‹ Le vieux ParisChapitre 7 sur 35 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LONGGHAMP DEPUIS SON ORiniNE JUSQU'A NOS JOURS

Tout le momie roiiiuiU roriyinc livs loj;ii[iu' 'le Tiisagc très bizarre iini f;usait des trois jours ilo lu semaine sainte, le iiieivi-eili, le jeudi

Avant que Longcliamp ILial ta modo :

■ Galanl >■ à la modo rie 1647 et 16W, d'aprëa une estampe ilu t*mp!>.

( Comme contraste, on a p\»cé prts de lui un ouvrtPr avec son cOFliime de 16^9.)

et le vendredi, la grande fête du luxe et de la vanité, la pompeuse (■avalcade où s'exhibaient avec fracas toutes les nouveautés et toute»

les folies des modes prinlaiiiéres. On sait que cette promenade eut pour point de départ un ji^lerinage à l'abbaye de Longchamp, fondée par Isabelle de France, sœur de saint 1-ouis, et où ses restes mortels opéraient des miracles. Personne n'ignoi'e comment cette abbaye, gâtée par sa puissance et sa richesse, par les privilèges dont les papes et les rois s'étaient plu à la combler, tiimba peu à peu dans un état de

AtsiiI que L.oagchaaip fiiil la mode:

<■ Galanl • à la mode do 1647 et 1648, d'après une estampe du temps.

décadence, d'indiscipline et de dérèglement, contre lequel saint Vincent de Paul s'élevait avec une force tout apostolique, au xvii« siècle; comment ensuite elle imagina de combattre le discrédit où ses désordres l'avaient réduite, et de reconquérir l'aflluence publique autour du tombeau de sainte Isabelle, par ses ofiicos de la semaine sainte en musique. A la fin du xvii" siècle, les Ténèbres de Longchamp avaient déjà la vogue, et il était de mode parmi les courtisans de s'y rendre.

En 1727, la retraite de M"« le Maure, fameuse cantatrice du grand

Opéra, qui était allée y prendre le voile, accrut cette mode jusqu'aux proportions d'un engouement inouï. Pendant les tras ans qu'elle y resta, la l)eauté extraordinaire de sa voix, étendue, puissante et moelleuse, l'art de sa diction et l'accent pathétique qu'elle savait mettre dans son chant, attirèrent aux oHues «le ta semaine sainte un immense, mais tri'-s profane piililir. liein-enx de i-etrouver ainsi une

Avant que Longchamp Ihùt la modi' :

l^uis XIV eo jutauoorps (1671 ), d'après uoe estampe du (empt.

favorite si vivement reyi-eltée, l,e jour où elle se lit entendre pour la première fois, on s'écrasa dans la nef, dans la tribune et jus<pie dans la galerie qui conduisait à la cliapello, dont il fut impossible de fermer les portes. L'habitude persista après son départ, grâce au soin que prit l'abbaye de recruter partout, et même jusque dans les chœurs de l'Opéra, dit-on, les voix les plus pures et les plus piu-feites, pour soutenir la réputation de ses concerts religieux. La mode était fixée. Pendant un mois d'avance, pas une femme du grand monde ou du demi-monde, si l'on peut employer cette exprès-

sion sans anachronisme, (jui ne songeai jour et nuit û la fagon victorieuse dont elle s'y prendrait iiour faii-c Ténèbres, selon le mot consacré, au prochain l^nj^champ.

L'auteur anonyme de Vllisloire de Laurent Marcel, ou l'Observateur sans préjuye's, publiée en 1779, mais dont les observations remontent à quelques années plus liaul, a parlé de ces coiiceils et

Avant que Longchamp llxil Is mode :

Pages ;i662); le duc d'Orléans, frère du roi (1663); d'après les estampes du temps.

ilénit leur physionomie liés tiiondaine. « l,a célébrité des lamentations de Longcliani}) nuiis détermina à les aller entendre, et ce lut de toutes nos pratiquos de piété celle dont je fus le moins cotitent. Il se forme à ces sortes d'assemlilées une émulation de voix et d'instniments qui ne paraissent se surpasser que pour briyuer de nombreux sullrages. I^s musiciens s'y rendent comme à rOi'éra, avec un extérieur d'efTronterieqiii révolte. La moitié des assistants oublient l'objet qui devrait les y attirer, pour ne s'occuper que de la mélodie des sons et de la beauté des vibrations et des roulades; on y parle, ou y

LONGCHAMP l3o

rit, on y éclate avec aussi peu de ménagement que dans un marché. Une quêteuse, entre autres, s'y fait voir dans une parure peu faite pour exciter la dévotion. »

L'usage survécut à la cause qui lui avait «tonné nuisance, et quand l'aitlievèqne fie Paiis Chrisloplie de Eeaumont. scandalisé de voir la

Avant que Longchamp fixai la nioda :

Dames en convorsHlioii aux Tuileries, Du du règne de Louii d'après un deBEÏn de Uonnsrl (uatijiicl des Estampes, Modes divers

, Oa,G-2),

foule so donner rendez-vous dans une chapelle comme ù un tlicàtiv, la lit fermer au public, celui-ci n'eu continua [las moins à délilei', pemlant les trois jours saints, dans les Cliain|ts-I'ilyscrs et dans l'allée du bois de Bouloj,'ne qui conduisait à J,oiigcham|t. On giirda la piomenade et re\liibition dont le cliant des Ténèhres n'était [ilus de|iuis longtemps que le prétexte. On ne fit plus Ténclues; on lit l,on]ichamp toujours : c'était l(; {irincipal. On n'avait plus la fatigue et l'ennui de deseemlre du carrosse où l'on élail si bien, m'i l'on s'éla-

lait en une pose si savamment calculée pour mettre dans tout leur jour les avantages de sa personne et de sa toilette, de s'étouffer dans relise, au risque d'y gâter sa dentelle et d'y friper son falbala. Au lieu d'entrer dans la chapelle, on en fit le tour, et ce fut là tout le changement.

Ijës règnes de Louis XV el de Louis XVI furent lage d'or de Lnngchamp. C'était à qui s'y moiitiemit avec la toilette la plus écra-

Histoire de la mode dans hs rapport! avec Longchamp : Une famille de la haute bourgeoisie en loDue de promenade, d'aprée une estampe du temps.

santé, l'équipage le plus riclio et le jikis original, les bijoux les plus éblouissants. La cour et la ville, comme on disait alors, banquiers, fournisseurs, traitants, fermiers généraux, grands seigneurs, princes du sang, envahissaient le chemin de l'abbaye. I^s bourgeois mêmes réservaient pour ces jours-là ce qu'ils avaient de plus frais et de plus beau. On y inaugurait les inventions nouvelles. C'était le grand concours des modistes, des couturières, des marchands de chevaux et de voitures.

Les carrosses â la file, allant, avançant au pas, reculant, embrouillés les uns dans les autres, offrent tous les états confondus, disent

les clironiqueurs du temps. Lorsqu'on est parvenu au bout de l'allée, on retourne sur ses pas, pour revenir encore et recommencer ainsi lant qu'on a quelque chance d'exciler l'admiration ou la jalousie. Les gens à pied et à cheval, pêle-mêle, lorgnent toutes les femmes. Les princes y font voir les dernières inventions des selliers, et guident quelquefois eux-mêmes; mais il leur est interdit de rompre la fde. Le milieu de la chaussée leur est réservé, ainsi qu'aux pairs, aux ambas-

Ilisloire de la mode «laus ece ra[jporls avec Lungclianip : cien mElilaire eu habit da ville, yen 17â0, d'après Jusepli Verni

sadeurs. aux minisli'es. Ia's [iaci'es (U'Iahrés, avec leurs rosses, font valoir les équipantes somptueux Les commis et les clercs galopent de leur mieux sui" îles chevaux loués, Des faubouriens iian]uois, juchés sur des ânes et des },n'oupes poissards, apostro]i]i('nl les beautés surinmées et les toilettes extrava;,fanles. Le peuple lit, chante, boit, et s'enivre. L'église est déserte et les cabarets sont pleins : c'est ainsi qu'on pleure la passion du Christ '.

Prudhomme rapporte encore qu'un vit des ducs et des marquis

' Mercier, TabUaudePari*,c\i.Lottgchamp.— Prudhomme, AfiVoiV dePum, VII, p. 367. — Cuisin, le Pciit Diable Boiltux , ch. Longehamp. ~- Du Coudray; Nouveaux atiaii lur Parit.l. VI. p. 276,

s'endetter de 25 à 30,000 livres avec leurs carrossiers pour briller à ce rendez-vous de toutes les hautes élégances. D'après les exemples que nous allons citer, ce chiffre n'a rien d'étonnant.

t On prêtait très souvent des calèches et des chevaux pour y aller, écrit Mme (Je Genlis dans une note de son Dictionnaire des étiquettes de la cour. M""* de *", une veille de Longohamp, sachant que M. le vicomte de V" en avait deux, lui en fit demander une : il avait disposé

IliBloirs de la mode dans ses rapports avec Longcbamp : Costumée de bal en 1762, d'après Saint-Aubin.

de l'une et de l'autre; mais sur-le-champ il en fit acheter une de la plus grande élétîunce, uniquement pour la prêter trois heures à Mino de *". Cette galanterie parut fort aimable, mais elle n'étonna point. »

].es femmes de tliéàti-e, surtout, allaient y étaler leur luxe insolent , un luxe asiatique, comme dit Prudhomme. En 1742, M"« le Duc s'y montre loute couverte de diamants, dans un carrosse à six chevaux, puis dans une microscopique calèche bleue et argent, attelée de six chevaux pas plus gros que des ânes. « Un petit poslilton et un petit hussard richement habillés, l'un en veste rouge toute couverte de galons d'argent, avec une plume hleue au chapeau; l'autre en roi*

LONGCIIAMI'

Page 1