Le Vieux-neuf v. 2
siv siècle ; • Il n'y a de noiiveau que ce qui a vieilli', > et, à prés de cinq cents ans de là, M"" Berlin, la marchande de modes de Marie-
»Anloînetle, disait, en rajennissant je ne sais quelle antique fanfreluche : " Il n'y a de nou- Teau que ce qui est ouhlié. » Ce mot profond dupoëte, si singulièrementrenonveléparune • Nous dounonB ce mol tel qu'il a été rédvii pour Eervir d'épigraphe ï la Sevuc rétraspective. V., pour Is Iraduction enele de la phrase de Chaucer. VEspril
dtsatitret,3' édit,, p. 101 Walter Scott l'aTailcilée
déjà pour UQ fait analogue à ceus qui font le sujet de ce livre, V, ees Chanis populaires des fronliiria meiunales daVÉcosse, Iraduita par Artaud. Paris, 1826, 13, 1. I, p. 219,
modiste, sans rien perdre de sa vérité et de sa profondeur, eût pu servir de seconde épigraphe à ce travail, dans lequel doivent tenir une si grande place Thistoire et la réhabilitation de tant de vieilles choses remises à neuf de notre temps.
Quant à la préface, elle ne serait pas plus difficile à trouver. Au besoin, Nodier, qui, de son vivant, en fit de si charmantes, nous en prêterait une posthume. Nous n aurions pour cela qu'à feuilleter ses livres, dans lesquels, renouvelant la querelle des anciens et des modernes, cette grande logomachie académique du xvn» siècle, et s' escrimant en mille boutades de négation charmante contre le perfectible, il fait si bien guerroyer Tancien contre le nouveau, le passé contre le présent, et met si vaillamment en hgne les bouquins contre les Uvres neufs. Voici, par exemple, ce qu'il écrivait un jout qu'on lui avait demandé un article pour le Bulletin du Bibliophile * :
^ Il y a dans toutes les civilisations qui marchent, et particulièrement en France, où la civilisation galope, im penchant déterminé pour le nouveau, une répugnance invincible
1 Août 1835.
pour Tancien, parce qu'on ne s'avise pas que c'est avec l'ancien qu'on fait du nouveau, et que les sociétés modernes sont incapables d'en faire autrement. De là vient la proscription imiverselle du bouquin^ que personne ne lit et dans lequel reposent enfouis depuis deux ou trois siècles tous les éléments de notre perfectionnement quotidien. Du nouveau, c'est la mnémonique, par exemple, qu'un charlatan germain vendait dix louis : elle est dans Grattarol, dans Paëpp, dans Giordano Bruno, dans cent autres copistes du premier livre dés rhétoriques ad Herennium, qui ne se vendent que dix sous. Bouquin! — C'est la puissance de la vapeur , si habilement appliquée par James Watt de Greenock : elle est dans Denis Papin de Blois. 5owgmn/— C'est le jeu frivole des aérostats, en attendant leur usage et leur direction : il est dans Cyrano de Bergerac.
Bouquin! archibouquin ! le prototype des bouquins! »
La pensée de notre travail est tout entière dans ces lignes de Nodier. Seulement, où il crie plaisamment : Bouquin! nous crierons, nous, plus sérieusement : Imitation! Emprunt! et même Contre-façon. Nous irons parfois plus loin que Nodier lui-même, mais très-souvent
aussi nous ne le suivrons pas dans toutes les déductions de sa curiosité paradoxale et de ses taquineries d'érudit spirituel contre le progrés et le perfectible. Avec lui, le passé seul a sa part; avec nous, le présent aura tout aussi bien la sienne. Comme lui, nous nierons souvent que notre siècle soit vraiment inventeur; mais, en dépit de lui, nous dirons toujours que notre époque, si elle n'est celle des créations originales et des idées premières, est du moins certainement l'époque des idées utilement mises en œuvre, utilement perfectionnées, universellement propagées et comprises : l'époque de la pratique active et puissante; Tépoque enfin sérieuse et mûre qui a préparé le terrain où mille idées trop longtemps en fleur se sont nouées et sont devenues des fruits.
La pensée première de tout ce que l'homme devait faire et créer pendant la durée de ce monde a, selon nous, été créée en même temps que lui, mais à la condition formelle que la maturité de l'une ne devancerait pas la maturité de Tautre. Qu'eût-il fait cet homme des premières époques, avec sa main inhabile, avec ses facultés bornées et garrottées encore dans les langes de l'ignorance et de la
servitude, qu'eût-il fait de^ toutes ces choses qui devaient être la force et la gloire de sa main devenue habile et de sa pensée émancipée? Qu eût-il fait de la vapeur? Qu'eût-il fait de rimprimerie '? Qu eût-il fait des aérostats? Qu'eût-il fait de la poudre'? Rien. S'il les
^ L'allemand Quandt est de notre avis. L'imprimerie n'est devenue ce qu'elle est que parce qu'elle vint à son heure. Elle ne fut viable que parce qu'ejle naquit juste à son moment. Si elle fût arrivée plus tôt, selon lui, c'est-à-dire à une époque où l'expansion de toutes les lumières dentelle est le flambeau n'était pas aussi immédiatement nécessaire, elle n'eût pas eu de succès. (Geschichte der Kupferstecherhunst, p. 8).D'Israéli croit que les Romains la connurent, mais n'en voulurent point. Leur puissance se fondant, comme celle des autres civilisations antiques , sur une sorte de monopole aristocratique de toutes choses, surtout de la science et des lumières d'où jaillit la libre pensée , ils durent craindre , toujours suivant l'écrivain anglais, une invention qui porte partout avec elle et prodigue à tous ces idées de science et de liberté. Aussi, et cela est très-vrai, bien qu'ils n'eussent qu'à tendre la main pour la tirer du néant, ils l'y laissèrent. [Curiosités de la littérature, trad. par Bertin, 1809, in-8, t. II, p. 254). M. L. de Laborde combat cette pensée, qui pourtantest au moins très-ingénieuse. {Début de Vimprimerie à Strasbourg, 1840, gr. in-8, p. 14, note. F. aussi notre Histoire de Vimprimerie, 1851, in-8, p. 69-70).
* Encore une preuve à l'appui de notre système.
connut donc tout d'abord, il ne les connut pas telles que nous les possédons. Homme enfant, il n'eut de toutes ces choses que ce qu'un enfant devait et pouvait en avoir ; il les posséda dans leur état le plus rudimentaire : ce ne furent que des jouets pour lui. Nous allons en donner plus d'une preuve.
Il |figi certain que les anciens connurent la poudre ; mais qu'en firent-ils? Des feux d'artifice. Quand on a lu les descriptions de Claudien, De Consulatu Maïlii Theodorij (v. 325 et suiv.); un curieux passage de Julius Âfricanus, De Cestibus lib. VII ; un autre des Déipnosophistes d'Athénée (liv. I, ch.xvii)sur les prestiges pyrotechniques d'un certain Xénophon, on n'en doute pas. La terrible invention n'était qu'une amusette; les petits enfants la gardèrent, et c'est en leurs mains que Roger Bacon la retrouva. F., dans la Revue française^ mai et juin 1839, p. 233 , le remarquable travail de M. Delécluze sur Roger Bacon; et dans le Journal de la jeunesse (l'« livr. p. 25), notre article sur les Services rendus à l'industrie et aux sciences par les jeux d* enfants»
Commençons par les aérostats, qui, à vrai dire, ne sont guère encore qu'un curieux hochet.
Parmi les nombreuses inventions attribuées au Tarentin Archytas, on cite surtout celle d'une colombe volante, ainsi faite d'après Aulu-Gelle *, qui suivait lui-même la description qu'en avait laissée le sophiste Favorinus : « Elle était de bois (e ligno) et tenue par un contre-poids (libramentis suspensum); elle volaitet s'agitait dans l'air, grâce à un air subtil dont son corps était rempli (aura spiritus inclusa
1 Noctes AtticsBt lib. X, cap. xii. F. aussi le DeArchyta de SchinidtvonHelinstadt,Iena, 1682, etPasch, Inventa nova antiqua, iii-4o, p. 641.
atque occulta concitum). » N'est-ce pas là tout à fait un petit ballon, ou, si vous l'aimez mieux, une petite montgolfière ? et cela cité, ne serions-nous pas en droit de dire : Les anciens ont connu les aérostats! Enfin, n'aurionsnous pas quelque motif d'écrire sous le nom de Montgolfier et de Charles qui les réinventèrent : « Contrefaçon! contrefaçon! »
A la rigueur, nous le pourrions ; mais, en conscience , ce serait injuste. Le plus sage est de croire que ni Charles ni Mongolfîer, fort peu érudits, si je ne me trompe, n'avaient connaissance du passage d'Aulu -Celle , et que d'ailleurs s'ils l'eussent connu , ils eussent fait comme tant d'autres : ils n'y eussent rien compris. Il fallut leur découverte pour que le texte où il est parlé de l'invention antique se trouvât éclairé. On peut donc dire qu'ils ont plus servi Archytas que celui-ci ne les a servis !
Le mieux encore, c'est de revenir à notre première idée sur ces grandes inventions des modernes, qui furent d'ingénieux mais puérils hochets chez les anciens, puis de conclure enfin, comme a fait M. Charles Magnin à propos de cette même colombe-montgolfière :
« Ainsi, les anciens auraient connu les aéros-
tats et n'en auraient fait qu'un jouets » Ce n'est pourtant pas Nodier qui s'en tiendrait là. Il ignore ou ne se rappelle pas l'invention du Tarentin, mais il a en mémoire certain passage où Cyrano de Bergerac, racontant une burlesque ascension, décrit, lui aussi, im procédé aérostatique plus comique que réel , et, vous l'avez entendu, le voilà qui en conclut aussitôt que « le jeu frivole des aérostats... est dans Cyrano I » C'est aller un peu loin. Pour parler preuves en main, citons le texte de celui-ci * : « Il remplit de fumée deux grands vases, qu'il luta ' hermétiquement et se les attacha
f Histoire des Marionnettes {Revue des Deux Mondes ^ 15 juin 1850, p. 973). « Il était, dit M. Magnin, dans le ton et dans la nature du génie grec de donner à ce premier essai des aérostats les formes et les apparences delà vie, avec une sorte d'intérêt merveilleux et dramatique. »
' Histoire comique. Ire édit., in-12, p. 35.
* Voici un mot qu'on aurait pu croire moins ancien que Cyrano; il est cependant encore plus vieux que lui. La science moderne Ta' emprunté à l'alchimie. Pour bien clore un vase, on avait soin d'en enduire le couvercle avec une sorte de mastic qu'on disait être de l'invention d'Hermès Trismégiste, et qu'on appelait lutum sapientis; de là le mot îuter, dans le sens qu'il a gardé. (V. Œuvres de Bonav. Des Periers, édit. L. Lacour, t. II, p. 60.) On wouve une recette du
sous les aisselles; aussitôt la fumée, qui tendoit à s'élever et qui ne pouvoit pénétrer le métal, poussa les vases en haut, et de la sorte enlevèrent avec eux ce grand homme *. » La montgolfière est ici certainement préMie, indiquée; c'est une invention pressentie, mais non
lutum sapientis dans les Secrets du seigneur Alexis PiémontoiSf 1571, iD-8, sixiesme partie, p. 80.
i C'est le jeune homme rencontré par Cyrano dans le pajs de la Lune qui dit s'être servi de ce procédé d'ascension. Cyrano en avait employé pour lui-même un beaucoup moins habile et qui fut aussi moins heureux. Il consistait en< une quantité de phioles pleines de rosée, sur lesquelles le soleil dardoitses rayons, » et que la chaleur attirait ainsi « comme elle fait les plus grosses nuées. }t{Histoire comiqv,ê, p. 5.) Ici l'imagination du burlesque n'inventait rien. Il yavait longtemps que les gens du peuple prétendaient que des œufs de poule remplis de rosée, bien fermés, puis exposés au soleil, se mettaient à monter en l'air. (Pasch, Inventa nova ant»9ua^in-4o,p.641.) — A propos du monde de la Lune, n'oublions pas de dire que la belle mystification en brochures et en images à laquelle donnèrent lieu les dernières découvertes d'Herschell.et qui, prise au sérieux, fit croire à tant de gens que notre satellite est en effet habité par des populations bizarres, n'était qu'une reproduction de ce qui se trouve dans deux vieux livres, l'un de 1655, l'autre de 1666; celui-ci en anglais. (F. le Bulletin du Bibliophile, 1844, p. 255-257.
pas aussi complètement réalisée que Nodier voudrait le faire croire ' . Le fait do la colombe d'Archytas nous semble bien plus concluant.
Ce que Cyrano dit à quelqutîs lignes de là sur le parachute est préfénQjleméme comme indication, comme pressentimen t d'une découverte avenir. Il nous montre son homme qui tombe d*une assez grande élévation, et qui se serait bravement brisé les os « sans le grand tour de sa robe, où le vent s'engouflra et le soutint doucement jusques à ce qu'il eust mis pied à terre. » Ici, c'est bien réellement l'efTet du parachute.
Cela nous amenant à parler de ce procédé, j'ajouterai qu'il est bien mieux indiqué encore dans le Recueil de machines , de Fauste Veranzio, publié à Venise en 1617,
^Rabelais n'étaitpas allé tout à fait si loin. Ils'était arrêté à l'espérance de l'invention à venir, sans chercher autrement comment elle pourrait se réaliser, lorsqu'il avait dit, parlant de la plante pantagruelion (le chanvre) : « Par ses enfans (peut-estre) sera inventée herbe de semblable énergie, moyennant laquelle pourront les humains visiter les sources des gresles, les bondes des pluyes et l'oflBlcine des fouldres. » (Liv. III, ch. Li, édit. Burgaud Des Marets et Rathery, t. I, p. 657.J
c'est-à-dire avant la naissance de Cyrano*.
Ici le parachute, bien que très-grossier encore, est déjà complet : « Avec une voile quarrée estendue avec quattre perches égalles, et ayant attaché quattre cordes aux quattre coings, un homme sans danger se pourra jetter du haut d'une tour ou de quelque autre lieu éminent : car encore que à l'heure il n'y aye pas de vent, TefFort de celui qui tombera apportera du vent qui retiendra la voile de peur qu'il ne tombe violemment, mais petit à petit descendra. L'homme doncq se doibt mesurer avecja grandeur de la voile *. » A la bonne heure I c'est là une invention pratique, et nous concevrions que Nodier l'eût citée ; celle des cruches -montgolfières, dont il se fait un peu trop gratuitement le champion, n'était tout au plus qu'un rêve.
Il faut en dire autant de la plupart de celles que le père F. Lana explique dans son Exposé de quelques découvertes nouvelles, pubhé en
1 Machinx novs Fausti Vgrantii Siceni,Y enei.f 1617, in-4». Ce livre est écrit en latin, en italien, en espagnol, en allemand, et même en français, comme on le voit par la citation qui suit.
s Le Magasin pittoresque, 1847, p . 200, a reproduit la figure donnée parYeranzio.
1670 *, et dont Coste d'Arnobat a donné une succincte analyse dans son Essai sur les prétendues découvertes nouvelles *. Le bon jésuite consacre à un système aérostatique de son invention tout son sixième chapitre. Devancier hardi de Montgolfier, de Charles et de M. Petin lui-même, il y traite des moyens à employer « pour fabriquer un navire qui puisse s'élever en l'air et naviguer à voiles et à rames ; ce qui est démontré possible par l'expérience. » C'est une lourde rêverie ' qui a le tort de vouloir passer pour une vérité, tort grave que n'avait pas du moins celle du très-amusant Cyrano *.
1 En voici le véritable titre : Prodomo overo saggio di àlcuni inventioni nuove premesso alV a/rte maestra, opéra che prépara F* Lana^ firescia, 1670| in-fol.
« Paris, 1803, in-8o, p. 109-127.
s M. L. Figuier n'a eu besoin que d'en donner le détail pour le prouver. {Exposition et histoire des prin^ cipàles découvertes scientifiques modernes, i^ édit., t. III, p. 68.) — Avant M. Figuier, Malte-Brun, dans le Journal de VEmpire (15 juin 1812), et M. J. Turgan, dans son excellent livre sur les BàUons, avaient fait justice de la sotte invention du père Lana.
^ Comme nous n'aurons plus sans doute à reparler des ballons , disons vite que des contes orientaux très-anciens décrivent une invention toute sembla-
ble, où rien n'est omis, même la nacelle. (F., les MiUe et wi Jours^ jours cx-cxv, et les Mille et une Nuits , nuit DLvie.) Rappel onn aussi que, déjà au IX* siècle , on croyait à Texistence de certains chars aériens sur lesquels des sorciers, venus d'un pays qu'on appelait Magonie, naviguaient entre ciel et terre. Quelques-uns d'eux furent, dit-on, vus à Lyon à cette époque. {V. le Conservateur, 1787, in-12, t. II, p. 183-186.) Rappelons encore les essais de vol tentés par Léonard de Vinci, et qui réussirent, si l'on en croit Cuper, De Excellentia homirUs, p. 339; citons quelques pages très-curieuses écrites sur la possibilité de naviguer dans l'air, par Petrus Monnius, In Arcanis collegii Rosiani delectis, p. 14*15; par Magnus Pegelius, In r/icsauro suo, p. 123; par J.-B. Porta, In Magianaturali, lib. XX, cap. x; par Caramuel, In Ma» thesi veter,, p. 740. N'oublions pas surtout le prêtre brésilien Barthélémy Laurent, qui, en 1709, prétendit avoir trouvé «une invention au moyen de laquelle on pouvait naviguer dans l'air plus promptement que par toute autre voie de terre ou de mer. » (F. VEve» ning-Post de 1709, n» 56, et le Gentleman* s Magazine, avril 1786.) Donnons une mention honorable au père dominicain Jos. Galienj qui, dans son Mémeire touchant la nature et la formation de la grêle, imprimé à Avignon en 1755, in-12, puis en 1757, sous ce titre plus raisonnable : VArt de naviguer dans les airs, tou^ cha réellement, dit Malte-Brun, au principe aérostatique, puisqu'il résolvait déjà le problème en proposant « de remplir un vaisseau d'un air spécifiquement plus léger que l'air atmosphérique. » {Jovrn, de VEmpire, 15 juin 1812.) Malheureusement , bien que sa
théorie fat juste etpowible, il oe cherch« pis ïl« mettre en pratique. Il ne la proposa, dit-il lui-même, I que par munière do récrëationphjBique et géométrique. >M. Du clés, dont il n'eat parlé, que je sache, dana aucun des livres tnitaolde l'hietoire des aérostats, procéda plus sérieusement. Il esi vrai qa'il venait après MontgolGer. La ballon était inventé . il ne devait plus tendre qu'île perfectionner, c'est-ï-dire tâcher de le diriger, et c'est ce qu'il tenta ï l'aide d'une machine en forme de poisson : la queue était le gouvernail, les nageoires servaient d'avirona ; et
Cette machine, dont la forme a été aonvent reprise, ae trouve décrite fort au long dana un volume in-Bo, publié à Londres en I7B7 : Thoushtt on (hs/ûrthn- improvcnl of aerottation, ele. Il aérait encore bon ji consulter. V. aussi à ce sujet VBifrit dta journaux, sept. 1787, p. 392.
Il ne faut pas faire de trop sérieux procès à tous les rêveurs d'inventions, même quand ils sont moins gais que Cyrano et qu'ils s'attellent à d'aussi pesantes chimères que celles du père F. Lana. Souvent, au fond de leurs rêves absurdes, se trouvent telles petites réalités ingénieuses qui dédommagent de tout ce qu'on y a remué d'indigeste et de nauséabond. Il faut surtout se garder de rire de ce qui n'y est qu'étrange. A la longue, Tétrange peut devenir possible. Nous en verrons plus d'un exemple ; et si, à mon sens, cette phrase charmante qu'on a lue dans le Moyen de parvenir deux siècles avant de la lire à l'acte IV, scène ii, du Mariage de Figaro ' :
J Nous avions déjà constaté ce plagiai de Beaumarchais dans notre petit livre VEsprit dans Vhistoire,p, 24.
« Vieilles folies deviennent sagesse, et les anciens mensonges se transforment en de belles petites vérités; » si, dis-je, le fin et narquois axiome est applicable quelque part, c'est à Tendroit de ces rêveurs qui ont pressenti le possible et le réel de nos jours en rêvant le merveilleux de leur temps.
Un inventeur dont nous venons presque de nous moquer, le père F. Lana, par exemple, lorsqu'il exposa dans le chapitre xvin de son bizarre ouvrage, « le mécanisnje d'une lampe qui fait marcher ime horloge * ; » trouva dés 1670, le secret de cette jolie veilleuse-pendule qui valut en 1840 une médaille de bronze à M. Blessing, horloger rouennais , son nouvel inventeur*. Mais encore n'est-ce là qu'une futilité quand on songe à ce que décrivit , d'après son pressentiment d'utopiste, un certain Tiphaigne de la Roche , dans le livre singulier auquel il donna pour titre son propre nom, ainsi anagrammatisé : Giphantie ^,
Dans ce livre donc, au beau milieu d'un
^ Coste f Essai sur les prétendues décowoertes
^ Mémorial encyclopédique y 1840, p. 420.
8 Criphantie, à Babylone, MDCCLX, in-12, Ire partie, chap. xYiii, La T empeste, p. ] 31-135.
tohu-bohu saugrenu de prétendues merveilles, on trouve l'invention du daguerréotype clairement indiquée ; oui , le daguerréotype même, et qui mieux est le daguerréotype perfectionné, tel que nous Taurons sans doute, mais tel que nous ne l'avons- pas encore , enfin le daguerréotype reproduisant les couleurs aussi bien que les images . Et tout cela en 1 760! Le passage est long, mais il est tellement curieux que nous ne vous ferons pas grâce d'une ligne, et que vous nous en saurez gré ^
Tiphaigne se représente transporté dans le palais des génies élémentaires, dont le chef lui parle ainsi * :
« Tu sais que les rayons de lumière réfléchis des différents corps font tableau et peignent ces corps sur toutes les surfaces polies, ^ur la rétine de rœil*,par exemple, sur Feau, sur les glaces. Les esprits élémentaires ont
1 Ce qu'il y a de curieux dans ce passage avait été constaté déjà dans une notice sur Tiphaigne de la Roche, Mosaïque de VOuest, 1846-1847, p. 234.
s On disait autrefois que les objet se reproduisaient sur la rétine dans un ordre renversé, mais , pour parler comme Sganarelle, « nous avons changé tout cela. » L'œil mécanique exposé à LondreH par M. Hess tendait à le prouver.
cherché à fixer ces images passagères ; ils ont composé une matière très-subtile , très-visqueuse et très-prompte à se dessécher et à se durcir, au moyen de laquelle un tableau est fait en un clin d'œil. Ils enduisent de cette matière une pièce de toile et la présentent aux objets qu'ils veulent peindre. Le premier efiet de la toile est celui du miroir : on y voit tous les corps voisins et éloignés dont la lumière peut apporter l'image.
« Mais ce qu'une glace ne saurait faire, la toile, au moyen de son enduit visqueux, retient les simulacres. Le miroir vous rend fidèlement les objets, mais n'en garde aucun ; nos toiles ne les rendent pas moins fidèlement, mais les gardent tous. Cette impression des images est raffaire du premier instant où la toile les reçoit. On Tôte sur-le-champ, on la place dans un endroit obscur * ; une
1 C'est ce qu'on fait pour le daguerréotype. Tiphaigne avait donc sérieusement essayé quelques expériences 'en se servant de la chambre noire t instrument déjà fort ancien alors? Porta, qui passe pour l'avoir inventée au xvi» siècle, a dit lui-même, après l'avoir décrite , qu'elle existait avant lui et qu'il ne faisait que la perfectionner. (Libri, Histoire des sciences mathématiques en Italie , i. IV , p. 122.) Il est assez probable qu'on ladoit à Léonard deVinci. {Jd., i. III,
heure aprèss Tenduit est desséché, et vouï avez un tableau d'autant plus précieux, qu'aucun art ne peut en imiter la vérité et que le temps ne peut en aucune manière rendommager. Nous prenons dans leur source la plus pure, dans le corps de la lumière, les couleura que les peintres tirent des différents matériaux que le temps ne manque jamais d'altérer.- La précision du dessin, la variété de Texpression, les touches plus ou moins fortes, la gradation des nuances, les règles de la perspective, nous abandonnons tout cela à la nature qui, avec cette marche sûre qui jamais ne se démentit, trace sur nos toiles des images qui en imposent aux yeux et font douter à la raison, si ce qu'on appelle réalités ne sont pas
p. 54.) Elle est pour la première fois mentionnée dans les notes de la traduction italienne de Yitruve , par Cesariano^ Côme , 1521 , gr. in-fol. En 1686 « le mathématicien romain Cellio, très-souvent imité depuis, s'en servait pour faire des dessins réduits der tableaux. F. dsLns CiueUif Bihliotheca volante fi. II, 124, le titre exact du Traité qu'il écrivit à ce sujet, qui , mal compris, fit croire à quelques-uns qi Cellio avait inventé le daguerréotype dès 1686 ! (D tionruivre de la con,versaiion. Supplément, 18* Iwraiso p. 463.) Pasch connaissait cette invention et l'av bien jugée. (Inventa nova-antiqua^ p. 803-804.)
d'autres espèces de fantômes qui en imposent aux yeux, à Touïe, au toucher, à tous les sens à la fois.
« L'esprit élémentaire entra ensuite dans quelques détails physiques : premièrement, sur la nature du corps gluant qui intercepte et garde les rayons; secondement, sut les difficultés de le préparer et de l'employer; troisièmement, sur le jeu de la lumière et de ce corps desséché; trois problèmes, ajoute Tiphaigne, comme se réveillant de sa vision, que je propose aux physiciens de nos jours et que j'abandonne à leur sagacité. »
Niepce et Daguerre, qui certainement n'avaient pas lu la Giphantie, ne se posèrent pas moins les trois problèmes, et vous savez comment ils arrivèrent à les résoudre. Ce n est pas sans doute tout à fait comme Tentendait Tiphaigne, mais je suis pourtant portée croire que Tiphaigne s'en serait montré satisfait, et que même il aurait renoncé à sa toile et à son corps gluant pour la plaque d'argent poli passée à la vapeur d'iode. Maintenant, raillerie et rêverie à part, voilà donc un assez mauvais livre dans lequel se trouve en germe ime très-excellente invention; voilà une page toute chargée d'ombres vagues d'où jaillit
l'idée de la plus lumineuse découverte. Avis aux lecteurs qui ne craignent pas de tout lire*.
^ Les expériences de Tiphaigne, si toutefois il en fit, ne furent pas les premières qu'on eût essayées pour arriver à fixer des images à l'aide de l'action solaire. Selon M. {Jobard, {les Nouvelles Inventions aux expositions universelles, 1857 , in-8 , t. I, p. 66,) on a récemment retrouvé en Russie « un bouquin traduit de l'allemand, depuis trois cents ans, qui contient très-clairement... la photographie expliquée. » -« Les anciens alchimistes connaissaient l'une des propriétés de V argent corné, que nous appelons chlo^ rure d'argent; ils savaient que toute image produite au moyen d'une lentille sur une couche de cet agent chimique s'y fixait en noir pour les parties éclairées , en gris pour les demi-teintes , et en blanc pour les parties que nefrappait aucune lumière. Dès 1566, Fabricius avait constaté cette curieuse application de Vargent corné dans son DeRehtksmetaU licis. Aux premières années de ce siècle. Th. Wed gewod et H. Davy avaient fait de pareils essais avec le nitrate d'argent. Un article de la Bibliothèque hri'» tanniqueen a parlé, (t. XXII, des sciences et arts, p. 93). Il nous suffira d'en citer le titre : Description d\n procédé pour copier les pevntures sur le verre et pour faire des silhouettes par Vaction de la lumière sur du nitrate d'argent, Charles se préoccupa des mômes phénomènes, et parvint même à les produire avec plus d précision : « Il se servit dans ses cours, dit M. Arago d'un papier enduit pour engendrer des silhouettes l'aide de l'action lumineuse ; mais il mourut en 182S
sans avoir dit le secret de sa préparation. » {Comptes rendus hebdomadaires des séances de V Académie des sciences^ 19 août 1839; t. IX, p. 253.) Se servait-il déjà de l'iode, découvert depuis 1811? C'est peu probable. 11 parait toutefois que lorsque ses silhouettes, malheureusement très-fugitives, s'étaient effacées, elles laissaient après elles une teinte violacée assez semblable à celle qui résulte de la vapeur d'iode. {Mémor, encyclop,, 1839, p. 458. )
Nous parlions tout à Thcure dos grandes inventions qui furent d'abord des jouets pour le monde enfant ; il nous faut y revenir.
C'est par la vapeur que nous commencerons.
L'antiquité savante la connut, mais pour n'en faire qu'un hochet. Héron d'Alexandrie, toujours invoqué quand il s'agit des origines delà grande découverte, connut, par exemple , la mai*mite à vapeur; mais qu'en sut-il faire? Un jouet de savant. Faire danser des boules légères au bout d'un jet de vapeur , est tout ce qu'il cherche! « Les boules dansent ainsi, écrit-il dans son traité intitulé Spiritalia *.
1 Veieres MaihemaHci, 1693. Imp. Roy; in-fol., p. 195,
Une marmite contenant de Teau et munie d'une ouverture est soumise à l'action du feu; de l'ouverture sort un tube terminé à son extrémité supérieure par une demi-sphère creuse. Si nous jetons une petite boule légère dans la demi-sphère creuse, la vapeur qui sortira par le tube soulèvera la petite boule, qui paraîtra danser. »
Cet appareil est le quarante-cinquième de ceux qu'explique Héron. Un autre, dont la description suit de près dans son traité, est encore plus curieux. Il consiste « à faire mouvoir, ce sont les propres paroles du physicien grec, une petite sphère sur des pivots, au moyen d'une marmite chauffée*. » Ce n'est encore là sans doute qu'une sorte de joujou philosophique; mais, de cette application stérile, il aurait pu passer à une plus sérieuse. On y trouve en effet le premier type d'une machine rotative^ agissant par la vapeur.
• Peut-être finira-t-on par y revenir, » dit un
* Veteres Mathemat., p. 202. Un ouvrage imprimé à Leipzig en 1097 reprit, en le modifiant un peu, cet eo2tpi/I« tournant. La figure que ce livre en donne a été reproduite dans un article de VUnUed service Journal j, déc. 1843.
éminent ingénieur des mines, dont M. Léon Lalanne cite le témoignage *. Quelques industriels ont été d('îjà de cet avis, d'après ce que nous apprend M. Fr. Arago. « Ils auguraient, dit-il, assez favorablement des eifets qu'il serait possible d'obtenir avec le mécanisme d'Héron perfectionné , pour avoir cherché par un brevet à s'en assurer la jouissance exclusive* » N'est-ce pas chose curieuse que de voir Tinvention d'un Grec qui vivait cent vingt ans avant notre ère, brevetée seulement au XIX* siècle ! Ce n'est pas un fait unique, comme nous le prouverons. En pareil cas, du moins, celui qui se donne , sans garantie du gouvernement, le monopole de la découverte d'autrui n'a pas à craindre de procès de la part du premier inventeur I
* Encyclopédie moderne, t. XXVII, col. 90.
* Annuaire du bureau des longitudes pour 1837, p. 229. — Si l'on pouvait donner à cet éoUpyle d'Héroa une certaine puissance, on obtiendrait la machine à rotation directe tant cherchée par Watt. Le savant d'Alexandrie se trouverait ainsi avoir dit le premier et le dernier mot des machines à vapeur. Cela est si vrai que ceux qui se préoccupèrent de trouver la machine rotative, tels que Kempel en 1785 et Sadler d'Oxford en 1791| ne manquèrent pas de retomber
On connaissait aussi dans Tantiguité remploi qu'on pouvait faire de Tair chaud comme moteur; mais c était une de ces forces que les prêtres s'étaient prudemment réservées. Là, comme en mille autres choses, ils monopolisaient dans l'ombre, à l'usage de leurs seules jongleries, ce que Tindustrie moderne a retrouvé pour le mettre au grand jour et en faire le mobile de ses utiles miracles. Que faisaient-ils, par exemple, de ce principe
dans le procédé du physicien grec. Histoire descriptive de la machine à vapeur, par Robert Stuart, trad. franc., 1827, in-12, p. 32, note, et p. 240-241, 243-244.— Il en est de même pour le système des machines mises en mouvement parla vapeur à jet direct. « M. le comte Real, qui en avait vues de ce genre aux États-Unis, s'occupait, en 1829, de leur perfectionnement « afin d'en répandre l'usage en France. »(Hachette, Histoire des machines à vapeur, p. 15 et note.) Or, qu'était ce système soi-disant nouveau? Le même que Giovanni Branca se trouvait avoir indiqué, dès l'année 1629, dans son livre publié à Rome cette année-là : le Machine del signor Giovanni Branca, in-4o, fol. 24. Il avait, lui-même pour principe ce jet de vapeur dont le physicien d'Alexandrie avait fait un si futile emploi dans sa quarante-cinquième expérience. (Libri, Histoire des sciences mathématiques, t. IV, p. 340.) Branca en dirigeait l'action sur les vannes d'une roue horizontale , et mettait ainsi un moulin en mouvement.
qu'un usage intelligent a ft^condé? Vu moyen d'émerveiller le peuple en lui servant des libations miraculeuses* .
Leur autel était très-ingénieusement machiné. L'eau destinée aux libations se trouvait à rintérieur dans ime cavité communiquant par un tube avec la coupe placée sur Tautel ou dans la main du prêtre •; au
1 Ce n'est pas le seul des miracles païens ou autres qui trouve son explication dans le livre du physicien grec. « En employant, dit Eusèbo Salverte, la machine à laquelle nous donnons le nom de fontaine de Héron, on pouvait faire, aux yeux des spectateurs, que de Veau versée dans un réservoir jaillissait changée en vin! » {Des sciences occultes, édit. Littré, 1856, in-8o, p. 219.)
* La figure donnée dans les Veteres mathematici, p. 166, explique fort bien comment cela se pouvait faire et prouve à quel point les prêtres antiques poussaient la complication dans leurs momeries. Fr. Arago, d'après un auteur qu'il n'indique pas, mais que nous avons heureusement retrouvé, nous parle aussi de la manière dont les prêtres du dieu Busterich savaient au besoin faire éclater la tête de leur idole, quand ils voulaient donner au peuple une preuve évidente du courroux céleste. La foudroyante explosion se faisait à l'aide de la vapeur. {Annuaire du bureau des longitudes, année 1839, p. 280.) Le livre d'où ce fait est tiré sont les Epistoîœ itinerarÛB de Jac. ToUius,1700, in-4o, p. 34-35.
moment de faire le miracle , la coupe étant encore vide, on apportait un feu ardent, sans lequel aucune cérémonie n'était possible.
Mis sur Tautel, il échauffait l'air intérieur qui, en se dilatant, pressait énergiquement la surface du liquide et le faisait monter par le tube jusque dans la coupe. La libation avait lieu ainsi, et le peuple criait au prodige. Héron en sut le secret et le révéla dans son livre* ; il y est l'objet de la onzième expérience. La quarante-septième, qui repose aussi sur les effets de Tair dilaté par la chaleur et faisant pression sur un liquide, est encore plus curieuse. M. Léon Lalanne ne peut même s'empêcher de dire que c'est « une invention extrêmement remarquable, et qui pouvait conduire à des applications réellement utiles. » Il ne faudrait, selon lui, que substituer à la faible chaleur des rayons solaires, indiquée par Héron dans son expérience, Faction plus énergique d'un foyer; et cela fait, à l'aide de quelques légers perfectionnements qu'il explique, « on posséderait, dit- il, une véritable machine à vapeur sus-
* Veteres Mathemat, p. 166.
ceptilile d'être, employée pour rélévation de Teau, i)our les épuist^meiits, etc. »
Le physicien d'Alexandrie n'en avait certes pas tant vu. Mais peut-être n'attendit-on pas jusqu'à notre époque pour apercevoir ce qu'il y avait de sérieusement possible, comme application, au fond de la théorie qu'il avait donnée en jouant. Il paraîtrait, par exemple, que dans la seconde moitié du xvi« siècle, les mines d'argent, de cuivre et d'étain de Joachimsthal , en Bohême , étaient exploitées à l'aide de procédés mécaniques qui pouvaient avoir certains rapports avec ceux qu'avait indiqués le physicien grec.
Mathésius est le seul qui en ait parlé, dans son recueil extrêmement rare, intitulé Sarepla^. Il était maître d'école à Joachimsthal même, et l'on voit, par une partie de son livre toute composée de sermons, qu(î ne s'en tenant pas à ses leçons, il prêchait souvent les ouvriers des mines. La mention qui m'occupe se trouve dans un de ces pieux discours ; malheureusement, elle n'est que sous forme d'allusion, et par conséquent très-vague. Mathô-
* Nuremberg, 1588, p. 182.
sius se contente de rappeler, à ses travailleurs les beaux mécanismes « qu'ils emploient au moyen de Teau , du vent et du feu. »
— Qne Teau et le minerai s'élèvent, dit-il, et soient mis en mouvement de plus grandes profondeurs, aûn que la dépense soit diminuée et que les trésorg cachés puissent être d'autant plus percés et mis au jour... Vous, mineurs, continue-t-il , glorifiez dans les chants des mines l'excellent homme qui fait monter aujourd'hui le minerai et Teau sur le Platten au moyen du vent, et comment on élève l'eau au jour avec le feu. » Ce n'est certes pas fort clair. De tous ceux pourtant qui ont lu ce passage, personne ne s'y est trompé ; de prime abord, il leur a semblé évident qu'il s'agissaitde la vapeur. Robert Stuart a vu là « un appareil dont l'action et la possibilité paraissent semblables à celle de la machine à vapeur moderne. » C'est peut-être trop dire. L'ingénieur distingué dont M. Lalanne invoque l'autorité, et à qui l'on doit de connaître le texte exact de Mathésius, y a reconnu, avec plus de vraisemblance, « l'un des systèmes consignés dans Héron ; » soit, pour l'élévation des eaux, celui dont nous avons parlé en dernier lieu, et qui a pour
base « la pression de la vapeur sur une surface liquide; » soit, pour Textraction du minerai, remploi d'une sorte d'éo/tpyte, disposé à la manière de celui dont le physicien grec nous a décrit le mouvement rotatoire ; mais singulièrement augmenté de force, bien entendu, et, grâce à ces proportions nouvelles, devenu « un treuil ou un cabestan automatique. »
Ainsi le jouet du savant d'Alexandrie n'au rait eu déjà qu'à grandir pour se transformer, comme tant d'autres l'ont rêvé depuis, en un gigantesque moteur I
Anthémius de Tralles, le plus habile archi tecte du règne de Justinien*, se récréant de ses travaux ordinaires par Tétude des inventions mécaniques, avait aussi trouvé sous sa main celle de la vapeur. Ce n était, je Tai dit, qu'une récréation pour lui, aussi ne sut-il, comme Héron, s en servir que dans un but frivole. Il n'y vit par exemple, qu'un moyen de simuler par ses effets les effets terribles
1 Aucun des auteurs qui ont rapporté ce qui va suivre n'a remarqué qu'Anthémius n'était autre que l'architecte de Sainte-Sophie. (Procope, De^dificiis Jitstiniani, lih. I, cap. xxii.)
d'un de ces tremblements de terre dont, selon S(^,'nèqueS la vapeur rtait la seule cause, et de faire, avec ce cataclysme pour rire, une effravante niche à son riche voisin Zenon.
Il logeait sous Tappartenant du magnifique Byzantin qui clia(]U(; nuit Tassourdissait et le troublait dans ses études par le bruit de ses fêtes. C'est à la vapeur qu'il demanda le moven de faire délcw'r le richard. Il dressa dans son rez-d(î-(îhaussée de savant des chaudières pleines d'eau « qu'il entoura extérieurement, dit Agathias», de tuyaux de cuir assez larges à leur base pour embrasser entièrement le bord des chaudière», mais diminuant ensuite de diîiniètre comme une trompette et se terminant dans des proportions convenables. Il fixa les bouts de ces tuyaux aux poutres et aux planches du plafond, et les y attacha avec soin; de sorte que l'air qui y était introduit avait le passage libre pour s'élever dans l'intérieur vide des tuyaux et aller frapper le plafond à nu... »
^ QuasHones naturàles, cap. xi. C'était aussi Topinioa d'Aristote. (F. Arago, Annuaire du bureau des longim tudes pour 1837, p. 229 )
' Lib. V, cap. vi.
Tout cela disposé, Anthémius fit un grand feu sous ses chaudières; la vapeur s'élança violemment dans les tuyaux ; en venant frapper le plafond, elle Tébranla tout entier, au point de faire légèrement trembler et crier les bois* . Voyez-vous d'ici, sur ce plancher qui tremble, Zenon et ses amis saisis de frayeur, puis s'élancant dans la rue en criant au tremblement de terre ? « Zenon , dit Agathias, qui nous sert toujours de guide, s étant rendu au palais de Tempereur, demandait aux personnes de sa connaissance ce qu'elles savaient du tremblement de terre et s'il ne leur avait pas causé quelque dommage •. »
i Les habiles n'ont pas trouvé que la chose fut trèspossible, et ils ont eu raison ; mais le récit d'Agathias est*il bien exact? L'historien eut-il bien le mot du secret du malin architecte? Salverte en doute, et je fais comme lui. (Des Sciences occultes, p. 439.)
* Ce fait est très-curieux, quoi qu^en ait dit M. Arago {Annuaire du hwreaudes longitudes, année 1839, p. 279.) Ce n*est sans doute qu'un « léger linéament de la science antique, )» mais je suis de l'avis de M. Léon Lalanne, à qui l'on doit sur les origines des machines à vapeur le travail le plus curieux et le plus complet. « Ces linéaments unissent par une chaîne presque continue les plus anciens, les plus vulgaires appareils où se produit la vapeur, aux machines les plus par-
Il ne mauquait ù la vapeur, pour passer par tous les degi'és de la lu lilité et des amusements d'esprit, que d'être mise en système philosophique, comme on avait fait pour l'air et pour Teau. C'est ce qui lui arriva auxvi* siècle. L'Italien Manzolli la prit pour base de son système du monde. Dans son poëme étrange, le Zodiaque de la Vie humaine, qu'il publia sous le triple pseudonyme de Marcellus Palingenius Stellatus, ce médecin, philosophe et physicien dit positivement que les mondes , les astres, les comètes, tout marche à la vapeur. Et ce qui l'inspira pom* ce jeu d'esprit, c'est encore la vue de l'un de ces jouets de savant dont nous avons parlé. Manzolli en convient ainsi dans la partie de son poëme zodiacal qui a pour titre le Verseau (Aquarius).
faites qui fonctionnent aujourd'hui. » (Encyclopédii moderne, édit. Didot, art. Vapeur^ t. XVII, col. 80.) Dès le commencement du xyii» siècle, ce passage d'Agathias avait été remarqué. P. Le Loyer, dans son Traité des spectres, 1605, in-4°, p. 58, en avait donné une traduction; Bordelon l'avait rapporté aussi dans son Histoire de M, Oufle , (F. l'éditionréduite, 1798, in-8«, p. 165-166) ; mais l'un et l'autre n'y avaient vu qu'un gigantesque tour de magie blanche. On était alors si éloigné de croire que la vapeur pût être une force sérieuse !
« Léon X régnait, dit-il, quand je vis l'œuvre étrange d'un potier. C'était une figure de jeune homme dont la bouche exhalait un soufile violent. Dans sa poitrine on avait introduit de l'eau qui se transformait en vapeur par l'action du feu au-dessus duquel elle était placée, et qui sortait avec fureur; c'est ainsi que l'eau chauffée devient une force irrésistible, les contraires se fuyant toujours ^ »
M. Philarète Chasles * nous semble être le premier qui ait été frappé de ce que ce passage contient de singuUer et de vraiment intéressant, non-seulement pour l'histoire de la vapeur, mais pour celle de toutes nos inventions. Elles sont bien les enfants de rhonune : comme lui, faibles et futiles dans l'enfance; comme lui, fortes dans la maturité; comme à lui, une sorte d'éducation lentement progressive leur est nécessaire. « Il faut, dit M. Chasles, développant avec éloquence le nihil per saltus, qui, selon M. Léon Lalanne, est la définition la plus juste de la marche de nos idées vers le progrès; il faut que l'esprit
1 Marcelli PàUngenii Zodiacu^ vitm humant, AquariWf p. 339, V. 19.
s Études sur le moyen âge, p. 383.
humain et les besoins de notre race travaillent des millions de fois sm» rexpérience avant de tirer toutes les conséquences d'un fait.
Cette gradation imperceptible, perfectionnant sans cesse l'héritage légué, prouve notre puissance et notre faiblesse, la grandeur de l'humanité et la petitesse de l'homme. » Plus loin il ajoute : « Le véritable inventeur, c'est le genre humain. » Parole fort juste, et dont tout confirme la vérité.
Oui, c'est le genre humain seul qui invente, et non pas au hasard, mais à ses heures, suivant ses besoins. Quand Tùre moderne commence , quand la pensée qui monte et s'émancipe semble réclamer de plus grandes ailes, l'imprimerie est créée et les lui donne ; dès lots tous les espaces de Tin teUigence sont à elle. Quand il est temps que la féodalité finisse et que le peuple, écrasé par ses honunes de fer, puisse en avoir enfin raison, l'artillerie est inventée, et, du même coup, la première des égaUtés, celle du combat, celle de la lutte avec des armes pareilles, se trouve fatalement établie. Le plus fort a perdu son brutal prestige, le plus faible est bien près d'avoir sa revanche. Mais arrivons à notre époque; c'est elle qui a vu,conunencer, on peut le dire, la
confraternité des peuples ; avec elle ont cessé et les antipathies de race et surtout les ambitions royales, motif des anciennes guerres.
A force de se battre, souvent sans savoir pourquoi. Ton a fini par se connaître, par se comprendre, par s'aimer; des relations plus intimes se sont créées; les intérêts, nés des échanges, se sont mêlés; le commerce, fécondé par la paix, a mis un lien entre toutes ces populations trop longtemps étrangères Tune à l'autre ; le temps de les unir plus étroite, ment encore, d'établir entre elles des communications plus suivies et plus constantes, est ainsi venu, et, en effet, l'heure à peine sonnée, le besoin à peine senti, vous avez vu naître presque au même moment, comme par magie, et la vapeur et l'électricité ces deiix grandes forces devant lesquelles il n'existe plus de frontières que pour cette retardataire qu'on appelle la politique.
« Il y a dans tout, dit Chamfort \ une maturité qu'il faut attendre. Heureux l'homme qui arrive dans le moment de cette maturité I »•
Or nous tous , enfant du xrx» siècle , nous sommes de ces heureux-là I
* ŒiMjres choisieSf édit. Houssaye, p. 340.
Le premier usage intelligent qu'on semble avoir fait de la vapeur au moyen âge est celui qu en fit Gerbert, quand il tira de cette force expansive une voix liarmonieusc pour lorgue.
\\'illiam do Malmesbuiy et Vinr(»nt de Beauvais, dans son Speculinn majus, ont parlé avec détail de ces orgues à vaptnir. Malniesbury avait vu celui qui se trouvait dans l'église de Reims ', et Vincent de Bociuvais celui de Tabbaye de Saint-Bertin-en-Artois. Leui*s descriptions sont d'accord et quoiqu'on ait dit M. Fé-
* cité dans le numéro de VUnited service Journal de décembre 1S43, dont j'ai dt'jà parlé tout à l'heure, et par Stafford, Histoire de la musii/ue, trad. de M"" Adèle Féiis, 1832, in-lS,p. 189. Les notes sont de M. Pétis.
lis , qui , dans une note de la traduction de VHistoire de la musique, par StafFord, allègue, à propos de l'invention mentionnée par Malmesbury, « qu'il est bien difficile de croire à une telle découverte dans un temps si reculé, » il est impossible de ne pas céder à l'évidence qui résulte des deux passages.
On s'en convaincra par la citation de Vincent de Beauvais * : ^
« Il (Gerbert) construisit, d'après les principes de la mécanique, une hodoge et des orgues hydrauliques dans lesquels le souffle, s'introduisant d'une manière surprenante par la force de l'eau chauffée, remplit les cavités del'instrument, et, s'échappantpar les tuyaux d'airain, fait rendie des sons modulés à leurs mille ouvertures. » La description est précise, la clarté seule manque dans le détail. Selon nous, c'est la vapeur qui, montant dans les tubes, y devenait le souffle même (ventus)^ dont parle Vincent de Beauvais *. Elle bruis-
* Spéculum majus. Ire part., Spéculum naiurale.
* C'est aussi l'avis d'Arago. « Dans l'instrument du futur pape, dit-il, j'aperçois un courant de vapeur substitué au courant d'air ordinaire: la production du phénomène musical des tuyaux d'orgue. » {Mémoire de l'Académie des sciences, t. XVII, p. 78.) M. Fétis,
sait on passant par ces mille tuyaux de Torgue de ficrbort, coninio (*lIo bruit encore sous le doif^t du cliauflrur qui la laisse s'échapper en cris aigus aux approclh»s dt»s débarcadères.
Gorbert connut la voix, mais ignora la force. Il se pourrait ])0urtant que la connaissance de son harmonieuse invention ait été utile à Salomon de Caus, Tun des grands chercheurs de cette force enfin découverte.
Avant d'être un grand ingénieur, en effet, Salomon de Caus avait été un trés-savant musicien. Il avait été profond observateur des phénomènes de l'insti-umentation. Il connaissait tout ce qu on avait écrit sur les
dana une noto de la traduction de VHixtoirê de la mu» sique de StafTord, p. 189,7 ^^^^ ^^ contraire « un moteur de soufflerie par la vapeur; » ce qui ne semble pas impossible. Quand on penne à la grandeur des orgues de ce temps-là, on ne trouve ])as invraÎBem* blable qu'on ait pu recourir, pour les mettre en mouvement, à un pareil déploiement de force. Pour le seul orgue de Winchester, décrit par le bénédictin Wolstan, il ne fallait pas moins de soixante-dix hommes robustes s'attelant aux vingt-six soufflets. On conçoit, par conséquent, qu'un moteur aussi puissant que la vapeur aurait pu , en pareil cas , être recherché. {V,, pour l'orgue de Winchester, le Dietionnaire devMjtsiquede Lichtenthal, traduit par Mondo, t. Il, p. 134.)
instruments de musique. Qui sait alors s'il n'avait pas lu le passage de Vincent de Beauvais sur l'orgue de Gerbert, et sll n'y trouva pas ridée première de ce qu'il devait luimême écrire sur la vapeur? Dans ce cas, l'orgue du savant pape devrait marcher plus que jamais avant la machine de l'habile ingénieur, comme dans les œuvres de celui-ci V Institution harmonique marche avant les Rai' sons des forces mouvantes *. Les recherches faites pour le premier ouvrage avaient aidé aux découvertes réalisées par le second •.
La première application pratique et un peu
«^ Ce livre, où se trouvent développées les idées de Salomon de Caus sur la force de la vapeur et l'emploi qu'on en pourrait faire, parut à Francfort en 1615.
s II est pourtant plus juste de dire que Salomon de Caus avaitdû s'inspirer plutôt,et des petites machines de Héron, et surtout des expériences faites quelques années avant lui par Porta et consignées dans la traduction italienne qu'Escrivano avait donnée en 1608 de l'ouvrage de celui-ci, Pneumaiicorum libri très. Selon le savant professeur de l'Ecole polytechnique, Hachette, c'est à Porta que revient en cela le mérite de la priorité et même de la supériorité. < Salomon de Caus, dit-il, aurait dû citer l'appareil de Porta, mieux disposé que le sien pour résoudre la question qu'il s'était proposée : élever Veau au-dessus de son niveau, » {Bulletin de la Société d*encou/ragement, nov.
utile de la vapeur à Tindustrie nous semble avoir été indiquée au xvi* siècle par le Bâlois Wecker, dans ses Secrets de la nalvre^, au chapitre où il parle de VArt des forgerons. Il se souvenait des èolipyles, dont Vitruve a surtout parlé, et il s'imagina avec raison qu'on pourrait les employer utilement comme soufflets de forge. Et pourquoi non? Gerbert en avait bien fait des soufflets d'orgue I Wecker ne fut pas le seul à s'en servir; ainsi Bernard Palissy *, Wilkins, etc., en firent le même usage. C'était chose si facile et si élémentai-
3830, p. 416 et suiv.)— L'Anglais Savery s'inspira des e?cpériences de l'un et de l'autre, y joignit ce qif'il pouvait savoir des tentatives faites dans le même but par Papin, et, à l'aide de toutes ces théories complétés l'une par l'autre , mais auxquelles manquait toujours là pratique, il arriva, dès l'année 1698, à exécuter en grand la première machine d'épuisement à feu. Ce qu'on ne sait guère, c'est que son système, tout vieux qu'il soit, est toujours eniployé. En 1835, une machine-Savery fonctionnait encore à Paris, à l'abattoir de Grenelle. (V. Mémoire de VAcadémie des sciences, 13 avril 1835.)
* Lib. XVI, cap. y. Wecker mourut en 1586.
' V. ses œuvres, édit. Cap, p. 151-152. Il dit que le souffle très-vehement qui sort de ces |>ommes d'airain peut faire brûler, même le bois le plus vert. V. aussi La première partie des subtiles et plaisantes Inventions^
ment praticable ! Pour qu'on en jupe mieux, nous allons reproduirele passage de Vitruve ', dont ils s'étaient tous inspirés :
« Les éolipyl&s sont des boules d'airain qui sont creuses et qui n'ont qu'un trou très- petit par lequel on les emplit d'eau. Ces boules ne poussent aucun air avant d'être échauffées; mais, étant mises devant le feu, aussitôt qu'elles sentent la chaleur, elles envoient un vent impétueux vers le feu, et ainsi enseignent par cette petite expérience des vérités importantes sur la nature de Tair et des vents. »
Voilà donc tout ce que, depuis les savants de l'antiquité jusqu'à ceux du xvi« siècle, ou avait fait de plus utile et de plus puissant avec la vapeur. Je me trompe ; on l'employait encore à d'autres usages, mais tout aussi ingrats
par J. Prévost, Li/on, 1584, in-8, feuillet 36, vo.— Qaant à Wilkins , auteur de la Magie mathématique, il dit avoir vu Téolipyle employé en façon de tuyau à vent (hlow-pipé) ou de soufflet pour activer et concentrer la vapeur dans la fonte du verre ou des métaux. Un siècle après , Robert Royle reprit Téopyle, pour activer la combustion du charbon.
* De Architectura, lib. I, ch. vi.— Cardan, citant ce passage, nomme les éolipyles « ces vases venteux que Vitruve enseigne à faire. » {De Herum Varietate, lib. XIII , cap. LXiii.
et vils. Comme une bonne servante, dont on n'a pas l'esprit de reconnaître les mérites, on la reléguait à la cuisine. Vous venez de la voir qui souffle le feu, je pourrais vous la montrer maintenant employée à chasser la fumée \ et, qui pis est, à tourner la broche. Triste et dégradant apprentissage , n'est-ce pas? Et dû le lui fait-on subir? En Angleterre, dans le pays même où elle est devenue souveraine !
L'évêque Wilkins dit positivement qu'on se sert du souffle de Véolipyle^ « soit comme amusement, soit pour enfler et presser des voiles attachées à une roue placée dans le coin d'une cheminée, au moyen de laquelle on peut faire aller un tournebro-
^ On peut voir, en effet, dans V Architecture de Philibert Delorme, 1597, liv. ix, chap. 8, comment un éolipyle placé dans une cheminée « par l'évaporation causera un tel vent qu'il n'y a si grande fumée qui n'en soit chassée. » C'est là sans doute, comme l'a remarqué M. Léon Lalanne, une application trèsindirecte de la force motrice de la vapeur, mais il ne faut pas moins la constater. « De nos jours, en effet, dit-il, cette application a été renouvelée.. . et elle a produit des résultats d'une grande importance pour activer la combustion dans les foyers qui entourent les chaudières, et pour accélérer ainsi le mouvement des locomotives. »•
che *. » Dans Touvrage publié à Leipzig en 1597, et cité plus haut*, nous voyons hi vapeur jouer le même rôle infime*. Cardan * (ît Léonard de Vinci * nous parlent aussi de ces sortes de tournebroclies. Seulement, c'est la fumée, et non plus la vapeur qu'ils leur donnent comme moteur. Montaigne en vit un de ce mécanisme, la description qu'il en a faite dans son Foya^^e* nous l'explique à merveille: « Connue ils sont (les Badois) excellents ouvriers de fer, dit-il, quasi toutes les broches se tournent par ressorts ou par moyen des poids comme les horloges, ou bien par certaines voiles de bols de sapin larges et légères qu'ils logent dans le tuyau de leiu' cheminée, qui roulent d'ime grande vitesse au vent de la fumée ou de la vapeur du feu, et font aller le rost mollement et longuement : car ils assechissent un peu trop leurs viandes. Ces mou-
* Cité par Robert Stuart, Histoire des machines à vapeur, trad. franc., p. 35.
' V. p. 24i note.
* Robert Stuart, Histoire de machines à i^apeur^ p. 32.
* De Varietate Rerum, lib. IX, cap. lvii.
* Venturi, Essai sur lu vie et les ouvrages de Léonard de Vinci,
* Edit. in-40, p. 33.
lins à vent ne servent qu'aux grandes hôtelleries où il y a grand feu, comme à Bade. * »
Il y a loin de ces petites machines virantes et mouvantes par la vapeur du feu, comme dit Montaigne, à ces steamers , leviathans de nos océans auxquels la vapeur donne de si puissantes aUes; il y a loin du petit moulinet dont se joue Thôtelier badois à ces locomotives formidables et hennissantes qui dévorent les espaces!
^ Dans La première partie des subtiles e tplaisantes Inventions; par J. Prévost , Lyon, 1584, in 8, fol. 51-52, il est aussi parlé d'une sorte de jeu d*omhres chinoises , dont le moteur était une roue « mise en mouvement par la flamme et la fumée (d'une chandelle) montant en haut, et s'entonnant dans les destours, logettes et concavitez de la dite roue artificielle. »
Si l'antiquité et le moyen âge les eussent connus, ces véhicules géants, de quelles fonnes de monstres énormes abouche béante et vomissant des flammes ils les eussent revêtus! Mais bien loin qu'ils pussent les connaître, c'est à peine s'il leur fut donné d'en entrevoir la merveille à travers les rêves de leurs poètes et les espérances de leurs savants. Roger Bacon, qui alla le plus loin dans ces pressentiments de locomotion merveilleuse, se contenta d'indiquer que de telles machines seraient possibles un jour. « 11 reconnut et assura, lisons-nous dans Vllistoirc littéraire de France \ qu'on pourrait un jour
1 T.XX,p. 236.— V. aussi le travail de M. Delécluze sur Roger Bacon. {Revue franc., mai-juin 1839, p. 229.)
construire des chars qui se mettraient et se tiendraient en mouvement sans emploi de la force impulsive et attractive d'im cheval ni d un animal. » Depuis cette parole de Roger Bacon, Dieu sait que d'essais furent tentés pour parvenir à ce rêve, enfin réalisé, de la locomotion mécanique]!
Nous lisons dans la Revue germanique * qu'au xvii« siècle un certain Jean Hautch, à Nuremberg, fabriquait des chariots qui roulaient par ressorts. « Ils faisaient deux mille pas en une heure. » C^était déjà quelque chose. Mais, en 1645, un Anglais promettait mieux encore aux Parisiens : « Il est vrai , comme on vous Ta dit, écrit Gui -Patin à Spon, le 20 janvier de cette année-là, qu'il y aici im Anglois, fils d'un François, qui médite de faire des carrosses qui iront et reviendront en un même jour de Paris à Fontainebleau, sans chevaux, par des ressorts admirables.
On dit que cette nouvelle machine se prépare dans le Temple. Si ce dessein réussit,
1 T.XXII, p. 318.— On peut voir une figure du char de Jean Hautch dans le Magasin pittoresque, 1853, p. 24. F. aussi Id., p. 158. On trouve encore des détails à ce sujet dans Doppelmayr von Nv/rnhergischen KimS" lem, p. 301. Nous reparlerons de J. Hautch.
cela épargnera l)ien du foin et do l'avoine. » L'essai, eut lieu en effet, comme Tannonn»
Gui-Patin : la machine manœuvra dans Wmdos du Temple « et véritablemiMit elle idloit fort bien, ■ dit Tallemant*; mais comme on reconnut qu'il fallait à cloaque voiture deux hommes pour remuer les manivelles, ce qui rachetait par de bien plus onéreuses dépenses Téconomie d'avoine tant souhaitée par Gui- Patin, on renonça à rentrei)iise. Tue sorte d'intrigante empirique nommée la venive Montarbault s'était faite l'associée de TAnglais. Selon Tallemant, « elle avoit un million de secrets. ■ Elle n'eut pourtant pas celui de réussir : l'Anglais son compère s'en alla confus et ruiné.
Au mois de juillet 1779, nous voyons tenter un nouvel essai de ce genre sur la place Louis XV; mais la voiture, cette fois, n'est qu'un jouet ingénieux. Elle est ainsi décrite dans les Mémoires secrets ■ :
« Édit. Paulin Paris^ t. IV, p. 25^1. — Dans un livre très-rare paru en 1661, Recueil de pièces eriproscj etc., il est aussi question, t. II, p. 259 , d'un projet de chaises roulantes , que celui qui serait dedans ferait aller tout seul, « en tournant une simple manivelle.»
* T. Xiy, p. 133, etC^io; de curiosités, trad. de Tan-
« A la partie qu'occupe le brancard ou le timon se voit un oiseau, les ailes déployées, qui fait ornement et sert à cacher çt contenir les guides, à Taide desquels la personne placée dans la voiture en dirige la marche.
« Derrière est un homme qui imprime à la machine un mouvement plus ou moins accéléré en pressant alternativement les deux pieds; il est debout ou assis, les jambes en partie cachées dans une sorte de coffre où paraissent établis les ressorts. — On a jugé cette voiture propre à l'amusement de M. le duc d'Angoulême, et Ton croit qu'elle ne sera plus communiquée au public que lorsque l'enfance du prince s'en sera amusée et rassasiée. On en attribue l'invention au sieur Blanchard. »
glais, p. 40. On avait alors aussi des fauteuils marchant par ressorts. En 1758, il s'en trouvait un à la vente de l'abbé D... Les Annonces affiches le décrivent ainsi (année 1758, p. 11) : « Joli fauteuil en coquille de damas vert monté sur trois roulettes à, ressorts, propre pour une personne infirme, qui, au moyen des manivelles dont il est garni, peut se promener seule dans sa chambre ou dans un jardin. » Un Anglais qui se trouvait à Dresde, en 1715, avaitinventé une chaise roulante du même genre^ et une voiture semblable à celle de Blanchard. {Nouvelles Uttér, de Dusauzet, 1715, in-12, t. I, p. 180-181.)
Ce ne sont là que des essais, des tâtonnements, mais qui sont autant de pas faits vei^s la découverte. Elle suit, elle chemine, et tout à coup vous la voyez qui arrive.
Il en est de plus soudaines les unes que les autres. Ainsi, chez les anciens, nous n'avons trouvé aucune trace de l'existence dos locomotions par ressorts; mais, en revanche, nous les voyons se servir du mécanisme plus savant et non moins compUqué des odomètres.
Dans rinventaiie dressé par Julius Capitolinus, en la Vie de Pertinax^, des objets vendus après la mort de Tempereur Commode, on voit mentionnés, entre autres objets précieux, des « voitures marquant les distances et les heures*. »
Voilà donc Vodomètreàe 1662, dont l'invention fut attribué aux membres de la Société royale de Londres; celui de Tabbé Meynier,
1 Historim Augusta iScrtp (ores, Paris, 1603, in-fol., p. 83, A.
* Vitruye (lib. X, cap. xiv), parle aussi de pareilles Yoitures. — ^Au xyiii" siècle, on imagina une machine pour mesurer le chemin que fait un navire. (V. le Mercure de France, sept. 1726, p. 2069.) En 1840, M. Rivet proposa un instrument destiné au môme usage. M. Clément, de Rochefort, en avait déjà construit un à peu près identique.
celui de M. Hillerin de Boistillaudeaueiil744, celui de M. Outhier, etc., et en même temps le fameux pédomètre de M. Rolph-Gout, distancés de quinze siècles par une seule invention des anciens !
Pour le dire en passant, je crois qtfen raison du nouveau système de tarif adopté pour les voitures de place qu'il faut, maintenant payer minute par minute, on fera bien de revenir au système employé pour les essedx^ les rhedae * et les pilenta de Tempereur Commode. Pauvre prince, après ses triomphes aux courses de char il en serait réduit à prêter une invention aux cochers de fiacre I
* La rheda était une sorte de voiture gauloise fort à la mode chez les Bretons, et plus tard naturalisée à Rome. Le mot ridelle, et le nom des gentlemen. riders en sont venus.
Nous aurions beaucoup à dire encore au sujet des voitures mécaniques. Avant d'y revenir toutefois, aussi bien que sur les véhicules de toutes sortes, privés ou publics, carrosses, fiacres, omnibus, etc., dont nous prétendons bien aussi vous prouver la haute antiquité, nous allons vous parler en quelques mots des systèmes de chemins et de ponts de toute espèce qu'on a réinventés de nos jours, avec brevets d'invention, quand peut-être on n'aurait dû prendre tout au plus que des brevets de perfectionnement.
Lorsqu'au xvii* siècle l'Allemand Jean Hautch, à Nuremberg ; l'Anglais associé de la veuve Montarbault, dans l'enclos du Temple,
à Paris, faisaient fonctionner les premières voitures mécaniques, que Roger Bacon avait déjà rêvées au xiii« siècle, rien n'eût été plus facile que d'avoir des chemins de fer complets ; avec réserve toutefois, c'est-à-dire sauf la var peur. Pour latrouver en effet ainsi employée, ilfaudrait, d'après ceque certains prétendent, remonter à la mythologie, c'est-à-dire jusqu'à ce fulgurant Salmonée, qui, pour imiter Jupiter, promenait à grand bruit son char tout chargé de foudres sur un pont , j'allais presque dire sur un viaduc, d'airain. Or, pourmon compte, je ne me sens pas le courage d'aller chercher de pareilles vérités jusqu'au temps de ces fables *. Plutôt que de remonter si haut, je reviendrai terre à terre où nous en étions.
* Pascli, bien qu'il écrivît en 1700, et qu'il ne connût pas par conséquent nos chemins de fer, avec leurs tonnantes locomotives, donnerait presqu'à penser qu'il voyait dans l'invention de Salmonée quelque chose se rapprochant de ces machines. Après avoir dit que les anciens connaissaient plus d'un engin de cette terrible espèce, similia machinamenta , et avoir renvoyé au De HonestaDiscipîina de P. Grinito, lib. II, cap. X, il cite lui-même , en exemple, une machine des anciens reconstruite par Léonard de Vinci, et qui, nous le prouverons plus loin, n'était autre chose qu'un canon àvapeu/rl Y. son livre déjà
Lors donc qu'un Anglais s'évertuait chez nous , au milieu même de Paris , à faire manœuvrer une des premières voitures à ressorts déjà ingénieux , mais encore impuissants ; en 1630 à peu près, un Français, nommé Beaumont, s'en allait en Angleterre (ît y établissait dans les environs de Newcastle le premier de ces chemins à rails dont l'immense réseau servira bientôt de ceinture au monde entier*.
Cette première route, qui ne différait des
cité, Inventa novt^aniiqtM, p. 743, et pour l'histoire de Salmonée, Hygin, lib. I , fab. 61. Eustath. in Odysa» lib. II, y. 334 , et aussi le commentaire de Servius sur les vers 584 etsuiv. du livre VI de VÉnéide.
1 Nous ne trouvons ce fait que dans lo Mémorial de chronologie d*h%stoire industrielle. Paris, Verdière, 1829, in-13, I"* part., p. 387. C'est un livre toujours bien renseigné, et nous devons l'en croire. Nous savons d'ailleurs, d'après la Vie de lord Keepemorth, publiée en 1696, que le système de chemin dont Beaumont aurait été l'inventeur était le seul employé dans les houillères de Newcastle à la fin du xviie siècle : « Les transports, dit le biographe du noble lord, s'effectuent sur des rails de bois parfaitement droits et parallèles, établis le long de la route, depuis la mine jusqu'il la rivière. On emploie sur ce genre de chemin de grands chariots portés par quatre roues qui reposent sur les rails, »
nouvelles que par la nature de ses rails faits en bois au lieu de Têtre en fonte, fut établie pour le service des vastes houillères du Northumberland. Elle y était ce que sont encore nos chemins de fer, avant que les locomotives soient lancées sur leurs voies ; elle servait à rendre plus doux le trait des lourds chariots chargés de houille. Il ne fallait plus qu'un cheval où il en eilt fallu deux et même trois ^ Cette économie de transport fit le succès du chemin établi par Beaumont. Un siècle après sa mise en circulation, il avait déjà son pareil dans un assez grand nombre des houillères de r Angleterre. En 1730, chaque mine de charbon possédait le sien. Enfin, vingt ans après, le système faisait un progrès qui achevait de le rendre semblable à celui de nos jours : au lieu des rails et des roues en bois em-
* « Il résulte de cette disposition tant de facilité dans le tirage, lit-on encore dans la Vie de lord Keepemorth, qu'un seul cheval peut descendre de quatre à cinq chaldrons, ce qui procure aux négociants un avantage immense. »— « On avait remarqué, dit aussi M. Girard, qu'un cheval pouvait y traîner un poids de quarante-deux quintaux, tandis qu'il n'en traînait que dix-sept sur un chemin pavé . ^{Mémoire sur les grandes routes, les chemins de fer, etc.^ lu à TAcadémie des sciences, le 7 janv, 1827.)
ployés jusqu'alors, et qui étaient facilement détériorés et rongés par le frottemen t, on conimencaitàse servir de roues en fonte mises (»n
mouvement sur des rails de même matière *.
Un peu plus tard, à propos de ces mêmes
voies que , depuis la demiôre amélioration ,
* D'abord, selon M. Girard, dans le Mémoire que je viens de citer, ce nouveau système consista en planches de fer fraiU) posées de champ sur des pièces de bois transversales. Ensuite on le remplaça par des bandes posées à plat (tram-waysj, portant un rebord intérieur pour empêcher les roues de dévier. Enfin on imagina de supprimer le rebord et de former au milieu de ces barres une saillie ou languette, destinée à être reçue dans une gorge pratiquée à cet effet à la circonférence des roues. Le premier système, qui exigeait que les roues, pour être maintenues sur les barres /Vaib^^ eussent leurs jantes garnies intérieurement d'un rebord, est celui auquel on est revenu; d'où le nom de rail-waya, gardé par les chemins de fer. Selon les Transacions Highlands Society, t. VI, pt7, on avait dès 1738, et non pas en 1754, comme le pense M. Girard, substitué les rails de fonte aux rails de bois. Ceux-ci revinrent en faveur jus le un siècle plus tard. Le 12 octobre 1839, M. Bertrand-Geoffroy, maître de forges du département des Landes, prenait un brevet d'invention pour un chemin construit dans ce système^ des bords de TAdour à Dax, et qui fut livré à la circulation en 1842. Deux ans après, des sociétés se fondaient en Angleterre pour l'établissemeht de routes du même genre. En 1845, les Etats-Unis se
on ne désignait plusque sous le nom de routes à ornières de fer, on voyait s'agiter la grande question de savoir si l'emploi de la fonte y était préférable à remploi du fer, dont, vers 1770, quelques entrepreneurs avaient commencé Fessai : question fort importante sans doute, longuement débattue encore, en 1803, dans la Bibliothèque britannique^, mais que nous laisserons résoudre par de plus habiles. Nous ne nous occuperons même pas plus longtemps de ces chemins de fer primitifs.
Voici, en effet que la vapeur, force que les époques précédentes avaient ignorée , du moins pour cet usage, s'en empare tout à coup aux
mettaient de la partie à la grande indignation de M. Bertrand-Geoffroy qui, par l'organe de la Sentinelle des Pyrénées, criait bien haut qu'on Tavait spolié. Le seul volé pourtant, c'était Beaumont, l'ingénieur de Newcastle, en 1630.
1 T. IX, p. 170, partie Agriculture, et t. XXII, p. 87, partie des Sciences. Dans ce dernier travail , dont voici le titre : Sur la possibilité d'exécution et les avantages d'un système général de routes garnies en fer et les moyens de Vexécuter, il s'agit d'une invention essayée d'abord en 1768, et qui était due à M. Lowell-Edgeworth, père de miss Ëdgeworth, auteur de tant de livres d'éducation. En 1827, ce système était repris, mais on p'arrivait pas à en reconnaître encore défi-
premières années dusiécle et y lancer ses locomotives à toute vitesse , en attendant sans doute qu'une autre puissance, celle des moteurs électro - magnétiques vienne la détrôner à son tour ^
nitiTementla supériorité : « Dans ces derniers temps, diile Mémoire de M.Girard, cité tout à l'heure, on a essayé de substituer le fer forgé à la fonte; l'avantage de cette substitution est encore une question parmi les ingénieurs. »
* £d1843, le docteur Lallemant dans son livre si bizarre^ mais si curieux, le Hachych, p. &8-59, disait déjà qu'on arriverait certainement à faire tout marcher par l'électricité. (*et espoir, qu'il fondait sur les expériences déjà concluantes de Jacobi et deVanderbrook, se rapproche chaque jour davantage de la réalité. M. Jobard, les Nouvelles Inventions aux expotUiom tmiverseUeê, etc., t. I, p. 84, croit que c'est l'aimant qui fournira la force nouvelle. En effet, l'on est parvenue en Hollande à donner aux aimant une puissance trente fois supérieure à celle qu'on leur avait fait atteindre jadis, et l'on en a pu voir un, à l'expusition dernière, qui soutenait, à l'état permanent, an poid de 1,000 kil. Quant à la mise en mouvement par cette force, c'est chose trouvée depuis trois siècles. Cardan n'expliquait pas d'une autre manière sa théorie du mouvement perpétuel. V. son traité de Moht perenni^ et La première partie des subtiles et plaisantes Inventions de J. Prévost, Lyon, 1584, in-8», p. 85.
Les origines d'un autre système de chemins, soi-disant aussi d'invention britannique, nous occuperont maintenant. Nous voulons parler du macadam, invention bel et bien française , masquée d'un nom écossais.
Dans la Gaule romaine, les meillem's che* mins des campagnes étaient déjà établis delà même manière qu'on établit le macadamisage aujourd'hui; déjà même ces routes solides, faites de cailloux et de pier;:es concassées, portaient le nom qu'elles ont encore dans les provinces où la contagion des noms exotiques, qui ne sont souvent que des pseudonymes effrontés, est. Dieu merci, moins prompte à se propager qu'à Paris; On les ap^
pelait chemins ferrés, routes ferrées. On peut lire, dans le Glossaire de Ducango, aux mots Ferratum iter, FERRATiE vijE qui sont la traduction exacte de ces noms , des détails qui vous convaincront de ce que j'avance, c'està-dire surtout de l'évidente contrefaçon de M. Mac Mam^esquire.u Ces chemins, dont les premiers ont été construits par les Romains, dit Monteil , qui se fait fort , comme nous , de Tautoritéde Ducange, ont servi de modèles à tous les chemins ferrés couverts de cailloutage qui ont été faits depuis ce temps jusque vers le miheu du dernier siècle. Il n'est pas de province où il n'y en ait *. »
Ce nom de chemin ferré n'était pas toutefois le nom populaire, le nom usuel de ces sortes de routes : le peuple les appelait les chemins brumeaux, les chaussées bruneaux, parce que, faits de cailloux brunâtres, ils tranchaient auprès de la blancheur des routes pavées.
C'est dans ce nom qu'il faut chercher Tétymologie de celui de plusieurs localités, notamment du clos Bruneau, devenu un quartier de Paris. L'abbé Lebeuf pense positivement
* Histoire des Français, etc., xvie siècle, chap. vi, note 6.
qu'on ne l'appelait ainsi qu'en raison de son terroir semé de cailloux bruns ou des cïiemins ferrés qui le traversaient. « Son nom, écrit-il, lui venait de son territoire pierreux... comme celui de ces chemins ferrés qu'on appelle les chaussées bruneaux, et que, depuis quelques siècles, on s'est avisé d'écrire Brunehauld, quoique la reine de ce nom n'y ait eu aucune part*. »
Ce système de route se conserva toujours chez nous dans quelques provinces, surtout dans celles du centre ; et ce furent les plus sages, puisque les autres ne l'ont quitté, par dédain d'une bonne invention nationale, que pour le reprendre par amour pour une contrefaçon anglaise.
C'est dans le Languedoc ■ et dans le Limou-
^ Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris, 1754, in-8o, t. II, p. 571, note. Nous laissons au savant abbé la responsabilité de la réfutation exprimée à la fin de sa phrase.
< Monteil possédait un Mémoire sur les routes de la généralité de Montauban, manuscrit copié de la main du géomètre Buache en Vannée 1754, dans lequel il est nettement parlé des chemins empierrés. {Traité de ma" tériaux manuscrits, t. I, p. 99-100.— F. aussi Mémoire* des intendants; Af moire su/r le LanguedoCf au chapitre des Chemins royaux,) Plus loin , quand nous aurons
sin que nous trouvons surtout Tusage des chemins .bruneaux fidèlement maintenu.
Du temps que Turgot était intendant général de cette dernière province, ces sortes de chaussées y étaient encore bien entretenues et en bon état. Le système parut excellent à Tillustre administi*ateur, et Tenvîe lui prit de le perfectionner encore. Il recourut pour cela à l'expérience pratique de Tresageur, qui était alors inspecteur général des ponts et chaussées. Cet habile homme, sur la demande de Turgot, vint donc dsms le Limousin, et, en remaniant un peu le système incomplet des vieilles routes ferrées, en Taméliorant surtout, grâce au choix des pierres et des cailloux, qu'on ne dut plus y employer indistinctement, comme par le passé, grâce encore à la bonne disposition des cordons de pavés encaissant et maintenant la chaussée, il parvint à faire des chemins bruneaux du Limousin de véritables routes ma cadamisées.
Comment l'ingénieur écossais connut il
à parler des travaux qui ont si complètement renou- Telé Paris, nous prouverons que le macadamisage de ses rues n'est qu'un nouveau trait de ressemblance qu'on lui a donné avec l'ancienne Rome.
rheureux essai de Tresageur? nous ne le savons et nous ne le rechercherons pas. Son imitation est flagrante, cela nous suffit, si flagrante même qu'elle ressortit avec une évidence incontestable de la polémique élevée dans le Journal du génie civil à l'époque de rétablissement des premiers chemins macadamisés en France. Les plus ardents défenseurs de M. Mac-Adam, MM. Navier, Cordier et Polonceau, avouèrent eux-mêmes le plagiat, et une publication non moins favorable à l'ingénieur écossais, la Biographie portative des contemporains *, qui lui consacra un article vers 1831, se vit contrainte de formuler cet aveu sans réplique : « ... Il a été reconnu que sa méthode est à très-peu de chose près la même qui fut mise en pratique dans Tancienne province du Limousin, sous Turgot, et que Tresageur, inspecteur général des ponts et chaussées, est l'inventeur de cette méthode.
« Mais, ajoute le biographe anglomane, s'il est flatteur pour les Français de dire que c'est encore à leur patrie qu'est due cette importante améUoration, la gloire de Mac- Adam n'en restera pas moins entière; car, outre qu'il
i Supplément, p. 424.
paraît s'être spontanément rencontré avec le premier inventeur, il a du moins la gloire d'avoir proposé et rendu populaire une méthode jusqu'à lui non pratiquée en Angleterre et presque oubliée en France. »
Nous ne relèverons pas, bien entendu, ce que dit là le biographe admirateur sur la rencontre soi-disant involontaire de Tidée du . réinventeur avec celle de l'inventeur réel; sur la simultanéité toute fortuite du plagiat et de la découverte! nous ne nous en servirons que conmie transition à un autre fait de contrefaçon britannique, pour lequel du moins pleine justice fut officiellement rendue au Français inventeur.
Ce fait, notez-le, sera dit, sans préjudice d'une foule d'autres qui viendront à leur rang. Si nous commençons par celui qui suit, c'est qu'il s'agit d'un de ces systèmes de ponts réinventés dont nous avons promis de parler.
Vers 1757, un peintre lyonnais, — ^nous n'avons pas pu retrouver son nom malgré toutes nos recherches, — s'avisa, un jour que l'ouvrage chômait pour sa palette , de tracer le projet d un pont de fer d'une seule arche. Il aurait eu , en longueur, deux cent cinquantequatre pieds et en largeur dix -huit pieds six pouces. L'inventeur le destinait à tenir la place occupée aujourd'hui à Lyon par le pont Saint- Vincent. Les calculs et devis furent faits, les plans furent dressés, soumis à qui de droit, approuvés , mais non exécutés. Destin ordinaire des premières idées! Cette pauvre industrie suit la route fatale dont parle un proverbe chinois, et sur laquelle, ayant dix pas à
faire, il se trouve qu au neuvième on n'a pas faille quart du chemin. Le peintre lyonnais en fut donc pour ses magnifiques x)lans. Us dormaient depuis longtemps dansses cartons, quand un ingénieur anglais, passant par Lyon , entendit parler du projet avorté, et, disons-le, littéralement tombé dans Teau. 11 s*entend;t avec le peintre ingénieur, lui donna quelques guinéesde ses papiers, dessins, calculs et devis; et, retourné à Londres, il semitenliùte à montrer ses plans , à les proclamer les plus beaux du monde. Il trouva des admirateurs ; le pauvre peintre en avait aussi trouvé ; mais, ce qui vaut mieux, il trouva des actionnaires. L'aident arriva tant et si bien que le pont rêvé, créé par le Français, était devenu, en 1793, un beau pont anglais, moitié fer fondu et moitié fer forgé. Au lieu de s'appeler le pont de Saint-Vincent, il portait le nom de pont de Warmouth.
On parla beaucoup de cette construction, et la France, bien entendu, ne fut pas la dernière à en pousser des cris d'admiration. Ce ne furent que récits pleins d'éloges sur ce système encore tout à fait inconnu en Europe; sur la précision des plans et des calculs; enfin, Ton ne tarit pas en louanges sur le
rare mérite de Tingénieur anglais; mais du Lyonnais pas un mot. Ce n'est que quatorze ans plus tard , quand le feu de tous ces i!)eaux éloges était calmé depuis longtemps, que, je ne sais comment, on s'avisa de se souvenir de lui, à Lyon même. Pour répondre à une revue anglaise qui revenait sur le pont de Warmouth et le préconisait conune le prototype des ponts en fer, le Bulletin de la viUe de Lyon réclama pour le pauvre peintre et conta toute Thistoire. On alla aux preuves, le fait fut avéré, et le Moniteur * daigna le constater dans ses colonnes. Voilà donc tout ce que le Lyonnais, sans doute mort en ce temps-là, avait pu retirer de sa belle invention : les quelques guinéés de TAnglais pour lui, Tarticle du Moniteur pour sa mémoire.
Ne serait-ce pas ici une belle occasion de répéter, pour conclure, une des mille invectives formulées depuis des siècles contre l'insouciance que la France a de ses propres œuvres, contre cette mollesse, cette horreur de la persévérance qui la porte à tout abandonner, après que je ne sais quelle chaleur de génie Ta portée à tout enfanter? L'Angleterre
i Moniteur de 1807, p. 456.
est meilleure ménagèi'e. Chez elle, dans le monde de ses inventeurs, tout prospère et grandit à souhait, même les enfants trouvés, même les enfants volés. Il est dans le génie de TAngleterre de ne négUger lien , de tliésauriser tout, voire les idées des autres ; ile?^ dansle génie de la France, au contraire, de nb prendre jamais et de toujours laisser prendre. Aux vi« siècle, on disait déjà d'elle tout ce que nous en disons ici.
Palma-Cayet n'écrivait-il pas dans sa Chronologie septmnaire > : « La France semble se vouloirrevendiquerlajuste possession des arts et inventions de toutes sortes, comme c'est la France qui les élabore toutes, et si Ton veuconsidérer ce qui s'est fait es nations étrangères, ce sont toujours les François qui ont été les premiers auteurs, mais le François a cela de mauvais qu'il ne continue pas : il n'a que la première pointe. »
Si les Anglais, c'est encore là un de leurs usages, contestaient la réalité du plan du Lyonnais acheté par l'ingénieur de Warmouth, et se restituaient ainsi des droits que nous leur ôtons, nous ne nous tiendrions pas
* ColUct, Michaud, 1" série, t. XII, 2« part., p. 259*
pour battus; cette preuve de la priorité de la Frauce faisant défaut, nous saurions bien en trouver d'autres. N'aurions-nous pas, par exemple, le pont de fer d'une seule arche que Racle se faisait fort de construire en 1786 et dontil avait dressé touslesplans*?puis encore le magnifique projet conçu et presque réalisé par M. Vincent de Montpetit en 1783, c'est-àdire dix ans avant que le pont de Warmouth fût construit? Le 3 mai de cette année-là, l'habile ingénieur avait présenté à Louis XVI le prospectus d'un pont de fer d'une seule arche qui pourrait avoir depuis vingt jusqu'à cent toises d'ouverture, et capable par conséquent d'être jeté sur imelarge rivière.
C'était encore le temps où Beaimiarchais, chez qui le génie spéculateur et industriel l'emportait peut-être encore sur le génie littéraire, projetait de remplacer le vieux pont de bois de la Cité par ime seule arche en fer. Dufey (de F Yonne), qui nous assure ce fait singulier de Beaumarchais, entrepreneur de pont ', nous apprend aussi que l'offre
i II devait avoir quatre cent cinquante pieds d'ouverture. T., pour le Mémoire de Racle à ce sujet, les Mélanges de Chardon de la Rochette, t. III, p. 393-396.
s Mémorial parisien, p. 293. Dufey se trompe au
fut rejetée. Nous devious uous y attendre.
Beamnarchais, je le répète, s'entendait fort bien à ces sortes d'entreprises, et il les menait à bien d'ordinaire, c'est-à-dire avec autant de succès qu'il mena la fortune de son triple Figaro. Il y rêvait sans doute une de ces heureusesspéculations accomplies de nos jours au profit des actionnaires du pont des Arts, du pont du Carrousel, etc. Il se serait largement payé de son pont de fer sur le péage quotidien.
Cette idée des péages servant à rembourser les fonds avancés par des capitalistes pour la construction d'un pont paraîtra sans doute fort neuve ; elle était bien vieille pourtant au temps même de Beaumarchais . Au x vi« si ècle, on l'exploitait déjà. Papire Masson nous parle de ponts construits en ce temps-là sur la Loire, à frais pareils ^
snjet de remplacement ; ce pont doit être le même dont parle M. De Loméoie , et qui s'est trouvé réalisé par la construction du pont d'Austerlitz. {Beat*marchais et son temps, t. I, page 3, note.) C'est à la fin de 1787 que ce projet avait le plus.de chance d'être exécuté. On parlait même déjà de lettres patentes accordées par le roi. (V. Le Courrier de VEurope (1787), no 43. Mém. secreU, t. XXXVI, p. 227.) 1 Flwnina QàlUa, cap. Liger.
Les ponts suspendus ont une origine plus ancienne encore que les ponts de fer et les ponts à péage.
Les Chinois les ont connus de tout temps.
Ceux dont ils se servent sont pareils aux nôtres, c'est-à-dire qu'ils sontà chaînes de fet. Leurs plus anciens historiens en parlent. Ils en ont aussi quelques-uns en rotins. Les vieux voyageurs qui les virent et s'en émerveillèrenn les appellent |)on^5vokn^5 dans leurs relations* Le père Martini, dans son Atlas, cite particulièrement celui qu'il sentit osciller sous ses pas, à sa grande terreur, en traversant je ne sais quel abime. La frayeur qu'il en eut ne Tempêcha pas, toutefois, de remarquer que
ce pont était suspendu par vingt chaînes de douze perches de longueur.
Les récits sur les ponts volants de la Chine passèrent longtemps pour des fables. Le continuateur de Rollin alla jusqu'à en imputer l'invention merveilleuse au père Kircher, qui n'en parlait pourtant que d'après le père Martini. Enfin, Paw termina le procès*. Il constata la réalité de ce qu'avançaient les relations des sinologues; mais il eut le tort de rire de ces pauvres ponts chinois branlants et trébuchants au bout de leurs chaînes rouillées.
Ce n'est pas l'exécution grossière, c'est l'idée qu'il fallait voir et qu'il fallait recommander aux constructeurs européens. Peutêtre, éclairé par ce conseil, se serait-on plus
i Recherches phUosophiques sur les Chinois ATliy in-S, 3e partie, p. 18-19. V„ sur ces ponts suspendus des Chinois, la Nouvelle Revue encyclopédique, juiWei 1847, p. 487, et un curieux article de M. Stanislas Julien dans le journal le Temps, 28oct. 1838. — Le missionnaire Hue parle du pont suspendu de Lou-Ting-Khiao, long de 32 toises, formé de neuf énormes chaînes de fer fortement tendues sur lesquelles sont posées des planches transversales, mobiles, mais assez bien ajustées. {L'Bmpire chinois t S^édit., t. I, p. 11.) — Ces sortes de pont existent aussi au Japon. V. Annales de la propagation de la Foi, juillet 1857 , p. 319,
vite ingénié d'établir les ponts de fil de fer, si gracieux et si économiques *. Ce qui dédommage du retard, c'est le progrès tout d'abord obtenu.
En les imitant, sans le savoir, on perfectionna singulièrement les ponts volants de la Chine et ces ponts à hamac, autres types grossiers de nos ponts suspendus , que les Espagnols, conquérant l'Amérique du sud, avaient déjà trouvés en usage dans le pays des Incas.
Si les ponts charmants, si les gracieuses passerelles dont nous contons l'histoire et recherchons les origines, n'ont pas été plus tôt établis en Europe avec toute la grâce et la solidité que nous leur voyons aujourd'hui, la faute n'en est pas au vieux Roger Bacon, qui lôs le XIII® siècle en recommandait l'invention'; il ne faut pas non plus s'en prendre auDalmate Faust Veranzio. Dès le xvii« siè-
* C'est le général Dufour^ on ne le répète point assez, qui, en 1828, établit le premier sur le continent un pont à câbles de fils de fer.— Le plus grand pont à chaînes de fer est celui du Dnieper , à Kieff. J'en ai TU deux modèles à l'exposition de Londres.
s II en parle parmi « ces choses qui, dit>il, ont été faites anciennement, et de nos temps. Hac autem faeta sunt antiquUùs, et nostris temporibus, » Cité par M. Delécluze, Revue française, mai et juin 1839, p. 338,
de, en 1616 environ, il en avait dessiné, dans son livre des Machinx Novm, de tout pareils à ceux que nous connaissons. Mais bien que polyglotte et s'adressant tout à la fois dans leur langue nationale aux Allemands, aux Français, aux Italiens, aux Espagnols, et même encore aux gens de toutes les nations qui savent le latin, son pauvre livre fut oublié, perdu. On ne Ta relu que de nos jours.
Il était bien temps! l'invention était retrouvée. Yeranzio n'aurait pas même la gloire de dire qu'on Fa volé !
Voici comment, pour expliquer la trentequatrième figure de son ouvrage, il s'exprime dans la traduction française :
« PONTS DE FER. — Ce pout s'appcllc pont de fer, pour autant qu'il est dépendant de" deux tours bâties aux deux bords et pendu au milieu avecq plusieurs chesnes de fer *... »
N'est-ce pas là tout à fait notre pont suspendu? S'il était possible de vous reproduire ici la figure* qui accompagne cette descrip-
i Cité par Libri, m Sciences mathématiques en Italie, U rV, p. 48.
*Le Magasin pittoresqite, juillet 1847, p. 244, Ta reproduite.
tion, vous en jugeriez bien mieux encore.
Faust Veranzio avait aussi imaginé un pont de cordages» portatif etpartantcommodepour les armées, » fort ressemblant à celui dont le gouvernement organisa l'équipage àTépoque de la guerre de 1792, et à cet autre pont de cordes dont M. Meyzerey avait soumis le projet à l'Académie des sciences en 1748*.
Ainsi nous retrouvons en germe et quelquefois complètement mis en œuvre dans les siècles précédents tous les moyens, même les plus ingénieux, que le nôtre croyait avoir créés et inventés de toutes pièces pour résoudre avec magnificence ou économie la grande question industrielle de la construction des ponts.
Mais vous vous écriez : Le xix* siècle a fait bien mieux encore que tout cela. — J'attends même que vous me citiez aussitôt le tunnel, qui est là , me direz-vous certainement, pour attester nos miracles dans im genre de travail que le besoin de franchir les fleuves n'avait pas encore fait imaginer. Ma réponse à cette belle phrase est dans Diodore de Sicile.
Souvenez-vous de ce qu'il a dit en parlant des merveilles de la ville de Sémiramis , et
^ Mémoires de V Académie des sciences^ 1748, p. 1^.
je n*auraî pas besoin de vous affirmer davantage que le tunnel, s'il esl le plus gigantesque peut-être , n'est pas pourtant Tunique passage souterrain qu'on ait construit pour aller d'une rive d'un fleuve à l'autre.
Babylone avait son tunnel sous TEuphrate.
Sémiramis l'avait fait creuser afin de réunir entre eux deux palais que le fleuve séparait. Je ne vous dirai pas qu'on s'y prit , pour le faire, aussi habilement que notre compatriote Brunel ^ Il fallut d'abord de moins prodigieux efforts. L'Euphrate n'est qu'un fleuve, la Tamise est une mer. Un fleuve peut se détouiner; c'est à quoi l'on songea. On creusa, dans l'endroit le moins élevé de la ville, un large canal, profond de trente-cinq pieds, long de trois cents stades. A ime heure donnée, la
> En cela, je vais moins loin que M. Leironne, qui dit de ce passage sous l'Euphrate : «c C'était donc un véritable Umnél, comme celui qui réunit les deux rives de la Tamise. Brunel n'a la priorité ni pour cette idée gigantesque ni pour son exécution. )» {Histoire ancienne de Rollio, accompagnée d'observations par M. Letronne. Paris, 1846, in-12, p. 414, note.) — La Revue germaniqvs, mai 1831, avait déjà fait remarquer cette similitude. V. aussi un article de M. Raoul- Rociiette. Jowm, génér, de VInstruct* publique, juin
digue qui le séparait du fleuve fut rompue, et celui-ci s'engouffra comme un torrent dans le canal ouvert, livrant son lit fangeux aux travailleurs. Alors des milliers d'ouvriers se mirent à construire, avec des briques et du bitmne, la longue galerie voûtée qui devait rattacher les deux rives. Elle avait quinze pieds de largeur et douze de hauteur, sans compter l'épaisseur de la voûte. Celle des murs était de vingt briques; chaque brique était épaisse de quatre coudées et tout enduite d*une couche de bitume fondu.
Diodore, dont nous reproduisons la description aussi fidèlement que possible*, nous dit que cet énorme travail fut achevé en sept jours. Sémiramis était impatiente de voir le grand fleuve rentrer dans son Ut et lui prouver qu'elle l'avait dompté.
Paris, sans qu'il l'ait peut-être jamais su, eut jadis et peut-être même possède encore son petit tunnel.
Il ne traversait qu'un bras de la Seine, le plus étroit des deux : il allait de la rue Saint- Kerre-aux-Bœufs à la rue du Fouarre. La cave d'une des maisons de la première de ces rues
1 Liv. II, p. 96-97.
lui servait d'entrée ; sa sortie était dans uûe antre cave, rue du Fouan'e'.
On ne Siût à quoi pouvait servir ce souterrain, cjui datait au moins du moyen ige, peutêtre même de l'époque romaine. Tout porte à iToire poui'tant qu'il mettait l'Hùtel-Dieu en communication avec quelques-unes de ses dépendances de l;i rive gauche, et que c'est parla que lui arrivaient ses provisions de blé.
constatée en 1830. (GuyDtde FËre, Archiva ninsiu», l'*aërie, p. IS3-1B4.) Peut-être était-ce un reste de ces ]ong9 souterrsïnB creusés à l'époque romaïne, et gu' mettaient en communication le palais des Thermes avec la Seine. F. Caylus, fleci.eii dnnligmlB», 1. II, p. 373: ot l'un de nos articles , Pakis liKllul.1, dans KZHuïiroiion, 1" août ia57.
De tous les systèmes employés pour rendre possible le passage des rivières, des fleuves ou des bras de mer, soit à l'aide des ponts, soit à Taide des tunnels, il en est im, je l'avoue, que nous n'avons pas retrouvé aux époques antérieures à la nôtre : c'est celui dont le premier modèle fût établi, il y a quelques années, en Angleterre , et qui consiste en un immense tube de fonte jeté d'une rive à l'autre, sous le flot écumant des hautes marées, et dans lequel s'engouff'rent , comme des billes dans une sarbacane, waggons, fourgons, locomotives à toute vapeur. Ce pon.t Britania est une effrayante merveille ! Le modèle en miniature que j'en ai vu à l'exposition de Londres m'a
stupéfait jusqu^au vertige. On parle pourtant de faire mieux encore. Il est question d'unir Douvres à Calais par un de ces tubes géants, gui , couché connue un léviathan dans la mer, vomirait , tantôt sur un rivage, tantôt sur l'autre, des masses de voyageurs et de marchandises M
Ce n'est pas qu'en cherchant bien nous ne trouvions quelque part des tubes de même espèce, sinon de même taUle, employés à des usages analogues, pour le transport des lettres et des marchandises, par exemple. Mais cette invention-là se rattache à un tout autre système, celui qui est la base de la locomotion atmosphérique. Nous n'en parlerons pas moins.
Mais d'abord deux mots de physique : raréfiez Taîr sur Tune des faces d'un piston qui glisse dans un tube, et l'excès de la pression qui continuera à s'exercer sur l'autre face fera mouvoir ce piston. De cette manière vous pourrez chasser dans le tube tel objet que vous voudrez et aussi loin que vous voudrez.
1 II y avait aussi à Texposition do Londres le modèle d'un pont suspendu « pour un chemin de fer entre la France et l'Angleterre ! )> M. C. Watts en était l'inventeur;
C'est de la physique très-sérieuse, car, encore une fois, la locomotion atmosphérique ne repose pas sur autre chose; mais ce ne fut d'abord que de la physique amusante. Un physicien de jardins publics s'en servit le premier à TivoU, au grand ébahissement des badauds. Il mettait des lettres, des balles, des paquets, etc., dans son tube; il agissait sur son piston propulseur, et en un clin d'œil tout était à l'autre bout; le tube eût-il eu mille pieds que c'eût été à peu près aussi rapide *.
Le Danois Medlmst prit le premier Texpérience au sérieux. En 1810, il rêva de remplacer par des tubes pareils toutes les mallespostes, toutes les voitures transportant les marchandises. Un peu plus, il y aurait mis les voyageurs *.
Le projet devait manquer et manqua en effet; mais modifié, transformé avec intelli-
1 Un Anglais, M. H. James, voulut, en 1844, re» prendre ce procédé. V. le Constitutionnel du 29 avril
s C'est sérieusement ce que voulut Vallance en 1823 et ce qu'il essaya même, en modèle, sur la route de Brighton avec un tuyau provisoirement en bois, d'un diamètre intérieur de 2 mètres. Y. Messctger des sciences de Gand, 1826, p. 452.
gence par Medhust lui-même, il est devenu le principe de Tinvention des chemins de fer atmosphériques.
S'il est un système gui ne sera pas repris de môme, c'est celui de dom Gauthey, (|ui, pour la transmission des nouvelles, des avis prompts et secrets à une gramle distance, en tout temps et en tous lieux , s*ingéniait aussi d'une série de tubes souterrains , mais pour en faire, à ce qu'il m'a semblé, des espècesde porte-voix. Quant à ce procédé-là, il est mort et bien mort. Un passage des Mémoires secrets en est le seul nécrologe ^
i 16 mai 1788 (t. XXII, p. 32i-325) ; et Correspondance secrète (de Métra) , t. XIll, p. 161. — Le Mémoire présenté par dom Gauthej en 1782, à l'Académie des Bciencea ne fut ouvert qu'en 1826 ! Il ne fut pas pris en conaidération, comme bien vous pensez. F. le compte rendu de la séance du 6 février 1826.
L'idée première de tout le système atmosphérique , dont le phénomène expérimenté par Medhust n'est qu'un accident, se trouve tout entier dans im des ouvrages de notre admirable Papin ^ : car ce génie-là a tout vu, tout pressenti; il a touché chaque germe laissant aux autres à les féconder. Il faut dire aussi qu'il vivait, soit en Allemagne , soit à Londres , dans la société de savants la plus intelligente qui se pût voir, toujours expéri- ^ mentant, toujours trouvant, enfin s'ingéniant à ne nous laisser rien de nouveau à faire»
* F. un savant article de M Xamé-F 1 eury, Revue des D^ux'Mondes, l«r août 1847, p. ô48é
C'était entre eux et Papin comme une émulation d'expériences, dont le mérite du plus grand nombre restait pourtant à celui-ci.
Il y a'quelques années, on nous vantail fort je ne sais quel physicien des boulevards qui faisait croître des fleurs à la minute ; on s'émerveillait ou Ton doutait, etj'avoue que là les deux sentiments étaient de mise. Pour mon compte, je ne m'en suis pas autant ému. Je me souvenais qu'un des amis de Papin, àLondres, opérait, en se jouant, tout à fait les mêmes pirodiges* : tantôt c'étaient des fleurs, tantôt c'étaient des fruits qu'il faisait naître ainsi instantanément. Il voyait à ce qu'il paraît dans cette expérience, futile en appaience, tout un système de régénération pour les sciences agricoles. Ce savant se nommait M. Wilde.
Un jour qu'il donnait à dîner chez lui à Papin et à plusieurs de ses confrères de la Société royale de Londres, il fit ainsi pousser des laitues qui ne mirent pour croître que le temps écoulé du potage au dernier service.
On aurait pu en faire la salade du dîner. Papin, témoin du prodige, en écrivit aussitôt à M. Mesmin de l'Académie des sciences de Paris.
« M. Edmond Wilde, ayant invité quelques
personnes à dinar chez lui, sema en leur présence, avant de se mettre à table, de la graine de laitue dans une tasse qu'il dit avoir été deux années de temps à préparer, et Ton trouva après le dîner, en moins de deux heures, que la laitue avait poussé d'environ la longueur d'un pouce en comptant la racine. Il dit qu'il est prêt à gager dix contre un que la chose lui réussira toujours de même; mais qu'il faudra encore deux ans pour préparer de nouvelle terre. Cette expérience est, dit-il, la clef de toute l'agriculture. Il la publiera quand il aura fait quelque chose encore de plus considérable qu'il a dessein de joindre à celle-ci. S'il faut à chaque semaîUe préparer la terre pendant deux ans, ajoute malignement Papin, il trouvera peu de gens qui n'aiment mieux s'en tenir à l'agriculture ordinaire *... »
Nous n'en finirions pas si nous voulions dire toutes les idées excellentes mises au monde par ces grands savants du xvii« siècle, notanunent par Papin, et dont notre siècle, tout fier et tout personnel qu'il soit, n'est que 'habile metteur en œuvre.
1 Journal des Savants, 1685, p. 9.
Le chloroforme est encore une des découvertes de ces temps-là , une de ces inventions qui, longtemps endonnies , se sont enfin réveillées, conune disait Fontenelle , dans la cervelle de nouveaux savants.
En 1681, au temps qu'il professait à MarbourgfPapin avait écrit \m Traitèdes opérations sans douleur. Par mallieur , soit qu'il fût trop pauvre , soit qu'il fût trop découragé par ses collègues sur cet ouvrage, digne de lui pourtant et dans lequel le bienfait des anesthésies était clairement entrevu et indiqué , il ne publia pas son traité. En quittant l'Allemagne, il le donna à l'un de ses vieux amis, le médecin Bœrner, et, d'héritiers en héri-
tiers, le vieux maDuscrit jauni allait infailliblement se perdre, quand le bibliothécaire de rélecteur de Hesse le paya quelques louis et le sauva. Il est maintenant à la place d'honneur dans la bibliothèque du prince.
Nous semblions regretter que Papin n'eût pas mis au jour ce travail ; mais à quoi cela lui eût-il servi? L'eût-on lu? Y eût-on trouvé ce qu'il contenait? Puisque, dansFun desUvres qu'il pubha sur ses expériences, on fut deux siècles à apercevoir la description claire et complète de la machine à vapeur , aurait-on davantage entrevu l'idée -germe du chloroforme dans le Traité des opérations sans dovr leur?
Par dédain et négUgence, sa pensée eût échappé là , connue par oubli elle échappait ailleurs.
Au moyen âge, on ne connaissait pas les procédés éthérisants, mais on avait le vin de mandragore, et il paraît que par Mon obtenait les mêmes effets d'insènsibihté complète, avec les convulsions de moins, ce qui donnerait à la mandragore un grand avantage sur l'éthérisation. Tous les écrivains empiriques de ce temps-là ont parlé de cette propriété de la mystérieuse plante. P. Gorbichon Ta vantée
dans son Propriétaire des choses '; il dit fomicllement que si Ton donne de son ùcorco nu do sa racine pulvérisée dans un verro de vin à une personne souffrante, la douleur s'apaisera aussitôt, et que le malade s'endormira si bien qu'on lui couperait bras et jambes sans qu'il le sentit.
Un passage du livre Proprietates rerum do^ mini Bartholomei Anglici ' est plus explicite encore. On y voit positivement que le vin de mandragore était employé pour les opérations : « L'écorce de la mandragore, infusée dans du vin, se donne aux patients dont le corps doit être soimiis à quelque amputation (quorum corpus secandum), afin que, plongés dans le sommeil, ils ne sentent pas la douleur. » Ce texte est-il clair •? Le monde ingrat
1 Ghap. cm. V, aussi l'analyse de ce livre dans les Mélanges d*une grande bibliothèque, t. D, p. 114.
« Édit. de 1548, liv. XVIÏ , cap. ci.
'Cette partie de notre travail, parue dans VEstafette du 39 avril 1852, nous valut de la part de M. Raspail une lettre fort obligeante. Le savant chimiste voulut bien nous rappeler que l'emploi de la mandragore comme anesthésique n'était pas une découverte due au moyen âge. Ce procédé date en effet des anciens. M. Raspail nous renvoyait à Dioscoride et à ■on commentateur Matthiole, (liv. IV, ch. lxxi.) Il
a pourtant oublié la mandragore, qui endormait si doucement pour empêcher de soufiErir. Il lui a préféré les convulsives vapeur de Téther, ironique remède qui fait éclater de rire le patient qu'il va peut-être tuer:
Vous ne sauriez croire en quel état d'abaissement le vin de mandragore était tombé au xviiie siècle, avant qu'on l'eût tout à fait oublié. Il était devenu l'une des drogues de ces maréchaux ferrants qui se mêlent de méde-
aurait pu de môme nous renvoyer à Pline, lib.Y. cap. CLviii, et à VHistoire des Plantes de Dodonée* trad. de Ch. de l'Ecluse, p. 297. M. Raspail nous disait encore : « Dans sa trente-neuvième nouvelle, Boccace, qui écrivait au milieu du xiv* siècle, raconte qu'un chirurgien nommé Mazet, célèbre dans la faculté de Saleme, employait une eau endormante, obtenue par la distillation, pour rendre les opérés insensibles à la douleur. » — Les voleurs condamnés à la question avaient aussi trouvé le moyen d'échapper aux souffrances. Pour cela , ils mangeaient du savon^ « qui a force de stupéfier les nerfs, » dit Cl. Le Brun de la Rochette, dans son livre les Procès civils et criminels, 1647, p. 167. On lit la même chose dans le Discours d'Est. Taboureau, des faux sorciers, et de leurs impostureSt au IV* livre des Bigaru/res dusieurDes ilccord«|(1585).— Onpeut consulter encore, sur quelques procédés anesthésiquel employés autrefois, un article de M. le D' Ozanam , dans le Correspondant du 15 mai 1857.
due et de chirurgie, et qui, comme Ta dit Figaro, domient aux hommes de bonnes médecines de cheval. Quêtant, dans le petit opéra-comique dont un pareil Maréchal-Ferrant * est le héros, met une bouteille de vin de mandragore dans la sacoche qui sert de trousse à son homme : « C'est, lui fait-il dire, nn breuvage qui a la vertu de suffoquer surle-champ conune le plus subtil poison , et d'assoupir pendant une demi-heure. Je Tai composé pour un homme à qui je dois, sauf votre respect, avoir l'honneur de couper ime jambe demain matin. Tout le mal que cela cause est de faire dormir un peu plus que l'on ne voudrait. »
Croyez-en le bon Marcel, que Quêtant faisait parler ainsi en 1761 , revenez au vin de mandragore, d'autant mieux qu'avec ce calmant, tel bon ivrogne pourrait dire ce que disait du vin de quinquina un personnage de l'ancienne comédie : « Donnez-moi toujours le vin , nous verrons après pour le quinquina ^ »
^ Scène iv.
* Le Concert ridicule de Palaprat, scène vi.
Les Chinois, que Ton est certain de rencontrer aux abords de toutes les sciences, au seuil de chaque découverte, ont connu dès la plus haute antiquité, — on sait que la leur date de bien plus loin que la nôtre, — un agent anesthésique produisant les mêmes effets que l'éther et le chloroforme, c'est-à-dire anéantissant momentanément la sensibilité et rendant ainsi possibles ces opérations sans douleurs dont Papin avait fait Tun de ses rêves de savant et de philanthrope.
La substance qu'ils emploient se nomme mayo , et n'est autre chose qu'ime de ces préparations de chanvre de Tlnde (cannabis indica) ^ont jusqu'ici nous n'avons su tirer que
Tivresse fiévreuse et folle du hachisch. Dès le iii« siècle de notxe ère, à une époque correspondant à notre année 220, nous trouvons en Chine un médecin qui recourt déjà à ce grand expédient chirurgical, chaque fois qu'il a quelque grave opération à faire. Ce médecin, qui florissait sous la dynastie de Wd, se nommait Hao-Tho, et il est ainsi parlé de son procédé stupéfiant dans le Kou-kin-i-tongy recueil de médecine ancieiine et moderne, en cinquante volimies in-4o, que possède la Bibliothèque Impériale : « n donnait au malade une préparation de chanvre ma-yo, et, au bout de quelques instants celui-ci devenait aussi insensible que s'il eût été plongé dans Tivresse ou privé de vie. Alors, suivant le cas, Hao-Tho pratiquait des ouvertures, des incisions , des amputations , et enlevait la cause du mal; puis il rapprochait les tissus par des points de suture et y appliquait des liniments. Après un certain nombre de jours, le malade se trouvait rétabli saus avoir éprouvé pendant Topération la plus légère douleur. >
Voilà qui est clair et textuel, ce nous semble, et qui clôt à tout jamais la grande lutte de priorité établie entre M. Soubeiran et
M. Simpson, entre la France et F Angleterre, au sujet de la découverte d'une substance anesthésique. Que M. Soubeiran, le Français, prouve tant qu'il voudra que, dès 1841, il avait découvert la propriété de Téther, dont M. Simpson, l'Anglais, ne fit l'application qu'en 1847 ; que, pour les retards qui lui ont fait perdre son droit de priorité, il s'en prenne à ces messieurs de TAcadémie des sciences, qui gardèrent son mémoire sans le lire, je le veux bien; mais il ne pourra pas faire que le médecin chinois n'ait sur lui une antériorité de seize siècles au moins, non pas quant au choix de la substance stupéfiante, mais quant au procédé lui-même * .
L'Académie des sciences sait d'ailleurs à quoi s*en tenir sur tout cela; elle a en main les pièces du procès. M. Stanislas Julien, en sa qualité de sinologue, et au nom de la trèshaute et très-excellente médecine chinoise, l'a saisie de l'affaire,. en ce qui concerne
1 Humphrey Davy, d^ailleurs, qui dès 1779 fit les premiers essais du protoxyde d'azote ou gas hUarani et constata ses propriétés anesthésiques/ aurait droit plus que personne à la priorité que se disputent ces deux messieurs. F. le Journal général de VmiÈrucHon pibUque, avril 1854.
le médecin Hao-Tho. Dans la séance du 12 février 1 849, il a lu le passage du Kou-kin-i-tong, cité tout à rheure, et après cette lecture, l'Académie n'est restée empêchée et hésitante que sur une question, celle de savoir si la cannabis indica, dont se servait le médecin chinois, renferme en effet des principes d'une énergie suffisante pour produire toute l'insensibilité désirable dans les sujets soumis aux opérations. M. Julien lui-même a partagé les doutes de l'assemblée ; la question est ainsi restée pendante, et je ne sache pas qu'elle ait été résolue. depuis.
n serait pourtant curieux de la pousser à bout et de savoir à quoi s'en tenir sur cette nouvelle propriété de la mystérieuse cannabis, dont l'étrange et dangereux hachisch nous est déjà venu. Peut-être aurait-on ainsi le mot des phénomènes produits par ce même hachisch; peut-être comprendrait-on enfin comment, anéantissant la sensibilité dans les membres, il parvient à l'éveiller dans le cerveau avec une si puissante exaltation. Mais ces questions ne sont pas de notre compétence. C'est seulement au point de vue historique que nous continuerons à parler du hachisch; encore ne sera-ce que pour en dire un mot, et sans
même entrer dans les détails trop connus sur le Vieux de la Montagne et sur ses sectaires armés , les assassins (hachischiens) qui , leur nomrindique, faisaient du hachisch le philtre enivrant de leurs rêves.
Ce n'est plus au moyen âge, pendant les croisades, que nous le chercherons, c'est dans l'antiquité. U est à peu prés certain aujourd'hui que le népenthès n'était pas autre chose. Homère a parlé de celui-ci au hvre IV de TOdyssée; et ce qu'il en a dit ne peut se rapporter qu'à l'opium ou au hachisch.
Télémaque vient d'arriver à Sparte, et à la vue d'Hélène qui a causé tous les malheurs de la Grèce, au récit de cette longue guerre de Troie qui lui a ravi son père, toujours errant et qu'il croit mort, le fils d'Ulysse se sent accablé d'une tristesse profonde. Alors Hélène prend une fiole d'or et mêle au vin de Télémaque la substance que cette fiole contient.
C'est Polydamma, la femme du roi d'Egypte Thonis, qui lui en avait fait présent. A peine le fils d'Ulysse a-t-il bu le vin^ devenu, par ce mélange, une magique liqueur, qu'il sent les nuages de ïa tristesse se dissiper. Sa mélancolie a disparu pour faire place à la plus folle ivresse ; il vit d'une vie nouvelle ; enfin, pour
terminer ce récit d'Homère par un mot de la science la plus prosaïque, il se sent pris de tous les vertiges que le hachisch peut donner. C'est d'Egypte, on Ta vu, qu'Homère fait venir l'étrange substance à laquelle il donne le nom expressif de népmthès, qui , en grec, veut dire scms affliction ; c'est en Egypte aussi que Diodore la retrouve employée avec les mêmes effets dans les fêtes orgia^es de Thèbes et de Memphis; enfin, c'est en Egypte encore que le Vieux de la Montagne sait faire des enivrements du hachisch la ressoiu'ce de son autorité de prophète *. Or, pour nous c'en est assez : ces trois faits rapprochés nous semblent suffisants pour prouver la similitude du népenthès d'Homère avec le hachisch, et pour rendre inutiles toutes les recherches qu'on tenterait désormais, à l'imitation de P. Petit et de Pasch, pour savoir quelle était la mys-
« M. Virej {Bulletin de pharmacie, février 1813) croit, comme nous , que le népenthès d'Homère était une substance complètement semblable à celle que le Vieux de la Montagne faisait prendre à ses soldats. C'était, dit-il, de Vhyoscyamus datum. Or, M. de Hammer pense que cette dernière plante, dont le hendje était une des préparations les plus employées, n'était pas autre chose que le hachisch, V .Non/celles Annales des voyages, t. XXV, p. 337-378.
térieuse plante citée dans YOdysée. L'un voulait que ce fût le thé, Vautre le café*. Vous savez maintenant s*ils ont raison.
Si les anciens firent de la cannabis indica, base du hachisch, ce qu'en font encore les Orientaux, et ce que par malheur on voudrait en faire chez nous, c'es^à-dire un moyen d'exaltation artificielle, de surexcitation poussée jusqu'à la folie, je ne sache pas qu'ils en aient jamais tiré l'usage plus utile qu'en tirent les esculapes du Céleste Empire. .
Ce n'est pas en cela seulement que la médecine antique se trouve être inférieure à celle des Chinois, devancière de la nôtre elle-même en tant d'objets. Ainsi l'on ne connut pas dans l'antiquité l'emploi si efficace, et encore assez nouveau chez nous, du seigle ergoté pour les accouchements laborieux; les Chinois, au contraire, semblent ne l'avoir jamais ignoré.
L'usage de Técorce de grenadier pour la destruction du ver solitaire; la médication si énergique des goitres à l'aide de substances iodées *, les anciens ne les ont pas connus da-
^a sch, Inventa nova-antiqua, p. 445-446.
. * Si chez nous, autrefois, on ne connaissiiit pas le remède contre les goitres, on savait du moins déjà ce ~\ les causait :« Il y en a en Béam, comme en Sayoie,
vantage, et, qui plus est, il nV a que fort peu de temps que nous nous en somm(?s avisés nous-mêmes. Or, en cela aussi la môdccine chinoise a pris le pas sur nous de plusieurs siècles. De même, pour la guërison des cholériques par d^abondantes potions d'eau salée ti^e : on a cru que cette médication était russe; elle est toute chinoise.
On sait que Vacuponcture est aussi un procédé chirurgical qui se retrouve en Chine de toute antiquité*. On en pourrait dire autant des moxas '; mais en cela les anciens auraient
lit-on dans le Scàligerana (p. 94). Cela vient à cause de Teau des montagnes. Ex aqua nivea quam bibunt, estil dit plus loin, qws multum habet terrestreitatiSf et est valde eruda. Cruditates gignunt %Uam gutturum hef' tuati».
1 On s'en sert aussi dans l'Inde et au Japon. Dans ce dernier pays, on y emploie des aiguilles d'or ou d'argent, longues de quatre pouces, très-déliées et trèa-acérées. Il en est question dans l'encyclopédie japonaise, Wa-fca)/-«ati-saï-f«ou- 1/0. Avant Desjardins, qui en parla le premier dans son Histoire de la chirur" gie, 1774, l'acuponcture était inconnue en Europe. F. Abel Bémusat, Mélanges asiatiques, t. I, p. 358, et rSmptre chinois, par M. Hue, 3e édit., t. 11^ p. 13.
s Le mot moa;a est chinois. C'est le nom d'une plante semblable à l'armoise, dont les feuilles séchées sont employées pour l'application des ventouses, de la
aussi peut-être une priorité à revendiquer. Il paraît certain, d'après Hérodote', que les peuples d'Afrique en faisaient usage, et c'était, comme on va voir, pour un cas de médecine préventive assez singulier: « Quand les enfants des Libyens nomades, dit Hérodote, ont atteint l'âge de quatre ans, on leur brûle les veines du haut de la tête ou celles des tempes avec de la laine qui n'a pas été dégraissée. Je ne puis assurer que tous ces peuples nomades suivent cet usage, mais il est pratiqué par plusieurs. Ils prétendent que cette opération les empêche d'être par la suite inconunodéç de la pituite, et qu'elle leur procure une santé parfaite. En effet, entre tous ces peuples que nous connaissons, il n'y en a pas qui soient plus sains que les Libyens; mais je n'oserais
môme manière que nos chirurgiens emploient le coton cardé. Il en est parlé dans le Pent-sao. Les médecins Ten-Rhine et Kaempfer ont repris le procédé chinois. Dans tout l'Orient, il était en usage. Un conte d'Haï betel-Kumeit (ms. 1466 de la Bibliothèque Impériale) met en scène le fils d'un chirurgien c qui applique les ventouses. » V*, à ce sujet, une curieuse note des Mélanges de littérature orientale, par de Cardonne, 1770, in-12, t. U, p. 138-139.
* Liv. IV, chap. clzzxyii, trad. de Larcher.
assurer qu'ils en soient redevables à cotte opération. » C*est assez de médecine et de chirurgie pour cette fois; ce sont de ces détails de curiosité dont il ne faut prendre qu'à petites doses. Passons à des faits d'un autre ordre : nous n'aurons pas besoin pour cela de nous éloigner de ces excellents Chinois.
En fait de sciences et d'industrie, ce peuple paradoxe est tout et rien : tout par le germe de ridée, rien par la perfection pratique. Sa civilisation momie a souvent gardé ce qui s'effaçait ailleurs ; mais comment ? à l'état de pétrification ! Tout s'y conserve, non par l'expérience vivace qui rajeunit , mais par la routine « cette rouille du progrés, » comme l'a si bien dit Chaptal*. Pauvre peuple ! depuis des siècles il n'a pas fait un seul pas au delà de lui-même! « Et comment marcherait-il? me disait quelqu'un , il a conmiencé par supprimer les pieds ! »
1 Sur cette désespérante routine des Chinois, F. l'ouvrage de Hue , t. I, p. 326-
La nature cependant l'avait au mieux servi.
Le gaz d'éclairage, par exemple, pour lequel il nous faut de si dispendieuses usines, le Chinois le trouve chez lui tout préparé, et pour ainsi dire coulant de source. Il a des puits de feu qui le lui fournissent, assez impur, il est vrai, et tout imprégné de bitume, mais qui serait assez facile à épurer et à éclaircir, si le Chinois savait trouver le moyen, même le plus grossier, de rendre meilleur ce que la nature lui donne bon. Il ne sait faire qu'une chose : forer son puits de feu. C'est, il est vrai, un assez rude labeur. Il s'agit de percer parfois jusqu'à quinze cents pieds; mais dès qu'il ne faut que dépenser beaucoup de temps et peu d'intelligence, en Chine, on vient à bout de tout. Quand on est arrivé à la couche de feu volcanique, on voit tout à coup une gerbe de vapeurs noires qui s'élance, pour ne plus s'arrêter, jusqu'au sonunet du long tube de six pouces de diamètre environ qu'on vient de lui creuser dans le roc.
Il ne s'agit plus que de maîtriser cet immense jet de combustible, conune on a maîtrisé chez nous la gerbe d'eau du puits de Grenelle.
Souvent, c'est une tâche des plus périlleuses. Il suffit d'une lumière approchée trop prés
pour que la gerbe prenne feu et pour qu'il en résulte des accidents mille fois plus effroyables que' ceux qu'entraînerait l'explosion d'un gazomètre. C'est ce qui arriva auprès de Tsee^ LieoU'Tsing (Puits coulant de lui-même), dans la contrée où les puits cle feu se trouvent en plus grand nombre : « Dès que le feu fut à la surface, écrit im missionnaire dont M. de Humboldt a consigné la relation dans ses Fragments de géologie *, il se fit une explosion affreuse et un assez fort tremblement de terre. « Laflamme,quiavaitdeuxpiedsde hauteur, voltigeait sans rien brûler. Quatre hommes se dévouèrent et portèrent une énorme pierre sur l'orifice du puits; aussitôt elle vola en l'air. Trois hommes furent brûlés; le quatrième échappa au danger. Ni l'eau ni la boue ne purent éteindre le feu. Enfin, après quinze jom^s de travaux opiniâtres, on porta de l'eau en quantité sur ime hauteur voisine; on y forma im petit lac et on le laissa s'écouler
^ Ce missionnaire est Mf Imberi, qui fui longtemps chargé de la mission dans la province de Sie-Tchouen« où se trouve un autre de ces puits, et qui mourut en 1886, martyr à Corée. Sa lettre a été reproduite aussi ptr M. Hue {VEmpire chinois, 3e édit., 1. 1, p. 318-322).
tout à coup; il éteignit le feu. » Par bonheur, de pareils faits sont rares. D'ordinaire on se rend facilement maître de la gerbe inflammable. Quand on a fermé l'embouchure du puits avec im petit tube en bambou, on dirige le gaz où Ton veut et Ton en fait ce qu'on veut. Une fois qu'elle a pris feu, elle peut brûler toujours ; elle jette une flamme bleuâtre ou d'un rouge sombre, ayant trois à quatre pouces de haut et un pouce de diamètre.
C'est une lumière très-chargée, mais qui brille pourtant assez pour éclairer ^ On va
1 En Gréorgie, près de Bakhou, dans l'endroit appelé * Ateschr-Oàh [Demenre du feu), se trouvent des sources de gaz inflammable alimentées par le naphte dont le sol est imprégné. Les tisserands du pays n'ont pas besoin d'autre lumière. F. Mouraview, Voyage .dans la Tourcomanie et àKhiva, p. 224; le journal le Temps 11 mai 1833 ; et une longue note de Chodzko, repro duite dans les Nouvelles Inventions aux expositions universelles par Jobard , 1857, in-8o, t. I, p. 246-249. —En Hongrie , dans le cercle de Marmarosch , une galerie de \fi. saline de Szalina donna tout à coup passage par une fissure à un courant de gaz hydrogène € tout à fait semblable à celui qu'on emploie pour l'éclairage. » On ne dédaigna pas cette aubaine naturelle. La saline n'a plus eu besoin d'autre lumi-
voir, du reste, comment le même missionnaire, qui habitait encore la Chine en 1833, nous détaille dans la même relation les différents usages que Ton tire de Tair inflammable vomi parles puits du département de Kia- Ting-Tau, à deux cent cinquante lieues de Canton *. Il décrit Tune des grandes salines que ces puits alimentent de feu : « A im pied sous terre, dit-il, sur les quatre faces du puits, sont entés quatre énormes tubes de bambou qui conduisent le feu sous des chaudières*; chaque chaudière a xm tube de bambou ou conducteur du feu, à la tête duquel est \m tube de terre glaise haut de six pouces, ayant * au centre un trou d'un pouce de diamètre.
Cette terre empêche le feu de brûler le bam-
naire. V. le Constitutionnel du 7 sept. 1826. — Il en est de même à Liège , à Wasmes , près de Charleroj (Jobard, Nouvelles Inventions, etc., p. 246).
1 II en existe aussi de pareils dans la province de Xen-Si. Le gaz qui en sort est de l'hydrogène carboné, « que Ton applique habituellement aux usages de la vie. * V. Extrait de la relation de Van Noom et Van Camp en (1670), Comptes rendus des séances de V Académie des sciences, 5 déc. 1836.
s Voilà le système de chauffage au gaz que M. Bic- ^et veut appliquer à tout, et pour lequel il a exposé
e si curieux modèles à V Exhibition de Londres.
bou; d'autres bambous, mis en dehors, éclairent les cours et les grandes halles ou usines. On ne peut employer tout le feu; l'excédant est conduit hors de l'enceinte de la saline, et y forme trois cheminées ou énormes gerbes de feu flottant et voltigeant à deux pieds de hauteur au-dessus de la cheminée. La surface du terrain de la cour est extrêmement chaude et brûle sous les pieds ; en janvier même, tous les ouvriers sont à demi nus, n'ayant qu'un petit caleçon pour se couvrir.
« Le feu de ce gaz ne produit pas de fumée, mais une vapeur de bitume très-forte qu'on sent à deux Heues à la ronde. La flamme est rougeâtre, comme celle du charbon ; elle n'est pas attachée et enracinée à Torigine du tube, conune le serait celle d'une lampe , mais elle voltige à deux pouces de cet orifice à peu près de deux pieds. Dans l'hiver, les pauvres, pour se chauffer, creusent en rond le sable à un pied de profondeur ; une dizaine de malheureux s'asseoient autour; avec une poignée de paille, ils enflanunent ce creux et ils se chauffent de cette façon aussi longtemps que bon leur semble; ensuite ils comblent le trou avec du sable, et le feu s'éteint. »
Tout cela, certes, est d'une conunodité mer-
veilleuse, et l'on ne peut guère être servi plus àpoint . Aux Etats-Unis pourtant, c'est peut-être mieux encore. Il existe un canton où le gaz jaillit ainsi, non moins abondant, et, qui plus est, presque tout épuré. On n'a eu besoin que de poser la cloche du gazomètre, de disposer les tuyaux et les becs, et d'allumer. Ce miracle d'industrie naturelle s'opère de lui-même dans l'État de New-York, à deux milles du lac Érié, au village de Fredonia. « Une petite rivière très-rapide le traverse, lit-on dans ime relation faite en 1830 ^.. On s'aperçut , il y a jjoisans, que les bulles qui s'élevaientfréquemmentdeseauxde cette rivière coi;itenaient du gaz inflammable. Un trou d'im pouce et demi de
* Gazette littéraircj 23 sept. 1830, p. 671. Le même recueil avait déjà, le mois précédent, 12 août, p. 576« parlé de ce curieux phénomène. Il nous avait appris que le ruisseau d'où s'échappe le gaz s'appelle Canadaway, et que c'est lors de la démolition d'un moulin situé sur ses bords que la grande quantité des bulles et leur inflammabilité avaient été reconnues, «c Le gazomètre, y est-il dit, recueille quatrevingts pouces cubes de gaz en douze heures; mais on dit qu'avec un appareil plus grand, on en obtiendrait une bien plus grande quantité... Ce gaz est de l'hydrogène carboné, et l'on suppose qu'il provient de quelque lit de houille bitumineuse. »
diamètre, qu'on pratiqua à un rocher au bord de l'eau, donna issue au gaz, que Ton recueille maintenant dans des vaisseaux, et qui, étant devenu la propriété d'une société formée pour cet objet, est vendu dans le village à raison d'une piastre et demie par bec pendant un an. La flamme est brillante, mais moins pourtant que celle du gaz obtenu par les ressources de l'industrie. Il est aisé de voir que si Ton épurait ce gaz au lait de chau^, il ne le céderait en rien au gaz de nos compagnies d'éclairage.
« Cette preuve ajoutée à tant d'autres, dit encore l'écrivain que nous citons, achèvera de faire prévaloir l'opinion que l'intérieur de la terre, vaste laboratoire, est destiné à fournir des trésors à ceux qui ne craindront pas de l'exploiter à l'aide de nouveaux moyens de sondage que l'industrie vient de découvrir. »
Ainsi voilà ce fameux gaz sous-cortical dont on nous parlait dans ces derniers temps, bel et bien prédit dès 1830, et même exploité déjà alors dans un coin du monde , avec a^sez de succès pour que l'on crût pouvoir en recommander partout la recherche . Est-il appelé vraiment àremplacer l'autre? C'est àl'avenirànous
l'apprendre*. En tout cas, c'est le père qui succéderait à l'enfant; car, nous allons le faire voir maintenant, le gaz d'industrie n'eût pas été trouvé si l'autre n'eût pas existé déjà et n'eût été observé à l'échappée par quelques savants.
Ces premières expériences se firent dans le Dauphiné, près de Grenoble, à la fontaine qui brûle , puis chez nos voisins d'outre-Manche, dans une houillère du Lancashire.
Pour le Chinois, dans ses puits de gaz, la lueur grossière était tout; le phénomène physique si curieux, si fécond, n'était rien. Il en fut tout autrement en France et en Angleterre : on étudia ce phénomène, on le commenta, on chercha, en analysant sa nature, s'il ne serait pas possible de le reproduire artificiellement, et l'on arriva ainsi à cette ad-
* M. lohdLvà {Nouvelles Inventions^ etc., 1857, in-8o,t. I, p. 241) dit qu'avant six mois on en aura en Belgique. Ce gaz, «par son écoulement perpétuel et violent, » aura entre autres effets, dit-il, celui de faire cesser les tremblements de terre. L'invention de l'abbé Bertholon au dernier siècle, le ^aratremhlement de terre, seraitainsi tout naturellement réalisée. 11 se pourrait aussi, toujours selon M. Jobard, que les éruptions de volcans en devinssent moins fréquentes. « Les Napolitains, ajoute-t-il gaiement , réclameront une indemnité, mais il n'y sera pas fait droit. »
mirable lumière qui flamboie à tous les coins de nos rues, à tous les angles de nos salons, de nos boutiques, de nos théâtres, tandis que la Chine s'enfume encore dans les vapeurs de son gaz naturel non purifié.
En 1618 déjà, si Ton eût fait quelque attention aux expériences consignées dans le livre d'un pauvre médecin de Tournon, on aurait pu se donner toutes les splendeurs du gaz d'éclairage. Jean Tardin avait longuement étudié la source inflammable des environs de Grenoble, et du laborieux. résultat de ses expériences il avait fait unpetit livre aujourd'hui introuvable, même à Grenoble, même à* la bibliothèque de TEcole de médecine, partout enfin , excepté à la Bibliothèque Impériale *.
. * Du moins s'y trouvait-il encore en 1845, sous le n*» S. 1247> in- 12. — Je l'y consultai alors, ainsi que M. Blondeau de CaroUes, qui consacra, vers le même temps, k ce livre un très-intéressant article dans un ' nplénentt hebdomadaires du Constitutionnel,
Cet ouvrage a pour titre : Histoire naturelle de la fontaine qui brusle près de Grenoble, avec la recherche de ses causes et principes et ample traité sur les feux souterrains.
La découverte du gaz y ressort avec la plus incontestable évidence, de toutes les déductions que tire l'auteur des phénomènes observés à la fontaine qui brûle. Il vous dit quelle est Y exhalation qui passe au travers de cette eau. n vous explique ensuite « comment il y a grande conjecture que la matière de ce feu est le bitume, d'autant qu'auprès de ces bains il se trouve des mines de charbon de pierre, lequel est ime espèce de bitume. » Et lorsqu'il tient ainsi le mot de tous les prodiges de ce gazomètre naturel, avec la nappe d'eau pour bassin, la mine de houille pour creuset souterrain, il en arrive à se demander pourquoi, lui Jean Tardin, il ne reproduirait pas 4ans son laboratoire l'expérience dont cette fontaine est pour lui l'éternelle leçon; pourquoi il ne pourrait pas obtenir une flamme conune celle-ci, née d une exhalation et brûlant sans mèche.
t On demande , écrit-il , pourquoi est-ce que nous avons besoin de la mèche en nos lampes et chandelles? Quant à moi, j'estime
que la raison en est que Thuile et la cire, et autres semblables matières, demeurant en leur consistance épaisse, ne peuvent recevoir flamme , mais il faut nécessairement qu'elles soient réduites en exhalations. Or, pour ce faire, si nous n'avions point de mèches, il faudrait un grand feu, lequel, agissant au fond de la lampe, ferait enfin résoudre rhuile en exhalation*. » Voilà bien le gaz , si je ne me trompe; voilà le corps combustible réduit en vapeur inflanunahle et qui ne demande que l'étincelle pour devenir ime lumière. Jean Tardin va plus loin : il ferait avec Teau-de-vie, avec le soufre, lebitume-etautres semblables, mis dans une retortè sur le feu, ce qu'il fait avec Thuile : il les réduirait en ea?/ialation et il en tirerait des flanunes. Un jour, il se hasarda ; le rêve du théoricien se fit expé-
^ Ici Tardin prévoit encore une des dernières inventions de ce temps-ci : on prend de certaines huiles, qu'on fait tomber goutte à goutte sur du coke chauffé au rouge dans des cornues, et la chaleur venant k décomposer la matière oléique, on obtient un gaz dont la lumière surpasse de beaucoup celle du gaz brdinaire. Déjà, au commencement de ce siècle, on avait fait des essais sur la manière « de produire avec de l'huile le gaz flammifère destiné à l'éclairage. » Y , Bibliothèque hritanniquej t. IX, p. 223.
rience pratique. C'estencore son livre quiuous rapprend : il mit de la houille dans un vase bien clos, qu'il soiimit à une haute température, et il obint Texhalation inflammable qu'il demandait.
Les expériences du révérend John Clayton sur les vapeurs qui s'échappaient d'une mare à deux milles de Wigan, dans le Lancasbire *, ne furent pas plus décisives que celles faites par Tardin sur les exhalations de la fontaine qui brûle. Seulement Clayton eut l'avantage de venir près d'un siècle après le médecin dauphinois, c'est-à-dire à une époque beaucoup plus rapprochée de
* AvaDt Claylon, et dès 1667, Thomas Shirley avait fait des expériences sur cette même source, qui porte dans le pays le nom de Burning-wéll. On avait cru jusqu'alors que Teau qui s'y trouvait avait la vertu d'être inflammable comme l'huile. Shirley avait prouvé ce qu'il y avait de faux dans cette opinion, en démontrant que la flamme était produite par la combustion des vapeurs de bitume, dont le jet k travers Feau faisait contre la main un effet semblable k celui d'un courant d'air. De Ik < il avait inféré que ces vapeurs étaient produites par le lit de charbon dont il se trouvait des couches dans toutes les parties de cette contrée.» (Trattc sur le gag, par G. Merle, précédé d'une notice historique] traduit de Vanglais. Paris, 1837, in-l2, p. 1 et %)
celle où la découverte, ainsi répétée, devait être mieux comprise, et enfin se trouver mûre. On ne pensa donc qu'à lui. Il fut le seul ancêtre qu'on admît dans la parenté des inventeurs qui se groupèrent tout à coup autour de l'admirable découverte, pour s'en disputer le secret ; mais^de Tardin, pas un mot I Clayton, pourtant, je le répète, n'avait pas fait beaucoup plus que lui. Lisez sa lettre à Robert Boyle * au sujet de son expérience sur Yesprit de houille, comme il dit (experiment concerning the spirit of coals), et vous en serez convaincu. Il a vu une fosse (a ditch) dont l'eau flambe comme un ^xmchfseemlingly hum like brandy), et cela avec une telle intensité de chaleur, qu'un jour, des étrangers curieux y firent cuire des œufs, et que le peuple assure qu'il y a trente ans on y mit bouillir une pièce de bœuf. Clayton examine les lieux, reconnaît
1 Cette lettre est sans date, mais elle doit être antérieure au mois de décembre 1691, époque où mourut Robert Boyle, à qui elle est adressée. 11 en fut publié un très-long fragment dans les Philosophical Transactions de l'année 1739 (t. XLI, p. 59-61), et c'est ce qui a fait dire en plus d'un livre que les expériences de Clayton ne remontaient qu'à cette dernière époque. L'autographe de Clayton se trouve au British Muséum.
que Teau inflammable repose sur un lit de chai'bon et en conclut i|ue de là lui vient sa faculté si singulière. Que fait-il alors? ce que Tardin avait fait déjà en 1618; il prend un peu de cette houille, la soumet à la dissolution, la dégage de son eau, de son goudron, et, sous ces substances parasites, surprend enfin le gaz (spirit) gu*il condense dans un appareil, et qu'il enflamme au bout d'un tube. Le nouvel éclairage était trouvé , non pas pour la première, mais pour la seconde fois ; car, il ne faut pas se lasser de le dire , avant Clayton, qu'on cite partout, le pauvre médecin dont personne ne parle, Tardin, Tavait montré du doigt.
Pour arriver au gaz tel que nous le connaissons, par combien d'expériences ne dûton point passer encore? Il fallut les essais déjà décisifs du Dijonais Chaussier'; ceux, non moins injustement oubliés, du Belge Minkelers, qui, professeur à Louvain en 1785, éclairait avec la nouvelle flamme ses élèves émerveillés'; il fallut, à Londres, les tentatives
* V* son Mémoire à V Académie des Sciences (17 août 1776).
' Annuaire de V Académie royale des sciences et belleslettres de Bruxelles, 1839, p. 80; Notice sur J, P. Minkél- Uri, par Ch. Morren.
publiques de T Allemand Briller, qui, sur le théâtre du Lycée, s'amusait à faire resplendir de tout son éclat cette lumière philosophique, ainsi qu'il l'appelait, et dont, en 1787, il avait fait déjà constater la puissance lumineuse par l'Académie des. sciences de Paris; enfin, que vousdirai-je? il fallut, en Tan VIII, l'arrivée du Français Lebon , avec son thermolampe breveté, mais encore méconnu quand expira le brevet; puis les essais de Murdoch; puis ceux définitivement sérieux d'un autre An^ glais, Winsor, qui eut du moins le mérite pratique de régulariser et d'organiser l'invention. Le premier il eut la foi et l'audace, le premier il réussit '.
^ Nous ne parlerons pas de l'éclairage par l'électricité, invention qui n'est pas encore mûre, nous ferons seulement remarquer que l'expérience tentée en 1840 sur la place de la Concorde (V. V Illustration, no46) n'est pas à beaucoup près, comme on l'a dit, la première qu'on ait faite. Plus de vingt ans auparavantj en 1819, Meinecke avait essayé en Saxe des illuminations électrique (Rev. Encyclop, t. IV, p. 186), et dans la première années de ce siècle, la Bihlioth, Britannique avait publié une notice sur ce genre d'éclairage, t. XII, p. 241, Part, des Sciences.
Ne nous lassons pas de faire justice. Tout à rheure nous avons vengé de Toubli ce pauvre Tardin; vengeons maintenant de l'intrigue un autre inventeur sacrifié. C'est aussi un médecin; il vient de Genève ; il s'appelle Argaud. Le plagiaire dont il fut la victime est M. (juinquet. Ce dernier nom vous apprend tout de suite que nous ne sortons point de l'éclairage.
M. Quinquet logeait, si je ne me trompe, aux halles , rue du Marché-aux-Poirées, vis-àvis de la rue de la Cossonnerie. Il était apothicaire par métier et homme universel par industrie. C'est lui qui, par exemple, avait inventé cette panacée des pilules de crème de
tartre dissoluble, qui, vers 1785, luttait de
vogue avec les miracles du baquet de Mesmer.
Mais il ne s'en tenait pas là.
En 1784, il rencontra chez le fameux Réveillon, du faubourg Saint- Antoine , notre médecin genevois. Ami Argand, qui lui parla d'une lampe dont il rêvait depuis longtemps le procédé et qu'il se mit à lui décrire avec cette ardeur imprudente qu'ont tous les inventeurs. Ouinquet avait de la mémoire; il ne perdit pasunmotdeVexplication, et, sans tarder, allas'entendi'e avec un fort habile ouvrier en lampes, nommé Lange, qui lui promit de tirer bon parti de Tidée, et qui tint parole. C'était fort simple d'ailleurs, comme tout ce qui est excellent. Il s'agissait de faire parvenir rhuile d'un réservoir dans l'intervalle de deux tubes cylindriques de fer-blanc, ajustés Tun dans l'autre, de telle sorte que, Tair circulant librement dans le tube intérieur, la flamme pût se développer en nappe cylindrique sous l'action vivifiante du double courant.
La nouvelle lampe une fois fabriquée, il fallut la baptiser ; ce ne fut pas chose bien diflicile. Quinquet payait : ce fut lui qui donna son nom. Vous connaissez le procédé, c'était ce qu'on pouvait espérer alors de plus parfait; le succès fut donc immense. Dès l'année sui-
vante, Ouiiiquet était déjà assez nche pour payer fort cher à Lange, son manœuvre, un petit perfectionnement que celui-ci venait de trouver ; et il faisait afficher et courir partout, à ce sujet, une note que nous allons copier textuellement sur Tun des livres empiriques dont,parun dernier cumul d'industriel, il se faisait l'éditeur. Il s'agit d'une autre nouvelle découverte faite par le très-illusti*e pharmacien en cette année 1785, et il est dit : « ('ette nouvelle découverte... est due à M. Quinquet, maître en pharmacie, déjà connu par des expériences intéressantes sur Télectricité et par des lampes à courant d'air et à cylindre de verre, dont il est l'inventeur, et auxquelles la perfection qu'il vient d'y ajouter assm'e à jamais son nom*. » ' *
Le plagiat ne fut connu que plus tard, et, connue toujours, lorsqu'il n'était plus temps de faire complète justice, c'est-à-dire, enfin, quand la lampe d'Argand s'ai)pelait partout le quinquet. Si tout se découvrit, ce fut même moins par le fait du trop modeste inventeur •
* Aphor, de M. Mesmer, etc. Avert. de l'édit., p. 10.
s II ne réclama que par une lettre dans le Journal de Paris (15 jany. 1785). Il avait obtenu un privilège pour son inventioii, mais comme il n'était pas de la
que par les révélations d'un autre honnête homme , Paul-Louis Abeille , inspecteur général des manufactures, à qui rien n'avait échappé des manigances des deux plagiaires.
En 1785, lui aussi, il écrivit, dans l'intérêt de la vérité et du mérite d'Argand, une petite brochure de 57 pages in-8o, intitulée : Découverte des lampes à courant d'air et à cylindre , dans lequel tous les faits étaient exprimés * . La
communauté des ferblantiers , qui avaient seuls le droit de faire des lampes, il ne put parvenir kle faire enregistrer. Lange, prête-nom de Quinquet, était de la corporation, le privilège fut pour lui !
1 Sur l'exemplaire qui lui appartenait , Abeille avait collé cette note : « Mémoire que j'ai fait pour la défense d'Argand, qui en est le Véritable et unique inventeur. J'ai été témoin cbez M. Réveillon des adresses et souplesses de MM. Quinquet et Lange, pour lui arracher son secret. »(Quérard, France littéraire, t. I, au mot Abeille.) — Quinquet, plagiaire fort avisé, se doutait bien que dans le monde on ne le croyait pas capable d'avoir faitjaillir tout d'une pièce, de son cerveau d'apothicaire, la lumineuse invention ; il craignait surtout qu'on ne découvrît le vrai créateur ; pour dérouter les recherches, il fit dire que l'idée lui venait de Lavoisier, alors le maître de la science. Il se faisait ainsi une nouvelle réclame. Quand les quinquets furent employés pour la première foisklaComédie-Française,àla première représentation du Mariage de Figaro, c'est le bruit qui courait.
brochure fut malheureusement couverte par le tapage de réclames que faisait M. Quinquet. Voyant cela, Abeille parla, fit parler, et si haut, que la vérité finit par être entendue.
Elle arriva jusqu'à TAcadémie des sciences, où il fut décidé que la lampe à courant d'air, improprement et injustement appelée quinquet dans le monde vulgaire, s'appellerait lampe d'Argand dans le monde savant.
Il est juste d'ajouter que l'idée de cette fameuse lampe était moins une découverte originale qu'une série des perfectionnements. Quelques-uns des principes de sa construction se retrouvent à l'état rudimentaire dans la lampe qu'a décrite Cassiodore au vie siècle, 562 environ, et dont les Romains , qui connurent jusqu'aux lampes à réflexion * ou à réverbère, avaient certainement fait usage avant lui. C'est pour le 'scriptorivm de son monastère de Viviers que
M"* d'Oberkirch s'en est fait l'écho dans ses Mémoires (t. II, p. 47) : « On assure, dit-elle, que M. Quinquet doit le secret de cette découverte à M. de Lavoisier, fermier général et grand chimiste. Il en a fait cadeau à son protégé pour l'enrichir, et, en effet, ce dernier est maintenant tout à fait à son aise. »
* Mémoires de V Académie des inscriptions, t. XLVI,
Cassiodore avait fait construire cette lampe. « Elle pouvait, dit-il, s'entretenir d'huile ellemême et donner longtempsune vive lumière * . » Au XVI* siècle, Cardan retrouva le principe de ce quinquet romain et l'améliora. La lampe de Cardan est ainsi décrite dans le Dictionnaire de Trévoux, paru en 1732, à une époque où l'usage commençait à s'en vulgariser davantage : « Elle se fournit elle-même son huile ; c'est une petite colonne de cuivre ou de verre, bien bouchée partout, à la réserve d'un petit trou par en bas au milieu d'un petit goulot où se met la mèche ; car l'huile ne peut sortir qu'à mesure qu'elle se consume et qu'elle fait découvrir cette petite ouverture. Depuis vingt ou trente ans , ces espèces de lampes sont devenues d'un très-grand usage parmi les gens d'éludé etlesreligieux. » — Analysez bien la description , et vous trouverez que sauf la forme cylindrique et le courant d'air, la.
lampe du vieil alchimiste est à peu de chose près celle d'Ami Argand. L'amélioration tou-
1 M. Ludovic Lalanne {Curiosités bibliographiques, p. 32) a remarqué comme nous ce qu'il y a de curieux dans le fait de « ces lampes mécaniques, ou plutôt de ces espèces de quinquets en us&ge au vi« siècle. >
tefois avait son importance, convenons-en ; mais là encore , on pouvait contester .quelque chose - la nouveauté, ce rara avis des inventions. Argand , volé à bon escient par Quinquet, avait lui-même, sans doute sans le savoir, pris une partie de son idée à Léonard de Vinci * ; et, sans davantage s'en douter, imité aussi quelque peu le mécanisme lampadaire proposé dès 1750 par J. Strumius'I Ainsi pour une seule invention que de nuauces de plagiat : depuis ceux d' Argand, involontaires et fortuits ; jusqu'à celui de Quinquet, fait avec préméditation et guet-à-pens. Si j'entrais de pareils détails pour toute l'histoire de l'Industrie , jugez de ce que j'aurais à vous apprendre !
Quant à la lampe Carcel , avec son jeu de pompe intérieur ou lycnomena, ainsi qu'il est dit dans le premier brevet pris en 1800, je la crois sœur très-germaine de certaine invention proposée en 1786 , par Tabbé de Witry', conune perfectionnement de la lampe
1 Montucla, Hist, des MathémaU 1802, in-4o, t. III, p. 564. y entuTÏtEsiai sur les ouvrages physico-mathém, de L. Ftnci, p. 16.
* Mémoires littéraires, etc. t trad. de l'anglais, p. 188.
* V., dans VEsprit des journaux de janv. 1787,
d'Argand. Il y a là un système de réservoir placé dans le pied de la lampe et fournissant rhuile à la mèche, au moyen d'une pompe à seringue, etc., qui me parait de bien peu différent du mécanisme inventé par MM. Carcel et Carreau.
Si nous sommes fiers de notre industrie lampadaire, déclarée à juste titre la première àTexposition de Londres, nous ne manquons pas non plus de faire sonner bien haut les
p. 391-399, une lettre où l'abbé de Witry décrit tout au long son invention. — L'éclairage économique employé par certains artisans^ et qui consiste en une lumière dont l'humble éclat est décuplé par celui de la boule d'eau derrière laquelle on la place, est une très-vieille invention. VExcellent et rare opuscule du sieur Biaise de Vignère, Bourbonnais , trouvé parmi ses papiers après son décès, Paris, 1608, inod**^ Traité du feu et du sel, décrit c une manière de soleil étincelant » fait de cette manière, car ce n'est autre chose « qu'une lampe de verre plongée dans une boule de cristallin, grosse comme la tête, pleine de vinaigre distillé trois ou quatre fois. > Un passage de Pline pouvait en avoir donné l'idée , lib. XXXVII, cap. ii. — Pour ce qui est brûlant de la lampe «c couverte de caractères mystérieux et avec de l'eau de rivière » dontBorel a parlé dans ses Antiquités de Castres, je ne puis vous dire le secret de sa cabalistique construction. Elle serait pourtant bonne k retrouver. Celle-là, du moins, était certainement économique.
mérites de ces chandelles si finentent épurées et perfectionnées qu'on appelle bougies de Y Étoile, bougies de V Aurore, bougies du Pliare, etc., etc. Or, calmons ici notre trop vive admiration , voici ce qu'on lit dans les Nouvelles à la main de 1728 , dont le Bulletin du bibliophile a donné quelques extraits * :
« I>w 3 avril. — Le lendemain des fêtes de Pâques, on ouvrit, à l'hôtel des Quatre-Provinces , rue Saint-Martin , la manufacture de chandelles de nouvelle fabrique. Le prix est fixé à onze sous la livre. Chaque chandelle dure neuf heures et rend une lumière aussi saine que la bougie. »
Dans une lettre précédente, l'éditeur de 1846, parlant déjà de ces chandelles sans égales, « pour la fabrication desquelles une compagnie sollicitait un privilège, » nous avait appris qu'elles étaient blanches et sonnantes conune de la bougie, et qu'elles n'avaient aucune mauvaise odeur. Enfin, pour conclure, comme nous concluronsnousmêmes, il avait ajouté : « On voit par là que les bougies de l'Étoile étaient inventées il y a plus d'un siècle. » Comment les obtenait-on?
De quelles substances purifiées étaient-elles
1 Année 1846 (juillet), p. 860.
composées? Étaient-elles faites i'adipocire *, ou comme ces bougies chinoises , dont nous parle un conte des Mille et un Jours •, et dans lesquelles Thuile etlacire entrent pour moitié, ou bien comme ces chandelles formées d'un mélange de cire et de graisse épurée, dont Olivier de Serre, en son Théâtre d'agriculture^^ a tant recommandé l'usage? C'est ce que le nouvelliste a négUgé de nous apprendre. Du phosphore à la lumière, il n'y a que la
* C'est la graisse qu'on tire des corps morts des mammifères immergés dans l'eau courante. Il faut trois ans pour la purifier complètement: alors, selon M. de HartkohI qui a fait à ce sujet les plus longues expériences, on peut s'en servir pour fabriquer des chandelles « aussi exemptes d'odeur, aussi fermes et aussi blanches que les bougies de cire blanchie. * Cette découverte est due aux observations de Fourcroy qui expérimenta le premier en 1786, sur Vadipocire humaine ou gras de cadavre , trouvé en grande quantité dans le cimetière des Innocents lors de sa suppression. F. l'art, de Fourcroj dans le Dict. des Hciences naturelles, t. I, p. 260.
* Edit du Panthéon littéraire, p. 108, note. Au Japon, l'on fait des bougies avec de la cire végétale; en 1828, M. Davis apporta en Angleterre des échantillons des plantes qui donnent cette cire. {Litterary Galette, mai 1829, p. 306.) MM. Standish et Noble en avaient envoyé à l'exposition de Londres >
«Édit. in-4», t. II, p. 661.
distance de Tallumette à la bougie. Venant do parler de Tune, nous pouvons donc parier de l'autre sans transition. Les anciens le connaissaient, on le voit, du reste, par un passage de Pline *. Bien plus, leurs savants, ces initiés aux pratiques occultes, érigés en dieux par la crédulité que fascinaient les mystères, n'ignoraient rien des effets puissants qu'on
peut tirer du mélange de la substance porteflamme avec le soufre, autre matière terrible. La science moderne a retrouvé la puissance de cette combinaison redoutable; mais, sous le nom de phosphure, elle Ta réduite à se faire utile. Pour nous, c'est un agent dont la force domptée se plie aux exigences de l'industrie ; pour la magie antique, cette science aux arcanes privilégiés restée le plus théocratique des monopoles, ce n'était qu'im poison, un moyen d'infaillible vengeance. Qu'on lise ce qu'à l'acte IV des Trachiniennes*^ Sophocle fait dire par Déjanire du philtre merveilleux dont elle imbiba la robe destinée à Hercule, et dans cette liqueur qu'il faut tenir loin du jour, qui brûle en écumant dès que la chaleur
* Lib. XXXVII, cap. îi.
* Scènes i et ii;
du soleil est venu en activer la force , vous reconnaîtrez un phosphore liquide de soufre, un phosphure énergique. A la lecture de ces détails, « dépouillés de tout souvenir mythologique, » dit Eusèbe Salverte*, pas un chimiste ne s'y tromperait •. Nessus , qui avait donné la robe et le poison, était de ThessaUe, et, comme tous les gens de cette contrée, il savait son métier de magicien.
Le rancunier centaure , avec son infernale invention, touchait là de bien près à ime autre, qui peut-être lui eût semblé trop futile,
1 Des Sciences occultes, édit. Ed. Littré, 1856, in-8o, p. 412.— Au moyen âge, le phosphore resta un agent magique. V., pour ce qu'en sut faire Kenette, roi d'Ecosse, Le Loyer, Traité des spectres, p. 74, et Ozanam, Récréations mathématiques et philosophiques, t. IV, p. 177. — Sous Henri II, lorsqu'un inconnu, qu'on disait venir des Indes, en apporta un morceau, l'on cria au miracle. DeThou, lib. VI, Ad ann.1550. Sous Louis XIV en6n, Senecé traitait le phosphore comme une substance infernale, lorsqu'il supposait que la lettre qu'il se fait adresser des enfers par Cl. Marot avait été écrite en caractères phosphoriques. F. ses Œuvres choisies, édit. Elzevir, p. 293.
*M. Chevreul, il est vrai, n'estpas aussi convaincu. V. l'un de ses articles sur l'une des premières édition du livre de Salverte, Journal des savants, 1852, p. 643.
c'est celle des aUvmettes chimiques. Qu'y emploie-t-on en effet? Du phosphore aussi, mélangé de soufre. Robert Boyle, qui retrouva Tincendiaire substance, s'avisa tout d'abord de cet explosible mélange. Il fit, avec des fleurs de soufre et du phosphore, une matière dont le plus léger choc déterminait l'explosion. On en peut lire le détail dans son Artifi' cial phosphori, etc. * : « C'est, dit M. Cap, fort compétent en ces sortes de choses, c'est évidemment la première origine de ce qu'on connaît aujourd'hui sous le nom d'allumettes chimiques allemandes ', » et cela en 1680, un siècle avant les premiers briquets phosphoriques'! Pour la science, l'explosible allumette
1 T. III, p. 200, cité par Ferd. Hœffer, Histoire de la chimie, t. II, p. 183.
* Etudes biographiques pour servir à Vhistoire des sciences, 1857, in-12, p. 161.
• S\xr le pyrophore de M. Pingeron, premier briquet de ce genre en 1773, F. les Aménités littéraires de l'abbé Chomel, t. II, p. 263, et Recueil de découvertes et inventions nouvelles, 1774, in-12, p. 71 , etc. — Un peu plus tard, Pilastre des Rosiers fit aussi des essais de bougies phosphoriques dont nous ignorons la composition, V. son article dans la Biographie universelle^ t. XXXIV, p. 446. — Quant au briquet pneumatiquct la science, c'est-à-dire l'Académie qui Ja représente,
les devança; pour le monde, qui suit toujours à reculons, elle n'a fait que leur succéder.
refusa d'abord de la reconnaître , malgré les expériences de Mollet à Lyou. On vendait déjà de ces briquets sur le Pont-Neuf, qu'elle en niait encore le phénomène ! (Robertson , Récréations scientifiques , 1839, in-80, t. II, p. 103.)
Je m'étais bien promis de ne plus parler de médecine : d*abord parce qu'en ces choses-là je ne suis rien moins que docteur; ensuite parce qu'il me semblait que ce que j'ai dit tout à l'heure de nos moyens de médication empruntés aux empiriques de la Chine et du Japon devait complètement nous suffire , à moi et surtout au lecteur. Cependant, nouvelles notes prises ou plutôt rencontrées sans que j'eusse, dans cette rencontre, aucun mérite et aucune peine, comme il m'a paru que le ballot des choses prêtées de tous côtés à la médecine de ce temps- ci était des mieux garnis et que, par conséquent, il valait bien qu'on ne le laissât point passer sans visite et
sans contrôle, je me suis ravisé, et je vais vous en dire quelques mots. Soyez sans crainte : je n'irai pas au delà de ma science, je serai donc on ne peut plus bref.
Commençons par le camphre, dont M. Raspail a refait la fortune ; il ne cache pas luimême qu'il doit aux médecins arabes d'en connaître les vertus , qu'il a réhabilitées et étendues.
Les anciens avaient fait fi de cet excellent remède, optimo reniedio, comme dit Pasch; Avicennes le mit en faveur, mais sans connaître toute son efficacité et sans même remployer autrement que conune Utifiant et réconfortant, ainsi qu'il le qualifie lui-même *. Pour lui, le camphre était bon tout au plus à empêcher la nausée. Il fallait alors le prendre dans son breuvage *. Il en recommandait aussi l'usage aux ivrognes. Respiré, dit-il, il empêche l'ivresse : ebrietatem prohibet^. Je croi-
* De Medic. cor dis Tractât, II.
* Lib. III, cap. V.
' Lib. I, cap. VIII. —On l'employait aussi dans certaine pommade fort recommandée aux dames et faite « d'huile d'amandes douces tirées au feu, un bien peu de canfre, et tant soit peu de cire blanche. » (Instructioii pour les jeunes dames, par Marie de Romieu^ (1573.)
rais volontiers que cette vertu du camphre, coDstatée par Avicennes, fut celle qu'on mit le plus à répreuve, et je ne serais même pas éloigné de penser que si dans leur argot nos ivrognes de tapis-francs appellent camphre l'affreuse eau-de-vie qu'ils boivent, c'est par une antiphrase, faisant allusion à la substance proclamée ennemie de l'ivresse par la vieille médecine arabe. Si les cabaretiers arborèrent longtemps un chou pour enseigne, n'est-ce point parce que le placide légume passait pour avoir la vertu de neutraliser les effets du vin? Mais laissons cette petite digression avinée ; revenons au sérieux de la science ^
^ < Traiter les maladies par le camphre, me disait quelqu'un, c'est s'en prendre au corps malade comme à un vieil habit mangé des vers. » Les médecins de l'Inde eussent trouvé la définition excellente. Aies en croire, en effet, toutes nos maladies viennent des vers;- et qu'emploient-ils pour les tuer? de l'eau de chaux, kalchwaser, comme disent les Allemands. (Recueil des lettres édifiantes, t. XVI, p. 405.) Voltaire parle aussi d'un médecin anglais qui était dans les mêmes idées. Les insectes, suivant lui, étaient la cause de nos maladies; il les classait en insectes migrainiques, apoplectiques, etc. Il les combattait à armes égales; il avait en réserve toute une armée d'insectes salutaires qu'il lâchait à propos contre les
On a fait, dans ces derniers temps, pour l'aloès, ce qu'on avait fait pour le camphre. On Ta réhabilité avec toutes ses vertus toniques et drastiques, et Dieu sait que d'estomacs s'en sont bien trouvés. Mais savait-on, au moins, que quelques gourmands de Tantiquité s'étaient déjà avisés du bienheureux tonique? Connaissait-on, par exemple, le nom de ce Parténius, « homme très-gourmand, disent les ana antiques , et qui prenait de l'aloès pour faciliter sa digestion? » On est si savant aujourd'hui, même dans le monde médical, que je crains bien de ne rien apprendre là de nouveau à personne. Dans ce cas, on doit connaître aussi certaines pilules de Francfort, très à la mode au xvii« siècle, et dont le méprisant et systématique Gui Patin parlait ainsi dans sa lettre à Spon, du 3 décembre 1658 :
« Enseignez-moi dans quel hvre je pourrois trouver la description de ces pilules si fameuses que Ton appelle de Francfort, que je crois n'être autre chose que de Yalo'és, nourri et lavé dans l'eau de violette par plusieurs fois. Je sais bien que les Allemands en font un grand secret; mais je ne suis pas de leur avis,
autres. Pensées de Voltaire (ouvrage posthume), 1802, in-12, p. 45.
car, à tout prendre et à bien compter, Taloës est un chétif et méchant remède qui dessèche le foie, réchauffe et le dispose à Thydropisie, outre qu'il ouvre les veines, du siège et fait venir les hémorrhoïdes. J'aime mieux le séné et le ^op de roses pâles. »
Nos docteurs de la médecine économique, grands partisans de Taloès, ont certainement lu cette lettre, mais elle ne les a pas, que je sache, désenchantés de leur cher remède, au profit du séné et des roses pâles. Bons confrères, ils ont passé ce séné à Gui-Patin pour qu'il leur passât la casse ; nos estomacs réconfortés les en remercient.
Ici, nous n'avons pas trouvé la médecine arabe, mais, pour une foule d'autres remèdes ou procédés de guérison, nous serions certains de la rencontrer au passage. Citons-en quelques-uns.
Au conunencement de ce siècle, un médecin anglais, dont le nom m'échappe, et vous allez voir qu'il ne mérite guère qu'on s'en souvienne, se faisait fort de guérir toutes les affections mélancoUques , le spleen , Y hypocondrie, etc. , à l'aide de la balançoire. Cette médication souveraine et amusante était, disait-il, de son invention, et il était impossible d'en trou-
ver une plus merveilleuse. S'il n'eût été Anglais et médecin , il eût demandé un brevet. Eh bien I en feuilletant Avicennes , croiriez-vous que j'ai retrouvé la miraculeuse balançoire *? J'y ai bien trouvé autre chose, ma foil Si j'osais , je vous le dirais ; mais bah I Pourquoi non? La science doit avoir ses privilèges. Si des mots doivent être inodores, ce sont ceux de son vocabulaii-e. L'or perçu par Vespasien, grâce à certain impôt, Tétait bien! J'oserai donc, et je vous dirai que le très-fameux clysoir a été décrit par Avicennes, neuf siècles environ avant d'avoir été inventé en France'. C'était, chez les Arabes, le grand, l'unique expédient du clysterium donare •. Il fut trouvé
< Liv. III, ch. XVII, p. 448. Chirac s'était souvenu de ce passage avantle docteur aaglais.Le trémotasoir, sorte de fauteuil branlant dont il conseilla l'usage à l'abbé de Saint-Pierre contre les obstructions, et que celui-ci niit à la mode, n'était pas autre chose que la médicale balançoire. Voltaire s'en servait et a*en trouvait bien. V. une de ses lettres à d'Argental, septembre 1744. Je ne sais si l'on s'en sert encore; mais, pour peu qu'on l'ait oublié, je jurerais qu'on le réinventera.
* Avicennes, liv. III, ch. xi.
' Ambroise Paré. Édit. Malgaigne> introd„p. zxci, note.
d'un si commode usage, que tous les Purgons ' du moyen âge le prescrivirent et que tous les *Argants français, allemands et espagnols, furent heureux de se conformer à Tordonnance. Au xvi« siècle, il était déjà un peu déchu en France, à ce point qu'im auteur, dont M. Paulin Paris a analysé le manuscrit*, se croyait obligé de le décrire alors pour le remettre en faveur. L'Espagne, moins ingrate, n'a jamais, au contraire, mis en oubli le précieux ustensile; elle s'en sert encore et s'en trouve bien. M. Germond de Lavigne en a fait Tobjet d'une note très-spirituelle de sa traduction de Z). Vahlo de Ségovie, à propos d'un passage où Quevedo, qu'il traduit, montre je ne sais quelle duègne faisant fonctionner l'instrument •.
« L'expression familière, dit M. de Lavigne, employée par Quevedo pour désigner le remède universel mis en œuvre par la tante de Cabra porte, à notre grand regret, une cruelle atteinte aux fastes scientifiques de l'Ecole polytechnique française, dont un membre inventa le clysoir. Les périphrases populaii*es
^ Extrait des Manitscriis françois, t. V, p. 262. * D. Pàblo de Ségovie, trad. par M. Germond de Lavigne, in-S», p. .S68-.S69.
à l'aide desquelles on déguise la crudité du remède, se résument dans Fespagnol par les mots echar gaitas-, c'est-à-dire^ à peu prés, * « pousser de la cornemuse. » Cela vient, dit le ^ieux dictionnaii^e de Sobrino,«dece qu'en
« quelques lieux le 1 t se donne avec une
« bourse de cuir qui a un tuyau au bout en « forme de cornemuse. » Nous sommes peines pour l'honneur de l'industrie ù'ançaise d'avoir acquis la preuve que le clysoir, prétendue invention nationale, n'est qu une importation espagnole. Notre impartialité nous fait un devoir de cette déclaration: puissent nos lecteurs ne pas nous en faire un reproche! La France a bien assez d'autres gloires. Souvenons-nous de l'adage suimi cuique. »
Un procédé chirurgical d'une bien plus sérieuse importance, la lithotritie, dont les progrès ont été poussés si loin par la dextérité savante de nos praticiens, ses rèinventefurs, est encore un des bienfaits de la science des Arabes.
« Quant à la chirurgie, dit M. Viardot *, elle fut cultivée chez eux avec beaucoup plus de
1 Essai sur l'histoire des Arabes et des Mores d'Espagne, i. 11, p. 132.
succès que chez aucun peuple ancien; on peut en quelque sorte les nommer inventeui-s de cette science, et de nos jours encore on en cherche les leçons dans leurs ouvi'ages. La découverte de la lithotritie, par exemple, a été tout récemment empruntée à la méthode de guérir de cet Albucassis que Haller appelait la source commune où puisèrent tous les chirurgiens antérieurs au xiv« siècle *. »
La science moderne ne devait rien inventer pour les soins à apporter et les opérations à faire dans les graves aflections qui réclament la lithotritie. Les sondes elles-mêmes ne sont pas une découverte aussi récente qu'on Ta prétendu. M. Decan, — ce grand homme qui, selon le marquis de Bièvre, prenait les vessies pour des lanternes, — ne les a pas inventées, quoi qu'on en ait dit, vers la fin du xviii® siècle. 11
* V. le Journal des progrès des sciences médicaleSj t. II, et la Lettre du docteur Civiale à M. le chevalier de Kern, p. II.— Benedetti, qui écrivait au xvi* siècle, dit dans son Anatomief liv. xxii, ch. 48, que de son temps les Arabes et les Espagnols, employaient pour broyer la pierre à l'intérieur , des moyens que les procédés de la litbotritie expliquent seuls : Aliqui , dit-il , intus sine plaça lapidem conterunt instrumentis. Benivieni fit vers 1502, une opération de ce genre, V i don traité de Ahditis morborum Causis^ cap. lxxx.
ne fit qu en recommander plus éloquemment et en mieux pratiquer Tusage. Antoine Guainer les avait prescrites le premier au chapitre xv de son traité de la P<ission ccUcttl^use. Il veut, ce sont là ses expressions textuelles, « qu'on se serve d'une fine bougie de dre pu d'une petite verge d'argent ou d'étain. »
A combien d'autres instruments de chirurgie pourrait-on trouver une origine aussi ancienne, bien qu'on puisse dire pourtant qu'ils sont \Taiment modernes; car la vie d'une invention ne date que du jour de son emploi popularisé, de son usage devenu un bienfait pour tous. Ainsi, on a trouvé le forceps à Pompéia; le spéculum est décrit et figuré dans Ambroise Paré ^ et Ton peut voir le scarificateur dans la gravure d'un livre très-curieux, paru à Paris en 1583, r Officine, Jardin de chirurgie^ par Esaïe le Lièvre.
* Edit. Malgaigne , t. II, p. 788, V. aussi Almeloven Inventa nov(i-antiqua, in-13.
La transfusion du sang, qu'un essai heureux a failli remettre à la mode dans ces derniers temps, était un des lieux communs deTempirisme au xvn* siècle ^ On avait poussé ses
* Journal des savants, année 1667 et 15 juillet 1075. J.-B. Denis, médecin ordinaire du roi, otait un des apôtres de ce système rénovateur, dont il chanta les miracles en deux longues lettres imprimées. Un des contradicteurs était le ïnédecin Perrault: « Ne seraitil pas étrange, messieurs de l'Académie de médecine, dit-il un jour, que vous reconnussiez qu'on peut changer de sang comme de chemise? » L'Académie fut de sonaviset s& déclara contreles transfuseurs. Qui pis est, le baron Bond, fils du premier ministre de Suède, étantmort transfusé, elle fit intervenir le Parlement, qui rendit un arrêt prohibant cette dangereuse pratique. Et pourtant, on la voudrait faire revivre ; seraii-
conséquences de rénovation vitale jusqu'à vouloir opérer aussi, par le même système, la transplantation des dents. Mais ce n'étaient qu'opérations barbares qui avaient pour résultats certains la souffrance et Taffaiblissement du pauvre diable qui prêtait sa veine ou sa mâchoire, bien plutôt que le retour à la santé et à la beauté du riche malade ou de l'opulente coquette dont il avait reçu l'argent. La rhinoplastie, ou l'art de réparer les nez en désarroi, était aussi déjà pratiqué, etmême, dit-on , fort habilement. Celse enavait parlé le premier * ; mais nul ne devait le pousser plus
ce pour qu'eUe tue encore? — Le médecin Denis réussit mieux dans sa Relation curieuse d^une fontaine décov/oerie en Pologne , laquelle enir autre propriétés a celles. . . de s'enflammer comme fait l'esprit de vin, etc. Paris, 1687, in-4», il y pressentit presque (p. 84^343) le phénomène du gaz d'éclairage.
* DeReMedica, liv. vii, cap. 9. Il a même été prouvé dernièrement que sa méthode d'opération était la bonne et qu'il fallait j revenir. F. VAthemeum, 25 mars 1854, p. 266. — Pour quelques autres découvertes chirurgicales des anciens , dont les modernes font encore leur profit, on peut consulter avec intérêt ce que Dutens, dans son livre Recherches sur les dédbuvertes attribuées auoo modefmes, !«' édit. t. XI, p. 59, etc., a cité d'un mémoire de M. Bernard, chirurgien du roi d'Angleterre.
loin que Branca, dès 1 422, et, un siècle et demi après, Tagliacozzi *, médecin toscan dont Voltaire s'est raillé en des vers célèbres, traduits du chant I» de YHvdibras. Voici les premiers :
Jadis Taliacotlns, Grand Escolape d*EtniTie, Réparait tous les nez perdus Far une admirable industrie, etc.
Ainsi la chirurgie avait déjà ses artifices.
La médecine avait aussi les siens. Elle connaissait à fond Tart de frelater la nature et de singer ses plus utiles produits. Croirait-on que ces eaux minérales artificielles et plus ou moins gazeuses, dont on se plaît à renvoyer toutrhonneur à nos chimistes, grands manipulateurs de sulfates et de carbonates, étaient déjà des panacées en bouteille exploitées par les mieux avisés des apothicaires de Paris au xvii« siècle? Un nommé Barbereau excellait à cette vente. Je ne sais si ses malades avaient trouvé la santé au fond de ses fioles, mais il y avait, lui, trouvé la fortune. Quand La Bruyère
1 F. encore l'excellente Introduction aux œuvres d'Ambroise Paré, par M. Malgaigne , p. c-cii.
cileaucliapitre (les charlatans enrichis ■ B..b. qui vendait en bouteille Teau de rivière ' ; » c'est de Barbereau qu'il veut parler. La clef imprimée des Caractères ne nous le laisse pas ignorer. Il v est dit méchamment : « Barbereau, qui a amassé du bien en vendant de Teau de la rivière de Seine pour des eaux minérales. » En 1692, il avait des concurrents redoutables, entre autres un sieur Tillesac, dont il est ainsi parlé dans le Livre commode des adresses , ouvrage de Tapothicaire Blegny, autre industriel du même genre ' : « Le sieur TiUesac, rue de la Bùcherie, joignant les écoles de médecine, vend toutes sortes d'eaux minérales artificielles. » — «Et Ton croit cela une invention moderne ! » s'écrie M. Walckenaër après avoir fait la même citation. Nous nous contenterons de son exclamation; mais, hélas ! elle serait de mise après tant de choses soi-disant modernes!
Dites-moi, par exemple, si les remèdes chi-
* Chap. XXIf Des Jugements, édit.Walckenaër, t. II. p. 733.
• Page 59. Blegny a pris pour ce livre', qui n'est qu'une perpétuelle réclame en son honneur, le
«udonyme d'Abraham du Pradel. F. notre Paris 4dition, p. 22 et 363.
iniques qu'où a voulu quand niénio reinellre en vogue en ces temps-ci sont autres que ceux qui sont prônés dans les Opéra medico-chymica de Paracelse, ce grand perturbateur de la médecine naturelle dont on a tant médit, mais qu'on a tant pillé. Que de choses un habile auraif à dire là-dessus ! Pour mon compte, je m'en tiendrai à ce qu'écrivait Gui-Patin, le 2 mars 1655, à propos des œuvres du chimiste médecin qu'on parlait de réimprimer. Ou va voir que cette lettre de Gui-Patin est un fouet à deux lanières qui, pour bien flageller dans le passé les erreurs du vieil empirique, n'en fustige pas moins violemment à notre époque les erreurs de plus d'im de nos charlatans à diplômes :
« Avez-vous ouï dire que le Paracelse s'imprime à Genève en quatre volumes in-folio?
Quelle honte qu'un si méchant livre trouve des presses et des ouvriers, qui ne se peuvent trouver pour quelque chose de fort bon ! J'aimerois mieux qu'on eût imprimé TAlcoran , qui n'est pas si dangereux, et qui au moins ne tromperoit pas tant de monde. La chimie est la fausse monnoie de notre métier. Je voudrois que, pour le bien pubhc, elle fût aussi bien défendue que les faux quarts d'écus pour
lesquels on a autrefois pendu tant de faux monnoyeurs. »
Je ne qpiitterai point Paracelse sans vous dire qu'entre autres choses, il a aussi entrevu Yhomœopathie, Voici en quels termes il reconunande que Ton combatte les semblables par les semblables, et non plus les contraires par les contraires *.
« Car il ne faut pas entendre, dit-il, de cette façon rhomme, qu'il faille en iceluy chasser le contraire par le contraire, comme le feu par Teau : qui auroit-il donc qui chasseroit l'eau, qui Tair, qui la terre, qui Thyver, qui Tété? Le sel donc veut avoir son sel, le mercure son mercure, le soulphre son soulphre :
la nature montre cela et choses semblables, que les semblans se demandent et appetent. * »
< Traité des apertions de la peau, chap.vu. —Ce passage est cité par M. Malgaigne, OEui^res d'Ambroise Paré, Introductf p. ccxviii, comme preuve du peu de nouveauté du système homœopathique.
* Polybe , gendre d'Hippocrate , k qui , selon H. Littré, il faut rendre le traité de la natwe de Vhommej essayait aussi de guérir par les semblables, M. B. de Xivrey pense que Hahnemann a fort bien pu s'inspirer de lui. {JoumaldesDébatSf S9 janv.1839.) — De nos jours, les Dr> Pidoux et Thirial ont tenté avec raison un effort intelligent en faveur de la mé-
Desca)*tes, lui aussi, s'engoua de cette médication des semblables par les semblables, et il parait que Tessai lui en coûta la vie.
« Descartes, dit un de ses biographes, s'était mis si fort en tête que les semblables se guérissaient par les semblables, qu'étant malade de la fièvre dont il est mort , il se fit apporter de Teau-de-vie qu'H but dans le dessein de guérir le semblable par le semblable, ce qui lui causa des hoquets furieux et ensuite la mort K »
decine hippocratique, je ne dirai pas pour la réhabiliter, elle n'en avait pas besoin, mais pour lui ramener les partisans, qu'elle aurait dû toujours avoir. Y. Revue de Bibliographie, avril 1841, p. 317.
^ F. une lettre de M. Goris, dans le Journal de» ewoœnts du 10 décembre 1703. — Un autre des principes de la médecine homœopathique, l'emploi des poisons violents, qui deviennent des remèdes souverains lorsqu'ils sont pris à doses infinitésimales, se trouve consacré depuis des siècles. C'est' ainsi, par exemple , que depuis Avicenne , on faisait usage de l'arsenic m omns5us qum sunt necessaria de incarnaiione etresoluHone sanguinis etprohihitione nocumenH, Un siècle après le médecin arabe, le hongrois Wirth, dont la collection de Lagius cite un traité,' avait ressuscité pour un plus grand nombre de cas, la médication par l'arsenic. Mjrepsus avait aussi admis ce poison , dans son antidote persan, contre les fièvres p)e ArUidot,, cap. ccxcziii) ; vingt autres, tels que Slevogt, Molitor et Jacques de Brunn, l'avaient aussi
Hahûemann fut plus heureux en pareille affaire; lui aussi, voulant se guérir de la fièvre, il recourut aux semblables ; mais au lieu d'eau-de-vie, c'est du quinquina qu'il prit, et, ayant étudié les singuliers effets de cette substance qui activait la violence de sa fièvre pour la mieux guérir, il trouva le secret de rhomœopathie.
recommandé, comme très-efficace, contre les fièvres intermittentes, ce qui n'empêcha pas qu'à la fin du dernier siècle, l'Anglais Th. Fowler crut bonnement avoir reconnu le premier cette propriété. On a bien, pensé, il est vrai, qu'on ne l'avait retrouvée qu'en ces temps-ci! Ce que dit Fowler, dans soii traité Médical reportsofthe êffects of arsenic, etc., hondont 1786, est d'ailleurs très-curieux : « Si, écrit-il, on avait annoncé, il y a un ou deux siècles, qu'au moyen d^une division très-menue de ses parties, le plus violent poison alors connu deviendrait un remède éprouvé , on aurait eu de la peine à le croire. Tel est cependant le cas à l'égard de l'arsenic. » Il se trompe quant à la nouveauté de la découverte, mais il dit vrai pour le reste, et définit clairement un des principes homœopathiques. Le chevalier Digby l'avait entrevu ausisi. Sa fameuse poudre de sympathie, tant vantée du temps de Corneille ( F. le Menteur, acte IV, scène m) et de M™« de Sévigné, n'était pas autre chose qu'un poison pris à petite dose. C'était du sulfate de fer pulvérisé avec de la gomme arabique pour véhicule. V» Tallemant , 1" édit. , t. III , p. 209 , et notre édition du Roman BouA'geois de Furetière p. 174.
Il ne faudrait pas dire que la médecine antique devina tout, prescrivit tout ; mais certes elle entrevit bien des choses. Parfois elle chercha, il y a vingt siècles, ce quin'estpas encore trouvé aujourd'hui, par exemple, un remède contre la rage*; et personne ne peut dire
ï ColumeUe, lib.II, cap. ii, etlib.VII, cap. xiii. — On parle aujourd'hui d'un remède indien , qu'on dit très-efficace {Athenœum du 2 sept. 1854. p. 830-831) et surtout d'un autre, depuis longtemps employé en Russie, pendant que M. Guérin-Meneville le découvrait en France, et dont la base serait une mouche très-commune autour des rosiers, la cétoine dorée. {Patrief 19 sept. 1857.) — Ce ne serait pas la première fois qu'on demanderait avec succès des remèdes au règne animal. Toute l'Amérique espagnole ne fut dé-
qu'elle n'ait pas touché d'aussi près que nous le mot de cet introuvable secret.
V hydrothérapie, ressuscitée par Tempirique bon sens du Silésien Priessnitz *, était une pratique vulgaire de la thérapeutique des Romains. Horace * en a parlé tout humide etgrelottant encore du froid gagné sous la douche salutaire. Par malheur , Antonius Musa , sorte de Sangrado à rebours, poussa trop loin cette médication à Teau froide. Appelé pour soigner le jeime Marcellus, il le fit mourir littéralement gelé. Le succès du système fut
livrée de la lèpre, dite lèpre de Carthagènef que grâce à un lézard trës-commuD , que Ton découpe en morceaux et que l'on mange cru. Les sueurs abondantes et la salivation suivent : on est guéri. M. de Ségur vit les effets merveilleux de ce spécifique, qu'une vieille négresse avait fait connaître; il en parla aux médecins français , mais on n'en tint compte. {Mémoires ou SouvenirSy 5« édit, t.I, p. 314-315.) Galien, . selon Montaigne (liv. II, ch. xxxvii), parle d'un ladre qui s'était guéri avec du vin dans lequel s'était coulée une vipère. A la fin de 1854^ le Correspondant de Hambourg disait qu'à Mexico, l'inoculation du virus d'une certaine espèce de serpent préserve de la fièvre jaune. Tous ces faits sont analogues.
* F. sur lui. Traité pratique et raisonné de Vhydro- *héropie, par le D' Fleury, 2e édit. 1856, in-S®, p. 69. Qorat., lib. I, epist. xt, t. 4-5.
tué du même coup*. Il a mis vingt siècles à se réchauffer et à renaître.
Les Romains savaient aussi comment Tasphyxie par le charbon peut être combattue à l'aide d'une abondante aspersion d'eau froide. Un vers de Lucrèce, longtemps mal compris ', prouverait qu'en cela leur bon sens avait efficacement devancé la tardive découverte d'Hermann de Nancy» Ils n'ignoraient pas non plus que le venin des champignons trouve son antidote dans le vinaigre '. La manière de combattre le mal de mer avecime ceinture fortement serrée était connue de tout le monde dans l'antiquité. Au temps des croisades, c'était devenu un secret que les moines, guides intéressés des pèlerins en terre sainte, exploitaient à leur profit *. Quoiqu'il fût bien simple, il fallait payer pour le savoir. Le temps vint où les voyages en Palestine furent moins fréquents ; les moines perdirent leurs prati-
^F. une dissertation du docteur Caffe, Journal des connaissances me'dicales pratiques, sept. 1840.
* F., à ce sujet, une lettre de Cadet de Vaux , Mercure de France, nov. 1809, p. 116-117.
* Pline le dit positivement : « Debellat eos aceti natura , contraria iis. » Lib. XII, cap. xlvit.
* V. h Tw^ps, 19oct, 1833, et le Progressif, oci. 1834.
ques, et leur secret s'oublia. S'ils n'avaient pas fait un monopole de cette invention, elle serait toujours restée connue, et Ton n'aui'ait pas eu besoin de la retrouver pour la breveter de notre temps M
Paracelse, dont trop souvent la science sans maturité ne trouva que pour laisser perdre, vulgarisa le premier l'usage du laudanum', confiné jusqu'alors dans les prescriptions de la médecine kaîmouke ^. Les médecins du xvn« siècle connurent l'efficacité des ferrugi-
* Jobard, les Nouvelles Inventions, etc., t. I, p. 186.
' Lettres de J. de Bongars, 695, in-12, t. II, p. 6â7.— Il avait toujours, dans le poEumeàu de son épée, deux ou trois doses de laudanum dont, disait-il, il faisait des merveilles; < il s'en servait comme d'une médecine universelle. » (G. Naudé, Apologie des hommes qui se sont occupés de magie, p. 285.)
8 Les Polonais s'en servent depuis des siècles pour faire disparaître les taies des yeux. L'illustre M. Lallemand leur emprunta ce procédé, qui est devenu miraculeux dans ses mains. Y^Éphémérides me'dicalet de Montpellier , janvier 18*26. - Il en est de même de l'aconit, dont les Japonais se sont toujours servi, contre les maladies cutanées, et dont l'usage dans le m^me cas s'est fait très-longtemps attendre chez nous. (Rev. Britan.^ sept. 1838, p. 15.) Paré n'y avait vu qu'un poison. V. ses Œuvres. Édit. Malgaigne, t. m, p. 338.
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neux. Cette pauvre Aïssé, par exemple, ileur languissante du Caucase, tuée par nos brouillards, avait été mise au régime de la limaille de fer*.
Mais je m'aperçois qu'au lieu d'être court, je deviens prolixe. J'aurais eu à vous dire encore mille choses sur les vapeurs, qui ne sont pas des fantaisies maladives aussi nouvelles qu'on le pense * ; sur lafolie, que, cinq à sixisiècles avant les prescriptions du docteur Leuret , on cherchait à guérir par la musi-
» F. ses lettres, édit. Dentu^ p. 109.— Les anciens se servaient aussi des ferrugineux, dans le môme cas. (Pline, lib. XXIV, cap. xv.) Une de leurs potions contre la djssenterie est encore employée: c'est de l'eau dans laquelle on a trempé un morceau de fer incandescent (Csel. Aurelian., I, C/iron. c. iv}.« Bien que nous ayons de la plupart des maladies, dit à ce sujet M. Ferd.Hœffer, des théories fort différentes de celles qu'on avait autrefois, il n'en est pas moins vrai que nous les traitons aujourd'hui comme les médecins d'il y a plus de quinze siècles. > ( Hist. de la Chimie, t. 1, p. 128.)
* C'était déjà la maladie à la mode vers la fin du règne de Louis XIV. F., entre autres preuves, une lettre de M"*' de Noailles à M"« de Maintenon , Mélanges de littérature de la Société des bibliophiles, 1850, in-8, p. 35. Ce fut bien pis pendant la Régence, comme le prouve Lémontey.
que ^ ; enfin, puisqu'après la maladie , quoi que fassent les médecins, il faut en venir là, j'aurais eu à m'expliquer sur les procédés d'embaumement des Egyptiens et sur ceux du Hollandais Ruysch, qui me semblent fort avoir été imités par Ganal * ; toute réflexion faite, j'aime mieux en finir. Pour cela, je tiens une anecdote :
Veau de goudron, vous le savez, fut très en faveur dans ces dernières années; c'était conune la muscade, dans la cuisine, du temps de Boileau : « Youliez-vous du goudron. Ton en avait mis partout. » Faut-il en dire ce que
^ Les astrologues n'y voulaient pas d'autre moyen de curation. V. le comte de Flisco, Liber de Fato, et Paulmy, Mélanges tirés d'une grande Bibliothèque, t. V, p. 107. Sans aller si loin, constatons que les médecins de Monsieur de Pourceaugnac , act. 1, se. n, font aussi la même recommandation.
* Il semble avoir été prouvé par les observations du docteur anglais M. Granville, que, comme G-annal, les embaumeurs égyptiens procédaient par injections. {Nouv. Biblioth. médicale, déc. 1825.) — Quanta Ruysch, on n'a qu'à lire son éloge, par Fontenelle, pour se convaincre qu'au point de vue des procédés employés , aussi bien qu'à celui des résultats obtenus, Ganal fut son imitateur. — Swammerdam fit comme Ruysch, et dans le même temps. « Il força la mort de durer » dit M. Michelet {V Insecte, p. 98}.
Bouvard disait au siècle dernier de Yècorce d'orme, dont on avait fait une sorte de panacée : « Prenez-en vite, tandis qu'elle guérit *?» Non, du moins, jusqu'à nouvel ordre; car il paraît qu'elle guérit toujours. Ce qui me donne confiance, c'est qu'après tout ce n'est pas un remède nouveau. Il y a plus de cent ans que Veau de goxidron a fait ses preuves.
Vers 1744, Berkeley, déjà vieux, s'étant un jour senti pris de coliques nerveuses, s'administra pour remède une bonne potion du bienheureux, mais assez dégoûtant liquide ; il fit merveille. Berkeley fut reconnaissant, sa gratitude de convalescent n'alla pas moins qu'à lui faire écrire tout un livre en l'honneur du topique si efficace. Voici le titre de ce traité, dont Boullier donna l'année suivante une traduction française : Siris ou Série de réflexions philosophiques et recherches sur les vertus de Veau de goudron. Berkeley faisait autorité dans la science; il lui suffisait de recommander im remède pour qu'on le déclarât une panacée infaillible : la fortune de Veau de goudron fut faite. Les membres de la So-
^ Sou/^emrs et Portraits , par le duc de Léyis, 1815, in-8> p. 340.
ciété royale de Londres furent des premiers à eu préconiser la vertu. Hill, dont vers le même temps ils avaient repoussé la candidature et qui avait juré de s'en venger, vit dans cette vogue, qu'ils patronaient de si bonne foi, une belle occasion de se moquer d'eux. Il leur adressa, sous le nom d'un médecin de province, inventé tout exprès, une lettre bien faite pour ajouter à l'engouement soulevé par le remède merveilleux : Un matelot, disaitil, tombé du grand mât de son navire, s'était cassé la jambe en mille morceaux. Qu avaiton fait? on avait rapproché les parties fracturées, on les avait fortement entourées d'une corde ; sur le tout on avait versé de l'eau de goudron chaude et très-épaisse; et aussitôt il n'y avait plus paru. Le matelot s'était relevé et avait repris son ouvrage... j'allais presque dire, conune Martine du Médecin malgré lui, qu'il s'en était allé jouer à la fossette.^ « C'est incroyable ! » dirent les savants. « C'est impossible, » hasardèrent quelques-uns. « Et pourquoi? répliquèrent les autres; l'eau de goudron a tant de vertu ! » Huit jours après, on discutait encore; mais, de guerre lasse, tout le monde allait croire, quand arriva une '«ficonde lettre du provincial. Il s'excusait bien
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fort d'avoir omis un détail dans sa ijreniiùre communication; un tout petit détail : la jambe du matelot était une jambe de bois! On ne l'avait pas guérie, mais raccommodée.
Je ne dirai pas que la médecine moderne me fait regretter l'antique et que je mets sur même ligne la pratique routinière de M. Purgon et la science si hautement philosophique de Bichat *; ce serait pousser mon système jusqu'à la barbarie. Mais ce que je regretterai bel et bien , par exemple , c'est l'ancienne législaticm sur les médecins. Quand me rendra-t-on cet excellent bdlli de Dijon qui, en 1386, fit mettre en prison et condamna, de plus, à une amende de cinquante francs d'or,
1 Les idées de celui-ci sont pourtant, ce qu'on ne croirait guère , contemporaines des médecins de Molière. On n'a pour s'en convaincre qu'à lire le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même^ par Bossuet. Dans le chap. m, sur le système nerveux sensitif, il reconnaît qu'il y a « dans toutes les opérations animales quelque chose de l'âme, et quelque chose du corps. »C'est à peu près ce qu'a dit Bichat. Bossuet pense aussi, comme l'illustre médecin, que le cerveau est le centre des sensation ; comme lui, il admet la volonté de l'âme animale, et ce qu'il appelle son repos d'action ressemble à Vintermittcnce d'action dans la vie organique établie par Bichat.
un médecin qui n^avait pas guéri ses malades ' ?
^ Ducatiana, t. I, p. 80. ^ Les Wisigoths faisaient de même. On trouve dans leurs lois des stipulations d'amende contre les médecins qui ne guérissaient pas. (Lindenbrog, Lois des WitigothSt liv. XI, tit. 1, art. 1-5.)
L'hygiène, nouvelle chose, mais vieux mot, car il se trouve dans les lettres de Gui-Patin *; le confortable, autre chose nouvelle étiquetée d'un nom plus ancien, et surtout plus français qu'on ne pense ', voilà, pour la médecine, deux aides puissants, ou, si vous aimez mieux, deux émules redoutables , deux ennemis intimes, puisqu'ils la préviennent souvent et la rendent inutile. Après avoir parlé d'elle, on peut donc' parler d'eux, ainsi que de leurs moyens d'action, bienfaisants et sauveurs. Le
1 V. sa lettre à Spon, du 9 février 1666.
* F., à ce mot, Dictionnaire étymologique de Noël éi Carpentier, et Décade philosophiquej t. II, p. 43.
cliaull'age est un des plus efficaces et des plus vulgaires, bien que, pour nombre de pauvres gens, il soit un luxe encore : c'est de lui et des matières naturelles ou artificielles qu'on y emploie que nous dirons quelques mots.
Il y a bien des siècles déjà que, dans plus d'une contrée, on connaît et on exploite le charbon de terre. Au xni« siècle, on se servait déjà de la houille dans le pays de Liège, où les mines en sontleplus abondantes; et, d'aprèsle vieux mot saxon hulia, on lui avait déjà donné le nom qu'elle porte. M. de Villenfagne, dans ses Recherches sur la principauté de Liège, fait même remonter jusqu'à l'an 1049 la découverte des premières couches houillères qui sont en cette contrée. Suivant lui, ce serait un certain Hullos, maréchal ferrant au village de Plenevaux, qui se serait le premier servi du combustible qu'elles recèlent. A qui devaitril de le connaître? Là est le difficile de la question ; les uns veulent qu'il ait été renseigné par im ange, les autres disent par un Anglais, Un passage maculé du 'manuscrit latin, qui sert de guide, est cause de toute la confusion. On y peut lire à volonté : ab angelo et ab Anglo, C'est embarrassant; aussi M. de ^^'lenfagne passe-t-il outre au plus vite. Quant
à Tétymologie saxonne dont nous parlions tout à rheure, il ne l'admet pas; il lui semble plus coEMnode de trouver le nom de la houille dans celui un peu modifié du forgeron IIuUos, qui l'aurait découverte. Je n'ai pas besoin de vous dire que ces étymologies-là sont de celles dont je me défie le plus.
A deux siècles de là environ, le voyageur Marco Polo retrouvait dans la province de Gâtai, aux Etats du Grand Khan, Tusage du charbon de terre pour le chauffage; et, ne connaissant pas, car il était Vénitien, l'emploi qu'on en faisait de même dans le pays de Liège, il s'émerveillait de cette manière de pierres qui, dit-il, brûlent comme bûches *. « Il est à voir, écrit-il, que, par toute la province de Gâtai, il y a une manière de pierres noires qui se cavent des montagnes, comme veines, et brûlent comme bûches ; elles maintiennent le feu mieux que ne fait le bois; et je vous dis que si vous les mettez au feu le soir et les faites bien prendre, toute la nuit elles tiennent feu, si bien que l'on en trouve le matin. Bien est-il vrai qu'ils ont bois assez ; mais ils brûlent de
* Un peu plus loin, en Chine, il en eût trouvé de même. L'usage de la houille y est immémorial.
ces pierres assez, parce qu'elles brûlent moins et sont épargnement de bois *. »
La lYance et Paris surtout furent arriérés pour Tindustrie houillère, comme pour une foule d'autres ; mais il n'est pas vrai qu'on ne s'en occupât pour ainsi dire point avant 1770, et que le premier bateau de charbon de terre qui aborda cette année-là au quai de l'École y Ût une véritable émeute de curiosité, et s'y vît entouré de badauds questionneurs, comme s'il eût apporté une substance tout à fait inconnue. H y avait plus de cent ans que les Parisiens connaissaient la houille. Je sais même un grand projet formé, de 1 666 à 1 669, et qui avait pour but l'arrivage plus prompt et plus économique des charbons de terre de l'Auvergne jusqu'à Paris, à l'aide des canaux et des rivières, qu'il ne fallait que rendre plus navigables*. Je pourrais vous citer aussi un privilège accordé vers le même temps à M. de Noailles pour l'exploitation des houillères du duché de Bournonville, et un autre à M. d'Aumont pour celles du Bour-
* F. son voyage dans les Mémoires de la Société de géographie, t. I , p. 95, t. II, p. 212.
* Correspondance administrative sous Louis XIV (Collect. des Documents inédits), t. III, p. 785, 740.
bonnais^. La recherche du chaibon de terre préoccupait déjà vivement, comme vous voyez. Ce fut mieux encore au siècle suivant, surtout vers la fin; les chercheurs de sources et de mines étaient déjà en campagne. Il en est un, par exemple, qui, en 1785, disait avoir découvert une houillère à Luzarches, tout près de Paris *. Si on la retrouve, j'en demande ma part ; elle en vaudrait la peine, car il parait qu'elle n'aurait pas moins de dix lieues d'étendue '.
L'art de faire de la tourbe est vieux comme
^ Correspondance administrative , Introduction , par Depping, p. lv.
« Mémorial de VEurope (1785), p. 149. — Deux ans après, une compagnie d'actionnaires était formée, mais cela ne prouve en rien qu'il y eût du charbon. V. le Journal de Bruxelles (annexe du Mercure) , mai 1787, p. 89.
8 Ce qui précède au sujet des houillères m'amène tout naturellement à parler de la lampe de Davy. Elle devrait être inventée, non pas depuis cinquante ans, mais depuis un siècle et demi. Après ce qu'avait dit Kunckel, dans son Vollstaendiges Laboratoriumf 4" édit. p. 33 : « Lorsqu'on interpose entre la flamme et le métal qu'elle fait fondre un crêpe métallique, l'action de la flamme est suspendue; » après cette observation, dis-je, que restait-il à trouver? Rien que l'application, et cela suffît pour la gloire de Davjr
Je monde *. Quand Monconnys disait qu'on en devait la découverte à Érasme*, il se trompait de quatre siècles au moins. Il y a longtemps que Ton sait aussi comment, en mélangeant ensemble certaines substances, on les rend plus combustibles.
Au commencement du xvii« siècle, on fit à Paris Tessai de procédés de chauffage dont il semble qu'un mélange de tpurbe , de sciure de bois, de houille desséchée et réduite en poussière, ait été la base. On en faisait des espèces de boules combustibles , dont un M. Sureau retrouva le secret en 1757 *, et dont Gui-Patin, qui en attribue la première invention à un Italien de son temps, parle ainsi dans sa lettre du 22 novembre 1666 :
* La vérité est qu'on la trouve employée dès le xi« siècle. (Bulletin Férussac, Sciences historiques, t. XV, p. 250.)
^Journal des voyages de Monconnys^ Lyon, 1666, in-4o, t. II, p. 129.
• Mémoires de l'Académie des sciences, année 1757, p. 150. V. aussi, sur une substance semblable composée un demi-siècle plus tard, Décade philosophique, 5e année, t. II, 2« part., p. 9. — En 1780, un nommé Ling, protégé de M. Necker, prétendait avoir trouvé le moyen d'épurer le charbon et de le rendre ainsi bon pour^^le chauffage, sans crainte d'asphyxie. (Afemoires secrets, t. XV, p. 43, 45-46.)
« Il y a ici, écrit-il, un Italien qui dit avoir été mandé exprès pour un certain secret, qui est d'une terre composée qui êchaulfi» incontinent une chambre , sans odeur et sans fumée. Plusieurs ont été nommés pour en voir l'épreuve , dont il y a deux médecins, savoir M. Mathieu et moi. MM. Blondel, Guénaut, Brayer et Morisset s'y sont aussi trouvés.
Nous avons signé que ces boules de terre faisoieut un feu beau et clair, sans fumée et sans aucune mauvaise odeur. Il nous dit qu'il en donnera un cent pour dLx sous. Chaque boule est plus grosse qu'une balle de tripot. On a ordonné qu'on en chaufferoit le four et que Ton nous donnera à chacun un des petits pains qui s'y cuira pour en tdter. Il y avoit là plus de trois cents personnes. » Le procédé était bon, il était approuvé, et pourtant tout nous porte à croire qu'il ne réussit pas , non plus que celui de M. Sureau, qui eut cependant aussi rapprobatfonde TAcadénue des sciences.
Dans l'antiquité et au moyen âge, on avait connu les calorifères de toutes sortes, heureusement remis en usage de notre temps. Chez les anciens, ils s'appelaient hypocausta, et, comme les nôtres, ils faisaient circuler une chaleur partout égale à l'aide de tuyaux fixés
dans les murs. « Per implessos parietibiis tubos, dit Sénèque*, per quos circumftmderetur caloVy qui ima simul et summa foveret œqualiter, » Pline le Jeune avait un hypocaustum de ce genre pour chaufler en hiver sa maison de Tuscum. Sidoine-Apollinaire nous décrit, de la façon la plus poétique et pourtant la plus claire, celui qui, à laide de tuyaux habilement disposés, distribuait une même chaleur à tous les appartements du magnifique castellum de Paulinus Léontius **, enfin je sais de pauvres moines qui, dans un pays des plus barbares, et à ime époque qui ne Tétait guère moins, s'étaient aussi avisés de construire de vrais calorifères à vapeur. Ils faisaient pour le chauffage, avec Teau des sources bouiïlantes du Groenland, ce que les Chinois font pour Téclairage avec leur gaz naturel. Us emprisonnaient en des conduits la brûlante
* Epist., 90.
• Cité par Ampère, Histoire littéraire avant le Xii« siècle, t. II, p. 261.
Sinuata camino
Ardentis périt unda globi fracto que flagello Spargit lentatum per culmina tota yaporem.
Voilà bien, si je ne me trompe, tout le système du ehauiTage h, la vapeur.
èvaporation et en faisaient circuler la douce chaleur à travers les cellules de leurs cloîtres*.
L'excellence du système antique, que nous avons mis tant de siècles à retrouver et à rétablir dans toute sa perfection, n'échappa point à Montaigne quand il lut le passage de Sénèque invoqué par nous tout à l'heure. Il en prit occasion de faire contre les cheminées de son temps et contre les poêles « à chaleur croupie et à mauvaise senteur » qu'il avait vus en Allemagne ,• une plaisante diatribe qu'il termina par cet éloge des calorifères romains :
« Que n'imitons-nous, dit-il*, l'architecture romaine? Car on dit qu'anciennement le feu ne se faisoit en leurs maisons que par le dehors et au pied d'icelles ; d'où s'inspii-oit la chaleur à tout le logis par des tuyaux pratiquez dans l'espez du mur, lesquels alloient embrassant les Ueux qui debvoient estre échauffez : ce que j'ai vu clairement signifié je ne sçais où en Sénèque. »
Si Montaigne pourtant eut bien connu tous
1 Malte-Brun, Mélanges, t. II, p. 324.
s Essais, liv.III, ch.xiii. Édit. Lefèvre, t. II, p. 586.
les systèmes de chauffage employés encore de son temps, surtout dans les maisons des maîtres baigneurs estuvistes , peut-être eût-il été moins loin dans ses reproches et dans son éloge. Chez les baigneurs de Paris, et même chez ceux de la pro\'ince qui connaissaient bien le coniorlable de leur métier, les hypocausta antiques étaient encore en usage. Grosley, dans ses 3Iémoires historiques sur Troyes, au chapitre des Bains, parle d'ime étuve de femmes dans laquelle était ainsi établi un système de tuyaux distribuant partout la chalem\ en serpentant à travers les murs, et sous le plancher.
Ce n'est pas tout : on connaissait aussi ces poêles roulants redevenus à la mode de nos jours. On les employait à chauffer les grandes salles, d*un bout à lautre desquelles on les promenait lentement. Dans les buanderies, ils servaient à sécher le linge. C'est à Faide de semblables chariots qu'on chauffait aussi les éghses. Millin, au tome III de aes Antiquités nationales, nous a donné le dessin de l'un de ces chauffe-doux roulants*. C'est
* Le Magasin pittoresque, doc. 1849, p. 404, Ta reproduit. — Dans le Compte des dépenses de la reine Isaheau
celui qui était employé dans Téglise de la commanderie de Saint-Jean-en-rile, près de Corbeil. Il se compose d'une caisse en fer carrée, à parois ornementées, montée sur quatre roues. On remplissait ce chariot de braise et de cendres chaudes, et, roulé lentement, il portait la chaleur partout où il passait. Les dames, pour se tenir chaudement dans leurs retraits; les prêtres, pour combattre le froid dans les églises, avaient des sortes de chaufferettes à mains, qu'on appelait escavr faites ou pommes à chauffer mains, toujours remplies d'eau bien chaude*. C'est un luxe déhcat, qui se désapprit après le xvi« siècle *.
de Bavière, archives de l'Empire, K, 270, on trouve indiqué à deux reprises « un chariot de fer pour mener le long des galeries de Voste} Saint-Pol à Paris, pour icelles eschauffer, >
* V. le Glossaire de M. L. de Laborde, p. 210, 265.
* Au xviie siècle, c'est par le chauffage que péchait surtout le confortable des grandes maisons. On sait que M">« de Maintenon, à Saint-Cyr, se blotissait dans une sorte de niche, ou plutôt de tonneau de ravaudeuse occupant un des coins de sa chambre immense et glaciale. Saint-Simon s'était fait une espèce de cabinet au milieu du sien, à l'aide d'une caisse de voiture qu'il y avait fait monter. Souvent, quand la Seine était prise par les glaces, le bois manquait, et l'on grelottait à la ville et à la cour. Une année, pendant la
Au xvTi* pourtant , les brasero reprirent faveur. L'usage nous en était revenu d'Espagne, où, depuis des siècles, on Dadsait de ces brasiers des objets d'utilité et de luxe. « On nous fit voir, dit Coulanges dans ses mémoires, chez le marquis Grillio , qui venoit tout fraîchement d*être fait grand d*£spagne pom* de Fargent, un brasier de ce métal du poids de vingt-deux mille écus, mais que nous trouvâmes d'im très-mauvais goût. »
W^ de Sé\'igné ' , donnant la description de la noce de M^e de Louvois , parle aussi des magnifiques brasero à l'espagnole qui servirent à chauffer les appartements.
Régence, à une époque de pareille disette, U fat de bon ton de s'envoyer pour étrennes de petits cotreti bien coquets. On les brûlait tout de bon, après les avoir acceptés pour rire.
^ Édit. Monmerqué, lettre 680.
Les incendies qui se communiquent si promptement par tous les procédés d'éclairage ou de chauffage, quels qu ils soient, dont nous avons parlé, furent, de bonne heure, combattus à l'aide des moyens encore employés aujourd'hui.
Sablier dit dans ses Variétés amusantes ^ :
« Je trouve , sous Constantin Copronyme, des pompes destinées pour les incendies. »
Guidé par cette vague indication, je me suis mis sur la trace du passage qui donnerait à l'utile invention une si ancienne origine 5 je fouillai toute la Byzantine, sous la date du
* Tome I, p. 55.
rrgmi du Coprouyiiie, mais j'avoue n'avoir rien trouvé qui pût donner raison à Sablier.
« jl s'est donc trompé, me direz- voiis, et Tinv(;ntion n'est pas aussi ancienne. » Point du tout; elle Test davantage. Il aurait dû remont<;r cinq siècles encore, c'est-à-dire jusqu'au temps d'Ulpien, ([ui parle de ces pompes dans le Digeste ^ ; du moins, les machines qu'il appelle siphones et qu'on employait, dit-il, dans les incendies, ne doivent pas certainement être autre chose.
Le moyen âge se passa tout entier sans qu'on en eût retrouvé 1 invention *. Je pensai même longtemps qu'il fallait attendre jusqu'au xvni« siècle pour la voir renaître. Un passage des Mélanges d'une grande bibliothèque, relatif à ces engins sauveurs, me détromjMi : « n n'y a pas cent cinquante ans, dit là M. de Paulmy , que les Hollandois ont commencé à les faire jouer pour l'extinction des incendies. » J'aurais voulu quelques explications
* Digest.j, lib. xxxiii, tit. 7, cap. 18.
< 11 paraîtrait pourtant, par une citation que fait
Beckmann, Histoire des inventions, trad. angl., t. IV,
p. 88, qu'en 1518, on se servait déjà à Augsbourg de
pompes contre l'incendie « instruments for fire, water-
^^ringet. »
de plus; mais recherche faite, il me paraît bien que ces pompes sont ou celles dont paille Schott dans sa Magie v/niverselle\ sous la date de 1655, ou celles fabriquées deux ans plus tard par Jean Hautch *.
Déjà, chez les anciens, on savait par quels moyens rendre le bois incombustible. C'est d'im enduit d'alun qu'on se servait pour cela '. On n'a pas trouvé mieux depuis ; seulement il a Êdlu attendre jusqu a ces derniers temps pour que Ton recommençât à s'en aviser *. Je ne compte point en effet les essais de
^3* part., liv. vi, p. 510. Ces pompes hollandaises furent importées en France, dès 1705, par Dupérier. (Dubois Saint-Gelais, Hist, journal, de Paris, t. I, p. 74-75.) A Bruxelles, en 1739, on se servait déjà de seaux de cuir dans les incendies. V. Lettres de J.-B. Rousseau, in-12, t. I, p. 247.
^Beckinemn, Histoire des inventions, trad. angl., t. IV, p. 88-89.
* Aulu-Gelle, lib. XV, cap. 1; Ammien-Marcellin, lib. XX, cap. 12; Vitruve, DeArchitectur., iib. ii, cap. 9.
♦ M. Hœffer, Hist. de la Chimie, 1. 1 , p. 202, constate la curiosité de ce fait. — Les expériences de M. Carteron promettent toutefois des résultats plus décisifs. On sait que s'il n'empêche pas les étoffes de brûler, il les rend du moins ininflammables. Ne les trempe-t-il pas pour cela dans une dissolution trènétendue de chlortire de sine dont le Médical Times et
maisons incombustibles tentés aux premières et a\ix dernières années de l'autre siècle *. Ce ne sont que des expériences d'exception Mtes plutôt pour la curiosité que dans un but utile.
Pour éteindre les feux de cheminée, on recourait au moyen aussi simple qu'efBcace, dontiil n'y a pas un an, quelqu'un se vantait fort d'avoir retrouvé le secret. C'était jadis celui de tout le monde, surtout des bonnes fenuues de la campagne. Au dernier siècle, il n'était pas ime ménagère de la Beauce qui ne vous eût dit qu'il suffisait pour cela de mettre trois ou quatre oignons crus dans l'âtre de la cheminée où le feu s'est déclaré*. Sous Louis XIV, im augustin nommé frère Nicolas, se vantait de pouvoir arrêter tout à coup le
d'après lui, la Presse du 17 sept. 1857| constatait à cet effet l'emploi très-efficace?
* Nouvelles Utt&raires de Dusauzet (1700), 1. 1, p. 180, et pour la maison incombustible sur laquelle on expérimenta place Louis XV, en décembre 1777, Mémoires secrets, t. X, p. 324-325. En 1786 eurent lieu ayec plein succès, devant le duc de Brunswick, les expériences du carton incombustible du docteur Arfird.
* V., pour plus de détails, les Affiches du pays chartrain, avril 1784.
plus terrible embrasement, et il paraît qu'il fit en effet merveille àun incendie qui eutUeu au Louvre, et à un autre, en 1666, qui menaçait fort de ne rien laisser de la maison d'un orfèvre *. Aumois de décembre 1722, ime épreuve du même genre fut tentée et réussit : « Il s'est fait, écrit Mathieu Marais dans son Journal*, une expérience devant les Invalides d'une composition qui éteint le feu et qui sera bonne contre les incendies. On a allumé un grand feu de bois; l'inventeur a jeté sa poudre dans une espèce de grenade ; elle a éteint la flamme et concentré le feu, en sorte que Ton a jugé par cette épreuve qu'il seroit aisé d'apporter du secours aux maisons où le feu prendra, puisqu'on évitera la flanune. » L'Académie des sciences consacra ce succès en donnant son approbation au procédé sauveur '. 11 n'en fut pas moins oublié.
1 Subligny, la Muse DawpUne, 1667, in-12, p, 72. s Uevuerétrospectwe^^Zi déc. 1836, p. 426.
^Hémoiresde V Académie des sciences, année 1722,
Le paratonnerre aussi, qui nous est un si utile protecteur, n'est, connue la plupart des choses qui précèdent, qu'une vieille invention prise aux anciens et rajeunie par nos savants.
Le soleil était pour les prêtres d'Egypte, pour les doctes de la Grèce et de Rome, ce qu'il est pour la science moderne : la source inépuisable de toutes les électricités. Les noms qu'on lui donnait dans les rites secrets en sont la preuve. « Ils appelaient le soleil Elector, dit Dutens, c'est-à-dire le principe tout-puissant qui anime toutes choses. Ils adoraient Jupiter sous le nom à'Elicius, c'està-dire, suivant ces peuples, le principe élec-
trique ou cause première qui attire feHcit) et vivifie tous les objets de la nature. » Pour notre époque qui ne divinise rien, qui matérialise tout, ce soleil Elector, ce Jupiter Elicius, sont tout prosaïquement notre électricité.
Toute force vitale en vient, mais quand elle prend le caractère de la foudre, elle apporte aussi la destruction et la mort. Les anciens le savaient comme nous; et, de même qu'ils avaient des prières et des sacrifices pour remercier de ses bienfaits Jupiter Elicius, ils avaient de puissants moyens pour conjurer les menaces de son tonnerre *.
Bien longtemps avant le cerf-volant bardé de fer du Français Romas et celui de TAméricain Franklin, les prêtres d'Etrurie savaient comment l'homme peut aller chercher la foudre au plus profond des nuages et la forcer de descendre sur la terre *. Numa était un des
* Nous renverrons, pour cette partie de notre tra- Tail, au livre des Sciences occultes, par Salverte, édit. Littré, p. 368 et suiv. Mieux valait le compléter que le répéter, c'est ce que nous avons fait. Plusieurs des choses qui vont suivre n'ont pas été connues de Salverte. «
• Une inscription étrusque retrouvée à Cortone semble être une nouvelle preuve de ce que l'on sup-
initiés de leur science merreiUeiiBe, et les prodiges qu'il en tira firent croire à son commerce avec les dieui. Tullus Hostilius voulnt renouveler ces miracles: mais, physicien inexpert, il fut frappé de mort, foute de Men savoir conunent peut être dirigée et maîtrisée cette foudre qu'il avait fait descendre. Ludus Piso, cité par Pline*, dit positivement que Tullus Hostilius fut foudroyé par suite de son inhabileté dans Tune de ses mystérienses opérations; et nous lisons dans TiteJive*:
t Le roi Tullus, avant trouvé dans les Commentaires de Numa Findication de certains sacrifices mystérieux faits par ce législateur à Jupiter Elicius, s'enferma en un lieu secret pour essayer cette pieuse expérience ; mais, n'ayant pas exactement observé les rites prescrits, soit au commencement, soit dans le cours de l'opération, lui et toute sa maison furent consumés par la foudre. » En d'autres
posait de la science des prêtres étrusques. M .Mûnter, de Copenhague, en a fait l'objet d'un curieux mémoire où il traite incidemment de la doctrine fulguraU des Étrusques, V. Bulletin Férussac (18M}» 8eUne09 historiques, t. I, p. 224-226.
^ Lib, II, cap. lui; lib. X^TIII^ cap* ii«
* Lib. I, cap. zxzi.
termeë, et pour paiier comme la sdeoce modeme, le cou^a^t électrique s'égara sur la tige de fer et sur la chaîne du paratonnerre maladroitement disposées, et TuUus fut tué *.
Chez les Celtes, ancêtres des Étrusques ^ ces pratiq[ues, employées pour conjurer la foudre, avaient toujours été connues. S'il fallait même en croire les vieux alchimistes, non-seulement ils savaient ainsi préserver leurs demeures et leurs champs; mais, en forçant les divines étincelles à se perdre au fond de leurs lacs et de leurs fontaines, ils faisaient autant de blocs d'or de ces éclairs éteints et de ces foudres noyées dans les eaux.
« Ces morceaux d'or retrouvés dans les lacs des Gaules, dit le vieux cabaliste Holfengen •, n'estoient autre chose c[ue la foudre concrète. En temps d'orage, les Eduens et les Tholosins se couchoient prés des fontaines, après avoir allumé une torche et planté à côté d'eux leur épée nue, la pointe en haut. Il advenoit que
i V,, à ce sujet, un article publié sous le patronage et après une révision de M. Arago, dans la VieMue 6ntonm^ue^ juillet 1839, p. 15.
* Cité dans un curieux article sur VHisioire du paratonnerre, publié par le Portique, !'• liv., janv. 1843, p. 5h
la foudre tomboit souYent sur la pointe de cette épée, mais sans faire de mal au guerrier, ei s'escouloit innocemment dans Teaa, où, après s être liquéfiée, elle finissoit par se solidifier dans le temps des grandes chaleurs. » Qu on dépouille cette fiction poétique de tout son merveilleux, qu'on y voie seulement ce qu*elle a exposé de vrai et de réel sur la propriété qu*ont les pointes de métal d'attirer la foudre, et Franklin sera devancé. Il n'y a qu'un pas de l'épée du Celte fichée en terre, la pointe en haut regardant le ciel, au paratonnerre; mais ce pas, il fallut vingt siècles pour le franchir, à la grande impatience de ceux qui, ayant lu les anciens et devinant un secret du plus haut prix dans le sens mystérieux des passages cités tout à l'heure, se disaient sérieusement, connue Rabelais le disait en riant : « Qu*est devenu Fart d'évoquer des cieulx la fouldre et le feu céleste, jadis inventé par le saige Prometheus*. »
* Liv. V, chap. xlvii. édit. in-12, 1732, t.V, p. 271. Rabelais, parlani ainsi, songeait à un passage de Servius, qui {In VirgiU Eclog. vi, v. 42) attribue, en effet, à Prométhée, Fart d'attirer la foudre, elicendorum fidminum.
On prétend que les Juifs n'ignoiuient pas les propriétés qui sont la base de nos procédés préservateurs du tonnerre. Eusèbe Salverte soutient même, dans son livre des Sciences occultes \ que si le temple de Jérusalem ne fut jamais, pendant sa longue durée, frappé par le feu du ciel, il le dut aux innombrables pointes de fer doré dont, suivant Flavius Josephe *, on avait eu soin de hérisser sa toiture.
Pendant tout le moyen âge, la tradition de ces connaissances, communes aux Juifs et aux Etrusques, puis perpétuées chez les Romains, se conserva dans un coin de Fltalie septentrionale. De temps immémorial, au faite du plus haut bastion du château de Duino, sur le bord de l'Adriatique, ime longue pique de fer était dressée. Elle servait, dans les jours orageux de Tété, à prédire l'approche de la tempête. Un soldat était toujours auprès quand on sentait dans Tair la menace de quelque orage. De temps en temps, il approchait du fer de cette pique la pointe du brandistoco, long javelot qu'il avait à la main. Quand de ces
* Édit. Littré, p. 389.
* Bell. Jud» adv, Ràman,, lib. V, cap. xiv.
deux fers rapprochés il voyait jaillir des étincelles ou qu'une petite gerbe de feu scintillait et tournoyiait à la pointe de la pique, il sonnait aussitôt la cloche qui était auprès, pour avertir de l'approche de Torage les pécheurs en mer, les moissonneurs dans les champs ; à ce signal connu, tout le monde rentrait*.
Gerbert, ce savant homme dont nous avons déjà parlé, et qui, dès le x« siècle, donna pour trône à la science la chaire de saint Pierre, sut appliquer, avec une intelligence digne de nos savants modernes, le phénomène si machinalement observé pendant des siècles par la sentinelle du bastion de Duino. On apprend, par ses lettres que, sur la fin de sa vie, il inventa le moyen de détourner la foudre quand Torage grondait sur la plaine •. Pour cela, il faisait ficher en terre de longs bâtons terminés par un fer de lance très -aigu.
La foudre, venant à s'abattre stœ ces pieux jalonnés de distance en distance, tournoyait un instant à leur extrémité, puis s'abîmait
« F. l'art. duPortique, P« liv. janv. 1843, p. 52. * F. aussi Capefigue, Hugues Capet, édit. Charpentier, t, I, p. 203.
bientôt sous le sol, et les moissons qui ondoyaient à Tentour étaient préservées ^ .
Vers le milieu du xvni® siècle, on parla beaucoup des expériences faites à Marly-Ia- Ville , pour garantir les champs , à Taidc do verges de fer dressées de distance en distance et réunies par un bon conducteur. Ou vanta bien haut Texcellence de ce procédé; Rosset en fitTéloge dans le premier chant de sonpoëmede Y Agriculture*, Ce n'était pourtant pas autre chose que Tinvention de Gerbert.
1 Déjà autempiideCharlemagne on avait eu recours à un moyen semblable ; mais on y crut voir de la magie, et les Capituîaires le défendirent. Salvorte, p. 876-877.— Tout dernièrement M. A. Long, ingénieur civil a proposé d'employer au m^me usage les poteaux du télégraphe électrique sur le chemin de fer. [La Presse, S oct. 1857.)
* 1800, in-12, p. 20, 39. — Les^anciens prétendaient avoiraussi le secret d'éloigner la grôle et les tempêtes. Pausanias dit avoir vu le succès de cesexpt^'riences, Corinthiac, cap. xxxiv. Il ne dit pas quels moyens étaient employés, mais s'ils n'étaient autre que celui d'Empédocle, qui recourut à la vertu anti-électrique de la peau d'âne pour détourner les orages, je ne les crois pas bien sérieux. V. Journal de Verdun, avril 1726, p. 301.
La plupart des j)liéiiomènes électriques furent de tout temps pressentis dans leurs causes et étudiés dans leurs effets. La répulsion magnétique est clairement indiquée dans le poëme de Lucrèce •. La propriété que possède Tambre jaune d'attirer à lui, quand il est frotté, tous les corpuscules situés dans sou voisinage, avait aussi été observée; si bien que du mot elicere, attirer, on avait donné à cette substance le nom d'dectron, d'où notre mot d'électricité devait venir lui-même. Mais là s'était bornée l'expérience; on n'y avait pas même, selon M. Arago, attaché plus d*im-
* De Natura rerum, lib. VI, v. 1043.
portance qu'à un simple accident de forme et de couleur. « Théophraste et Pline, dit-il dans sa Notice sur Volta \ qui tous deux firent en passant mention de ce phénomène, étaient bien loin de prévoir qu'ils venaient de toucher au premier anneau d'ime longue chaîne de découvertes. ■
Ce qui est étrange, c'est que l'un des procédés, basés sur Télectrici té, qui mit le plus de temps à se produire et à se perfectionner, est pourtant aussi l'un de ceux qui furent lespremiers pressentis. Je veux parler du télégraphe électrique. En 1636, Schwenter en concevait la première idée et s'évertuait déjà à la mettre en pratique. Dans son livre des Délassements physico-mathématiques , il examinait « comment deux individus peuvent communiquer l'un l'autre au moyen de Taiguille magnétique.. » Peu s'en fallut qu'à force de
^ Puisqa'au moment où nous venons de parler des paratonnerres antiques, le nom de ce savant &e trouve BOUS notre plume, notons un trait d'esprit du hasard. Le monstre d'Etrurie, sur qui Porsenna fit tomber la foudre par le procédé dont Tullus se trouva si mal, se nommait lui aussi Volta, Cette victime de l'électricité portait le même nom que le savant par qui elle devait renaître. Pline, lib. II, cap. lui.
creuser le problème, il n'en touchât lé fond. Il ne lui mancpia pour cela cpie de complètflr sa découverte par celle d'GErsted, relative am déviations de Taiguille aimantée sous Taction des circuits galvaniques. Les erpérîences de Schwenter datent de 1636, nous l'ayons dit, et celles d'ÛErsted de 1819 : deux siècles pleins entre la théorie et la pratique, entre le genne et la floraison. Pendant ces deux cents ans toutefois la science ne fut pas oisive sur la trace de la précieuse découverte.
D'abord, en 1746, c'est Le Monnier qui fait des expériences au Jardin du Roi, et dans le clos des Chartreux , sur la transmissibilité de Télectricité par le fer; et qui obtient les résultats les plus décisiflB avec des fils longs de 950 toises *; en 1753 , c'est un Écossais malheureusement resté anonyme qui, sauf quelques simpliûcations de détail, tient déjà tout le système'; puis, en 1765, ce
^ V. Vhistoire de l'Académie des Sciences, 1746, et la compte rendu d'une leçon de M. Baissas, aux Arta* et métiers, Moniteur des cours puhUcs, 30 août 1867, p. 748-749.
' La lettre signée des initiales G. M. et datée da 1*' février 1753, dans laquelle se trouve expliquée la nouvelle invention, fut publiée par le £1 col MagMmn$,
sont les expériences plus concluantes encore d'un Français de Genève , nommé Georges- LouîsLesage. Il consigna dans un volumineux travail ses idées sur la transmission des nouvelles par l'électricité ; en fit tirer une copie et l'envoya au roi de Prusse, l'un des hommes les plus capables de comprendre Timmense utilité du nouveau système. Frédéric pourtant ne semble pas y avoir fait attention. Le manuscrit alla se perdre dans les cartons poudreux de r Académie de Berlin.
Chez nous, Lesage fut un peu plus heureux.
Son travail fut imprimé, en 1782, dans le Jov/rnal des Savants, mais ce fut tout, il n'alla pas plus loin que l'Académie des sciences.
C'était s'arrêter en beau chemin, et d autant plus malheureusement que le système de Lesage avait toutes les conditions de vitalité et de succès nécessaires. Il méritait d'atteindre le but; qu'on en juge : son télégraphe se composait d'autant de fils métalliques qu'il y a de lettres dans l'alphabet. Ils étaient séparés les uns des autres et noyés dans une matière isolante. Chacun d'eux communiquait à un
t. XV, p. 78} le Cosmos l'a reproduite quatre-vingtdix-neuf ans après, dans son numéro de février 1854.
tflectromt'tro pai'ticulier formé d'une petite balle do sureau suspendue à un fll. Aussitôt que Tun des fils métalliques recevait Timpression de la machine électrique, la petite balle de sureau était repoussée et allait frapper, sur le tableau faisant face, la lett):e de Talphabet ([ui lui correspondait.
Il est impossible de toucher de plus près à l'invention perfectionnée, et cela du premier coup. Lesage pourtant ne fut pas admis à une expérience publique. S'il put faire quelques essais, ce fut seulement chez lui, d'une chambre à l'autre, en présence de quelques amis, comme faisait le mécanicien Lomond, qui, en 1787, s'était mis à la piste de la même découverte. Ses tentatives ne le cèdent guère à celles de Lesage lui-même. Arthur Young l'alla voir, lors de son passage à Paris, et il raconte ainsi, dans sa relation, Texpérience dont il fut témoin •.
« J'allai faire visite à M. Lomond, mécanicien fort ingénieux et qui a le génie de l'invention lia fait une découverte remarquable dans l'électricité. Vous écrivez deux ou trois mots sur du papier; il les prend
* Voyage en France, 1. 1, p. 18S-189.
avec Im dans une chambre et tourne ime machine dans un étui cylindrique, au Jiaut duquel est un électromètre, une jolie petite balle de moelle de plumes; un fil d'archal est joint à un pareil cylindre placé dans un appartement éloigné, et sa femme , en remarquant les mouvements de la balle qui y correspond, écrit les mots qu'ils indiquent : d'où il parait qu'il a formé un alphabet du mouvement. Comme la longueur du fil d'archal ne fait aucune différence sur Teffet, on pourrait entretenir une correspondance de
fort loin Quel que soit l'usage qu'on en
poiKra faire, la découverte est admirable. »
On voit, malgré cette dernière épithète, que la télégraphie électrique avait grand'peine à être prise au sérieux, même par un Anglais. Le plus souvent, on la traitait beaucoup moins bien. Pour beaucoup de gens ce n'était que • le rêve de quelque plaisant désœuvré, » comme il est dit dans la Correspondance secrète^^ au sujet des expériences pourtant trèsdécisives de linguet qui, allant jusqu'à anticiper sur un des derniers perfectionnements, proposait en 1782 « d'établir sous terre les
t T. XIII, p. 84 (5 juin 1782).
conducteurs électriques en fil dorérenfennéi dans des tuyaux garnis de résine. »
La première fois qu on risqua pour la grande découverte une expérience un peu solennelle, ce fut en Espagne, pays peu habitué cependant à prendre le pas dans les recherches relatives à rindustrie et aux sciences. G*est en 1796, sous le patronage du prince de la Paix, que le premier télégraphe électrique eut la permission de fonctionner officiellement, mm pour une seule fois. La Gazette de Madrid^ a rendu compte de cette épreuve dans un article qui n'a, je crois, jamais été cité parmi les. pièces justificatives de Thistoire de cette invention. Il y est dit :
« Le prince de la Paix, ayant appris que D. F. Salva qui avait lu à TAcadémie des sciences de Madrid, un mémoire sur Tapplication de Télectricité à la télégraphie, a présenté enméme temps im télégraphe électrique de son invention; a voulu examiner cet instrument, et, charmé delà promptitude et de la facilité avec lesquelles il fonctionnait, il l'a fait voir au roi et à toute la cour et Ta essayé luimême devant Leurs Majestés. A la suite de
« No du 25 nov. 1796.
cette expérience, l'infiaiit D. Antonio a voulu faire un télégraphe plus complet, et s'est occupé de calculer quelle force d'électricité il faudrait pour se servir du télégraphe à diverses distances , soit sur terre , soit sur mer. Des expériences utiles ont eu lieu. Nous en parlerons plus tard. » La Gazette n'en dit plus mot. N'importe, son petit fait-Madrid n'en est pas moins d'un très-grand intérêt.
Qui s'aviserait autrement de ranger, parmi les inventeurs du télégraphe électrique , le prince de la Paix, et, qui mieux est, un infant d'Espagne * ?
1 On peut lire encore, sur les origines de la télégraphie électrique, le traité publié à Brunswick par M, H. Schellen. — Pour les autres systèmes de télégraphe, dont nous aurions parlé s'ils n'étaient tout à fait morts, nous renverrons au curieux mémoire de ScharpiT, Commentatio develerumre telegraphicâ, Weimar, 1845. Il y conclut d'un passage de Polybe (lib. X, cap. 39) et du chapitre de Sextus .lulius Africanus, ir«/9l7cu/9oûv (des signaux), que ces moyens de communication étaient connus des anciens et avaient même été poussés par eux à un assez grand degré de perfection. — Le système télégraphique de Chappe, se trouve à peu près décrit dans un livre do 1563, la Magie natwrélU t de J.-B. Porta, Lib. XVI , de ziferis.
On parla beaucoup, ces années dernières, des escargots sympathiques, puis on n'en paria plus du tout ; nous ferons, nous, tout le contraire : alors nous n'en dîmes rien, mais en revanche nous allons en parler aujourd'hui, non pas certes pour prouver la réalité du phénomène, mais pour montrer qu'après tout ces tentatives de correspondance par sympathie ne sont pas choses bien neuves.
Voici, par exemple, comment, du temps de Paracelse et de Robert Fludd , on s'était avisé d'un alpfiabet sympathique qui , pour la facilité et la promptitude des commimications, en remontrerait à tous les télégraphes électriques; que dis-je? aux escargots eux-
mêmes *. Deux amis qui voulaient que Tabsence la plus longue, les voyages les plus lointains ne missent pas de distance entre eux iet n'interrompissent jamaisleurs entretiens, n'avaient qu'à se faire découper sur le bras ou sur la poitrine un morceau de peau d'une dimension égale, puis à en faire l'échange entre eux, de telle sorte que le morceau de peau coupé sur l'un pût recouvrir la plaie de l'autre, et réciproquement. «
Chacun de ces lambeaux taillés, troqués et recousus, devait être assez grand pour qiie toutes le lettres de Talphabet y pussent être inscrites sous la même forme et dans le même ordre. Cela fait, les chairs étant bien reprises, quand \m des amis voulait communiquer à l'autre ses pensées, il lui suffisait de suivre légèrement, avec une pointe de métal, le contour des diverses lettres dont l'ensemble formait les mots exprimant cette pensée. L'autre aussitôt sentait, dans toutes les parties correspondantes aux lettres dont la pointe de métal dessinait les hnéaments, je ne sais quelle démangeaison légère. Il suivait, con-
^ Sabatier-Desarnauds^ du magnétisme animal, 1838, iii-8, p. 13.
tour par contour, la marche de la sensation qui lui traçait le dessin des lettres; puis il en faisait Tassemblago et formait ainsi les mots qui lui transmettaient la pensée de son anû.
J'avoue que Tidée est ingénieuse ; et l'opération peu compliquée ; mais une chose est difficile : c'est qu'il faut croire I
Le P. Leurechon, jésuite lorrain, qui publia, en 1626, à Pont-à-Mousson, sous le pseudonyme de Van-Etten, un volume ayant pour titre : Récréations mathématiques * , s'ingénia d'un moyen de communication à longue distance qui, pour la promptitude, ne l'aurait guère cédé à celui-là. Par malheur, comme on va voir, il y manquait aussi quelque chose.
« Quelques-uns, écril-il, ont voulu dire que, par le moyen d'un aimant ou autre pierre semblable, les personnes absentes se pourroient entreparler. Par exemple, Claude étant à Paris et Jean à Rome, si Tun et l'autre avoient une aiguille frottée à quelque pierre, dont la vertu fût telle qu'à mesure qu'une
* Une première édition latine en avait paru deux ans auparavant, sous le titre de Hilaria mathema' tica, etc. V„ sur ce livre et sur les idées qui s'y trouvent au sujet de la vapeur, Bulletin de la Société d^encouragement, nov, 1847, p. 621.
aiguille se mouveroit à Paris, l'autre se remuât tout de même à Rome, il se pourroit faire que Claude et Jean eussent chacun un même alphabet, et qu'ils eussent convenu de se pailler de loin tous les jours à six heures du soir, Taiguille ayant fait trois tours et demi, pour signal que c'est Claude et non autre qui veut parler à Jean. Alors Claude lui voulant dire que le roi est à Paris, il feroit mouvoir et arrêter son aiguille sur L, puis sur E, puis sur R, 0, 1, et ainsi des autres. Or, en même temps, l'aiguille de Jean, s accordant avec celle de Claude, iroit se remuant et arrêtant sur les mêmes lettres, et partant, il pourroit facilement écrire ou entendre ce que l'autre veut lui signifier*. »
« L'invention est belle, » dit ingéoûment le savant jésuite; puis il ajoute, comme sage correctif: « Mais je n'estime pas qu'il se trouve au monde un aimant qui ait telle vertu *. »
Maintenant un dernier prodige, mais réaUsé celui-là.
1 Strada, vers le même temps, fit mention du môme phénomène dans une vingtaine de vers de ses Pro^ îusiones académies, p. 362.
s Strada s'en tient aussi aux regrets; il a expliqué le procédé, mais il ne le croit pas jpossible, et il so désole de ce qu'il ne le soit pas. O / s'écrie-t-U,
\'oici ce que Diderot écrit, dans sa coiTespoDdance avec M"« Volland , sous la date du 1>8 juillet 1762:
« Cornus est un charlatan du rempart qui tourne l'esprit de tous nos physiciens *. Son secret consiste à établir une correspondance d'une chambre à une autre entre deux personnes, sans le concours sensible d'aucun agent intermédiaire. Si cet homme-là étendoit un jour sa correspondance d'une ville à une au-
• 0! utina«J[i8DC ratio scribendi prodeat osa, Cautior et citior properent epistolœ. . .
Le père Kirckerse contente d'en rire, Magnes, lib. II, pars, IV, cap. 5. Mais Kepler, au contraire, soutient la réalité du phénomène, et de même qu'Argolus de Padoue, qui s'était fait un instrument de ce genre, qu'il appelait boussole sténo graphique, il assure avoir entretenu par ce moyen un commerce très-agréable avec un de ses amis. Epistola ad Davidem Fahridum Fmttttn. InEphemeride, anni 1610. — Souchu de Rennefort , tout en se moquant un peu de Strada, dans son Ayman mystique, 1689, in-12, avoue pourtant aussi que la chose n'est pas complètement impossible : « tout ce qu'on peut faire , dit-il^ c'est de correspondre d'une chambre à une autre. » C'est beaucoup déjà ; mais il veut parler problablement du moyen dont il va être question tout à l'heure, et non du cadran sympathique.
1 Au t. II, p. 134 de s9l Correspondaucet il revient sur Cornus, et sur l'étonnement que causaient ses tours.
tre, d'un endroit à quelques centaines de lieues, la jolie chose ! Il ne s'agiroit plus que d'avoir chacun sa boîte. Ces boites seroient comme deux petites imprimeries où tout ce qui s'imprimeroit dans Tune subitement s'imprimeroit dans l'autre. »
Si ce ne sont pas là les télégraphes électriques * ou tout au moins les escargots sympathiques, c'est une invention qui les vaut bien, et que je recommande à Bosco ou à TAcadémie des sciences.
* Ce devait être, eo effet, soit le petit système de correspondance magnétique, possible d'une chambre à une autre qui est décrit par Gujot , dans ses nouvelles récréations physiques et mathématique , 1769 , in-8, t. I, p. 134; soit encore un petit télégraphe électrique dont les fils se trouvaient adroitement dis- ^imîulés; enfin une sorte de petite machine, du genre de celle que j'ai vue à l'Exhibition de Lotidres, et qui met en communication les chambres les plus éloignées d'une maison. Ainsi la vapeur avait commencé par animer un jouet de savant ; et le télégraphe électrique se trouverait avoir été d'abord un tour d'escamoteur !
L'électricité et la vapeur sont deux forces qui devaient naître au même temps et agir de compagnie. C'est Tàme et le corps. Gelui-d est impatient des distances, mais ne peut pourtant faire qu'elles n'existent pas pour lui : la vapeur les abrège; il faut à la pensée, à la parole des ailes plus rapides encore : l'électricité les lui donne. L'une dévore les espaces, l'autre les supprime.
Pour la locomotion sur mer, il en a été comme pour la locomotion sur terre. Avant de lui donner la vapeur pour force motrice, on imagina une foule de procédés mécaniques tendant tous au but que celle-ci atteint si facilement , si puissamment , c'est-à-dire destinés à décupler en force et en vitesse l'action trop lente des voiles et des rames ; et
même — ^pom» la mise en mouvement de ce dernier appareil — capables de remplacer la dynamique naturelle , mais impuissante des bras humains par une autre plus énergique.
Les Romains firent sur leurs galères les premiers essais de machines à roues mues par des chevaux ou des bœufs et qui avaient pour objet de se substituer au système si compliqué et si embarrassant de ces doubles, triples et même quadruples rangs de rameurs, dont il est si difficile de comprendre aujourd'hui la disposition et les manœuvres *.
Il ne parait pas toutefois que ces tentatives de Tart nautique chez les Romains aient obtenu grand succès. L'industrie moderne ,
* Il parait même que les Egyptiens avaient aussi fait usage de semblables machines sur leurs vaisseaux. Selon M. de Mongérj, qui s'autorise d'un vieux manuscrit de date incertaine, les radeaux qui portèrent en Sicile l'armée de Claudius Caudex étaient mus par des roues à palettes que des bœufs faisaient tourner ainsi. Annales de l'industrie nationale, etc., t. VIII, p. 294. — Pancirole a dit aussi qu'il a vuung vieille effigie représentant des liburnes, vaisseaux du genre de ceux qui furent employés à Actium, lesquels portaient sur les côtés trois paires de roues à palettes tournées par trois paires de bœufs. (G. Panciroli , De rébus in^enHs 9t perditis ,Am\ieTgf 1599, pars I, p. 127.) y
qui les repril de bonne heUre^ ne devait pas d'abord y réussir davantage. Du xv« au xvii« siècle , on hasarda pour la confection et la mise en mouvement de pareilles machines vingt projets qui tous avortèrent.
A-t-on dit quelque part un seul mot de ce Robert Valturio* qui, en 1472, s'évertuait déjà à combiner la construction d'un navire devant marcher par le moyen de roues à palettes? Pour le retrouver, lui et l'embryon de ses machines, il a fallu toute Térudition de M. Muirhead, le docte traducteur de V Éloge de Watt, par F. Arago.
En sait-on davantage sur l'Anglais Guillaume Burne qui, en 1578, reprenait le projet de Vallurio pour s'aller perdre dans le même oubli? Et le Français Du Quet, qui le connaît, même de nom , en dépit de ses laborieux efforts pour doter la marine de son temps d'im navire se mouvant par le même système? Il vivait et travaillait en 1687 ' ; c'est ce que les plus doctes savent de plus complet sur lui.
Enûn, il n'est pas jusqu'à la machine pa-
* De re militari, Vérone, 1472, lib. II, cap. xi.
* Machines approuvées par VAcadémie des sciencts, 1. 1, p. 173. Au commencement du zyii« siècle, Faust Verantio , dont noua avons déjà parlé p. 76, recom-
tronnée pourtant du nom illustre du maréchal de Saxe, qui soit restée tout aussi inconnue. Si Voltaire ne s'en fût pas moqué, on n'en saurait pas un mot. C'est dans le chapitre de son Dictionnaire philosophique sur la force mécanique qu'il est amené à en parler. Il vient d'y tourner en ridicule tous les essais de machines pour lesquelles on tentait de substituer la force zoolique à la force himiaine ; il a traité tout cela de chimères n'amenant pour seul produit net que la ruine de leurs înventeurs; et il ajoute : « Le célèbre maréchal de Saxe tomba dans le même mécompte, quand il construisit une galère qui devait remonter la rivière de Seine en vingt-quatre heures, par le moyen de deux chevaux qui devaient faire mouvoir des rames*. »
Le projet pouvait n'être pas bien combiné ; connue toute invention anticipée, il pouvait n'être pas encore viable ; mais Voltaire aurait
mandait aussi les bateaux remorqueurs avec des rames à roues mues par le courant des fleuves. « Et, dit M. Jobard à ce sujet , ce fut plus de deux cents ans après que le mécanicien naturel YerpiUeux les établit sur le Rhône. » Les Nouvelles inventions aux ea>> positions universelles j t. I, p, 67.
1 II en parle aussi dans ses lettres. Celle du 3 février 1769, â M"« Du Deffand est relative K\it\ V\N'Tfe,\^^
dû toutefois en parler plus sérieasement. Podt' quoi, avec Tin tuition qu'il avait souvent, ne vit-
Singularités delà nature, où dit- il, il a lu un curieux chapitre sur « ce bateau de l'invention du mare' cbal de Saxe. » Or,Voltaire parlant ainsi, se cite luimême sans le dire; ce livre des Singularitéê, publié en 1768 est de lui. Le chapitre en question est le xxiy*. Le 4 juillet 1700, dans une lettre àSenac de Meilhan, il s'était déjà étendu sur ce sujet. « Il est étrange, J dit-il du maréchal de Saxe, qu'il aitfait la guerre avec une intelligence si supérieure, étant très-chimérique sur tout le reste. Je l'ai vu partir pour conquérir la Coùrlandc avec deux cents fusils et deux laquais; revenir en poste, pour coucher avec M"* LecouTreur, et construire sur la Seine une galère, qui devait remonter de Rouen à Parrs en douze heures. Sa machine lui coûta dix mille écus et les ouvriers se moquaient de lui. M"' Lecouvreur disait : «Qu'allait-il faire dans « cette galère !» — Le modèle s'en trouvait dans le fameux cabinet de M. Bonnier de la Mosson. On lit dans le Catalogue raisonné qu'en a donné Gersaint, 1744, in-12, p. 108, n» 438 : « Cette galère... porte un manège qui renferme la mécanique propre à faire agir les roues par le secours de chevaux pour la faire voguer. » L'Académie fut moins dédaigneuse, pour cette machine, que ne l'avait été Voltaire, elle l'ap* prouva. V. Machines et inventions approuvées par VAct^demie royale des sciences, t. VI, p. 41. « C'est à la suite de ce travail du comte de Saxe, ditM. Figuier, qu'elle fut amenée à mettre au concours la question des moyens de suppléer à l'action du vent. » EœpoiUion €t histoire des principales découvertes, 1. 1, p. 209.
il pas là le germe d'une idée, le rudiment d'une découverte? Il y avait, à ce propos, non pas une raillerie, mais une espérance à fonnuler.
Ce n'est pas vainement qu'un siècle s'ingénie à de pareilles choses; ce n'est pas vainement surtout que plusieurs nations se trouvent fortuitement d'accord pour tenter les mêmes essais. Or, dans le temps même où le maréchal de Saxe faisait marcher cahin-caha sur la Seine son bateau à rames mécaniques, on en lançait un semblable à Pima, sur l'Elbe. 11 était à deux roues, selon la description qu'en donne le Journal de Verdwn *; il avait de plus un gouvernail et il était propre à la navigation dans les plus gros temps.
Voltaire, qui était au fait de tout ce qu'on tentait en Europe de curieux et de hardi, dût connaître cet essai fait sur l'Elbe, comme il avait connu celui- du maréchal de Saxe ; et je m'étonne que, dans ces deux faits simultanés, il n'ait pas entrevu le tâtonnement d'une idée qui s'évertue à naître, qui s'essaye à faire son chemin et qui ne tardera pas à bien marcher. Je suis surpris qu'il n'ait pas conclu de tout cela l'espérance d'une belle découverte.
* Juia 1752, p. 459.
Papin fut mieux avisé, mais il y avait de lui à Voltaire la différence du mathématicien au philosophe; de la théorie qui rêve et de l'esprit qui raille à la pratique qui agit. Il vit, étant à Londres, une machine semblable à celle du maréchal de Saxe. C'est le prince palatin Rupert, Tun des esprits les plus ingénieux de c© temps-là, qui l'avait fait construire. Elle était mise en mouvement par des chevaux, à Taide de rames tournantes et laissait bien loin der* rière elle la chaloupe royale, montée cependant par seize rameurs.
C'est Papin lui-même qui nous a donné ces détails*, il avait donc bien étudié cette
I F. son mémoire latin dans les Acta erudUorum de
première machÎDe du prince Kupert. Ce qu'il déduisit de son observation valut bien mieux encore : ce ne fut pas moins (jue Tidée même d'un bateau à vapeur complet. Que fallait-il pour transformer en steamer le bateau du prince? Substituer une machine à vapeur à celle que les chevaux faisaient mouvoir. Or, cette substitution, qui, pour tout autre à cette époque, était impossible à imaginer, même comme simple hypothèse, ne fut qu'un détail pour Papin. La machine à vapeur venait de naître et grandissait sous sa main , et Ton eût dit que c'était tout exprès. Tout d'abord, il lui sembla hors de doute que ses tubes, comme lui-même appelle sa machine, devaient facilement imprimer un mouvement de rotation à des rames fixées sur un axe, si les manches des pistons étaient garnis de dents, venant s'engrener dans de
Leipzig de 1690, mémoire dont il a lui-même donné une excellente traduction dans sa lettre au comte de Sintzendorff, qui fait partie du rarissime petit volume dont voici le titre : Recueil de diverses pièces touchant quelques nouvelles machines, par D. Papin, docteur eu médecine, professeur de mathématiques dans l'Université de Marbourg et membre de la Société royale de Londres. Cassel, J. Estienne, libraire de la cour, 1695, in-12 de 160 pages.
petite» roues également dentées et fixées à Taxe des rames. Vainement on lui objectait qu'il lui faudrait, pour que la marche de ses pistons montant et descendant no fut en rien gênée, transformer le mouvement rectiligne alternatif en mouvement circulaire continu :
il avait encore réponse à cela. Il disait en son style naïf : « C'est une chose fort ordinaire aux horlogeurs (sic) d'alfermir les roues dentées sur des arbres ou essieux, en telle sorte qu^étant poussées vers un côté, elles font nécessaire* ment tourner la roue avec elles; mais sur le côté opposé, elles peuvent tourner librement sans donner aucun mouvement à Tessieu, qui peut ainsi avoir un mouvement opposé à celui desdites roues. »
En homme qui a tout calculé, tout pondéré, aussi bien les combinaisons que les avantages de sa machine, Papin n'oublie rien dans le même mémoire, pour prouver de quelle utilité et de quelle économie serait l'emploi de ses tubes à vapeur. Il démontre, par exemple, combien la force des roues qu'ils feraient mouvoir serait préférable à celle des rameurs ordinaires : 1° ceux-ci surchargent le vaisseau de tout leur poids et le rendent moins propre au mouvement; 2° ils occupent un grand
espace, et par conséquent embarrassent beaucoup ;.3<> on ne peut pas toujours trouver le nombre d'hommes nécessaires ; 4° soit qu'ils travaillent en mer, soit qu'ils se reposent dans le port, les rameurs doivent toujours être nourris, ce qui n'est pas une petite augmentation de dépense. Ses tubes, au contraire, ne chargeraient le vaisseau que d'un poids trèsfaible; ils occuperaient peu déplace, et l'on pourrait d'ailleurs se les procurer en quantité suffisante, s'il existait une fois une fabrique fondée pour les perfectionner; enfln, ils ne consommeraient du bois qu'au moment de l'action et n'entraîneraient aucune dépense dans le port.
On a cru longtemps que, s'en tenant à ces calculs , Papin n'alla pas jusqu'à vouloir mettre à exécution le projet de machines qu'il démontrait si posgible et si utile. Sa correspondance avec Leibnitz, qui le traitait de « savant mathématicien et machiniste français, » est, au contraire , venu prouver l'une de ces années dernières — car c'est alors seulement qu'on l'a retrouvée — que la mise en œuvre suivit de près le projet, et que l'illustre exilé non-seulement imagina, mais encore fit naviguer le premier bateau à vapeur.
— iV2 —
Ce l'ut sur la Fulda, sur une rivière àUeinande ! Pourquoi, en exilant Papin avec tous ses frères en religion, le fatal édit de Louis XI\' empêcha- t-il que ce glorieux essai pût se faire sur la Seine ou sur cette Loire aux bords de laquelle était né le savant blaisois? Pourquoi n'est-ce pas un fleuve français qui porta le premier ce magique navire créé par une main française?
C'est en 1707, dans les premiers jours de septembre, que Papin lança son bateau. Depuis 1695, qu'il en avait émis l'idée dans les Actes de Leipzig, il en étudiait la construction. Ses roues tournantes étaient d'un système préférable à celles de la chaloupe du piînce Rupert; elles étaient à palettes et de tout point conformes à celles dont on a attribué l'invention au mécanicien anglais Mandslay *. Le souverain deHesse-Cassel patronnait chaudement l'entreprise. C'est dans une ville de ses États, c'est à Hanau, que Papin travailla plusieurs années ; et c'est à Cassel, capitale de la Hesse, en présence même du landgrave, que sonbateaufutmis à flot. L'expérience réussit*;
^ Les roues à palettes étaient connues des Romains. Vitruve en parle, lib. X, cap. ix et x.
* € Je vous diray, écrit-il le 15 septembre 1101 à
mais qu'en retii'a-t-il? de Tenvie, des railleries, presque des injures. On le traita de charlatan et de fou.
Je ne m'en étonne pas. A chaque époque, on a l'orgueil de se croire en possession de la' science suprême, toute chose hasardée en avant, toute prétention vers des conquêtes nouvelles est donc considérée comme un effort defoUe ou de vanité. Les hommes, pas plus que les horloges , ne doivent être en avance. Loin de leur tenir compte de ce qu'ils gagnent ainsi sur le temps, on ne voit là qu'un indice de dérangement et de désordre. Réglez vos pensées sur .votre siècle, comme votre montre sur le soleil; sinon, pauvres génies impatients , on se moquera de vos fruits hâtifs, et pendant que vous marcherez, ceux que vous laisserez en arriére se vengeront de ne pouvoir vous suivre, en vous injuriant.
Uffenbach, échevin de Francfort, qui, en 1709, visita le collège Carolin, où Papin avait
Leibnitz, que l'expérience de mon bateau a été faite, et qu'elle a réussi de la manière que je l'esp»'rois ; la force du courant de la rivière étoil si peu de chose, en comparaison de la force de mes rames, qu'on avoit de la peine à reconnaître qu'il allât plus vite en descendant qu'en montant. »
fait ordinairement ses expériences, fut tont surpris du peu de cas que Ton y faisait de OB savant homme. L*un des régents du coll^, qui lui ser\'ait de cicérone, n'eut pas parlé d un charlatan autrement qu'il parlait d$ rinventeur blaisois : « Ensuite, dit-il ^ 'Il conversation tomba sur H. Papin, dont j« m'informai par diverses raisons, et x>articii- Uèrcment à cause de ses découvertes. J'appiii avec étonnement qu'il étoit i>arti d'ici en mauvaise renommée. On me le dépeignit.
conune im hâbleur, un aventurier, entrepre* nant sans expérience, et par pure spéculation, cent choses diverses, au péril de sa propre existence. . . » Or, Tune de ces choses follement entreprises était le bateau à vapeurl « D'abord, continue Uffenbach , il a prétendu naviguer avec un vaisseau sans rames ni voiles, et pourvu seulement de roues, non-seulement sur la Fulda, mais encore sur la haute mer, car il vouloit ainsi se rendre en Angleterre. » Ilestbien vrai, comme le ditUfienbach, que Papin, dégoûté par les Hessois, avait, dés le
1 Ce fragment de son voyage se trouve dans le Bulletin de la Société de Vhistoire du protestantisme fran^ {■ats> t. I , p. 198-1U9> et n'avait jusqu'à présent été cité que là.
mois de septembre 1707, tenté de so rendre à Londres sm* son bateau^ Il avait descendu la Fulda jusqu'à Mûnden, et il allait entrer dans leWeser, formé, comme vous savez, par la réunion de la Fulda et de la Werra, lorsque les bateliers de Mûnden, on ne sait au juste pour quelle cause, mais peut-être parce qu'ils prévoyaient déjà quel tort il résulterait pour leur industrie du succès de pareilles machines, firent main basse sur l'invention et arrêtèrent Tinventeur.
Papin se plaignit , mais ne parvint qu'à se dégager lui-même : son vaisseau fut perdu, et il dût partir pour Londres sans qu'on le lui eût restitué. Ces derniers faits si douloureux ne nous ont été que vaguement révélés par une lettre que le bailli de Mûnden, tout honteux de n'avoir pu empêcher cette violence, écrivit à Leibnitz, seul homme en Allemagne qui eût alors complètement compris Papin. Cette lettre est en français et fort
* « Mon dessin, écrit-il en effet à Leibnitz avant de partir de Cassel, est de faire le voyage dans ce même bateau, dont j'ay déjà eu l'honneur de vous parler autrefois, et on verra d'abord que sur ce modèle, il sera facilt d'en faire d'autres où la machine à feu ^'appliquera fert commodément. »
curieuse. Tout à l'heure vous avez vu Papîii traité avec mépris, maintenant voici de la pitié dédaigneuse, car rien ne devait lui manquer de toutes les sortes d'avilissements prodigués au génie : « Monsieur, écrit donc le bailli Zeuner à Leibnitz, ayant apris par le médecin Papin, qui, venant de Cassel, passa avant -hit T ( 25 septembre 1707 ) par cette Ville , que Vous Vous trouvez présentement en cette Cour la, Je me donne l'honneur de Vous advertir , monsieur , que ce pauvre homme de médecin , qui m'a montré Votre lettre de recommendation pour Londres, a eu le malhour de perdre sa petite machine d'un vaisseau à roues que Vous avez vue, les Batelliers de cette Ville ci ayant eu l'insolence de Tarrêter et de le priver du fruit de ses peines, par lesquel il a pensé s'introduire auprez de la Reine d'Angleterre. Gonune on ne m'avoit pas averti de cette violence qu'après que ce bonhomme fût parti : et qu'il ne s'ëtoit point adressé à nous , mai3 au Magistrat de la ville pour s'en plaindre, quoyque cette affaire étoit de ma Jurisdiction ; Vous voyez Monsieur, que ce n'étoit pas en mon pouvoir d'y remédier , c'est pourquoi ' ' prends la liberté de Vous informer de ce
fait, et qu'en cas que cet homme en voudroit faire ses plaintes a Hannover ou a Cassel, Vous soyez persuadé de la vérité et de la brutalité de ces gens ci, etc...* »
Arrivé à Londres, Papin se trouva trop découragé, à ce qu'il paraît, pour recommencer son entreprise. H mourut trois ans après, sans avoir construit un nouveau bateau *. Nous le
1 Cette lettre, ainsi que celles de Papin à Leibnitz, relatives à cette affaire et retrouvées aussi à la bibliothèque de Hanovre, a été publiée par M. Kuhlmann en 1851, dans son ouvrage : Nouveaux documents swr Vhistoire des hateav>x à vapeur. On l'a aussi récemment donnée dans le Magasin pittoresque, juillet 1857, p. 238, sans en indiquer l'origine.
> Papin tenait beaucoup pourtant à faire sou expérience dans un ^>ort important comme celui de Londres. Le 7 juillet 1707, n'étant pas encore parti de Cassel, il écrivait dans ce sens à Leibnitz « que ce bateau d'une invention extraordinaire , > — ce sont les propres expressions du philosophe — intéressait au plus haut point. « 11 est important, disait Papin, que ma nouvelle construction de bateau soit mise à l'épreuve dans un port de mer comme Londres, où on pourra luj donner assez de profondeur pour appliquer la nouvelle invention qui , par le moyen du feu, rendra un ou deux hommes capables de faire plus d'effet que plusieurs centaines de rameurs. » Le 15 septembre, il écrivait encore à Leibnitz : «c Je suis persuadé que si Dieu me fait la grâce
regrettons vivement, et pour bien des causes. Étant ainsi appelée à voir navigaer sur ses fleuves, le vaisseau de Papin, prototype de ses steamers, TAngleterre n'oserait peut-être plus nier, comme elle le fait par la bouche de ses savants, la priorité incontestable qu'il a sur Jonathan Hull, et sur le navire que ce mécanicien imagina de faire marcher , à l'aide de la
d'arriver heureusement à Londres et d'y faire des ▼aisseaux de cette nouvelle construction qui ajent assez de profondeur pour appliquer la machine à feo à donner le mouvement aux rames, je suis persuadé, dis-je, que nous pourrons produire des effets qui paraîtront incroyables à ceux qui ne les auront-pas vus.» —Papin avait grande foi aux Anglais, il ne se doutait pas qu'un jour ils tenteraient de lui voler sa gloire. Dans la dédicace qu'il fit de son Ars nova, en celte même année 1707, à la Société royale de Londres, il dit: € On connaît le zèle de la nation anglaise pour la félicité publique. On voit avec étonnement les grandes choses qu'elle fait pour la liberté de l'Europe. » Beaucoup d'émigrés protestants pensaient de même, et Louis XIV» voyant avec inquiétude le grand nombre de ceux qui s'en allaient de ce cêté, tâchait de les en détourner par des avantages. « Le roi, dit Dangeau (16 mars 1689), a rendu une déclaration, par laquelle il rend à ses sujets huguenots réfugiés en Angleterre et en Hollande, la moitié de leurs revenus, pourvu qu'ils se retirent en Danemarck ou à Hambourg. »
pompe à feu, en 1736 seulement , c'est-à-dire vingt-neuf ans après l'apparition de celui de Papin sur la Fulda.
Cette prétention des Anglais indignait déjà F. Arago en 1837, quand il publia sa curieuse notice sur les machines à vapeur dans Y Annuaire du bureau des longitudes. Alors pourtant il ne connaissait pas encore, d après les lettres citées tout à Theure, et dont on lui dut plus tard à lui-même la communication, Tessai de navigation tenté par Papin; il n'avait lu que son mémoire de 1695, mais le projet y est si bien en germe, que pour lui c'en était assez. Fort de cet argument qui lui semblait d'une évidence plus que suffisante, il s'écriait avec pleine conviction :
« Tant qu'on n'aura pas prouvé que l'année 1695 a suivi 1736, Papin, malgré l'autorité de tous les rapports présents, passés et futurs, aura le mérite d'avoir proposé les bateaux à vapeur quarante -im ans avant Jonathan HuU, son compétiteur*. »
* Annuaire du bureau des longitudes pour 1837, p. 291.
Aucune revendication de priorité n'est donc plus possible aujourd'hui contre Papin et son invention. Une seule pourtant serait à craindre, mais il faudrait auparavant Tétayer de faits aussi positifs que ceux dont le récit précède, et surtout la rendre victorieuse des objections qu'a élevées contre elle F. Arago.
Nous voulons parler de la demande en priorité tentée en 1 826 par M. F. deNavarrete, dans la Correspondance astronomique et géographique du baron de Zach *, au nom d'un capitaine de mer espagnol, appelé Blasco de Garay, qui vivait en 1 543 *. Si, comme je Tai dit, la chose
»T. XIV, 110 1, p. 30.
'^ C'est lui que Balzac a mis en scène dans sa com^*
était prouvée, cette date serait certes des i)lu8 triomphantes pour l'Espagne : elle donnerait, en effet, à son capitaine de mer, plus d'un siècle et demi d'antériorité sur notre savant cal\âniste.
Le récit que donne M. de Navarrete, développant une note que lui avait commimiquée, le 27 août 1825, M. Thomas Gonzalez, directeur des archives royales de Simancas, est, du reste, fort curieux et tout plein de preuves, qui seraient convaincantes si elles étaient un peu plus claires et plus explicites. Le mieux à faire ici est de les reproduire, d'après la note, seul document qu'on ait encore à ce sujet *.
« Blasco de Garay, capitaine de mer, proposa, l'an 1543, à l'empereur et roi Gliarles- Ouint, une machine pour faire aller les hâtiments et les grandes embarcations, même en
die des Ressources de Quinola. F. la Préface de cette pièce.
< M. Garaj de Montglave mentionne, mais sans en rien citer, une hymne à la gloire de l'inventeur qui lors de son expérience aurait été chantée dans les rues de Barcelone. ^ {Congrès historique , sept.-oct. 1838, p. 178.) Il nous apprend aussi que Blasco était fils de José Garay, lieutenant de Pizarre au Pérou. Malheureusement , il oublie de dire où il a pris ces renseignements.
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« Le trésorier Ravage, ennemi du projet, dit qu'il irait deux lieues en trois heures ; que la machine était trop compliquée et trop coûteuse, et que Ton serait exposé au péril que la chaudière éclatât. Les autres commissaires assurèrent que le navire virait de bord avec autant de vitesse qu'une galère manœuvrée suivant la méthode ordinaire et faisait une lieue par heure pour le moins.
« Lorsque l'essai fut fait, Garay emporta toute la machine dont il avait armé le navire; il ne déposa que les bois dans les arsenaux de Barcelone et garda tout le reste pour lui.
« Malgré les oppositions et les contradictions faites par Ravage, Tinvention de Garay fut approuvée, et si Texpédition dans laquelle Charles-Quint était alors engagé n'y eût mis un obstacle, il l'aurait sans doute favorisée.
« Avec tout cela, l'empereur avança l'auteur d'un grade, lui flt un cadeau de 200,000 maravédis, ordonna à la trésorerie de lui payer tous les frais et dépenses, et lui accorda en outre plusieurs autres grâces.
« Cela résulte des documents et des registres originaux que Ton garde dans les archives royales de Simancas, parmi les papiers de l'état du commerce de Catalogne et ceux d\i
secrétariat de guerre, de terre et de mer, dudit an 1543. »
M. de Navarrete, bien entendu, conclut de là triomphalement que « les vaisseaux à vapeur sont une invention espagnole, et que, de nos jours, on Ta seulement fait revivre. » Le baron de Zach *, qui a donné place dans son journal à ces faits d'une curiosité si haute, n'est pas d'une conviction moins explicite en leur faveur *. Selon lui, la note dressé d'après les archives de Simancas ne laisse aucun doute sur l'identité de l'invention de Garay avec celle des bateaux à vapeur en usage de nos jours.
« La chaudière, Veau bouillante, les roues sur les deux bords du bateau qui font l'office des rames sont, dit-il, clairement décrits. » Il avoue toutefois, que le mot de vapeur d'eau ne se trouve pas dans la description; mais, en revanche, la réflexion du trésorier Ravage, sur le danger de l'explosion de la chaudière, co qui, en efTet, arrive si souvent, connue on le sait trop, prouve, de reste, que c'était bien
* F. plus haut p. 219, note 1.
2 Cette convictiou est partagée par un des savanUt rédacteurs du Bulletin de géographie du baron de Férussac, t. VI, p. 382-383.
~ 225 — cette vapeur d'eau qui était l'agent puissant destiné à faire mouvoir les roues du bateau.
Au travers de ces convictions admiratives de M. de Navarrete et du baron de Zach F. Aragovintjeter ses objections savantes. Il récusa presque complètement l'invention de Garay , ou , s'il consentit à l'admettre , ce fût seulement comme simple application d'im procédé antique.
« En résumé, dit-il, le nouveau document exhumé par M. de Navarrete doit être écarté : lo parce qu'il n'a été imprimé ni en 1543, ni plus tard ; 2» parce qu'il ne prouve pas que le moteur de la barque de Barcelone était une véritable machine à vapeur ; 3» parce que si la machine à vapeur de Garay a jamais existé, c'était, suivant toute apparence, Téolipyle à réaction déjà décrit dansles œuvres d'Héron d'Alexandrie ^ »
Dans un travail ' où cette même question a été curieusement traitée, on a trouvé un peu sévères ces conclusions de F. Arago, et nous
^ Annuaire du bureau des longitudes pour 1837 , p. 234.
* Encyclopédie moderne, édit. Didot, 1851, in-S», t. XXVII, p. 87, etMagasin pittoresque, novembre 1847, p. 383.
nous tiendrons volontiers à celles qui s'y trouvent émises à la place.
« En admettant, y est-il dit, que l'exactitude de la citation de M. de Navarrete et Tauthenticité des pièces qu'elle résume fussent démontrées, chose dont il serait très-facile de s'assurer dans Tétat actuel de nos relations avec l'Espagne, il deviendrait fort probable que Blasco de Garay a bien réellement eu l'idée d'appliquer la force motrice de la vapeur à la navigation, et, quel que fût le genre d'appareil qu'il aurait employé, ce mécanicien devrait prendre un rang élevé parmi les inventeurs dont les noms figurent dans une histoire des machines à vapeur. »
Une chose bien certaine et qui donnerait une sorte de probabilité à l'œuvre tentée par Garay, c'est qu'au temps où il travaillait, la vapeur, et ses applications multiples, étaient le rêve constant d'une foule d'esprits chercheurs. C'était, nous l'avons déjà fait voir, et nous allons y revenir , la grande recherche, et, pour ainsi parler, la pierre philosophale industrielle du xvi« siècle.
Alors sans doute, comme nous l'avons dit aussi aux premières pages de ce livre, cette force n'était pas encore suffisamment prise au sérieux ; le plus souvent, on la ravalait à des emplois vulgaires, mais quelques esprits d'une compréhension plus forte, et Garay se fût trouvé du nombre, n'avaient pas moins vu déjà quelle puissance on en pourrait tirer.
Léonard de Vinci, mieux que personne, avait été frappé de cette énergie que l'on méconnaissait, et il se donna la tâche de relever la vapeur de l'espèce de servilité triviale, dans laquelle , à peine au monde , elle se perdait honteuse et amoindrie. Ce qu'il voulut exiger de la formidable expansion ne fût pas moins
qu'une force presque égale- à celle de la foudre : aussi appela-t-il architonnerre (archiironito), la terrible machine qu'il inventa à cet effet, ou plutôt, s'il fallait Ten croire, qu'il trouva toute inventée dans un traité d'Archimède que nous n'avons plus *.
C'est dans un des douze volumes de ses manuscrits conservés à la bibliothèque de l'Institut que se voit dessiné le formidable appareil •. Au-dessus du croquis se trouvent quelques lignes en italien expliquant la combinaison de la machine, et ses effets. M. Delécluze, à qui Ton doit la révélation de ce curieux document, est parvenu à lire ces indéchiffrables lignes écrites à rebours, c'està-dire de droite à gauche, selon Tusage des Orieutaux, que Léonard avait adopté. Voici la traduction qu'il en donne :
« Invention d'Arghisiède. — ^L'architonnerre est une machine de cuivre fin qui lance des balles de fer avec un grand bruit et beaucoup
* Il a en effet écrit au^essus de la figure de sa machine : Inventione d^Archimede,
^Manuscrit B, p. 33. — Nous en avons déjà dit un mot, ainsi que d'autres machines du même genre qui semblent avoir été connues des anciens. F. plus haut, p. 56, note.
de violence. On en fiait usage de cette manière: le tiers de cet instrument consiste en une grande quantité de feu de chaînons. Ouand Teau est bien échauffée, il faut serrer la vis sur le vase A, B, C où est Teau; et en serrant la vis en dessus, toute l'eau s'échappera dessous, descendra dans la portion enflammée (échauffée) de Tinstrument, et aussitôt se convertira en une vapeur si abondante et si forte, qu'il paraîtra mei'veilleux devoir la fureur de cette fumée et d'entendre le bfuit qu elle produira. Cette machine chassait une balle du poids d'un talent et six... »
« On remarquera , ajoute ici M. Delécluïe, que loin de donner Tinvention de cette machine commenouvelle, Léonard, au contraire, l'attribue à Archimède.Mais ce qui, selon moi, mérite une attentionjparticulière, est l'emploi que Léonard fait du talent, poids grec, tandis qu'ordinairement, et dans le cours de ses études écrites, il indique toujours les poids et mesures, selon l'usage moderne d'Italie.
« Archimède, dont nous possédons quelques traités sur les mathématiques, avait composé im livre des Feux qui n'est pas parvenu jusqu'à nous*. Pourrait-on supposer que Léonard a
^ Il avait aussi composo un traité de mécanique^
eu connaissance de cet ouvrage par Tintermédiaire de quelque traduction arabe, et qu'en effet YArchitonnerre s'y trouvait décrit? C'est ce que quelque docte orientaliste pourra peut-être nous apprendre. Quant à moi, en faisant connaître le canon à vapeur dessiné et décrit par Léonard, je me borne, tout en prouvant de nouveau à quel point la curioâté de cet lionune était ingénieuse et savante, à démontrer que Tinvention des machines à vapeur est encore plus ancienne qu'on ne le croit*. »
que Boôce, selon Cassiodore iVariar,^ iib. T, cap. zlv], avait traduit du grec en latin, mais dont rien ne nous est parvenu, ni le texte ni la traduction. — Le peu qu'on sait de ses catapultes a fait l'admiration de tous ceux qui se sont occupé de l'art de la guerre. Ils Tont presque jusqu'à dire que son artillerie était aussi redoutable que la nôtre. (Gay-Vernon, Traité des forUf' caHons, t. II, p. 168; Malte-Brun, Jlfclan</M, t. III,p.380.' * Delécluze, Léonard de Vinci, p. 76-77. — M. Léon Lalanne, Encyclopédie moderne, édit. Didot, t. XVII, p. 82-83, regarde comme très-possible queues mécaniciens grecs, et notamment Archimède , qui fut le plus habile, « aient pu imaginer quelque chose d'analogue au canon à vapeur.» Il existe d'ailleurs, suivant lui, «une relation intime entre l'idée de cette'invention » et celle qui fut développée plus tard dans le 45* appareil de Héron. M. L. Figuier , toujours on peu
Pour conclure, M. Delécluze aurait pu ajouter que Papin eut aussi comme une idée de Yarchitonnerre, quand il dît dans son mémoire de 1695, que la vapeur pourrait, entre autres choses, t s'appliquer à jeter des bombes, etc. * »
dédaigneux pour les expériences de la science et de l'industrie d'autrefois, ne Toit là, au contraire, qu'une invention de fantaisie, oii il n'j a de réel que le danger de s'en servir. Exposition et histoire des fMrincipaîes découvertes, 1. 1, p. 40, note. Fantaisie soit, mais il n'est pas moins vrai qoe l'invention de Léonard a été réalisée de nos jours^ par M. Perkins, dans les proportions formidables que le grand artiste avait rôvées, et avec des moyens d'exécution qui ne sont par fort différents de ceux qu'il indiquait (Revue Britannique, 1" série, t. V , p. 347-351).
1 Ici encore, et c'est un fait plus inconnu que les autres, puisqu'on ne le sait que par le voyage d'Uffenbach, Papin passa de la théorie à la pratique, mais il ne s'en tira pas -aussi heureusement que pour le bateau à vapeur. Le landgrave, qui devait assister à Texpérience, la fit manquer par un retard, et l'accident qui en résulta semble avoir été une des raisons du départ de Papin pour l'Angleterre. « En voulant charger des canons avec de l'eau au lieu de poudre, dit Uffenbach, il a failli causer un grand malheur : les machines préparées à cet effet, ayant fait explosion, une grande partie 3e l'atelier a été détruite, plusieurs hommes ont été mortellement blessés, et S. A. ^leméme, qui Seigneur très-curieux , voM\o\t \otv\w«%
Ce qui m'étoime en tout ceci, pour VArchiloinierre de Lôonard de Vinci, dont la description eist si authentique, aussi bien que pour le bateau à vapeur de Garay, dont l'essai qu'on en tenta est au moins probable, c'est qu'au xvi« siècle, époque des combats géants et des grandes batailles navales, on n'ait fait usage ni de l'un ni de l'autre. Comment se fait-il que par quelque confidence de Léonard de Vinci, avec lequel il eut tant d'entretiens, François 1*^ ne connût pas YArchitonnerre et qu'il ne s'en servît pas à Pavie, où l'artillerie eut à jouer un si grand rôle? Comment aussi Philippe II ne songea-t-il pas à reprendre la machine de Garay pour donner un vol plus rapide et plus sûr aux lourdes galères de son ArmadafLes tempêtes n'en eussent pas eu si facilement raison, et l'Angleterre, pour qui les vents triomphèrent des voiles espagnoles, aurait trouvé à qui parler. Mais , pourrait-on ajouter : Comment se fait-il aussi que, pour une entreprise pareille , pour cette descente sur les côtes d'Angleterre tant rêvée , si Iontout voir dans le plus grand détail, auroit immanquablement été privé de la vie, si, par hazard, elle n'eut été retenue pour ses affaires. » Bulletin de la-Société de Vhistoire du ProtestanHsme français^ t. I. p. 199.
guement préparée, Napoléou ne songea pas davantage aux bateaux à vapeur, bien plus complets et d'un usage bien autrement praticable que Tembryon de steamer mis à flot par Garay?
Pour ce dernier point, demandez à M. Decrès, alors ministre de la marine, demandez surtout à l'Académie des sciences.
En 1803, la création de Papin n'était plus ce qu'elle était un siècle auparavant. De nombreuses expériences, que nous détaillerons tout à l'heure , l'avaient mûrie ; peu à peu elle avait grandi sous la main de ceux qui en avaient repris et savamment caressé l'idée :
l'abbé d'Arnal, les frères Périer, le marquis de Jouffroy , etc. Il ne fallait plus qu'un homme d'énergique activité, qui, après quelques perfectionnements nouveaux, lui faisant croire à lui-même que cette invention était bien la sienne, se trouvât enfin assez sûr de cette force pour ne plus (Jouter de ses effets, et d'avance assez convaincu des résultats pour en convaincre les .autres. Or, en 1803 aussi cet hoinme était trouvé, c'était Fulton; bien plus, celui qui devait le mieux le comprendre venait d'être sacré empereur, et comme pour mettre le comble à tous ces heureux hasards, l'entreprise pour laquelle l'invention géante
semblait avoir été fiiite était plus que jamais résolue. Fulton adressa son projet à Napoléon au camp de Boulogne. Du premier coup d œil , l'Empereur y vit ce qui s'y trouvait : ime idée capable de changer la face du inonde^. Malheureusement, contre son ordinaire, il ne s'en crut pas lui-même. Il voulut ravis de son ministre, il demanda l'approbation de TAcadémie. Le ministre ât du dédain, et l'Académie ne comprit pas. Il sembla que tout ce qu'on avait tenté depuis cent ans, dans le même but, avait été non avenu pour elle!
Un siècle d'expériences presque continues, et (jui presque toutes, vous Tallez voir, avaient eu un certain retentissement n'avait pas suffi pour son éducation !
* Ce sont les propres termes de la lettre écrite par l'Empereur à M. de Champagny, le 21 juillet 1804. Elle a été publiée pour la première fois dans la PratM (27 juillet 1849), et récemment on Ta opposée au pafsage des Mémoires du duc de Raguse, dans lequel Napoléon était accusé de n'avoir pas compris Fulton et de ravoir repoussé.
Cette re(9ierche des moyens de naviguer à Taide de la vapeur avait été Tune des grandes préoccupations indiistrielleft du xviii* siècle. L'Académie elle-même s'était presque mise de la partie, lorsqu'on 1753 elle avait ouvert un concours stir cette question : Comment suppléer à V action du ventpov/r Us grands misseaux ? Gauthier avait proposé la vapeur ; il avait montré que son emploi serait possU)le , si après avoir recouru au système de rames tournantes inventées en 1687 par Du Quet, on voulait tien admettre le procédé , qu'il indiquait , pour transformer en mouvement circulaire le mouvement de va-et-vient du piston *. L'Académie
1 Mémoi/res df la Société royale de Nancy, t. III, p. 251, et l'Année littéraire de Fréron, t. VI, p. 93.
n'approuva pas ce mémoire, qui était lavenir, elle aima mieux couronner l'impuissance du moment, en concluant, comme Daniel Bernouilli, à (jui le prix fut donné, « que Ton devait perdre toute espérance de pouvoir substituer sur les grands vaisseaux avec quelque succès considérable, les forces motrices renfermées dans les choses naturelles aux travaux des hommes *... » Lorsqu'elle repoussa Fulton en 1804 , l'Académie des sciences était donc conséquente avec elle-même.
Avant les expériences de Gauthier, on avait eu, en 1735 environ, celles du lorrain Vayringe ■, celles de Tingénieur anonyme qui, vers le même temps, avait envoyé à Tabbé Gonti un mémoire que M. Renouard possédait autographe ', et relatif aussi à un projet de bateau à vapeur. Enfin étaient venues les expériences plus effectives du comte d'Auxiron, sur la Seine *; celles des frères Périer, de
< Recueil des pièces qui oni remporté les prix de VAeur demie, t. VU, p. 08 (prix de 1753).
s V., sur cet horloger lorrain, un curieux article dans le Constitutionnel, 14 juin 1840 (Supplément).
8 F. le Catalogue de sa collection, n© 477.
* V. la notice de M. de Montgéry sur Fulton, Annales de Vindustrie française et étrangère (décembre l^S}»
Guyon de la Plombière *, de Tabbé d'Arnal *, puis celles enfin du marquis de Jouffroy.
Cette dernière entreprise, et la tentative des Périer qu'on ne peut en séparer, vont seules nous occuper.
Les frères Périer sont bien connus. A Tépoque dont nous parlons, ils avaient déjà établi la fameuse pompe à feu de Chaillot, ce qui leur avait valu, pour toute popularité, cette triviale calembredaine devenue la devise de leur invention :
Ici vois, par un sort nouveau, Le feu devenu porteur d'eau.
En 1773, im jeime noble franc-comtois, le
t. VII, p. 297. C'est Pexpérieuce dont il est parlé dans les Mémoires secrets (t. VI, p. 360), sous la date du 27 mai 1773. Elle ne réussit pas complètement, mais elle eut au moins pour résultat d'être une leçon pour le marquis de Jouffroy, qui y assistait. M. d'Auxiron était son ami et Tencourageait ; malheureusement il mourut sans avoir vu ses essais décisifs.
1 Elle eut lieu en 1776, V. Dictionnaire de l'industrie, t. I, p. 364.
^ Celle-ci est de 1780 , et il parait qu'elle fut assez heureuse. F. le Journal des Débats du 24 messidor an IX , et les Mémoires couronnés de l'Académie de Bruxelles, t. III, p. 38.
comte . plus tard marquis , de JoufiQroy, les étant allé voir, observa attentivement leur ma> chine à feu. Il était d'intelligence prompte et iudustrieiL<%c ; l'idée , qui alors était si bien dans l'air , lui vint aussitôt d'appliquer cette pompe à un bateau pour le faire marcher. H eut la naïveté imprudente de s'en onvrir anx Périer; et l'un d^eux, sans perdre de temps, mit le projet en œuvre. Mais il y fût moins heureux qu'empressé. Son expérience eut pour tout résultat de prouver une fois de plus que la chose n'était pas impossible *.
L'idée appartenait à notre Franc-Comtois; c'est donc seulement dans ses mains qu'en bonne justice elle devait réussir. Il en fut ainsi. En 1776, n'ayant qu'une année de retard sur l'ardeur de Périer, son . plagiaire, bien que son devancier, il lançait sur le Dou]}s un pyroscaphe ayant quarante pieds de long, six de large, et capable de fournir sans encombre une assez longue carrière.
Un chaudronnier de village avait été son seul aide dans la confection de ce premier bateau à vapeur. Pendant les mois de juin et
t V. le marquis Ducrest, Etiais tur le$ machinei ftydrauliques, Paris, 1777, in -12, p. 134-131.
juillet 1776, le bateau navigua sui^ le Doubs, au grand ébahissement des Francs-Comtois.
Qu'y gagna pourtant le marquis? Rien, sinon qu'on rappela partout JoM^roy-/a-Pompc. C'est l'ordinaire usage : la plus utile invention nu vous rend souvent populaire qu'en mauvaise part. Au lieu d'entourer votre nom de considération, on le double d'un sobriquet! M. de Jouffroy n'était pas homme à se décourager.
Pendant qu'on se moquait de lui, il travaillait déjà à un autre bateau, qui fut achevé en 1782.
Il était énorme : sa longueur allait à cent trente pieds sur quatorze de largeur; son tirant d'eau était de trois pieds, et son poids total de trois cent vingt-sept milliers, savoir : vingt-sept pour le navire, trois cents pom* la charge, c'estrà-dire en grande partie pour la machine.
M. de Jouifroy l'avait beaucoup perfectionné; il y avait mis tout son génie, tout son travail, comme il mettait toute sa gloire dans le succès. Les roues avaient quatorze pieds de diamètre, et les aubes six pieds de longueur, dont deux plongeaient dans l'eau.
Il fallait de grands fleuves pour ce nouveau léviathan. Aussi est-ce à Lyon, dans les eaux
ihi lUiùnooude la S;i6ue,ipi'ilvoulutle mettre à Uni. Le Kliùiie toutefois lui pai-ut trop rajiido ; l'autre fleuve, lentissimus Arar , convenait mieux : cest pour lui qu'il se décida.
L'expérience eut lieu en juillet 1783, et fut tiioinphanlt». Un procès-verbal déposé en Tétudo du notaire Barond en fait foi. Il y est dit, après Ténoncé des noms et qualités des notables présents, que tous • ont attesté et certifié que M. Claude-François-Dorothée, comte (le JoufTroy d'Arbans, les ayant invités, h» 15 du mois de juillet dernier, à être présents à l'essai qu'il se proposoit de laire remonter un bateau long de cent trente pieds et de quatorze de largeur, tirant trois pieds d'eau, ce qui suppose un poids de trois cent vintjt-sept mille livres, contre le cours d'eau de la Saône, qui pour lors étoit au-dessus des moyennes eaux, M. de Jouffroy remonta en effet, sans le secours d'aucune force animale, et par Veffet seul de la pompe à feu, pendant un quart d'heure environ; après quoi, M. de Jouffroy mit fin à son expérience ^ »
^ Revue du Lyonnais, avril 1844, p. 260. Cet article est excellent et a beaucoup servi à tous ceux qui ont écrit depuis sur les expériences du marquis de Jouffroy. F. aussi la notice faite en 1839 par M. Aciiillede
Un pareil succès devait ouvrir à tout jamais la carrière à l'admirable invention. Elle en resta là pourtant. A la demande d'un privilège de trente ans que M. de Joufifroy fit aussitôt, M. de Galonné, le futile ministre, qui avait de l'or pour toutes les frivolités et des dédains pour toutes les choses sérieuses, répondit, le 31 janvier 1784 : « On accordera quinze ans de privilège à M. de Jouffroy s'il réussit à faire remonter sur la Seine, l'espace de quekjues lieues, un bateau chargé de 450,000 pieds cubes, et si le succès en est victorieusemeqt constaté à Paris. »
M. de Jouffroy était à bout d'efforts; il recula devant cette nouvelle épreuve. La révolution survint, il émigra, et tout son labeur fut perdu. Lorsqu'il revint, en 1814, il n'était bruit que des bateaux à vapeur et de Fui ton, l'Américain, leur inventeur ; quant à lui, on ne savait pas même qu'il eût jamais existé.
Une fois, poiulant, son nom avait été prononcé, et c'est pour un aveu qui doit suffire à l'immortaliser. Fulton remettant au jour et agrandissant l'idée de M. de Jouffroy, avait eu
Jouffroy, fils du marquis, elle a pour titre Des Bateaux à vapevr.
uDcompùtiteur, M. Desblancs, de Trévoux, qiii cria au plagiaire, au voleur, sitôt qu'il apprit ce que préparait Tingénieur de Philadelphie.
Une polémique s'ensuivit. Fulton mit les rieui-s, et, qui mieux est, la justice, de son côté en décochant à M. Desblancs une réplique dont M. Parisol nous donne ainsi la substance dans son article Jolffrot de la Biogror phietiniverselle^,
« Mue M. Desblancs se rassure ! Est-ce d'exploitation, de lucre qu'il est question? Je ne ferai point concurrence en Europe; ce n'est pas sur les ruisseaux de France, c'est sur les grandes rivières de mon pays que j'exécuterai ma navigation. Est-ce d'invention qu'il s'agit? Ni M. Desblancs ni moi n'imaginons le pyroscaphe. Si cette gloire appartient à quelqu'un, elle est à Tauteur des expériences faites en 1783 sur la Saône*. »
i T. LXVIII {Supplément), p. 288.
s L'Académie des sciences, quoiqu'un peu tard, a fini par prendre Fulton au mo^ Elle aussi, sur un rapport de la section de mécanique , rédigé par M. Cauchy , elle constata, le l*' novembre 1840, de la manière la plus solennelle : que l'invention des bateaux à vapeur appartient au marquis de Jouffroj, et que les pyroscaphes qui existent ne sont que des
Est-ce clair? Habemus confitentem reum :
nous tenons là l'emprunteur avouant son emprunt et faisant restitution. Il semble pourtant que nous n'en ayons pas cru Fulton luimême. On le fête seul, et ainsi, on lui fait honneur plus qu'il ne Tauraityoulului-même.
Uneruede Paris porte son nom ; mais JoufTroy, qui donc en parle? qui donc le connaît?
Il mourut en 1832, aux Invalides, doyen des capitaines d'infanterie.
Aux Invalides! c'est bien là que doivent finir les inventeurs français ; à moins pourtant qu'ils ne meurent en exil, comme Papin, ou dans une maison de fous, comme Sauvage, l'un des créateurs de l'hélice.
copies plus ou moins serviles du bateau qui navigua sur la Saône en 1783.
La vapeur appliquée à la navigation est un progrès qui n'est pas dû aux Anglais, nous venons de le faire voir; pour mille choses qu'on leur attribue, et d'iuie importance moindre, bien qu'ils veuillent en tirer autant de gloire, il en est de même. Dans la science des phares, par exemple, notre priorité sur eux est incontestable * , et ce n est pas notre seul avantage : après avoir pris l'avance, nous sommes restés supérieurs. Les Anglais avouent eux-mêmes que, pour les mécanismes de rotation, pour les apparitions et les éclipses des feux, leurs nppareils sont loin de valoir les
* F. à ce sujet, une note très-intcressaute de M. de Prony dans la Biographie Universelle, t. XLII, p. 467,
- iM5 —
nôtres, et ils confessent hautement, bien qu'à contre-cœur, qu'ici toutes les conceptions de leurs ingénieurs le cèdent à celles de M. Fresnel, si savamment développées dans le Mémoire sur le nouveau système d'éclairage des phares^.
L'invention de ces navires en fer, dont l'Angleterre s'enorgueillit tant, n'est aussi <ju'un plagiat; bien plus, c'est un nouvel emprunt que notre siècle a fait au xvii«.
En 1644, Mersenne, l'industrieux minime rêvait déjà la construction de navires semblables et s'en entretenait avec Descartes, dans une des nombreuses lettres qui forment leur correspondance scientifique*.
Quant aux hélices, on sait que c'est encore là une invention de la France et non de l'Angleterre. Celle-ci, du^reste, ne le conteste pas, que je sache; s*il y a eu querelle de priorité, c'est seulement entre deux Français, Dollery* et Sauvage *, celui-là réclamant sur l'autre,
1 Paris, 1822.
* Mémorial de chronologie, Paris, Verdière, 1829, in-12, p. 285.
s II est mort il 7 a quinze ans à peu près.
* C'est lui dont j'ai déjà parlé tout à l'heure (p. 242), et qui est mort fou en I8ô7dansla maison dePicpus, où il était depuis 1854.
par Torgane de M. Chopin, son gendre, une antérioriorité de trente ans au moins, et se faisant fort d'un brevet dont TÂcadémie des sciences avait constaté la validité.
Le débat eut lieu vers la fin de 1845. M. Alphonse Karr, qui tenait pour Sauvage, fut prié par M. Chopin de ne pas sacrifier les droits de son beau-père à ceux de son ami.
M. Karr le ût de bonne grâce dans ses Guipts *. Il rendit à Dollery Thonneur de l'invention, mais garda pour Sauvage la gloire de Tapplication *.
A ce sujet, M. Karr s'insurgea, non sans motif, (*ontre la manière dont est réglée chez nous la législation des brevets*, t II est fâcheux, disait-il alors, que, lorsque Ton demande un brevet poui* une invention , il n'y ait pas un conser\'ateur des brevets qui puisse vous avertirqu'un brevet a été pris antérieurement pour le même sujet. »
1 V. VÉpoque du 15 novembre 1845.
^ C'était faire bonne justice. On peut consulter encore, sur ce débat, un article intéressant de M. Victor Meunier, dans la Presse du 18 mai 1853.
3 F. aussi, à ce sujet, de judicieuses observations de M. Edélestand Du Méril, Philosojphie du budget, t. L p. 110-111, note.
Nous sommes tout à faiide l'avis de M. Karr : si ce qu'il demande existait , nous n'aurions pas eu besoin d'élever tant de récliunations dans ce livre, et de faire à tant de gens de si gros crimes de leurs contrefaçons souvent involontaires.
1/ Angleterre, i)uisq\i*il faut toujours revenir à ses emprunts fortuits ou non, nous doit l'idée de VAlmanach nautique. Le premier recueil de ce genre dont le gouvernement britannicjue autorisa la publication date de 1765. Or, juste cinq ans auparavant, le français La Caille en émettait le projet. Dans son Nouveau Traité de navigation, édition de 1760, il faisait valoir de quelle utilité serait cet almanach. Ce fut un conseil perdu pour les marins français; pas im n'en prit soud. Les Anglais, plus empressés, lurent le livre de La Caille et firent leur profit de Tidée qui s'y trouvait ^ C'est aussi ce qui était aiTivé
* Voyages de M. Charles Dupin oi Angleterre, t. IV,
cent ans auparavant pour le premier recueil périodique connu sous le nom de Connaissance des temps. L'astronome français Picîird Tavait publié avec l'approbation de Louis XIV et sous le patronage de l'Académie des sciences; mais malgré cela on avait mis en France moins d'empressement qu'en Angleterre pour le lire et tirer parti de sa haute utilité •.
On lit peu, on lit mal, et surtout on lit lentement les ouvrages sérieux en France : c'est tout le contraire au delà du détroit; tel livre qui n'a pas encore été feuilleté à Paris est déjà dévoré à Londres. Les Mémoires de notre Académie des sciences ont presque toujours eu des Anglais pour premiers lecteurs; et de là vient aussi que presque toujours, les inventions sans nombre qui s'y trouvent en germe ont eu des Anglais pour premiers metteurs en œuvre.
L'abbé Prévost disait déjà au xvni* siècle :
« La plupart des Anglois qui cultivent les lettres entendent assez bien le françois pour lire nos livres. D'ailleurs, ils ont soin de rédmre en extraits tout ce qui leur vient des Académies
• Voyageê de M, CharUslDupin en Angleterrcj t. IV, p. 26.
de France; et, Tayant lu dans leur assemblée, ils Tinsèrent sans façon dans leurs propres mémoires sous la forme qu'il plaît à Tabréviateur*. » Cette assiduité des Anglais pourk lecture des œuvres françaises, cette ardeur à profiter des idées qu'elles recèlent, faisaiem le désespoir du pauvre abbé de Saint-Pierre, surtout quand il les comparait à rinsouciance et à la paresse des Français. « Je meurs de peur, écrivait-il en 1740, que la raison humaine ne croisse davantage et plus tôt à Lwidres qu'à Paris, où la conunimication des vérités démontrées est quant à présent moins facile. »
L'abbé de Saint-Pierre parlait ici pour sa chère philosophie; un siècle après, un savant
1 Le Pour et le Contre, t. XIII, p. 337 , n© l^^U moyen, vous l'avouerez, est fort commode. Leurs lois, en interdis{intla recherche de la paternité des inventions, leur en fournit un autre où ils ne trouvent pas moins leur compte. Lorsque lord Granville proposa de changer ces dispositions pour une législation contraire qui eût permis la revendication interdite, il commettait une grande imprudence. « Il ôtait, dit avec malice M. Jobard, toute sécurité aux industriels anglais. ^ Les Nouvelles inventions auo; expotiHont unir verselles, t. I, p. 89.
plus pratigue, rérudit Mongez, devait en dire autant pour les choses de Tindustrie. Mongez parle, dans un Mémoire à Tlnstitut *, du balancier pour le monnayage dont TAngleterre fut la première à profiter, bien que ce fût l'œuvre de Briot, im Français; et il en prend occasion de signaler ime foule d'autres emprunts de ce genre. « Tels sont, dit-il, le balancier de Briot, le métier à tricoter, la distillation de Teau de la mer pour la rendre potable, par Poissonnier Tainé; Téclairage par le gaz tiré de la houille, par Le Bon ; l'art de conserver les viandes pendant une longue navigation, par Cazalès de Bordeaux ; l'emploi des choux fermentes appelés cJwucroute pour préserver les marins du scorbut, par Poissonnier cadet; le procédé pour la désinfection de Tair, par Guy ton de Morveau; la découverte de plusieurs îles ou contrées auxquelles on a donné de nouveaux noms, dans le dessein de faire oublier les travaux des Français. »
A cette énumération de Mongez, on pourrait ajouter un et caetera sans fin; mais d'abord il faudrait la rectifier sur un point ; c'est en ce
* Mémoires de V Académie des imcriptions, 1831, t. IX, p. 225.
qui regarde la disUilation de Teau de la mer. Arislole a dit le premier* que, si l'eau de la mer n'est pas potable &oide, elle peut le devenir étant chauffée, mais voilà tout, et il n'ajoute pas un mot sur Tévaporation qui seule complète rexpérience. Saint Basile le Grand, qu'on ne s'attendait certes pas à voir inter\'enir en cette affaire, est beaucoup plus explicite. Il dit en termes formels que de son temps on rendait potable l'eau de la mer en lafaisantbouillir, puisen recueillant sa vapeur dans des éponges que Ton pressait ensuite pour en exprimer l'eau devenue douce *. C'est au hasard sans doute que l'antiquité devait cette découverte, et comme rien ne vint en consacrer la pratique ou plutôt la routine empirique, elle se perdit. De notre temps, c'est la science qui Ta retrouvée et qui en a sanctionné les heureux résultats; elle ne se perdra plus •.
* Problemat. XXII, cap. xviii.
* Œuvres de saint Basile, Paris, 1731, in-fol., i I»
» Porta, au xvic siècle [Mag. natwr.ChhOB, lib. XX}; puis au commencement du xvii* siècle, les Espagnols Martinez Leyva , Fernandez de Quiros et Gonzalez de Loza sVn »'taient aussi occupt's onfin Oook avait ea
Aux siècles passés, on le voit, on s'ingéniait , conune de notre temps, à rechercher des moyens sauveurs pour les marins perdus en mer; on ne se préoccupa guère moins de la manière de prévenir les naufrages. Lucien
la même idée, mais sans beaucoup plus de succès. Poissonnier fut. vraiment le premier qui, en 1763, résolut le problème avec sa machine distillatoire. Elle le rendit bientôt populaire. V, les Mémoires secrets, t. IV, p. 215-216. L'Anglais, son plagiaire, dont Mongez vous a parlé tout à l'heure, et qui ne se fit pas attendre, s'appelait Irwing. On en fit justice même dans les salons de Paris, où d'ordinaire on ne s'occupe pas de choses aussi sérieuses, et où l'on n'est pas toujours aussi équitable. V. Lettres de M°* Du Deffant, t. II, p. 422. — Les Anglais cependant, tandis qu'en ceci comme en mille autres choses, ils se faisaient nos plagiaires, ne cessaient de médire de nous : « Quand les peuples du Nord ont aimé la nation française, écrivait alors Rivarol dans son Discours swrVwniversalitéàQ notre langue..., les Anglais se sont tû, et ce concert de toutes les voix a été troublé par leur sHence. ^ Le voleur dit-il jamais mot du volé ! L'abbé Prévost se plaignait déjà en 1723, et du sans gêne avec lequel empruntaient les Anglais, etde leur ingratitude après l'emprunt : « Les voisins de l'Angleterre, dit-il, pourraient désirer que ce qu'elle emprunte d'eux fût pris avec un peu plus de ménagement et employé, si j'ose le dire, avec des marques un peu plus claires de reconnaissance. » Le Pour et U Contre, t. II, p. 82.
ptirle, dans son Toxaris^^ d'un système de cordages appelés sperai, dont on entourait les vaisseaux dans les gros temps afin de rompre rimpéluosité de la vague; mais bien que ce procédé, de l'invention des Grecs, se fût perpétué dans la marine romaine, ce qui certifie de son excellence, on a fini par roublier, si bien que, malgré tout ce qu'on a écrit à ce sujet*, on ne comprend plus même de quelle manière il pouvait être efficace.
On ne connaît pas davantage quel était le mécanisme employé par RagiUy , gentilhomme du Poitou, qui, selon Malherbe', savait comment il est possible.d'empécherles
1 Œuv. chois,, trad. Belin de Ballu, 1841, in-18, p. 3U.
^Mélanges de littérature étrangère, t. III, p. 77. — Ce n'est pas la seule chose que nous pourrions emprunter à la marine des anciens. V. à ce sujet le mémoire de Leroy, les navirss des Anciens considérés par rapport à leurs voiles et à Vusage qu'on en pourrait faire dans notre marine, 1783, in-8.
8 y, Lettres àPeiresc, édit. Biaise, p. 168-169. (17 juill. 1610.)— En 1776, M. de Bernières tenta un essai dn môme genre. {Mémoires secrets, i. IX, p. 226.) Vout voyez que le bateau insubmersible , pour lequel M. Lionel-Lukin se fit patenter en 1795, ne manque pas de devanciers. Y. The Repertory of ari and mtir nufacturej t. III» p. 10.
vaisseaux de sombrer , lors mémo qu'ils se* raient criblés de boulets :
« La reine, dit MaUierbe ; voulut que Tépreuve s'en fît aux Tuileries, à portes closes, en présence de M. de la Châtaigneraie, capitaine de ses gardes, en une petite nacelle qui est sur Tétang, laquelle on renversa la quille en haut et y fit^on tirer quatre coups de mousquet, et, déplus, M. delà Châtaigneraie, prenant plus d'assurance, fit, avec une cognée, mettre ces quatre trous ensemble, de sorte qu'il y avoit de l'ouverture pour passer la tête, sans que pour tout cela il y entrât une seule goutte d'eau, et n'y avoitautre chose que je ne sais quoi qu'il fit mettre en l'un des bouts du vaisseau. Comme ils en furent sortis, il fit prendre par son homme ce qu'il y avoit mis; tout aussitôt il alla au fond, où il est encore. L'on ne sait que s'imaginer, — la commune opinion est que cela se fait par magie; — pour moi, je n'en sais que dire; peut-être le saurat-on quand le secret aura été payé. »
Il ne le fut pas, et l'invention de Ragilly resta avec la nacelle de la reine au fond de l'étang des Tuileries. Les rois ont si rarement su payer ce qui est utile !
Nous connaissons toutefois une invention qui fut grassement payée par l'un d'eux.C'est une invention dangereuse. Mais hâtons-nous de le dire : elle fut achetée pour qu'on ne s'en servit pas.
Le fait remonte à 1759; il est ainsi raconté par M"»* de Genlis* : « On soutenait sur mer, contre les Anglais, une guerre désastreuse.
Un homme , qui avait retrouvé le funeste secret du feu grégeois, le donna au roi. L'expérience se fit sur le grand canal de Versailles (M. de Montesquiou y était) , et elle réussit
* Souvenirs de Félicie, p. 93-G4. V. aussi VEspUtn anglais^ t. V, p. 46-47.
parfaitement; le feu, dans un instant, fut mis sous Teau aux bateaux. Le roi fit venir rinventeur dans son cabinet, lui défendit avec menaces de ne jamais publier cet affreux secret, en ajoutant quil croirait lui-même coDMnettre un crime atroce en s'en servant contre ses ennemis. Le roi fit donner à l'inventeur le brevet d'une pension de mille écus, et c'est ainsi qu'une invention si pernicieuse fut, par l'hinnanité de ce prince, ensevelie dans l'oubli ime seconde fois. »
Nous savions bien que Louis XV n'était pas cruel ; malgré cela , le fait raconté ici ne nous semblait pas être de la dernière évidence : nous hésitions à en croire M«»e de Genlis sur parole. Coste d'Arnobat est venu lui donner raison *. Il avait connu l'inventeur, il avait été consulté par lui au sujet de la découverte qu'il voulait soumettre au roi, « enfin, dit-il, c'est moi qui ai fait le mémoire au conseil. » Entrant ensuite dans le détail de l'invention, Coste ajoute que son dangereux industriel « offrait d'enfermer dans un canon
1 Essai sur de prétendues découvertes nouvelles, dont la plupart sont âgées de plusieurs siècles, in-8, an XI, p. 189-190.
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l:: ,r.::rt\ ,:v.: -\ uù: cuère moins destruc-
• l^^* r .^îi-* ;r\;r4::i's yj^r L«:2:osieT de la correspon- ,!a;uv ,v^ îi.ArïV>.Al ie BeIIo-I*Ie .1750 et publiées .U*.s *.i Kw\*^ r-^-r^^sç^.TiK-f. l" sêrîe. I. IX. p.S64>27tf, sL'i'-.îi':*; ,îs' ;■-■-* k'ouiv'.o:* i: ;a:Is sur ce nouveau feu y-.yA Ki oï *ur **»:: ;:'.vou:eur, ^ui ôiait un dauphinois 'wc l^uvrs'. !I mourut en lT7;î. F. les Mémoire* \ Wm>vx*mbrt^ ITT:?.
teur, et dont Tinvention remonte à une époque de quarante ans plus rapprochée de la nôtre, ne fut pas employé davantage. C'était un boulet de quatre' livres environ qu'on enveloppait d'une couche de coton préparé et qui portaitrincendie partout oùil frappait. Le général L'Espinasse tenta , en 1798 , dans le port de Lorient, une première expérience de ce procédé, dont il était l'inventeur, et qui tendait déjà à faire du coton un agent aussi meurtrier au moins que le pyroxyle ou poudre-coton de M. Pelouze; mais, bien que répreuve eût réussi, on ne lui donna pas de suite. Etait-ce encore par humanité ou par indifférence? Quoi qu'il en soit, les Anglais n'eurent pas les mêmes scrupules. Ils furent seuls à ne pas perdre de vue Tarme terrible qu'on dédaignait de tourner contre eux; et, en 1811 , on voyait tout à coup paraître, dans Tun de leurs ports, sous le nom d'un certain M. Fane, qui s'en disait l'inventeur, un bonlet tout semblable à celui du général de TEspinasse*.
* Ch. Dupin, Voyages en Angleterre, i. IV, p. 126. — En 1773, bien avant le général de l'Espinasse, M. Brun de Condamine avait aussi proposé un boulet incendiaire. Comme Louis XVI ne répugnait çaa xïvo\tv^
que <on a':eul à de semblables moyens, on ne pennit pa^: à M. de Condamine les expériences qu'il demandaii. Seulement on ne Toulut pas qu'il allât porter ailleurs son secret. Que fit-on? au lieu de le pensionner, comme Dupré, on le mit à la Bastille. Il 7 resii jusqu'à la paix signée en 1782. Pour tout dédommagement, il reçut six cent livres. Essais historiquei sur Paris, pour faire suite à ceux ds Saint-Foix, in-6, 1805, t. I, p. 91.
Peut-être la crainte de ces procédés destructeurs, aussi bien que la peur des tempêtes, a-telle été pour quelque chose dans la création du premier système d'assurances maritimes.
Dès 1560, l'Angleterre avait les siennes. Mais, selon Gapmany , Barcelone en avait déjà de pareilles en 1433 * , etBeckmann fait remonter même jusqu'à 1423 les premières que les Florentins aient établies chez eux *.
Quant aux assurances sur la vie, nous lisons
^ Memorias historic. de Barcelona, 1. 1, p. 213.
' Beckmann , Hist. des inventions , trad. angl. t. T, p. 382. — En 1598, Amsterdam suivit cet exemple, Pontanus, Rerurh et v/rhis Amstelodamensis Historia, 1611, in-fol., p. 255.
dans un recueil publié en 1641 * : a II y a en Angleterre une espèce de mont-de-piété ou de banque où le jmblic peut mettre ime somme de cent pistoles pour un enfant naissant, c'est à-dire quelques mois après sa naissance, en portant son extrait baptistaire, à l'effet que si Tenfant vient à mourir avant douze ans accomplis, la somme se trouve en pure perte pour ceux qui Tout donnée et demeure au profit du mont-de-piété ou banque ; et que s'il survit passé les douze ans, Tenfant a cent pistoles de rente par an sa vie durant, à commencer depuis les douze ans accomplis jusqu'à sa mort. C'est un excellent moyen pour assurer la subsistance honnête d'un enfant qui n'auroit pas d'autre sûreté '. » Voilà bien tout le système denosmoiemes assurances sur la vie, tel qu'il fut conçu d'abord parle banr quier Tonti, fondateur des tontines. Dès 1568, c'est-sF-dire un peu moins d'un siècle auparavant, la Belgique avait des établissements de ce genre. On peut en juger par une requête adressée cette année-là au ducd'Albe, et dont les premières lignes ont été transcrites dans
* Carpenteriana, p. 372.
* F., sur ces sortes d'assurances, un excellent article de la Rei'uc française, 15 nov. 1837, p. 227-240,
les Analectes belgiques de M. Gachard * : « liemonstrent en toute humilité Jheronimo Guriel, Lope del Gampo et consortz, toutz marchandz espagnolz, demorantz en la ville d'Anvers, comme qu'ils suppliantz (?) ont certain procès pendant indécis au conseil de Brabant, comme impétrant en matière des assurances faites sur vie des hommes contre Valerius Van Daele'... »
* T. I, p. 476, et Archives littéraires des Pays-Bas, 17 septembre 1831, p. 159.
* Le système des assurances en général semble avoir été connu des anciens. La lettre dans laquelle Cicéron parle des mesures prises à Laodicée, pour mettre à l'abri de tous les risques du passage l'argent de la République. (Epist. familiar. , lib.II, epist. xvii) , ne s'explique pas autrement. On pourrait môme croire, d'après un passage de Théophraste (chap.x), que les assurances mutuelles étaientconnues à Athènes. (F. la Traduction et les notes de Coray.)— Quant aux assurances contre l'incendie, elles ne datent que du siècle dernier, et c'est en Danemarck, vers 1731, que nous trouvons les premières. F., sur les premiers établissements de ce genre, Journal dé Verdun, mai 1753, p. 387, mars 1755, p. 218, et le Journal œconomique, février 1758, p. 70.
Les Espagnols n'ont pas toujours été des inventeurs aussi philanthropes; loin de là.
Le procédé si destructeur des fusées à la Congrève est dû à Tun de leurs hommes de guerre, en dépit du nom tout britannique qui sert à les désigner. M. de Montgéry en a retrouvé la recette, et jusqu'au moyen de s'en servir, dans le Manuel d'artillerie, composé en 1586 par Louis CoUado, ingénieur en chef de Charles-Quint. La trouvaille était curieuse et M. de Montgéry a bien fait de la consignei dans le Journal des sciences militaires^] mais il
* Novembre 1825, p. 296.
eût été bon qu'il ne s'en tint pas à cette origine, n eût pu trouver les fameuses fusées, non-seulement en Espagne , dans le livre de Collado, mais dans Tlnde, aux mains des soldats de Tippoo-Saëb,'qui peut-être eux-mêmes devaient d'en connaître Tusage à quelque tradition antique*.
^ Il se pourrait en effet que les Indiens eussent connu dès l'époque d'Alexandre des engins de cette espèce. Le conquérant effrayé de ce qu'il en entendait dire, n'avait pas osé , selon Philostrate , attaquer le pays des Sages situé entre L'Hyphasis (le Setledge) et le Gange , et dont ces foudres étaient la défense. Vie d' Apollonius ^ liv. II, chap. xxxiii. L'Hercule égyptien de même, et le Baccbus indien se seraient longtemps auparavant épouvanté de ces obstacles, que Philostrate appelle « torrents de feu, nuées flamboyantes , chargés de traits mortels , tombant sur les armées et les dévorant. » Ne peut-on pas, je le répète, reconnaître ici les terribles effets des fusées, retrouvées tant de siècles après chez les Mahrattes, qui auraient ainsi gardé un des secrets de leurs ancêtres? Ce n'est pas du moins la première fois qu'on s'accorde à demander à la poudre à canon, Texplication de ce que dit là le biographe grec. F., à ce sujet, l'explication d'un journal anglais reproduite dans V Improvisateur français , t. IX , p . 465 ; les notes de Blount, sur la vie d* Apollonius de Tyane, par Philostrate, Berlin, 1774, in-12, t. HT, p. 405- 406, 428; la traduction anglaise du livre de Dutens,
C'est mOmc en voyant les ravages que ces projectiles , lancés par les Mahrattes , faisaient dans les rangs des troupes anglaises que sir ^^'illiams Gougrève , alors capitaine au service de la compagnie des Indes, chercha à deviner quelle pouvait en être la composition * ; il y réussit. 11 trouva dans les flancs d'un de ces tubes éteints le secret de la flamme qu'ils portaient, et peu de temps après , les Anglais auraient pu rendre aui Mahrattes foudre pour foudre, incendie pour incendie '.
Inquiry into the origin ofthe discoveries attrihuted to tht modem, et un article du Polyteohnic RevieWf traduit dans la Revue Britan. 5« série, t. XXVII, p. 226.
1 Biographie portative des contemporains, t. I, p. 1066.
* Les premières expériences heureuses de Congrève datent de 1804. Or. depuis douze ans, un Françaisj nommé Prévôt, faisait usage de fusées aussi terribles que les siennes. On eût dit qu'il possédait le terrible secret de Dupré. Malheureusement il n'était pas au service delà France. C'est la Russie, à la solde de laquelle il s'était mis en qualité de colonel d'artillerie, qui, de 1788 à 1708, profita de sa découverte. Elle fut très-funeste à la flotte turque lors de la guerre de Crimée et du siège d'Otchakov par Potemkin. Prévôt commanda ensuite l'artillerie de Sébastopol et même organisa l'armement de ses premiers forts de mer. 11 y mourut le
N'est-ce pas chose singulière de voir les Européens trouver aux mains des Indiens Tun des plus terribles perfectionnements de la poudre à canon, cette force quils pensent avoir inventée et qu'ils se vantent d'avoir fait connaître à ces peuples? En tout cas, ceux-ci la leur; auraient ainsi rendue plus terrible qu'ils ne l'avaient reçue.
C'est une preuve nouvelle que ce sol indien n'est pas aussi usé qu'on pourrait le croire. L'intelligence n'y a pas perdu toute sa sève; elle y saurait encore créer, comme elle créa jadis, et du génie de ses sages pourraient encore jaillir des idées pareilles à celles qui sont les germes de tant de grandes découvertes, la gloire de nos savants : — la phrénologie, par exemple, dont le premier mot se trouve dans un livre de l'Inde ; — la vaccine, qui ne fut que trop longtemps un secret des brahmes, — et V enseignement mutuel, qui popularise depuis tant de siècles la lecture des livres sacrés sous l'œil des Bell et des Lancaster de l'Hindoustan.
17 mai 1798. Nos soldats ont retrouvé son tombeau dans le cimetière abandonné à l'extrémité du port. On peut lire sur Prévôt et sur sa découverte une lettre fort intéressante de M. P. deCourtin dans le Moniteur de l'armée (novembre 1856}.
Parlons d'abord de la phrénologie, dont la première origine n'est autre chose qu'une espèce de divination en usage chez les Hindous : « Plusieurs entre lesbrahmesdu royaume de Carnate croient que tous les hommes ont leur destin écrit chacun sur leur tête ; et quand on leur demande où cela est écrit, ils répondent que les sutures du crâne sont les caractères de cette écriture mystérieuse * . » De ces idées au système de Gall, il n'y a qu'un pas. Au moyen âge déjà, il était franchi. Le système
* Mém. de Trévoux, an. 1700, p. 464. — En 1747, le P. Fulgence écrivit aussi sur cette matière. Hoffman, le savait, et il se fit, de cette priorité, une arme contre Gall. V. ses Œuvres, t. IV, p. 106-107.
crânioscopiqueavaitdéjàsesprincipalesbases; mais c'est surtout au point de vue médical qu'elles étaient posées. Tout médecin qui avait une folie à traiter connaissait son crdne humain par cœur. Il savait où était la cellule de la mémoire, où celle de l'imagination, etc. La somme de maistre Gautier * lui avait appris en quel endroit il fallait, entre ces deux cellules, inciser la peau crucialement. Jean de Garlande, aMmotfrenesis de son dictionnaire*, donne cette théorie toute phrénologique de la foUe : « Si Tinflammation est dans ,1a partie antérieure de la tête, Timagipation est lésée ; si dans la partie moyenne, la raison; si dans la partie postérieure, la mémoire. »
* Fol. 8, col. 2. — F. sur ce passage, les observations de M. Littré , Hist. littér, de la Fr. t. XXI, p. 4l5.
* P. 536. Ce lexique de Jean de Garlande se trouve, comme on sait, à la suite de Paris sous Philippe le Bel par H. Géraud. — V. aussi, dans un autre livre du xiiie siècle, Michaëlis Scoti LiheUus desecretis naiiifs (Amsterdam, 1665), un passage sur les propriétés de l'encéphale , et sur les différences de caractère, d'après les diverses formes de la tête. — L'art de Lavater est aussi fort ancien. Pétrone n'a-t-il pas dit: Ex wdUbus hominum mores colligo. Cervantes parle des physionomistes de son temps. CD. Quic/i. 2® part, ch. X.) Sous Louis XIV, le médecin Lachambre écrÎTit un Art de connaître les hommes^ tout à fait dans
Un siècle auparavant, Avicennes s'étsdt occupé de la localisation des facultés, et Albert le Grand avait dessiné une tête qui les montrait en effet localisées presque toutes. Petrus de Montagua, dans son livre publié en 1491, et le cliirurgien Lelièvre,— du moins penset-on que c'est lui,— par un dessin daté de 1 500 *, reproduisirent la même figure. Georges lleisch, dans sa Margarita philosophica, etc., la donna plus complète encore •. C'est en regard du chapitre qui traite De Potentiis animx sensitivœ, que se trouve la tête phrénologiquement dessinée. Tous les organes des sens et
le goût de Lavater, mais un siècle avant lui. Le roi ne faisait, disait-il, aucun choix sana le consulter. (La Place, Pièces intéress, t. IV .) Cette science appelée alors la métoscopie avait ses règles ; on peut en voir l'abrégé dans la Bihlioth. de cour, 1746, t. Il, p. 368. F. aussi nos Variétés Hist. et Litt, > t. II , p. 57, 106. —La Chirognomonie de MM. D'Arpentigny et Desbarolles, avait aussi déjà ses rudiments. Ainsi, on jugeait du courage d'un homme à ses ongles. Henri lY ne voulut pas do Villeroy , pour grand maître de l'artillerie, parce qu'il les BLYfiit trop pâles. Mém. de Sully, liv. IX.
1 Communiqué au D' Belhomme par M. Machado, il a été reproduit] dans VÉcho du monde savant, déc. 1842.
« Bâle, 1508, in.40, p. 238.
des principales facultés y sont marqués; seulement ils n'y occupent pas la place que Gall leur a depuis attribuée, et ils sont en moins grand nombre : le sens commun est placé au milieu du front; l'imagination au-dessous du sens commun et la fantais^ie au-dessus ; la mémoire près de Toreille, etc.
Nous pourrions vous parler encore de Ludovlco Dolciqui, en 1562, amena cette science sur Textréme limite où Gall n'eut plus qu'à la prendre pour la perfectionner , comme vous savez, et non pas pour la créer, comme on le croit trop; mais ce que nous avons dit nous semble suffisant. On y a vu comment il se fait qu'une science, qui a déjà grandie, peut s'éteindre et insensiblement s'oublier assez pour faire la renommée du premier plagiaire qui la réinvente, connue fit Gall pour celle-ci, sur la foi des vieux livres, et qui la perfectionne à la mesure des sciences en progrès de son temps.
Dans l'Inde , la phrénologie n'était qu'une science divinatoire, mais du moins n'avaitelle pas été oubliée. De tels peuples ont plus de mémoire que les nations savantes , aussi sont-ils toujours bons à consulter. — Ils ont souvent dans leurs traditions plus de trésors que nous dans nos livres.
La vaccim, dont nous voulons vous parler à présent, Ta bien prouvé. Combien ne nous fallut-il pas traverser de siècles de contagion et de mortalité pour arriver à découvrir ce contre-poison du terrible virus! Combien d'essais tentés et toujours inutiles ! Le remède pourtant, Tantidote cherché était de temps immémorial entre les mains des Hindous et des Persans. Dhanwantari, TEsculape hindou, en avait parlé lui-même dans son livre sacré le Sateya Grantham \ et dès lors il y avait eu non-seulement obligation, mais piété à recourir au remède divin. La pratique en iisage
' F. VUnion médicale du II septembre 1847.
dans THindoustan pour remploi de la vaccine est ainsi expliquée dans la Bibliothèque britannique^ :
« Les Hindous trempent un fil dans la pustule d'une vache, et conservent ce fil qui les met en état de rendre Téruption de la petite vérole facile chez tout enfant qu'on leur présente; ensuite, passant le fil trempé dans une aiguille, ils le font traverser entre cuir et chair dans la partie supérieure du bras de Tenfant. Ils le laissent là et font la même opération à l'autre bras. Ce procédé, dit-on, ne manque jamais d'opérer une éruption facile; il ne sort que très-peu de boutons, et jamais on ne meurt de la maladie ainsi traitée. »
Les Anglais, qui déjà possédaient THindoustan, pouvaient prendre à tout instant sur le fait quelques-uns des prodiges de cette vaccine primitive. Le premier venu de leurs médecins pouvait sans peine en surprendre le secret, et, se rappropriant, selon un usage trop commun, le donner à TEurope comme une de ses découvertes. Rien de plus facile ; si même je ne savais le reste , je jurerais que la vaccine ne nous arriva point par une autre voie.
iT. XXX, p.-134.
Il n'en fui pourtant pas ainsi : ce furent hum les Anglais qui propagèrent les premiers l'utile remède ; le plagiat ne manqua pas non plus, mais ce ne fut pas la médecine hindoue, c'est un Français qui en fit les frais. Disons bien vite que ce Français n'avait certainement pas lu le Sateya Grantham ; qu'il n'avait pas fait le voyage de l'Inde ; qu'il n'avait pas vu comment s'y emploie la vaccine, et que, par conséquent, s'il en trouva le secret au fond de sa province, il faut lui en tenir compte tout aussi bien que si la découverte n'avait pas déjà été faitç, depuis des siècles, à quelques mille lieues de là *.
n s'appelait Rabaut, et, pour le distinguer de son frère, le fameux constituant Rabaut-Saint- Étienne , on le nommait Rabaut-Pommier.
Il était ministre protestant à Massilargues , près Lunel, vers 1784, époque où la petite vérole sévissait d'une manière terrible dans le Midi. La maladie l'effrayait par ses ravages;
1 Les Allemands réclament aussi. Ils prétendent qu'en 1669, Goëtz les avait déjà dotés de la vaccine, et ils citent un savant traité qu'un anonyme de Gœttingue avait écrit à ce sujet, dès 1668, dans le journal AUgemeine Unterhaltungen.
et, pourtant, prenant pour guide rexpérience de quelques pâtres qui lui disaient que cette variole si redoutable pour les hommes n'était pas autre chose que la picote, mal assez peu dangereux pour les vaches, il se demandait si tout remède était aussi impossible qu'on le prétendait. Il se laissait surtout aller à croire que dans la maladie, si bénigne pour Tanimal, était peut-être le meilleur remode contre la contagion si pernicieuse pour Thomme *.
C'était le temps où lé système de Tinoculation * était le plus en faveur; et Rabaut, suivant toujours son idée, fut naturellement amené à se dire que la picote, inoculée comme préservatif de la variole, vaudrait mieux et serait certainement plus inoffensive que Tinoculation ordinaire d'une pustule variolique.
Deux Anglais, M. Ireland, négociant enrichi de Bristol, et M. Pugh, médecin de Londres, venaient alors passer leiu's hivers à Montpellier. Rabaut les y voyait beaucoup. Il leur
4 T. le Mémoire lu en 1850 à la Société d'émulation de Montbéliard, par le pasteur Goguel.
* Vieille chose encore! De temps immémorial, on pratii^uait l'inoculation en Circassie, en Géorgie, même en Grèce. V. à ce sujet un Mémoire de La Condamine, à l'Académie des sciences, 1754.
communiqua ses idées , et , entre autres choses, il leur dit « qu'il serait probablement avantageux d'inoculer à Thommela picoU des vaches , pai'ce qu'elle était constamment sans danger. »
M. Pugh, frappé de cette observation, promit à Rabaut d'en donner connaissance à son ami le docteur Jenner, qui se préoccupait beaucoup des progrès que Tinoculation pourrait faire. Il tint parole; l'idée émise par Rabaut et communiquée par le docteur Pugh n'eut pas été plus tôt jetée dans la pensée de Jenner, qu'elle y germa et s'y féconda. En 1798, la vaccine fut créée; mais cette fois encore le nom de son vrai créateur fut laissé dans l'oubli; Jenner seul assuma toute la gloire.
Rabaut-Ponunier apprit du même coup le succès de son idée et l'immense honneur qui résultait pour Jenner de sa propagation. Réclama-t-il? Non. Il était trop simple et trop modeste pour cela. Seulement , et beaucoup plus tard , il se contenta de faire attester par une lettre que M. Ireland lui écrivit, sous la date du 1 1 février 181 1 , la vérité de ses entretiens avec M. Pugh et des communications qu'il lui avait faites; puis il s*en tint là. Gha-
que fois qu'il parlait de sa découverte, il montrait la lettre de M. Ireland, dont Ghaptal et M. de Lasteyrie eurent ainsi connaissance.
Du reste, il laissait volontiers la gloire de Jenner courir le monde, satisfait, à part soi, de tenir dansTombre sa pure conscience d'inventeur méconnu. Il était mort quand justice fut faite. Le procès en effet n'a été positivement vidé que vers 1 824 , dans l'article Vaccine du Dictio7inaire des sciences médicales *. M. Husson , qui juge , et de haut, s'y déclare net contre la priorité des Anglais.
i T. LVI, p. 395.
M. Husson ne s'en lient pas à ce fait. Étendant l'arrêt d'un délit de plagiat à un autre, il en prend occasion de rappeler quelques autres emprunts des Anglais. C'est déjà ce que Mongez avait fait, nous Tavons vu tout à rheure ; or , on pourrait croire qu il va citer les mêmes; pas du tout, tant il est vrai que la liste de ces contrefaçons de l'Angleterre peindrait être interminable. Dans Ténumération de M. Husson, il est parlé de la presse hydraulique, dont les Anglais ont dérobé Tidée à Pascal ; de leur pompe à feu, imitée de Dalesmes; de la théorie du chlore, qu'ils ont empruntée à Curaudeau; enfin, de la méthode du cheva-
]ier Paulet, qu'ils ont empruntée pour en faire leur méthode d'enseignement mutuel à la Lancaster.
Nous arrêterons ici Ténumération , non pour contredire ce. dernier point, mais pour rétendre. Nous laisserons au chevalier Paulet.* rhonneur que lui fait M. Husson; nous lui donnerons volontiers le pas sur Lancaster, mais à la condition que les maîtres d'école hindous le prendront aussi sur lui. Ce sont en effet les seuls vrais créateurs de renseignement mutuel. Qu'on en juge par ce que dit un voyageur qui visita les écoles de la présidence de Madras : « Dix enfants sont assis sur le plancher; chacun d'eux tient à la main un livre en feuilles de palmier, sur lesquelles sont gravés les caractères de Talphabet. Une couche de sable de près d*un pouce d'épaisseur est en face de lui. Le moniteur prononce une lettre quelconque, l'écrit, puis l'efface et continue ainsi jusqu'à ce que l'élève puisse à son tour la prononcer et l'écrire, etc. ' » Et il y a des milliers d'années qu'on apprend à
i F. l'article que nous lui avons consacré dans VEncyclopédie du xixe siècle.
« Revue étrangère, 1834, p. 477.
lire ainsi dans le pays des brahmes! Ce qui nous étonne, c'est que les Grecs, qui tenaient tant de choses de Tlnde, n'aient pas connu cette méthode d'enseignement à l'époque de leur splendem*'; et qu'au xvii« siècle au contraire, lors de leur pleine décadenceetde leur asservissement, elle se trouve tout à coup chez eux. « La méthode ingénieuse de Tinstruction mutuelle, ditM.Villemain, était pratiquée vers le milieu du xvii* siècle, à Athènes, où le Didascalos instruisait une vingtaine d'enfants*. »
J'aurais de pareilles choses à dire, de semblables origines à rechercher pour plusieurs autres systèmes d'enseignement qui sont comme celui-ci, bien moins nouveaux que rajeunis.
Depuis Roger Bacon, qui se faisait fort,
< Il ne faut pourtant pas oublier de dire, que d'après un passage de Quintilien, les Romains semblent avoir connu ce système d'enseignement des enfants par eux-mêmes. < Pour l'écolier qui commence, dit-il, l'enseignement par le condisciple vaut mieux que celui du maître; il est plus facile, par cela même qu'il est plus agréable.»
* Essai historique sur Vétai des Chrecs, etc., p. 171. — Peut-être tenaient-ils cette méthode des Turcs , chez qui le baron de Tott en constata l'usage. F. ses Mémoires t 3* partie, p. 149.
grâce à sa grammaire universelle, d'enseigner l'hébreu en trois jours et le grec en trois autres*, les méthodes de nmémotechnie , de mémoire artificielle, n'avaient jamais chômé *. Tout le xviie et le xviii« siècles avaient retenti des réclames de professeurs de calcul en quinze jours d'enseignement, tels que le fameux La Haye'; de maîtres de lecture en six heures au plus, tels que l'illustre Laffore ; et de maî-
* Epistol. de laude sacrœ Scriptura ad Clément. IF.— Au XVII* .siècle, un Belge se vanta d'opérer le môme miracle, d'une façon toutefois un peu moins expéditive. < Il se trouve à la Bibliothèque publique de Mons, dans un manuscrit du xvii« siècle, contenant la correspondance d'Arnould Lewaitle , une lettre de 1671 , écrite par Swertius, chanoine de l'église de St-Pierre à Louvain, dans laquelle ce savant dit, comme une chose parfaitement notoire, qu'il a enseigné en huit jours (en donnant une leçon d'une heure par jour), la langue espagnole au vice-chancelier de la reine de France, Anne dAutriche; en dix, au P. Oliva à Rome, et à d'autres en divers lieux, et par un nombre qui ne s'étendait jamais au-delà de trente. » Nouvelles archives histor. des Pays-Bas ^ n" 11-12, p. 444.
« F. une longue note de nos Variétés historiques et littéraires j édit. elzévir, t. III, p. 190.
' 11 avait inventé une machine physico-instrumentale à l'aide de laquelle dix mille personnes pouvaient apprendre le calcul en quinze jours.
très d'écriture en six leçons. Lémontey parle d'un moine qui se vantait d'opérer à coup sûr cette dernière merveille, et qu'on avait fait venir de Franche-Comté pour mettre la plume aux doigts de LouisXV, le plus paresseux des enfants avant d'être le plus fainéantdes rois*. La méthode mnémotechnique dite polonaise, à cause de M. Jarwinski, polonais, qui s'en dît Tauteur, mais qui ne Qt que la populariser en
^ Gaston d'Orléans , autre royal paresseux, n'avait appris la syntaxe qu'au moyen d'un étrange procédé grammatical qui la transformait en un art guerrier : « La particule on était devenu un régiment, le qw retranché une citadelle, le nom une brigade , le verbe une division. Le capitaine volo fut mis à la tête de tous les verbes anormaux qui sont les volontaires de l'art grammatical. Les verbes déguisés^ qui feignent d'être actifs et qui sont en eSei passifst furent désignés par de perifides armées d'observation, qui attendent l'événement pour se décider. > De Mayer, Galerie philosoph. duxvie siècle, t. II, p. 175-177, note. — Les Romains avaient fait un jeu de l'enseignement de la lecture grâce à de jolies lettres d'ivoire ou de bois qu'il mettaient, comme des hochets, aux mains des enfants. Quintilien {[Instit. Orat. Lib. I, cap. ii), et Fr. Jérôme (Epist. ad Paulam) en ont parlé. Dès 1518, on avait avisé au moyen d'apprendre certaines sciences, à l'aide d'un jeu de cartes. Le Chartiîudium de Thomas Marnes, 1518, in-8, en est un exemple. C'est d'une méthode pareille que Rabelais doit vouloir parler. (Liv. I, ch. xciv.)
1833 «, est tout entière et plus facile dans une petite histoire universelle publiée à Nuremberg en 1722 *. Enfin, cette méthode de grande maison qui consiste à donner aux enfants des domestiques allemands, anglais, etc. , qui ne leur parlent qu'en leur propre langue et ainsi la leur apprennent; est textuellement développée dans les Sérées de Guillaume Bouchet ', et dans les Essais de Montaigne \ où M"® de Genlis, à qui Ton en fait honneur, n'eut qu'à la reprendre.
^ Le Monde dans une noix, par Sam. Faber, trad. par Cramer.
a Rapport lu à VHâtel de Ville le 10 août 1837.
« 35» sérée 1584-1607, in-8.
4 Liv. I, chap. xxv. — Ch. Perrault dans ses Mémoires, 1753, in-12, p. 2, dit qu'il apprit le latin par une méthode à peu près semblable. Elle se trouve encore développée dans un petit livre publié en 1679; à Amsterdam, de l'Education des Enfants ^ et particulièrement de celle des Princes^ où il est démontré de quelle importance sont les sept premières années de la vie. — La méthode Jacotot n'est pas plus originale. Elle répond à ce que les Grecs appelaient autodidaxis l'axiome tout est dans tout^ se trouvait trente ans avant de lui servir de devise dans le livre d'Antoine de la Salle, Le désordre régulier , Rome, 1786, in-12. On y lit p. 5 : « Tout tient à toutj il y a de tout dans^out. »
Pour compléter ce que nous avons dit de nos divers systèmes d'éducation pris tout faits dans les utopies professorales des autres époques , nous allons parler des nourrices, ou plutôt de ce qu'on a tenté de plus ou moins ingénieux pour les remplacer.
De tout temps, les mères qui ne pouvaient ou ne voulaient remplir leurs devoirs maternels ont, pour suppléer à cette insuffisance de force ou de bonne volonté, préféré l'artifice à la nature, c'est-à-dire le biberon à la nourrice mercenaire. Au xvn® siècle, c'était déjà ime loi dans Taristocratie anglaise de ne recom'ir en aucune sorte à cette maternité salariée.
Dangeau nous apprend, par exemple,
qu'en 1688, on élevait le prince de Galles à la bouillie*. Quoique l'exemple vînt de très-haut et d'Angleterre, double raison pour qu'on le suivît chez nous, je ne pense pas que cette méthode eut grand succès en France.
Quand, im siècle après, Tltalien Baldini se produisit dans le monde avec sa Manière d'aïlaiter les enfants à la main, il ne fut pas, que je sache, beaucoup plus heureux. C'est pourtant le biberon véritable qu'il venait d'inventer et qu'il prônait : sa fiole nourricière était la digne sœur aînée de celle que Darbo baptisa '.
Cette invention, comme tant d'autres, se trompa d'époque; la preuve, c'est qu'il ne lui a fallu que reparaître à la nôtre pour faire fortune. La première fois, ce qui lui avait nui, c'est une double concurrence. Celle de Rousseau d'abord , avec ses conseils aux mères
* V. les Mémoires, 25 juin 1688. — Jacobus dans le de Partibus, en 1464, avait déjà condamné cet usage, et Gui-Patin s'était fait l'écho de ses critiques. Leur grande raison, qui d'ailleurs est bonne, c'est que la bouillie ne se retrouve pas dans l'antiquité. — De Thou combat aussi cet usage. Mémoires de sa vie, 1714, in-12, p. 4. En 1764, on voulut le remettre en faveur. Gazette littéraire de VEurope, i. I, p. 290.
« Gazette de santé (Vï décembre 1787), et V Esprit des Journaux (janvier 1787), p. 80.
pour tju'ellos eussent à reprendre leur devoir de nourrices naturelles; conseils éloquents, mais x>eu neufs, car ils n'étaient que la traducliun paraphrasée de ceux donnés seize siècles auparavant aiLx mères gallo-romaines par le sophiste grecFavorinus, comme on eut soin de le constater au temps même du plus grand succès de VEviile^, La seconde concurrence que rencontra le biberon BaMini, comme ohstade à sa fortime, lui fut faite par le bureau des nourrices, dont rétablissement rue Sainte-Apolline date à peu près de la même époque. Pour réponse à rÉwife, le gouvemement de Louis XV n'avait cru pouvoir mieux faire que d'organiser et de patenter Tabus combattu par Rousseau. C'était vouloir en créer de nouveaux ; en effet, c'est ce qui arriva.
Les pauvres nourrissons continuèrent à sucer im lait maigre ou malsain, et directeurs, inspecteurs et commis furent les seuls qui s'engraissèrent des ressources du nouveau bureau. Cela fut si flagrant que, le 15 octobre 1775, on dut faire mettre à la retraite un
^ Le Conservateur, ou BihUoth. choisie de littér*f de morale et d^hist, 1787, t. I, p. 153.
nommé Framboisier, inspecteur de police, « ayant les nourrices, » et qui affichait le luxe le plus insolent. Tandis que les pauvres petits administrés mouraient de faim, « on voyoit chez lui, dit Bachaumont *, un ameublement de crépines d'or, et sa femme fouloit aux pieds des coussins du même genre. »
Peut-être pensez-vous que Targent détourné pour ce faste coupable va être enfin rendu à sa destination véritable, au bureau des nourrices? Nullement : les dépenses de Framboisier n'ont prouvé qu'une chose, c'est que les fonds alloués à rétablissement étaient trop considérables pour ses besoins, et de 40,000 livres on les réduit à 18,000. C'est ainsi qu'en 1775 on entendait la philanthropie. Il est vrai de dire toutefois que, neuf ans après, quelques bonnes âmes voulurent aviser à l'insuffisance du bureau des nourrices. Que proposèrentelles? Un nouveau procéjlé d'allaitement artificiel, im bib^ron^. Il précédait de douze ans celui de Baldini, mais il ne le devança que pour rinsuccès.
Puisqu'on était dans ces idées, le moment
* Mémoires secrets, t. VIII, p. 238.
> Monteil, Traité de matériaux manuscrits, 1. 1, p. 8^
eût été bon pour organiser des crèches ; on n y songea point. Ce n'était pourtant qu'un sysr tème de charité à faire revivre. Au xvi« siècle, ces asiles des nouveau-nés existaient déjà.
Dans Y Instruction pour la police des paui>res de Paris, recueillie par Fontanon % on trouve à ce sujet un règlement plein d'humanité. Les pauvres petits abandonnés, à qui Ton veut rendre les soins maternels, y sont appelés enfants de la crèche.
En 1795, Cadet-de-Vaux, se préoccupant de la réorganisation du bureau des nourrices, n'oublia pas ce premier refuge : « Il proposa, dit Monteil, une nouvelle salle de la Crèche, qu'il construisait, qu'il meublait à sa manière; et c'était celle d'une raison éclairée par une grande expériente *. » Inutile projet d'un bon cœur! On le laissa passer sans y prendre garde, heureux encore qu'on ne s'en moquât pas. Ce n'eût pas été la première fois qu'une excellente intention eût abouti à une parodie ou à une caricature. A propos même de ces bvA^eaux de nourrices et de ces crèches, nous pourrions en citer plus d'une, mais nous nous
* Recueil, liv. V, tit. ix.
* Monteil, Traité de matériaux manuscrits^ t. I,p. 8.
contenterons de la plus singulière, celle qu'imagina, en 1719,leSiennoisGigli dans son livre : Del Collégio Petroniano délie balie latine e del solenne sul apriménto nelV anno 1719; rfe/ dott, Salv, Trond, Siena, Fran. Quinza, 1719, in-4o.
Quel est ce collège Pétronien si solennellement annoncé? Qu y fait-on et de quelle manière y procède-t-on à Tétude du latin?
L'annotateur d'un catalogue célèbre va nous répondre et nous ramener du même coup à nos nourrices : « Gigli, dit-il, dans ce volume de plus de deux cents pages, s'est avisé de donner la description d'un collège imaginaire qui aurait été établi à Sienne, et dans lequel des nourrice» instruites enseignaient, disaitil, dès le premier jour, le latin aux enfants. Ce livre fut pris tellement au sérieux que de divers côtés on écrivait à Sienne pour retenir des places dans un établissement qui n'a jamais existé que dans le cerveau de Gigli *. »>
L'idée de Gigli, à la regarder d'un peu près et sans rire, n'est guère autre, du reste, que celle très-sérieuse du père de Montaigne, dont nous avons parlé tout à l'heure '.
i Catalogue de la bibliothèque de M. L..., (Libri), p. 390. n'SlSÔ.
* F, p. 283. EUe pouvait elle-même s'être in-
Il n'y a pas loin de cejatin sucé avec le lait à celui qu il fait bégayer par les domestiques savants dont il veut qu'on entoure l'enfance. Voilà donc un devancier de plus pour M«»« de Genlis, à qui, je Tai dit déjà, on fait honneur de ce dernier système.
Elle n'eut souvent ainsi que des méthodes d'emprunt. Elle ne l'avoua qu'une seule foi», à propos de la gymnastique dont elle recommande les salubres exercices dans le troisième de ses Discours moraux et politiques * : « J'en ai moi-même inventé plusieurs, ditelle, et j'en ai renouvelé ime que Galienprescrivoit à ses malades convalescents, et qui donne beaucoup de force et de spuplesse. J'en ai trouvé la description dans VEncydopédU au mot Haltères. »
Si la marquise eût été à même de lire les
spirée d'un passage des Confessions de saint Augus' tin, lib. I, ch. 14. — N'oublions pas de parler des voitures avec lesquelles les maîtres de pension de Paris envoyentchercher leurs externes. En 1709, M.Tiptoë, maître de danse anglais, avait une attention pareille pour ses élèves. Bu moins faisait-il annoncer dans le Tatler (1709, no 180), qu'il avait une voiture à la disposition de ses écoliers, pour l'aller et le retour. Il se chargeait aussi du transport des perruques et des talons rouges.
1 Berlin, 1797, in-12, p. 131.
écrits de Basedow et de Salzmann, de Vieth, de Frantz, d'Eiselen, etc., elle en eût trouvé bien d'autres, car ce sont là les vrais créateurs de la gymnastique. Comparés àeux, la plupart de nos maîtres, sauf Triât toutefois \ ne sont que des écoliers. Ce qu'ils font n'estrien auprès de ce que Ton fait en Allemagne depuis que Zulm *, en 1816, et Namison, en 1819, ont érigé ces exercices en véritable science. Mais on a tenté davantage encore en Danemarck, le pays le plus avancé sous ce rapport. Par ordonnance royale, la gymnastique y a été introduite dans toutes les écoles de village '.
A vingt reprises différentes, afin de rendre plus palpables les diverses parties de l'enseignement, on a voulu les matérialiser, et, pour ainsi dire, en faire des espèces de combinaisons mécaniques plus appréciables pour les sens que pour l'esprit. Chaque fois, en croyant faire du neuf, c'est du vieux qu'on a renou-
^ Lui aussi se sert beaucoup des haltères de Galien, retrouvés par M*** de Genlis.
* Dié deutiche Tumkùnst.
' Dans nos collèges, même au commencement du XVIII* siècle, la gymnastique n'allait pas au delà de la balançoire. V. une lettre du frère Andrieu sur le jeune Montesquieu, alors son élève. (Bulletin de V Alliance de| arts, 10 décembre 1843, p. i^Q»^
vêlé; c'est dans un système ancien qu'on est retombé. N'a-t-on pas essayé, par exemple, en 1848, pour rendre plus direct et plus accessible renseignement de la géographie, de transformer un vaste espace de terrain en une sorte d'immense carte en relief, dans les sillons de laquelle Télève n'aurait eu qu'à se^ promener pour apprendre? Vieille idée encore. En 1785 déjà, un certain M. Maisonrouge Tavait crue digne d'être soumise à l'Académie des sciences, et Montucla avait été chargé de lui répondre . Il le fit par une lettre datée du 26 avril 1785, qui contient, comme objections au projet, les aperçus les plus piquants*.
Quand nous nous sommes occupés * de la mnémotechnie, nous n'avons aussi, on l'a vu, heurté que de vieux systèmes ». Reparlonsen, nous en trouverons bien d'autres.
* Je viens de parler des cartes en relief. Le premier essai date de 1726. {Écho du monde savant^ 31 mars, 1845, p. 453.)
* V. plus haut, p. 3 et 281. Pour compléter ce que nous avons ditsur ce sujet, aussi bien que sur l'allaitement par lesmères, sur la méthode Jacotot, etc.,V.uQ article charmant de Ch. Nodier : De la Perfectibilité de Vhomme. (Revue de Paris, l^séi'ie, t. XX, p. 27-28).
* Il en est toutefois qu'on ne peut renouveler. Celui, par exemple, qui, grâce à l'heureuse idée
Veut-on, au xvii« siècle, une histoire universelle mnémonisée? On la trouvera complète avec gravures symboliques, rébus historiques, etc., dans le Tabularum mnemonicarum, etc., petit in-4o de 1672. Le tout s y trouve avec explications latine et allemande. Bien mieux, la préface vous initie déjà à la fameuse doctrine des chiffres mnémonisés parles consonnes réduites à dix articulations. Or, cette doctrine passe pour être de Tinvention des mnémonistes modernes, et elle fait toute leur science !
C'est encore, ou jamais, le cas de rappeler que les tableaux synoptiques, dont nos auteurs de précis historiques se montrent si fiers, sont aussi une vieille invention. Sheele,
qu'avaient eue les Grecs de figurer les nombres avec des lettres, leur permettait certaines réunions de lettres qui étaient à la fois des nombres et des mots. Ainsi, selon Montfaucon, le mot grec Ahraxas « n'étoit autre chose que les lettres, comme nombre des jours de l'année. » (Jordan, Voyage Littéraire, 1722, in-8, p. 76-77.) La science moderne a confirmé cette opinion. V. Chabouillet, Catalogue raisonné des camées et pierres gravées de la Biblioth, impériale, 1858, in-12, p. 283. — Pour un autre exemple tiré du moi Bélenos, V. notre article Nom propre dans l'Encyclopédie du xix^siècle, et sur les vers isopsèphes faits dans le même système, la Revue de bibliographie, déc. 1842, ^« IQTl^'
on 1682, en avait donné un, que J. Mulder grava en 1708, que Maarshoem republia deux fois à Harlem, en 1745 et en 1751, et que le professeur Strass n'eut qu'à reprendre pour donner celui qui commença le rajeunissement du vieux système et sa vogue. Tout cela est prouvé ex professa par le savant travail de M. Bulding, publié dans le journal hollandais Algem koust enletterb ode *.
Pour tout dire , n'oublions pas que YMlas synchronique publié par M. de Las Cases, sousle pseudonyme deLesage, n'est qu'une imitation de Y Atlas méthodique de Bucy de Morûas* , lequel avait lui-même été imité de YAtlas historique de Gueudeville. Tout n'est ainsi que ricochets.
Les vers techniques, dont on a tant abusé pour tout fixer dans la mémoire : Thistoire de France, Talgèbre, et jusqu'à la définition du carré de l'hypoténuse, ne sont qu'un calque étendu de la méthode inaugurée par le P. Buffler, dans sdiChronique métrique. En cela, J.-H. Howlett, pour son Metrical chronology ', avait été, avec l'abbé Gaultier, l'un des premiers imitateurs du révérend jésuite, à qui l'on
* Arril 1830, p. 258.
« 4 vol. in-40, 1762-1770.
^ Londres, 1824, in-4«.
doit mieux encore, puisqii'en effet, par son Traité des vérités premières, il fut le précurseur de Yécole écossaise, c'est-à-dire le premier philosophe du Sens Commun *.
En ce dernier point, chose peu flatteuse pour la science philosophique, personne, que je sache, ne Tavait précédé. Dans Tautre, le mécanisme mnémotechnique, c'est différent; il était lui-même emprunteur . il ne faisait que revenir sur les traces de ces rimeurs du temps passé, qui, pour rendre toutes choses plus accessibles à la mémoire, les avaient soumises au joug du vers technique.
Dès 1280, il se trouvait déjà en Normandie un homme assez courageux pour faire du Coutmnier de sa province ce qu'on a fait plus tard du Code civil versifié: un recueil d'articles, où la rime trop souvent s'est introduite aux dépens de la raison. Ce rimeur du code normand, au xiii* siècle, se nommait Richard Dourbault. Je ne connais après lui personne qui soit plus digne d'être cité que celui qui mit en vers les règles de l'orthographe ; et cet autre qui, par un effort de mnémotechnie plus étrange encore, fit subir la même torture à la Cuisinière bourgeoise.
^ Charma, QuesHoni de philosofhxe, p. %1Q.
L un, le grammairien, date de 1788, époque coupletière s'il en fut; aussi n'est-ce pas seulement en vers, c'est en chanson qu'il a mis l'orthographe. Son livre porte un titre à l'avenant : La Cantatrice grammairienne, ou l'Art d* apprendre l'orthographe françoise, seui, sans le secours d'un maître, par le moyen de chatir sons erotiques, pastorales, anacréontiques^ etc. Le tout est c destiné aux dames et dédié à
M™« la comtesse de » Dans la préface,
Tauteur anonyme développe avec im sérieux bouffon la raison de son système, basé, dit-il, sur ce que c l'humeur chansonnière en général est im des caractères des femmes. >
Moins hardi en 1738, M. Le Bas, l'honnête cuisinier, ne prétendait enseigner ainsi que la cuisine ; mais il le faisait dans un français digne de cette inspiration. « Voulant, dit-il, faciliter aux dames les moyens d'enseigner en chantant les moyens de faire des ragoûts et sauces à leurs sujets subalternes, » il a mis en couplets les recettes de chacun des mets, et, bien mieux, l'ordonnance des plats sur la table pour les différents services, ainsi que celle des objets nécessaires à Tinstallation d'une grande cuisine. Pas un ragoût qui n*ait
son couplet, avec air noté à la fin du volume*.
N'eslHîe pas là de la mnémotechnie gaillarde? Pourpeu que, selon un usage du temps, on fût en humeur de chanter, on pouvait ainsi fredonner au dessert tout le menu du dîner.
Nous ne ferons pas un crime à notre époque de n'avoir pas remis en vogue cette poésie culinaire. Si elle a cherché à retrouver les procédés mnémoniques, rendons -lui cette justice que ce fut toujours dans un but utile. Plus d'une chose qui se rattache à celles dont il s'agit ici a même été étendue, ennoblie par elle. Le moyen âge lui avait légué , plutôt comme amusement que comme science, je ne sais quel art de compter par signes manuels, dont le tableau depuis 1 jusqu'à 90 se trouve déjà dans un livre de 1491'; qu'en a-t-on fait de notre temps? De futile, on Ta rendu sérieux. Cette façon de raisonner par signes, et pour ainsi dire avec les doigts, a été transportée du calcul au langage, et peu à peu cette pantomime, d'abord tout arithmétique, est devenue une véritable langue par
* Il a pour titre le Festin joyevx ou la Cuisine cnmt*sique, 1738, in-i2. V. à son ^ujet VAnalectahiblion de M. du Roure, 1. 1, p. 167, et le catalogue des livres de la Bihl. poétique de M. VioUet-le-Duc, 2» part., p. 16.
* Dibdin, JEdes althorpianXf t. Il, p. 95.
signes, celle même dont Tabbé de l'Épée a doté les sourds-muets*.
Le travail a été lent; mais ici, comme partout, le succès fut plus long à atteindre que les moyens d'action difficiles à trouver.
Dés le xvie siècle; après Cardan, qui avait pressenti là quelque chose de possible *, un bénédictin espagnol, le père Ponce, était parvenu à faire lire et à faire écrire le fils du gouverneur d'Aragon, sourd-muet de naissance; et une mention de ce service, vrai prodige alors, avait été consignée dans son épitaphe*.
En 1692, Jean Conrad Amman, médecin de
1 Puisque nous venons de parler d'arithmétique, il ne faut pas oublier de dire que le système décimal date, non pas de notre siècle, maiè du xvii«. Dès 1609, un nommé Steven, hollandais, en avait proposé l'adoption, ainsi que le prouve un livre fort rare : Abrégée recherche de Marie Crous pour tirer la solution de toutes propositions d'arithmétique, dépendantes desreigles y contenues, etc, in-12, 1641. Il en existe un exemplaire à la Bibliothèque Mazarine , sous le no 30,047. — Selon M. Libri, on retrouve cette méthode de calcul bien auparavant, c'est-à-dire, prétend-il, dans tous les systèmes d'arithmétique littérale. Hist. des se. mathém. en Italie, t. I, p. 193.
2 Paralipomenon, lib. III, cap. m.
9 Morales, Descriptio hispanica, fol* 38. — Pour Pedro Ponce et l'Aragonais J.*P. Bonnet, qui vint peu de temps après lui, et parvint à des résultats pareils, avec
SchafiBiouse^ se faisait fort de rendre la parole aux sourds-muets, et en donnait les movens dans son livre Sur dus loquens^. En 1700, Heinicke, son imitateur, y réussissait mieux encore et tâchait de populariser sa méthode dans sa Dissertatio de loqvsla.
Enfin, en 1747, paraissait le juif portugais Pereira , par les soins duquel le fils de M. d'Azy d'Etavigny, directeur des fermes de la Rochelle, apprenait à parler et à 'écrire, véritable miracle dont l'Académie des sciences devait constater plus tard la réalité*. Mais tout cela ne suffisait pas encore ; ce n'étaient guère que des prodiges en théorie : pour les féconder, il fallait ceux d'une pratique popularisant partout le bienfait de la science. Ce miracle, Tabbé de TEpée Faccomplit.
une méthode différente, F. un Mémoire \n à l'Académie des sciences par M. Rambosson, le 9 juin 1856.
* Vers le même temps, le jésuite Tesauro avait appris de même à parler à Emmanuel Philibert, fils du prince Th. de Carignan. Le marquis de Costa de Beaure^ard le dit dans ses Mémoires sur la maison de Savoie, — L'abbé Sicard entreprit aussi de faire parler les sourds-muets, mais personne n'y réussit mieux que l'excentrique M. de Schlaberndorff. V. Biogr. part, descontemp. (supplém.) p. 731.
• V. Recueil des savants étrangers, t. V, p. 233, et pour de curieux détails sur Pereira, le Journal de Verdun, norembre 1747, et le Mercure, août 1749.
Il nous faut maint(g;iant, après ces quelques pages sur les arts paisibles de renseignement, revenir à cette terrible science de la guerre, dont une seule invention, indiquée au passage *, a suffi déjà pour nous faire voir
* F. plus haut, p. 264-268 ce que nous avons dit des fusées de guerre. — Dans un autre endroit, (p.228- 232), nous avons aussi parlé d'une machine, le canon à vapeur de Léonard de Vinci, retrouvée par Papin, puis par M. Perkins. Seulement, nous avonâ eu le tort d'oublier que douze ans avant ce dernier, c'est-à-dire en 1813, Philippe de Girard avait créé des armes à vapeur qui tiraient cent soixante coups par minute, et perçaient à dix pas la tôle à cuirasse, ainsi que permirent de le constater les expériences faites devant les ducs de Bassano et de Rovigo, et le colonel Paixhans, (Y. le mémoire de madame
les redoutables ressources, même à une époque où Ton aurait pu penser que la force grossière et la brutalité sans adresse étaient ses armes uniques.
L'homme fut toujours ingénieux pour les choses mauvaises; mais ici du moins, plus il étendra ses dangereux perfectionnements, plus il sera près d'atteindre le résultat contraire. On Ta dit, en effet : la guerre porte en elle ce qui doit la tuer; son invention la plus terrible doit être aussi la plus désirable, puisque par la terreur des moyens employés , elle paralysera les plus hardis courages et rendra tout combat impossible.
Nous parlerons d'abord des batteries flottantes, dont il fut tant question ces années dernières, au sujet du siège prévu de Cronstadt. C'est une invention du dernier siècle et toute française, quoique les Anglais aient encore tenté de se l'attribuer. Elle est due à l'ingénieur Franc-Comtois d'Arçon,qui sut, dureste, la revendiquer hautement *, lorsqu'on voulut
lacomtesse de Vernède de Corneillan, pour Philippe de Girard, Réclamation d'un million et les intérêts, etc. Paris, in-4«, p. 42.) ^ Mémoires secrets, t. XXII, p. 103.
lui disputer Thonneur que ses premiers essais au siège de Gibraltar lui avaient mérité. Si Ton cherchait des précédents pour cette invention, c'est encore à rhistoire de l'artillerie française qu'il faudrait les demander.
Nous trouvons, par exemple, qu'au siège de Cherbourg par l'année de Charles Vn, Jean Bureau , maître de notre artillerie , avait imaginé, pour mieux battre la place à fleur d'eau, un moyen d'attaque à peu près semblable. Lui aussi, il avait su disposer des batteries dans la mer même, sous la marée montante : « Elle venoit là deux fois le jour, dit Jean Chartier * ; néanmoins, par le moyen de certaines peaux et graisses dont les bonû)arde8 estoient revestues, oncques la mer ne porta dommage à la poudre; mais, aussitôt que la mer estoit retirée, les canonniers levoient les manteaux et tiroient et jettoient, comme auparavant, contre ladite place, de quoy les Angloys estoient fort esbahis. »
Une restitution qu'il ne sera pas moins juste de faire au passé, et toujours encore pour la plus grande gloire de la France, c'est l'invention de Tartillerie légère, qui n'est
1 Histoire de Charles Vll„ p. 214.
pas due à Frédéric de Prusse, comme on Ta trop répété dans les livres d'histoire militaire, mais bien à un pauvre canonnier normand du temps d'Henri IV. Si nous avons été vainqueurs au combat d'Arqués, c'est que le'bon artilleur s'était déjà ingénié de cette redoutable invention, mais en revanche, si nous avons été vaincus à Rosbach, c'est que, trop oublieux, nous ne la connaissions plus et que Frédéric s'en souvenait pour nous. Le passage où l'historien Davila * mentionne l'invention du canonnier normand et rappelle ses terribles effets est on ne peut plus curieux.
« Le roi, dit-il, ayant fait avancer jusqu'au milieu de la campagne le baron de Biron, avec une bonne troupe de gens à cheval, soit que le duc de Mayenne se fâchât de ce que leur témérité les portoit si avant, soit qu'il se persuadât qu'ils se fussent engagés ainsi sans y penser, tant il y a qu'il envoya deux gros escadrons de cavalerie pour les attaquer. Mais à leur arrivée, ceux du parti du roi s'êtant ouverts des deux côtés avec une prompte adresse, il se trouva qu'au milieu d'eux il y
* Histoire des guerres civiles de France, liv. X. — V . aussi le Magasin pittoresque, t. X, p. 75.
avoit deux grandes couleuvrines, qui, à même temps, s'étant mises à tirer sur les ennemis, en tuèrent plusieurs et mirent en déroute les autres, qui furent contraints dé se retirer; artifice adroit, à vrai dire, et qui ne fut pas ime petite merveille à ceux qui virent escarmoucher de la sorte deux si grandes machines au milieu de la cavalerie. Cette nouvelle manière de conduire agilement l'artillerie pesante étoit de rinvention de Charles Brise, canonnier normand, qui, après avoir navigué longtemps aux Indes occidentales, dans des vaisseaux de corsaires, et s'être adonné à manier le canon durant tout le cours des guerres civiles, rendit ce service et plusieurs autres à sa patrie, pour lesquels il se mit dans une haute estime, et par son grand esprit et par sa longue expérience. »
Après un oubli de deux siècles trop chèrement payé, nous ne reprîmes l'invention de Charles Brise que pour la perfectionner. Gribeauval, qui ne pouvait se pardonner d^avoir laissé en cela Tartillerie prussienne prendre les devants sur la nôtre, eut surtout à cœur ces perfectionnements. Pour donner à ses canons la rapidité de la foudre, les chevaux ne lui suffirent plus : il chercha un moyen de
locomotion tout à fait entraînant, irrésistible. L'ingénieur Cugnot le trouva pour lui : il inventa le premier chariot à vapeur. Gribeauval fut émerveillé de la découverte, et ne perdit pas de temps pour la mettre à l'épreuve. Par malheur, comme les expériences se firent sous son nom, sans que celui du pauvre Cugnol fût jamais prononcé, on lui fit à lui seul tout l'honneur de l'expérience, honneur très-grand, quoique les essais tentés n'eussent pas eu toutle succès qu'on espérait*. Cugnot, en efitet, n'avait que trop bien voulu imiter la foudre. Son chariot, cabriot ou fardier, marchait avec une telle violence qu'il était impossible de le diriger. Une fois il renversa un mur qui était dans sa direction. Avec cette voiture-là, le canon qu'elle traînait devenait inutile : elle remplaçait le boulet luimême.
^ Il était d'autant plus naturel d'attribuer cette invention à M. de Gribeauyal, qu'on lui en devait beaucoup d'autres. Ainsi, pour n'en citer qu'une, qui passe pour bien plus récente, c'est lui qui avait fait adopter pour les canons ce qu'on appelle le grain de lumière^ morceau de métal percé d'un trou pour conduire le feu, moins fusible que le bronze, vissé à froid dans la pièce et facilement remplaçable. {Journal de Paris, 8 juillet 1769.)
Cugnot, toujours sous les inspirations de M. de Gribeauval , se mit à chercher les moyens de remédier aux vices de la machine et à la rendre plus rapide, tout en atténuant la violence de ses mouvements. Pendant plus d'un an, d'octobre 1769 à novembre 1770, les expériences furent renouvelées, mais toujours avec un succès trop contestable. Chaque fois il en fut parlé dans les Mémoires secrets ', mais chaque fois aussi il ne fut pas dit un mot de Cugnot, Tinventeur. Voici, par exemple, ce qu'on lisait sous la date du 20 novembre 1770 :
« On a parlé, il y a quelque temps, d'une machine à feu pour le transport des voitures et surtout de l'artillerie, dont M. de Gribeauval, officier dans cette partie, avoit fait faire des expériences qu'on a perfectionnées depuis, au point que, mardi dernier, la même machine a traîné dans l'arsenal une masse de cinq milliers, servant de socle à un canon de quarante-huit du même poids à peu près, et a parcouru en une heure cinq quarts de lieue.
La même machine doit monter sur les hauteurs les plus escarpées et surmonter tous les
«T. IV, p. 363, et t. V, p. 26.
obstacles de l'inégalité des terrains et de leur affaissement*. »
Un peu de rapidité de plus, un peu de vior lence de moins, et la locomotive à vapeur était trouvée; mais, quoi que pussent faire Gugnot et Gribeauved , ces deux résultats ne furent pas obtenus : la machine dut être abandonnée. On la mit au rebut sous un hangar, où 'on ne la retrouva qu'en Tan VI, pour la soumettre à tme nouvelle épreuve. Coulomb, Périer, Prony et le général Bonaparte étaient chargés de l'examiner; ils en constatèrent la puissance, et, dans la note qu'ils dé-
^Ihid, p. S19.— Vous voyez qu'ici tout l'honneur de l'invention est fait à Gribeauval. Il en est de même dans une note de VEspion dévalisé, 1782, in-8», p. 143. Il 7 est dit à propos de Cugnot : « 11 a exécuté à l'Arsenal un chariot de l'invention de Gribeauval que la pompe à feu fait aller. » Cugnot y est donné comme maître de mathématiques, ce qu'il était en effet. L'ingénieur Gengerabre a mis en marge du livre de Partington, Relation historique et descriptive de la machine à vapeur, à un endroit où il est parlé de cette première locomotive, la note suivante : « L'auteur est M. Cugnot, mon premier maître de mathématiques; j'avais treize ans quand il m'a fait monter sur son chariot. » (Bulletin de la Société d^ encouragement, mai 1848, p. 297.) L'Illustration du 8 novembre 1850 a donné une figure de cette machine.
posèrent à cet effet dans les procès-verbaux de rinstitut, ils déclarèrent même que cette machine était un très-utile acheminement vers le meilleur moyen d'appliquer la vapeur au transport des fardeaux; mais ils s'en tinrent là. L'homme à qui cette force nouvelle eût été si utile pour remplacer ou centupler toutes celles qu'il mit en usage, Bonaparte, ne sut pas reprendre l'ébauche de Cugnot qu'on lui donnait à juger, et la mettre en des mains qui l'eussent rendue complète. ^
Cette expérience pourtant ne fut pas inutile pour la gloire du véritable inventeur.
Cugnot fut nommé dans la note insérée aux procès-verbaux. Sans cela peut-être ne le connaîtrait-on pas; et sa machine, qu'on peut voir dans les salles du Conservatoire des arts et métiers , serait encore attribuée à Gribeauval.
Ce fut une justice un peu tardive, mais combien parmi les inventeurs n'obtiennent pas même cette justice-là I Savons-nous, par exemple, le non^ de celui qui le premier mit en œuvre un procédé auquel certains armuriers de nos jours ont dû leiu» fortime et leur réputation?
Nous voulons parler des fusils se chargeant par la culasse. Ce premier inventeur vivait au XVI* siècle. Le P. Daniel, dans son livre de la Milice des François * , mentionne la curieuse découverte; il en donne la date, il en fait même Téloge : mieux valait peut-être donner
* Liv. VI, chap. v.
le nom de celui qui en est l'auteur; c'est justement ce qu'il oublie. Au xyiii» siècle, il se trouva un réinventeur de ces sortes ie fusils. Celui-là fut plus heureux. Grâce à ces mêmes Mémoires secrets ^^ si oublieux tout à l'heure pour le pauvre Gugnot, on sait qu'il se nommait le chevalier d'Arcy; qu'il était disciple de Glairaut, et qu'enfin c'était un académicien « d'un mérite rare.» — « Militaire par sa naissance, il s'occupoit surtout de l'artillerie ; il avoit imaginé un fusil sans baïonnette, qui se charge par la culasse, dont la construction est très-solide et le service sans danger, et cependant avec lequel on tire facilement six coups par minute, tandis que le soldat le plus exercé n'en peut pas tirer trois •. »
* T. XIV, p. 287.
• Nous possédons une plaquette très-curieuse relative à cette invention. En voici le titre : RecuêU de pièces sur un nouveau fusil, par M. le chevalier d'Arcj, maréchal de camp , ès-armées du roi, Paris, ITTf, in-8o.— Ce n'était pas le premier essai qu'on eût fait de ce fusil, se chargeant par la culasse; le 'passage du P. Daniel, cité plus haut, en est la preuve. Dans les premières années du xviiie siècle, M. de la Cbaumette en avait aussi construit un de ce genre, auquel l'Académie des sciences avait donné son approbation {Machines et inventions approuvées par VAeadémie
C'était le temps des inventions de cette espèce. Ainsi, en 1771, un M. Delaunay, arque-
des sciences, t. II, p. 79), ce qui n'avait pas empêché que Gacon s'en moquât dans les Mémoires de la Calotte, 1732, in-12, p. 76 :
L'illustre et fameux la Chaumette
Géomètre, artilleur, poëte
Et trèg-habile en fiction,
Dont la nouvelle invention
Est utile à toute la terre,
Tant dans la paix que dans la guerrei
Témoins ses motuqueUms brisex,
Et canong qui par la culasse
Étant chargés ont plus de chasse
Vous voyez qu'ici il n'est pas seulement parlé de fusils, mais encore de canonsconstruitsdansle môme système. C'était une invention bien plus ancienne, et pour laquelle la Chaumette n'avait tout au plus h réclamer qu'un perfectionnement. On peut même dire que les premiers canons ne furent pas établis autrement. F. L. Napoléon, Histoire du canon, 1849, in-12, p. 38 ; y. aussi une note de M. A. de Montaiglon dans son Recueil des anciennes poésies françoises du xve et du xvie siècleSf t. VII, p. 277-280; et dans le Bulletin de Valliance des arts, 25 mars 1843, p. 298, la description d'une pièce de ce genre trouvée à Rennes dans les démolitions de la Tour-le-Bat. Ce canon était en deux parties, « dont l'une, la culasse, s'enlevait pour charger la pièce et se rajustait ensuite.» C'est bien là, si je ne me trompe, un ancêtre de ce eanorf qui nous a valu, en 1849, un savant Mémoire de M* J« C«v«lli, et de celui d'invention plus récente
busier, présentait à rAcadémie des sciences un fusil à réservoir de poudre*, et, en 1767, MM. Bouillet père et fils en confectionnaient un autre qui pouvait tirer jusqu'à vingt-quatre coups de suite *.
L'industrie de la destruction était rarement
dont un ouvrier belge, M. Montigny, est l'auteur. (L. Figuier, V Année scientifique, t. II, p. 422.) En 1812, M. Pauly avait déjà pris un brevet pour « des armes à feu, piston, etc., se chargeant par la culasse. >
1 Mémoires de V Académie des sciences, 1771, p. 68.— Du temps de Cromwell, on se servait en Angleterre d'un fusil d'invention italienne, dont la crosse était creuse et tenait lieu de cornet, tandis qu'une petite boite, pour la poudre fine à amorcer, était attachée au bassinet. A la culasse se trouvait un cylindre, avec un trou, pour recevoir la balle. {Military Magazine, article traduit dans l'Écho britannique, déc. 1835, p. 421.)
* Mémoires de l'Académie des sciences, 1767, p. 186. — Je ne dois pas oublier ici le fusil-canne, dont on se servait au xvii<> siècle. M. de Forbin en parle ainsi sous la date de 1684 : « Comme nous marchions, ditil, un geai vint se poster devant nous, à la portée du fusil. Un de mes compagnons de voyage, qui avoit un bâton à la main ou quelque chose qui paraissoit tel, fit arrêter la troupe, et ayant ajusté à ce prétendu bâton quelque ressort qu'il renfermoit, sans qu'il y parût, il en fit un fusil complet, tira sur l'oiseau et le tua.» {Mémoires de Forbin, Collection Michaud, 3» sér, p. 466.) C'était sans doute une arme du mâme genre que le fusil de fantaisie dont on se seryait vers 1712 en
allée plus loin. Ce qu'elle avait imaginé de mieux jusqu'alors, c'était une machine infernale qui, vous le verrez, ne le cédait guère à celle de Fieschi, si ce n'est qu'à la place de fusils on s'y était servi de canons de pistolet. C'est pour la vengeance particulière d'un Normand, ayant nom Chantepie, que cette machine avait été inventée en 1587. Elle se composait d'une boite dans laquelle étaient rangés trente-six canons de pistolet chargés chacun d'une balle. Il suffisait d'ouvrir la boîte pour qu'un ressort se détendît, mît le feu à l'amorce préparée et fît partir toute la charge. Chantepie, qui avait satisfaction à tirer d'un sieur de Millaud d'Alégre pour ce qu'il avoit été adverti qu'il avoit séduit la demoiselle Coupigny, sa sœur, lui fit tenir par un laquais cette cassette si joliment garnie*. Le coup manqua; Millaud échappa à la mort, mais non pas Chantepie à celle qui l'attendait : il fut rompu et mis sous roue '.
Angleterre, etdont il est parlé dans le Military Magazine (trad. de VEcho hrxiannique, déc. 1835, p. 422.)
* JoumaX de VEstoile, 29 septembre 1587. — A la fin du xvii« siècle, on se servit à la guerre de fusils ainsi disposés en orgues, (Saint>Kemy, Mém. d'artillerie, 2e part., tit. 15.)
s On aurait déjà pu le guillotiner. La machine dont
L'occasion est bonne pour vous parler de Tinvention des fusils à vent : elle passe pour dater à peu près de la même époque ^ Elle vient de Nui^emberg, où elle a trouvé deux inventeurs pour un. Le premier est un bourgeois nommé Guther ; l'autre est un savant qui s'appelle Jean Losinger. A vingt ans de là, comme s'il ne suffisait pas encore de ces deux inventeurs, il en sm-vient encore un
on attribue l'invention au docteur Guillotin est en effet de trois siècles au moins plus ancienne que lui. Jean d'Auton parle sous la date de 1507, de la. monnajat instrument de supplice employé à Gènes, et qui n'est autre qu'une sorte de guillotine. Hist. de Louis XII, ch. 28. Une gravure d'H. Aldegraveren 1533 nous montre comment le fils de Titus Manlius fut réellement guillotiné (Echo du monde savant, t. IX, p. 787). La maiden dont on se servait en Ecosse ao xvie siècle était aussi une guillotine. (V. un «rticle d'A. Guilbert, Hevue de Paris, ISnov. 1836). Ladolo«r« glissant entre deux poutres dont on se servit à Toulouse, en 1632, pour le supplice du duc de Montmorency n'était pas autre chose. {Mém, de Puységur, 1747, in-12, 1. 1, p. 157.) Enfin plusieurs années avant 1789, on joua chez Audinot, sur le boulevard, une pantomime des Quatre fils Aymon où l'un des personnages était exécuté à l'aide d'une pareille machine. Peut-être est-ce là que Guillotin prit l'idée delà sieiine. (St-Edme, Biogr, de lajpoUce, 1829, in-8, p. 273.) * F. Magasin pittoresque, septembre 1848, p. 274.
troisième. Celui-là est Français, il se nomme Marin, et il arrive tout exprès de Lisieux pour faire hommage à Henri IV d'un fusil à vent par lui fabriqué *. Il serait facile de soulever un procès de priorité entre ces trois hommes se succédant de si près dans la même invention; d'autant mieux que, suivant les livres différents, c'est tantôt celui-ci, tantôt celui-là, tantôt enfin cet autre, qui est le seul véritable inventeur, Heureusejnent qu'il est encore plus aisé de les mettre d'accord. L'invention n'est d'aucun des trois, elle vient de bien plus loin, elle nous arrive des anciens en droite ligne.
« Il nous reste, dit Dutens dans son curieux ouvrage prototype de notre travail ', un traité d'Héron d'Alexandrie, intitulé Spiritalia, dans lequel il applique sans cesse l'élasticité de l'air à produire les effets les plus propres à nous convaincre qu'il la connaissoit parfaitement; et, ce quiparoitra encore plus surprenant, c'est que Gtésibius avoit, sur ce principe de l'élasticité de l'air, in^aginé les fusils à vent, que nous regardons comme une inven-
1 F. son article dans la Biographie universelle, et le Journal des savants, mars 1779, p. 174.
• Origines des découvertes attribuées aux modernes, 2«édit., t. I, p. 24e.
tion moderne. Philon de Byzànce * nous donne la description la plus exacte et la plus détaillée de cette curieuse machine, qui étoit fondée sur la propriété de Tair à se condenser, et dont la construction étoit telle que la force de cet élément étoit ménagée et appliquée de manière à pouvoir lancer des pierres à une grande distance *. »
Qu'on reproche, après cela, aux anciens de n'avoir pas connu la poudre. Ils eurent en main, avec ce fusil à vent de Ctesibius, une invention aussi redoutable que celle des armes
1 Velerum mathemat. Opéra, p. 177.
* En 1811, les Anglais firent, sur le Victory, l'expérience d'un canon pneumatique et vantèrent cette invention comme une de leurs plus excellentes, Garnerin s'en moqua dans une lettre du 11 déc 1811, adressée aux rédacteurs du Mercure et que j'ai vue autographiée. « Ce n'est, dit-il, qu'une application très-simple du briquet pneumatique, qui est bien d'invention française. » (V. plus haut, p. 133 note). Rappelons ici que le premier qui professa un cours de manipulation de l'air vivait en 1719 et s'appelait Moitrel d'Elément. Il publia, à petit nombre, une brochure ainsi annoncée par voie d'affiche : La manière de rendre Vair visible^ et assez sensible pour le mesurer par pintes ou par telle autre mesurfi que Von voudra pour faire des jets d'air, qui sont aussi visibles que des jets d'eau.
à feu, et ils la dédaignèrent. Pourquoi n'admettrait-on pas, comme nous Tavons dit •, que rinventionprêtéeàRogerBaconleur étant aussi connue, ils en firent fi de même '?
^ y. plus kaut, p. 6, note.
* Je n'en finirai pas sans parler des poudres fulminantes, dont on a fait dernièrement un si épouvantable usage. Au temps de Henri TV, Flurance Rivault pensait déjà qu'il serait possible de s'en servir. Dans ses Éléments d'artillerie, 1608, in -8°, p. 73, il indique la « façon d'une très-forte et violente pouldre à canon non encore communiquée jusqu'à présent. » C'était le chlorure d'or ou or fulminant. En 1831, M. Beringer eut une idée pareille. Il parvint à appliquer impunément l'emploi de la poudre fulminante à la charge d'un fusil. Il en proposa l'adoption dans l'armée, mais on craignit que tout le monde ne fût pas aussi heureux que lui, et l'on préféra s'en tenir à la poudre ordinaire. V. Journal de V armée, novembre 1834. Un an auparavant, M. Robert avait proposé d'amorcer les canons de la même manière, mais son idée n'avait pas eu plus de succès. {Mémorial encyclopédique, 1834, p. 79.) — On parlait dernièrement d'une bombe à laquelle s'adapte un mouvement d'horloge de telle sorte que le ressort, dont la percussion doit la faire éclater, ne joue que plqsieurs heures et même plusieurs jours après que la machine a été montée : ne serait-ce pas la même chose que cette grenade dont parle Malherbe dans sa lettre du 1" février 1613, à Peiresc? « Elle est d'une si étrange invention, dit-il, qu'elle demeure trois semaines cachée en un lieu sans manifester son effet. » — Les boulets asphyxiants.
dont il fut tant question à l'époque de la guerre de Crimée, sont une vieille chose aussi. Pauw dit avoir trouvé, dans un ancien traité de pyrotechnie italienne, la composition d'une poudre puante, dont on remplissait des grenades, lesquelles en éclatant frappaient d'asphyxie tous ceux qui se trouvaient auprès. F. son Traité des flèches empoisonnées, dans le t. XII de la traduction du Pline in-4o.
Sans sortir du domaine où nous sommes entrés aujourd'hui, il y aurait encore mille restitutions à faire à l'antiquité. Ainsi, l'invention des chevaux de frise, qui passa longtemps pour moderne, et que Muratori a prouvé nous venir des anciens *. Ainsi encore la téléphonie, si utile dans les armées. L'abbé Requeno a fait un livre pour montrer quel usage en faisaient les Romains et les Grecs, et conunent, à Taide de trompettes et de divers instruments à vent, ils savaient se
* Du moins Voltaire nous assure-t-il avoir lu cela dans un des ouvrages de l'érudit italien. (Pensées, remarques et observations de Voltaire, ouvrage posthume, 1802, in-12, p. 127.)
faire entendre de très-loin *. C'est à peu près, . comme il l'explique, le système de M. Sudre, et celui, plus ancien d'un demi-siècle, de Linguet et de Blanchard. Le prospectus s'annonçait ainsi : « Projet d'une machine singulière, ou expérience sur la propagation du son et de la voix, dans des tuyaux prolongés à une grande distance; nouveau moyen d'établir une correspondance entre des heux fort éloignés*. »
Rabelais, qui dit si bien la vérité en riant, donne aussi à penser' que César se servait déjà, pour défendre ses campements, de ces blockaus que nous avons si utilement réinventés pour nos expéditions d'Afrique. Peutêtre n'a-t-il pas tort. En tout cas, ces blockaus sont un vieux mot et une vieille chose. Ils datent pour le moins du xvi« siècle, du temps de nos guerres avec les lansquenets allemands. Le mot sent d'une lieue son ancien tudesque. En le décomposant ainsi, block hauss, on retrouve les deux mots désignant une maison faite de billots entassés les un»
* Principi, Progressi, etc, delV antica arte di parlare da lungiinguerra... Torino, 1790, in-S®.
* Metra, Corr. secret., t. XIV, p. 302-303.
' ' Liv. III, chap. xlix.
sur les autres et liés ensemble, ce qu'un blockaus est en effet.
Au xvi« siècle et au xvii« encore, on était vraiment bien ingénieux pour toutes les choses de la guerre, pour Tart de la défense conune pour Fart de l'attaque, qu'il s'agit de combats de terre ou de batailles navales.
Le jésuite portugais, le P. Vieyra, qui fit un si curieux livre, VArt de voler ou le Miroir des fourberies politiques, administratives ou sociales, où, dans une suite de chapitres plus piquaiîts les uns que les autres, il réjéle les voleries de toutes sortes, notamment celles des charlatans d'inventions, ne trouve guère à citer parmi ces derniers que des industriels belliqueux exploitant toutes les espèces de procédés chimériques que Tart de la guerre peut suggérer. C'est dans son chapitre xxvn, intitulé : De^ceux qui volent avec des ongles savants, que le malin jésuite déroule sa longue liste d'utopistes guerriers :
« J'ai rencontré, dit-il *, un savantasse plus habile que tous les autres, lequel offrait de vendre le secret de brûlots insubmersibles ',
* Le Miroir des fourherieSj etc., par le P. Vieyra, trad. d'Eug. de Monglave, 1848, in-12, p. 135.
* Ne Youdrait-il pas parler ici de Louis Collado,
sur chacun desquels il s'engageait à transpor ter cinquante soldats où l'on voudrait, le»
dirigeant à sa guise et faisant éclater la machine infernale où bon lui semblerait, sans que l'équipage en fût le moins du monde incommodé. On tenta l'expérience; on mit le feu à la bombarde, et les pauvres militaires furent, hélas ! presque tous rôtis.
« Un autre, non moins adroit à s'approprier le bien d'autrui, offrit de fabriquer des pièces d'artillerie si légères qu'un âne solide pourrait aisément en transporter deux, en guiâe de ce double panier dont on charge le débonnaire animal pour aller à la foire; notre homme annonça qu'il les attacherait avec des courroies si fortes qu'elles pourraient tirer jusqu'à quatre coups, sans le moindre risque d'éclater. On essaya la machine, et je me rappelle l'avoir vue à Elvas sur un tas de fumier, où elle était restée étendue à côté de la carcasse du pauvre âne, après avoir crevé au premier coup, avec une demi-charge de poudre.
« Un autre, qui se vantait d'être un ingé-
ingénieur de Charles-Quint, dont le Manuel d'artiHerie, qui parut en 1586, mentionne en effet des brûlots de cette espèce. F. le Bulletin des sciences géographir ques du baron de Férussac, t. VI, p. 383-384.
nieur consommé, promit de construire de grandes barques qui , s' élançant du Tage, embraseraient toutes^ les mers du globe et toutes les flottes qu'elles y rencontreraient; il chargea ces barques de paille et de fagots qui amionçaient au moins, à défaut de mieux, un magnifique feu de la Saint-Jean. « Et « miaintenant, dit-il, honnêtes citoyens, hon- « nête gouvernement, donnez-moi tant de « mille cruzades pour chacune de mes bar- « quès. » Mais tout le monde fit la sourde oreille, et Ton eut raison,
« Un autre inventeur, de même trempe, se donna un jour, dans Gampo-Mayor, comme capable de construire une grande arche de fusées en forme de girandoles, de laquelle il s'engageait à faire sortir de biais, comme autant de traits de foudre, des myriades de flèches, dont les dards ensanglanteraient les vigages des ennemis '.
* Au sujet des fusées et de toute la pyrotechnie, j'aurais beaucoup à dire. Je me contenterai de rappeler qu'on savait déjà, au xw siècle, comment on peut, à Taide de substances métalliques, varier les nuances de la flamme. (Cardan, De Varietate rerum, lib. X, cap. XLix.) On peut consulter aussi, sur les feux d'artifice au commencement du xviie siècle, nos Variétés hiit. et littér,, t. VI, p. 13-21-136, les Caquets
« Un plus fou que tous les autres importa dans ce crédule royaume le secret de certaines armures de papier, qu'il rendait, disaitil, impénétrables aux balles, en les enduisant d'une huile particulière, sans qu'elles cessassent poiir cela d'être aussi légères que des chemises de toile. »
Le P. Vieyra a beau vouloir rire de ces inventions, il en est quelques-unes qui, tout ridicules quelles semblent ici, grâce à sa moqueuse hyperbole, sont devenues pourtant très-réelles, très -sérieuses. Ces canons, d'un métal à la fois solide et léger, dont il se raille si bien, on les a trouvés. Dès le temps de Louis XIV, on s'en préoccupait, et l'on y avait presque réussi déjà*. Quant à ces petites pièces d'artillerie liées aux flancs d'une bête de somme, ne rappellent-elles pas ce qu'on fait depuis longtemps dans quelques armées de l'Orient *; ne font-elles point penser à Tarde V Accouchée f p. 48-49; Dreux du Radier, Récréations historiques, t. II, p. 183-184.
* Correspondance administrative de Louis XIV, publiée par G. Depping, t. III, p. 721
* En 1690, les Turcs avaient dans leur armée des canons montés sur la selle des chameaux.
Y. le comte de Marsigli , Stato militare deJV imperi
tillerie birmane, telle que Ta réorganisée le général d'Orgoni : les canons n'y voyagent et n'y manœuvrent qu'attachés aux flancs des chameaux.
Je ne défendrai pas contre le bon père l'inventeur de la cuirasse de papier huilé, mais je prendrai occasion de cette invention imaginaire pour en rappeler une autre très-réelle, et dont pourtant, je gage, il se serait aussi moqué, s'il l'eût connue.
C'est du pilèma des Grecs que je veux parler. On sait que c'était une sorte de cuirasse de lin ou de laine si solidement tissée ou plutôt feutrée, que la pointe même du dard le plus aigu ne pouvait la pénétrer*. Les ouvriers modernes ont cent fois cherché à retrouver ce procédé perdu, et je ne sache pas que beaucoup aient réussi dans cette recherche. Il en est un cependant pour qui elle no
OttomanOt incremento e décrémenta delmedesimot 1732, in-8, 2« partie.
* Mémoires présente's à VAcadémie des inscriptionft, 1" série, 1844, p. 339-364.- Bevwe de bihliographiej novembre 1844, p. 912. —Bulletin de V alliance des arts, t. I, p., 360.— Sous Louis XI, les voluptueux qui craignaient la rudesse des armures de fer portaient des cuirasses de soie, semblables à celles dont je parle. (Commines, liv. T, chap. vi.)
lut pas inutile, si j'en crois du moins Tannonce qu'il fit mettre dans les papiei*s publics de 1780.
On y lisait : « Le sieur Dôffëmont, demeurant à Paris, rue de la Verrerie, vis-à-vis Saint-Merry, vient d'être chargé de faire répreuve d'un certain nombre d'étoffes en soie, réunies pour garantir des coups de balle, dans les combats tant sur terre que sur mer; il a porté ses pièces d'essai à ThÔtel royal de r Arquebuse de Paris, où Ton a tiré dessus; la balle n'a frappé que les premières étoffes, et on Ta vue tomber aussitôt; celle du pistolet à^ brûle-pourpoint est également tombée surle-champ. D'après ces expériences, on a commandé au sieur Dôffëmont deux cuirasses qu'il a faites et livrées. Depuis ce temps-là, il a trouvé le moyen de les rendre très-commodes à porter et de les perfectionner, ainsi que des boucliers ; elles sont plus légères de moitié que celles de fer*. »
* F"., sur Dôffëmont et son invention, la Correspondance Sécrète, t. VII, p. 249. — On a de ce Ddffemont un petit livre sur une autre de ses inventions : Avis très-important au Public sur différentes espèces de corps et ceintures de nou^j elle invention., par le sieur Dôffëmont, maître et marchand tailleur de feu Monseigneur le due de Bourgogne et de Mesdames de France^ 1775, in*13.
Il fat un temps, qui n'est pas même très- Idin, et dolit le père Vieyra n'eût certes pas manqué de se moquer, où tout, chez nous, se faisait en carton, même les cuirasses, si je ne me trompe, ce qui vaut bien celles de papier huilé dont il nous a parlé tout à Theure. Encore n'est-ce rien, les cuirasses : on avait des toitures, des bateaux, des carrosses en carton! C'est de Russie et d'Angleterre que venait le carton ardoise. Un M. Arfird Faxe, de Calscroon, dont il a déjà été parlé *, excellait sur-
* V. plus haut, p. 178, note; V. aussi t. II, p. 103- 104.— De nos jours, l'on a voulu remettre à la mode ces sortes de toits en carton, et même en papier. V. Mémorial encyclopédique, 1833, p. 111, et 1835, p. 209.
tout dans cette fabrication. Mais c'est en France que se faisait le meilleur carton po\ir les bateaux ou pour les voitures.
Le marquis Ducrest, frère de M"« de Genlis, l'avait inventé *. Il vous prenait tous vos rebuts, tous vos papiers sales, vous les cartonnait et vous les rendait sous forme d'élégantes gondoles oude cabriolets, à votre choix. De cette façon, les libraires, ainsi que les auteurs peu lus, étaient les gens les plus en état de rouler voiture. Un méchant faiseur de satires avait décoché à l'adresse de l'abbé Delille deux ou trois volumes de vers qui ne se lisaient pas et se vendaient encore moins.
L'édition complète était entassée dans la boutique du libraire. Un jour, l'abbé Delille envoya prendre tous les exemplaires moyennant le prix du papier et les fit porter à la manufacture du marquis Ducrest. Il y avait bien un millier de volumes. On lui rendit un très-joli cabriolet. L'abbé prétendait qu'il y dormait mieux que dans toute autre voi-
^ Je soupçonne toutefois qu'il en avait quelque peu dérobé l'invention à un industriel, protégé du comte d'Artois, qui s'était établi, en 1777, près des Invalides {Mémoires secrets, t. X, p. 425), et dont nous reparlerons au tome II.
tûre, et, quand il en parlait, il ne l'appelait jamais que les œuvres fugitives de M. N... *.
La vogue du carton en toutes choses allait si loin que même, ne riez pas, on en avait fait des poêles : c'est du moins Pigault-Lebrun qui nous le dit dans le chapitre très-curieux de ses Mélanges critiques et littéraires, où il traite des découvertes *.
« On a vu avec admiration, dit-il, un joU appartement chauffé à trente degrés avec un poêle de carton, qui ne consommait par jour qu'un paquet d'allumettes. Ce poêle, enjolivé de gazes jl'argent, de glaces et autres brillantes bagatelles, avait des tuyaux en cristal, ornés de guirlandes de fleurs, et il offrait à la fois un meuble utile, économique et agréable à la vue. »
Dans ce chapitre, le malicieux conteur prend im peu le ton narquois du P. Vieyra; il a raison quand il s'agit d'inventions niaises, comme celles dont il vient de parler; il a raison encore quand il se moque de ces petites boîtes de fer-blanc dans lesquelles en cinq minutes on faisait bouillir son café et
* Mes souvenirs, par M"* de Bawr, 1853, in- 18, p. 117- « 1816, in-12, 1. I, p. 145-146.
rôlir sa côtelette, « sans autres frais que ceux d'une feuille de papier ou d'un journal qu'on vient de lire. » Il a toujours raison quand il se moque de cette invention que Ton courait voir rue Saint- Jacques, et qui était chose bizarre, en effet : un poêle chauffé avee de Teau froide ! — ^11 est vrai que sous Teau versée froide se trouvait de la chaux vive qui ne tardait pas à réchauffer*. — ^Mais il a tort quand il se moque, je ne dirai pas seulement du docteur Gall, ce qui est au-dessus de sa portée, mais de découvertes réellement utiles, telles que Finvention de ces matelas et cous* sins qui, se gonflant à volonté par le souffle, sont d'un transport si commode. On pouvait s en moquer en 1816, mais on est fort heureux de s'en servir en 1858 *. La gélatine non plus ne trouve pas grâce devant lui ; son succès aujourd'hui prouve qu'il avait tort.
« Labar, dit-il, un autre savant, a retrouvé le secret de faire de la gélatine ou tablettes
* Il y a tantôt vingt-cinq ans, on voulut faire reprendre faveur à ce procédé. {Mémorial encydopédi' que. 1835, p. 291.)
«Nous parlerons plus loin (t. Il, p. 27 et 28, note) de cette invention, vieille <îe deux siècles et demi au moins.
de bouillon avec des os«. Il allait avoir la fourniture des hôpitaux civils et militaires lorsque, vous aurez peine à le croire, un mauvais plaisant Ta tué avec ces quatre ver^ :
« L'inyenteur de la gélatine, A la chair préférant les os.
Fait du bouillon pour la poitrine Avec des jeux de dominos '. »
Le quatrain est plaisant, mais Tesprit qui s'attaque aux choses sérieuses et qui peut leur nuire m'a toujours déplu. Les inventions souffrent surtout de pareilles atteintes ; souvent elles ne s'en relèvent pas.
Un coup de dent donné à un fruit vert Tempcche de mûrir.
^ Corcelet vendait déjà de ces tablettes pendant le Directoire. V. les Petites Affiches (vendémiaire an vi), citées par MM. de Goncourt, Hist. de la Société française pendant le Directoire, Paris, Dentu, 1855, in-8, p. 77.
• Ce n'est qu'un fragment de couplet faisant partie d'une chanson publiée tout entière dans l'Improvisat§t»r français, t. XVI, p. 256.
L'art n'a pas non plus échappé à cette loi des reproductions fortuites ou volontaires dont l'histoire de l'industrie et celle de la science nous ont fourni tant d'exemples. Ces procédés de peintuffe, de gravure ou de dessin, qui — je parle des plus simples comme des plus bizarres — ont obtenu une certaine faveur de nouveauté dans ces derniers temps, ne sont pour la plupart que des emprunts faits à im art plus ancien. Nous ne dirons rien des couleurs à l'huile si excellentes quemployaient les peintres du xvi« siècle, Raphaël, Corrége, Titien, et grâce auxquelles des tableaux déjà immortels par Je talent de l'artiste ne le sont pas moins par la
durée matérielle de la peinture. Elles n'ont malheureusement pas été retrouvées *, non plus que ce fameux vernis byzantin qui imitait la chair à s*y méprendre, ainsi qu'on i>eut le voir sur un tableau de l'enfant Jésus, d'origine certainement byzantine, que Ton conserve dans la sacristie de la cathédrale de Fréjus '.
On a été plus heureux pom» les couleurs à employer dans les tableaux à Taquarelle, à la gouache ou à la miniature. On a fini par surprendre le secret des miniaturistes du moyen âge et par ressaisir le procédé de leurs couleurs au miel d'un éclat si vif et si durable. La recette perdue pendant tant de siècles s'en trouve dans un manuscrit de la bibliothèque de Strasbourg *.
Si nous passons maintenant aux diverses
* Les tableaux modernes ne le prouvent que trop, surtout ceux de nos peintres : « Des craquelures, larges comme le pouce, sillonnent les tableaux de toute l'école française. » (L. de Laborde, Union des Arts et de VlndiLstriCf p. 359.) M. de Laborde serait d'avis qu'on achetât toutes les couleurs en Angleterre. {Ihid.)
3 Bullet. des Se. histor. du baron de Férussac, t. XII, p. 384.
s Ms. A. VI, no 19.
manières dont un tableau peut être reproduit, soit tout entier avec sa couleur, soit seulement avec son dessin, nous tombons dans une série d'emprunts nouveaux. A la fin
du xvni* siècle, un Anglais, M. Joseph Booth, peintre en portraits, se faisait fort « à Taide d'une opération chimique et mécanique » de décalquer tout tableau « sans faire la moindre injure à la pièce originale, »
enfin « d'en produire la copie ou ressemblance si exacte qu'il fût impossible de la distinguer de larchitype, à la distance requise pour contempler tout bon tableau * »
1 English review^ juin 1789, et Esprit des Journaux^ juillet 1789, p. 407. — Au xvi* siècle, un certain Alberii, dont Vasari parle (Ft<c, t. V, p. 62), avait aussi inventé un instrument pour copier les tableaux en les réduisant à volonté. — Pour le calque des dessins, on avait déjà, du temps de Mazarin, une sorte de papier aussi fin que notre papier végétal, et dont on se servait pour apprendre aux enfants à tracer leurs premières figures, ou à écrire leurs premières lettres. Une pièce de l'époque, Première partie du Philosophe malotru en vers burlesques^ Paris, 1649, in-4(>, citée par M. C. Moreau, Bibliographie des MazarmadeSf t. I, p. 372, parle de ce
papier nouveau,
Transparent, qu'on trouve si beau, Bon, pour apprendre récriture,
Nous ne savons pas au juste quel était ce procédé qui faisait de la copie des chefs-d'œuvre une chose toute mécanique, mais il devait certainement avoir plus d'un rapport avec
Bon, pour apprendre la peinture ; Lequel assure mieux la main Que le meilleur maître écriraln.
Nous aurions ici beaucoup à dire sur la fabrication des divers papiers. Nous nous en tiendrons à quelques faits. Le collage végétal remis en faveur depuis vingt ans est une invention de l'ancienne Egypte. (Ambr. F. Didot, Sur le prix du papier dans V antiquité, 1857, in-8, p. 12.)— Le papier de coton, qui n'eut que trop de succès à notre époque, est d'origine orientale. On s'en servait déjà en Europe au xii® siècle. Le manuscrit du drame d^Adam, publié en 1854 par M. V. Luzarche, et qui se trouve à la bibliothèque de Tours, est écrit sur un papier de ce genre. (V. l'Jntroduction, p. v-vi.) Quant au papier de Chine, le premier essai qui en fut fait en France pour l'impression date de 1781. Pierres s'en servit pour imprimer alors une lettre inédite de Henri IV à la reine Marguerite. (Brotier, Paroles mémorables , 1790 , in-12, p. 162.) M. Cicongne en possède un exemplaire. Les fabriques de papier étaient florissantes en Auvergne et en Normandie au xviie siècle. {Correspondance administr. de Louis XIV, t. III, p. 836-844.) Aussi, c'est de là que vinrent en Angleterre, après la révocation de l'édit de Nantes, les bons ouvriers qui fondèrent la renommée de la papeterie anglaise. (Hevue hritan.^ .3* série, t. 12, p. 395.) La même cause fit émigrer en Hollande beaucoup de papetiers angoumois, chez
celui qui valut en 1798 à MM. Gerhard et Boninger un brevet de quinze années. Eux aussi, ravalant Tart à la machine, se vantaient de pouvoir faire mécaniquement des tableaui à rhuile. Quand James Watt en se jouant imaginait cette machine à faire des statues qui fut sa dernière invention, et dont il pré-
qui les imprimeurs hollandais se fournissaient depuis le temps de Plantin et desElzévir. Ils emportèrent le secret de leur fabrication, et il fallut lelear reprendre : c'est Desmarest qui s'en chargea au risque de sa vie. (V. son traité dans VEncyclopédie méihodique^ et les Mémoires de VA cadémie des sciences poar 1771. p. 335. et 1774, p. 64,599.)— Les papiers végétaux si communs en Orient, surtout au Japon, où Ton en fait avec Vécorce du mûrier, ont été dès 1770 essayés en France. Le marquis de Villette publia en 1786 ses œuvres sur papier de guimauve, et à la fin du volume, il plaça des échantillons de papiers faits avec vingt autres substances différentes. — Au tome il, p. 23, nous parlerons des encres, dont la meilleure date du xviie siècle. Je veux pourtant dire ici que toutes les espèces d* encres sympathiques étaient connues au xvi« siècle (Wecker, Secrets des métiers, liv. XVI, ch. 6; Beckmann, Hist. des Invent., trad. angl., t. I, p. 177); que, dès le xv«, on imprimait des livres en lettres d'or (L. Lalanne, Curiosit. hibUogr., p. 116); et qu'enfin, chose bien plus surprenante, la recette de l'encre dHmprimerie se trouve au livre h ch. 77, du Traité de matières médicales, écrit au i*' siècle par Dioscoride.
senta plaisamment le produit à l'Académie de Londres, « comme le coup d'essai d'un jeune artiste dans la 83« année de son âge, * » se doutait-il qu'il faisait en riant pour la statuaire ce que d'autres avaient fait sérieusement pour la peinture ?
Le Pantographe^ autre invention qui fait du dessin un mécanisme, niais à la condition si excellente que ce qu'il reproduit, en l'agrandissant ou le diminuant, sera toujours d'une exactitude de trait merveilleuse, est une bien plus vieille découverte. L'astronome opticien Christophe Schneider en avait déjà construit un en 1631, Il est décrit dans le Thésaurus de Pegellius', et le livre qui en traite surtout, publié à Rome, dans le même temps, prouve pardon titre, Pantographia^ seu Ars delincandi res quaslibet, que le nom moderne était trouvé '.
* Voy. sa Notice^ par M. Arago.
* Page 168. Voy. aussi Pasch, Nova inventa, p. 804. 8 En 1787, un musicien de Versailles imagina de
graver d'après nature des portraits de profil, avec un instrument qu'il appelait un pantomètre. Le Mémorial de VEurope qui en parle (t. II, p. 258), dit que cet instrument était fait dans le genre de celui qu'avait inventé l'abbé Lucelet. Il y a sans doute ici une erreur de nom; nous ne connaissons en effet, en
11 en est de même du mot lUJwgraphs^ qui était déjà connu au xv* siècle, tandis quel'in-
ce genre, que l'instrument proposé en 1759, par l'abbé Louvrier, à l'Académie des Sciences. Voy. les Mémoires de cette Académie pour 1759 , p. 90L Le Mémorial de VEurope vante la ressemblance des portraits obtenus tiu pantomètre ^ et il ajoute que l'auteur en avait pris occasion de présenter au ministre un projet assez singulier : « Ce seroit, dit-il, de graver ainsi tous les soldats des régiments de France, opération très-peu coûteuse, très-prompte, et fort propre à rendre d'un usage plus sûr le signalement des déserteurs. » On proposa dernièrement d'appliquer la photogtaphie k un usage semblable, c'est-à-dire de remplacer le signalement si peu distinct qui se trouve sur les passeports, par un portrait photographié . Ce serait un procédé aussi prompt au moins que \e pantomètre . On doit, comme on sait^ cette rapidité de l'exécution photographique à l'emploi du collO' dion, dû au plus habile de nos artistes en ce genre, M. Gustave Legraj. Il constata sa découverte dans une brochure, Traité pratique de photographie j publiée en France en juin 1850, et à Londres un mois après. On n'y fit attention qu'en Angleterre, mais ce fut, comme toujours, pour voler l'invention. En février 1851, M. Archer se l'attribuait déjà, et si bien, que, deux ans après, M. Robert Hunt, parlant de la découverte, dans son Afanu^î de photographie, p. 103> ne mettait en présence, comme ayant droit de se la disputer, que deux anglais : ledit M. Archer et M.Fry. Quant au français, M. liCgray, il était, bien entendu, passé sous silence. Il tenta, la môme année,
vention qu'il consacre ne devait naître qu'aux premières années du xiXe. Nous l'avons trouvé textuellement avec son orthographe toute moderne, dans le Roman des sires de Graves '. Il y est parlé d'un franc Tôurnaisien, nommé Desgober t , déclaré « le millieur lithographe, » Ge passage nous eût singulièrement eml)arrassé, si nous n'eussions pensé que le Bon chroniqueur voulait sans doute parler là de Tun des imagiers qui traçaient sur la pierre ces dessins dont quelques spécimens sont conservés au musée du roi à Munich «.
dans son Traité de photographie^ une réclamation qui, malheureusement, n'aboutit pas : et pourquoi ? à cause d'une faute d'impression! M. Legray avait écrit, à propos du collodion, qu'il en avait fait la découverte « avant M. Archer. » L'imprimeur lut : « avant de M archer (sic).» Et comme M. Legray, alors absent de Paris, ne put relire les épreuves, la ligne où se trouvait sa légitime revendication, parut imprimée de cette manière si ridiculement incompréhensible. Ce ne fut heureusement que justice ajournée. En 1854, M. F^egray donna une nouvelle édition de son Traité de photographie, et cette fois ses droits à la précieuse découverte parurent nettement et victorieusement formulés.
* Dans l'Histoire des seigneurs de. Graves ^ publiée par Van-Dale, p. 11, lig. 20.
' On voit entre autres, dsinsVAntiquarium du roi de Bavière, une grande table ronde, faite d'une pierre
On y employait déjà la véritable pierre lithographique , dont Aloys Senefelder devait créer l'usage complet à quatre siècles de là,
de Solenhofen, sur laquelle sont représentés en relief leff portraits des anciens ducs de fiavière, et une autre, sur laquelle on a tracé un zodiaque et la carte des environs de Munich, c Ce travail, qui date du XVI* siècle, lit-on dans le Voyage d'un IconophUet a dû être fait à l'aide de moyens semblables k ceux dont on se sert aujourd'hui pour la lithographie. On a couvert avec de la graisse les parties que l'on voulait conserver intactes; puis, avec un acide., on a creusé les autres.» — Au moyen âge, on savait graver des images sur des coquilles d'œuf, dont les éléments chimiques sont les mômes que ceux des pierres lithographiques. Écrivez sur une coquille d'œuf avec du suif fondu; laissez figer le suif; plongez ensuite l'œuf dans un acide faible, et les lettres paraîtront en relief. En 1808, les prêtres portugais voulurent ériger en miracle ce tour de chimie amusante. Un matin, l'on trouva, sur l'autel de l'église patriarcale de Lisbonne, un œuf, qui portait sur sa coque l'arrêt de mort de tous les Français. Il n'en fallut pas davantage pour agiter la populace ; mais quelques jours après les Français firent placer dans toutes les églises et distribuer dans la ville un grand nombre d'œufs, qui portaient écrit sur leur coque un démenti formel de la terrible sentence; et tout se calma. (P. Thiebault, Relation de V Expédition de Portugalt p. 170, 171.) Les magiciennes antiques connaissaient ce genre de sortilège ; quand elles voulaient porter malheur à quelqu'un, elles écrivaient son nom sur
en trouvant le moyen de reproduire à l'infini le dessin de cette pierre *.
une coquille d'œuf. C'est de là, selon Brown, que doit venir l'usage de briser la coquille des œufs, aussitôt qu'on les avides, usage dont Pline (lib. XXVIII, cap. Il) parle déjà. Voy. Brown, Essai sur les Erreurs populaires, trad. franc., 1738, in-12, t. II, p. 194, et nos Variétés histor. et littér.y t. V, p. 66, note.
i On ne sait pas généralement que le grand musicien Ch. Weber revendiqua, contre Senefelder, l'honneur de cette invention. Voy. Biogr. univers. , art. Weber, p. 304.
Pailerons-tious mainteuant de plusieurs espèces de des:>ins^ de coloriages, etc., àTaide desi[uelles ou faisait autrefois de prétendues gji-avures, de soi-dis;int tableaux? Pourquoi non, puisi^ue, emprunteur quand même, notre siècle a ivtrouvê et mis en vogue tous les procédés de ces arts de pacotille? Nous voyous à toutes les vitrines de nos papetiers des gravures et des lithographies plus ou moins bien coloriées et tant bien que mal aci^outrées d'oripeaux dorés singeant les habits que le personnage représenté devait porter. 0\\ il est bon de dire que par cette belle invention nous ne remontons pas moins qu'à t\'pi>quo la plus barbare du style byzantin.
On conserve à Vercelli une très -ancienne madone, connue sous le nom de tableau de Sainte-Hélène^ et qui n'est pas autrement composée, à Taide d'un mélange baroque de peinture et d'étoffes. Les têtes et les mains sont peintes à Thûile, et les vêtements sont formés de pièces de soie cousues ensemble *.
Au xvn« siècle, par une autre aberration de goût qui s'est aussi reproduite de nos jours, on s'avisa de vouloir peindre, non plus avec des couleurs, mais avec de la poussière de soie de diverses nuances qu'on appliquait sur une toile gommée. Un traité spécial nous dit comment il fallait s'y prendre : c'est Y Art de laver, par Gautier, de Lyon '. On y explique quelle est la différence dépeindre... en plâtre, en soye^ etc. '.
1 L. Viardot. Des Origines traditionnelles de la peinture, p. 53, DO te 1.
* 1687, ch. II. — Je préfère à ce système celui de ce médecin de Bàle, qui s'était fait des tableaux avec des fleurs naturelles collées. {Voyage de Montaigne, in-4*', p. 19.)
* Cette manière de peindre en plâtre n'a rien de commun aTec la fresque. Au xyii* siècle celle-ci n'eût pas été une découverte nouvelle, tant s*en faut. La seule invention neuve à laquelle elle eût alors donné lieu, est le procédé au moyen duquel les peintures à fresque peuvent être enlevées. Le peintre
On ne s'en tenait pas à cette bizarrerie.
On s'ingéniait de faire de vrais tableaux avec des estampes que Ton huilait, puis que l'on coloriait par derrière. On n'arrivait qu'à gâter de belles gravures sous prétexte d'obtenir une peinture détestable. Ce genre pourtant eut une grande vogue. Tout le monde s'en engoua, et petits-maitres, grandes dames se mirent à barbouiller sans pitié des chefsd'œuvre d'Edelinck et de Brevet. Rien ne manquait à cette peinture à rebours, pas même les professeurs vandales qui l'enseignaient dans les ruelles. Poisson parle de tout cela, en assez mauvais vers , dans sa comédie de YAprèS'SOupé des auberges^.