CHAPITRE XIV
Jl y a un peu plus (Vnn siècle que le premier ballon s est élevé dans les airs, et depuis un siècle ce spectacle, multiplié à profusion dans toutes les solennités publiques, n'a presque rien perdu pour la foule de sa curiosité et de son émotion. A voir les curieux qui se pressent à chaque ascension nouvelle, on croirait que le ballon est inventé d'hier, i^'ignorance des principes de la direction aérienne, en faisant du ballon une sorte de joujou dangereux, contribue à prolonger son influence sur l'imagination populaire. Grâce à cette ignorance, à laquelle cependant M. Dupuy de Lôme, puis les capitaines Krebbs et Renard ont porté les premiers coups, il garde l'irrésistible attrait du mystère : chaque ascension est un voyage dans l'inconnu ; chaque aéronaute est un argonaute partant , sur la nef poétique de la Fable, à la conquête de la Toison d'or, le cœur cuirassé de cette triple ceinture de chêne et d'airain qu'Horace suppose au premier navigateur. Qu'on trouve enfin la direction des ballons, et bientôt peut-être il n'en sera pas plus question que des chemins de fer, des télégraphes et des bateaux à vapeur; ils cesseront d'intéresser en commençant à entrer dans la pratique ordinaire de la vie. La poésie s'en va en même temps que vient la science, et du jour où la conquête de l'air par l'hçlice de Nadar, de M. Dupuy de Lôme ou du capitaine Krebbs sera une vérité, nous laisserons la parole aux ingénieurs et aux Manuels -Roret.
La tentation, est venue à l'homme depuis bien longtemps de rivaliser avec l'oiseau. Il est impossible de regarder le ciel par un beau jour de printemps sans avoir le désir d'y monter, sur l'aile des
vapeurs et des parfums qui s'élèvent de la terre : la contemplation de rimmense atmosphère donne le vertige comme celle de tous les abîmes, et le dieu tombé éprouve à certains moments la nostalgie des cieux. Dédale et Icare étaient deux aéronautes, dont le premier, malheureusement, n'a légué son secret à personne, mais dont le second a eu heiiucoup d'héritiers. Qu'était-ce aussi que la colombe de bois volante d'Archytas de Tarente, mue par le souffle de Tair qu'elle renfermait, suivant Aulu- Celle? Mais nous ne remonterons pas jusqu'à ces hauteurs mythologicjues, où nous risquerions de nous perdre à notre tour.
Ce que l'on peut dire, du moins, c'est que l'invention des Montgolfier, comme toutes les inventions, n'éclata pas au grand jour sans avoir été préparée et mûrie dans l'ombre. On en trouve le germe, souvent bien frêle et bien obscur, dans un grand nombre d'écrits, depuis le Traité de V admirable puissance de Vart et de la nature, par Roger Bacon, jusqu'au Philosophe sans prétention, de la Folie (1775); depuis les Histoires comiques de la lune et du soleil, de Cyrano de Bergerac, jusqu'à V Homme volant, de Restif de la Bretonne.
Plusieurs religieux, le P. Laurette Laure, le P. Lana de Brescia, en d670, et le P. Calien d'Avignon, en 1755, ont notamment émis, dans des livres devenus fort rares, des idées et des théories non seulement ingénieuses, mais scientifiques, et, sur cerUiins points, dignes de la plus sérieuse attention, bien que tout à fait impraticables, au sujet de la navigation aérienne *. Nous aurions plaisir à décrire avec quelque détail le bateau volant du P. Lana, avec sa voile et ses quatre globes composés de légères lames métalliques, dont on devait pomper l'air ; puis ce colossal vaisseau aérien que le P. Gahen voulait faire plus grand qu'Avignon et plus haut qu'une montagne.
L'idée tenta même plus d'une fois de passer de la tliéorie dans la pratique. Le moyen auquel d'abord on devait naturellement s'arrêter, c'était celui que suggéraient à la fois l'exemple de la nature et les souvenirs sacrés de l'antiquité grecque. Comme les premiers navigateurs avaient imité les nageoires du poisson, les premiers aéronautes songèrent aux ailes des oiseaux.
Dès le xie siècle, le béné(Uctin anglais Olivier de Malmesbury essaya de voler et y parvint l'espace de cent vingt pas, après quoi
1 On peut voir, mais en se tenant en garde contre d'assez graves erreurs, d'intéressants détails sur les principaux pressentiments du ballon dans le chap. i du Manuel d'cLéroilation y de Dupuis-Delcourt, et dans l'Introduction du volume sur les Dallons, dé M. Turgao, écrite par Gérard de Nerval. La barque volante du jésuite Lana est surtout curieuse : elle a uoe voile, et elle est suspendue à quatre globes.
AEROSTATS ET HOMMES VuLANTS -477
il se cassa les jambes en tombant. Au xw, un Sarrasin s'élança du haut de la lour de l'Hippodrome, à Constanlinople, sous les yeux de Manuel Comnène, vêtu d'une simple robe blanche, dont les pans retroussés avec de l'osier devaient lui servir de voile ; mais il eut le sort d'Icare. Au xv*, tandis que l'astronome franconien J, Muller fabriquait une mouche de fer volante et un aigle qui plana sur la lète de l'empereur, l'Italien J.-B. Dante inventait des ailes artificielles
Parachute, d'eprèe une estampe de 16(2.
dont il usa plusieurs fois pour se soutenir, en présence de la foule, au-dessus du lac Trasiméne, jusqu'au jour où, dans une nouvelle expérience qu'il faisait sous les yeux du peuple de Pérouse, il tomba sur l'église Notre-Dame et se brisa la cuisse.
On raconte que, sous Louis XIV, le danseur de corde Allard se vanta d'avoir ti'ouvé le moyen de voler, et oflVit d'en faire l'épreuve devant la cour, qui se trouvait alors à Saint Germain. Il commença par désigner l'endroit de la forêt où il voulait descendre; puis, après s'être adapté des ailes, il s'élança bravement du haut de la terrasse, mais il fit presque aussitôt la culbute et se blessa grièvement. Du reste, on ne possède aucune description précise et détaillée de son expérience.
Dans le coui^s de l'année 1678, un serrurier- mécanicien de Sablé, nommé Besnier, mit au joui' une machine à voler, consistant en quatre ailes ou grandes pales de taffetas, convenablement inclinées, et fixées à chaque bout de deux longs bâtons que Ton ajustait sur les épaules, et qui n'étaient pas sans ressemblance avec les ailes d'un moulin à vent. Celles de devant étaient remuées par les mains, au moyen d anneaux attachés aux leviers, et celles de derrière par les pieds, à l'aide de ficelles qui enchaînaient les jambes à la pale. L'ordre du mouvement était tel, que, lorsque la main droite faisait baisser l'aile droite de devant et, par là même, hausser celle de derrière, le pied gauche abaissait l'aile gauche de derrière et haussait celle de devant. Cet appareil embarrassant ne pouvait servir à s'élever de terre, mais à planer quelque temps, en s'élançant d'une certaine hauteur. Besnier commença d'abord par prendre un escabeau pour point de départ, puis une table, et successivement une fenêtre du second étage, enfin un grenier, d'où il passa par- dessus toutes les maisons voisines. Sa première paire d'ailes fut portée à la foire de Guibray; un baladin l'acheta et s'en servit avec succès : c'était tout l'avenir auquel pouvait prétendre cette invention, qui tomba dans l'oubli presque aussitôt après sa naissance '.
Nous ne nous arrêterons point, parce qu'ils sortent trop de notre cadre, aux essais d'un jésuite portugais né au Brésil, le P. Guzmaù, qui eurent lieu à Lisbonne, d'abord en 1709, à ce qu'il paraît, puis en 1720, non sans succès, au moyen d'un appareil dont, par malheur, les descriptions ni même la gravure qui existe à notre cabinet des Estampes, ne peuvent donner une idée exacte*.
Au siècle suivant, le marquis de Bacqueville, connu par ses extravagances, le même qui faisait marcher sa femme pieds nus sur des verres cassés pour éprouver sa vertu, et qui, lorsqu'un de ses chevaux ruait dans lecurie, le condamnait à être pendu, pour le bon exemple, renouvela la tentative d'Allard. Il annonça qu'il s'élancerait de la terrasse de son hôtel, situé sur le quai Malaquais au coin de la rue des Saints- Pères, et qu'il opérei*ait sa descente dans le milieu des Tuileïies. Le jour marcjné, les fenêtres, les toits, les quais et les ponts regorgeaient de» monde. On vit paraître sur sa terrasse le marquis armé de ses ailes, et accompagné de son valet de chambi^e également ailé. Au moment du départ, une contestation s'engagea:
1 Journal des savants du 12 septembre 1G78.
* Journal dfs savants de 1784. — Franc. Freire de Carvalho, Mémoires de l'Ac€uUmie des sciences de Lisbonne. — F. Denis, art. Gusman , dans la Biographie Didot. — L'abbé
le marquis voulait que son domestique partît en même temps que lui ; celui-ci s'obsiinait à lui céder respectueusement le pas, et il finit par gagner sa cause. Son maître s'embarqua seul, aux applaudissements et aux cris de la multitude. On prétend que son vol parut heureux jusqu'au milieu de la rivière, mais qu'alors on le vit battre de Vaile, dans une série de mouvements incertains et désordonnés. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il s'abattit tout à coup, plus brusquement qu'il ne l'eut souhaité, sur un bateau de blanchisseuses, en face de son hôtel, et qu'il se cassa la cuisse^, comme Olivier de Malmeslmry, et J.-B. Dante, de Pérouse.
La plus réjouissante peut-être de ces expériences est celle par laquelle se signala, en 4772, le chanoine Desforges, une espèce de fou comme le marquis de Bacqueville, mais un fou d'un autre genre, qui avait débuté par avoir un de ses livres condamné au feu, et par se faire mettre à la Bastille, puis enfermer dans un séminaire. Au milieu de ses loisirs forcés, le chanoine avait étudié à fond les mœurs et usages des hirondelles : il essaya d'abord d'en chanter les amours dans un poème d'une verve si désordonnée que ses supérieurs durent en arrêter la publication; alors il se mit à étudier leur vol, et se persuada bientôt qu'il avait trouvé le secret cherché depuis si longtemps. 11 adapta donc des ailes à un paysan, l'enduisit de plumes du haut en bas, — point important et qui constituait sa part piincipale d'innovation; — après quoi, il le conduisit au haut d'un clocher, et lui dit de se jeter sans crainte dans l'espace. Les paysans sont têtus , celui - ci se refusa obstinément à l'expérience. Ce que voyant, le chanoine ouvrit une souscription pour une gondole volante. Quand les 100,000 fi'ancs qu'il demandait eurent été déposés chez un notaire, il n'y eut plus moyen de reculer. Un grand nombre de curieux se rendirent, le jour indiqué, à Étampes, située à treize lieues de Paris , et ils trouvèrent Desforges installé avec sa machine sur la tour de Guitel. Cette machine était une sorte de nacelle en osiei*, couverte de plumes, longue de sept pieds et large de trois et demi, surmontée d'un parasol également en plumes; luimême se tenait dans l'intéi'ieur, avec deux rames à longues plumes. La nacelle était armée de grandes ailes à charnières, et elle pouvait au besoin servir de bateau, pour le cas sans doute où elle fût tombée dans la rivière. Elle devait faire trente lieues à l'heure. Au signal donné, suivant les uns. Desforges Ht bravement lancer sa nacelle dans l'espace; mais, au lieu de la hgne horizontale, elle prit immé-
* Prud'homme, Miroir de l*aiu'ien et du nouveau Pat'ù, t. IV, p. 167.
dialement la ligne perpendiculaire, sans toutefois occasionner d'autre mal à l'inventeur qu'une légère contusion; suivant d'autres, le spectacle fut moins pittoresque encore, car le chanoine, planté au centre (le sa gondole, eut beau déployer et faire mouvoir rapidement ses ailes, celle-ci ne bougea pas plus qu'une souche. Il semblait mùme, à chaque mouvement, qu'elle pressât de plus en plus la terre, comme pour s'y enfoncer'. 11 fallut faire retraite au bruit des huées, et, peu de temps après, la déconvenue de l'inforlunc chanoine était mise en
, por Liurenl de Guzroaô, d'après u du cabinet des Estampes.
scène par Cailhava, aux éclats de rire du parterre, dans la petite comédie du Cabriolet volant.
De tout temps, les mécomptes des aéronautes ont été une proie de prédilection pour les peu généreuses épigrammes des vaudevil- Hstes, qui ne sont nullement sujets, comme chacun sait, à se perdre dans les nuages, et n'éprouvent aucune indulgence pour ce genre de folie.
Citons encore, afin de compléter autant que possible cet exposé sommaire des tentatives antérieures aux montgolfières, surtout en France, une autre expérience malheureuse, hasardée, nous ne savons
1 Corretpondance de Grimm, el Mémoires secrfls de DacbaumonI, «Daée 1772.— Uerer, Tixbkuii dt Pari* (Amour du mer iwtHcuxj. — 1.68 journaux du temps.
Agccnsion à une monlgotllère, d apris une estampe du lempb Cf. Paul Lacroix, le XVlIh lièeie, p. 379.
AEROSTATS HT HUMMES VOLANTS 483
trop dans quelles conditions, par un religieux lliéatin de Paris ', car les religieux et les prêtres furent activement mêlés aux débuts de Tari aérostatique : on la déjà vu , et on laurait vu davantage si nous eussions pu nous attacher plus longuement à ces préliminaires du sujet, qui débordent le cadre de notre livre.
Comme je n'écris point un traité technique et méthodique sur la matière, et que je me borne aux particularités curieuses, en envisageant rhistoire des aérostats moins au point de vue de la science qu'au point de vue du spectacle, on me permettra de passer rapidement sur rinvenlion des frères Monlgolfiei', et sur la première expérience solennelle qui en fut faite à Annonay, devant les états du Vivarais, le 5 juin 1783. Il suffit de retenir cette date, comme l'hégire de l'art nouveau. La nouvelle, transmise à Paris, y excita un enthousiasme et une fermentation universels. Dans la première lièvre de l'admiration, on crut avoir fait la conquête de Tair, le seul des éléments que l'homme n'eût pas encore subjugué : cette conquête, on a cru la faire encore cinq ou six cents fois depuis lors, mais nous Tattendons toujours.
1/invention nouvelle frappa surtout à Paris trois hommes, particulièrement disposés par leurs études antérieures à la comprendre et à en tirer })arti, et qui devaient marquer tous trois au premier rang parmi les plus illustres aéronautes de la lin du xvhf siècle. C'était d'abord Charles, professeur de physique expéi'imentale, dont les leçons éloquentes et les habiles expériences attiraient depuis (juelques années dans son magnifique cabinet une assemblée nombreuse, composée à la fois d'hommes du monde, d'étrangers, de femmes célèbres et de savants, comme Franklin et Volta. Charles était un homme d'une stature élevée, d'une l)elle figure, d'une mine imposante et noble, d'une élocution fticile et bi'illante, que servait encore un organe sonore et souple. Toutes ses expériences avaient un caractère saisissant. <t La nature ne lui refuse rien, disait Franklin: il semble qu'elle lui obéisse, d II s'efforçait toujours d'attirer l'attention et de frapper l'esprit par la grandeur et l'intensité des résultats, a
* Mémoire sur le vol dans les airs, lu à rAcadémie de Lyon, en 1773, par l'abbé Mauger.
/i84 LE VIEUX PARIS
<lit de lui Fourier, qui prononça son éloge à rAcadémie des sciences, en 1828. t Dans ses expériences microscopiques, il produisait un grossissement énorme; s'il observait la chaleur rayonnante, il en montrait les eiïets à de très grandes disLinces ; dans ses leçons sur réiectricité, il foudroyait un animal. Des qu'un orage s'annonçait, on voyait Charles diriger vers le ciel son appareil électrique ; il faisait descendre du sein des nuages des milliers d'étincelles formidables, de plus de douze pieds de longueur, et qui éclataient avec un bruit pareil à celui d'une arme à feu. Sous sa main, tout devenait un spectacle et, pour ainsi dire, un événement, qu'aucun des témoins ne pouvait plus oublier. i> On juge avec quelle impétueuse ardeur (^hailes dut se I)récipiter sur ce nouveau sujet d'expériences.
Le second était Pilàtre de Rozier, qui occupait déjà depuis quelcjue temps la renommée à Paris par son Musée scientifique <le la rue Sainte-Avoye : homme à projets, tête ardente et pleine d'idées, qui, en février 1782, faisait annoncer une série d'expériences et de démonstrations relatives à plusieurs inventions bizarres et surprenantes, telles que celles d'une robe impénétrable à l'eau, avec laquelle il était possil)le de séjourner dans la mer sans se mouiller ; d'une autre robe de soie, concentrant tellement la chaleur du corps, qu'un voyageur pouvait avec elle affronter sans les sentir les froids les plus rigoureux du Nord ; d'un bonnet pourvu d'une torche propre à éclairer les sauveteurs de nuit au milieu des flots; d'une échelle en fusée, à l'aide de la(iuelle il était possible de sauver en moins d'une heure cent quatre-vingts hommes avec leurs meubles les plus précieux, et diverses autre choses à l'avenant ^
Le troisième était Blanchard, qui cherchait activement lui-même, depuis quelques années, le moyen de voler dans les airs, et s'était déjà révélé par plusieurs machines, notamment par une voiture marchant sans clievaux, que Paris avait vue fonctionner à diverses reprises dans la grande avenue des Champs-Elysées. Au moment de l'invention de Montgolficr, il s'occupait d'un véhicule aérien, nommé par les uns bateau y [Kir les autres cabriolet vola7ît. « Sa machine, lit-on dans les Mémoires secrets^, est configurée comme le corps de l'oiseau, convexe par -dessous et par-dessus, se rétrécissant à l'avant et a l'arriére, ayant une espèce de proue imitant la tête, et un gouvernail en forme de queue. Le corps est d'un bois léger et solide,... traversé de deux espèces de petits mats à égale distance de l'avant
> Mémoires secrets, t. XX , p. 79-80.
» T. XX, p. 233. Voir aussi p. 142 el 220, et t. XXI, p. 67, 78, 129.
AEROSTATS ET HOMMES VOLANTS ^i85
cl de larriùre. C est au milieu qu'il doit siéger. 11 entre dans sa voiture aérienne par une porte qui se referme; il y voit clair par des glaces, comme dans une gondole, et il a une soupape pour renouveler Tair. A sa machine sont adaptées six ailes, dont une à lavant, une à Tarriùre, et deux de chaque cùlé; elles sont d'égal volume, c'est-à-dire de dix pieds d'envergure, sur dix pieds de largeur. Les deux ailes de l'avant et de l'arriére servent à son ascension ; il les fait mouvoir avec un ressort qui les étend rapidement et leur donne la secousse nécessaire pour lexalter. Parvenu au point où il veut être, il met en jeu les quatre ailes (latérales) faisant la fonction de soufflet, et lui fournissant alternativement un volume d'air assez considérable pour se soutenir et planer. » Cette machine ingénieuse, où il avait cherché à réunir ce que les précédentes expériences avaient oflcrt do meilleur, était matelassée à l'épreuve de la halle, et, dans les gravures ou les descriptions qu'il en a données, on y voit figurer une sorte de parasol destiné à ralentir la descente en cas de chute précipitée. Il en simplifia d'ailleuis progressivement la foj*me et les détails, à la suite de nombreux essais, se rapprochant de plus en plus du but, sans parvenir à ratleindre, et il organisa, rue Taranne, dans le jardin de l'hôlel de l'abbé de Viennay, son protecteur, un certiiin nombre de séances suivies avec une curiosité fiévreuse, et où se montraient les princes eux-mêmes. Les caricatures et les chansons, ce complément nécessaire de tout succès en France, accrurent sa réputation en voulant la détruire. Goulard fit sur lui la farce de Cassandre mécanicien, qui fut pour son invention ce qu'est une parodie pour un ouvrage célèbre. C'est au milieu de ces recherches, et lorscju'il étiiit déjà parvenu à s'élever de vingt-sept mètres, à l'aide seulement d'un contrepoids de vingt livres glissant le long d'un mat, que Blanchard apprit la découverte des Montgolfier, qu'il accueillit avec ardeur, mais non peut-être sans regret.
Cependant l'Académie des sciences avait invité les Montgolfier à venir à Paris pour y renouveler l'expérience, dont elle prenait les frais à sa charge. Étiemie, l'un des deux frères, se rendit à cet appel. Mais l'impatience était grande et demandait à ne pas attendre : il fallait tout de suite un ballon aux Parisiens. Une souscription de huit cents billets à un écu chacun fut ouverte et rapidement remplie. Sous la direction de Charles, les frères Robert, connus par leur habileté dans la fabrication des instruments de physique, firent en moins de vingt-cinq jours un globe sphérique en taffetas gommé, de douze pieds de diamètre. L'émotion produite dans le public était telle, que les abords de la maison de Chark\s, place des Victoires, ne désem-
plissaient pas d'une foule tumultueuse, et qu'il fallut rintervenlion (lu guet à pied et à cheval pour maintenir l'ordre. Enfin, le 27 août, avant le jour, le ballon tout gonflé et ses accessoires furent transportés au Champ de Mai*s, au milieu d'un cortège solennel et à la lueur des flambeaux. A trois heures, les fenêtres et les toits de l'Ecole militaire, les bords de la Seine, le chemin de Versailles, l'amphithéjitre de Passy, étaient remplis d une foule immense de spectateurs. Les carrosses arrivaient de toutes parts et ne pouvaient circuler qu'à la file. J^a troupe gardait toutes les avenues, laissant les seuls souscripteurs pénétrer dans lenceinte du Champ de Mars. A cinq heui-es, un cou[) de canon donna le signal : on lâcha les cordes, et l'aérostat s'éleva en un clin d'œil à une hauteur de quatre cent quatre-vingthuit toises, où il se perdit dans les nuages. Un nouveau coup de canon annonça cette disparition. On ne peut décrire J'admii-ation de la foule; une pluie violente, qui survint au moment du départ, ne refroidit point les curieux, et Ton vit les dames les plus élégantes suivre longtemps le ballon des yeux sans paraître s'apercevoir de rcmdée qui les trempait*.
Los MontgoHier avaient gonflé leur ballon en allumant au-dessous un mélange de paille et de laine cardée : c'était à la fumée pi'oduitc par ce mélange qu'ils attribuaient lascension, et il leur fallut du temps pour s'apercevoir qu'elle n'était due qu'à la raréfaction de l'air. A ce moyen difficile et dangereux, dont les Montgolfier s'étaient d'ailleurs réservé le secret, les auteui*s de l'expérience que nous venons de raconter avaient substitué l'emploi du gaz hydrogène, aloi's beaucoup plus cher qu'aujourd'hui et qu'on n'avait pas encore (employé dans des pj'oportions pareilles. Le ballon y gagnait une légèreté infiniment plus grande, sans compter beaucoup d'autres avantages, c[ui compensaient amplement l'excédent de travaux, de soins et de dépenses. Telle fut le premier progi*ès accompU par l'aérostation.
I^ ballon, après trois quarts d'heures de marche, où il avait franchi environ cincj lieues, alla tomber à Gonesse, à la grande frayeur des paysans. En voyant TelTroyable animal qui s'abattait sur leur village, les uns ciiirent à la venue du diable et au jugement dernier, les autres à la chute de la lune sur la terre; les plus fortes tètes.
1 Faujas de Saint-Fond, Description des expériences de la machine aérostatique, 1783-4; 2 vol. in-8. — Mémoires secrets, t. XXHI, p. Ii6, H8, 127-9. — Journal de Paris, à la date. Il faut lire aussi la Lettre de Bivarol sur le globe aérostatique, relation pleine de verve, où lo spirituel écrivain dépeint en termes pittoresques rétat d'exaltation de l'opinion et le
îi quelque oiseau monstrueux, comme le roc des Mille et une nuits, à quelque baleine des airs arrivant des pays les plus lointains. Tout le village s'attroupa à distance respectueuse du monstre couché à terre, et qui, encore à moitié plein de gaz, soufflait et haletait d'une façon redoutable sous l'action du vent. Après une longue attente, un brave se détacha du groupe avec un fusil, et, rampant à quelque distance de la bête, il lui troua le flanc d'un coup de feu, qui, par bonheur, n'enflamma pas le gaz. Aussitôt on la vit s'agiter, se tordre, s'aplatir en exhalant une odeur empestée, puis rester immobile; et les paysans se jetèrent sur elle en criant victoire, la frappant à coups de fourches , de fléaux et de bâtons. Le premier ballon à gaz hydrogène, le premier ballon parisien fut attaché alors à la queue d'un cheval, comme un poêlon à la queue d'un chat, et traîné pendant une heue, au galop furieux de l'animal épouvanté, à travers les fossés, les routes et les l)roussailles, qui le mirent bien vite en lambeaux '.
C'est après cette première expérience (jue prirent naissance les petits ballons en baudruche qui servent encore aujourd'hui de jouets aux enfants.
Cependant de son coté Montgollier s'était mis à l'œuvre. Le 19 septembre, il lit partir devant le roi, dans la grande cour du château de Versailles, un aérostat beaucoup plus grand que celui de Charles, (ju'il gonfla à sa manière, c'est-à-(Ure à l'aide d'un réchaud à claires -voies, suspendu au-dessous. A trois heures, l'imposante machine, haute de soixante pieds, s'élevait au bruit des l)oîtes d'artiUerie, au miUeu d'une foule immense accourue surtout de Paris. EUe entraînait avec elle une cage d'osier, contenant un mouton, un coq et un canard : trois animaux qui ont la gloire d'avoir été les premiers aéronautes, les prédécesseurs de Pilàtre de Rozier, de Garnerin et de Nadar. Ce ballon, emporté par une force moins puissante que celui de Charles, ne resta en l'air que dix minutes, et alla descendre à Vaucresson ^
Chaque mois de cette année 1783 est marqué par un pas nouveau. La première ascension en ballon captif eut heu le 19 octobre, au faubourg Saint -Antoine, dans le jardin de RéveiUon, fabricant de papiers peints, ami des frères Montgollier. On avait construit à
> Dupuis-Delcourt, Nouveau manuel d'aerostation , p. 33. — Mémoires secrets, t. XXUI, p. 131. — Avertissement au peuple sur l'enlèvement des talions, imprimé le 3 septembre 1783. On fit une caricature sur cette scène. — Citons encore la Carlo -Robertiade, épitre badine des chevaux, ânes et mulets, par de Piis, 1784, in -8».
< Lettre de Montgolfier à de Lalande.
lu hùte une nouvelle niucliine, — car jusqu'alors aucune n'avait rcsislé aux expériences, — d'une capacité de vingt mille mètres cul>es (l'air, porUmt à sii partie inférieure une galerie circulaire en osier, avec luïUistratle. Pilàtix" de Rozier s'éleva d'abonl seul de toute la hauteur des cordes, c'est-à-dire à plus de cent mètres, puis en com-
Les^rrèrea MoDlgoIfler
pagiiif dii marquis d'Arlandcs et de Giroud de Villelte. Dans l'une des descentes, lo ballon, rliassô par le vent, faillit s'abattre sur les arbres du janlin ; mais Pilàtrc, gardant son sang-froid, le releva en ranimant le feu.
Celte épreuve, réputce à vingt reprises pendant trois jours, fut considérée comme décisive. Pilàtre, honteux d'avoir été devancé par un mouton, un co<{ et un canard, brûlait d'exécuter la première navigation à travei-s les aiis. Mais Montgollier temporisait, par i-éserve
et par modestie; la commission de l'Académie, suivant une habitude prudente que ce corps illustre a conservée, évit;itt de se pi-ononcer nettement. Le roi iui-mOme s'opposait à une si périlleuse expérience. I^s pessimistes pi'élendaient que le coq avait eu le cou écorclié et le mouton la tête brisée, dans le voyage de Vei'sailles; ce que les optimistes niaient avec indignation, avouant seulement que le mouton, par méclianceté pure, avait d'un coup de pied brisé une aile du coq. Le point n'a jamais été bien éclairci, et je crois pouvoir ajou-
d'aprèa i
Le ballon do Pilâlro de Hozicr, traversant la ïreine à Paesy, a estampe reproduite par Sircos, Hitloirt dt» Dations, Paris, Roy, 18ÏS, p. S7.
ter, sans encourir le courrou.'c des partisans de la loi Graniniont, qu'il importe assez peu. Comme on insistait prt's de lui, Louis XVI olîrit de Faire grâce à deux prisonniers, à la condition qu'ils s'embarqueraient les premiers dans la macbine. Mais le fougueux Pilàtre ne put supporter l'idée que cette gloire lui fiit ravie ]iar des criminels, rebuts de h» société. L'honneur d'attacher son nom au premier voyage à travers les plaines de l'air ne pouvait être réservé à de vils scélérats. II iîl si bien, il mit tant d'iniluences en jeu, qu'il finit par emporter l'autorisation d'assaut, et, le '21 novembre 1783, il accomplit, avec le marquis d'Arlandes, la pi'emicre ascension à ballon perdu, dans le parc de la Muette, au bois de Boulogne.
De fàclicux contretemps faillirent faire échouer cette grande expé-
rience. Le I)allon, faligué par les nombreux essais auxquels il avait servi dans le jardin de Réveillon, tourmenté par le vent, par la lutte entre sa force d'ascension et la l'ésistance des cordes, se déchira et s'abattit avant le départ. Il fallut le soulever en toute hâte pour l'empêcher d'otite brûlé par le réchaud, le dégonfler, puis recoudre les déchirures, auxquelles de grandes dames ne dédaignèrent pas de mettre la main. En une heure tout fut réparé, et pendant que les malveillants, repartis pour Paris, y semaient la nouvelle de la destruction totale de la machine, le ballon, s'élevant avec une majestueuse lenteur, emportait l'intrépide Pilàtre et son compagnon.
Pour mieux voir les préparatifs, les personnes placées aux derniers i-angs prièrent celles qui les précédaient de s'agenouillei*, et ce fut, pour ainsi dire, dans l'attitude de l'adoration qu'une partie de Paris assista au départ des premiers navigateurs aériens. « C'est ici la première fois que les hommes ont plané dans les airs, s'écrie le Journal des Savants, qui n'a pas habitué ses lecteui's à tant de lyrisme. Aussi l'on ne peut exprimer l'admiration dont tous les spectateurs étaient frappés : il semblait voir les dieux de l'antiquité portés sur des nuages. »
Franklin se trouvait dans la foule; l'inventeur du paratonneire suivait attentivement des yeux le départ du navire aérien. On lui demanda ce qu'il en pensait : <^ C'est l'enfant qui vient de naître, dit-il. II promet beaucoup, mais il faut le voir grandir. » S'il revenait aujourd'hui, il trouverait sans doute que l'enfant n'a pas grandi bien vite.
L'aérostat monta à une hauteur de trois cent quarante-quatre toises, traversa Paris; et, après avoir failU s'embarrasser dans les moulins à vent près de Gentilly, alla descendre sur la Butte -aux -Cailles, au delà de la banière d'Italie. I.es aéronautes avaient emporté avec eux une cargaison de l)Ottes de paille, et, tout le long du voyage, ils attisaient ou renouvelaient le feu au-dessus de leur tête avec de longues fourches en fer '. Ils descendirent de la nacelle noirs de fumée, comme des charbonniers.
Peu de jouis après, le 1^^ décembre, eut lieu la deuxième ascension ;i ballon perdu, — la première dans un ballon gonflé par le gaz hydrogène. Dès le lendemain de leur expérience au Champ de Mars (27 août), Charles et les fi'ères Robert s'étaient associés pour cette tentative, que diverses circonstîuices avaient reculée au delà de leurs prévisions. Prévenu par Pilàtre, Charles n'en eut que plus d'envie de
donner à cette épreuve un éclat et une importance capables d effacer les précédentes. Il s'était d'ailleurs emparé de Tidée de MontgoUîer avec Tardeur particulière à sa nature et, par le perfectionnement qu'il y avait apporté, se considérait comme un inventeur. 11 était dans son caractère de mettre en tous ses actes une pompe un peu théâtrale, qui ne nuisait d'ailleurs en rien à sa science et à son habileté réelles, mais dont ses ennemis le raillaient sans pitié. Une véritable bataille s'était engagée entre montgolfiéristes et carolistes, comme on les appelait. Les partisans de Charles avaient triomphé de ce que son premier ballon s'était élevé beaucoup plus vite et plus haut, et avait séjouj*né plus longtemps en l'air que les montgolfières ; les partisans de Montgollier répondirent par une gi'avure qui représentait ce ballon enfoncé dans les nuages, et Charles qui le considérait la bouche béante, avec cette devise : Charles attend (Charlatan).
Dans cette circonstance, toutes les trompettes de la pubhcité soniièj'ent leurs fanfares. Le l*^»* décembre, quatre ctnit mille spectateurs étaient réunis au jardin des Tuileries et dans les environs, pour assistoi' au départ des ai'gonautes de l'air ; les corps académiques et les souscripteurs qui avaient payé quatre louis prirent place dans l'enceinte particulière et. sur l'amphithérdre autour du bassin; le reste du jardin fut rempli en un clin d'œil par les simples souscripteurs à li'ois francs le billet. On avait établi des pièces d'artillerie sur la principale terrasse et arboré un grand pavillon sur la coupole du palais, pour servir de signaux. Charles lit d'abord i)artir le petit ballon d'essai, destiné à constater la direction du vent; il présenta lui-même à Montgolfier les ciseaux pour couper la corde, voulant marquer, par cette allégorie en action, que celui-ci était le précurseur et avait ouvert la route. Le l)ruit avait couru, lors de l'expérience du 27 août, ([ue Charles avait fait refuser l'entrée de l'enceinte réservée à MontgoHier, en donnant pour raison qu'il redoutait sa jalousie ; on savait en outre qu'il existait une espèce de guerre civile entre les deux écoles rivales, et ce gage de réconciliation publique et solennelle fit d'autant plus de plaisir.
Enfin le vaste globe, de vingt- sept pieds de diamètre, s'élève avec lenteur, emportant, dans son élégant char bleu et or, Charles et l'un des frères Robert, qui, arrivés à une certaine hauteur, jettent leurs chapeaux à terre en signe d'adieu \ et agitent leurs drapeaux. A cette vue, l'enthousiasme éclate par des acclamations immenses,
* Un poêle s'écria à ce propos :
D'un chapeau qu'avez- vous besoin, Puisque la gloire vous couronne?
les officiers saluent de leui*s épées et la garde suisse se met au port d'armes.
On se passa de main en main ce quatrain enthousiaste, faisant allusion à tous les obstacles, à toutes les railleries, à toutes les prédictions sinistres que le célèbre professeur de physique avait eu à surmonter :
Revenez, nation léjiçère, I)»' vos soupçons injurieux :
Voyez ramper IVnvie à terre, Kl Charles s'élever aux cieux !
Apres un trajet d'environ neuf lieues, le ballon descendit dans la prairie de Nesle, et fut rejoint presque immédiatement par le duc de Chartres, qui, monté sur un excellent cheval, l'avait suivi depuis Paris sans le perdre un instant de vue; mais, après avoir déposé son compagnon, Charles, pris d'une véritable fièvre aérienne, remontii seul dans la nacelle, d'où il descendit enfin, trente-cinq minutes plus tard, à deux lieues de distance, après avoir fait de rapides observations atmosi)hériques *.
C est là la seule ascension que Charles ait personnellement accomplie, mais on voit qu'elle peut compter double*. Cette fois, les voyageurs n'avaient pas eu seulement à faire preuve de hardiesse et de sang-froid, comme Pilàtre et le marquis d'Arlandes, mais d'intelligence et de savoir. Ils avaient eu, pour ainsi dire, tout à créer, du moins quant aux accessoires de l'expérience, et la moindre erreur dans les calculs d'application de cet ail naissant pouvait causer leur perte. Du premier coup, le iilet, la soupape, le lest avaient été trouvés. Sauf une ou deux améliorations de détjul, qu'a-t-on imaginé de plus pendant un siècle?
L'enthousiasme fut immense. On ne parlait plus d'autre chose à Paris. A son retoui*, Charles fut porté en triomphe par le peuple ; les poissardes allèrent lui présenter des bouquets; le marquis de La Fayette, dc^à populaire, le conduisit dans sa voiture au Palais-Royal, et l'opinion pul)li(iue réclama impérieusement pour lui honneurs et récompenses.
A partir de ce moment, la victoire des aérostats à gaz hydrogène sur les montgolfières fut assurée : ils étaient plus surs, plus puissants, plus commodes, et fournissaient de plus longues courses. Néanmoins, la montgoHière fut encore maintes fois employée, comme moins disl)endieuse, plus facile et plus prompte à gonfler; Pilàtre, surtout, lui
' liclation de Cftai^lcs. — Annaks poUlitjucs du xviii* siècle. — Rapporl à VAcadémie des scieticcs, du 23 dcccnibre 1783. — Mcmuircs secrets, t. XXIV, p. 53, 57, 62. 2 II est remarquable que Monlgolfier jeune n'en a fail aucune.
resta fidèle. Le 19 janvier 178i, avec MontgoKier Taîné, le prince Charles de Ligne, les comtes de Dampierre, de Laurencin, etc., il partait de Lyon dans Timmense aérostat le Flesselles, (jui, après des préparatifs très laborieux et bien des péripéties diverses, ne fournit qu'une course peu brillante, et alla s'abattre dans un champ au bout de quinze minutes; et, le 23 juin suivaut, il s'élevait de Versailles, dans la plus importante ascension qu'ait accomplie un ballon de ce genre, jusqu'à une hauteur de quatre mille métrt^s, et allait descendre à treize lieues du point de dépari, au milieu d'une prairie à laquelle on donna le nom de Rozier.
L'année 1784 est Tàgo d'or des Italiens. Ils se multiplient d'un bout à l'autre de la France et de TEurope. Les flottilles aériennes, parties de Dijon, de Marseille, d'Aix, de Nantes, de Bordeaux, de Rouen, de I^ondres, d'Oxford, de Milan, de Lyon, se croisent en tous sens, plus nombreuses que les flottilles de la mer. A Lyon, M"™c Thible trace la première à son sexe la voie qui sera suivie avec éclat par Mme Blanchard, Elisa Garnerin, et de nos jours par M"'c Poitevin. A Saint-Cloud, le duc de Chai'tres, — esprit avide de toutes les nouveautés, — fait une ascension malheureuse avec les frères Robert ',
* Lo ballon redescendit plus vile qu'il nVlail monté , et tomba dans un ctanj^. Au>silot les brocards se mirent à pleuvoir sur le futur légalité. « il avait voulu chercher un moyen de se remoUre au-dessus de ses aiïaires, » dit M'"" do Vergenncs, faisant allusion aux nombreuses dettes du prince. Et comme il passait pour ne s'être pas conduit d'une façon très vaillanle au combat naval d'Ouessant, on lança celle c|)igranune contre lui:
Cliarlres ne se voulait élever qu'un instant :
Loin du prudent Cienlis il espérait le faire;
Mais, par malheur pour lui, la grêle et le tonnerre
Retracent à ses yeux le combat d'Ouessant.
Lo prince elTrayé dit: « Qu'on me remette à terre;
J'aime mieux n'être rien sur aucun clément. »
Voici une chanson encore plus impertinente :
Chartres, de nos princes du sang, Est le plus brave assurément :
Après avoir bravé Neptune, Bravé l'opinion commune, Kmule de Charles et Hobcrt, Le voilà qui brave encor l'air.
Admirez comme il va volant Au sein de cet autre élément :
(juel cœur et surtout quelle tête!
Uien ne Témeut, rien ne l'arrête; Son rang, ses amis, sa moitié, Ce héros foule tout au pié.
Mais quel soudain revers, hélas!
Ne vois- tu pas mon prince en basV Comme il est fait! comme il se pAmc!
On dirait qu'il va rendre i'îîme.
L'âme... Oh! qu'il n'est pas dans ce cas Peut- on rendre ce qu'on n'a pas?
49'i LE VIEUX PARIS
et un peu plus tard il est imité à diverses reprises par le comte d'Artois.
Tout des lors fut au ballon. « On se cotise pour louer des globes, les femmes se coiffent de globes, les petites sociétés se forment en globes, les petits théâtres jouent des globes *. > Les modistes inventent le bonnet envolé à la Montgolfier, la coiffure au globe volant, le chapeau au globe en l'air. Les traiteurs inscrivent sur leur menu le fUet à la Montgolfier, soufflé et gonflé comme un ballon. Les poètes chantent à l'envi les audacieux voyageurs, et d'un bout à l'autre de la France des milliers de couplets font voler, sur les ailes du refrain, la gloire de l'invention nouvelle. Le crayon et le burin ne se lassent pas de populariser les ascensions. Le cabinet des Estampes, à la Bibliothèque nationale, a réuni la plus riclie collection de ces gravures. Vous en trouverez beaucoup aussi à la bibliothèque de la ville, installée dans l'ancien hôtel Carnavalet. On y conserve particulièrement le bois, avec une épreuve, d'un grand canard illustré qui devait se crier par les rues et qui représente, encadré d'une chanson et surmonté d'une notice, le globe aréostatique (sic) y lancé dans le faubourg Saint- Antoine, le 19 octobre 1783; il est surtout curieux parce qu'il nous montre la manière dont les deux nacelles étaient attachées sur les côtés même du ballon, au lieu d'être suspendues au-dessous.
Nadar, l'ex- navigateur aérien du Géant, a formé tout un musée de ces objets commémoratifs , depuis les livres, les chansons, les médailles, les estampes, jusqu'aux modes et jusqu'aux meubles. J'ai vu des chaises, des miroirs, des candélabres et un lustre du temps en forme de ballon. Rentrons un moment à la bibliothèque Carnavalet, ou du moins dans l'une de ses salles annexes, où l'on a rangé la collection donnée par M. de Liesville. Voici d'abord, à côté des faïences patriotiques et révolutionnaires, ce qu'on pourrait appeler les faïences aérostatiques. Sur des fonds d'assiettes, de plats, de saladiers populaires, de naïfs artistes ont représenté grossièrement les premières ascensions. Celle qui revient le plus souvent est l'ascension des Tuileries, par Charles et Robert : on les voit agiter leurs drapeaux aux bords du char élégant qui leur sert de nacelle, et le chapeau qui tombe est ligure à mi-chemin entre le ballon et la terre. Çà et là, des oiseaux voltigent autour de la nacelle. Presque toujoui^s ces peintures sur fond d'assiette, curieux témoignage de l'immense popularité qu'acquit tout de suite la découverte de Montgolfier, sont accom-
• Rivarol, Lettre sur le globe aérostatique, 1783.
pagnées de la devise : Adieu! — Bon voyage! ou encore : A la folie du siècle! — A V immortalité !
Il y a aussi des fontaines, des tasses, des bonbonnières, des broches, des émaux et des miniatures de tout genre, reproduisant les mêmes scènes. On frappa des médailles aux frères Montgolfier et à la gloire des premiers aéronautes. \JAlmanach de 1784 porte un ballon gravé et doré sur chaque plat de sa couverture. A côté de ces objets, la collection Liesville nous montre encore, sous une vitrine, des éventails au ballon, et surtout une queue de robe en satin clair, sur laquelle sont brodés une montgolfière qui s enlève, et, au-dessous, le fourneau qui a servi à la chauffer.
La chimère et Tutopie apparaissent de bonne heure. Nous avons parlé de Blanchard, -qui s'acharna longtemps à la poursuite de la direction aérienne, et qui voulut adapter au ballon des ailes, des rames, un gouvernail. On connaît moins une autre invention de la même date. J'ai sous les yeux une petite brochure qui porte pour titre : ^ Instruction sur la nouvelle machine inventée par MM. Launoy, naturaliste, et Bienvenu, machiniste-physicien, avec laquelle un corps, contre sa propre tendance, monte dans l'atmosphère avec une vitesse qui égale le vol de l'oiseau et qui est susceptible de pouvoir être dirigé par la volonté de l'homme, d Ouf!... Encoj'e ai-je abrégé ce titre. On montrait la machine rue de Rohan, et l'achat de la brochure (trente sous) servait de prix d'entrée. Mais ce ne fut qu'un ballon en chambre. Il ne paraît pas qu'il se soit jamais hasardé à sortir, encore moins à se lancer à travers l'espace.
Depuis la découverte de Montgolfier, Blanchard s'occupait, dans le silence du cabinet, de combiner les principes de son cabriolet volant avec ceux de l'aérostat. Dès qu'il crut y être parvenu, il annonça pour le !2 mars 1784 une expérience publique au C4hamp de Mars. Sa machine consistait en un ballon emportant une nacelle surmontée d'un vaste parasol, garnie de quatre ailes et d'un gouvernail, à l'aide desquels il se flattait de pouvoir diriger sa marche. Une l)anderole laissait flotter aux vents l'ambitieuse devise : Sic itur ad astra. 11 devait pai'tir avec un savant physicien, le InMiédictin dom Pech \ et ils étaient déyd tous deux embarqués dans la nacelle quand un élève de l'École militaire, qu'on a prétendu mal à propos être le jeune Bonaparte (il s'appelait, paraît-il, Dupont de Chambon), s'y précipita, l'épée nue à la main, ayant fait le pari de partir avec eux. Furieux de se voir repoussé, il brisa le parasol et les ailes, et blessa
» La même année à Nantes, le P. Mouchel, oralorien, s'élevait dans le Su/fren.
400 LK VIEUX PAHIS
même Dlanchanl à la main. Il fallut le saisir et l'emmener en prison. On eut f^rand'peine à apaiser le tumulte. L'expérience semblait impossil)Ie; mais, malgré le départ de dom Pech, Blanchard ne voulut pas priver la foule du spectacle qu'elle attendait. Il s'éleva fort haut, à deux mille toises, dit-on, en manœuvrant avec son seul gouvernail: les uns prétendirent (pi'il avait réellement évolué à son gré, tandis que les autres, moins crédules, soutenaient qu'il n'avait fait que suivre les divers courants d'air rencontrés à cette hauteur, loin de les dominer*.
On fit courir sur lui, après cette expérience contestée, le quatrain suivant :
Au Cli.amp-(le-Mars il s'en vola, liraucoiip d'ariçeiit il ramassa ; Au champ voisin il resta là :
Messieurs, sic itur ad asira.
Ainsi, chacun avait son système particulier: Pilàtre s'en tenait à la montgolfiùi^e à feu ; Charles et les frères Robert avaient fait un pas de plus, jusqu'au ballon à gaz hydrogène : Blanchard essayait davantage encore, en applicjuant ses talents de mécanicien au ballon et en cherchant obstinément le secret de la direction aérienne. Un peu }>lus tard, à Londres, il tenta de se diriger au moyen d'une hélice, quoique Nadar ne fut pas encore de ce monde.
De ce jour, Blanchard devint le plus illustre et le plus heureux des aéronautes. On le vit partout avec son ballon, ne réussissant jamais bien nettement a prouvei* l'avantage des machines (ailes et mmes) qu'il y ajoutait, mais réussissant presque toujours à faire des ascensions remar(|uablcs, et aussi a amasser de l'argent par l'exhibition de ses appareils. « En 1787 ou 88, dit la comtesse de Rohan (dont il est prudent de ne pas trop prendre la chronologie à la lettre), il fit voir une de ces machineries à G francs par billet. L'assemblée payante était nombreuse. Blanchard, en habit vert-pomme, veste et nœud d'é})ée rose, nous fil un long discours où toutes les tentatives du genre de la sienne furent élo(iuemment narrées; il nous conduisit ensuite en un jardin, dans lequel nous trouvâmes une espèce de guérite construite en Ijois léger; on avait ménagé aux côtés latéraux deux ouvertures (Tiin demi-pied carré. Blanchard devait se placer dans celle caisse longue, (ermée et étroite, d'où il prétendait manœuvrer
» Mémoires secrets, t. XXV, p. O'i, 164, 182, elc. V. la leUre de lUanchard  M. Faujas de Saint-Fond, qui renferme de très inléressanls délaiU sur son voyage. M. Turgan la donne en enlier dans les Dallons, p. 57. 11 alla descendre, deux heures après son départ, aux environs de la vorrerio de Sèvres.
ses ailes ; mais il fallait pour les confeclionner un nombre considérable (Vannes de taffetas. L'abbé '", protecteur zélé de Blanchard, nous sotliciUi vivement, mais en vain, de contribuer à cet achat. Cliacun se retii-a en silence. »
Le 7 janvier 1785, il mit le comble à sa gloire, en franchissant audacieusement la mer, de Douvres à Calais, en compagnie du docteur anglais CVelTenes, ce qui lui valut le surnom de don Quichotte de la Manche. Il semble que les éléments aient craint de s'attaquer à lui, mais que la nature ait fait payer à d'autres chacune de
Nacelle de Blanchanl (1784), conservée à Calais.
ses audaces. On sait quelle devait être la (in cruelle de M™» Blancliard, et, peu de temps après la travei'séo aérienne d'Angleterre en France, Pilàtre de Rozicr et Romain, en voulant l'imiter, trouvaient cette mort alTreuse qui ouvre le martyrologe des aéronautcs (15 juin 1785)'.
Au mois de juillet 178i, Paris avait été bouleversé par l'annonce
■ Ce Tut A celte occasion que le marquis de BiËvrc eut lo courage de Taire le plus elTroyable des calembours. Le Jour où l'on venait d'apprendre la Talale nouvelle, il n ses amis et l'aborde eu lui diBsnt d'un Ion lugubre :
Je reads grâces aux dieux de nVtre pas liomaîn , 'T quelque chose d'humain.
Marat, qui cherchai! dès lors t< le malheur, les Letlrc de l'ohaernaleur Doniens i Pilàtre de Rover, les ucronaiile» cl l'aéroUatioH ( I I boKtile au bnletnne qui eiposc tant de vie
e se faire connaître , publia aussi , après lU. de '" sur la fa^ale calailrophe de
aria, 1785, brochure in-8*), oli, en se pour un simple amusement, il indique
les moyens de tirer parti df. rinvonlion nouvelle et dans quelle mesure on peut le faire , pour des expériences, pour donner des signaui dans les opérations militaires , etc.
(lu départ de la magnifique montgolfière, la plus gmnde qu'on eut jamais vue, haute de plus de cent pieds, ronde de deux cent soixantequatre, où l'abbé Miolan et Janinet devaient s'enlever, avec le marquis d'Arlandes et le mécanicien Bredin, dans l'enclos réservé du jardin du Luxembourg. I^ machine était d'un attirail très compliqué, et comprenait en outre deux petits aérostats, dont l'un devait marcher cent cinquante pieds au-dessus du grand, et l'autre cent cinquante pieds au-dessous. Mais, avant le départ, au moment où tout le public était assemblé, palpitant d'impatience, le feu prit à la calotte, et la foule, furieuse de voir sa longue attente aboutir à ce mécompte, mit le reste en pièces. Elle voulait même se venger sur les collaborateurs de l'abbé, qu'on accusait d'avoir escroqué l'argent des souscripteurs, et, au moment décisif, de s'être éloigné sous prétexte d'aller chercher quelques ustensiles et de n'avoir point reparu. On eut beaucoup de mal à les soustraire à l'indignation populaire. Li police ne s'opposa pas du moins aux autres manifestations de ce beau courroux, et laissa courir librement par les rues les caricatures, les épigrammes satiriques et les chansons les plus injurieuses. Ce fut un vrai débordement de plats couplets contre Y abbé Miaulant et M. Jean Minet, qui n'osèrent plus donner signe de vie'.
Deux mois après, le 19 septembre, le bourgeois parisien trouva quelque compensation à ce désappointement dans une nouvelle ascension des frères Robert, aux Tuileries. Il s'agissait encore cette fois d'un ballon perfectionné, de forme oblongue, avec des ailes en forme de parasol ', qui ne servirent qu'à faire pirouetter l'aérostat sur luimême, sans pouvoir le soustraire à l'action du vent. Toutefois on assure que lorsqu'ils voulurent descendre, à cinquante lieues de là, dans le domaine du château de Beuvry, près Béthune, craignant de tomber sur un moulin, les frères Robert parvinrent à décrire un quart de cercle à l'aide d'espèces de rnmes, de manière à s'abattre au milieu de la plaine \ — On avait déjà la Montgolfière et même la
> Journal de Paris et Journal d'un observateur, juillet 1784. — Turgan, les Dallons, ch. vu. On peut voir plusieurs couplets dans \o C/iansonnier historique de la France, t. X, pp. 58, I'i8-y.
^ Ou en peut voir le dessin au cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale.
3 Mémoires secrets, t. XXVl, p. 249. Nous trouvons encore, parmi les tentatives les plus dignes d'attention , vers la même époque, pour diriger les ballons à l'aide de voiles, de rames ou d'ailes, celles de rx\cadémio de Dijon, auxquelles prirent part suilout Guylon de Morveau, Tabbé Bertrand et M. de Virly (1784); puis, en août ou septembre 1785, celles d'Alban et Vallet, directeur de la fabrique de Javel, qui parvenaient, dit-on, à manœuvrer avec quelque succès par les temps calmes, et, le 17 juin 1786 , celle de Testu-Bris^y, qui partit du Luxembourg, descendit d'abord dans la plaine de Montmorency à Taide de ses rames, s'il faut en croire sa relation, et reprit ensuite son vol pour passer toute la nuit eo Pair.
Charlotte ou la Caroline; la machine nouvelle fut saluée du nom de Robertine,
Les cordes du ballon avaient été tenues par Je maréchal de Riche- Heu, le maréchal de Biron, le duc de Chaulnes et le bailli de SulTren : on rendait aux frères Robert des honneurs dont un prince du sang eiit été jaloux. D'ailleurs, les premiers aéronautes étaient habitués à de pareils hommages. Les faveurs de toutes sortes, les pensions, les titres, les médailles commémoratives , les dithyrambes (quand ce n'étaient pas les épigrammes) pleuvaient sur eux. Avant chaque départ, les grandes dames faisaient dire des messes en leur faveur*. Cette ère d'enchantement ne devait pas durer bien longtemps. De sympathique qu'elle était d'abord, la curiosité se fit peu à peu maligne et satirique; à chaque succès, elle devenait plus exigeante; à chaque échec, plus moqueuse et plus incrédule. Les aéronautes euxmêmes contribuèrent à cette transformation de l'opinion. L'ardeur et le désintéressement de leur premier zèle s'alTaiblissaient par degrés. C'est avec im sincère enthousiasme qu'ils avaient d'abord pris possession de l'air, et il y avait je no sais quelle ferveur candide jusque dans les spéculations pécuniaires dont ils ne dédaignaient pas d'accompagner leurs opérations. L'ivresse de la conquête aérienne dominait tout le reste. Bientol, uu contraire, la spéculation deviendra la partie principale. Malgré ipielques essais d'aéroslation militaire et scientificiue, surtout sous la révolution, ce caractère se dessine chaque jour davantage. lîlanchard commence le ballon-spectacle, promené de ville en ville et pres(|ue de foire en foire ; ses imitateurs le dépasseront de beaucoup. On va voir naître le ballon de fête, appendice et complément du feu «l'arlilice, et l'ignorance prolongée des principes de la direction aérienne fera, d'une invention qu'on avait crue destinée à renouveler la face du monde, une proie toute prête pour les directeurs de jardins publics et les industriels.
Dès avant la révolution, les jardins publics, les fêtes et réunions de tout genre étaient déjà envahis par les figures aérostatiques en baudruche, qui firent les délices des badauds. Elles avaient été inven-
' Correspondance secrète, t. XVI.
t>00 LE VIEUX PARIS
tées en 1785 par Enslen, physicien de Strasbourg. < On n'a point encore fait de découverte comparable, dit le rédacteur des Mémoires sea'cts avec un enthousiasme étonnant de sa part et sur ce sujet. Il a trouvé le moyen de préparer les tuniques de certaines parties des animaux de manière qu'une statue équestre de neuf pieds et demi de haut, avec le cavalier qui est dessus, ne pèse que vingthuit onces. Celle dont il s'agit se voit au Palais-Royal. Elle est admirable. > A Strasbourg, Enslen avait enlevé un Pégase colossal, monté par un Bellérophon doré; à Paris, il enleva dans les jardins de Ruggieri, vers la fin d'octobre, la statue équestre qui avait été exposée au Palais-Royal, et une nymphe de huit pieds, qui montèrent fort haut en gardant leur équilibre, et redescendirent aux environs de Paris sans être endommagées'.
Llîomond, dont le fils acquit depuis une grande réputation parmi les aérostiers militaires, attira la foule par ses ascensions du Vendangeur, d'un Pégase, d'une Nymphe*, etc. Garnerin, qui débutait dans la carrière, obtint un succès du même genre en faisant monter une poupée élégante au-dessous d'un ballon de papier vernissé. Dans une fête du jardin de Tivoli, donnée, le 2 juillet 1797, en l'honneur de l'ambassadeur turc Esseid-Aly, qui ftiisait alors fureur à Paris, le physicien Robertson, qui cherchait une nouvelle voie pour amuser le public, fit partir un ballon en forme de croissant, tout enguirlandé de feuilles et de fleurs, sur lequel le nom de l'ambassadeur était peint en gros caractères orientaux'. Tels étaient les enfantillages auxquels descendait l'art des Charles et des Montgolfier.
Ce fut dans un de ces innombrables jardins publics qui s'ouvrirent, sous le Directoire, aux Parisiens aifamés de plaisii^, — dans le jardin Biron, — que les deux frères Garnerin s'associèrent pour la première expérience de la descente en parachute, le 24 août 1797. Elle ne réussit pas. Le ballon, prêt à partir, se rompit de part en part, et le public, furieux, renouvela la scène honteuse du jardin du Luxembourg : il escalada les barrières, mit en pièces les débris de l'aérostat, et les deux frères durent se soustraire en toute hâte à son courroux par la fuite. Un des spectateurs poussa même le ressentiment jusqu'à les traduire devant les tribunaux, en les accusant d'escroquerie. Les aéronautes, mis en liberté sous caution, se hâtèrent de désarmer la i)lainte en organisant avec succès une nouvelle expé-
1 Mémoires secrets, t. XXIX, p. 259; t. XXX, p. 36.
' Dupuis-Dolcourt, Nouveau Manuel d'aérostation , p. 80.