UNE KAAULLE QUEBECOISE AU DIX HUITIEME SIECLE
Iv'affreuse g'rippc qui. en 11)18-1919, causa tant de ravages dans tout le pays était peutêtre uric visiteuse un peu oubliée dans Québec mais, sûrement, elle n'y était pas inconnue. Il y aura bientôt deux siècles et quart, elle avait fait dans la vieille capitale une incursion qui ne fut pas aussi désastreuse que celle de 1918- 1919 mais n'en sema pas moins l'efifroi et la mort dans plusieurs centaines de familles.
Dans son Histoire de V Hôtel-Dieu de Québec, la mère Juchereau parle "des dangereux rhunîes'', qui, dans l'hiver de 1700-1701, firent mourir quantité de vieillards.
L'annaliste du monastère des Ursulines de Québec est plus explicite:
"Dans l'hiver de 1700-1701, dit-elle, il y eut à Québec des maladies populaires qui firent d'étranges ravages. Le mal s'annonçait par un mauvais rhume, auquel se joignait une fièvre ardente accompagnée de fortes douleurs de côté, et il emportait les personnes en peu de jours. La contagion, (|ui avait commencé sur la fin de novembre, se répandit bientôt dans toute la ville, et il n'y eût pas de maison qui ne fut changée en hôpital. Toutes les communautés furent attaquées en même temps, et à peine en
restait-il quelques-uns debout pour soigner et assister les autres."
Comme on le voit, l'annaliste des Ursulines pas plus que la mère Juchereau n'écrit le mot grippe, mais nous savons par ailleurs que c'est ce triste liéau qui sévit à Québec dans l'hiver de 1700-1701.
Une des premières victimes de l'épidémie de 1700-1701 à Québec fut le docteur Gervais Baudoin. 11 décéda le 4 décembre 1700 et fut inhumé le lendemain dans la cathédrale.
Le docteur Baudoin laissait une veuve avec neuf enfants dont l'aîné avait à peine quinze ans et le plus jeune ciuatre ans et un mois.
Anne Aubert, veuve du docteur Baudoin, était une femme d'une énergie un peu rare. Avec le peu de revenus que lui avait laissés son mari elle réussit à faire instruire tous ses enfants et à en faire des membres utiles à la société. Il est vrai que M. Noël Le Gardeur de Tilly, lieutenant dans les troupes du détachement de la marine et propriétaire de l'importante seigneurie de Tilly, lui fut d'un grand secours. Àladame veuve Baudoin possédait dans la seigneurie de Tiily une terre de quatre arpents de front sur quarante de profondeur qui lui avait été adjugée par autorité de justice sur les héritiers de Benoît Boucher. Le 2 décembre 1708, le seigneur de Tilly, "désirant donner des marques de l'estime et considération que sa famille et lui avaient toujours eu pour les père et mère de la demoiselle veuve Aubert,"
érigeait en arrière-fief la terre qu'elle possédait dans sa seigneurie. Il joignit à cette terre toutes celles qui étaient en arrière, sur la même profondeur de quatre arpents. M. Le Gardeur de Tilly lui faisait ce beau don en la déchargeant de toutes les conditions ordinaires (Genaple, 2 décembre 1708).
Le 15 mai 1710, encore aux mêmes conditions, M. Le Gardeur de Tilly lui concédait un autre arrière-fief de huit arpents de front "à prendre au bout de la profondeur de la terre des héritiers de Jean Houle jusqu'à la profondeur de la seigneurie de Tilly." Ce nouveau don était fait pour les mêmes considérations que celui du 2 décembre 1708 (Rivet, 15 mai 1710).
Madame Baudoin mit ces deux arrièrefiefs en exploitation et c'est ainsi qu'elle réussit à élever sa nombreuse famille.
Anne Aubert mourut vingt-huit ans après son mari, à Québec, le 20 juin 1728. Un de ses fils fut Jésuite, un autre devint le médecin en vogue de Québec et un troisième eut l'honneur d'être proposé au roi comme membre du Conseil Supérieur de la Nouvelle-France; parmi ses filles trois furent religieuses cloîtrées.
N'est-ce pas là une preuve que la Providence n'abandonne pas ceux qui ont confiance en elle et mettent en pratique l'axiome: aide-toi, le ciel t'aidera?
On nous saura gré, crovons-nous, de retracer en quelques lignes la carrière de chacun des
enfants issus du mariae"e de Gervais Baudoin et de Anne Aubert.
Marie-Anne, l'aînée, née à Québec le 8 juillet 1685, devint, le 6 février 1708, la femme de Jean-Baptiste Hertel de Rouville, lieutenant dans les troupes du détachement de la marine. Ce brave officier fut l'émule des d'Ailleboust de Manteht, des Le Moyne, des Saint-Ours qui jetèrent tant de lustre sur notre pays à l'époque des luttes de la Nouvelle-France avec la Nouvelle-Angleterre. Le gouverneur de Vaudreuil, écrivant au ministre Pontchartrain en 1710, disait de M. Hertel de Rouville qu'il était un des officiers les plus capables de toute la colonie. Le capitaine Hertel de Rouville décéda chevalier de Saint-Louis et commandant pour le roi au Port de Toulouse, île Royale (Cap Breton) le 30 juin 1.722. Sa veuve s'en revint alors à Québec, L'intervention du gouverneur de Vaudreuil et de son frère, le Père Jésuite Baudoin, alors à Poitiers, en France, lui obtint du Roi une pension annuelie de trois cents livres, en reconnaissance des bons services de son mari. Madame Plertel de Rouville décéda à l'Hôtel- Dieu de Québec le 26 octobre 1745. L'un de ses fils, René-Ovide Hertel de Rouville, joua un rôle important sous le régime anglais. C'est le célèbre juge de Rouville.
Gervais, né à Québec le 3 aoi^it 1686, embrassa la profession que son père avait exercée avec tant de succès. Son tact, son dévouement à ses patients, sa science médicale lui attirèrent
l:i meilleure clientèle de Québec. Comme son père, il devint le médecin attitré de presque toutes les communautés religieuses de la ville. Le docteur Baudoin décéda à Québec le 2 juillet 1752. Quand le père a été un citoyen irréprochable, le lils bien né doit s'efforcer de marcher sur ses traces. C'est ce que fit le docteur Baudoin. Son père avait donné à l'église un Jésuite et au cloître trois religieuses. Le docteur Baudoin fils en fit autant. Un de ses fils fut prêtre, une de ses filles religieuse de chœur au monastère des Ursulines de Québec, et deux autres entrèrent à l'Hôtel-Dieu du Précieux-Sang de Québec où elles rendirent de grands services et firent l'édification de leurs compagnes.
Geneviève, née à Québec le 13 mars 1688, entra au monastère des Ursulines de Quél^ec et fit profession sous le nom de mère Saint-Augustin. D'une santé très délicate, elle était néanmoins d'une humeur charmante. Son talent lui permettait de réussir en tout ce qu'elle entreprenait. La mère Saint- Augustin avait une très belle voix et elle l'employait absolument sans réserve à la gloire de Dieu. Maîtressegénérale des classes, elle sut se faire craindre tout en se faisant aimer par toutes les élèves. Attaquée d'une forte fièvre, la mère Saint- Augustin, si faible de santé, fut enlevée à l'affection de ses compagnes, après quinze jours de maladie, le 24 décembre 1739. Elle était dans
Ici (iU:n-anLc-iicu\-ième année de son âge, et la trente-unième de sa profession religieuse.
Marie-Marguerite, née cà Québec le 1 1 janvier 1690, avait à peine onze ans à la mort de son père, et elle songeait déjà à la vie religieuse. A quatorze ans et demi, Marie-Marguerite demandait son admission au noviciat de r Hôpital-Général de Québec. Deux ans plus tard, à l'âge de seize ans et quelques mois, elle prononçait ses vœux sous le nom de mère Sainte- Agnès. Les annales du monastère font le plus bel éioge de cette femme. "Son obéissance envers ses supérieures ne connaissait point de bornes, disent-elles ; elle avait une humilité sincère et une grande charité pour les pauvres malades. Sa tendresse et sa compassion s'étendaient à tous également, et elle se retranchait sur ses repas pour letu" donner quelque chose ([u'elle savait leur faire plaisir. Elle était obligeante et officieuse et suppléait volontiers dans quelque emploi ou occupation que ce fût, étant charmée de trouver l'occasion de faire de bonnes œuvres et de rendre service à ses sœurs. Elle était la première à tous les exercices de communauté, avec une ponctualité et une ferveur qui édifiaient, et qtii n.e se sont jamais démenties. Elle a soutenu le chœur pendant plusieurs années, chantant et psalmodiant avec un zèle admirable. Elle ne montra pas moins d'intérêt pour tout ce qui regardait le bien et le bon ordre de la maison ; et elle s'est acquittée avec sagesse de toutes les charges où
elle a été employée. Elle a été secrétaire du chapitre près de quarante ans; en outre elle a été sacristine, dépositaire, assistante, et elle est décédée dans l'emploi de maîtresse des novices. La mère Sainte-Agnès avait un esprit vif et pénétrant, un air affable et gracieux. Sa piété était solide, intérieure et édifiante; elle donnait à la prière tout le temps que ses emplois lui laissaient libre, et elle nourrissait son âme par de saintes lectures qu'elle savait appliquer à propos. Elle priait beaucoup pour la conversion des pécheurs, et pour le soulagement des âmes du purgatoire. Elle avait une tendre dévotion à la Sainte Vierge, à saint Joseph, à notre père saint Augustin, aux neuf chœurs des anges et surtout à son ange gardien. Trois ou quatre fois la semaine, cette fervente épouse de Jésus-Christ s'unissait à son Seigneur par la sainte communion. Son amour pour le cœur .^acré du même divin Sauveur lui fit adopter, de concert avec plusieurs autres religieuses de la communauté, une pratique spéciale de dévotion: c'était de passer chaque soir depuis sept heures jusqu'à matines devant le Très Saint Sacrement, et d'y faire, en union avec celles de sa société, amende honorable pour toutes les fautes qui se commettaient dans la maison et pour tous les outrages que Notre-Seigneur Jésus-Christ reçoit dans ce mystère adorable. Là, elle n'oubliait pas de prier pour ses sœurs décédées, et d'invoquer le secours de Dieu en faveur de toutes celles qui étaient encore dans
cette terre d'exil." La mère Sainte-Agnès décéda le 14 septembre 1757, après avoir reçu les sacrements avec une présence d'esprit et une piété admirables. Elle était dans la soixantehuitième année de son âge, et la cinquantequatrième depuis son entrée en religion.
Michel, né à Québec le 27 mars 1691, entra dans la Compagnie de Jésus le 11 décembre 1713. Il fit son noviciat en France et revint au pays en 1728. Envoyé par ses supérieurs dans les missions de la Louisiane, il travailia de 1728 à 1748 à la conversion des Chactas, une des tribus les plus féroces de cette région éloignée. En 1749, le Père Baudoin était nommé supérieur-général de la mission de la Nouvelle- Orléans. Il reçut un peu plus tard des lettres de grand-vicaire de l'évêque de Québec dont la juridiction s'étendait alors sur toutes les possessions françaises de l'Amérique du Nord. Lors de l'expulsion des Pères Jésuites de la Louisiane en 1763, le Père Baudoin avait soixante-onze ans. I^e Père Watrin, dans son ouvrage Banissement des Jésuites dans la Louisiane, écrit :
"Le Père Baudoin était infirme, comme on peut le croire d'un homme qui a passé trente-cinq ans dans la Louisiane, et de ces trente-cinq ans vingt environ au milieu des bois avec les Chactas; et il n'avait ni parents ni relations en France, étant né au Canada. On lui permit de demeurer. On lui constitua une pension de neuf cents livres, qui équivaudrait
aiîjourd'hui en France à la somme de trois à quatre cents francs. M. Bore, ancien habitant du pays, lui offrit de se retirer sur sa terre, et prouva ainsi la sincérité de l'amitié qu'il avait toujours marquée aux Jésuites." Le Père Baudoin mourut à la Nouvelle-Orléans en 1768, à l'âge de soixante-dix sept ans et dans sa cinqtiante-troisième année de religion.
Louis, né à Québec le 1er octobre 1694, se mit dans le commerce et s'acquit une honnête aisance. Son rôle, pour être moins brillant que celui de ses frères, n'en ftit pas moins utile à ses concitoyens qui l'élirent marguillier de l'église cathédrale de Québec. M. Baudoin avait également la confiance de MM. de Beauharnois et Hocquart, gouverneur et intendant de la Nouvelle-France. M. Guiîlimin, conseiller au Conseil Supérieur de la Nouvelle-France, étant mort à Québec le 27 février 1739, MM. de Beauharnois et Hocquart proposèrent au ministre de le remplacer par M. Baudoin. Le 13 avril 1740, le ministre répondait ainsi à leur proposition : "A l'égard de la place de conseiller au Conseil Supérieur de Québec vacante par la mort du sieur Guiîlimin, Sa Majesté a jugé à propos de n'y pas pourvoir cette année malgré les bons témoignages que vous avez rendus du sieur Baudoin le jeune, que vous avez proposé pour cette place. Suivant ce que le procureur général m'a mandé du succès des conférences de droit qu'il tient, et suivant ce que vous en dites vous-mêmes, il y a plusieurs sujets qui
assistent régulièrement à ces conférences. Et comme il est juste de préférer ces sujets pour les places de judicature, lorsqu'ils en seront capables ,j'ai proposé à Sa Majesté de suspendre le remplacement de celle-ci pour savoir si parmi ces sujets il n'y en a pas quelqu'un qui puisse la mériter." M. Baudoin décéda quelques mois plus tard, le 23 juillet 1740. Il avait épousé une des filles du chirurgien Thimothée Roussel. iCîle ne lui donna pas d'enfants.
Elisabeth, née à Québec le 19 novembre 1696, suivit sa sœur Geneviève au noviciat des Ursulines de Québec. L'annaliste de cette communauté dit de la mère Sainte-Thérèse de Jésus: "La vocation d'Ursuline semble lui avoir été indiquée par Dieu dès son bas âge, car tout son attrait et son plaisir était alors d'assembler des petites lilies et de les composer en classes, comme il est d'usage au pensionnat. Ce zèle pour l'instruction de la jeunesse ne fit que s'accroître avec les années, et cette chère sœur nous en a donné des preuves bien précieuses. Elle était depuis cinq ans et demi dépositaire, quand elle fut atteinte de sa maladie mortelle. Naturellement faible et délicate, sa santé avait paru se fortifier avec les années, et nous îa croyions tirée d'affaire, quand elle nous a soudainement échappé, au grand regret de toutes. Quant à elle, non seulement elle s'est soumise à la volonté de Dieu, mais encore elle je remerciait avec effusion de cœur, de ce qu'il daignait l'appeler à régner avec lui dans son
éternel royaume." C'est le 2 février 1747 que la mère Thérèse de Jésus décéda. Il y avait trente-un ans qu'elle était au service de la religion.
La lig-née du docteur Baudoin est éteinte depuis long-temps. Mais les faits et gestes de cette famille québécoise du dix-huitième siècle ne méritaient-ils pas d'être mis sous les yeux de la génération actuelle?