LES IRLANDAIS A QUEBEC EN
M. A.-N. Montpetit écrivait dans iVos Hommes Forts, il y a déjà trente-deux ans :
''Vîà les Irlandais !
"Avec ce cri, on a fait la police pendant de longues années, dans les deux quartiers les plus populeux de Québec, les quartiers Saint-Jean et Saint-Roch.
"Les Irlandais!
"A ce cri, la rue se vidait comme par enchantement; hommes, femmes, enfants rentraient au gîte en toute hâte."
Puis, avant de raconter les exploits de Castérat, M. Montpetit expliquait que dès leur arrivée à Québec, au commencement du dixneuvième siècle, les Irlandais devinrent les ennemis jurés des Canadiens-Français.
Si M. Montpetit avait connu l'épisode que nous allons raconter ici il aurait fait remontjer au commencement du dix-huitième siècle ce .que nous pouvons appeler la première querelle entre Irlandais et Canadiens-Français, à Québec.
Au mois d'août 1710, le navire la Belle Brune, commandé par le capitaine Patrick French, était dans le Cul-de-Sac, à Québec, l^ capitaine French et tout son équipage étaie;nt des Irlandais. Le navire la Concorde, commandé par le capitaine Claude Duboct, était ancré à quelques pieds de la Belle Brune.Uéqmpage de la Concorde était canadien-français. Les matelots de ce dernier navire s'étant par erreur emparé d'une futaille vide de vin d'Espagne appartenant au capitaine French, celui-ci leur ordonna de rapporter la futaille à son bord. Les matelots ayant répondu un peu cavalièrement, French leur donna des coups de canne. Il n'en fallait pas plus pour mettre le feu aux étoupes. Irlandais et Canadiens se donnèrent des coups. Il semble que les Irlandrlis eurent le dessus dans cette rencontre.
Le soir du même jour, les deux équipages en vinrent de nouveau aux mains. Cette fois, les honneurs furent plus partagés, mais un matelot de la Concorde, Jean Cheveleau, fut blessé assez grièvement pour recourir aux soins de deux chirurgiens de Québec, Jean de Mosny et Gaspard Emery. ^
L'altercation avait eu lieu le 30 aoiît. Deux jours plus tard, sur la poursuite de Paul Denys
de Saint-Simon, armateur de la Concorde, le lieutenant général de la Prévôté, M. de Bermen de la Martinière, condamnait le capitaine French à payer au matelot Cheveleau la somme de trente livres "pour ses aliments et médicaments."
Les parties plaidaient alors elles-mêmes leurs causes. Les avocats n'avaient pas encore îe droit de plaider devant nos tribunaux.
Procédure qui surprendrait un peu aujourd'hui, une fois le jugement rendu, French présenta une requête au jusre de la Martinière le récusant à cause de sa parenté avec M. de Saint-Simon. "Vue la présente requête, disaitil, il vous plaise vous déporter de la connaissance du fait en question attendu que vous êtes allié au degré de l'Ordonnance au d. sieur de Saint-Simon comme ayant é]:)ousé sa nièce de laquelle vous avez des enfants vivants, vous étant assez connu que le dit navire La Concorde. cargaison et équipage, lui est entièrement adressé et qu'il en est entièrement le maître, que d'ailleurs il en épouse tous les intérêts comme il est de son devoir."
Le 3 septembre 1710, M. de la ^^Iartinicrc ^rendait son jugement sur la requête du capitaine French. "Disons, disait-il, que dans le fait dont •il s'agit il n'est point question de parenté ou d'alliance entre le dit sieur de Saint-Simon et Aious lieutenant général, que la famille ni les domestiques du dit sieur de Saint-Simon n'y sont aucunement intéressés; que nous ne l'avons
regardé que comme procureur du bourgeois et du capitaine de la Concorde^ et conséquem- . m.ent en la place de celui qui pouvait poursuivre l'injure prétendue faite à son équipage, lequel équipage n'est pas moins notre justiciable que celui de la Belle Brune qui n'ont rien de commun avec leur cargaison dont nous pourrions être juge, le dit sieur de Saint-Simon ne faisant l'exploitation de la sienne que comme commissionnaire,à bien plus forte raison des personnes, attendu que tous les délits sont personnels, et ne regardent que ceux qui les ont commis, outre qu'il est ordonné à tous juges de poursuivre incessamment les crimes qui seront venus à leur connaissance, mais on lui a demandé justice et il a fait son devoir; cependant pour faire voir que ce n'est point un intérêt sordide qui nous fait agir, nous nous en rapportons et différons volontiers à tout ce qu'il en plaira ordonner par messeigneurs les intendants ou l'un d'eux, ou par nos seigneurs du Conseil."
French, en plaideur avisé, porta son appel devant le Conseil Supérieur. Celui-ci, le 5 septembre 1710, lui donna raison sur toute la ligne. Il déclara nulle toute la procédure faite par M., de la Alariinière et ordonna une nouvelle audition devant un des membres du Conseil nommé ad hoc.
Il n'appert pas que les choses furent poussées plus loin. M. de Saint-Simon en avait probablement assez de ce jugement.
De nos jours on se plaint beaucoup de la
lenteur de la justice. Sous le régime français, la justice avait ses défauts, mais il nous semble que les plaideurs obtenaient le redressement de leurs griefs beaucoup plus vite qu'aujourd'hui. Le cas que nous rapportons ici en est un exemple typique. Le matelot Cheveleau avait été blessé le 30 août. Le 3 septembre, le juge de la Martinière lui accordait des dommages, et le 5 septembre, le Conseil Supérieur se prononçait en appel sur le même cas.
La Concorde dont il a été question ici, évidemment, était un navire malchanceux. Huit mois après l'incident de Québec, en mai 1711, il allait se briser sur les récifs de la baie des Sept-Iles et son armateur était obligé de l'abandonner.