‹ Le vieux ParisChapitre 12 sur 35 · MONDOR ET TABARIN. — PADELLE. — GILLES LE NIAIS · texte numérisé non relu

MONDOR ET TABARIN. — PADELLE. — GILLES LE NIAIS

Sur cette liste immense des saltimbanques et des artistes de la rue, (jui commence avec le monde et qui ne linira qu'avec lui, si MM. les préfets de {)olice le veulent bieji [lermettre, est-il un nom [)lus illustre, un nom qui sonne plus joyeusement à l'oreille que celui de Tabai'in? Dans le cercle épique des charlatans du xviic siècle, Tabai'in [)asse de la tète tous ses compagnons, comme la déesse Calypso au milieu de ses nymphes. Le Savoyard est assurément un grand homme, Gaultier-Garguille fut un grimacier de génie, Turlupin a mérité que son nom se changeât en proveibe, Uruscambille sera l'étei'nel désespoir de nos [)îtres les plus aml)itieux; mais tous disparaissent devant Tabarin, comme les étoiles devant le soleil.

Aujourd'hui, après plus de deux siècles, Tabarin a encoi'e ses fanatiques. Il s'est formé, parmi les érudits et les bibliomanes, une petite secte de tabarinistes, semblables à ces homéi'istes de la Gi'èce qui se pi'étendaient sortis d'une côte du chantre d'Achille, et allaient [)arlout récitant ses poèmes. On l'a mis en comédie, en vaudeville, en drame, en roman, en [)rose, en vers et en musique; il a récennnent paru sur les scènes illustres du Théâtre- Français et de l'Opéra; des fantaisistes et des savants lui ont consacré de copieuses notices ; on a écrit cent fois sa biographie et sa bibliographie, et pubhé coup sui- coup, il y a une vingtaine d'années, deux éditions complètes de ses œuvres, avec notes et commentaires, comme ont fait, mais avec inliniment moins d'étendue et de zèle, Servius pour Virgile et Brossette pour Boileau. On voit donc qu'il reste à peine quelques épis à glaner dans ce champ moissonné à pleines mains et mis au pillage. Je n'aborde à mon tour Tabarin qu'avec le frisson que ressent tout

honnête écrivain, quand il se voit en face d'un gros lieu commun qu'il lui est impossible de tourner : ne pouvant passer sous silence un tel nom dans l'histoire des rues de Paris, j avertis du moins le lecteur que j ai peu de goiit pour répéter ce qui se trouve partout, et je le renvoie à (luelques-uns de mes prédécesseurs ', s'il est curieux de renseignements plus amples.

Vei*s Tan l(rl8, un opérateur, nommé Mondor-, avait ét;d)li son théâtre sui* la place Dauphine. 1) où venait Mondor? A en cioire quelques mots recueillis yà et là dans deux ou trois plaquettes du temps ^, il serait venu d'iUdie, Tinépuisable patrie des charlatans; mais il est probable (]ue ce n'était ({u'un Italien de contrebande, comme la plupait de ses conlrùres. Mondor a toute la physionomie d'un pseudonyme. Il parait s'être a[)pelé de son vrai nom Philippe Girard, et il était frère d'un autie opérateur, nommé Antoine Girard, mort longtemps avant lui. Il se qualifia docteur en médecine sur l'acte de baptême de la fille de Gaultier -Garguille^

Mondor avait commencé par courir le monde avec son baume et ses onguents ^ A peine est- il fixé à Paris, qu'on le trouve en compagnie de Tabarin, (jui pouvait bien avoii* été son valet d'abord, comme le dit une note de Brossette sur VArt poétique de Boileau , mais qui devint cerUiinement ensuite son associé, et même le principal personnage de l'association ^.

* Spécialement à M. Leber {Recherches d'un homme grave sur un farceur) et aux deux derniers éditeurs de Tabarin , qui ont eu la pudeur de se déguiser sous les pseudonymes Avenlin et G. d*UarmonviUe.

' On trouve aussi son nom écrit Montdort et Mont d*or.

5 Le Clairvoyant intei^cnu sur la réponse de TcU)aHn {iQlO). Le Parlement nouveau, par Daniel Martin (1637.)

* Dictionnaire de Jal, artic. Mondor et Tabarin, J'ignore sur quelle autorité se fonde M. Chardon (La troupe du Hoinan comique, 1876, in-8»), pour reconnaître Tabarin dans cet Antoine Girard et en faire ainsi le frère de Mondor. Suivant M. Jal , le vrai nom de Tabarin était Jean Salomon ; mais la longue dissertation à laquelle il se livre pour rétablir n'est guère concluante; suivant M. Leber, il était Italien et s^appelait Tabarini. Deux causes d'erreurs continuelles en pareille matière, sans parler de beaucoup d'autres, c'est de prendre au sérieux, dans les facéties de ces personnages, de pures fantaisies, et de conclure, de la ressemblance de deux noms, à l'identité de deux personnages, sans compter que beaucoup de ces farceurs ont porté des noms qui avaient été pris avant eux et qui ont été repris après, n en est très probablement ainsi du nom de Tabarin, qui doit avoir été un nom générique, particulièrement illustré par l'associé de Mondor, dont le rayonnement a absorbé les autres.

* « J'ay autrefois voyagé, dit-il lui-môme, j'ay veu une partie de l'Europe, tantost à pied, tantost à cheval... (Œuvres de Tabarin, Fantaisie et Dialogue XVL) J'ay veu les Espagnes et traversé une grande partie des Allcmagnes. »> {Bccueil général des rencontres et quc:'tion8 de Tabarin, V* partie, question XXV.)

* Brossette parait avoir confondu le rôle de valet, toujours rempli par Tabarin sur la scène, avec sa position réelle vis-à-vis de Mondor. Tabarin jouait les valets, comme tant d'autres comédiens qui n*en sont pas moins indépendants pour cela dans leur vie privée : c'est dans ce sens restreint qu'il faut prendre évidemment la question XXVI de la I" partie du Becueil général, où il se présente d'un bout à l'autre comme le valet de Mondor.

C'était un liomme de belle mine, de mine vénérable même, avec ses longs cheveux et sa grande barbe blanche, et tout à fait propre à séduire la foule par ses agréments extérieurs, aussi bien que par son éloquence. Les témoignages abondent sur ce point : « Quant à Mondor, dit le Discours sur Vorigine.,. des ciarlatans, 1019 (ch. viii), il a de Tesprit et un peu de lettres, et serait capable, s'il vouloit, d'une vocation plus honorable. Il est civil et courtois, ostant son chapeau bien honnestement et avec un doux souris, quand il i*envoye le mouchoir ou le gand. d Les commères des Caquets de Vaccouchée (troisième journée) parlent aussi de sa bonne mine, qui, en 1022, lui faisait encore débiter abondamment sa marchandise, comme s'il ne fut arrivé que de la veille à Paris. ]j^Épilre dédicatoire de VInventaire universel des Œuvres de Tabarin, un peu suspecte, il est vrai, s'étend égiUement sur le bien dire qui lui est naturel, sur l'éloquence par laquelle il ravit les oreilles de ses auditeurs, ot le soimet en tête de VInventaire, jouant agréablement sur son nom, s'écrie dans une métaphore ambitieusement lyrique :

Ainsi, Monsieur, vous c-les le Mont (Por, I)'où rélwiuence, espanchanl son trésor. Par cent canaux se distille en nos Ames.

Dans les parades de Tabarin où Mondor figure, il abonde en citations de toutes sortes, latines, voire grecques, et en aphorismes tirés des philosophes : a Ce n'est pas mon exercice d'esli'e capitaine, dit-il quelque part*; dès le plus tendre de mon enfance, j'embrassay les lettres et me mis à l'abry des lauriers d'Apollon, d Pourquoi ce savant homme n'a-t-il pas écrit son Apologie de sa propre main, au lieu de la laisser faire à d'autres?

Les drogues de Mondor avaient une grande renommée, non pas seulement chez le bas peuple, mais i)a!*nii les riches bourgeois et les seigneurs. On voit dans le Pasquil de la cour (1022) que les courtisans croyaient à ses remèdes et en usaient. Il exi)0se lui-même, dans une des questions du recueil tabarinique -, la nature et l'efficacité de son baume et de sa pommade :

<T A la vérité, dit-il, il faut que je confesse, sans philautie ou ostentation, que mon bausme est un des plus rares secrets que la nature ait jamais descouverts, tant pour les expériences qu'il a fait paroistre, tant à Paris qu'es autres villes de F'j^ance, où je l'ay distribué, que

* Fantaisie et dialogue XXVIII de VInventaire universel des Œuvres de Tabarin.

* V* partie, question IJ, p. 73 de rédilion Delahays.

pour les événemens et guarisons admirables qui en sont réussis, outre mesme mon attente. 11 est très bon aux douleurs de teste, aux migraines, vertige, ténébrosités du cerveau; il est singulier pour le mal d'estomach, sincope, vomissemens, palpitations et autres incommoditez qui naissent en cette partie ; il est rare pour l'obstruction du foie, pour Topilation de la ratte, pour mal de reins, de fluctions catareuses et pour les sciatiques : il ne faut qu'en engraisser la partie malade avec un linge bien chaud ; on en voit des effets admirables... Pour le mal de teste, il se faut graisser les deux temples, la nuque et la suture coronale... >

Comme tous les opérateurs importants, Mondor avait une troupe comique, un orchestre, et des représentations. Une estampe du temps, placée en tète des Œuvres de Tabarin, représente son théâtre avec ses accompagnements élémentaires et indispensables : une estrade, décorée dans le fond d'un lambeau de tapisserie; sur le devant, Tabarin et Mondor; derrière eux, un joueur de violon, un joueur de rebec, et un valet qui ouvre un coffi*e pour passer les fioles et boîtes à Mondor. Les séances avaient lieu tous les jours, surtout vers le soir, et les vendredis les représentations extraordinaires. Dans son ensemble, le spectacle se composait généralement de deux parties. C'était d'abord une sorte de [Kirade, se rapprochant de celles do nos pîti'es d'aujourd'hui, de ces conversations impossibles, farcies de quolibets et de coq-à-l'àne, qu'ils engagent avec leurs maîtres pour mettre le publics en train. Toutes ces parades sont jetées dans le même moule : Tabarin commence par poser quelque question saugrenue à Mondor, qui donne tête baissée dans le piège, et répond avec une gravité docte et prolixe, comme un professeur de philosophie pai'lant ex cathedra; puis, lorsqu'il a terminé sa dissertation, désarçonné plus d'une fois par les boutades irrévérencieuses de Tabarin, celui-ci énonce à son tour, à la grande indignation de son maître, qui le traite de vilain, de lourdaud et de gros porc, une solution burlesquement cynique, destinée à faire éclater de rire chaque joyeux compère de l'auditoire, « depuis le talon gauche jusqu'à l'oreille droite. » Le sujet ne change guère plus que le plan. L'imagination de Tabarin n'a pas un vol élevé; comme Gaultier- Garguille, comme le Savoyard, comme Bruscambille, il se contente d'un idéal qui déconcerterait le plus éhonté des paillasses de nos jours. 11 piétine en pleine ordure comme un enfant dans un tas de boue ; il a pour les plaisanteries scatologiques un penchant qui fait songer à certain insecte sur lequel roule une des questions de son recueil; il vous couvre, il

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VOUS asperge, il vous inonde de ses déplorables youailleries , avec une verve endiablée et une abondance si congruente au sujet, qu'il ne reste aux délicats que la ressource de se sauver à toutes jambes en se ])oucliant le nez.

Essayons de détacher quelques échantillons de son style, parmi la demi-douzaine de questions et de fantaisies où Ton peut se hasarder à choisir :

TABARiN. « Mon maistre, lequel des deux a le plus grand jugement, Tasne ou Thomme?

LE MAISTRE. — Voilà la questiou d'un asne, Tabarin... As- tu oublié que riiomme est Thonneur et le premier des animaux, et qu'il les passe d'autant on excellence que son esprit est relevé par- dessus leur nature terrestre? etc.

TABARIN. — Vous avcz bcau conter tout ce que vous voudrez : si est-ce que je prouve qu'un asne a luen [)lus de jugement qu'un homme.

LE MAISTRE. — En quoy, Tabarin?

TABARIN. — Premièrement en ce qut*, si un homme mène un asne au marché pour porter sa chai'ge, Tasue, comme plus judicieux, marchera devant; si son maistre luy fait le moindre signe, à (lia ou à hue-hau, l'asne l'entend. Ne sont-ce pas là des traits d'un grand jugement? Il en a bien ])lus que l'Iiomme; cai-, s'il vient à entonner son langage et parler en langue asini(pie, son maistre n'a pas l'eisprit de l'entendre seulement; luy, au contraire, il entend le langage de son maistre. d

La question que Tabarin pose à Mondor à la page suivante est celle-ci : « Quelle est la chose du monde la plus hardie? » Sur quoi Mondor répond d'un ton lyrique :

ff C'est la mort, Tabarin : il n'y a rien de plus hardy ni de plus audacieux; elle coml)at, renverse et terrasse les plus Ibudroyans monarques et les princes les plus sourcilleux. Les dieux mesines (pour parler avec les anciens) ont craint de l'odenser ; elle ailVonte les plus puissans empereurs, bouleverse leurs desseins. La mort ravit, pille, emporte et saccage tout... »

Mais Tabarin coupe court à ce beau développement oratoire, en prouvant que la chose la plus hardie du monde, « c'est la chemise du meusnier, parce qu'elle prend tous les jours un larron au collet. i>

Un peu plus loin, il demande à son maître <r pourquoy les femmes ne répondent pas à la messe d, et il lui démontre que la vraie raison

c'est que, partout où elles se trouvent, elles veulent toujours avoir le dernier mot, et qu'on s'est aperçu que le Kyrie, par exempte, ne finirait jamais si on les laissait répondœ. Encore une citation, choisie parmi les fantaisies et dialogues:

TABARiN. « Mon maistre, esguisez le tranchant de vos résolutions, je m'en vay emmancher la serpe d'une subtile demande : si vous aviez enclos dans un grand sac un sergent, un musnier, un tailleur et un procureur, qui est-ce de ces quatre qui sortiroit le premier si on lui faisoit une ouverture?

TabsriD et Mondor, d'après u

! eelampe placée

LE MAiSTRK. — A la vérité, Taliarin, il laut que je confesse ingénuement que je suis bien empesclié à i-ésoudre cette demande, veu que je ne voy surgir aucune raison qui me fasse connoisti-e lequel des quatre sortiroit le premier ; cela est indifférent, et les actions qui sont indifférentes ne peuvent pas se résoudre facilement, car les philosophes disent que toutes les fois que deux causes sont tellement préparées à produire un effet, que non est major ratio unius quam ailerius, tune non dalur actio, l'effect ne suit pas... Je ne rencontre aucune raison formelle pouiiiuoy l'un sortiroit plus tost que l'autre, puisque omnia sunt paria, sinon que je dis (pie celuy qui serait le plus proche de l'embouchure du sac sortiroit le premier.

TABAïUN. — Je voy bien qu'il faut que je vous enseigne ce secret, mon maistre, à la charge que vous payerez pinte.

LE MAiSTiiE. — Il n'y a chose qu'un homme vertueux ne doive pratiquer pour apprendre quelque science.

TABARiN. — Le premier qui sortiroit du sac, si un sergent, un mus-

nier, un Uiiileur et un procureur estoient dedans, c'est un larron, mon maistre. »

Je ne donne pas ces extraits comme le nec plus ultra de la verve de Tabarin : il en a bien autrement quelquefois; mais, par malheur, c'est toujours dans les sujets scabreux et de cilalion impossible.

La seconde partie du spectacle se composait d'une farce. On nous a conservé aussi quatre ou cinq échantillons de ces fœtus de comédies, qui ressemblent assez aux premières œuvres de Molière : la Jalousie (lu Barbouillé et le Médecin volanl. Elles en ont la licence, les lazzi et les jeux de scène; comme elles, ce ne sont que des canevas destinés à être remplis au hasard du moment, et sur lesquels brodait à sa guise, dans lentraînement du jeu et sous le feu des rires, l'imagination de Tacteui*.

Les personnages qui reparaissent dans ces imbroglios sont toujours ù peu près les mêmes. H y en a une demi - douzaine : Tabarin, le vieux Piphagne, Lucas JollVi ou Jouflhi, le capitaine Rodomont et son valet Fristelin; enfin une femme, (jui est tantôt Francisquine et tantôt Isabelle. On voit que Mondor avait toute une petite troupe comique. C'était lui qui remplissait le rôle de Rodomont : ^ Dedans votre nom de ^lont d'or, lui dit Tabarin en l'une de ses queslions \ il y a bien Rodomont, si on lèvent anagrammatiser (aussi faites-vous aucune fois son personnage en vos tragédies). » La femme de Tabarin, commère dessalée, preste à la riposte, et (ju'un gros mot n'effrayait pas, jouait la verte Francisquine, les deux poings sur les hanches, ou la jeune et coquette Isabelle, avec des airs penchés et la bouche en cœur. Quant à Lucas, c'était le plus connu parmi les acteurs secondaires de ce théâtre burlesque en plein vent. Il a prêté son nom comme éditeur, ou on le lui a pris, lors de la publication des Arrêts admirables et authentiques du sieur Tabarin (Paris, chez Lucas Joffu, rue des Farces, à l'enseigne de la Bouteille) et des Étrennes admirables du sieur Tabarin (chez Lucas Joufflu , la même année). C'était l'usage d'indiquer ainsi des adresses plus ou moins boufl^onnes de Hbraires fictifs au bas de ces facéties, et nous verrons encore la même chose se produire pour Trostole, un des acteurs du théâtre de Grattelard. Lucas était même devenu assez célèbre pour que les auteurs de livrets satiriques s'abritassent quelquefois derrière ce masque bouffon*. Dans la Descente de Tabarin aux enfers (1021),

t Ire partie, question XXX VU I.

< Plusieurs pièces qui font partie des Caquets de Vaccouchée , espèce de satires en prose assez piquantes de la première moitié du xvn* siècle, ont paru sous la rubrique : De Vimyri" itifrie de Lucas Joffu, comédien ordinaire de Hle du Palais,

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une des innombi*ables facéties inspirées par le grand farceur populaire, il est question de Lucas JolTu comme d'un des auxiliaires les plus célèbres de Tabarin.

C'était celui-ci qui composait lui- môme ses parades et ses farces; au besoin, lorsque l'imagination lui faisait défaut, il mettait sans façon au pillage le répertoire de rilotel de Bourgogne, qu'il lui suffisait de modifier bien peu pour le rendre digne de ses tréteaux. Ainsi la seconde farce du Recue'il labarinique, où l'on voit Lucas, en [»artant pour les Indes, confier la garde de sa fdle à Tabarin, est en grande partie une imitation de celle de Turlupin et de Gros-Guillaume*, à moins toutefois que ce ne soit celle-ci qu'il faille prendre pour une imitation de celle-là : l'incertitude des dates de ces deux chefs-d'œuvre ne nous permet pas de résoudre nettement la question, et nous nous y résignons sans trop de peine. L'IIùtel de ]{ourgogne de Gros-Guillaume et le petit tliéatre de l'Ile du Palais, c'est absolument la même chose, ou les dilTorences sont tellement imperceptibles, qu'il faut prendre un microscope pour les apercevoir. L'auditoire est le même, les acteurs ont étudié à la même école, ils sont de la même famille'. Gaultier- Garguille ne trouve rien de mieux à faire, quand il veut se marier, que de demander la fdle de Tabarin, et quand parait le Recueil (jénéral des rencontres et questions de son beau-pêre, lui et Gros-Guillaume, « docteurs régens en l'université de l'Hostel de P»ourgongne, s> signent en tète une approbation burlesque.

Ah! les joyeuses soirées que ménageait Tabarin aux habitués de sa verve comique! Pages, clercs, écoliers, laquais, crocheteurs, fdous, petits boutiquiers en goguette, soldats du roi affamés de plaisirs gratuits, toute la sé([uelle du cheval de bronze et de la Samaritaine, tous les chevaliers d'indusirie, les badauds, les nouvellistes, bohémiens, archers, cavaliers, chambrières, porteurs d'eau, ramoneurs, gentilshommes, chanteurs ambulants, pâtissiers, crieurs des rues, toute cette population bigarrée que la pointe de La Pelle fixait, ([uelques armées i)Ius lard (l()iO), dans sa vue du Pont-Neuf, tout cela se pressait, se haussait, grimpait sur les bornes, se bousculait pour mieux voir et mieux entendre. En ces moments, la place Dauphine était le paradis des tire-laine. Et comme on riait ci gueule bée, avant le premier mot, dès qu'on apercevait sur la scène, par-devant les deux musiciens et le Marocain préposé au coffre des remèdes, à côté du

^ Citée par les frères Parfaict, I. IV, p. 2î5''i et suiv.

» V. la Rencontre de Gaultier -Garguille avec Tabarin en Vautre monde (1634).

vénérable Mondor en habit conrt et tout chargé de clinquant, l'inénarral)le Tabarin avec son pantalon large, son tabar négligemment (h'apé sur ses épaules, son épée de bois i)assée dans sa ceinture, sa barbe « en trident de Neptune' », ses longues moustaches, et sur la tète cet immense, ce fantastique chapeau, ce protée aux mille formes, qu'il pétrissait comme une cire entre ses doigts et qui faisait à lui seul une grande partie de la popularité de son maître -!

Il était impossible que tant de joyeusetés, de baliverneries et de bons contes fussent perdus pour la postérité. J'aime à croire que Tabarin ne polissait pas lentement ses nuivres dans le silence du cabinet, avant de les débiter sur les théâtres, et (\\\'d tous les mérites de gaieté et de belle humeur qu'il faut lui rcn'onnailre, il ajoutait celui de Timprovisation. Mais, parmi ses auditeuis de cha((ue jour, il s'en trouva un qui, à force d'entendre toutes ces admirables choses, linit par les savoir à peu prés par cœur; il les réunit, non peut-être sans y mettre quelque i>eu du sien i>()ur combler les vides de sa mémoire, et le Recueil (jénéral des rencoulres et qi(CHtions labariniqnes parut en [G2iî chez Sommaville. La même* année, il s'en lit une deuxième édition, augmentée, ((ui ne devait pas être la dcMiiirre, et, l'année suivante, le libraire, allViandé i)ar son succès, donna la seconde [nxvi'w du Uecue il (jénéral, (jui s'accrut, dans une léimpression, de deux farces tabariniques. Dès le début, la concurrence s'cMait mise de la partie, et nu mois à i>eine apiès la première publication de Sommaville, {paraissait y Inventaire universel des œuvres de Tabarin, contenant ses fantaisies, dialoffues, paradoxes, i/aillardises, rencontres^ farces et concejttions, le tout curieusement reclterché et recueilli! , dont liois éditions se succédèrent coup sur coup. A en croire le Francitm de Sorel ', c'est à un cuistre de collège qu'on devrait le Kecueil des farces labariniqnes, (T livre de si l)onne chance, ajoute celui qui laconte le fait, qu'on en a vendu vingt mille exemplaires, au lieu que d'un bon livi*e à peine en peut- on vendre six cents, y Mais je ne veux point entrer dans le dédale de la bibliographie tabarinique, ni examiner en détail le degré d'authenticité de cette multitude de petites pièces, mises alors sous le nom du glorieux farceur, et où l'on a poussé l'aberration mentale juscpi'à le faire intervenir gravement dans des questions théologiques.

De temps à autre, Mondor et Tabai'in quittaient Paris i)Our faire

* V., parmi les pièces tabariniques, la Descente de Tabarin aux enfers.

* Le Parlement yiouveau , de Daniel Martin. — De l'Antiquité du chapeau de Tabarin — Les Fantaisies plaisantes et facétieuses du chapeau à Tabarin, etc.

3 Livre XL

des excusions en province S et tous les échos du Pont-Neuf pleuraient leur absence ; tous les écoliers et suppôts de l'université de la place Dauphine regardaient à Thorizon jusqu'à ce que le joyeux couple fût revenu parmi eux. Les parades et les farces reprenaient alors avec un succès plus vif. Pourtant, à partir de 1625, le nom de Tabarin cesse d'occuper au même degré l'attention publique; on ne le voit presque plus reparaître dans les plaquettes et les facéties volantes, et l'on pourrait croire que, dès ce moment, il était retiré du théâtre, si l'on ne savait, par un renseignement positif*, qu'il le quitta seulement vers l'année 1630.

Diverses légendes ont couru sur les causes de sa retraite. Quelquesuns l'ont attribuée à son chagrin d'avoir été trahi par sa femme; j'ai même lu à ce propos, dans un historien sentimental, qu'il mourut de douleur, au milieu d'une misère profonde, n'ayant jamais pu se consoler du départ de son Eurydice. Suivant un autre, dont la fable ingénieuse mêle avec plus d'adresse à une dose égale de sentiment quelque ressouvenir du vrai caractère de Tabarin, il aurait cherché à noyer son chagrin dans une farouche ivresse, et serait mort au cabaret, sous la table, à la suite d'un duel bachique avec un colporteur piémontais. Il est impossible, comme on voit, de souhaiter de plus minutieux détails ; le malheur est que l'auteur les a pris dans son imagination et non dans la réalité. On rit de cet apocryphe Tabarin d'opém- comique, de ce tourtereau sensible et fidèle, quand on connaît l'homme. On aura voulu évidemment calquer après coup cette légende sur l'histoire de Molière et d'Armande Béjart. Tous ces contes bleus ont été détruits par la découverte d'un document contemporain, que j'ai déjà cité : le Parlement nouveau, de Daniel Martin (1637). On y lit que Tabarin, après s'être enrichi dans sa profession, acheta une seigneurie près de Paris et s'y retira. Jusque-là rien que de naturel : les charlatans étaient assez coutumiers de faire fortune, et Tabarin le méritait certes plus à lui seul que tous les autres ensemble. — Mondor, de son côté, devint sieur de Coteroye et de Frety. — Daniel Martin ajoute que les voisins du farceur, gentilshommes de la vieille roche, humiliés d'avoir pour égal un personnage de ce genre, le tuèrent à la chasse. La chose est romanesque et quelque peu invraisemblable, et l'on s'étonne qu'un si cruel dénouement à la vie d'un homme qui avait tellement occupé la renommée n'ait pas laissé de trace ailleurs que dans ce livre fort inconnu ; mais nous citons nos auteurs : libre à ceux qui nous lisent de les contester.

* VAditu de Tabarin au peuple de Paris (1623.)

* Avertissement de VAmphilrile (cinq actes en vers) de M. de Monléon (1630).

EiT tout cas, il semble que Tabarin éUiit mort en 1G33', et il est au moins probable qu'il ne survécut pas longtemps à sa retraite. Dès 1()30, il était remplacé, comme nous l'apprend encore M. de Monléon, — ce qui est le plus grand mérite de sa tragédie, — par un nommé Padelle, ou Padel. Toutefois Padelle avait exercé auparavant et s'était déjà fait connaître à Paris, concurremment avec celui dont il devait recueillir l'héritage : ce point est prouvé par un document ([ui a échappé, je crois., à tous les biographes de Tabarin et de son successeur, je veux dire le Teslaynent du I\ Garasse, pièce satirique publiée en 1G2G. L'auteur fait ainsi pailer le fameux jésuite : <r Je donne mes rencontres, mes facéties, les brocards, allusions, contre-i)èteries, qui sont dans mon livre de la Doctrine curieuse, à Tabarin ou à Padelle, pour s'en servir sur le théâtre et récréer les Parisiens, d

Ainsi dans cette pièce, non seulement Tabarin et Padelle sont nommés à côté Tun de l'autre, comme des farceurs tous deux en exercice, mais encore Padelle est mis en scène plusieurs années avant la date reçue comme celle de la retraite de Tabarin et de sa propre apparition sur le théâtre.

Il est nommé aussi, et encore sur la même ligne que Tabarin, dans VElomire hypocondre , de Le Boulanger de Chalussay (1070) :

Les Taparins (3t les Padelles Ne seroient (|ue fos écoliers,

dit rOrviétan à Molière (I, se. iiiV D'après quelcpies autres témoignages, et particulièrement un passuge des Reiyles, statuts et ordonnances de la Caballe des filous réformez ^, où il est fait allusion à l'habileté avec laquelle il débitait ses drogues, on voit (jue Padelle n'était pas trop indigne de succéder à Tabarin, quoiqu'il soit loin d'avoir jamais atteint sa réputation.

Après le départ de son associé, Mondor continua courageusement son débit d'éloquence et de drogues. En 1034, il trônait encore à la place Dauphine ^, mais avec moins de majesté et de vogue que par le passé. lÀlïistoire de Barry, Filandre e< A //sou (1704, in-12), nous le

* Rencontre de Gaultier - Gorguille et de Tabarin en Vautre monde (1634). — Au contraire, suivaDt les frères Parfaict {Hist. de l'ancien théâtre italien, p. 58-59), il vivait encore vers la fin de l'année 1059, époque où Mazarin fit venir de Vienne en Autriche Dominique Biancolelli, qui jouait alors, disent -ils, dans la troupe du fameux Tabarini ou Tabarin, le même qui était venu en France sous Louis XUl. Comme ils n^indiqueot pas leurs sources, les moyens de contrôle nous manquent.

- Variétés historiques et littéraires, édit. Éd. Fournier, t. 111, p. 151.

3 Testament de feu Gaultier -Qarguille (1634).

montre, un peu après 1(544, à Rouen, avec les débris de sa troupe, dont rilôtel de Bourgogne lui avait pris les meilleurs acteurs. Depuis, on le perd de vue.

Môme lorsque Mondor eut définitivement disparu, la place Dauphine ne chôma pas, comme on peut croire. Sous la régence d'Anne d'Autriche, les tréteaux de Tabarin étaient occupés par un farceur connu sous le nom de Gilles le Niais, mais qui n'a pas marqué une trace plus profonde dans l'histoire que son prédécesseur Padelle. Et pourtant Gilles le Niais a laissé un Théâtre, volume rarissime que M. Leber avait dans sa bibliothùcpie. S'il faut en croire les Véritables prélicuses, comédie de Somaize^ Gilles le Niais s'appelait de son vrai nom le sieur de la Force; il se vantait d'être le disciple de Guillot-Gorju, et après avoir représenté en plein air, voyant que le théâtre du Petit-Bourbon lui enlevait ses chalands, il forma le projet de jouer dans un lieu fermé, et de faire payer à la porte en entrant. Il avait une vérital)le troupe pour représenter les farces qu'il composait lui-même. Somaize lui fait remplir un rôle dans sa comédie, ainsi qu'à deux de ses acteurs.

On lit dans le liôlc des présenlalions faites aux graiids jours de Véloquence franroise^ : « S'est présenté Gilles le Niais, sieur de Tourniquet, l'un des ordinaires du cheval de bronze, ayant procuration du Filou et du Lanturlu (chansons du temps fort à la mode dans le peuple), requérant que les mots de vraiment, çamon, voilà bien de quoi, et autres, qui se trouvent dans les chansons du Pont- Neuf, soient approuvés pour bon françois. i> D'après ce passage, dont plusieurs termes sont "assez obscurs, on voit du moins que Gilles le Niais tenait ses séances près du cheval de bronze, en l'année lOW, qui est donnée pour date à la scène reproduite par l'auteur du livret, et que les chansons populaires formaient un élément essentiel de ses représentations. A moins, ce qui est fort probable, que ce nom de Gilles le Niais ne fut un sobriquet typique, appliqué à plusieurs personnages ^

Parmi les mazarinades, il y en a plusieurs qui ont paru sous le nom

1 Scène viii.

i Du moins dans le texte tel qu'il fut imprimé à la suite d'une des premières éditions de la Comédie des académistes, de Saint- Évremond.

3 II était passé en proverbe. Après la satire de Gilles Boileau contre Ménage, on disait, — écrit Tallemant des Beaux dans rhistoriette qu'il consacre à celui-ci: « Gilles a trouvé Gilles, mais Ménage est Gilles le Niais. » Et il ajoute : « Un enfariné que l'on appelait ainsi. » On voit par le Dictionnaire de Furetièro que le nom, illustré par le premier qui le porta, devint générique et s'appliqua à tous les bouflbns des danseurs de cordes et de charlalans, de même que celui de l'Orviétan était porté par tous les débitants d'antidotes, et celui de Jean Farine par les bouffons enfarinés dont naquit notre Pierrot.

de ce farceur. Ce sont, par exemple, le Dialogue burlesque de Gilles le Niais et du capitan Spacamon (lOiO), les Entretiens sérieux de Jodelel et de Gilles le Niais, retourné de Flandre, sur le temps présent (même année), le Véritable Gilles le Niais en vers burlesques (s. 1. n. d.) : il y adresse ses plaintes à la Gazette sur Tabsence prolongée du roi, qui le prive de son gagne-pain. Comme tous ses confrères, Gilles le Niais avait eu beaucoui) à soullVir, pendant la Fronde, des troubles de la rue et de réloignement de In cour.

DESIDRIUO DESCOMRES ET \.E BARON HK GRATTEIwNRU

En même temps que Tabaiûn trônait sur la place Daupliine, Desiderio de Combes ou Descombes (car il porte ces deux noms, et même le premier [)lus souvent (jue l'autre, dans les facéties de l'époque) avait ses tréteaux tout près de là, à l'entrée du Ponl-Neuf et de la rue Daupliine.

Desiderio Descombes était un emi)iri(pie d'origine italienne, ou qui du moins cbercliait, suivant l'usage, à se faire passer pour tel, tant par son nom que pai* son jargon mêlé (rex|>ressions transalpines. D'après la légende, il l'Uiit élève du docteur ^lontalto de Florence, et sVtail rendu en France à la suite du fameux astrologue et pbysicien Cosme Ruggieri. Son estrade se distinguait de celles de ses confrères par un grand étalage de serpents en bouteilles, et ses exercices pour ca|)ter la contiance publique consislaient à avaler du poison, dont il contrebalançait aussitôt les elfels par son antidote, et à se faire mordre, comme les jongleurs indiens, i)ar des animaux venimeux, tels (ju'aspics et vii)èies. Le Discours de Voriginc des riarlalans, (jui nous révèle ces particularités en son cbapitre v, les exi)lique d'une façon plus ou moins suftisante. Dans le iiremier cas, s'il faut l'en croire, l'opérateur avait soin, soit de substituer adroitement des morceaux de sucre-candi à l'arsenic; soit, deux beures avant Texpéiience, de manger une grande quantité de laitue avec beaucoup d'huile, ou, à défaut de laitue, des tripes grasses, jusqu'à ce que son estomac devînt enflé et tendu comme un tambourin, et cela atin que les conduits des veines mésaraï(pies en fussent bouchés, et ([ue le jioison ne pût pénétrer au dedans du corps. Le poison i>ris, il avalait son antidote aussitôt, comme s'il en eut eu grand besoin; puis, une fois seul, il vomissait et revomissait tout ce qu'il avait dans l'estomac.

et, pendant un jour entier, ne faisait autre chose que de boire du lait.

Ijc moyen nous semble aussi incommode que peu rassurant, et nous croyons qu'il est plus prudent de ne pas trop s'y lier.

Ces charlatans dressaient leurs valets à simuler tous les symptômes de l'empoisonnement, à rouler les yeux, à tordre le cou, tirer la langue d'un pied de long, se changer la couleur du visage en retenant leur haleine; ils leur arrêtaient même le pouls et le battement des artères, en leur serrant fortement les bras au mo.yen d'une boulette de fer cachée au-dessus du coude et correspondant à un lien placé autour des membres. Le pauvre patient émerveillait les spectateurs lorsque, sur le point d expirer, il ressuscitait aussitôt après avoir pris sa thériaque.

Le même Discours explique aussi le jeu des serpents par les artifices qu'employaient les charlatans du temps de Galien, et qu'il suppose pareils à ceux que mettaient encore en œuvre les opérateurs du xviP siècle. Avant de manier les betes venimeuses, ils se frottaient les mains d'un onguent, composé surtout de suc de serpentaire, de suc de racines d'asphodèles et de cervelle de lièvre. Ils avaient soin, d'ailleurs, pour plus de sûreté, de se mettre en quête de vipères et d'aspics au fort de l'hiver, alors qu'engourdis par le froid ils sont moins capables de nuire ; puis ils leur faisaient décharger leur venin sur une pièce de viande, incessamment exposée à leurs morsures, ou ils empâtaient leurs dents, les leur cassaient et arrachaient, leur coupaient les vésicules contenant le poison, etc.

Ainsi s'y prenait Desiderio Descombes : (r Et je voudrois, dit Fauteur du Discoures, que l'on fit en son endroit ce qu'autrefois j'ai vu à l'endroit d'un autre pour découvrir l'imposture. Un apothicaire fut commandé par l'un des magistrats de porter à un charlatan une pièce de sublimé, parce qu'il se vantoit d'en manger, et à un autre qui se faisoit mordre par des serpents, lui fit porter une vipère; mais cet imposteur se garda bien de toucher ni au sublimé ni à la vipère, témoignage évident que ce sublimé qu'ils mangent est sophistiqué, et que leurs vipères sont sans venin. »

Un peu plus loin, nous apprenons que plusieurs empiriques osaient se dire issus de la lignée de saint Paul, et qu'ils vendaient de la terre de Malte contre les morsures des bêtes venimeuses, — en souvenir de la vipère qui avait piqué Tapotre dans cette ile, et qu'il avait secouée au feu sans en éprouver aucun mal '. L'auteur se garde bien de nier

que la terre de Malte « n'ait quelque souveraine vertu contre les poisons i> ; toute son indignation vient de ce que les charlatiins trompent honteusement le peuple sur la provenance de celle qu'ils lui vendent, et il propose sérieusement au fijrand maître de Malte de remédier à cette perfidie i à la façon du (Irand Turc, lequel en ses terres fait sceller de son sceau le bol Armène et la terre sij^âllée ».

C est avec une pareille candeur que le médecin auquel on doit ce Discours, et qui n'a rien de Tesprit fort qu'on reproche aux docteurs de nos jours, combat pied à pied tous les usages des charlatans, n'atta([uant leurs drogues que pour y substituer d'autres dioguos, ne bîittant en bruche l'ignorance et les i)réjugés de la médecine empirique qu'au nom de l'ignorance et des jn-éjugés de la médecine oflicielle.

Revenons à Desiderio Descombes.

Il avait un théâtre comme tous ses grands confrères, et surtout un bateleur, valet ou associé, qui est resté célèbre sous le nom de baron de Grattelard. C'est à tort qu'on a fait de (Iratlelard un charlatan distinct et indépendant; ((uelques-uns aussi l'ont confondu avec Desiderio Descombes lui-même'; mais il est bien i)r()uvé que c'était son compagnon, car dans les i)arades qui nous en restent, et dont nous parlerons tout à l'heure, on voit (iraltelard jouer le rôle de valet vis-à-vis de celui qui s'appelle le maître; et, en un endroit, il caractérise Desiderio ])escombes et le désigne clairement en rappelant l'habitude qu'il avait de se faire mordre par des serpents.

Malgré toutes ces ressources, ses farces et ses parades, sa haute tiiille, son bel habit rouge écarlate, sur lequel tranchait la pâleur de son visage, la longue chaîne d'or à laquelle il portait suspendus les portraits des souverains des quatre parties du monde, et la façon extraordinaire dont il se jouait des poisons et des serpents, Desiderio Descombes faisait assez piètre ligure près de ses voisins Mondor et Tabarin. Il n'était pas doué de cet extérieur imi)Osant et de ce babil affdé qu'il faut pour séduire la foule. Son étalage d'érudition pédantesque et de termes de l'art, encore alourdi par un accent étranger, n'était pas propre à charmer le public, que la renommée de ses drogues attirait seule autour de ses planches. Aussi les commères qu'un auteur du temps nous a montrées jacassant à qui mieux mieux, dans les Caquets de V accouchée -y après s'être étendues avec complaisance sur la belle mine de Mondor, ne cachent-elles point leur

» Entre autres, M. Avcntin, dans son édition de Tabarin {Bibliothèque ehévirienne, t. H, p. 159), mais toutefois en exprimant un doute,— et rauteur do la Postface d'une autre édition de Tabarin, publiée chez Delahays.

* Troisième journée.

aversion pour ce maussade personnage : <r L'on n'en peut dire autant de Desiderio de (lombes, que l'on nomme Charlatan, car il n'a pas bonne trogne, et de bien dire il lui en manque autant; on dit aussi qu'il le sait bien confesser. En cela l'on peut croire qu'il n'est pas chai'latiin, si ce n'est que l'on veut dire (ju'il use de mots étranges pour mieux vendre et débiter ses di'ogues. »

« Quant à de Combes, dit plus rudement le Discours de Vorigine.., des ciarlatans (cb. viii), il est grossier et rustaud; il ne sait lire, ni écrire, ni parier, et le peu d audience qu'on hii donne le fait tenir, comme il est, i)our le plus ignorant ciarlatan et le plus effronté menteur qui ait monté jamais en banc. 2> Mais cette invective est suspecte par son origine. Desiderio Descombes, qui raillait sans cesse la Faculté et se vantiiit de pouvoir tout guérir, sauf l'ignorance, la sottise et l'orgueil des médecins patentés, était tout particulièrement en butte à la haine de ces messieurs, qu'il ruinait, d'ailleurs, par l'incalculable débit de ses panacées; car les gens sérieux savaient distinguer en lui l'orateur médiocre de l'opérateur excellent. On niconle qu'ils le tirent arrêter, comme ont fait leurs successeurs pour un fameux empirique de nos jours; mais, plus heureux (jue le Docteur noir, il gagna sa cause, et remonta triomphant sur son théâtre.

On aura remarqué, dans le piemier des passages cités plus haut, (jue le nom de charlatan, commun à toute une classe d'hommes, semble avoir été spécialement l'éservé, et comme par excellence, à Desiderio Descombes, sans doute à cause de son costume (scarla' lanOy écarlate). Ce nom et quelques autres indices nous autorisent à croire que c'est de lui aussi qu'il est ([uestion dans un des chapitres précédents du même livre. Nous citons cet endroit pour les quelques renseignements qu'on y trouve :

f Je me fis conduire sur le Pont-Neuf, où je tàchois à aller le petit pas; mais il me fut impossible, pour tMre poussé et foulé par une multitude de petit peuple de toutes sortes d'états, qui avoient quitté leur boutique pour venir voir le charlatan : les uns y menoient leurs enfants plus soigneusement qu'au sermon; les autres étoient hiiyés par leurs femmes, qui se lamentoient de n'avoir point de pain à la maison et néanmoins que leur méchant mari s'amusoit à la farce plutôt qu'à sa besoigne; et bref, quand je fus arrivé sur le lieu, j'y vis une si grande confusion, mêlée de querelles et de batteries, pour les coupe-bourses qui s'y rencontrent, (|ue je n'eus le loisir d'entendre trois ou quatre mots de leur science, qui m'étonnèrent de prime face, parce que le charlatan promettoit de guérir toutes sortes de maux en vingt- quatre heures, pour une pièce de huit sols.

« Je suis bien misërérable, ce dis-je alors, (ravoir dépensé tant " d'argent à me faire médeciner, et avoir eu tant de mal, puis- « qu'avec si peu d'argent on peut recouvrer sa sanlé. » Et comme je me plaignois, marmottant entre mes dents, un liomine de la troupe (jui m'écoutoit me touclia sur l'épaule et me dit : (^ Ne vous tachez « l)(>int de n'avoir usé de ses drogues : j'en ai aclielé j)lusieurs Ibis, <i et pour lieauroui) d'argent, pour me guérir le mal d'eslomac, les '( dents et les catarrhes; j'ai trouvé, i)()ur en avoir usé, mon mal •« être augmenté. C'est pourquoi je l'abandonne et le donne au diable «t avec mon argent. »

Des dialogues en façon de parades cpie récitait Desiderio Descombes avec son bateleur il nous reste un recueil, j)ul>lié vers l'an 102.3, sous ce titre aflViolant : Les Henvonlres ^ fanlahies cl coq-à-Vosne facélieiiœ du baron de (Irattrlard , tenanl sa classe ordinaire au bout (lu Ponl'Nevf; ses uaillardises admirables y ses conceplions inouïes et ses farces joviales^. Par mnlIuMir, le texte est loin de répondre aux promesses de l'étiriuette. (Test un plat, grossiei* et piètre recueil de halourdises, conçu, comme? les dialogues tabarinicpies, sur un invariable patron : (îrattelard adro^sse une interrogation biscoi'iuie à son maître, ([ui y répond de la façon la ])lus solemielle et la plus doctorale, et Grattelard finit par donner sa propre solution, [)resque toujours aussi ordurière que possible. A en juger par cet opuscule, (îrattelard n'aurait ])as eu plus que son maître le don de l'imagination et de la belU» parole, car sur les ([uatorze questions qui le composent s(»pt, <lont une seule avec une solution dilTérente, ont été textuellement empruntées au Recueil de Tabarin. (le sont les moins mauvaises. 11 est difticile d'en donner des extraits suivis. Nous essayerons pourtant de détacher quelques lignes de celles qui lui appartiennent en propre, pour que le lecteur ait une idée du genre.

La demande Xllb* (»st intitulée : ^1 quoi on peut connoitre un une entre cent brebis. Je pas.se toutes les vilenies du connnencenient. Le maître répond à la (juestion avec gravité :

cr Outre que la nature a discerné et distingue abondamment chacune espèce (k»s animaux par les [)ropriétés essentielles (pie toutes ont, chacune en son particulier, la forme extérieure et su[)erficielle du corps les peut aisément faire reconnoître. Premièrement l'àne est plus grand qu'une brebis.

* A Paris, de rimpriinerie de Julien Trostolle, vis-à-vis du cheval de bronze, et se vendent en la galerie du Pont-Neuf.

GRATTELARD. — Voilà Une belle distinction; il y a des ânes de toutes qualités, mon maître, et à tous âges.

LE MAÎTRE. — Les âues ont les oreilles plus longues.

GRATTELARD. — Oh! pour Cette raison-là, elle nest point trop impertinente. Ce n'est point leur faute, mon maître : c'est que leur mère ne leur a pas mis de béguin dès leur jeunesse... Mais la seule chose à quoi on puisse discerner un âne dans un troupeau de brebis, c'est à l'œil, mon maître.

LE MAÎTRE. — Voilîi uue grande subtilité. Est-ce qu'ils ont les yeux plus gros?

GiUTTELARD. — Non pas. Vous les reconnoîtrez à l'œil, car si vous étiez aveugle, vous ne pourriez les reconnoître. i>

La demande VI I^ : Si Dieu a fait quelque chose de mauvais, a probablement inspiré à la Fontaine sa belle fable du Gland et la Citrouille, et il n'en faut pas davantage pour nous faire beaucoup pardonner à Graltelard.

« GRATTELARD. — En me promenant dans le jardin, j'ai aperçu une grosse citrouille (par ma foi, c'était un vrai tambour de Suisse), qui étoit pendue en l'air. J'admirois comme la nature avoit eu si peu d'esprit de dire qu'un si gros fruit fût soutenu d'une si petite queue. Mais, quand j'ai été plus avant dans le bois, qui est à l'autre extrémité du jardin, j'ai bien changé d'avis et d'opinion.

LE MAÎTRE. — Tu as reconuu enfin que la nature ne produit rien qu'avec grande considération.

GRATTELARD. — Par la mordienne! j'étois perdu si elle eût fait autrement; car, en passant par- dessous un grand chêne, j'entendois chanter un oiseau qui, par son doux ramage, m'arrêta tout court; et comme je voulois regarder en haut, un gland me tomba sur le nez. Je fus contraint alors d'avouer que la nature avoit bien fait; car, si elle eût mis une citrouille au sommet du chêne, cela m'eût cassé le nez. »

Voilà le fumier d'où la Fontaine a tiré sa perle; mais enfin cette perle, toute brute qu'elle fût encore, se trouvait dans ce fumier. Ajoutons toutefois que Grattelard lui-même n'en est certainement pas l'inventeur. Ces livrets ne sont que la mise en œuvre, coulée dans un moule particulier, d'un fonds à peu près invariable de gaudrioles et de facéties où se sont alimentés tous nos vieux conteurs, et le bouffon du charlatan n'a probablement servi que de prête - nom à l'éditeur nouveau de ces plaisantes Rencontres.

Grattelard joue aussi un rôle très actif dans la Farce des Bossus, qu'ont l'éimprimée les deux éditeurs récents des œuvres de Tabarin,

OPERATEURS ET CHARLATANS 223

et qui appartenait certainement au théâtre de Desiderio Descombes. On peut la lire, pour voir ce qu'étaient les pièces dont cet empirique amusait son auditoire : des espèces de parades grossières et rapides, où tout était sacrifié à la bouffonnerie de Faction, et qui se terminaient par une bataille générale, comme les comédies jouées chez Pondiinelle ou Guignol. Un des personnages se nomme Trostole; il est à croire que c'est le même que le prétendu imprimeur-libmire dont on lit le nom au bas des RenconlreSy fantaisies et coq-à-Vasue, d'autant plus qu'il y indique sa demeure comme située vis-à-vis le cheval de bronze. Pareille chose se faisait souvent, nous l'avons déjà dit. Trostole était donc, selon toute probal)ililé, un des farceurs de Desiderio Descombes.

Une facétie de i(>22' attribue le curieux el piquant pamphlet des Caquets de Vaccoxichée au baron de (îrattelard , qu'elle qualifie d'homme fort sujet à médire des actions d'autrui. Cette opinion ne peut se soutenir un moment : nous avons vu que les Caquets de Vac^ouchée traitent avec un grand dédain le maître de (îrattelard, et d'ailleurs, à défaut d'autre preuve, la lecture seule de cet ouvrage, sérieux sous sa forme légère, suffirait à prouver qu'il ne peut être de cet infime bateleur.

Le nom de (îrattelard s'est perpétué jusqu'à nous, grâce aux bienfaits du colportage. Dans ces dernières années, on réimprimait encore, pour les répandre par milliers pai'mi les villageois amis du gros rire, un mince livret portant pour titre : Les Entretiens facétieux du sieur baron de Grattclard, disciple de Verboquet , propres d chasser la mélancolie et à désopiler la rate. Ce nom de Verboquet est sans doute un sobriquet allégoricjue ou simplement bouffon, qui s'applique à quelque autre héros de la rue, peut-être à Descombes luimême. Nous glissons sur ce mystère sans tenter de l'approfondir.

QUELQUES DU StlSORES

Après ces rois de l'empiiisme, ces orateurs et ces poètes illustres de la médecine ou delà chirurgie en plein vent, il resterait encore bien des noms moins célèbres à glaner dans la vaste galerie dont nous avons inscrit le titre en tête de ce chapitre. Il n'est pas donné à tous

* La Sentence par corps obtenue par plusieurs femmes de Paris contre l'auteur des Caquets.

22Î I.K VIKUX PAKIS

d'arriver à la gluii-e; d'ailleiii-s lu postérité, qui, comme toute femme, a ses caprices, n'adopte pas toujoure les renommées d'un jour ou d'un siècle.

Parmi les victimes de ces caprices de la postérité, dont i] convient du moins de sauver les noms d'un oubli définitif, nous citerons tout

Le niarcliatiil irurviétan, d'apràti le rrontisijice du livre inlilulé : De rhnrlatanariu cruililorum dednmationtf rftw.

d'almnl Martin (irorqnosnle, farceur cl opérateur sans pair des premières années du gi-aiid sicrle, « Ijravc, et plaisant, et fort r^retté, le plus renommé d»? sdti leinps, i> disent les Fantaisies du chapeau à Tabarin. Il me seniMo que voilà une oraison funèhi-e qui doit donner à l'éilécliir sur I<'s injusies ouMis de l'iiistoirc. I^'ondire de Crocquesolo aura du moins été consolée par ce mafjnanime hommage, sorti d'une plume si compétente. Celait un ancien écorcheur de génisses, que son mérite, et son mérite seul, avait élevé sur le pinacle. Il mourut, au grand regiet de l'Iiunianité soufFiiinte, sans avoir révélé à personne les secr'ets de son ai1.

OPKRATELRS ET CHARLATANS 227

Le Discours de Vorigine des ciarlatans nous apprend le nom d'un autre grand opérateur, Denys TEscot ou Lescot, « qui se vantoit qu'en dix ans qu'il faisoit le métier de ciarlalan, il avoit gaigné cinquante mil escus*. :^ En vrai médecin de la Faculté, Tauteur s'en indigne. S'il n'est pas mort trop tôt, il a pu s'indigner à plus juste titre, car beaucoup d'autres, plus célèbres, avaient bien dépassé ce chilîre, si respectable qu'il soit.

Cabotin, opérateur ambulant de la première moitié du xvii^ siècle, était aussi un fort habile homme, qui associait même l'art d'Apollon à celui <rde son docte bàtanU, comme s exprime Casimir Delavigne; car il s'entendait à tourner un vers burlesque aussi bien que Dassoucy en personne*. Ce personnage, qui promenait dans tous les coins de la France et autres lieux ses tréteaux de bouffon et de chai'latan, et qui jouait des farces en vendant des drogues, a peut-être servi de patron aux comédiens nomades baptisés du même nom que lui, et qu'on appelait aussi quelquefois alors des (jandolinSy du nom de guerre d'un acteur bouffon du Marais.

Au commencement du xviic siècle, l'opérateur Cavanel vendait un baume fort recherché du peuple, (|ui le nommait le baume à Simone, du nom d'une guenuche que cet empirique avait toujours avec lui, et qui exécutiiit des tours surprenants. Une estampe populaire \ qui est à peu près du même tem[)s, ou même antérieure de quelques années, nous montre le fameux opérateur Turpin, debout sur ses tréteaux, près du cheval de bi'onze, entre ses auxiliaii'eîs Pierrot et Scaramouche, et débitant ses drogues avec accompagnement de parades et de grimaces. Ce n'était pas là son seul profit, si l'on en croit la légende irrévérencieuse placée au bas de l'image, qui l'accuse

D'altrapiT aiisî-i son lopin Dos filous prs affiliez Et mémo ses associez,

perdus dans la foule des spectateurs naïfs. Un peu plus tard. Toscane, qui avait fait partie de l'ancien Théâtre-Italien, puis débuté dans les rôles d'Arlequin à la foire de 1710, rompit ses engagements et devint le plus riche et le plus illustre opérateur du royaume. Il parcourait surtout la province, où il faisait tout à fait brillante figure.

' V. encore V Anti-caquet de l'accouchée, 1622. — Lo fameux orviétan Lescot , dont parle Palaprat dans son Discours sur les empiriques (édilioii de ses œuvresen2 vol. in-12, 1712), était sans doute un descendant de celui-là.

* Bibliothèque poétique de Viollet-le-Duc , !'• partie.

^ Les véritables cris de Paris, à Paris, chez Daumont, rue Saint-Martin.

Un petit livre curieux, le Charlatan ou le docteur Sacroton^, nous donne des renseignements authentiques sur la manière d'être des opérateurs de place publique à une date un peu postérieure, et trace un amusant tableau de leurs habitudes : « Comptes-tu pour rien de voyager partout, » dit le docteur à Télève qu'il initie au grand art du charlatanisme, « de porter le sabre au côté, les pistolets à l'arçon, le bonnet fourré en tête; d'avoir un char qui, arrivé sur la place, se métamorphose tout à coup en théâtre avec la rapidité d'une décoration d'opéra; et là, semblable aux orateurs romains, de parler au public? Qui est-ce qui parle aujourd'hui au public? Personne, mon ami, personne excepté nous. > Regardez le charlatan que G. de Saint- Aubin a représenté en si triomphant arroi dans une de ses plus jolies eaux-fortes, debout, en manchettes de dentelles, sur le devant d'une voiture à deux chevaux, haute comme une maison, et dites- nous si le tableau du docteur Sacroton est flatté.

Sous la Révolution, et surtout sous le Directoire, les charlatans faisaient rage sur les quais de l'École et de la Mégisserie, ainsi que sur la place des Victoires, qui n'était plus qu'un vaste cabinet de consultations, quelque chose comme le quartier général de la médecine populaire et empirique, un repaire de charlatans, tout bariolé d enseignes et d'affiches. Les guérisseurs de maladies secrètes s'affichaient en plein soleil, vantant et distribuant leurs remèdes au son des cymbales, des clarinettes, des cors de chasse. La licence de l'époque favorisait l'impudence de ces industriels en plein vent : jamais ils n'avaient pris aussi efl'rontément le haut du pavé, jamais ils n'avaient fourmillé et pullulé en nombre pareil, débitant sans vergogne comme sans aucune entrave des drogues plus nuisibles qu'utiles*.

Les premières années de ce siècle produisirent le Grand-Suisse et le Docteur napolitain. Le premier parcourait la ville en cabriolet, suivi d'un second char que remplissait une troupe de virtuoses magnifiquement vêtus et exécutant une musique militaire. Le Grand- Suisse, personnage à longues moustaches, à large chapeau, à manteau galonné en or, haranguait ainsi la foule à chaque station de sa marche triomphale :

« Messieurs, Mesdames, c'est le véritable vulnéraire suisse, ou thé suisse, que j'ai l'honneur de vous annoncer. Votre serviteur a l'honneur de vous prévenir que ce vulnéraire a la vertu et les propriétés

< Comédie- parade en un acte, Paris, veuve Ballard, 1780.

* Mercier, le Nouveau Paris, édil. Poulel-Malassis, 1862, p. 411.— J. Rosny, le Péruvien à Paris, 1801 , t. H , p. 137.— De Concourt, la Société française sous le Directoire, 3» édit.,

f n Ct/t

OPERATEURS ET CHARLATAxNS 229

sûres de purifier la masse du sanfc, qu'il fait transpirer, — j)ar les sueurs et les urines; — qu'il enlève toutes les jaunisses ; qu'il fait soi'tir toutes les vermines ou vers du corps humain ; qu'il guérit du poumon, lorsqu'on s'y prend à temps; qu'il enlève toutes les fièvres, elc. d

Après quoi, la musique exécutait une fanfare, et le public^ s empressait d'acquérir ce précieux et universel vulnéraire'.

Le fameux doltor napolitano , qui exerçait encoie sous la Restauration, avait choisi la place du Louvie pour princi[)al théâtre de sa faconde. Il fallait le voir sur son cabriolet découvert, avec son nez de perroquet, son bel liabit écarlate à brandebour<;s d'or, sa veste brodée, ses larges manchettes de Flandre, les doigts chargés de bagues et le chef coiiîé d'une énorme peri-iupie poudrée à blanc. Chacun de ses flacons cVhonnenr lui revenait à six francs; il le vendait six sous. On se sentait déjà guéri rien qu'en regardant et en écoutant ce philanthrope si bien mis-.

Le règne de Louis- Philii)pe, la deuxième réi)ublique, les premières années du second empire ont vu dans h^s rues de l^aris le marchand de vulnéraire suisse qui, revêtu d'un ancien unifoi'me de chevalier de Malte, débitait comme une [)anacée infaillible des bouteilles d'eau de Cologne, et Lartaud, chirurgien-pédicure de remi)ereur du Maroc, dont la calotte enguirlandée de médailles, l'habit tout chargé de cœurs et de christs brodés en blanc sur la poitrine, la voilure aux deux chevaux empanachés, les harangues chaleuieuses et pleines d'onction où il déployait une éloqucMice vraiment émue pour vendre son précieux baume, sont encore présents à la mémoire de la plupart des Parisiens qui ont dépassé la cincpianlaine. O sont à peu près les seuls opéraleurs de nos jours qui soient parvenus à se faire une place dans la galerie des céléluités de la rue.

Pour être complet, ce chapitre devrait finir par l'historique d'une certaine classe d'opéi*ateurs plus modestes, généralement domiciliés sur la place des Victoires ou, mieux encore, sur le Pont -Neuf, qui consacraient leurs talents à la guérison de la gent animale, en particulier de la race canine, ainsi que l'attestait une enseigne professionnelle représentant un caniche dont le sang coulait dans un vase. L'illustre Lyonnais, qui, après avoir eu l'honneur de guérir la chienne de Mme (te Pompadour et d'obtenir le titre de médecin-consultant des chiens de S, M. Louis XV, finit par acheter un château et une seigneurie en Bourgogne, est la plus glorieuse figure de ces praticiens

» Gouriet, l. H, p. 329.

• Jouy, VErmite de la Chaussée d*Antin , IV, I'i2.— Kolzbue, Mes souvenirs de Paris, 1805, L 133.

en sous -ordre. Mais il est douteux qu'il ait jamais opéré dans la rue, et, parmi les sous-vétérinaires du Pont-Neuf, aucun n'a conquis une personnalité distincte et ne se détache de la foule anonyme.

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