‹ Le vieux ParisChapitre 10 sur 35 · BARHY KT L'OR VI I^^ITA N · texte numérisé non relu

BARHY KT L'OR VI I^^ITA N

Barry brillait à Paris dans la première moitié, et même dès les premières années du xviF siècle. C'est à tort que M. Edouard Fournier, dans son Histoire du Pojit-Neuf, l'a fait contemporain de la comédie à laquelle Dancourt a donné son nom {V Opérateur Darry, 1702). En lisant avec soin le prologue dont elle est précédée, on aurait pu voir que l'auteur lui fait dire de lui-même : <r II y a quatre-vingt-treize ans, je faisois un bruit de diable à Paris, » ce qui reporte à 1009 l'époque dont il est question. Ce renseignement, d'ailleurs, concorde avec deux autres, que nous puisons dans V Histoire de Barry, Filandre cl Alison, pubhée à la suite du Voyage de Guibray (1704). En effet, nous y lisons d'abord que, lors de son dernier voyage à Rome, postérieur à son séjour à Paris, le pape fit frapper en son honneur une médaille qui portait le millésime de 1044. 11 est fâcheux qu'on ne trouve pas d'autres dales dans ce curieux récit, mais celle-là suffit à peu près à notre but. En outre, on y raconte que peu de temps après, et vers la fin de sa vie, lorsqu'il était déjà âgé d'environ soixante-dix ans, il se rencontra à Rouen avec les débris de la troupe de Mondor, dont l'Hôtel de Bourgogne s'était approprié la meilleure partie *. Or, c'est de 1018 à 1035, et peut-être môme plus tard, que

1 M. Ed. Soulié a trouvé la trace de ropérateur Gilles Barry en 1655 à Lyon, où il demande Tautorisation de monter son théâtre en place publique. Si c'est bien le nôtre, comme il est probable, on voit qu'il survécut à son voyage de Rome plus long^mps que ne le feraient supposer les expressions du récit que nous analysons ici, et qui se soucie peu de Texactitude clironologique. M. Jal l'a confondu, dans son Dictionnaire critique, avec Antoine

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Mondor brillait sur le Pont-Neuf: cette nouvelle date ne peut donc (jue confirmer les deux précédentes. Ainsi rien ne s'oppose, — bien au contraire, — à ce (pie, suivant Dancourt, IJarry fit « un bruit do diable j> à Paris en 1G09, époque où il aurait eu (piel(pie cbose comme (j'ente- cinq ans.

Suivant le même Dancourt, Tillustre opérateur portait Tliarmonieux et imposant prénom de Melcbisédecb. Là se boi-nent à peu i)!ès tous les renseij^nements bio}^n'ai)liiques (pi'il nous donne sur son compte ; mais nous avons, pour y suppléej', V Histoire de Barry, dont nous pallions tout à rbeure, bistoiie cpii est racontée dans le i)lus ^land détail par la propre lille de Thabile médecin cliimique. (l'est ce document que nous suivrons i)as à pas, au l'isque, [K)ur cette l'ois, de nous éloigner beaucoup de Paris.

Donc IJarry était un gjand homme de foit bonne mine, ce (pii n'est pas indiiréient (piand il s'ii^it d'un ()[)éiîdtMir. l\)rtant la baj'be longue et les cheveux couits, il était habillé d'une soutane de satin noir avec des boutons d'oi*, et d'un manteau trahiaiit de la même étoile. A Paris, il se tenait sur la place I)au[)hine. Notie héros voyageait beaucoup; il lit, entre autres, plusieurs excujsions à Rome. La dernière fois qu'il s'y rendit, la peste y exerçait d'hoi'iihles ravages, et les cardinaux mêmes se dis[)Osaient à fuir. Hari'v alla trouver le saint-pcie, obtint la faveuj* de lui pailer, et, comme Dieu l'avait doué d'élofpience, il lui vanta avec tant de chaleur la vertu de soji antidote, cpi'il le détei-mina à rt»ster, ainsi que les caiiiinaux et seigneuis (|ui n'étaient [)as encore paitis. Aussitôt il lit bâtir un magnilicpie théâtre sui* la [)lace Navone, et travailla si bien avec ses remèdes, (ju'en moins de (piinze joui's il arrêta le cours de la maladie. Kome changea de physionomie, grâce au miraculeux opérateui*, (pii se vit comblé d'honneurs et de biens. Le pape lui lit présent d'une grande médaille d'oi', frapiu'e en son honneur, où l'on voyait d'un cùté son efligie, et sur le revers l'insciiption suivante :

JNNOCKNTUS OKClMrS BARIUlM), UUUJS SANATOill,

ANNO SALUTIS IGii

Après avoir laissé en Italie une Anglaise (pii l'avait suivi, Darry quitta la Ville éternelle avec deux belles Romaines, \i'<, sifinorc IMoiini et Colombina, qui ne i)urenl se séparer de lui. Il était fort inconstant dans tous ses goûts, et d'une humeui- libertine que dé[)lore amèi-ement sa fille. H rentra en France et arriva, après nombre de stations intermédiaires, à la célèbre foire de Guibiay, qui se tient, comme on

sait, dans un faubourg de Falaise. Il avait ramené d'Italie une troupe admirable, qui s était récemment augmentée d'un Trivelin, fils naturel qu'il avait eu d'une Égyptienne. Ce Trivelin était un grand garçon fait au tour, et le premier qui ait dansé sur la corde sans balancier. En outre, les riches décorations qu'il avait rapportées de Venise, l'excellence et la grande réputiition de ses remèdes, la beauté et la variété de ses pièces italiennes, jouées par des acteurs hors ligne, lui attiraient une foule innombrable. Un jour, on allait commencer la pièce et ses comédiens achevaient de s'habiller, pendant qu'il était resté avec la signora Morini à entretenir l'auditoire de la vertu de son antidote et des effets merveilleux qu'il en avait obtenus, tout en jouant avec des crapauds, des aspics et des vipèi*es qu'il tenait dans ses mains, [)our montrer à quel point il dédaignait les morsuies des bètes venimeuses, quand un homme apporta une fiole et un billet à la demoiselle Morini, et se perdit dans la foule. Le billet était un défi d'expérimentei* le poison contenu dans la fiole. Le glorieux Barry lut ce défi tout haut, l'accepta, et pour qu'on ne put croire que c'était un tour concerté d'avance, il fit avaler une seule cuillerée de la liqueur à un chien, qui creva sur-le-champ. Sans se laisser elTrayer par ce résultat terrible ni arrêter [)ar les larmes de sa ti^oupe, il versa le contenu de la fiole dans un verre, et son Marocain lui prépara un peu d'orviétan, qu'il prit dans une boite tirée au hasard parmi celles qu'on vendait. Bairy avala alors le poison, dont l'efiet fut si instantané, malgré la promptitude qu'on mit à lui administrer le remède, qu'il enfla exti*aordinairement et tomba en défaillance. On le crut mort. l\u* bonheui^, son fidèle Mai'ocain le fit mettre aussitôt entre deux matelas, et il en fut quitte i)Our quelques jours d'indisposition, qui ne l'empêchèrent pas de paraître en public. On juge du débit prodigieux qu'obtint aloi'S sa marchandise.

Ce poison avait été composé secrètement par la Morini, qui était jalouse et se croyait moins en faveur que la Colomlûna. Voyant son coup manqué, et craignant d'être découverte, elle corrompit le Trivelin, et l'amena à profiter de la confiance de son père pour lui voler tout ce qu'il avait d'or et d'ai'gent.

De Guibray Bari'y descendit à Rouen, alors désolé par le pourpre. Reçu avec une bienveillance particulière par le pi^emier pi'ésident du Parlement, il délivra en peu de jours la ville de celte maladie, aussi dangereuse que la peste. Puis il alla coui'ir le royaume et les pays étrangers, sans rien changer de son genre de vie, quoiqu'il fût septuagénaire. Ce fut à Amiens qu'il termina son existence aventureuse. Un sauteur, qu'il avait amené de Portugal, le vola de concert avec

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Colombina, puis tous deux se sauvèrent eu Hollande. Bari*y, cette fois, avait été si complètement dépouillé qu'il dut congédiei* sa troupe. Ce dernier malheur lui donna le coup mortel; son espiit même y succomba, et entraîna dans sa chute un corps ruiné pai* quatrevingts ans de travaux et d excès. Le gi^and Barry, le favori des princes, le vainqueur de la mort, s en fut mourir à rhopilal, où, touclié enfin de la grâce, il pleura sincèrement ses fautes et eut la lin la plus édifiante.

Son contemporain, il signor Hieronymo Fei'ranti d'Orviéto\ avait primitivement son théâtre dans la cour du l^dais*, (ruîi il semble s'être tmnsporté plus tard aux abords du Pont-Neuf^ Le spectacle du seigneur Hieronymo était un des mieux organisés et des plus coui'us. Aux quatre coins de la scène se tenaient (piatre excellents joueurs de viole qui faisaient merveille, assistés de Tunicpie boull'on Galinelte la (îalina, célèbre par ses grimaces et rénoiiue [jlnme rouge ipii coilTait son bonnet pointu. Au milieu il signor Hieronymo, debout, en su[)erbe équipage, une gi'osse chaîne d'or au c(mi, célébrait, dans un langage tout de miel et de suci'e, et [»lein de la plus artificieuse rhétorique, les propriétés admiral)les de ses ungueiits, baumes, huiles, extractions, quintessences, distillations et calciiiations. Ce qui fit surtout sa célébrité, ce fut la mise en lumière d'une di'ogue, extrêmement compfiquée, dont la théria(pie formait la hase, et qui s'ap[)elait l'orviétan, du nom de la ville où elle avait été inventée et conq)Osée, dit-on, par un chimiste nommé Lupi. Peut-être Hieionymo l'avait-il perfectionnée, ou laissait-il croire volontiers qu'elle était de son ftiit.

1 De son vrai nom Christophe Conlugi, d'après la découverte faite par M. Bavenel dans les registres de Sainl-Jacqucs-du- Haut -Pas. M. Jal, qui a rencontré, sur le registre de 1670 à 1676, plusieurs signatures de Christophe Conlugi, dict l'Orviétan, est du môme avis. Cependant on pourrait contester ce point, s'il en valait la peine, et essayer d'établir que ce nom était plutôt celui d'un successeur de rOrviétan, d'un de ceux qui avaient hérité de son titre en même temps que de son secret. (Voir une note de M. Bonnardot, p. I^i7 du Paris ridicule et burlesque, publié par M. P. Lacroix.) Il est fort douteux que TOrvictan dont il est ici question exerçât encore en 1676, et même en 1670, et il ne Test pas qu'avant lui d'autres antidotaives eussent pris le même surnom, par exemple, Jacques Ovyn, qui avait également son théâtre sur le Pont-Neuf ou au quartier de Nesle. Bien plus, on voit ce sobriquet porté par le frère de J. Ovyn, curé de Saint-Simon, qui se qualifie Nicolas Ovyn de rOrviétan, dans l'acte de baptême d'un sien neveu et filleul en 1635 (Jal, artic. Conlugi). Les questions de dates et de noms sont fort embrouillées dans la biographie de ces bohèmes, et avec des documents aussi peu précis, aussi mal tenus que les actes du temps.

* Les tromperies des cfiarlalans découvertes , par le sieur Gourval (1769).

3 Peut-être la cour du Palais est-elle ici, par abréviation, pour la cour de Vile du Palais, et alors elle désignerait la place Dnuphine, qui est dans l'ile du Palais, comme on appelait souvent la Cité au xvii* siècle (Lemaire, Paris ancien et nouveau, t. 111, p. 313), et qui avait toute la physionomie d'une cour. L'explication est vraisemblable; si elle est vraie, Hieronymo n'aurait pas changé de place.

Ce mot est resté comme terme générique; quelques années après, on l'employait indifféremment pour désigner un charlatan ou sa drogue, et même le lieu où il la débitiiit '. L'orviétan eut une populaiité immense; il obtint, à la date du 9 avril 10i7, un privilège renouvelé près d'un siècle plus tard, après un nouvel examen; fut même approuvé solennellement, en 1653, par douze docteurs de la Faculté, que leurs collègues s'empressèrent d'accabler de leur indignation ^, el conserva très longtemps une vogue extraordinaire. On en faisait un grand débit dans une boutique de la rue Dauphine, vis-à-vis le Pont- Neuf, à l'enseigne du Soleil, où allaient s'approvisionner beaucoup de marchands qui la débitaient en plein air.

Ilieronymo, pour expérimenter un de ses remèdes, se brûlait publiquement les mains avec un flambeau jusqu'à ce qu'elles fussent couvertes d'ampoules; puis, [)ar l'application de son onguent, il se guérissait en deux heuies. Mais le sieur de Courval nous apprend qu'il avait eu soin d'abord de se laver secrètement avec une eau artificielle, qui garantissait de la flamme les parties fi-aîchement imbibées, tout en lui permettant de produire à l'épiderme des pustules sans aucune consistance. Voici qui était plus foi*t : il se donnait des coups d'épée à traveis les muscles de l'épigastre, principalement ceux qui sont situés vers les hypocondres; puis il appliquait son baume sur les plaies, dont le lendemain on n'ai)ercevait plus que la cicatrice presque entièrement fermée. Mais, dit encoie le sieur de Courval, <f c'étoit une guérison palliative, une cure chaiiatanesque et trompeuse, pour piper le monde, car lesdites plaies étoient encore toutes fraîches et récentes en leur fond, et n'étoient guéiies qu'en apparence et superficiellement, d 11 est permis de trouver lexplication insuffisante. Et lorscpie le sieur de Courval raconte la même chose de plusieurs charlatans d'Avignon \ qui se pei'caient les bras avec des poignards, pour faire croire au peuple qu'ils se guérissaient en vingtquatre heures par la seule application de leur onguent, tandis qu'en réalité au bout de huit jours la blessui*e, amendée à la surface, restait fort irritée à Tintérieui*, je ne i)uis m'empôcher d'admirer le courage de ces hommes, et à quel point ils se dévouaient au martyre pour la

^ Histoire du poète Sibus, 1661.

* Lettre de Guy -Patin, du 6 janvier 1654. 11 y donne de piquants détails sur cet4e affaire.

3 Avignon était une ville renommée pour ses opérateurs : le voisinage de l'Italie avait influé sur elle. Nous apprenons, par une plaquette intitulée le Clairvoyant intervenu sur la réponse de Tabarin (1619), qu'il y avait alors un opérateur connu particulièrement sous le titre de rAvignonnais, lequel vendait une drogue baptisée du nom prétentieux de fwlij"

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OPEHATEURS ET CHARLATANS

propagation de leurs drogues. A supposer même que l'effet en fût ]iurement extéi'ieur, c'était déjà quelque chose qu'un remède qui, du jour au lendemain, savait cicatriser, au point de la rendi-e à peu près invisible, une plaie profonde faite avec le poignaid ou répée.

// sùjnof Hieronymo brilla à Paris durant plus de trente ans. Comme ses coiifi'ùa's , il jouait des farces et panides. Le nom de sa drague était devenu le sien , et ce nom se tiouve souvent usurpé par les painplilétaii"es d'alois, ipiï abritaient leurs ouvniges comjii'omellunts sous sa signature. On a les Sanjjlots âc l'Orviétan sur l'absence diicar-

Le charlatan , d'ii

dinal Mazartn, le Diatoijiiv de JodcUi H de rOn'iéUin sur les ulfaires du temps (llji'.t), etc.

Iji l!oulaii;;er de Uludussay a fait jouei' nu rùle à l'Orviétan, connue à U^rry (qu'il écrit lîary) dans sa cumédie iVÈlomirc biji'ocoitdrc, publiée seulement en 1(170, et <iont l'action ne peut se [lasser (pi'uu petit nombre d'années auparavant, postérieurement à l(>l.i5, puisqu'il y est question de l'Amour mi'decin, joué cette année-là, et (pi'elle peut être cousidéi'ée comme une riposte de la Faculté, bafouée dans cette pièce. Mais il ne faut pas sans doute en coucluie absolument que ces deux grands hommes exerçassent encore à cette date ; seulement ils vivaient toujours dans le souvenir jifqiulaiie, et ils étaient passés à l'étal de types. Le Itoulanger de Cbalussay les a mis en scène pour mieux humilier Molièi-e, qu'il nous présente comme leur élève. Angélique, qui n'est autre que Madeleine Béjart, raconte devant

toute la troupe du Palais -Royal la jeunesse de Molière; après avoir dit que son père le fit recevoir avocat, elle ajoute :

Cependant, sçavez-vous ce que faisoit le drolle? Chez deux grands charlatans il apprenoit un roUe : Chez ces originaux, TOrviétan et Bary, Dont le fat se croyoit déjà le favory.

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