‹ Le vieux ParisChapitre 8 sur 35 · IS · texte numérisé non relu

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lileuc, le sabre et le bonnet tout garnis de plaques d'arpent, » et deux valets de pied déguisés complétaient l'équipage, que la le Duc conduisait elle-même, ayant sa sœur et la Carton à càté d'elle. * Plusieurs iiulres actrices remplissaient trois carrosses de la suite et portaient ses couleurs : bleu et blanc. Iji plupart des coureurs de Longcliamp, ù cheval, en carros.se et en calèche, firent cortège à celte troupe de vestales, autant par curiosité que par amusement. » Cela fil grand

llûtoire de la mo<le dans ma rapports avec Loiigctiar Cuâtumes <le bal en 17G3, d'après âaiol-AuLin.

scandale. La le Duc rorut avis de ne point it'parailre le lendemain, si elle ne voulait être culbutée avec s;i calèdie, et elle fut chansoiinée de toutes paris '.

En 1753, au plus fort des luttes de l'autorité royale contie le Parlement et contre le Cliàlelet, qui avait déclaré (jue, durant l'exil de celui-ci, il connaitniit à sa place des refus (le sacrements et en poursuivrait les auteurs; au moment où l'on parlait de supprimer l'un et l'autre et où la fermentation de Paris était à son comble par suite de l'an'estalion de plusieurs conseillers, le luxe de cariosses, de magni-

' Mélanga de Boisjourdaîi

- Jour

al lie Barbier, id. r.liarpenticr. UI, 342.

fiques livrées , de parures et de diamants déployé dans ce cortège de la mode parut une sorte de bravade aux esprits agités*. Quelques années après, en face du carré Marigny, la Deschamps recevait, de la part de la reine, l'ordre de se retirer de Longchamp, où son luxe effronté faisait scandale. En 1768, Mi'" Guimard, la danseuse, attirait tous les regards par un char d'une élégance exquise, décoré d'armes parlantes : un marc d'or d'où sortait un guy de chêne, dans un écusson supporté par les Grâces et couronné par les Amours'. En 1774, M"» Duthé et M"o Cléophile, toutes deux de l'Opéi-a, se disputaient

KiBloire de la raoUo dans aea rapporta avec Longchamp ;

« CoitTures ridicules •■ sous le règne da Louis XVI , d'apits les pièces conaenréea

au cobinel des Estampes. (Costumes et Mœure, Louis XVI, Oa 34.)

la palme de la magnificence. Le jeudi, la premiùrc l'avait emporlé avec son carrosse à six cli(!vaux. doté sur tranche, à harnais empanachés; le vendredi, Mii« Cléopliile Técrasa avec un équipage ciselé, découpé à jour, travaillé comme une pîùce d'orfèvrei'ie. Chevaux et gens avaient des diamants jusqu'à leurs cocardes, et les brides, raidies par des incrustations en pierres de couleuns, se prêtaient à peine au mouvement que leur imprimait le cocher*. M"" Renard s'y montra aussi en voiture à quatre chevaux, dont les harnais étaient tout couverts de pierres qui brillaient comme des diamants; il est vrai qu'elles étaient fausses, mais il n'y en avait pas moins pour beaucoup d'ai^ent *.

' Barbier, Id., VI , 23. - D'Argonson , VIll , 271

* Mimoira secrets, 31 mars 1768.

' Mimoirtt de Fleury, ch, xli.

' Souvmirt de M-* Vigée-Lebrun, leltre 111.

LONUCHAMI'

Les fcmmes du monde avaient parfois le mauvais gortt de vouloir liitter contre ces créatures ijui étalaient leur Itonte en étalant leurs ricliosses. Elles élaieiit naturellement vaincues. Plus le siècle avaiii,;iit, plus la licence croissanic des mœurs et la fortune scamlalcuse ili-s fermiers génènmx assuraient le li'iomplie à leurs rivales. Au Longcliarap de 1780, qui fut très l)rillant malgré le froid, et où la liie des w|iiipages se pi^olongeait sans interruption de la place Louis XV à la IKirte Maillot, entre deux liaies de soldais du i{iiet, la duchesse de

Histoire de la mode datiâ ses rnppurts avec Loiigcliamp :

1 GoilTureB ridicules > sous le règae <le l.uuia XVI, d'aiirès les [lièces conservée!-

au nabinct des Eslam|>e3. (Coelumes et Mœurs, Louiï XVI, Oa 34.}

Valentinois produisit une sensation énorme en se promenant dans un ciitTosse de porcelaine attelé <le clievaux ^tIs pommelé, aux liurnais (le soie cramoisie lirodés en argent. Mais une simple ligurante de l'Opéra. M"« Beaupré, éitlipsa la duchesse : son carrosse, également en porcelaine, et traîné par quatre chevaux isahelle liarnacliés de Velours hieu foncé que rehaussait une somptueuse hroderie d'or, élaît décoré de peintures leprésentiinl Diane et Endymion : Bdic Valenlinois.

s'euriait à ce propos un poêle,

laissez sous la roiiiise Ce carrosse Tragile, avec raison vanté : La vertu d'opéra doit, en toute ertreprise. L'emporter en fragilité.

Loiigcliami) servait alors de théâtre à des exIiiI)itions de tout genre, même en dehors de la mode. Les Mémoires secrets de Bachaumont nous apprennent, en i782, que l'aéronaute Blanchard avait eu bien des fois l'idée d'y montrer la voiture marcliant sans chevaux qu'il avait imaginée, mais n'avait pas encore eu le temps de faire. Il la fabriqua un peu plus tard, et on la vit fonctionner plus d'une fois peut-être pendant le fameux défilé des jours saints, dans la grande avenue des Champs-Elysées'. I^s inventeurs ne pouvaient trouveid'occasion plus propice pour se faire connaître.

Un Anglais parut à Longcliamp dans un carrosse d'argent, dont les roues étaient rehaussées de pierres précieuses et les chevaux ferrés du même métal. C'était à qni étalerait le plus de richesse dans les

Huloiro ds la mode dani aùs rapporls avec LoDgchamp : le du lempB de Louis XVI , d'après le Jeu du co$lume et dtê cot/fure* du dama. (Collection Hennin, I. III, avant- dernier f».}

équipages, le plus d'élégance dans les attelages, le plus de faste dans les livrées. Des masques élégants, repix-sentant les personnages dramatiques en vogue, sillonnaient la foule. On voyait Jeannot, avec son bonnet rouge et sa lanterne; la famille Jérôme Pointu, Cadet Roussel, etc. etc. 1^ mode, du liaut d'un char que tniinaient des papillons, dictait ses arrêts, que la foule s'empressait <le recueillir, pour les transmettre, de province en province, jusqu'aux extrémités de l'Europe.

Les approches de la Révolution ne rhangèi-ent rien à l'usage reçu. I^ cavalcade de 1780 fut des plus brillantes, et M"* Adeline, de la Comédie-Italienne, dont la dépense en cette occasion s'éleva jusqu'à mille louis, y éclipsa tout le monde par la magnificence de sa voiture, de son attelage et du harnacliement de ses chevaux '.

L'année suivante, la mode délaissa, pendant les trois jours, la

1 Mimoirti teertl», XX, 164. — Dupuis » Mimoire* ieereU , XXXI, p. 287.

DelcourI, Afaiiud d'airoUation.

route sablonneuse de l'abbaye, qu'on avait suivie jusque-là, en y substituant l'allée qui va de la Muette à Madrid. Il n'en fallut pas davantage pour raviver l'éclat de Lougchamp. Beaucoup de personnes s'étaient fait faire un équipage différent pour cliacun des trois jours.

a mode dand CoiiTureB du temps de Louis XVI , <l'ap[ (Collsction Henni I

c Longchamp:

e et dtê eoi/furu de* dame».

i-Jernier f".)

Lt foule se pressait surtout autour d'un char satirique dont l'idée était attribuée au marquis de Villetle : l'iittehige, composé d'un ànon que dirigeait un jockey, les marionnettes des deux sexes assises dans l'intérieur et saluant d'un mouvrmoni continu la Folie avec sa ma-

Histoira de la mode dans sca rapports avec Le

CoiiTureB du temps de Louis XVI , d'après lo Jeu du eoilume <

(Collection Hennin, 1. III, avant-demie

rotLe, qui surmontait la voilure, furent regardés comme une piquante paiodie de la célèbre promenado.

En 1789 même, apiijs un carnaval superbe, Lougcbamp fit encore merveille. Jamais on n'avait vu plus de luxe et d'originalité dans les modes. Les wiskis, mis en vogue par l'anglomanie croissante, envahirent les Champs-Elysées, et on se iivi-.i à une vérilable orgie de souliers à la chinoise, do caracos de satin, de culottes de velours, d'habits à doublures de couleur, de boucles aux nœudB d'amour et

aux coquilles, de redingoles à double collet ', etc. etc. Le peuple n'avait pas encore pris la Bastille et laissait faire.

Néanmoins quelques scènes préludèi'ent d'une façon assez sij^'nilicative aux troubles révolutionnaires. M""> Vigée-I>ebrun raconte, dans ses Souvenirs*, qu'elle donnait un concert ce jour-tâ, et que ses invités arrivaient consternés, lui racontant que le matin, à la barrièi-e de l'Étoile, la populace avait insulté de la façon ta plus elTrayante les gens qui passaient en voiture. Des misérables montaient sur les marchepieds en criant : « L'année prochaine, vous serez derrière vos carrosses et nous serons <ledans. *

HialoEre de la mode dans ses rapporte avec Longchac] CoBlumes du temps de Louis XVI , d'après le Jeu du cottume el de» < {CoUaction Hennin, t. 1)1, avanl-dernier r°.)

Ces menaces furent mises çà et là à exécution au Longchamp de 1790, par le peuple, qui connaissait alors toute sa force. Au nom de i'égalîtd, il contraignit un laquais en livrée, debout derrière un carrosse, de prendre, dans l'intérieur de la voiture, la place de son maître, qui fut installé en son lieu primitif; et comme un certain nombre d'aristocrates avaient fait coiffer leur domestique avec une queue, pour se moquer de la milice, les domestiques se virent battus comme plâtre par la foule ^.

Ce fut le dernier effort de Longchamp sous la Révolution. Dès lors, il se tint coi. On n'avait plus guère le loisir d'y songer. Sous la Terreur, en 1793, tout ce qui rappela le nom de la fameuse promenade.

* Challamel , Histoire - Uusie d

* T. I, p. 183; leUre XLI,

' De Goncourt, ia Sodilé frar

la lUpublique, 3>éJil., p. 22-23.

ï la Rfvoiulion , 3- 6M.,

LONGCMAMP iflo

ce fut une caricature intitulée : Modes île Lomjchamp , où l'on voyait d'inéi^'ants promeneurs et des promeneuses en fçramles toilettes, qui, (le l'air le plus aristocratique du monde, |)ortaient leurs tiHes coupées sous le bnis. Cette allégorie n'avait rien d'en^Mj,'eaiit. L'année 1797, après avoir rétabli le piviujoi' jour de l'an, ramena

Hisloire de la moite dans ses rapports avec Longchamp . MtxleE de ]79S. — - D'après une gravure du Iciiips.

aussi la cavalcade de Liinycliamp dans sa filoiie d'autrefois, ijunique le vieux monastèi'e eût été vendu et (lépecé [lai' la bande noire. Sans iitteiii'li'e les Hiilendeurs du rèjfiie de Louis XV, le Direcloiic y allicha un luxe assez yrarid pour iri'itei' les deniieis jacobins, assistant avec une indignation farouche à cette l^'^urrecli^»n du passé. Dans les voitui-es légères du jour, qui avaient remplacé les lotuds et imposants é(piipages d'autrefois, dans le cabriolet, le bochei , inveidé [lar Gagnant, le pbaéton, le soufflet, le carrick, le vis-à-vis, emportés comme des coquilles de noix iiar des chevaux fringants; — parmi les cavaliers.

les beatix, les muscadins, les agréables, les admirables, les incroyables, les inconcevables, les inimaginables, et les amazones saiiglées sur leurs selles avec des courroies de Hongrie, s'étalent, en costumes grecs et en déshabillés hardis, les parvenues du jour et les beautés à la mode, depuis M"* Lanxade, la danseuse; M"*» Lange,

Histoire de la mode dans sel rapporta avec Longchamp ; Modes de 1796 : coUTure i la Grecque. — D'après une estampe du temps.

l'actrice de Feydeau; M"" Mézerai, de la Comédie-Française; jusqu'à Mme Tallien , M^a Haint,'uerlol , W^'^ Hamelin et la jeune M"»» Récamier, qui préludait alors à ses éclatants succès.

Tous les fiacres de Paris se sont donné rendez-vous aux Champs- Elysées, malgré la colère des anglo-cavalcadours, qui sans cesse en bousculent et en rompent la file. A travers la cohue circule la gondole de Franconi , chargée de musiciens , précédée et suivie de toute sa troupe à cheval. Et dans cette grande mascarade où longchamp

LONGCIHAMT 167

prend d'un coup la revanche de son éclipse de six ans, le vieil esprit gaulois, sorti intact des griffes de la Terreur, se dédommage à son tour par des épigrammes en action- Regardez, au milieu des voitui-es élégantes, ce vieux fiacre tout ouvert et tout disloipié, suspendu sur (les cordes nouées et renouées en vingt endroits, avec ses roues tom-

Hiitoira de la mode dans «ea rapports avec LoDgohamp : " Merveilleuse " en 1798. — D'après le Tableau de* mode» da Pari».

bant en ruines et rafistolées tiiiit hien que mal, attelé de six haridelles étiques et poussives, traînant six hommes en hahits râpés, plus maigres et plus lamentables encore que leur véhicule et que ses chevaux! La foule s'écrase pour appi-ocher do cet étrange équipage, et elle éclate lie rire en lisant en grosses lettres, sur les panneaux sdes et à demi défoncés du fiacre : Char des rentiers '. L'empressement avec lequel on s'élidl porté à Longchanip é(|uiva-

' GoncourI , Si>ct^l« ffa

» te Direcloiie, iit., 202.

lait à une manifestation antirévolutionnaire. Personne ne s'y trompa, et le gouvernement moins que personne. D'ailleurs le bruit avait couru que le Longchamp de 1707 devait servir de couvert à une grande conspiration aristocratique, et le gouvernement l'avait fait surveiller de près par ses ti-oupes et ses agents de police miîlés à la foule.

HJEloire de la mode dans »es rapports avec Longchamp :

Redingote à rAUemande et casque à la Minerve. (t79S.) — D'après le TabUau det modo

de Paris.

Il existe au.x Archives' un rapport au Directoire, du 23 vent('ise an VII, contre cette fête dont le retour approchait. Elle est considérée comme dangereuse, parce que les partisans de l'ancien ordre de choses, dit l'auteur du rapport, la solennisent avec beaucoup de pompe, « Cette ancienne institution que créa la superstition de nos pères est d'autant plus difficile à aboUr, qu'elle offi-e un assez grand attrait. Elle a perdu,

' Gartor Fl"^ 87-89.

il est vrai, son caractère relijfieux, mais elle rappelle d'antiques erreure, et les ennemis du gouvernement citent pour pi'eiive de l'attachement (lu peuple aux anciennes coutumes l'ardeur avec laquelle il s'y rend, » En conséqueuce, l'ingénieux fonctionnaire propose un moyen très simple de l'empêcher. Comme les élections doivent occuper les citoyens pendant toute la décade prochaine, pour éloigner d'eux les distractions malséantes et contraires au devoir civique, on poun-ait

Histoire de la mode dans sea rapporte avec Loogchamp : Modes de 1799. — Les phyaioDOmies dj jour, par Nodet. (Colleclion llenoia.)

interdire généralement, jusqu'au 10 germinal, toutes les grandes fêtes champêtres.

Longchamp ne fut pas intei'dit et eut son éclat habituel. L'expédition d'Egypte fournit même à la mode de nouvelles armes, et beaucoup de femmes se montrèrent revêtues de costumes orientaux, d'étoffes rapportées du Caire et d'Arabie,

On avait fondé sur le Longchamp de l'année 1800 des espérances qui ne furent pas tout à fait réalisées ; néanmoins , les descriptions que nous en trouvons dans les journaux du temps présentent quelques traits curieux : « Une multitude innombrable de spectateurs, dit VAmi des Lois, couvrait la route et les allées du bois de Boulogne. Qu'ont-ils vu'.' La plupart des fiacres de Paris, qui se suivaient à la file et sur une seule ligne ; de temps en temps des voitures de maître assez bien

vernissées, mais aussi simples que les personnes qu'elles renfermaient : il en faut cependant excepter une douzaine qui, par leur élégance et la beauté de leur attelage, ont mérité de fixer les regards des curieux. Ils se sont arrêtés avec plaisir sur plusieurs calèches : l'une d'elles, traînée par deux beaux chiens parfaitement eubarnachés, renfermait six jolis enfants qui semblaient un essaim d'Amours... La route du bois de Boulogne, depuis l'entrée des Champs-Elysées jusqu'aux envi-

Histoire de la mode dans ses rapporte avec Longcliamp : Modes de 1799. — Les pliyeJonoiitieB du jour, par Nodet. (CoUectioD Heoi

rons de la barrière, était bordée d'un triple rang de chaises, occupées par un très grand nombre de jeunes et jolies curieuses, élégamment vêtues... La plupart des jeunes gens, qui étaient à cheval ou en voiture, porUiient l'uniforme. Quelques-uns cependant, mais en ti-ès |)clit nombre, avaient adupté le uostume du jmir, demi-boltes, pantalon jaune, habit gris, collet noir plissé et formant l'éclielle.

« Le peuple, qui remplissait la grande allée, a joui complètement du privilège qu'il conserve, de temps immémorial, de maltraiter ceux qui l'éclaboussent. Il n'a été distrait de ce plaisir que par un très petit nombre de caricatures. I>a plus remai'quable était un mannequin représentant une femme très sommairement vêtue, ]ilacée dans un cabrio-

LONCCHAMP

let à côté d'un jeune homme qui paraissait transi ile froîii, mal*,fré un lion habit de drap, un gilet croisé, une triple cnivate qui lui cachait les oreilles et le nez. Dieu siiit les qiioliliets que le mannequin a reçus. Combien y ont été trompés et ont pris ce bnsie de crm peiiile pour une dame à la mode! »

Histoire de la mode dans ses ropporls avec L.i>nKcliani|> : .Modes de 1799. — Les phyaîouoiuies du jour, par Nodel, (Culloclion Hennin.)

C'ét;iit à peine une caricature, ou effet, et il fallait une coi'taine attention pour discerner du premier coup ce couple de lous ceux qu'on pouvait voir autour de lui : l'humme on lourd IiuImI cariiî qui lui donnait l'air d'un mastodonte, la femme en i-obe de linon moulant la taille et presque transparente. Par un conti-.iste étrange, ces cavaliers grotesques et ces femmes à peine habillées, qui avaient assisté le matin à la grande revue du premier consul, ne parlaient que de la guerre prochaine, et les noms de Bonaparte, de Moreau , de Masséna,

prononcés avec l'accent mignard et le zézaiement à la mode, circulaient de bouche en bouche.

A mesure que le Consulat s'éloignait de la République pour s'acheminer à l'Empire, la vieille fête aristocratique reprenait de plus en plus son essor d'autrefois.

Le Longchamp de 1801 fut brillant, quoi qu'en dise, dans son Journal des Dames et des Modes, la Mésangère, que ses souvenirs et ses regrets des Longchamps de l'ancien régime rendent très difficile.

Histoire de la mode dans ae» rapports avec LoDgchamp : Modes de 1709. — Les pbfeionomiee du Jour, par Nodet. (Collection Hennin.)

M™" Récamier, que VAmi des Lois signalait déjà l'année précédente comme faisant depuis plusieurs années l'ornement de ces réunions mondaines, assise dans une calèche découverte à deux chevaux, que l'encombrement forçait d'aller au pas, remporta < un véritable triomphe '«. Millevoye, bien jeune alors, — il n'avait que dix- neuf ans, — a chanté le Longchamp de 1801 dans des vers légers et satiriques qui n'annonçaient guère le futur poète élégiaque de la Chtite des feuilles:

J'ai vu cette brillante Sèle, Fétc (les Grikces, des Amours, Que trois mois d'avancii on apprête, Et dont on B'occn|>e trois jours.

' Souoenin et corretpondanix tirii detpapien de M-" Récamier, iu-18, 1, 17.

J\ii vu la beauté sous les armes, Hassemblant tous ses traits vainqueurs , Doubler le pouvoir de ses charmes Pour venir assiéger les cœurs.

J^ai vu tour à tour d^autres belles.

Se livrant ù des goûts nouveaux, Oser, amazones nouvelles , Caracoler sur des chevaux.

J'ai vu la tournure grossière Des parvenus en chars brillants ; Ces messieurs se tenaient dedans De Fair dont on se tirnt derrièic.

< Par une sorte de réserve et de convenance, dit le Bon Genre eu traçant la caricature de deux incroyables montés au Longchamp de 18(H sur des chevaux de brasseurs, le peuple ne se mêle point aux beaux messieurs et aux belles dames. j> On était pourtant encore eu République, et on sortait à peine de la Révolution. Ce renseignement un peu optimiste, donné à distance, et qu'on pourrait prendre pour un conseil déguisé, n'est guei*e d'accord avec un passage de l'Ami des Lois que nous citions tout à l'heure.

Armand Gouffé a décrit en vers assez piquants le Longchamp de 1802, oiï la foule fut énorme et l'étalage de toilettes exorbitant :

A Longchamp je vais on btTline :

De toutes parts on m'examine.

Et je tache d'avancer pour Examiner tout à mon tour.

Hélas I ma )M*ine est inutile; Il faut au pas suivre la file ; Je me trouve, par ce moyen, Fort bien vu..., mais je ne vois rien.

Mon Dieu ! que de riches parures I Mon Dieu I que de belles voitures !

Combien de messieurs élégants, Et combien de chevaux fringants !

Que de fiacres I que de dentelles, De bijoux et de demoiselles !

Que d'or, quel éclat, que d'appas De ma place je ne vois pas !

Le même sujet inspira aussi, la môme année, quelques vers satiriques à la muse de Luce de Lancival, qui n'était pas toujours guindée sur le ton tragique :

Célèbre qui voudra les plaisirs de Longchamps; Pour moi , je choisis mieux le sujet de mes chants.

Mon pinceau bc refuse h la caricalure :

J'abandonne à Callot la f^teeque flguic

Du dëdai^cui Mondor, biillant fils du hasard,

Pomgicn sèment assis nu mOinc oliar Dont naguère il ouvrait et fermait la portière, Ce fat. toiil rayonnant de son luxe éphËmèrc. Et qui |iour trois louis s'estime trop heureux De louer un coursier «pii si'ia veudu deux,.. Tout Paris à l.ongrlinui|i vole. Qu'y Irouve-t-on? Maint badaud à eheval, en liacre, en phaéton. Maint piston vomissant mainte injure prossiëre. Beaucoup de bruit, d'ennui, de rhume et de poussiëre.

Hisloire île la mode dans ses rapports avec Longchamp : Modes de 1799, — Les physionomies du Jour, par Nodel. (Colleclioo Hennin.)

On a remarqué sans doute ces êpigrammes contre les parvenus qui reparaissent dans toules les descriptions de Longchamp, et qui indiquent, en effet, l'un des traits les plus caractéristiques de la société nouvelle issue de lu Révolution. Elles ne manquent pas non plus dans une chanson de Désaugiers , à peu près de la date : Cadet Butetix à Longchamp, leste et lilirc revue, en un pot-pourri d'une douzaine de couplets, du spectacle tapageur et bariolé qu'offrait alors cette promenade, véritable cohue d'équipages, de fiacres, de piétons, de cavaliers, — parfois même montés sur des ânes, — et d'amazones, de bourgeois, de muscadins, de marchands, de beautés aristocratiques,

lie beautés bouliquièi-es , etc., qui tenait à la fois de la mascarade et lie la foire, et dont la licence jurait outrageusement avec la sainteté Jes jours ou elle avait lieu :

Paix donc! m' dit un passant :

C'te dame est un' ci-devanl.,.

Oui, ci-dVant blanchisseuse;

J' li conseillons il' Tair' sa dédaigneuse !

Histoire de la mode dans ac8 rapporta avec Longchamp Modes de 1604. - D'après la Mâsangère.

En 1803, après l'arreslation de Georges CadotuUd, la police fit fermer les barrières pour rechercher les complices de Georges et empêcher leur fuite. Cette me.-<ure inquiéta les Parisiens, mais à un point de vue unique : Longcliamp était proche, et comment faire la promenade traditionnelle si la barrière de l'Étoile restait fermée? Heureuse-

ment on découvrit, le dimanclie des Rameaux, les deux derniers complices, et Paris poussa un soupir de soulagement '.

On s'occupa beaucoup par avance du Longchamp de 1805. Le Journal de la Mésangère (15 germinal an XII) rapporte une conversation de deux femmes sur ce sujet, qu'il a saisie au vol quelques jours avant la fameuse promenade :

« Eh bien, ma chère, tes préparatifs sont-ils faits? — Pour Longchamp, ma chùre amie? Pas du tout... On veut que, ma voiture comptée, je ne dépense ce jour-là que 20,000 fr. — Ali! que c'est mesquin! Moi, j'ai tout ce qu'il me faut. Ma voiture découverte est déjà sous ma remise; car, tu le sais, il est décidé qu'à Longchamp, pluie ou vent, une jolie femme ne pourra se montrer qu'en calèche bleu pâle, d

Ce fut, en effet, la couleur adoptée par les carrossiers pour toutes les calèches du grand ton. Il y eut, cette année- là, large exhibition de modes nouvelles dans tous les genres : les joailliers imaginèrent une nouvelle forme de peignes d'une exécution très recherchée ; les chapeaux de paille à jour, dentelés sur le bord et dont la calotte formait une étoile, — d'écaillés de poisson, de bois tissu très léger, avec bouquets de brins d'avoine et touffes de marronniers entourées de feuilles de houx, fleurs de la saison brodées en laine de couleur et rubans nues à raies écartées, rivahsaient de luxe et d'élégance. Léger s'était surpassé dans les coupes des habits mascuhns. Garchi avait réservé l'ouverture de ses nouvelles salles pour le retour de Longchamp. Frascati inaugura également un magnifique salon le premier jour de la fête, et Brunet lui-même voulut concourir au succès de ces trois grandes journées en faisant jouer à la Montansier M. Commode, ou la Soirée de Longchamp, Du reste, pendant toute la durée de l'Empire, la promenade dont nous écrivons l'histoire fut brillante. Il était d'usage alors de commencer vers onze heures du matin le défilé, qui ne cessait pas jusqu'à la nuit'.

En 1816, on avait fait de grands préparatifs pour Longchamp, forcément suspendu les années précédentes : on avait ferré à neuf l'avenue de Neuilly pour les voitures, égalisé les contre -allées, remplacé les arbres dévastés par les chevaux des bivouacs. Le salon de Mars, le salon de Flore, tous les limonadiers et restaurateurs des Champs-Elysées s'étaient fait repeindre, du rez-de chaussée aux combles. Les carrossiers de la rue de la Paix étalaient, dès la mi-

1 Musnier-Descloseaux, Indiserélions et souvenirs, tirés du perle feuille d'uh fanclion^ naire de VEmpire, * Ultres de Pans, Heidelberg, 1809, in-i2, p. 160.

LONGCIIAMP 179

carême, des cabriolets el des calùclies du genre le plus léger et le plus gracieux. On parlait d'équipages somptueux et bizarres, particulièrement d'un attelage <r appartenant à un étranger de marque », dont l'équipement, du plus bel acier, devait produire un effet merveilleux sous les rayons du soleil. Malheureusement le soleil manqua; le temps nuageux était plein de menaces; les dames, craignant do gâter leurs toilettes, ne se montreront qu'en demi-négligr», et Longeliamp ne tint pas ce qu'il avait promis.

L'année suivante, au contraire, la promenade fut favorisée par un soleil superbe. Les brillants é((uipages affluaient dans l'allée centi'iile, les promeneurs élégants dans la contre-allée de droite, qui leur était réservée d'un accord tacite, et le peuple se pressait dans la contreallée do gauche. Les chaises, cpioiciu'on les fit payer ce jour-là quinze ou vingt sous, étaient garnies de s[>ectateurs. Au Longchamp de 1819, pour forcer la recette, les loueuses (Mii'cMit même Taplomb détendre, de distance en clistance, des morceaux de toile qui cachaient la vue* des équipages aux piétons. Jamais on n'avait assisté à [dus imposante levée en masse de chapeaux d'une conception nouvelle, de ndjes blanches brodées, de spencers roses ou lilas. Les petits maîtres étalaient avec complaisance les boutons d'or mis récemment à la mode'.

Grâce à la beauté exceptionnelle du tem[)s, le Longchamp de 1825 fut un des plus animés et des plus féconds eu modes nouvelles (ju'on eût jamais vus. On y inaugura particulièrement des voitures à six places tenant un peu du droschki. De grands personnages anglais s'y promenèrent le vendredi, avec des postillons et des cochers qui portaient des bouquets de fleurs naturelles à la boutonnière de leur habit ou de leur veste. Les élégants caracolaient, en pantalons collants de peau blanche, en habits couleur brou de noix, à un seul rang de boutons de métal jaune irisés, en gilets à schall de Casimir fleur de pécher, en cravates à petits bluets et chapeaux à larges boi-ds. On remarqua surtout, parmi les cavaliers, un jeune Arménien, âgé de vingt ans, neveu d'un des ministres de Méhémet-Ali, arrivé à Paris depuis peu, dont le costume excita vivement la curiosité de la foule; parmi les équipages, un char romain, bleu et or, traîné par deux chevaux blancs et conduit par deux hommes debout, qui portait les initiales de son propriétaire, en lettres de métal gothiques, sur la housse du siège des cochers.

Jusqu'à la fin de la Restauration, malgré l'inclémence assez fré-

> La hiésangére y Journal des Dama, 1816, pp. 146, 154, 167; 1817, n^du 10 avril; 1810, 15 avril.

quente de la température, la promenade de Longchamp eut généralement beaucoup d'éclat. En 1830, comme pour marquer l'approche du règne des banquiers , les trois équipages les plus remarqués furent les fastueuses calèches à la Daumont de MM. Boomfil, banquiers anglais, et de « M. le baron de Rothschild, banquier allemand >, puis la voiture en glaces, à quatre chevaux andalous, livrée bleubarbeau et argent, de M. Aguado, « marquis de Marismas, banquier espagnol*. i> Les amiizones portaient toutes des manchettes à la Dorsay, récemment mises en vogue par le beau comte qui était dès lors le type du dandysme.

Pendant plusieurs années après la révolution de juillet, l'inquiétude des esprits, les troubles politiques, le choléra, le froid et la i)luie semblèrent se concerter pour enlever tout éclat à cette fête de la mode et de la vanité. Pour la première fois en 1838, un vrai soleil de juillet luisit sur ces trois journées. Néanmoins, en dépit d'une température presque hivernale et du vent piquant qui ne cessa de soufiler. Tannée 1835 marque une éclaircie dans l'histoire assez terne du Longchamp de la branche cadette. Mistress Trollope, qui en fut témoin lors de son voyage à Paris, l'a décrit dans son livre. Elle admira beaucoup la richesse élégante des voitures et des attelages, dignes des plus beaux de Ilyde-Park, et les toilettes des dames qui, bravant les bronchites et les fluxions de poitrine, se tenaient héroïquement en costumes printaniers dans leurs calèches découvertes. La famille royale, les ministres et plusieurs légations étrangères étaient représentés par des équipages magnifiques. Les cinq chevaux attelés à la voiture do lord Seymour et montés par des jockeys à livrée verte et blanche, attirèrent aussi beaucoup l'attention. On admira surtout, le jeudi, qui était le grand jour, ses domestiques chamarrés de velours et d'or. Un riche négociant américain, ^L T***, se montra avec deux voitures, deux énormes chasseurs à plumets, deux attelages de quatre chevaux richement caparaçonnés, et poussa le luxe, dit-on, jusqu'à renouveler sa livrée à chacun des trois jours. A coup sûr, cela ne valait pas les carrosses en porcelaine, ou ciselés et dorés sur tranches, ni les chevaux ornés de marcassites qu'on y voyait avant la Révolution ; mais pour un règne bourgeois comme celui de Louis -Philippe, c'était encore très joU!

Lord Seymour, dont les équipages faisaient l'ornement indispensable de Longchamp aussi bien que du carnaval, brillait à celui de 1838, où se montrèrent aussi le duc et la duchesse de Wurtem-

» La Méfiangère, u° du 20 avril.

LONGCIIAMP 181

liei^, le duc et la duchesse d'Orléans, et où, à lombre de deux énormes voitures à six roues articulées, montées par plus de linquante personnes, trottait une calwhe en miniature, alleléo de iliêvres, que dirigeiiit un enfant.

Les années suivantes, le mauvais temps on le froid revint se jeter ;■( la traverse {l'nne façon presque continue, au grand <léses]>oir de

'<! de la mo le dana w s rnpporU avec Longchnmp : trc II ea chenille «. — [i'apr6s l'Album du bon l<

lliuiianu, de M"'' Ilerbault, de Gagelin, de tous les fournisseurs attitii'-s de la mode. I,e Journal (les Dnmes, le l'etit Courrier des Dames se lamentent cliaque année sur la décadente ])rot,'ressive de celle promenade. M"'" de Crlrardin a peint à plusieurs rcjnises, avee son espi-jt ordinaiie, dans les Lettres ^^iwûieiincs du vicoiiilo de Luniay, l'agonie de Lonpctiamp, entra-oupée de quelqnes souliresauts, de quelques rapides éclairs de vie :

« Nous revenons de f.onprliamp, écrit-elle le 17 avril IS-iO;

c'étaient de véritables Champs-Elysées! Des ombres errantes traversaient à pas lents des nuages de poussière.

€ Première apparition : un prince russe à quatre chevaux. — Seconde apparition : une dame bleu de ciel, robe décolletée, écharpe iris,... ombrelle chinée... en milord découvert (car il y avait peu de lords, mais beaucoup de milords). — Troisième apparition : une célèbre étrangère à quatre beaux chevaux, avec courrier, postillons et voiture de suite. — Quatrième apparition : un fiacre tout neuf du meilleur goût, no &18. — Cinquième apparition : calèche découverte à quatre jolies femmes; une capote vert-pomme délicieuse; une autre paille et velours adorable... — Sixième apparition : voiture prétentieuse, livrée fantastique, cocher nègre. — Septième apparition : une tapissière, toutes voiles déployées, contenant des passagers innombrables; pilote cramoisi. — Huitième apparition : cavalcade d'élégants; chevaux de pur sang; cheveux et barbe poudrés. — Neuvième apparition : douze voitures de briquets phosphoriques*. — Dixième apparition : une belle femme avec un joli enfant dans une calèche anglaise. — Onzième apparition : un landau peuplé de chiens et de manchons, chenil roulant... — Douzième apparition : une grosse femme en grand deuil, riant aux éclats dans un cabriolet de louage. i>

Au Longchamp de 1844, M^c de Girardin remarque qu'il y avait plus d'étrangères que de Françaises, et que d'ailleurs, depuis quelques années, le véritable jour de Longchamp a été reculé jusqu'au dimanche de la Quasimodo. Trois ans après, elle enterre définitivement l'antique promenade en écrivant que non seulement elle est passée de mode, mais que c'est la mode de n'y pas aller.

La république de 1&48 n'était pas faite pour la ressusciter. Sous le régime qui suivit, quelques grandes dames excentriques essayèrent vainement de galvaniser la coutume défunte. On assure que l'impératrice avait conçu, en 18G9, l'idée de rétabhr l'abbaye de Longchamp, ce qui aurait eu peut-être pour conséquence très profane de rendre au défilé son antiijue éclat. Les événements rcmpêchèrent de donner suite à son projet. Non seulement Longchamp est bien mort, mais il est enfermé et scellé dans sa tombe. On n'y voit même plus ces véhicules commerciaux et ces défilés mercantiles qui le composaient presque tout entier à la fin, sous les premières années du second Empire.

^ Longchamp a toujours servi de théâtre aux réclames des industriels, qui n^a valent garde de négliger un moyen d'exhibition si favorable. En 1845, Barnum s^empressa de faire figurer dans le défilé réquipage en miniature de Tom Pouce, qui accapara les regards de tous les

Si la compétence ne nous faisait absolument défaut, cette histoire de Longchamp eût pu devenir sous notre plume celle de la mode elle-même, surtout de la mode féminine, dans ses fantaisies les plus caractéristiques et ses plus extravagantes variations. D'année en année, Longchamp a marqué les principales étapes et parfois les grandes révolutions de la mode, — les modes à la comète, au rhinocéros, à la Pompadour, à la Troyichin, à la hollandaise, h V anglaise, à la romaine, à la grecque, à la girafe. On y retrouverait, à leur date, le grand déballage des robes couleur Opéra brâlé, e7ilrailles de petit - maître , soupir étouffé, vive bergère, boue de Paris, merde d'oie, caca Dauphin et couleur puce, celle-ci décomposée en une douzaine de nuances par des teinturiers en délire : vieille puce et jeune puce, dos de puce, cuisse de puce, tête de puce, ventre de puce en fièvre de lait; des rubans à la Cadière, à Y allure, au passage du Rhin, au quadrille de la Reine, aux soupirs de Vénus, à la Cagliostro; du vertugadin et du panier en gondoles, à coude, à guéridon, du demi-panier ou janséniste, de la considération, du falbala, du pouff, du pet-en-Vair, du quésaco, de la polonaise, de la circassienne, des lévites, des caracos, des chemises à la Floricourt, des manches à gigot; de la coque, du chignon, du bouillon; des boucles biaisées, frisées, brisées, renversées, en marrons, en béquilles, en coquilles, en rosette, en colimaçon; des coiffures à la circonstance , à Y inoculation , à la candeur, à la frivolité, en moulin à vent, en bosquets, en taillis, en jardin du Palais-Royal, en bois de Boulogne, en ruisseau,, en mer agitée, avec des bouillons de gaze et une Hotte de chiffons, à la mappemonde, au zodiaque, à Y aigrette-parasol, au cabriolet, à la monte -au -ciel, en chasseur, en moutons, à Yingénu£, à Yenfant; des plumes, du panache, du diadème, du tui^ ban; des mille et une variétés de bonnets, depuis le battant-Vœil, noué d'un désespoir cocpiet, (jui était le bonnet familier du coin du feu et ne se montrait guère à Longchamp, jusqu'aux bonnets à la débâcle, à la révolte, à la clochette, à la moissonneuse , à la Ger- Irude, aux navets, aux cerises, au parterre, au parc anglais, à Yhérisson, au Colysée, à la Gabrielle de Vergy, à la grenade, à la Tliisbé, à la pouponne, à la crèche, au berceau d'Amour, à la Belle- Poule, à la d'Estaing , au Port-Mahon, à la caisse d'escompte, à la Montgolfiei^ aux relevailles de la Reine, à la Jeannette, au compte rendu; enfin des chapeaux au c/mr rfc Vénus, à l'o/seai^ royal, à la Corse, à la Caravane, au cabriolet, à la Ramponncau, au co/inmaillard, à la Boston, à la Philadelphie, à la bergèi*e, à la laitière, et, comme si ce n'était pas assez pastoral encore, à la vache!

C'est à Longcliamp que se montrèrent pour la première fois les incroyables et les merveilleux. C'est au Longchamp de 1802 que le pantalon vainquit définitivement la culotte; au Longchamp de 48H que la botte se cacha sous le pantalon, au lieu de s'étaler par- dessus, comme elle le faisait jusqu'alors; au Longchamp de 1822 que le cor sage court, avec la ceinture sous le sein, fut relégué parmi les modes surannées; au Longchamp de 182G, que s'étalèrent les premières barbes romantiques et qu'il fut constaté qu'on pouvait être à la fois élégant et barbu.

Arrêtons cette nomenclature qui, même abrégée et réduite à sa plus simple expression, rappelle déjà les énumérations homériques. Non seulement la chronique de Longchamp se confond avec celle de la mode, mais la mode elle-même n'est que l'expression fugitive et frivole , mobile , épliénjère , incessamment renouvelée , de tous les courants qui tiaversent nos idées, nos opinions et nos mœurs. Prenez- y garde, et sous cette avalanche de noms arides, vous retrouverez tous les faits, petits ou grands, de notre histoire politique, morale ou sociale en ces deux derniers siècles : les roueries de la Régence et les idylles de Trianon, l'incendie de l'Opéra et le succès d'une pièce de Sedaine ou de Dubelloy, l'invention des aérostats et la naissance du Dauphin, les victoires du maréchal de Richelieu et l'insurrection américaine, la haine des jésuites, l'amour de la philosophie et de la nature, l'affolement pour les charlatans et les imposteurs de haute volée, les émeutes du peuple de Paris, et jusqu'au compte rendu de Necker. On voit à quelles proportions pourrait s'élargir une histoire de Longchamp. Mais il me suffit d'entr'ouvrir cette perspective, et mon humble ambition se contente d'avoir esquissé un croquis sommaire, qui pourra servir de canevas à l'historien futur.

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