LES ARRACHEURS DE DENTS
La grande tribu des arracheurs de dents n'est qu'une branche de la famille plus vaste encore des opérateurs ; nulle autre n'occupe une plus belle place dans la légende des charlatans historiques.
L'origine des arracheurs de dents, est-il besoin de le dire? « se perd dans la nuit des temps jo. Les herbiers et les mires du moyen âge savaient, au besoin, faire sauter une molaire et guérir une bouche malade, tout comme ils étaient capables démettre en fuite l'épilepsie, l'apoplexie et la paralysie. Mais, ne nous sentant pas de force à débrouiller l'obscurité qui cache à tous les regards les débuts et les premiers progies de ces utiles praticiens de la rue, nous ne remonterons point au delà du xviic siècle. C'est à partir de cette époque seulement (ju^on les voit avec netteté apparaître au grand jour, et que l'historien peut, sans trop de peine, les surprendre et les étudier dans l'exercice de leur noble fonction. Même à cette date pourtant, ils se confondent souvent encore avec les opérateurs proprement dits, dont il n'est pas toujours facile de les distinguer.
Ainsi, l'un des premiers et en môme temps des plus illustres que nous connaissions, c'est le seigneur Hieronymo Ferranti, dit ï Orviétan, que nous avons déjà présenté à nos lecteurs. Ce mémorable empirique ne se bornait pas, en eflet, pour écouler son inappréciable baume, à se brûler les mains avec un flambeau et à se transpercer les muscles de l'épigastre à grands coups d'épée, comme nous l'avons vu : Gourval nous apprend encore que , pour mieux s'achalander et par pur amour de Tart, il arrachait aussi les dents de qui voulait, sans douleur, et sans employer d'autres instruments que le pouce et l'index. Mais auparavant, dit le sieur de Courval, jaloux à lui seul comme la Faculté tout entière, « il touchoit la dent de ses deux doigts, au bout de l'un desquels il mettoit subtilement, en babillant, un peu de poudre narcotique ou stupéfactoire, pour endormir ou engourdir la partie, afin de la rendre stupide et sans aucun sentiment; et à l'autre doigt il meltoit une poudre nierveillensement caustique, laquelle
étoit d'opération si soudaine , (ju'cn un moment elle faisoit escarre et ouverture en la gencive, déchaussant et déracinant tellement la dent, qu'aussitôt qu'il la touchoit de ses deux doigts seulement, il l'arrachoit, et quelquefois tomboit sans y toucher, d Nous ne voyons pas en quoi cette merveilleuse poudre peut diminuer le mérite du signor Hieronymo, et il est permis de souhaiter que nos dentistes d'aujourd'hui en retrouvent la recette : tout le monde y gagnerait.
Le charlatan dont il est question au X^ livre de VHistoire comique de Francion, par Ch. Soiel (1622), faisait quelque chose de plus prodigieux encore, nous Tavons vu, puisqu'il déracinait les dents (il s'en vantait du moins) non pas avec ses doigts, non pas môme avec l'épée qu'il portait au côté droit, moyen déjà devenu banal, mais avec la bride de son cheval.
D'autres arracheui's do dents ilorissalent également à la même époque. Nous citerons, en particulier, toujours sur le Pont -Neuf, l'Anglais à la fraise jaune, qui vendait aussi un onguent souverain contre les cors aux pieds, et maître Arnaut, qui, pour convaincre ses clients qu'il soignait les râteliers des potentats et qu'il était en relations intimes avec les têtes les plus illustres de la chrétienté, avait fait peindre autour de son portrait, servant de montre à sa boutique, le pape et le consistoii*e des cardinaux, chacun avec un emplâtre noir sur la tempe*. Un peu plus tard, les Brioché, établis à la porte de Nesle, se distinguèrent aussi dans la profession *; mais il est certain du moins que ce ne fut jamais là pour eux qu'un accessoire, et ils sont surtout connus de la postérité par leurs marionnettes.
On juge bien que les empiriques du temps passé, comme ceux de notre temps, n'avaient garde d'oublier les compèi'es. L'un faisait marché avec un gueux, à qui il arrachait sans effort une demi-douzaine de dents qu'il avait eu soin de lui mettre préalablement luimême dans la bouche. L'autre payait un pauvre dial)le sur lequel il opérait publiquement, afin qu'il protestât ne sentir aucun mal. Ce dernier cas est justement relaté tout au long dans un curieux petit livre delG&l, tableau fidùle de la littérature crottée d'alors : ï Histoire du poète SibuSf qui met en scène Cormier, un des plus fameux charlatans du milieu du xvii^ siècle ^
Cormier était venu s'établir, vers 1(530, sur le bout du Pont-Neuf qui regarde la rue Dauphiue, et il savait à merveille attirer les
' Francion, liv. X. Etrennes admirables de Taharin (|1623). *^ lirosselle, noie sur le v. lOi de Tépilre VII de Boileau. — V. notre ch. vin. 3 il ne faut pas le confondre, comme a fait M. C. Moreau dans In table de ga Hiblioyraphie des Mazarinades , avec le non moins fameux cabaretier du même nom.
liadauds par ses cris, ses grimaces et ses tours de gibecière. An temps de la Fronde, il avait déjà acquis une notoriété assez grande pour qu'on fit circuler quelques mazarinades sous le couvert de son nom. On vit paraître, en lOlO, les Entretiens du sieur Cormier avec Ir f,ieur !a Fleur, dit le Poitevin ', sur les affaires du temps. Dans
L'arracheur de deula, d'après Lucas de Lejde.
une autre, le Ministre d'État flambé, publié la même année, on le cite parmi ceux qui avaient été ruinés par les troubles. C'est avec cet habile homme que le faméUque poêle Sibus, voyant que ses dents ne lui étaient point d'un grand usage, avail fait marché de s'en laisser arracher deux en public moyennant dix sols, afin qu'elles lui servissent au moins à quelque chose.
L'auteur nous montre d'abord Cormier amusant la foule aux bagatelles de la porte, et tenant d'une main un verre plein d'eau, de l'autre
I Charlatan ei marchand de
lin papier qui avait la vertu de teindre l'eau en rouge, de manière à la faire pas^^er pour du vin. Nous regrettons de ne pouvoir reproduire ici sa harangue, mi-solennelle et mi -familière, mélangée d'expressions et de tournures qui semblent ti'aliir en Cormier une oiipine l'ustique, à moins que ce ne fût simplement un genre adopté par lui pour mieux
Le BJcige charlatan, d'aprËs Darel.
agir sur le peuple. Nous nous bornerons à la scène qui rentre le plus directement dans le cadre de ce chapitre :
1 Ijb charlatan ayant ainsi expliqué l'utilité de sa poudre, on croyoil qu'il en alloit faire l'expérience, quand il changea tout d'un coup de discours pour tenir toujours son monde d'autant plus en haleine, et .se mit à faire une longue digression sur l'expérience qu'il avoit acquise par ses voyages à tirer les dents sans faire aucune douleur. Il n'eut pas plus tôt achevé la parole, qu'on ouit sortir du milieu de la foule la voix d'un homme qui disoit : < Pardieu ! je voudrois qu'il m'eût coûté
« dix pistoles et que ce qu'il dit fût vrai. Il y a plus d'un mois que tf je ne dors ni nuit ni jour, non plus qu'une àme damnée. » Cette voix étoit celle du poète, qui prenoit cette occasion de paroître, ainsi qu'il avoit été accordé entre eux. Le charlatan lui dit qu'il falloit donc qu'il eût quelque dent gâtée et qu'il s'approchât. Et pour ce que Sibus feignoit d'en faire quelque difliculté : « Approchez, vous dis-je, réitéra f le fin matois; notre vue ne vous coûtera rien. Je ne sommes pas € si guiable que je sommes noir; s'il n'y a point de mal, je n'y en « mettrons pas. j> Notre petit homme s'avança donc, et l'autre, lui ayant fait ouvrir la bouche et lui ayant longtemps farfouillé dedans, lui dit qu'il ne s'étonnoit pas s'il ne pouvoit dormir ; qu'il avoit deux dents gâtées et que, s'il n'y prenoit garde de bonne heure, il couroit fortune de les perdre toutes. Après plusieurs autres cérémonies que je passerai sous silence, Sibus le pria de les lui arracher; mais quand ce fut tout de bon, quelque propos qu'il eût fait de gagner ses dix sols de bonne grâce, la douleur qu'il sentoit étoit si forte qu'elle lui faisoit à tous moments oubher sa résolution. Il se roidissoit contre son charlatan; il s'écrioit, reculant la tête en arrière; puis, quand l'autre avoit été contraint de le lâcher : « Ouf! continuoit-il portant « la main à sa bouche et crachant le sang; ouf! il ne m'a point fait <ï de mal. » C'étoit donc un spectacle assez extraordinaire de voir un homme, les larmes aux yeux, vomissant le sang par la bouche, s'écriant comme un perdu, protester néanmoins en même temps que celui qui le mettoit en cet état et le faisoit plaindre de la sorte ne lui faisoit aucune douleur. »
Aussi, malgré le marché conclu, Cormier ne lui arracha- t-il qu'une seule dent. Le poète fut fort aise de se voir quitte à si bon compte; mais lorsqu'il se rendit, le soir, chez son homme pour toucher son salaire, celui-ci le lui refusa net, alléguant qu'il ne lui avait rien promis qu'à certaines conditions qui n'avaient pas été tenues, et que ses cris l'avaient forcé de s'arrêter à la première dent. Là- dessus grande querelle : le poète, enragé de perdre le fruit de son martyre, se plaint que le charlatan lui a arraché une gencive et l'appelle bourreau; mais celui-ci s'en moque, et répond en riant que de bons témoins lui ont entendu dire à lui-même qu'il n'avait point de mal. Par bonheur, l'auteur de l'histoire vint alors à passer, et, pour consoler le pauvre homme, il Temmena dîner chez lui avec les dents qui lui restaient.
Daniel de Cosnac parle, dans ses Mémoirci^^ d'un certiun Cormier,
directeur de troupe ambulante, qui faillit l'emporter sur Molière pour jouer au château de Lagrange, près Pézenas, devant le prince de Conti, et qui Teùt même emporté définitivement sans sa généreuse insistance et celle du poète Sarrasin. M. Edouard P'ournier, dans les notes de ses Vmiétés historiques et Ultéraires *, a émis Topinion que ce doit être de notre Cormier qu'il s'agit dans ce passage. La chose est très possible : les opérateurs, surtout parvenus à ce degré de réputation, avaient des troupes complètes à leur disposition, et, comme les comédiens de Paris, ils faisaient des excursions en province. 11 serait piquant sans doute, — et tiiste à la fois, — de voir notre grand poète comique aux prises avec un arraclieur de dents, et presque vaincu par lui; néarnnoins il faudrait d'autres preuves pour adopter cette opinion, qui doit jusqu'à présent rester à l'état de simple conjecture. Le nom de Cormier n'était pas rare alors; d'autre part, les représentations des opérateurs, destinées seulement à servir d'amorce pour leurs drogues, étaient hal)ituellement gratuites, et il ne semble guère probable que le prince de Conti prît des engagements avec la troupe d'un cliarlatan, si bien montée (lu'elle fût. Mais, encore une fois, malgré ces sujets de dout(î, la chose est très possible, et [leut-ètre la découverte d'un document nouveau la rendra-t-elle certiiine un jour.
A la même date à peu près (jue Cormier, llorissait un autre arracheur de dents, dont la vogue, un moment très bruyante, alla bientôt déclinant, et dont la célélirité éphémère n'est pas venue jusqu'à la postérité. C'était l'opérateur Dupont, un homme d'intrigue et de ressource, ce que nous appellerions aujourd'hui un faiseur. Les deux grands chroniqueurs des petits événements du xviic siècle, Tallemant des Réaux et Loret^, nous ont conservé quelque trace des exploits de cet ambitieux dentiste, cpii, pour attirer la foule chez lui, avait ouvert à la Roquette un jardin public, où il donnait de grandes fêtes, accompagnées de musique, danses, feux d'artifice, et, un peu plus tard, de joutes et combats à la barrière \
Le premier de tous les arracheurs de dents du xviF siècle fut, sans contredit, l'incomparable Carmeline, un grand })raiicien et un magnifique discoureur. 11 avait dressé sa tente en face du cheval de bronze, vis-à-vis le Savoyard, ce roi des chanteurs du Pont-Neuf. Le Chevrxana et hi comédie iVElomire hypocondre nous apprennent qu'il
» T. vu, p. 104.
* Hiitorielteê, édil. Paulin Paris, iii-S", I. VI, p, 90; t. VU, p. /i80.— Muze historique , {'• lellre do juin i66/i.
' r.astil Blaze, Molirre musicien, t. !•% p. 156-157.
avait fait mettre sur son portrait, ex[)Osé à la fenêtre de sa boutique, l'inscription suivante empruntée à Virj(ile : Uno avulso non déficit aller, t L'un étant arraché, lautre ne manque pas*. * Ce fragment d'hexamètre, appliqué par le poète latin au rameau d'or, avait été ingénieusement détourné par Garmeline à son art, dont il exprimait les deux faces : l'art d'extirper les molaires, et l'art de les remplacer. Cela n'était pas mal lettré pour un arracheur de dents. La foule ne bougeait d'autour de lui, séduite par son éloquence gasconne et sa dextérité. Une mazarinade de 1649, ï Agréable récit des barricades, nous peint Carmeline prenant part à l'émeute contre le Mazarin, et gardant, avec une troupe fidèle, le poste du cheval de bronze. Cette pièce le décrit :
Vétu d'un collet de senteur. Chausses de damas à ramage, La grosse fraise à double étage , Bas d'attache, le brodequin De vache noire ou maroquin , Le sabre pendant sur la hanche.
Et sur le tout réchar|w^ blancho.
Tenant en main bec de corbin , Monté sur un cheval aubin.
Il est probable qu'il avait aussi, comme la plupart de ses confrères, le chapelet de dents enlilées autour du cou, — signe caractéristique de la profession. L'auteur nous le montre diiigeant la construction d'un retranchement bizarre, où entre tout l'arsenal de sa boutique. De l'un à l'autre pilier, on étend d'abord un râtelier de dents; puis, par-dessus, on entasse des mâchoires, des brayers, des suppositoires, des pélicans (tenailles pour armcher les dents), des bistouris, des boîtes de poudre d'iris, et, pour couronner le tout, deux crocodiles empaillés, qui paraissaient vivants.
On voit, par quelques points de cette énumération, que Carmehne ne se bornait pas à arracher les dents. Mais, s'il empiétait sur les fonctions des autres operateurs, la plupart de ceux-ci empiétaient également sur les siennes, comme nous l'avons déjà dit.
N'oublions pas d'ajouter que l'illustre Carmeline eut pour successeur son neveu Carante ou Quarante, dont le nom, beaucoup moins glorieux, est parvenu jusqu'à nous porté sur l'aile du sien'.
Il faut ensuite franchir le siècle avant de lui trouver un rival de
* Mais uno avulso non deficil aller,
Comme dit doctement votre ami Carmeline.
{Élomire hypoc, acte I, scène ni.)
* Abrah. du Pradel, Livre commode des adresses (1691).
OPÉRATEUHS ET CHARLATANS 237
gloire el de renommée. Avec le gros Thomas , ou plutôt, comme l'appelle Barbier dans son Journal et comme il esl généralement désigné aloi's, le gi-and Thomas, l'étoile des arracheurs de dents du Pont-Neuf, quelque temps échpsée, revit d'un plus brillant éckil. Il semble avoii' déhulé vers 17H. Dès 1728, sa gloire était en plein épanouissement, et déjà le réL-il de ses hauts faits courait les nouvelles à la main. 11 avait établi le centre de ses opérations sur le tei-re-plein du Pont-
Le grand Thomas Bur le Ponl-Neuf, d'après une estampe du tempe.
Neuf, et là, monté sur son éi^lmfaud mobile en acier, qu'entourait une rangée de g;irde-luus', il y débitait, au prix modique de cinq sous, la mé<iectne miiverselle, el lirait au besoin l'horoscope des personnes qui voulaient bien l'honorer de leur conliance. Il entreprenait la guérison des maladies de foie et de reins, à ce que dit, ou plutôt à ce que chante la burlesque apothéose faite en son honneur quand il mourut; et cette pièce, qui n'est peut-être qu'une calomnie, raconte même en termes narquois qu'il ordonnait tout bonnement la même dose pour les hommes et pour les chevaux. Il soignait aussi la fièvre
■ Le graod Thomas a été souvent grsvé de pied en cap, et la sculplure même s'en esl occupée. Noua avons vu sa slatuelte, moitié ivoire, moitié bois, portant la date du 1731, et le représentant assis dans un large fauteuil, à côté de boq Biiige, qui, armé d'une longue pince, arrache une dent i un chien. On le peignait également, ainsi que son singe, eur les boîtes et les labatiËreH.
et la goutte. Mais la mâchoire humaine était surtout son fait : nulle dent ne résistait à ce terrible artiste, qui abusait de son énoi'me force musculaire pour réduire les rebelles à lobéissance. Si elle y mettait de la bonne volonté, le grand Thomas l'extirpait sans douleur, avec souplesse et dextérité; mais, pour peu qu'elle s entêtât, il s'entêtait à son tour, faisait agenouiller le patient, et pesant de toutes ses forces sur la mâchoire inférieure, le soulevait de terre avec la vigueur d'un taureau, jusqu'à ce qu'il eût remporté la victoire.
C'était un philanthrope et un cœur d'or que le gros Thomas. De temps à autre, il se rendait à l'Hôtel -Dieu pour y exercer gratis son bienfaisant ministère. On lit dans les Nouvelles à la main *, à la date du 30 novembre 1728 : a Le grand Thomas, voulant témoigner sa joie sur le rétablissement de la santé de Sa Majesté, a arraché gratis, pendant trois jours, les dents au public, sur le Pont-Neuf, et il a été dans les prisons et les hôpitaux les arracher gratis. » En 1729, lors de la naissance du Dauphin, il fit mieux encore, car, le jour même où l'heureux événement fut connu, il annonça qu'il exercerait pour rien et distribuerait gratuitement ses marchandises durant quinze jours entiers, et il tint parole*. Le bruit courut que le roi lui avait donné une pension, et c'est par un accès de reconnaissance bien légitime de la part de l'opérateur que l'avocat Barbier explique, dans son Journal, le nouveau trait de munificence que nous allons raconter. Du haut de son char de triomphe, il avertit les badauds assemblés devant lui que le lundi suivant, 19 septembre, il donnerait sur le Pont-Neuf un grand repas à tout le peuple. Il se mit en mesure d'accomplir sa promesse : déjà il avait terminé tous ses préparatifs, acheté un bœuf, des moutons, des oies, et fait imprimer l'annonce et le menu de son repas, avec permission, quand le conseil de police réfléchit et prit peur. Le dimanche soir, défense lui fut signifiée de passer outre. Le lundi, toute la canaille s'assembla : le Pont-Neuf, la place Dauphine et les quais débordaient. Ne voyant rien venir, elle ne tarda point à passer des murmures à la colère, et, peu après, tous ces gens, rassemblés d'abord pour diner à la Uible du grand Thomas, allaient tumultueusement briser les vitres de sa mjiison. 11 fallut envoyer la garde pour le protéger \
Voilà la popularilé!
1 Publiées par le Bulletin du Bibliophile , juillet 1846.
< Le gros Thomas ne fut pas le seul des industriels de la rue à manifester ainsi son allégresse en cette mémorable occurrence : Mercier nous apprend, dans son Tableau de Paris (ch. CDXLv), qu'un décrotteur du Pont- Neuf imita son exemple en nettoyant les chaussures de tous ses clients pour ramour du nouveau -né.
3 Journal de Barbier, à la date indiquée.
OPKRATEURS KT CHARLATANS 239
I^ surlendemain paraissait une clianson populaire qui raillait cruellement la mésaventure du grand Thomas et de ses clients affamés. Les Orphées du Pont-Neuf ne se firent pas fiiule de venir chanter à sa barbe ces couplets satiriques qui le livraient à la risée de ses précédents admirateurs. Nous avons eu la bonne fortune de retrouver ce monument inconnu des historiographes de notre héros, et nous n'en voulons point priver la postérité.
CHANSON NOl VELLI::