I- r» - I a . Il o
rience (22 octobre), et, trois jours après, ils furent acquittés, malgré l'insistance de leur adversaire. Une troisième expérience, faite à Tivoli, réussit encore mieux.
Le parachute avait déjà été pressenti et indiqué; il était contenu en germe dans ces pai-asols que nous avons vus adaptés à plusieurs des machines précédentes. Dans la plupart de ses ascensions, Blanchard détachait de petits parachutes renfermant des chiens et d'autres animaux. Il avait même inventé un mécanisme qui coupait la corde retenant le parachute. Aussi revendiquait-il l'honneur de cette découverte'. Mais à Jacques Garnerin, le plus jeune et le plus célèbre des deux frères, revient la gloire de l'avoir avant tout autre mis complètement en œuvre, sans reculer devant les périls d'une tentative personnelle. Cette première descente eut lieu, le 1^^ brumaire an VI, dans la plaine de Monceaux. Garnerin était parti, à cinq heures et demie, du parc du môme nom; il s'éleva rapidement à la hauteur d'environ trois cents toises, et exécuta alors sans accident sa périlleuse expérience, malgré l'elTroi que causèrent d'abord à la foule les oscillations du parachute-. Sa femme, qui s'appelait alors la citoyenne Labrossc, est la première personne de son sexe qui se soit soumise à cette redoutable épreuve. ^ Je l'ai vue partir, cette héroïne, s'écrie dans une elTusion lyrique le citoyen Henrion \ C'était le décadi, 20 vendémiaire an VIII. Les anges l'ont appelée vers le céleste séjour, d'où elle est redescendue rayonnante de gloire. Quel calme elle manifesta au moment de son ascension! quel imperturbable sang-froid ! Je l'ai vue quelquefois au bal et au spectacle : elle n'y était pas plus ti'anciuille. Avant le moment de son départ, elle s'est promenée dans Tivoli, où elle recevait de nombreux applaudissements. Lalande l'accompagnait. Lorsqu'elle fut dans sa nacelle, Garnerin l'agitait pour faire prendre une direction au globe. Toutes les poitrines étaient oppressées, toutes les mains élevées vers le ciel, que tous les cœurs imploraient pour la belle voyageuse. Elle partit comme un éclair, en disant : ^ Adieu, tout le monde! » Ces paroles, qu'elle prononça d'une voix plus douce que celle des sirènes, retentirent au fond de mon âme, et soudain je versai des larmes; j'étais
* Turgan, les Dallons, p. 137. — Le conventionnel DroueJ avait tenté de s'échapper de la forteresse du Spielberg dans un parachute fabriqué avec ses draps de lit.
' Sur les péripéties de celte descente, où le parachute, au lieu de s'ouvrir, sembla d'abord tomber lourdement, puis, après s'être ouvert, éprouva des mouvements d'oscillation très violents et en vint môme à ne plus avoir de forme appréciable, à la grande terreur de la foule qui croyait Taéronaute perdu, voir Ch. Maurice, Histoire anecdotique du théâtre , t. I, p. 50.
3 Encore un tableau de Paris (1800), ch. xii.
heureux de ma sensibilité, j admirais Théroïsme. Mon admiration commandait l'amour et le plus tendre intérêt. Adieu, tout le monde! paroles que je n'oublierai jamais, vous me rappellerez toujours Labrosse, comme I^brosse me rappellera la première femme de son siècle. Oui, je les ai recueillies, ces paroles augustes, prononcées avec calme: Adieu, tout le monde! et lorsque, le soir de cette grande journée, je voulus adresser mes hommages au Ti*ès-llaut, je répétais dans mes chants religieux : Adieu, tout le monde! — Labrosse s'éleva à neuf cents mètres environ, se sépara du ballon et retomba sur une terre que j'aurais voulu couvrir de roses, pour la rendre digne de son courage et de ses attraits. » On me reprocherait assurément de n'avoir pas cité ce petit morceau en entier.
La fille adoptive de Garnerin, Blanche, et surtout sa nièce Élisa, qui continua avec tant de vaillance les traditions de la famille, opérèrent aussi publiquement un grand nombre de descentes pareilles. Garnerin fut le plus audacieux et le plus brillant peut-être de tous les aéronautes. Il accomplit plus de soixante ascensions pubhques, dans (jnelques-unes desquelles il resta en l'air un jour et une nuit, et franchit des distances de cent lieues et davantage, allant d'une traite de Paris à Rome, à Aix-la-Chapelle ou au mont Tonnerre. Dans les intervalles, il donnait, en sa salle de la rue de Richeheu, n^ 10, des soirées d'expériences sur l'électricité, le gaz, les jeux hydrauliques, les feux d'air inflammable et l'aérostation ^ Toutefois il ne vit dans le ballon qu'un instrument de spectacle. Suivant le mot piquant de son rival Robertson, à part ses expériences du parachute, il n'a pas plus avancé l'art aérostatique par ses ascensions qu'un Savoyard n'avance l'optique en montrant la lanterne magique.
Les jardins publics subissaient les conditions habituelles de tout spectacle. Il leur fallait sans cesse du nouveau pour attirer et retenir la foule. Ils s'arrachaient les aéronautes : Biron et Monceaux avaient Garnerin; Idalie se hâtait de happer Blanchard à son retour d'Amérique, et (le signer un traité avec lui. I/un et l'autre luttaient d'excentricités et d'audaces. Garnerin annonçait une ascension avec une jeune citoyenne, et emportait d'assaut, non sans difficulté, l'autorisation du bureau central. Blanchard accomphssait un quarante-septième voyage aérien devant dix mille personnes attablées dans l'ancien jardin Marbeuf, après avoir fait circuler de table en table la liste des quarante-six précédents. L'hiver même ne les arrêtait pas : au bal flu parc des Sablons, les entrepreneurs pratiquaient des fossés rem-
plis de cliarbon et de bois pour réchauffer les spectateurs, et le ballon s'élevait bravement dans latmosphère glacée. Autour des aéronautes, les paris s'engageaient comme aux courses ^
Le 4 octobre 1799, au milieu du parc de Bellevue, métamorphosé en jardin populaire, Tetu-Brissy, qui en 1786 était déjà parti du Luxembourg dans une nacelle armée de rames, et qui avait passé pour la première fois la nuit dans les airs, donna le curieux spectacle d'une ascension équestre. Montant un cheval qui était simplement posé sur le plateau de la nacelle, sans être retenu par aucun lien, il devança ainsi, en les dépassant, les tours de force de quelques-uns de nos modernes aéronautes -. Il recommença quelques jours plus tard avec le même succès. Eu 1800, le citoyen Calais voulut renouveler, à l'ancien jardin d'Idalie, qui s'appelait alors le Rosen-Thal ou le jardin Marbeuf, la vieille fantaisie de l'homme volant. On convoqua la foule à coups de grosse caisse. (Valais se fit hisser au haut d'un mat avec ses ailes de taffetas; mais, dès qu'il voulut prendre son élan, moins heureux eiiore que le chanoine Desforges, il tomba en ligne perpendiculaire et se cassa le nez. Beau spectacle, qui obtint plus de succès que n'en aurait eu le vol en ligne horizontale. Du reste, les avertissements ne lui avaient pas manqué, et, au dernier moment il s'attendait si bien à sa chute, qu'en partant il cria : « Gare là-dessous^! )>
Le 14 juillet 1801 , à la fête nationale en l'honneur de la paix et pour l'anniversaire de la nomination de Bonaparte au consulat, Garnerin exécuta à Paris une magnifique ascension dans un vaste aérostat, où il emmena sa femme et deux autres compagnons de route. Le voyage fut des plus heureux. Après avoir plané une partie du jour, il déposa à terre M"™c Garnerin et l'un de ses compagnons, puis continua sa
' V. le Journal des hommes libres, le IHen informé, les Petites Affiches de l'an V et de l'an VI, passim. — E. et J. de Concourt, la Société française sous le Directoire, p. 222-4.
2 Ruggieri, Précis sur les fêtes, p. 10C. — Turgan, les Ballons, p. 169.
3 Ch. Maurice, Hist. anecdot. du théâtre, l. 1 , p. 62. Calais lui-même le raconte, dans une lettre qu'il adressa à un journal : «• Par une fatalité que je no conçois pas, tous mes ouvriers avaient perdu leur sang-froid , soit par la crainte que leur avait inspirée mon expérience, soit pour toute autre cause. Je restai environ une heure sur mes pédales dans une position fatigante; enfin à quatre heures on me hissa. Quand je fus en haut, je donnai des coups de pédales pour faire agir mes ailes; mais je m'aperçus que les cordes des ailes se détachaient, ce qui me mettait dans l'impossibilité de faire des mouvements. Alors ma première idée fut de me faire redescendre pour rattacher ces cordes; mais, réfléchissant que le public pourrait croire que mon expérience consistait à me faire monter et descendre avec une corde,... je sacrifiai mon existence pour sauver mon honneur. Persuadé que j'allais terminer ma vie, je criai : « Gare là-dessous! •• je dis au charpentier de couper la corde <|ui me retenait. Aussitôt je me sentis descendre avec rapidité, et presque au môme instant je touchai terre avec une telle force que ma machine fut brisée en plusieurs morceaux. •» Naturellement , Calais fut chansonné : on le berna même dans un vaudeville joué sans succès au théâtre Molière : J{osc7\- Thaï , ou le Vol à tire -d'ailes.
route avec Vautre. Il s'amusa à papillonner dans les airs, rasant fréquemment le sol pour causer avec les habitants des contrées où il passait, et s'y arrêtant quelquefois pour faire signer les procès -verbaux de son passage. Il opéra sa descente près de la frontière du Nord, dans l'après-midi du lendemain de son départ*.
Mais la plus curieuse et la plus remarquable de ses expériences fut celle qu'il accomplit le 16 décembre 1804, aux fêtes du couronnement de l'empereur, quatre mois après la célèbre ascension scientifique de Biot et Gav-Lussac. A la suite du feu d'artifice, à onze heures du soir, il s'enleva de la place du Parvis Notre-Dame, dans un ballon gigantesque, auquel il avait suspendu une couronne éclairée par trois mille verres de couleur et qui portait l'inscription suivante, tracée en lettres d'or : Paris, 25 frimaire an XIII, couronnement de V empereur Napoléon par S. S. Pie VIL Le lendemain, à la pointe du jour, l'aérostat planait majestueusement sur la coupole de Saint- Pierre de Rome. On le voyait s'abaisser, toucher le sol pour se relever, marquer par des débris son passage à travers la campagne, enfin s'abîmer dans les eaux du lac Bracciano. Hommage ou menace, cet aérostat, qui semblait être venu en droite ligne de Paris à Rome pour porter à la ville éternelle des nouvelles de son pontife ou de son futur maître, ouvrait un vaste champ de commentaires aux amateurs de symboles; mais le dénouement n'était pas fait pour plaire à l'esprit fatafiste de Napoléon. Une circonstance accrut encore le déplaisir du nouvel empereur. En rasant la terre, le ballon avait rencontré dans les environs de Rome le tombeau de Néron; il s'y était accroché pendant quelques minutes, et l'on put croire d'abord que ce serait là le terme de sa course; mais un coup de vent l'en détacha, non sans laisser à l'angle du monument une partie de la couronne. Les journaux italiens racontèrent innocemment ou malicieusement la chose: elle vint aux oreilles de Napoléon, qui prit de l'humeur. De ce jour, l'école aérostatique de Meudon fut abandonnée.
Cependant on découvre par la suite la trace de quelques tentatives pour remettre en faveur les aérostiers miUtaires de Meudon. Ainsi la pièce suivante figure au tome XVIII de la Correspondance de Napoléon /cr (octobre 1808) :
(T Le général Clarke, ministre de la guerre, soumet à l'empereur le projet d'un sieur Lliomond, ex-chef de bataillon des aérostiers (celui dont il a été question plus haut) , qui propose d'opérer une descente
' Paris as it was and as il is, 1803, t. i, p. 139.
AEROSTATS ET HOMMES VOLANTS 50o
en Angleterre au moyen de cent montgolfières de 100 mètres de diamètre, dont la nacelle pourrait contenir cent hommes, avec des vivres pour quinze jours, deux pièces de canon avec caissons, vingt-cinq chevaux et le bois nécessaire pour ahmenter la montgolfière. »
« Sur cette note Napoléon 1er écrivit de sa main : « llenvoyé à « M. Monge, pour savoir si cela vaut la peine de faire une expérience « en grand. 9
Il serait intéressant de savoir si Monge s'est occupé de cette affaire et a fait une réponse à remj)ereur ; mais la correspondance n'en dit rien. Le projet de Lhomond était autrement vaste que ceux dont nous parlent nos aéronautes contemporains. Cent mille hommes transportés en quelques heures sur les côtes de TAngleterre : quel spectacle !
Est-ce à ce projet et à cette époque, ou à celle du camp de Boulogne, comme on est tout d abord porté à le croire, que se rapportent deux estampes, dont la première, fort rare, dessinée pour un éventail, représente une flottille de ballons vomissant de la mitraille et des bombes concurremment avec un bateau plat surmonté d'une tour colossale, sur les vaisseaux britanniques; dont la seconde, qui a été également arrangée pour éventail avec des variantes, nous montre l'invasion de l'armée française s'opérant par trois voies simultanées, la voie aérienne, la voie de mer et la voie souterraine'? Devant ce tunnel sous- marin comme devant les ballons mitrailleurs du projet précédent, on voit qu'il n'y a décidément rien de nouveau sous le soleil. Tout le monde se rappelle les plans admirables de ceux qui, pendant le siège de Paris , prétendaient détruire l'armée prussienne en jetant sur elle, du haut des nues, des projectiles exterminateurs.
Après son échec, Garnerin fut remplacé pai* M"io Blanchard dans les fêtes du gouvernement. M"™^ Blanchard était la digne compagne d'un homme qui avait fait dans sa vie soixante -six ascensions sur tous les points de l'Europe et du nouveau monde. Elle avait partagé ses travaux, elle les continua après sa mort. Ce fut elle que le gouvernement impérial chargea de célébrer et d'annoncer la naissance du roi de Rome. Elle partit de l'une des cours intérieures de l'École militaire, le 20 mars 1811, vers six heures du matin, aussitôt qu'on eut entendu retentir le vingt-deuxième coup de canon , en répandant sur son passage des milliers de bulletins relatifs au grand événement. Mais le ballon s'arrêta dans la matinée près de Lagny, dans le département de Saône -et -Loire, et Garnerin ne manqua pas une si belle
1 Biblioth. Carnavalet, collection de Liesville.
occasion de déplorei- liaulement la mesquinerie de cette manifestation, dont il avait offert de se charger, se portant fort de traverser la Manche pour aller semei* la nouvelle triomphale, comme une bravade, sur le sol anglais *.
M"nc Ulanchard fut surtout employée par l'administration du Tivoli de la rue Saint-I^âizare pour les ascensions que celle-ci offrait en spectacle au public. Garnerin produisait un effet quasi -féerique dans les airs, avec son globe orné de lanternes et de verres de couleur : elle voulut renchérir sur cette invention , et imagina de s'enlever au milieu d'un feu d'artifice aérien, dont les pièces, fixées sur un cercle au-dessous de la nacelle, éclataient à une hauteur convenable, dans le plus éblouissant mélange avec les flammes de couleur, qui, des lo moment du départ, éclairaient le ballon. Cette innovation, renouvelée par l'infortuné Gale, eut un grand succès et fit la fortune de Tivoli. Quand M»"** Blanchard, petite brune à physionomie expressive, aux yeux vifs et noirs, montait dans la nacelle, au bruit des détonations et des fanfares, parmi les feux de Bengale qui lui faisaient une auréole et les pièces d'artifice qui ne tardaient pas à allumer sous ses pieds une vaste étoile diaprée de mille teintes diverses, en laissant tomber à terre, comme une pluie d'or et de diamants, des myriades d'étincelles, les acclamations du public ébranlaient tous les échos du jardin. Vingt fois elle avait renouvelé cette expérience, qui devait nécessairement finir par lui devenir funeste, car un aérostat rempli d'hydrogène au-dessus d'une rangée de pièces d'artifices, c'était une poudrière sur un foyer. Le 6 juillet 1819, le gaz dont son ballon était rempli s'enflamma, et la malheureuse vint tomber sur un toit de la rue de Provence, d'où elle fut précipitée à terre et tuée sur le coup.
On mettait alors les feux d'artifice partout. Il se trouva même des gens pour rêver le remplacement du gaz ou du réchaud dans les ballons par de simples fusées volantes. Ruggieri, en 180G, avait ainsi élevé en l'air un mouton dans la Ville-de- Marseille : quelques années après, à Paris, un homme demanda la permission de s'enlever de la même manière, au Champ de Mars; il devait descendre au moyen d'un parachute (pii, fermé tant que l'appareil monterait, se serait déployé dès qu'aurait cessé la force de propulsion de la poudre. L'autorisation lui fut sans doute refusée, et l'expérience n'eut pas lieu.
Qu'il nous soit pei'inis de passer rapidement sur cette nouvefle phase de Taérostation. C'est toujours la même chose, et nos lecteui's n'accueilleraient pas nos descriptions avec la curiosité sans cesse renais-
' Dupui*-Delcourt , A^ouveau Manuel d'aéroslation ( Us ballons dans les féUs publiques).
Siinte des habitués de Tivoli, de Marbeuf, du jardin Beaujon, pour ces spectacles qui se suivirent et se ressemblèrent pendant vingt ans, et grâce auxquels les centaines de jardins publics du Directoire, de TEmpire et de la Restauration, ne désemplissaient pas. La nacelle ornée de verres de couleur et illuminée de pièces d'artifice, puis la descente en parachute, on ne sortait pas de là. Robertson exécuta jusqu'à cinquante-neuf voyages aériens, où il amassa une fortune considérable, malgré les fi'ais énormes nécessités par la profession; et ses deux fils, Eugène et Dimitri, marchèrent vaillamment sur ses traces; mais tous trois faisaient surtout de leurs expériences un commerce d'exportation dans les pays étrangers. Robertson, à la fois homme de science, homme d'affaires et homme d^esprit, colportait partout avec lui le plan et la figure d'un gigantesque vaisseau aérien qu'il avait baptisé, en projet : la Minerve, — du poids de G 300 livres pour le ballon seul, de 150 pieds de diamètre, jaugeant 1 7G0160 pieds cubiques de gaz hydrogène, — destiné à emporter un vaisseau avec ses agrès et ses cordages, une maison, des batteries d artillerie, des tentes, des instruments de toute espèce, une cargaison colossale, avec un système d'immenses échelles de corde pour faire communiquer ensemble les diverses parties de Tédifice. Le Géant de Nadar n'était qu'un ballon d'enfant auprès de celui-là. Signalons particulièrement encore, pour montrer jusqu'où Robertson avait poussé la prévoyance, des water-closets , dont les lunettes s'ouvrent sur l'infini; une cave en forme de grand tonneau, pour conserver les boissons et les aliments, tout en servant de contrepoids; une cage pour y loger les dames. Sur le navire on a aménagé un observatoire, un atelier, une salle d'études, un cabinet de physique et d'histoire naturelle, une salle destinée aux récréations, promenades et exercices gymnastiques, une cuisine, un théâtre muni d'un grand orgue, une chapelle, un petit vaisseau, avec voilure et gréement, pour le cas où l'on serait obligé de se jeter à la mer, des tentes pour les gardes, etc. Une pièce de canon, à laquelle un passager met le feu, est installée à l'avant du navire; était-ce pour tuer les oiseaux de proie, ou pour saluer l'arrivée de la Minerve dans une planète?
La Minerve devait recevoir dans ses lianes soixante savants et faire avec eux le tour du globe en quelques heures ^ Néanmoins elle était munie de vivres pour cinq à six mois. Elle pouvait se perdreau milieu des nuages, ou planer à 15 toises du sol, suivant les exigences des observations; pénétrer dans les déserts, escalader les montagnes les
' V. fji Minerve, vaisseau aérien destiné aux découvertes, par Roberlson ; Paris, 1820, in-8o.
[)lus inaccessibles , enfin accomplir au besoin le tour du monde avec une rapidité magique, « en profitant des vents alizés ». Il y a une trentaine d'années, M. Pétin refit à peu près le même rêve, lequel, naturellement, n'eut pas plus de suites. Mais Pétin était sérieux, tandis qu'il n'est pas bien sûr que la Minerve de Robertson fût pour cet adroit industriel autre chose qu'une ingénieuse réclame.
On a vu que le beau sexe se signalait aussi dans la carrière. Outre les femmes que nous avons déjà nommées, M**e* Célestine Henri, Maison, Fanchette Derme, Michelet de Beaujeu, Cécile Benoist (dite Cécilia Garnerin), et dix autres amazones s'élevaient dans les aii^ aux yeux des Parisiens. L'artificier Claude Ruggieri, le grand fournisseur de toutes les fêtes publiques et privées, payait lui-même de sa personne en 1801. En 1817, Margat commença la série de ses ascensions, et sa femme l'imitait dès l'année suivante. Une gravure du cabinet des Estampes représente cet aéronaute en lancier polonais sur le cerf Zéphyre. Bornons là cette nomenclature, qui, en se prolongeant, n'aurait pas d'autre intérêt que celle d'une table des matières.
Voici du moins une expérience plus curieuse et qui va nous reporter un moment aux beaux jours du chanoine Desforges et du marquis de Bacqueville. En 1812, il arriva à Paris un horloger- me^canicien do Vienne, nommé Jacob Degen ou Deghen. Ce n'était pas un homme sans mérite. Préoccupé de la recherche de la locomotion aérienne, il avait fait dans sa patrie quelques tentatives publiques, qui, sans avoir entièrement réussi, n'en excitèrent pas moins l'attention ^ Ayant imaginé de combiner l'homme volant avec le ballon, il voulait faire adopter sa découverte par la ville qui consacre et baptise toutes les gloires. L'expérience eut lieu solennellement en plein Champ de Mars. Une foule innombrable vit l'honnête horloger viennois, — qui avait dépassé la soixantaine, — des ailes au dos comme l'archange saint Michel, se ftiiie attacher au-dessous d'un petit aérostat. Le ballon devait s'élever par lui-même, et Deghen prétendait le diriger à Taide de ses ailes; malheureusement ce fut le ballon qui le dirigea. Après quelques instants de lutte impuissante, l'infortuné retomba à terre, et fut longtemps entraîné à la surfoce du sol par l'aérostat rebelle, dont on eut grand'peiue à le dépêtrer. Il n'en fut pas quitte pour si peu; la foule se précipita sur lui et le battit; après quoi les calembours, les chansons, les épigrammes lui firent des blessures plus cruelles encore. Deux vaudevilles ( Paris volant et le Pâtissier d'Asnières, où Brunet jouait le rôle de Vol-au-vent) lui passèrent sur le
* Mémoires de Robertson, t. Il, p. 219-20.
corps, au bruit de tous leurs grelots; et une nuée de caricatures exploitèrent impitoyablement sa déconvenue; Tune d'elles * le représentait traîné par le ballon avec cette légende : Nouvelle charrue, sans brevet iVinvention f propre à labourer la terre, inventéç par Deijhen, essayée au Champ de Mars le 5 octobre 1812. On ne manqua pas non i)lus de renouveler une vieille plaisanterie, en disant que Deghen et son ballon avaient si parfaitement marché qu'ils allaient ventre à terre.
Quelques mois auparavant, le JO juin, Deghen avait fait, à TivoH, une première tentative qui n'avait pas mieux réussi à démontrer Tef- (icacité de son appareil , mais qui du moins ne s était pas terminée aussi tragiquement. Le ballon, emporté par un vent violent, l'avait entraîné à une grande hauteur sans qu'il pût le maîtriser en rien, et il était parvenu à atterrir à Grenelle dans les conditions d'une descente ordinaire. Cette première épreuve ne comptait donc pas. Dans ses Scènes et impressions, la comtesse de Bohm rapporte une visite qu'elle était allée lui faire, avant l'expérience : (f J'allai voir Deghen à Tivoli, où il logeait; je le trouvai avec son fils, tous deux en costume d'ouvrier, travaillant à monter leurs ailes, probablement avec la même confiance, le même enthousiasme, que ressentit jadis Icare. Ils avaient artistement, légèrement, solidement adapté sur de minces baleines des bandes étroites de taffetas de diverses couleurs, leui* avaient donné la forme d'ailes d'oiseau; les ressorts correspondaient à la traverse sur laquelle Deglien devait se placer, et il espérait, au moyen d'une pression , en développer ou en resserrer l'envei'gui'e. Cette imitation était ingénieuse, d
Nous ne nous étendrons pas sur les ascensions de M. Dupuis- Delcourt, qui fut employé plusieurs fois dans les fêtes nationales du gouvernement de Juillet, et qui est resté célèbre surtout par sa tentative infructueuse du ballon de cuivre, qu'il fut forcé de mettre en pièces lui-même et de vendre au poids, sans avoir pu l'essayer.
Celle de Lennox mérite d'être signalée avec un peu plus de détails. Lennox, d'origine américaine, était un journaliste radical et bonapartiste à la fois, qui dirigeait la Révolution, journal politique des besoins nouveaux, soutenu par le comte de Survilliers (Joseph Bonaparte). Dans sa Némésis sur la liberté de la presse, Barthélémy a chanté parmi les victimes de ^I. Persil, cote à cote avec Philipon, Thouret, Marrast, Belmontel,
L'imp6rial Lennox, journaliste des camps.
3 Reproduite dans le Musée de la caricature, in -4», t. U. — V. aussi rarticle d'Ourry, dans la môme livraison.
Apres avoir passé par la carrière militaire et la carrière politique, Lennox, à bout de ressources, se tourna vers Vaéro8cension, comme il (lisait. En 1832, il s'était élevé du milieu des carrières Montmartre, annonçant qu'il se rendrait sur la place Vendôme. Il passa, en effet, au-dessus, mais sans s'arrêter, jeta des couronnes sur la statue de Napoléon, et alla descendre entre Palaiseau et Montlhéry. Je ne sais si c'était le même ballon qu'il avait exposé dans les jardins de Tivoli, en annonçant qu'il exécuterait le voyage de Paris à New -York, et eu se parant du patronage d'Alexandre Dumas et d'autres écrivains illustres. Au fond, tous les ballons de Lennox étaient toujoui^s le même ballon, sans cesse revu, perfectionné, augmenté. Le 17 août 1834, il convoqua le public au Champ -de -Mars, pour y assister au départ du navire aérien VAigle, machine colossale de cent cinquante pieds de long sur quarante-cinq de haut, offrant la forme allongée d'un poisson, munie d'une vessie natatoire, de rames tournantes, d'un gouvernail, etc. La nacelle en osier, longue de soixante-six pieds, garnie de bancs pour les voyageurs, était armée à chaque bout d'une roue, dont les ailes prenaient l'allure qu'on leur voulait donner, et devaient servir à élever ou ù descendre l'aérostat; mais le principal appareil, situé au centre, consistait en une pompe, qui pouvait comprimer plus ou moins l'air. Le fond du système était le même que pour celui de la navigation sous l'eau, et je n'ose m'embarquer, de peur de commettre quelque hérésie (c'est peut-être déjà fait), dans la description détaillée de cette formidable machine, dont un progmmme pompeux avait expliqué les combinaisons au public. Elle devait emporter dix -sept personnes; et le tissu, de taffetas et de soie avec un enduit de caoutchouc, était préparé de manière, assurait le progmimme, à contenir le gaz pendant près de quinze jours. Hélas! il n'en fut pas besoin. Loin de pouvoir emporter ses voyageurs, on observa que le ballon ne pouvait se soutenir lui-même. Il arriva affaissé et expirant au Champ de Mars; une explosion, survenue avant le départ, détruisit en une minute ce fruit de tant de travaux et cet objet de tant d'espoirs. On ne parvint même pas à le faire monter, et la foule se consola à sa façon et avec son intelligence ordinaire en le mettant en pièces '. Lennox rendit honnêtement l'argent aux nombreux spectateurs qui avaient payé leur place, et il annonça, pour une date prochaine, une nouvelle expérience, qui ne vint jamais.
Aux premiers jours de janvier 1837, dans la cour de la caserne Poissonnière, sans incident grave, quoique le ballon, au moment du
départ, fut allé frapper contre un mur, ce qui arracha à la masse des curieux un cri d'épouvante, Taéronaute anglais Green s'enleva avec sept voyageurs, parmi lesquels se trouvait un prince, devant une foule innombrable, que des mesures mal prises avaient fait dégénérer en cohue '.
Depuis lors, la question de la navigation aérienne n'avait point fait un pas, au moins dans la pratique, jusqu'à ces derniers temps. Ce ne sont pourtant ni les recherches savantes ni les belles théories qui ont manqué. Qu'il me suffise de mentionner les systèmes de MM. Hénin, Pétin, le baron Scott, Campmas, Thélorier, Salle, Helle, de l'Ouvrier, sans parler de tant d'autres, qui ont tous abouti à un avortement commun, ou qui sont demeurés prudemment dans le domaine de l'idéal. Un moment, M. Jullien, à l'Hippodrome, en ISoO, parut sur le point de réussir. Une première épreuve de sa machine, le 6 novembre, devant les représentants de la presse, et une deuxième le lendemain, avaient semblé démontrer que l'appareil nouveau pouvait réellement se diriger dans un sens contraire à l'action du vent; mais l'expérience décisive devant le public, quelques jours après, mit brusquement un terme à ces illusions.
Il en fut de même pour la tentative de M. Henri Giffard, qui avait essayé de combiner la machine à vapeur avec un aérostat d'une forme nouvelle, et qui, le 24 septembre 1852, était parti de l'Hippodrome sur un tender, élevé par un ballon en forme de baleine, pourvu d'un mat et d'une voile, sans parvenir toutefois à se diriger d'une manière sensible; de même aussi pour le Poisson volant de M. Dehunarne, pour M. de Groof, ï Homme volant , qui devait périr si malheureusement à Londres dans une expéi'ience faite au Crcmorn-Garden le 9 juillet 187i, et pour deux ou trois autres dont les tentatives ont toujours fini par tromper un espoir que ne lassent point ses continuelles déconvenues. Tous les mois il est question , dans quelque ville de l'Europe ou du nouveau monde, d'un mode infaillible de direction aérienne qu'on vient de découvrir, et dont on parle avec fièvre pendant quinze jours, pour n'en plus ensuite parler du tout. Le canard de VHomme volant a remplacé celui du grand serpent de mer.
L'ancien Hippodrome a été pendant quinze à vingt ans, jusqu'à son incendie, la terre promise et la patrie des ballons. G est là qu'ont eu lieu la plupart des ascensions fameuses : celles de la famille Godard, véritable dynastie d'aéronautes, qui a opéré sans relâche sur toute la face de la France, sans parler de l'étranger, et qui a contri-
1 Vicomle de Launay, Lettres parisiennce , 11 janvier 1837.
buë à faire pendant longtemps du ballon l'accessoire presque obligé de toute grande f(5le locale ou nationale; celles de M. Poitevin, à cheval, à âne, à autruclie; de M™" Poitevin ' sur un taureau, pour représenter Eurojie; des deux époux dans une voiture découverte attelée d'une paire de clievaux (l""" juillet 1831); de je ne sais plus quel clown ou quel gymnaste audacieux sur un trapèze, auquel
Carcalurea ancieones cl noJcrnes co Ire lei aérostats Moye Je d riger les balione, > gra% ure rejiroduite par bircos // ttotrt de» balloru Pans Ro^ 1876 p 201
il se ten ut suspendu pii loitt,il et ou il se livrait a divers exercices de souplesie et le diblot ition tandis que le ballon montait des Njmphes de latr, m ingees en ^loupes plastiques autour de la nacelle et foimant uu tal leiu \mnt qui alhit se perdre dans les nmges; toutes tes fantaisiLs e\li u (f,mtes et siugtenues dont le Barnum de IHippodiome ^ssalsonn^lt poui en douhler les émotions, un spectaolc deja bien asst/ emousint pir lui-mtme
< C'cBl la même M»* Poilevin, devenue veuve, qui, cootinuanl encore après plus de vingt is «es ascensions équestres, a railll périr le 4 Tévrier IS72à Bordeaux, dans une ISie orgasée sur les Quinconce», au proOt des Urpheljnala de la guerre.
AliHUSTATS ET IIOMMKS VOLANTS !il3
De 1803 i 1805, les ascensions de NaJar et de ses compagnons de voyage, à Piiia i Bi ivelle et à Ljon dan» l'immenbe léiostal le Géant, ont lenoiivtle de la min eie la plus dnmitique un mtei-êt ([u'on pou\ 1 1 cioirc tpuise Celle-, le Pin se fient au Champ de Mars, au mdieu d un immense concouib de spectateurs et 'i\eL cette
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publicité l'oten tissante que Nadur sait luujours éveiller autour de son nom, La première, le i octulue liiihi, qui emportait treize passagers dans une nacelle à deux punts, aui^si imposante qu'un vaisseau de tiaut bord, eut le tort de se terminer à Meaux, comme l'odyssée de Bilboquet ; c'étiiit un déniiuetnenl prosaïque et modeste pour un voyage qui avait fait tant de bruit et qui annonçait des ]irétentious si liantes: les railleries faciles ne manipièrent pas de pleuvoir «Iru comme grêle sur le vaillant Nadar, Mais, quinze jours après, il allait imposer silence aux railleurs par la grande ascension dont le dernier acte se joua en Hanovre, au milieu des incidents les plus pittoresques et les plus périlleux, où il Taillit laisser sa vie pour la satisfaction de ces curieux féroces et blasés, dont le scepticisme a besoin d'un dénouement tragique avant de se résoudre à croire que c'est arrivé,
(je qu'il y avait de particulier dans les ascensions de Nadar, c'est qu'elles se faisaient par l'ancien système, qu'il condamnait comme absurde, qu'il vonlaît détruiiv, et que, par conséquent, !e péril qu'il
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avait couru tournait à l'appui de sa thèse, et devenait pour lui un argument précieux. Nadar ne cherchait par là qu'à se créer des ressources pour la fabrication d'un vaisseau aérien à hélice, et les dimensions extraordinaires du Géant n'étaient qu'un appât destiné, en attirant la foule et en grossissant les recettes, à hâter le succès de l'invention nouvelle. Nous n'avons pas à juger ici le système du plus lourd que Vair : il avait séduit M. Babinet, et nous sommes tout disposé à y croire sur la foi de ses savants et ardents propagateurs; mais nous l'attendons nous-même à l'œuvre.
N'oublions pas les voyages scientifiques en ballon exécutés en 1867 et 1808 par M. Flammarion, en compagnie d'Eugène Godard. Les deux voyageurs partirent même une fois de l'Hippodrome, comme s'il se fût agi d'offrir un spectacle à la foule; mais ils transportèrent ensuite le lieu de leur départ dans le jardin du Conservatoire des Arls-et- Métiers. Ces voyages s'accomplissaient au nom de la Société aérostatique de France, car la Compagnie d'aérostiers, créée jadis dans un but militaire, venait de se reformer dans un but scientilique ; elle avait un personnel parfaitement dressé et portant un uniforme spécial, qui manœuvrait sous la direction de M. Gabriel Mangin; et, par un rapprochement assez remarquable, elle disposait du ballon que l'empereur avait fait construire pour la guerre d'Italie en 1859, et qui, devenu inutile avant d'avoir pu servir, car il n'était arrivé à sa destination que le lendemain de Solferino, était depuis lors remisé au g-arde-meuble.
Pendant l'exposition universelle de 1867, le Géant reparut sur la scène. 11 exécuta plusieurs ascensions, en prenant pour point de départ l'esplanade des Invalides; mais ce Great-Eastern des airs fut presque toujours maliieureux dans ses tentatives : sa destinée était d'échouer dans la banlieue, quand ses voyages ne se terminaient point par une catastrophe. A la première de ses ascensions nouvelles, le '23 juin 1867, il alla piteusement atterrir aux environs de Choisy-le-Roi : c'était une nouvelle édition du voyage de Meaux. A la deuxième, le mois suivant, il s'abattit, avec une précipitation qui faillit devenir fatale aux aéronautes, près du collège de Juilly. La troisième, exécutée le 16 août, de conserve avec ïlmpérial, dont les dimensions mignonnes faisaient ressortir les proportions colossales du Géant, fut un peu i)lus heureuse. Ce fut dans cette journée qu'on vit délniter publicpiement le bataillon spécial formé par la Société aéronautique de France. Ces jeunes gens, vêtus d'une blouse blanche que décorait, sur la poitrine, un petit ballon brodé en laine rouge, exécutèrent pendant plusieurs heures des ascensions captives dans
VImpérial, et lui firent décrire les évolutions les plus variées et les plus gracieuses, au grand intérêt des spectateurs, qui ne tardèrent pas à leur succéder dans la nacelle, en payant d'uiî billet de 100 francs chaque voyage à une hauteur de cent mètres. On ne devait plus revoir, jusqu'au siège de Paris, ces volontaires de la science aérostatique.
Cinq à six semaines après, M. GilTard, ingénieur, qui s était fait connaître quinze ans auparavant par Taudacieuse ascension dont nous avons parlé, installait, dans le voisinage de l'exposition, un ballon captif, où étaient organisés des trains de plaisir réguliers, à Tusage de ceux qui voulaient se donner sans péril la sensation du danger. Le public se montra fort empressé. Le prince Napoléon et l'impératrice comptèrent au nombre des voyageurs. On exécuta même une ascension nocturne, pendant laquelle le globe aérien, éclairé par un jet de lumière électrique, ressemblait à un éclatant et majestueux météore. On sait que, pendant l'exposition universelle de 1878, M. GilTard installa, place du Carrousel, un autie ballon captif de proportions colossales, en comparaison duquel le Géant lui-même n'était qu'un nain, et qui éclata un jour, heureusement en l'absence de voyageurs.
Une des plus intéressantes ascensions de ces dernières années fut celle du Pôle-Nord, opérée au Champ de Mars, le 27 juin 1809, i)ar MM. W. de Fonvielle et G. Tissandier, qui avaient déjà fait ensemble, en partant généralement du jardin du Conservatoire ou de l'usine à gaz de la Villette, plusieurs expéditions aériennes. Ce ballon, de dimensions énormes, venait de Londres, où il avait servi à une multitude d'ascensions captives. Les aéronautes français l'avaient baptisé de ce nom nouveau en l'honneur de Gustave Lambert et de son grand projet, au bénéfice duquel ils voulaient consacrer leur recette.
Hélas! il y eut bien loin de l'intention à la réalité. Le jour venu, les alentours du Champ de Mars et les hauteurs du Trocadéro se garnirent d'une foule innombrable et économe, tandis que la vaste enceinte payante, et surtout les places à 20 francs, restaient presque vides. L'administrateur, dans la fièvre de ses prévisions, avait été jusqu'à faire installer un restaurant, dont la recette fut dérisoire. Tous les contretemps devaient fondre sur cette malheureuse entreprise, pour laquelle on n'avait obtenu l'emplacement du Champ de Mars, le concours d'un détachement de la troupe et d'une musique militaire, qu'après les démarches les plus multipliées et les plus mortifiantes rebuffades : un petit ballon destiné à partir avec le Pôle-
Nord, Y Hirondelle, celui-là même qui avait servi aux expériences j(ymnastiques aériennes de THippodrome, creva pendant le gonflement, ce qui fit beaucoup rire ce bon public. Au moment du départ, on s'aperçut que laéronaute qui devait prendre le commandement du ballon avait tout simplement oublié les soixante-quatre cordes chargées de rattacher le lilet au cercle. Nouveau retard, nouvelle impatience des spectateurs, qui brisent les clôtures et envahissent toutes les enceintes. Ce fut au milieu de ce tumulte et de cette confusion que laéi'ostat, sans qu on eut pu même achever les préparatifs nécessaires, partit précipitamment, pour aller descendre, quelques heures après, à Anneau en Beauce*.
Telle est la dernière grande ascension qui précéda la guerre. On sait le rôle qu'ont joué les ballons pendant le siège de Paris. Le directeur général des postes et télégraphes de la république française essaya également de les utiliser à larmée de la Loire, pendant la longue immobilité qui suivit la victoire de Coulmiers, pour des reconnaissances militaires. Il se souvenait des services rendus pai* les aérostiers de Coutelle à la journée de Fleurus et du parti qu avait tiré des ballons captifs une autre république, — la grande république des États-Unis, — pendant la guerre de sécession. Mais ces essais ne réussirent pas *.
Bien avant cette époque, et dès le début du siège de Paris, Nadar avait installé également dans la grande ville bloquée, au-dessus des buttes Montmartre, un ballon destiné aux observations militaires, et dont les services restèrent tout aussi problématiques. MM. Eug. Godard et de Fonvielle tentèrent également d'établir sur d'autres points deux autres aérostats captifs, mais le Neptune de Nadar fut le seul qui préoccupa l'attention publique. Ce ballon fut requis, le 23 septembre, pour le transport des dépêches, et le succès de cette première expérience indirpia le vrai rôle que l'aérostation était appelée à remi)lir, et la nature des immenses services qu'elle allait rendre à la pairie et à riiumauité. Le ballon venait de conquérir ses plus
^ Pour toutes ces dernières ascensions, voir les Voyagea aét*iens, par MM. FlammarioD, de Fonvielle et Tissandier; 1870, in-8«. * Li première armée de la Loire, par le général d'Aureile de Paiadine, p. 155.
beaux titres de gloire. Il répondait enfui victorieusement à ses détracteurs et se vengeait de leurs dédains en les forçant d'en rougir. A Metz d'abord, à Paris ensuite, le ballon, passant par-dessus les lignes prussiennes, et jetant, pour ainsi dire, un pont dans les airs, avait rétabli les communications entre la ville assiégée et la France attentive, anxieuse; entre les hommes cpii se battaient et les femmes qui priaient, entre le cœur des fils et celui des mères. On peut dire que Tàme de la patrie était suspendue à ces globes, dont le passage, signalé à Diorizon, attirait tous les regards et faisait l)attre tous les cceurs, dont le débarquement était guetté partout avec une impatiente angoisse.
Du '2i{ septembre 1870 au 28 janvier 1871, Pai'is envoya pardessus ses remparts soixante-cpiatre ballons, la plupart lancés par Tadminislration des postes, qui avait commencé i)ar aclieter tous les aérostats disponibles vÀ (pii lit ensuite construire tous ceux dont elle avait besoin. Quand les aéronautes manquèrent à leur tour, on les remplaça par des marins, qui se lançaient audacieusement, après quelijues lerons sommaii'cs, dans cet océan d'un nouveau genre. Ces ballons jKirtaierit généralement des gares (lu#Nord, d'Orléans ou de l'Est, des usines de Vaugirard et de la Villette, ou du jardin des Tuileries, et la foule suivait de l'œil avec une curiosité émue et couvrait de ses acclamations les liardis voyageurs.
Le '29 septembre, on vit s'élever deux ballons accouplés par leur nacelle, et qui comprenaient entre eux un troisième aérostat de dimension moindre. Le lendemain, on lançait au boulevard d'Italie un [)etit l)all()n libi'e, (pu devait distribuer de lui-même les sacs de lettres dont il était rempli, au moyen d'un système automatique; mais il dépassa à peine les remparts, et s'abattit au milieu des retrancliements prussiens. Le 7 octobre, M. Gambetta s'éleva de la place Saint- Pierre- Montmartre dans VArmaïui-' Barbés, et alla descendre près de Montdidier, ai)rès une traversée dramatique. Les Prussiens tiraient sur les ballons; ils leur envoyaient des fusées incendiaii'cs; on apprenait même qu'ils faisaient construire par Krupp un canon S[)écial destiné à les atteindre au vol, et ils afficbaient la prétention de traite»' avec toute la rigueur des lois de la guerre les aéronautes tombés en leur pouvoir. Il fallut donc se décider, vers le milieu de novembre, à faire les ascensions de nuit, malgré les difficultés et les périls que l'obscurité ajoutait aux opérations du départ, et, depuis ce moment, ce qui avait été presque chaque jour le spectacle et l'émotion de tout Paris devint un drame intime dont la vue était réservée exclusivement à un petit nombre de privilégiés.
Plusieurs de ces ascensions eurent des dénouements ou des péripéties plus ou moins tragiques. Le Galilée, le Daguerre, etc., sont tombés aux mains des Prussiens, qui s'emparèrent aussi des passagers du Vauban, et les retinrent prisonniers. Un aérostat s'en alla descendre en Bavière, un autre en Prusse même. La Ville-iV Orléans, partie le 24 novembre de la gare du Nord, à onze heui^es quarante-cinq du soir, atterrissait le lendemain, à une heure de l'après-midi, dans la Norwège, à cent lieues au nord de Christiania, après un voyage d'une rapidité vertigineuse et fantastique, qui a fait songer à l'ascension de llans Pfaal, décrite par Edgar Poe. Nous ne parlons ni des chutes violentes ni des traînages périlleux, que ne peuvent toujours éviter les i)lus habiles aéronautes, et qui devaient nécessairement se multiplier avec des novices comme ceux qu'on était réduit à employer.
Le 30 novembre, à une demi-heure d'intervalle l'un de l'autre, partirent dans la nuit deux ballons : \e Jacquard, monté par le marin Prince, et le Jules- Favrc, monté par un négociant. Le vent poussait vers l'Océiin. Le Jules-Favre eut la chance d'atterrir à Belle-Ileen-Mer, après une descente des plus dramatiques; mais le Jacquard alla se perdre au milieu des flots : on ne l'a jamais revu. Le 27 janvier, un autre ballon, le Richard -Wallace, l'avant- dernier de tous ces messagers aériens envoyés par Paris à la province, et conduit par un aéronaute non moins inexpérimenté, devait lenouveler cette cat;\strophe et se perdre dans la mer en vue de la Rochelle.
Cet usage presque quotidien du ballon , les services réguliers qu'il était appelé à rendre, le désir de recevoir du reste de la France les réponses aux communications qu'on lui envoyait et les nouvelles de la guerre autrement que par la voie très insuffisante des pigeons, remirent naturellement à l'ordi^e du jour le problème de la direction aérienne. La délégation de Tours avait nommé une commission scientifique chargée d'étudit^r la question, et qui fut bien vite accablée de [)lans chimériciues et saugrenus par une foule d'inventeurs de bonne volonté. On songea à organiser des départs dans quelques villes proches de Paris et non occupées par l'ennemi, en profitant des courants favorables; mais aucune des tentatives ne put être suivie de succès, et il fiillut s'en tenir aux dépêches microscopiques qu'on envoyait sous l'aile des pigeons '.
A Paris, les imaginations chômaient moins encore, et les plans de
^ La plupart des détails qui précèdent sont empruntés au livre très intéressant de M. G. Tissandier : En ballon pendant le siège de Paris, 1871 , in -18.
Ijallons dirigeables dans tous les genres et sous toutes les formes, — ballons -oiseaux, ballons -poissons, ballons- navires, etc., — couraient les journaux et les clubs. Un inventeur voulait qu'on attelât une armée de deux mille pigeons à un aérostat. Un autre remplaçait les pigeons par des oiseaux de proie. Dans le courant de novembre 1870, le Figaro racontait (}u'on avait soumis à l'Académie des sciences le projet dont nous allons parler, et, renchérissant sur lui, un correspondant de la Pall Mail Gazette, pris au mot par presque toute la presse étrangère et provinciale,- prétendait qu on venait de faire une expérience qui avait parfaitement réussi, en attelant à un ballon captif quatre aigles empruntés à la ménagerie du Jardin des Plantes. Debout dans la nacelle, un aéronaute tenait au bout d'un long bâton un morceau de chair crue, qu'il tournait dans la direction où il voulait prendre son essor; et les oiseaux carnivores, en s'efforçant d'atteindre cette proie, tiraient naturellement le navire aérien en haut ou en bas, à droite ou à gauche, absolument comme des chevaux attelés à une voiture.
Rien à la fois de plus ingénieux et de plus simple, on le voit. Il devenait aussi facile de diriger un ballon qu'un troupeau de brebis, et l'aéronaute ressemblait au berger qui tend devant le bélier sa main pleine de grains.
La Pall Mail Gazette rapportait cette petite histoire avec une gravité parfaite. Elle entrait dans les détails les plus i)récis ; elle nommait les personnes devant qui l'expérience avait eu lieu : ce n'étaient rien moins que M. Rampent, directeur général des postes, et les principaux fonctionnaires de son administration. Comment douter encore ?
Avons-nous l)esoin d'ajouter pourtant que ces aigles n'étaient qu'un odieux canard, à peu près de la même force que le moyen décrit par Cyrano de Bergerac dans son Histoire comique de la Lune, où un jeune honune lui apprend qu'il est monté dans cet astre en jetant toujours au-dessus de lui une boule d'aimant, qui attirait la machine (le fer très l(*gère dans laquelle il était assis. Mais le correspondant lantaisiste de la Pall Mail Gazette ne s'était même pas tant mis en fi'ais d'invention, et il n'avait eu que la peine de copier dans un article de Méry, ou dans VHistoire littéraire de la France, cette prétendue découverte, qu'un certain nombre de lecteurs eurent la naïveté de prendre au sérieux.
L'article publié par Méry, peu de temps avant sa mort, à propos des excursions de Nadar et du Géant, s'il m'en souvient bien, a la prétention d'analyser une légende du Talmud, ce fatras rabbinique
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0(1, on fuit do traditions, de superstitions et de contes à dormir debout, on trouve de tout et d'autres choses encore. Il n'est point facile lie se retrouver dans le cliaos ilu Talmud , et je me borne à analyser à mon tour larticle de Méry.
1^ premier des ancêtres de la famille tiodard aurait été, d'après ce récit, lo }.'iand chasseur Ncmrod. L'n jour, dans son orgueil, Nemrod ëjirouva la faiilaisie d'aller décocher une flèclie au soleil. Il choisit
Balloi] passant au-dessus de te poiie de VersaillM, pendant le «i6ge de Paris.
dans la liasse-cour d'aigles qu'il élevait sur les ruines de la tour de Kabel le plus vigoureux de ces oiseaux, et le lia par les serres à im appareil de cordafres lixé à la circonférence d'une nacelle d'osier, dans laquelle il monta avec une pi'ovision de viandes saignantes au bout d'un long bâton, après avoir aiguisé l'appétit du redoutable volatile par un jour de jei'ine.
Voyant l'appât tloller à une demi-coudée de son bec, l'aigle déploya ses grandes ailes et se ma sui' cette proie, qui se mit à fuir devant lui. 1,'aigle montait, montait, déchirant l'air de furieuses morsures, poussant des ci'is rauques, haletant d'une frénétique convoitise, éperonné par l'aiguilion du désir et de la faim, et la proie montait plus vite. 11 la poursuivit jusqu'au soleil, suivant, sans s'en apercevoir, la direction de ce gouvernail ingénieux que maniait la main de Nemrod. .\pi-ès un long et fuiieux voyage, le char aérien, noyé jusque-là dans
la terne atmosphère terrestre , déboucha tout à coup dans une atmosplière éblouissante. En levant les yeux, le grand chasseur vit le soleil face à face, et, saisissant son arc au fond de la nacelle, il décocha un trait au disque éblouissant.
Le lendemain, un berger de l'Euphrate trouva sur la rive le corps de Nemrod tout sanglant et percé d'une flèche, à côté du cadavre de l'aigle.
Voilà ce qu'on lit dans le Talmud, à ce qu'il paraît. Si vous n'y croyez pas, vous êtes libre d'y aller voir.
Sans remonter si loin , on trouverait, dans une de nos plus curieuses chansons de gestes: le Roman cV Alexandre, par Lambert le Court et Alexandre de Paris, au xii^ siècle, une invention absolument semblable. Les auteurs, qui prêtent à leur héros une foule d'aventures merveilleuses et le font voyager dans tous les mondes, à la recherche de tous les secrets, racontent qu après être descendu au fond de la mer dans un grand tonneau en cristal, éclairé par des lampes, il lui prit la fantaisie de parcourir le firmament et les astres. 11 attache donc à un grand panier couvert de cuir d'horribles et voraces griffons, et il monte en élevant devant eux un morceau de chair fraîche piqué au bout de sa lance. Quand il a fini de tout voir, il lui suffit d'abaisser sa lance, et les griifons redescendent.
Un voit qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil.
Faute de grivos, dit le proverbe, on prend des merles. A défaut d'aigles ou de grillons, qu'on n'a pas toujours sous la main, vous pouvez simplement employer des grues, un animal qui n'a jamais été regardé comme bien rare. Il y a quarante à cinquante ans, un certiiin M. Tissot, inventeur fantastique et très convaincu d'une foule de projets originaux, dont aucun, par malheur, n'a pu aboutir, avait, en regardant un vol de gi'ues qui passaient à une hauteur prodigieuse au-dessus de sa tête, conçu le grand dessein d'utiliser ces bêtes prosaïques pour la direction des aérostats. Plein de cette idée, raconte Méry dans Tai'ticle auquel nous revenons après l'avoir abandonné un moment, il construisit un modèle en carton, qu'il exposa au passage du Caire. Tout fonctionna à merveille. Le ballon avait deux pieds de haut. Une longue aiguille de bois, laissant flotter à son extrémité un appât friand, d(»passait de trois pouces les becs de vingt-quatre grues en carton, attelées à la nacelle. Un rouage mettait en mouvement la machine, et les grues, se précipitant en masse vers la proie, entraînaient l'aérostat dans toutes les directions , suivant la volonté de M. Tissot.
Malheureusement, en dehors de ces grues de carton, l'inventeur ne
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put jamais se procurer (pie <iiiatre };riies empaillées, — ce qui était insuffisant. Encore avait- il été obligé d'aller les chercher à Londres, et se les lit -il confiscpier au retour par la douane avec son appareil, pour défaut (\o déclaration. Ruiné par ses frais de fabrication et d'achat, par son voyage et lamende qui en avait été la suite, M. Tissot n'eut plus d autre ressource (pie d'ach^esser une multitude de mémoires sur son invention à T Académie des sciences, qui s'obstina à faire la sourde oreille. Il est mort depuis longtemps, sans quoi il n eiit pas lais.sé à d'autres l'idée de confier la direction des ballons aux aigles du Jardin des liantes.
Mais, [K)ur en revenir aux choses sérieuses, les l>esoins de la défense nationale avaient inspiré, dans des esprits plus graves, de plus sérieux piojets. On apprit tout à coui), au mois d'octobre 1870, que le savant ingénieur M. Dupuy de Lôme, membre de l'Institut, s'occupait de construire un ballon dii igeable. Le nom seul de ^L Dupuy de Lôme semblait déjà une garantie, (ît, l'illusion patrioticjue aidant, beaucoup crurent que ce problème, si longtemps insoluble, touchait enfin à sa solution. Mais le siège s'acheva sans qu'on eût vu paraître l'aérostat de M. Dupuy de Lôme, et ce n'est que plus d'une année après, 1(* 2 févi'ier 1872, que celui-ci put tenter à Vincennes, avec un succès relatif, la première expérience de son appareil.
Cependant la lamentable liste des naufrages aériens s'allonge chaque année do quehpie nom nouveau, et l'horrilde catastrophe du Zénith, qui, ai)rès avoir emporté, le 15 avril 1873, trois navigateurs intrépides, partis pour aller explorer l'atmosphère dans les régions où l'air respirable fait défaut, a redescendu, quelques heures après, les deux cadavres de Sivel et de Crocé-Spinelli, est venue nous l'appeler au sentiment de notre faiblesse et au respect des lois de la nature.
On est stupéfait du peu de progrès accomplis en cent ans par le ballon. Tous les moyens encore en usage aujourd'hui, le lest, la soupape, l'ancre, etc., datent des premiers temps. Le parachute était inventé en 17815, expérimenté parBlanchanl sur des animaux en 178i, et par J. Garnerin sur sa propre pei'sonne en 1797. Tétu-Brissy avait précédé de plus «l'un demi-siècle M. et M"^^ Poitevin, en se faisant enlever sur un cheval (jui n'était môme pas attaché et dont les pieds reposaient simplement sur le plateau de la nacelle. Dès 1785, Blanchard traversait la Manche en ballon; et depuis la catastrophe de Pilàtre et Romain, quelques mois après, on resta près d'un siècle, jusqu'au mois fie mars 188;}, avant de renouveler cette audacieuse tentative, qui devait l'éussir avec éclat, dans la nuit du 29 au
XEROSTATS ET HUMMIÎS YULANTS b'I'ô
30 juillet 188G, sous la direction de MM. Llioste et Mangot. Pas un perfectionnement, pas un tour de force, pas un rêve môme que nous puissions nous vanter d'avoir fait les premiers. Une chanson du temps disait en vers de mirliton :
Jusques alors, teire à tt-rre, Chacun volait de son mieux; Mais, franchissant notre spiière, On volera jusqu'aux cii*u\ I Amis, conliacteuis de dettes.
Faisons bilk-ts par milliers, VA l'empile des planètes Nous sauvera des huissiers.
Rien de pareil encore, heureusement i)our les huissiers, malgré le nouveau pas fait en avant par les capitaines Renard et KrebhsenlSSi-. Mais ce sera peut-être pour le deuxième centenaire. Les imaginations ardentes espèrent que, d'ici là, la science, qui a trouvé tant de choses bien autrement dilliciles, à ce qu'il semble, aura lini i)ar trouver la direction aérienne. En ce temps-là, il y aura des ballons à la course et à Tlieure, comme les fiacres actuels. Les reporters, les courtiers, les médecins, les millionnaires, auront toujours leur ballon a/^7^Mlans la cour et prêt à partir. On s'invitera à déjeuner de Paris à Pékin. On se rendi'a à la Havane, comme on va pour le moment au bureau du (îrand-IIùlc^l, pour y choisir de bons cigares. Les maîtresses de maison iront chercher elles-mêmes leurs glaces au j)ôle et leiu' café à Moka. On prendra Fomnibus à la P»astille pour la capitale du roi Makoko, je veux dire de son héritier. Les criti([ues assisteront coui'ammenl aux pi*emières d'ispahan et de Rénarès, et, après dîner, rami)liifryon dira à ses convives : « Si nous allions déguster un verre de maras(piin à Zaï'a et de vrai rhum à la Jamaïque! Cela nous ferait une petite promenade avant de rentrer au salon pour retrouver C(\s dames. »
Tel (^st le tableau enchanteur que se figurent certains esprits enthousiastes. Mais, hélas! on dést^spère alors qu'on espère toujours, et il est tout au moins à craindre que nous ne voyions point ces belles choses, car d'une expérience scientifique à un usage courant il y a loin encore.
Icare a légué son nom à Thistoire pour être tombé des cieux, et la grandeur de son ambition a fait le retentissement de sa chute. Celui qui montera vers la nue sans tomb(»r et fendra l'espace à son gré d'un vol soutenu, i)eut être sfir de devenir immortel. Seulement le jcmr où nous ne serons i>lus fixés au sol par la semelle» de plomb que chacun