'en fût-on moins inquiété. En 1530, par exemple, toute la vallée de la Loire eut à en souffrir. {Jowmal d'un bourgeois de Paris sous François !«'', 1854, in-8, p. 404.) — Nous avons déjà parlé des paratonnerres des champs (V. plus haut, 1. 1, p. 187). Nous devons j revenir, pour un détail omis : On lifc dans les Extraits dePhotius (trad. de Larcher, 2e édit., t. VI. p. 332), que si on fiche en terre certaine barre de fer pointue, elle détourne les nuages, la grêle et le tonnerre. F. aussi le D*^ Boudin , Hist. de la foudre, p. 56.) Dans le Pen*/uiohang-mon (pet. édit., liv. 37^ p. 12), il est dit que les bambous terminés en pointe ont le don d'attirer la foudre. On les appelle long-tchy (flèche du tonnerre). En 1689 et en 1706, le P. Lamy, bénédictin de Saint- Denis, fit des études sur les phénomènes produits par le tonnerre, d'où il résulte que la foudre faisait déjà fort bien de la photographie et de la galvanoplaS' tie ! En ce dernier cas, elle jouait son rôle, aujourd'hui constaté, de force électrique. (F. une lettre de Brossette à Boileau^ édit. Laverdet, p. 224.) Pour ce qui est de la photographie par le tonnerre, on peut lire une brochure du P. Lamy, publiée en 1689, sur un fait dont il dit avoir été témoin : la foudre tombant sur i'é-

culteurs. Les substances propres à améliorer le bétail forent les premières étudiées. L'expérience patiente amenait alors aux résultats d'observation que les analyses de la chimie retrouvent aujourd'hui. Citons un exemple :

améliorer les bestiaux par l'emploi du sel mêlé à leur nourriture ou pris séparément est une recette, dit-on, toute moderne, et qu'on suit par amour du bien qu'elle fait , et un peu aussi par amour de la nouveauté. Que va-t-on dire quand on saura qu'au iv® siècle elle était en usage ? C'est pourtant ce qui résulte clairement d'un passage de saint Grégoire le Grand. Il y est dit : « Nous voyons souvent mettre devant les animaux une pierre de sel afin qu'ils soient forcés, en léchant cette pierre, d'en consommer quelques parties, et par là de s'améUorer*. »

glise de Lagny et imprimant le canon de la messe sur une nappe d'autel. V. au sujet de phénomènes du même genre, L. Figuier, V Année scientifiquef 1857, p. 274-278. — Dernièrement, M. Jobard proposait un paratremhlement de terre [Les Nouv . Inv. aux Exposit* uni©., t. II, p. 316). Vers 1770, l'abbé Bertholon avait eu une idée pareille, mais trouvant dans l'électricité la cause de ces phénomènes, il l'appliquait tout autrement que M. Jobard, pour qui les gaz souterrains semblent être le grand moteur dans ces circonstances. ' 17* HoméUesu/r le 10« chap, de VÉvangile selon saint

Le système auquel M. Guenon a donné son nom, et qui consiste à évaluer d'après le poil et les taches d'ime vache la quantité et la qualité de son lait, est certainement trèsmoderne, et il faut en renvoyer toute la gloire à son philanthropique auteur; cependant, il serait peut-être injuste de ne pas ajouter, comme préface de ces éloges, que depuis longtemps on était sur la voie de cette découverte si inopinément mise au jour avec toutes ses ressources.

« En Hollande, écrit Pauw*, on a reconnu, par une longue suite d'observations, que les

Luc. — Les anciens, en outre de la charrue , employaient pour leur labourage une espèce de herse armée de hachettes qu'ils promenaient sur les champs en jachère, lors dès semailles, pour diviser et trancher les mottes agglomérées, comme peut le faire le rouleau hrise-motte de la maison Croskill, si vanté dans ces derniers temps. (A. Jourdier, le Matériel agricole^ Paris, 1855,in-18, p. 73.) On a retrouvé plusieurs des hachettes antiques dont nous venons de parler. Caylus(Afem. t. II, pi. 92, 94) en avait donné le dessin, mais sans en deviner l'usage. M. Traullé, d'Abbeville, se guidant sur ce qui se passe en Dauphiné et dans le Piémont, où des herses à peu près semblables sont encore employées , l'a expliqué le premier. {Bull.. Férussac, Scienc. hist., 1. 11^ 236-237.) * Recherches j^hiloso^hiques swr Uê Américains ^ t. II, page 40.

vaches rouges sont d'un tempérament inférieur, et moins fécondes que les vaches noires ou tachetées de noir et de blanc ; aussi l'espèce rouge a été entièrement bannie des pâturages de ce pays. »

Puisque nous en sommes sûr ce chapitre, ajoutons vite que le faineux pèse-lait qui éleva si haut la gloire de certain docteur journaliste n'est peut-être, à tout prendre, qu'une invention frelatée et méritant contrôle. Voici, du restCy ce que Salgues écrivait dans un livre qui parut au commencement de ce siècle *, à propos de je ne sais quel maniaque de physique ou de chimie.

Ce petit pèse -liqueur attaché à sa boutonnière est inventé pour s'assurer de la qualité du lait ; c'est encore une de ses manies privilégiées. Le matin , il se tient à la porte de sa maison et arrête toutes les laitières pour vérifier leur lait; il faut beaucoup de précaution pour le modérer sur cet article. »

Finissons par un autre fou, dont l'imitateur a tant prêté à rire ces années dernières. Il vous en souvient certainement; cet hommelà avait fait un livre dans lequel il vous expli-

» De Paris, des mœurs^ etc., 1813, in-8, p. 248-249. u 17

quait comment, en élevant des lapins, on pouvait, bon an mal an, se faire 3,000 livres de rente. Les uns disaient de ce petit livre qu'il était Toeuvre d'un fou sérieux, les autres d'un mystificateur. J'ai cru longtemps à la dernière version; mais depuis que je sais ce que je vais vous dire, je suis revenu à l'autre.

En 1 572, un procureur du roi et de la reine, demeurant à Sézanne-en-Brie, et ayant nom Prudent le Ghoyselat, fit paraître à Paris, chez Nicolas Ghesneaud, avec toute la gravité que comportait son titre , un tout petit livret dans lequel , digne prototype de notre original de tout à l'heure, il dit : « Qu'employant une fois la somme de 500 livres en achat et nourriture de poules , on se fera un revenu de 4,500 livres bien venant*. »

On voit que les choses folles ont leurs plagiaires, comme les choses sérieuses.

* Voici le titre de ce livre qui fut réimprimé en 1581, en 1612, et enfin une dernière fois, par curiosité, au commencement de ce siècle : Discours éco^ nomique, non moins utile que récréatif et profitable, mon* trant comme de 500 livres une fois employées, on peut tirer par an 4,500 livres deprofit^ par Prudent le Choy* selat, Paris, 1572, in-8«.

Ce que nous avons dit des étoffes, il n'y a qu'un instant, nous servira de transition toute naturelle pour ce que nous avons à dire des modes. Le mot si profond de la modiste de Marie-Antoinette : « Il n'y a de nouveau que ce qui est oublié, » se trouvera, cette fois plus que jamais, de mise; jamais, en effet, il ne nous aura été plus facile de prouver comiment aujourd'hui n'est que le plagiaire d'autrefois, et comment l'invention humaine, aussi peu féconde dans le futile que dans le sérieux, semble sans cesse reproduire le mouvement de ce cylindre des orgues populaires, que sa dernière évolution ramène toujours à moduler son premier refrain.

Nous ne vous dirons pas toutes les modes grecques et romaines dont les nôtres ne sont que la gracieuse contrefaçon : cela nous conduirait trop loin et nous jetterait en des recherches trop hérissées de mots pédantesques. Nous choisirons les détails les plus curieux et les plus convaincants, et nous glisserons sur le reste.'

La coquetterie inventa de tout temps une infinité de formes pour les robes de femmes; je n'en donnerai qu'un exemple : Ténumération que Plante fait faire par un vieillard grondeur, dans sa comédie de VEpidique^ :

« De quels noms ne s'avisent-elles pas pour leurs robes ! dit-il. Que de nouvelles espèces

* Act. III, se. II. — Les anciens, entre autres tissus, connaissaient les étoffes peluchées. {Mém. de VAcad, des inscript, y nouv. série, t. IV, p. 275-276.) Elles redevinrent à la mode, et furent même d'un usage trèscommun sous Louis XIII. (V. le Frandon de Sorel, 1673, in-8, p. 219.) — Les Romains avaient aussi des tissus incombustibles faits de fils d'amiante. (Hœfer, Hist, de la Chimie, t. I, p. 202.) — Je ne trouve pas chez les anciens de broderies en cheveux, mais j'en connais au moyen âge. (V. Fr. Michel, Recherches sur le commerce, la fabrication et Vitsage des étoffes de «ote, 1. 1, p. 103.)

de vêtements n'imaginent-elles pas chaque année! C'est la tunique légère, la tunique fourrée, le blanc mat, la chemisette, la bor^ dure pailletée, la robe souci ou safran, la rice (à quatre pans et à franges), la basilique, l'étrangère, la plumetis, l'azurée, la jaune de cire ou d'or. »

La liste est longue, mais celle qu'on pourrait dresser aujourd'hui la dépasserait encore de beaucoup. Notre xvi» siècle lui-même aurait pu étaler une énumération de couleurs et de formes pour les vêtements qui, si j'en crois un passage du Baron de Fœneste par d' Aubigné*, eût fait singulièrement pâlir celle-ci, toute brillante qu'elle soit : « Si vous ne voulez pas discourir de choses si hautes, fait-il dire à son noble hâbleur, vous philosophez sur les bas de chausses de la cour, siu* un bleu turquoys, un orangé feuille-morte, Isabelle, zizoUn, couleur du roy, minime, triste am^e, ventre de biche, nacarade, fleur de seigle, Espagnol malade, Céladon, Astrée, face grattée, couleur de rat, verd naissant, verd gay, verd brun, verd de mer, verd de pré, verd de gris, coideur de Judas, couleur d'ormes,

* Liv. 1, chap. II.

singe mourant, bleu de la febve, veufve resjouie, temps perdu, flammetta, couleur de la faveur, du pain bis^ ris de guenon, trespassé revenu, râcleur de cheminées, etc. »

Vous croirez volontiers que Ténumération est complète, plus même que de raison, car certains détails y peuvent sembler de pure fantaisie. Ils le sont toutefois moins qu'ils n'en ont Tair. Leur réalité résulte de plusieurs passages des chroniques ou des inventaires. Ainsi nous savons que Gabrielle d'Estrées portait des robes teintes en cette couleur de pain bis dont d'Aubigné vient de nous parler, et qui n'est, après tout, que notre couleur aventurine. Nous lisons dans Tinventaire qui fut fait après la mort de Gabrielle : « Une robbe de satin couleur de pain bis, découpée, chamarrée de passemens, trois à trois d'argent clinquant^ avec des passe-poils de satin incarnadin, garnie de ses corps et manches de même satin et chamarréez, doubléez de tafetas incarnat. Lesdites manches fendues sur le bras, garnies de boutons et boutonnières d'argent ^ »

* Bibliothèque de l'École des Chartes j déc. 1841, p. 165.

Ici encore nous aurions à relever plus d'un mot resté usuel dans le langage de nos modes; celui de passe-poil^ par exemple, que nous avons aussi trouvé dans Rabelais ; celui de corps ou corset^ celui de clinquant *, etc. Nous n'avons qu'un regret, c'est de n y pas voir figurer aussi le mot cannetille^ qui, malgré sa physionomie toute moderne, était pourtant déjà créé en ce temps-là. Rabelais, qui, lorsqu'il veut, parle tout à fait comme une marchande de modes, n'a garde de l'oubher *.

Ce xvi« siècle était vraiment bien inventif!

' Ce fut un mot fort employé surtout au commencement du XYiie siècle. Il 7 a par exemple trois édits de Henri IV contre les clinquants et dorureSj l'un de 1594, le second de 1601 et le troisième de 1606, auquel Régnier fait allusion au vers 72 de sa yiii<> satire. •Nous parlerons ailleurs des bijoux en imitation d'or et d'argent; ici nous nous contenterons de dire un mot de ceux en acier poli, dont la mode reprit ces années dernières. En 1776, c'était une fureur, dont Bufifon eut le profit ; une partie des fers de ses mines de Montbard 7 passa à un bon prix. On dit au reste qu'il avait beaucoup aidé à mettre à la mode les boutons, les chaînes, etc. d'acier poli. {Corresp. secrète de Metra, t. IV, p. 62.)

> Ce mot se trouve aussi à la page 389 de la ReJa' Hon du Tournoie où fut tué Henri IJ.

C'est au point qu'en cherchant un peu, on trouverait qu'il ne nous a presque rien laissé à créer en fait de modes, ni pour les mots, ni pour les choses. La crinoline est une de ses créations. Qu'on Use la Néphéîococugie de Pierre Le Loyer, on l'y trouvera déjà presque toute baptisée * .

Les larges manches qui furent à la mode de 1830 à 1840 nous viennent aussi de ce temps-là. Nous n'avons presque rien changé à leur forme, et moins encore à leur nom :

on les appelait manches à la gigotte^ et nous les avons appelées manches à gigot; vous voyez

^ La Néphélococugie ou la Nuée des Cocus, comédie, Abel l'Angelier, 1579, in-12. Il y est parlé de ce supplément fait de crin et de hoturre, avec lequel les femmes donnaient de l'ampleur àJeurs jupes. Il en est aussi positivement question dans le Satyrique de Cour (1624) (V. nos VaHétées hist. et ït«., t. III, p. 248.) et dans une ordonnance du recueil Fontanon, citée à la p. 143 de l'Essai politique sur le commeree, par Melon, 1734, in-12. — Si je voulais m'étendre sur ce qu'il 7 a de ressemblance entre l'énorme envergure des robes de nos femmes d'aujourd'hui et la vaste ampleur exigée par certaines modes d'autrefois , je n'en finirais pas, je me contenterai de renvoyer pour le xvi« siècle au Blason des basquines et vertugàUs (1563) et pour le xviii<» à la satire sur les cerceaux, panien, criardes, etc., par le chevalier de Nisart, 1712, in-8.

que la dififiérencc n'est pas grande. Un compte de Y argenterie du roy parle ainsi d'une paire de ces manches réparées à grands frais : « Pour avoir remonté les manches à la gigotte de drap de bure, garnies de passement d'argent. » Le premier chapitre d'un pamphlet du temps nous en donne un plus ample détail. Il y est dit qu'on les enflait et qu'on les maintenait larges et bouffantes à Taide de légères lames de fer*. Les chausses à la gigotte, qu^figuraient avec la même ampleur dans le costume des hommes, exigeaient une pareille armature.

Gomme on le voit par les gravures du livre de Montfaucon , les Monuments françois, elles étaient gonflées par le haut jusqu'au genou, tandis que le bas était collant « et à pli de jambes. »

L'art des chemisiers de ce temps-là ne le cédait pas à l'art des nôtres. C'est tout au plus si les plus habiles dQ ces derniers ont trouvé quelques détails à perfectionner pour la coupe et pour la disposition des plis. Bien mieux, un ouvrage avait été fait déjà sur cette matière, avec texte explicatif et dessins complétant

i Ces sortes de rembourrements, comme dit Le Du-^ chat, s'appelaient aussi mahtusHer ou mahoistUr. {Ducatianaj t. II, p. 330.)

rexplication. Le Livre de Lingerie^ dont Dominique de Sara est Tauteur, et qui parut à Paris, chez le libraire Marnef, en 1584, n'est autre chose qu'un manuel complet du chemisier *. On y trouve décrits, avec autant de netteté et de précision que dans le meilleur des Manuels Roret^ les procédés de coupe, de plissage, de couture, etc. Le tout « avec figiu*es des diverses pièces dont est formée une chemise. »

C'est à cette même époque que les dames se mirent à porter des pantalons sous leur robe, mode dont on croyait pourtant que la

* En voici le titre exact : LeLivre de lingerie, composé par Dominique de Sara^ Italien, enseignant le ru)hle et gentil art de Vesguille, etc, Paris, Jerosme de Marnef, 1584, in-4. Pour plusieurs livres du même genre et du même siècle, V. le Catalogue des livres de la bibliothèque de feu M. Picard, no 445, p. 57-58, etFr. Michel, Recherches sur le commerce , la fabrication et Vusage des étoffes de soie, etc., t. II, p. 374-377. — Le fer à repasser, qu'il ne faut pas oublier, puisque nous parlons de lingerie , a son histoire aussi. Il j aura tantôt un siècle et demi , que l'Anglais Twamley imagina le fer à repasser, à réservoir et à ressort, c'est-à-dire contenant le feu et se fermant tout seul. Sam. Johnson s'est moqué de l'importance que se donnait cet inventeur. V. la traduction d'une anecdote de son Tatler dans la Kevue de Paris, 9 janv. 1842, p. 123.

plus haute antiquité ne remontait pas chez nous au-delà du printemps de 1809 *.

Le passage suivant des Dialogues du langage françoys italianisé^ de Henri Estienne, démentira quiconque ferait encore honneur de cette invention à nos mères, au détriment de nos aïeules du xvi* siècle. « A la suite des vertugades, dit-il, elles (les femmes) ont commencé à porter une façon de haut-de-chausse qu'on appelle calçons. Quelques-unes, au lieu de toile simple, les font de quelque estoflFe bien riche*. »

* La Mé&engère, Dict. des proverhes^ V* édit. p. 293.

* Il en est déjà parlé du reste dans le Livre du chevalier de la Tour Landry, Biblioth. elzév. , p. 128. y. aussi les Dames galantes de Brantôme, édit. 6arnier, p. 157^ 158, 171.

La coquetterie pour la coiffure était alors aussi poussée fort loin ; mais, chose bizarre I c*est la couleur bUmd hardi^ comme on disait àThôtel de Rambouillet, ou, si vous l'aimez mieux, Topulente couleur Cardoville^ comme on a dit depuis Théroïne de M. Eugène Sue, qui était la préférée pour les cheveux. C'était à qui aurait la chevelure du plus beau roux, et comme tout le monde ne tenait pas de la nature la précieuse nuance, c'était à qui s'ingénierait, pour l'obtenir, du meilleur procédé de teinture. Presque tous étaient renouvelés de l'antiquité, où les femmes avaient la même manie*.

^ Les femmes romaines aimaient encore plus à se blondir qu'à se roussir les cheveux. Pour cela elles se les saupoudraient de poudre d*or, ce que Simon de Hesdin en sa traduction de Valère Maxime appelle se blondir les cheveux avec de la cendre d*or.

L'un des plus communs se trouve in(Uqué dans la comédie espagnole la Célestine *. Cesare Vecellio, fils du Titien, parle de cette mode en usage chez les belles Vénitiennes, et nous explique par là d'où vient la nuance des rutilantes chevelures si richement étalées dans les tableaux de son père '.

i Trad, de Germond de Lavigne, 1841> in-18, p. 36* Joach. Du Bellay en parle dans sa pièce la Courtisane repentie^ et une recette asaez semblable à celle que donne la Célestine se trouve parmi Les Secrets du sieur Alexis Piémontois, 1561, in-8, 3e part., p. 48.

* « Il parait qu'alors, lit-on dans une lettre inédite de lord Byron à Hobhouse (1*' nov. 1821), le système capillaire couleur dorée était à la mode. S'il faut en croire un vieux bouquin, écrit par le fils du Titien lui-même, le rouge était un artifice employé par toutes les belles dames. Elles montaient sur leur terrasse, à l'heure où le soleil était le plus ardent, la tête couverte d'un chapeau défoncé , afin de se couvrir le teint; elles faisaient étaler leurs cheveux au soleil par une négresse, en y versant certaines essences, jusqu'à ce que le rouge s'en suivît. Prenez pour authentique, ajoute Byron , cette explication des cheveux rouges chez les Vénitiennes. » Le livre de Cesare Vecellio, cité tout à l'heure, est le Degli Habiti, etc., 1590, in-8.— Le blanc dont les femmes d'aujourd'hui font un si grand abus pour se plâtre» le visage, fut très-employé du xve au xvii* siècle. Se farder ne signifiait pas autre chose que se mettre

Il 18

Les hommes, dont le goût est assez volontiers à Topposite de celui des femmes, avaient conservé la passion de la coulem* noire pour la barbe et pourjes cheveux. Aussi, tandis que ces dames, de brunes ou de blondes, se faisaient rousses, ces messieurs, se teignant aussi à outrance, de roux et de blonds se faisaient bruns. A la fin du règne de Henri IV, la mode en durait encore : « Comme de ce

du blanc. {Notice des Mss., t. V, p. 153. V. aussi nos Variétés historiques et littéraires, 1. 1, p. 340-341.) — Pour une certaine pommade au camphre dont les femmes se servaient au xvie siècle, V. plus haut, t. I, p. 136, note. Ce que les femmes d'un certain monde appellent se maquiller^ c'est-à-dire se noircir les cils et le dessous des paupières, était une mode orientale, importée chez nous, toute baptisée dès l'époque des croisades. (V. le Homan de Garin de MonglavCf Mss. de la B. T., fonds La Vallière, no78, fol. 34, v© col. I, V. 22.) Le mot maquignonner n'est même qu'un dérivé de l'autre. (Fr. Michel, Études de philologie sur V argot ^ p. 256.) — Le fameux lait virginal était connu des dames galantes dont Brantôme a fait l'histoire. C'est l'eau de myrte dont parle Rabelais (liv. I, chap. 55), notez que je ne dis pas l'eau de myrrhe, comme on le lit dans toutes les éditions, sauf dans celle de MM. Burgaud Des Marets et Rathery, t. I, p. 205. V. aussi, sur l'eau astringente des dames du temps de Louis XIII, la Comédie des comédiens de Gougenot, ancien théâtre françois. (Biblioth. elzév.^ t. IX, p. 323.)

temps de Malherbe, lisons-nous dans le Segraisiana *, on se laissoit croître la barbe, bien des gens apportoient de l'artifice pour la faire devenir noire. Ayant remarqué qu'un de ses amis avoit ce défaut : Cela, lui dit-il, vous rend noir comme un exconununié; mais, pour cela, vous n'aviez pas besoin de peindre votre barbe. »

n ne faut pas, du reste, être fort avancé en civilisation pour en venir à cette coquetterie de la barbe et des cheveux teints : de tout temps les Arabes l'ont connue, et les Arabes, pourtant, ne sont pas, que je sache, un peuple bien fashionable.

Le dictionnaire français-arabe que projetait M. Jacob Berggren, et dont on ne connaît que des fragments, aurait contenu, au mot BARBE, la recette suivante du cosmétique liquide employé comme teinture par les Figaros algériens* :

« Les barbiers arabes, écrit M. Berggren, connaissent mieux qu'aucun des coiffeurs européens l'art de teindre en noir les barbes grises, blanches et rousses. Ils prennent cent

* Ce qui suit se trouve dans VAleille du Nord, (22 sept. 1825, n» 144.)

vingt drachmes de svmack^ qu'ils font bouillir dans trois cent-soixante drachmes d'eau naturelle, jusqu'à ce qu'il ne reste plus que les deux tiers du Uquide. Après avoir passé ce résidu, ils Texposent au soleil dans une bouteille de verre et y ajoutent jusqu'à la masse de cinq drachmes de vitriol vert, de la noix de galle, de Talun et de jeunes bourgeons de châtaignier. Tout cela une fois préparé, ils lavent la barbe qu'ils veulent teindre, et, quand elle est bien sèche, ils la frottent avec celte composition, qui doit rester pendant ime heure, afin que la barbe en absorbe bien la substance. On la fait disparaître avec de Teau chaude, et dès lors la barbe devient noire et brillante. »

La recette est simple, assez peu coûteuse, et, avec un peu de complaisance, elle pourrait, je crois, s'employer aussi pour la chevelure. Avis donc aux industriels en quête de nouveaux procédés. Mais tout d'abord, au nom des Arabes et de M. Berggren, je m'inscris en contrefaçon contre tout brevet d'invention qui pourrait résulter de lavis que j'en donne.

Revenons à nos fashionables, dont je veux prendre à parti les modes soi-disant nouvel-

les. Leur paletot n'est qu'une vieille chose e\ un vieux mot. Son nom, qui fut en cours pendant tout le moyen âge *, n'est qu un dérivé de l'espagnol paletocque, lequel était une imitation du pallium latin, qui lui avait prêté sa forme perfectionnée, et même la première syllabe de son nom. Il ne fut longtemps qu un vêtement de guerre, garni d'un capuchon comme le caban^ qui est plus vieux encore que lui, puisque le manteau gaulois, appelé caracalle^ qui fit donner à un empereur romain, Caracalla, le surnom qu'il portait , n'était pas autre chose '.

Les gens qui revêtaient le paletot étaient surtout des gens sans aveu, des aventuriers, des goujats d'armée; de là le mot paltoquet^ que nous avons employé tous avant que le paletot ressuscitât pour se faire, d'habit de laquais qu'il avait été, un vêtement d'homme à la mode. Mais attendons encore quelques an-

* V. VAn des sept dames ^ cité par Borel au mot PALLETOCQ dans son dictionnaire intitulé : Trésor des Recherches et Aritiquités gauloises. Pans , 1655. V. aussi L. de Laborde, Glossaire, p. 429.

' Recherches histor,, curieuses et remarquables, 1723, in-8, p. 113. — C'est aussi le caban, dont il est parlé dans Don Quichotte, 2* part., ch. xvi.

nées, et je gage qu'abandonné tout à fait du fashionable et même du bourgeois, il sera devenu exclusivement populaire. Alors on croira que le mol paltoquet^ qui durera encore, vient du paletot moderne et non pas du pofeioî ancien*.

La destinée qui préside à l'histoire des mots n en fait jamais d'autres. Le talma qui, ces hivers derniers, a fait si bonne figure sur les épaules chaudement couvertes de nos

lions et de nos lionnes, et qui faillit presque

1 Les beaux ont été de tout temps les mêmes.

Ceux d'Athènes aimaient à se promener dans la ville en habit de cheval (Théophraste , traduct. de Coray, in-8, p. 112, 282} ; ceux de Rome avaient des chevaux qu'ils aimaient plus que tout au monde et dont les noms, ainsi que les titres de gloire mérités dans les courses , nous ont été conservés sur des médailles et des inscriptions. {Lettres de Paciaudi au comte de Caylus, 1802, in-8, p. 204; Zell , Épigraphie romaine^ p. 133, no 1178 et Bullet. de l'ail, des arts, 10 octobre 1847, p. 118.) Les dandys de Madrid au xvi« siècle ne différaient pas des nôtres. Ecoutez ce que dit Velasco dans un de ses sonnets : « Veux-tu vivre en grand seigneur, sois hautain, aie du goût pour la bagatelle et fais-toi suivre par un nain. » C'est le petit groom d'aujourd'hui. Velasco continue : « Monte quelquefois sur le siège de ton cocher, et guide tes mules pendant l'été. » C'est encore le suprême bon ton.

réduire le paletot détrôné à se faire redingote étriquée et écourtée ; le talma^ dis-je, n'est pas non plus un nouveau-venu. Il n'a de neuf que son nom ; sa forme est celle de l'antique bcUandran qui, du xiii« siècle jusqu'au xviii®, futle vêtement des jours d'hiver. « C'étoit, selon Furetiére, un manteau à travers lequel on passoit ses bras. » Le talma est-il autre chose ?

On s'en servait surtout en voyage, et La Fontaine le met, avec raison, sur les épaules du voyageur de sa fable Phèbus et Borée *.

Pendant que le balandran vous garantissait de la pluie et du froid, de fortes bottes à semelles de liège vous défendaient de l'humidité du chemin. Rabelais ' parle de ce perfectionnement, que nos cordonniers ont emprunté à leurs confrères du xvi« siècle '.

^ La redingote ne fut aussi d'abord qu'un habit de voyage, bon surtout pour monter à cheval. Son nom, qui malgré son apparence française est encore tout anglais {Hding-coat)f le prouve. La mode en remonte à 1725; Barbier qui en parle dans son Journal sous la date du mois de sept, de cette année-là, la définit ainsi(l'«édit.,t. I, p. 228) : « Habillement venu d'Angleterre qui est ici très-commun à présent pour le froid, la pluie et surtout pour monter à cheval. »

' Gœrgantuaf ch. xxi.

* Le principal expédient contre les mauvais temps,

Pour compléter réquipemènt de tout riche voyageur, on avait déjà des étuis, ou toilettes

le parapluie ne vint qu'un peu plus tard. En 1622, c'était une nouveauté à Paris. Il en est ainsi parlé dans les Questions tabariniqueê^ au sujet du feutre fameux de Tabarin : « Ce fut de ce chapeau qu'on tira l'invention des parasols f qui sont maintenant si communs en France, que désormais on ne les appellera plus parasols, mais parapluyes et garde-coîletf car on s'en sert aussi bien en hyver contre les plujes qu'en esté contre le soleil. * {Œtivres de Taharin^ édit. élzévir., 1. 1, p. 215.) En 1680, on ne les faisait encore que de grosse toile cirée {Mélanges d*unegr. Biblioth.^ t. Hh, p. 21, note) , mais peu à peu la fabrication s'en perfectionna de telle sorte, qu'en 1759 déjà l'on fabriquait à Paris des parapluies si fins d'étoffe et de ressort qu'on pouvait leur donner une canne pour fourreau. {Hist. de VAcad. des sciences, 1759, p. 243. V. aussi V Avant-coureur, de 1768, p. 20.) On aurait certes pu croire l'invention beaucoup moins ancienne. Les Anglais pour qui c'était cependant un meuble plus utile étaient moins avancés. On ne trouvait à Londres de parapluies que dans les cafés, où ils étaient mis en réserve pour les grosses pluies d'orage. On les prétait alors aux consommateurs, à défaut de voitures ou de chaises. La tyrannie du cocher de place avait été un obstacle au progrès des parapluies en Angleterre. Sir John Mac-Donald raconte dans ses Mémoires qu'en 1778, ayant rapporté d'Espagne un parapluie de soie, il n'osait s'en servir dans les rues de Londres, de peur d'être injurié par les cochers. — Les parasols, et cela se comprend sans

de voyage, avec assortiment de rasoirs, pei gnes, ciseaux et miroirs. Louis XI eut le sien; c'est son barbier Olivier qui le lui avait fourni. On lit dans le Compte des dépenses de la cour pour Vannée 1469 : ^ A Olivier-le-Maulvais, valet de chambre et barbier du corps du Roy,

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