CHAPITRE XXVI
Messieurs de Port-Royal. — La haine des Jésuites. — L'éducation janséniste. — Une concurrence dangereuse. — Les livres de Port-Royal. — Les petites écoles. — Persécution. — Les disciples de Port-Royal : ses Oratoriens.
Ce livre serait incomplet s'il n'y était parlé de cette grande École de Port-Royal, de ce groupe d'hommes d'un grand savoir, qui fondèrent des Écoles pour mettre en pratique leur pédagogie incomparable, leurs méthodes lumineuses et profondes, qui ont acquis un renom immortel. Mais cette communauté chrétienne des temps primitifs, savante et pieuse, laborieuse et sévère, indépendante et hautaine, dédaigneuse des splendeurs royales, en dehors de l'orbile de l'astre, le Roy-Soleil, inspirait une certaine crainte respectueuse et une haine grandissante.
Cet exil volontaire était comme une sorte de protestation contre les prodigalités et les débauches de la cour; il fallait supprimer ces censeurs si éloquents dans leur mutisme.
On les accusa d'hérésie ; on essaya de trouver dans l'ouvrage du grand Arnaud sur la Fréquente Communion, une ou plusieurs propositions condamnables. On tortura les textes, on ne trouva rien. Quelque temps après, un évêque flamand, Jansénius, avait publié un livre, Augustinus, où l'on découvrit cinq propositions contraires à la doctrine de l'Église. On voulut obliger les solitaires de Port-Royal à reconnaître qu'elles étaient dans le livre; ceux-ci, qui condamnaient aussi nettement que la Sorbonne et le Pape Icsdites propositions, déclarèrent qu'ils n'avaient pu trouver ces propositions dans le livre incriminé et refusèrent de signer le formulaire.
Alors la persécution se déchaîna furieuse; d'Argenson fait saisir les religieuses par ses mousquetaires, les enferme dans des carrosses qui vont les disperser dans Vin pace de couvents lointains, puis une bande de bas archers du guet pille, brise, casse, souille et rase à fleur de sol celle maison de prière et de méditation. La charrue y passa; il ne reste que quelques débris.
Le cimetière oià reposaient tant de saintes femmes, de pieux solitaires, fut dévasté; on brisa les lombes, on jeta à la voirie les cadavres. Ceux dont les parents avaient quelque pouvoir, comme Racine, les krnaïul, les princesses de Conti et de Longueville, qui avaient voulu reposer auprès de leurs amis, furent transportés ailleurs. Ce fut le 23 avril 1G99, il y a deux siècles, que quelques amis désolés, conduits par Boileau, vinrent dire un éternel adieu au poète qui pensait dormir là son dernier sommeil, dans le vallon mélancolique, au pied du clocher où l'Angélus éploré tintait à la cloche du soir, au milieu de ses maîtres bien-aimés.
Et pourquoi cette persécution furieuse, cet acharnement féroce?
Simple question de boutique : les Écoles portaient ombrage aux Jésuites; elles leur faisaient une concurrence redoutable. Ceux-ci, qui connaissaient le mot de Leibnilz : « Donnez-moi l'éducation, et je changerai en un siècle la face de l'Europe, » essayaient d'accaparer l'enseignement, de façonner à leur guise les jeunes nobles et les jeunes gens de famille bourgeoise.
Maîtres des rois par la confession ou par le poignard, meneurs secrets de toutes les intrigues politiques et religieuses, écrasant les autres conjurations par leurs richesses, leurs talents en tous genres, leurs relations, ils voulaient détruire ces écoles rivales.
Aussi poursuivirent-ils les Jansénistes avec une « haine Ihéologique », la plus furieuse de toutes.
Messieurs de Port-Royal s'appliquaient aux sciences, aux méthodes philosophiques et philologiques; ils publiaient une Grammaire générale, une Logique, une Géométrie, des Méthodes grecque et latine; ils se faisaient instituteurs, fondant des classes rue Saint-Dominiqued'Enfer, à deux pas de Saint-Magloire, àl'endroit où se trouve aujourd'hui l'institution Lelarge.
Ces Écoles, au dire de Sai?ite-Beuve, de 1646 à 1660, ne formèrent pas moins de sept cent cinquante élèves : « Quelques personnes de qualité, écrit Racine, craignant la corruption qui n'est que trop ordi-
LE VliaX PARIS UMVHUSITAIUE
naiie dans la plupart des collèges, résolurent de mettre leurs enfants sous la conduite de gens choisis. »
Le principal était M. Nalon de Beau puis, aidé de quatre maîtres : Lancelot, Nicole, Guyot et Courties, chargés chacun de six écoliers; mais en 1648 l'excellence des méthodes amena une telle aftluence qu'il n'y eut plus de place.
Le régime était doux, humain et en même temps rigide; les coups elles verges, en usage partout ailleurs, étaient inconnus; la menace de renvoi était la plus sensible punition dont on pouvait efTrayer les enfants. On y enseignait à lire en français. Point de ces diverlisse-
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