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LA FONDATION D'UNE MESSE A QUEBEC EN

Depuis cent-soixante-six ans, chaque année, au mois de janvier, on chante dans la chapelle de l'Hôtel-Dieu de Québec, une grand'messe avec diacre et sous-diacre, en l'honneur de la Sainte Vierge.

M. l'abbé Casgrain, dans son Histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec, raconte l'origine de cette fondation.

"Un voyageur, connu seulement sous le nom de William, abordait, un soir d'été, sur une île déserte et stérile des côtes du Labrador, avec quatre hommes d'équipage. Il se rendait auprès d'un de ses amis, M. de Lafontaine, membre du Conseil Souverain, qui demeurait à quelque distance dans un des postes du roi. La brise, qui avait contraint les voyageurs à relâcher dans cette île, tourna à la tempête pendant la nuit. Le lendemain, quand l'aube blanchit l'horizon, ils ne virent plus la chaloupe, que les vagues avaient emportée au large. C'était pour eux la mort, selon toutes les apparences, car presque aucune voile n'apparaissait dans ces parages inhospitaliers et il ne croissait dans l'îie aucun arbre qui piit servir à faire une embarcation. Après avoir passé cinq jours sans manger, ces malheureux n'attendaient plus que

la mort, lorsque M. William eut la pensée de faire un vœu à la Sainte Vierge. Il promit que s'il parvenait à s'échapper, il fonderait à perpétuité, une messe en son honneur dans l'église de l'Hôtel-Dieu de Québec. A peine eut-il prononcé ce vœu, qu'il vit dériver au courant un arbre qui vint s'échouer le long de l'île. Les voyageurs en firent un radeau et purent ainsi aborder à la terre ferme. Exténués de faim et de fatigues, ils parvinrent cependant à se traîner jusqu'à l'habitation de M. de Lafontaine, où des soins attentifs les rappelèrent à la vie. De retour à Québec, M. William remit à la mère de Sainte-Hé.ène, supérieure de l'Hôtel-Dieu, la somme de quinze cents livres en accomplissement de son vœu. Cette fondation fut acceptée en chapitre le 14 décembre de cette année (1757), avec l'agrément de l'Evêque de Québec." (1)

Il y aurait plusieurs détails à reprendre dans les lignes qui précèdent. Le bon abbé Casgrain aimait tellement la légende et le mystère, qu'il en mettait en bien des endroits, parfois au risque de blesser la vérité historique.

Ce voyageur mystérieux, qu'il désigne sous le nom de William, était bien connu de toute la population de Québec, en 1757. De plus, il est désigné en toutes lettres, dans l'acte de fondation de la messe en question. C'était IVL Gilles-William Strouds.

(1) Histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec, p. 434.

Disons im mot de ce personnage, qui joua un certain rôle à Québec, mais dont le nom ne dit plus rien à la génération actuelle.

Bien peu d'Anglais s'établirent au Canada sous le régime français. Les autorités de la colonie, pour se conformer aux instructions du gouvernement français, renvoyaient impitoyablement ceux qui passaient ici. Quelques Anglais réussirent cependant à s'établir dans la Nouvelle-France et leurs descendants sont aujourd'hui considérés comme des Canadiens- Français.

Gilles-William Strouds, né à Londres vers 1712, s'était établi tout jeune dans la Caroline, alors colonie anglaise. En 1738, il avait une affaire d'honneur qui le forçait à prendre la fuite pour éviter les châtiments des tribunaux de la colonie.

Il passa dans la Nouv'elle-France et se fixa à Québec, comme marchand. Ses affaires prospérèrent vite et il devint bientôt un des négociants en vue de la capitale.

Strouds était protestant. En 1742, après s'être fait instruire des mystères de la religion catholique, il prononçait son abjuration et était baptisé sous condition dans la chapelle du collège des Jésuites, à Québec. L'intendant Hocquart voulut bien lui servir de parrain.

En 1748, le 26 février, Strouds épousait une bonne Canadienne, Marie- Joseph-Elisabeth Morisseaux, sœur du curé de Charlesbourg.

Il ne lui manquait plus que de devenir

sujet français. C'est ce qu'il demanda au roi de France, Tannée même de son mariage. (1)

Le 30 avril 1749, Sa Majesté lui accordait les lettres de naturalité suivantes :

"Aujourd'huy trente avril mil sept cent quarante-neuf, le Roy étant à Versailles, sur ce qui a été représenté à Sa Majesté par le s. Gilles Strouds, natif de Londres, et de la religion catholique, apostolique et romaine, qu'ayant passé il y a plusieurs années dans la colonie anglaise de la Caroline, et une affaire malheureuse l'ayant obligé d'en sortir, il se rendit en Canada en 1738, que par son travail, il serait parvenu à y former un établissement, €t y aurait ensuite épousé une fille française, et désirant pouvoir finir ses jours dans la d. colonie ou en tel autre endroit du Royaume où ses affaires l'appelleront, et v jouir des mêmes avantages, que les autres sujets de Sa Majesté, il la suppliait très humblement de vouloir bien sur ce luy procurer. A quoy ayant égard et voulant favorablement traiter le d. Gilles Strouds,Sa Majesté l'a reconnu, tant censé et réputé pour son vray et naturel sujet et regnicole, Veut en conséquence Sa Majesté que comme tel il puisse et luy soit loisible de demeurer dans la colonie du Canada ou autres lieux du Royaume, terres et seigneuries. ..."

Gilles-William Strouds décéda à Québec,

(1) Sa supplique a été publiée au volume III (p. 419) de la Collection des manuscrits de la Nouvelle-France, mais on lui donne le nom do Slronds.

le 4 avril 1757, et fut inhumé le lendemain dans la chapelle du collège des Jésuites, ainsi qu'il l'avait demandé, '"en reconnaissance de la grâce que Dieu lui avait faite de faire abjuration de ses erreurs dans cette chapelle.''

Al. Strouds qui, pendant plusieurs années, avait eu l'entreprise de fournir le bois de chauffage pour le service du Roi, avait amassé une petite fortune.

Dans son testament, reçu par le notaire Jean-Claude Panet quelques jours avant sa mort, il faisait plusieurs legs pour des œuvres de charité.

Une des dernières clauses se lisait comme suit:

"Veut et entend le dit testateur qu'il soit fondé une grande messe à perpétuité avec diacre et sous-diacre à l'honneur de la Sainte Vierge et ce tous les ans au mois de janvier de chaque année en l'église du couvent des dames Religieuses de la communauté de l'Hôpital de cette ville et ce dans le cours de janvier de chaque année au jour de communion de la dite communauté pour raison de laquelle fondation il lègue la somme de quinze cents livres. ..."

Le 14 décembre 1757, les dames religieuses de l'Hôtel-Dieu de Québec, de l'agrément de Mgr de Pontbriand, évêque de Québec, acceptaient la fondation stipulée dans le testament de M. Strouds. En retour de la somme de 1,500

livres, en biiiels d'ordonnance, que leur payèrent la veuve Strouds et son exécuteur testamentaire, M. Jacques Imbert, conseiller au Conseil Supérieur et trésorier de la marine, elles s'engageaient "de faire dire, chanter, et célébrer, tous les ans, au mois de janvier, au jour de communion, une grande messe avec diacre et sous-diacre, à l'honneur de la Sainte V^ierge et de fournir pour ce, le luminaire et ornements convenables et tout ce qui serait nécessaire, et ce à perpétuité." (1)

Les 1,500 livres de M. Strouds ne furent pas d'un grand service à l'Hôtel-Dieu de Québec. Les effets qu'on avait achetés en France avec cette jolie somme tombèrent aux mains des Anglais pendant la guerre qui vit la chute de Québec. On n'en continue pas moins, chaque année, à chanter la grand'messe en l'honneur de la Sainte Vierge. Evidemment, pour les dames de l'Hôtel-Dieu de Québec, les engagements ne sont pas des chiffons de papier, comme pour ces bons Allemands de la Grande Guerre.

(l)Acte de Jean-Claude Panet, 14 décembre 1767.

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