HOMME DES CHAMPS
^^v^ o.-i. Avi
i^p^iiiMli»§-
— Personne ne t'empêche, dit Philippe, de boucher les trous, avec des numéros du Petit Parisien.
— Je ne réclame pas une maison.de riches, dit-elle, je ne demande que la propreté, et si j'avais quatre sous d'économies, la bicoque serait réparée demain.
— Ne faites pas ça, madame Philippe; je vous assure que votre maison est admirable.
— Elle ne tient plus debout.
— Ne t'inquiète pas, dit Philippe, elle est assez solide pour t'enterrer.
— En me tombant sur la tête, dit Madame Philippe que sa réponse fait rire seule.
— Ne craignez rien, dis-je, et ne méprisez pas votre maison. Vous auriez tort; elle a beaucoup de valeur. Songez que c'est un héritage de vos ancêtres, et puisque vous avez le culte des morts, gardez avec respect tout ce qui vous vient d'eux. Votre maison, c'est un souvenir du vieux temps, une relique sacrée.
— Je ne vous dis pas le contraire, répond Madame Philippe déjà flattée.
p:.f.i|^i(iil°'
— Dans l'ancien temps, dit Philippe, il y avait, au-dessus du lit, un dais carré de planches porté par quatre quenouilles, et tout autour s'accrochaient des rideaux jaunes à bordure verte.
— Des rideaux de grosse laine tissée sur de la toile, dit Madame Philippe. On appelait ça dupoulangis; c'était inusable.
— On n'envoyait pas la fin, dit Philippe, on les pendait et on ne les dépendait plus.
Ils renfermaient le lit. On ne les ouvrait que pour y entrer, comme à la comédie, et quand le père montait se coucher, il disait : « Bonsoir, mes enfants, je vas à la comédie ! »
— Cette espèce de rideaux n'existe plus, dit madame Philippe. La dame du château les a détruits. Elle les achetait pour faire des tentures.
— Mon père lui a vendu les siens cinquante francs, dit Philippe. C'était bien payé. Ils n'en valaient pas vingt.
— Nous avons, dit madame Philippe, encore un lit de cette taille-là sur le grenier.
— Pourquoi ne lutilisez-vous pas? A
fn " .©-■ff. ^ 9 ^
''■"iF'ft'9jlCSiI;dit
.^9 I^H^Mijâ vîî p'» «iit-
l^saXc^^ que
;^^^:fe lit, ■«■is-**"»"
14 Lie. VIGNERON DANS SA VIGNE
Madame Philippe, que le monde" les voie fripés.
— Cachez-les sous la couverture, personne ne les verra.
— C'est la mode de les laisser dessus.
— C'est cependant si naturel, quand on a un oreiller, de le mettre sous sa tête !
— On le place sous la tête, dit Philippe, dans le cercueil. Les héritiers laissent toujours un oreiller au mort.
— Mais ils donnent n'importe lequel, dit Madame Philippe. Ils ne sont pas obligés de faire cadeau du meilleur.
Les Philippe couchent sur une paillasse et un lit de plume. Ils ne connaissent pas le matelas. La laine et le crin valent trop cher, et ils ont pour rien la plume de leurs oies.
— J'ai souvent vu, dis^je, sur la route, des oies si déplumées qu'elles faisaient de la peine. Je les croyais malades.
— Elles étaient déplumées exprès, dit Philippe, seulement elles Tétaient trop. Il ne faut pas ôter les plumes qui maintiennent Tàile, sans quoi l'aile pend et fatigue la bête.
in>||)gjlH*8t?l3uIe.
se déshabiller? Il y a belle heure qu'ils ne se couchent que pour dormir. Ils dorment d'ailleurs dans le lit de plumes comme dans deux nids séparés. Ils y enfoncent chacun de leur côté. Ilsy reposent sans remuer, à rétouffee; ils y soufflent et ils suent, et le matin, quand ils ouvrent la porte, ça sent la lessive.
— Rêvez-vous, Philippe?
— Rarement, dit-il, et je n'aime guère ça, on dort mal.
Il croit qu'on ne peut faire que des rêves désagréables. Quant à Madame Philippe, elle ne rêve jamais
— Ou si je rêve, dit-elle, je ne m'en aperçois pas.
— De sorte que vous ne savez pas ce que c'est qu'un rêve ?
— Non.
— Je te l'ai expliqué, dit Philippe.
— Tu m'expliques ce qui se passe dans ta tête, et moi je te réponds qu'il ne se passe rien de même dans la mienne; alors ?
En échange, c'est toujours elle qui se lève la première.
iiâ'ii 2 ~
Je leur ai fait une visite de nouvel an.
J'avais quitté une campagne touffue, je Tai retrouvée dégarnie, mais plus verte qu'en octobre parce que les blés sortent de terre.
L'herbe si longtemps grillée s'est rafraîchie d'une herbe neuve et courte que les bœufs ne peuvent pas saisir de leur grosses lèvres. il a fallu les rentrer à la ferme. On ne voit plus, dans la campagne, les familles de bœufs qui l'habitaient. Seuls, quelques chevaux restent au pré. Ils savent prendre leur nourriture où le bœuf n'attrapait rien. Ils craignent moins le froid et s'habillent l'hiver d'un poil grossier à reflets de velours.
Sauf une espèce de chone dont la feuille
!§?Sî^bres
Mais le rouge fruit du rosier sauvage se défend et il mourra le dernier parce qu'il a un nom rébarbatif et du poil plein le cœur.
A l'entrée du village, je m'étonne qu'il soit si petit. Les maisons que séparaient leurs jardins semblent, ces jardins dépouillés, ne faire qu'une contre l'église. Le château s'est rapproché, ainsi que les fermes éparses, les champs nets, les vignes claires, les bois percés à jour, et d'un point à l'autre de l'horizon borné, la rivière coule toute nue.
Personne dehors. Aucune porte ne s'ouvre à mon passage. Quelques rares cheminées fument. Les autres fument sans doute à l'intérieur.
Enfin j'arrive chez Philippe et j'ai plaisir à les revoir, lui et sa femme. Il est vêtu comme au mois d'août et il porte seulement sa barbe d'hiver. Ma visite ne le surprend et ne l'émeut que jusqu'à un certain point. Il me donne à toucher sa main fendillée et me dit qu'il n'y a rien de nouveau.
— Point de mort, depuis mon départ?
— Vous ne voudriez pas, dit-il.
B N'SKlant !««(n^ aerres
JM<?ffiiVroie '
f • I. I i i II.
— Non, pour Antoine,
— Le soldat. Se plaît-il au régiment?
— C'est difficile à savoir, répond Madame Philippe. Il n'écrit guère, parce qu'il met trois jours à gagner un timbre, et il n'en écrit pas long à la fois.
— Quand le verrez-vous?
— Ce soir, peut-être.
— Comment, ce soir?
— Oui; dans sa dernière lettre il nous annonçait son arrivée pour aujourd'hui, par le train du soir. Il ne nous a pas récrit contreordre.
— C'est qu'il va venir. N'allez-vous pas, Philippe, au-devant de lui?
— Pourquoi faire!
— Pour le ramener de la gare.
— Il connaît le chemin, dit Philippe. Il s'amènera seul. Il est grand.
— Vous l'auriez embrassé tout chaud.
— Oh ça!
— Quoi! vous aimez bien votre Antoine.
— Ce n'est pas l'habitude, chez nous, d'aller à la gare, dit Philippe gêné. D'ailleurs,
Jtî<iil!=|i]lîâ^ti:i- Ifltïilfê
— Non, dit-elle.
— Cherchez au fond.
— Rien, dit-elle.
— Vous recevrez sûrement demain, un mot par le facteur. Antoine vous expliquera pourquoi il ne vient pas et il vous souhaitera la bonne année.
— C'est probable, dit Philippe.
Madame Philippe déplie et secoue les
effets, une culotte, une veste, un chapeau mou, une cravate cordonnée et un peu de linge sale.
— Voilà, dit-elle, toutes les nippes qui l'enveloppaient quand il nous a quittés. On croirait qu'il est mort.
is:
N loi
rais pas le rentrer toute seule. J'en suis venue à bout comme d'un mouton.
— - Combien pèse-t-il !
— Deux cent sept livres.
— C'est un poids.
— C'est raisonnable, dit Philippe, et je crois qu'il sera bon. Je l'ai acheté à un fermier que je connais et qui l'a engraissé avec de l'orge.
— Pourvu qu'il fasse beau demain!
— Le vent tourne au nord, dit Philippe.
Il fera sec, et si nous avons la chance qu'il gèle cette nuit, ce sera le meilleur temps pour tuer un cochon.
— Tout est prêt !
— Oui, j'ai retenu mon garçon Pierre; il n'ira pas travailler au canal et il nous aidera.
— Je vous aiderai aussi.
— La voisine et moi, nous ferons le boudin, dit Madame Philippe.
— A quelle heure le réveillerez-vous ?
— Le cochon ?
— Oui.
— Au lever du soleil.
Mais le rouge fruit du rosier sauvage se défend et il mourra le dernier parce qu'il a un nom rébarbatif et du poil plein le cœur.
A l'entrée du village, je m'étonne qu'il soit si petit. Les maisons que séparaient leurs jardins semblent, ces jardins dépouillés, ne faire qu'une contre l'église. Le château s'est rapproché, ainsi que les fermes éparses, les champs nets, les vignes claires, les bois percés à jour, et d'un point à l'autre de l'horizon borné, la rivière coule toute nue.
Personne dehors. Aucune porte ne s'ouvre à mon passage. Quelques rares cheminées fument. Les autres fument sans doute à l'intérieur.
Enfin j'arrive chez Philippe et j'ai plaisir à les revoir, lui et sa femme. Il est vêtu comme au mois d'août et il porte seulement sa barbe d'hiver. Ma visite ne le surprend et ne l'émeut que jusqu'à un certain point. Il me donne à toucher sa main fendillée et me dit qu'il n'y a rien de nouveau.
— Point de mort, depuis mon départ?
— Vous ne voudriez pas, dit-iL
qu'il marquait du doigt, et il appuie* II appuie à peine. Le couteau pénètre si aisément qu'il semble que ce soit agréable au cochon. J'attendais des cris redoublés, une fureur suprême. Il ne bouge pas et il ne fait plus que se plaindre.
Philippe tourne la lame. Le sang filtre et bientôt, par l'incision élargie, il coule d'un jet régulier. Il n'éclabousse pas; il tombe épais comme une tresse rouge; il est riche comme du sang de héros et doux à l'œil comme du jus de confitures.
Chaque fois que Philippe serre la plaie, sa femme verse le sang de la poêle dans le bassin où la voisine le remue avec ses mains pour éviter qu'il se coagule. Elle rejette les caillots et elle s'amuse, la voisine; d'un geste lent, elle forme et déforme les plis lourds d'une étoffe écarlate.
Les cris espacés du cochon s'éteignent. Le dernier gémissement rauque pousse dehors le dernier sang. Telle une source saute sur un caillou. La lame fouille encore une gorge flasque qui ne rend plus. Le cochon est vide
entretenons la flamme et nous la promenons sous les pattes et dans les oreilles.
Pierre ramasse un des sabots que la chaleur a fait éclater et au creux duquel colle un peu de chair blanche et fine.
— Elle est cuite à point, me dit Pierre.
Goûtez-y. Les gamins du village se battraient pour l'avoir.
— Ce n'est pas mauvais, dis-je; ça sent la châtaigne.
— Régalez-vous donc, dit Pierre qui arrache et me jette les quinze autres sabots des quinze autres doigts des quatre pieds du cochon.
Mais je réponds que je ne suis pais un gourmand égoïste et que j'aime mieux les garder pour mes amis de Paris.
comme une bête estropiée tourne les yeux vers le monde.
Enfin ils se couchèrent. D'abord tout alla bien. Madame Philippe, coite, ne bougeait pas, seulement préoccupée de rendre à Philippe, coup pour coup, les baisers qu'il lui appliquait.
Mais quand elle bêla, sursautante, comme le mouton qu'on avait saigné hier :
— Ah ! crie si tu veux, mâtine, lui dit Philippe, il y a trop de jours que j'attends, je ne peux plus durer.
Tandis qu'il caressait la mariée d'une main légère, d'une main pesante il lui fermait la bouche.
— Oui, et la paille sèche est préférable aux draps sales. Je ne faisais qu'un somme jusqu'à minuit où les bêtes me réveillaient.
Elles ont leurs habitudes ; elles se dressent à minuit pour manger un morceau de foin et j'entendais cliqueter les cornes aux bâtons du râtelier. L'hiver, leur souffle me tenait chaud, mais Tété je couchais souvent dehors, pour garder les bœufs qui passaient la nuit au pré. Un fermier n'aurait pas dormi tranquille, si ses bœufs étaient restés seuls. On abandonnait dans le pré une vieille charrette qui ne servait à rien. On y ajoutait, sur des cerceaux, une toiture de glui, de grosse paille de seigle et c'est là que couchait l'homme de garde.
— Vous étiez bien ?
— Pas mal. C'était pendant la belle saison. Le froid du matin engourdissait un peu.
— Contre quoi gardiez-vous les bœufs?
— D'abord, il y avait des loups.
^ — Oh ! Philippe ! des loups dans ce coin
de la Nièvre ?
— Mais pourquoi a-t-on supprimé cette garde de nuit?
— Parce que ce n'est plus la mode.
— " Et les fermiers dorment tranquilles ?
— Oui.
— Et les bœufs ? ,
— Ils se gardent seuls.
— Ils ne s'en portent pas plus mal?
— Non. La mode aujourd'hui, c'est simplement de faire des visites aux bœufs qui ne travaillent pas et qu'on engraisse à Therbage. Durant les dernières années de mon service, c'était ma besogne chez les fermiers Corneille. Chaque matin, à quatre heures, j'allais voir les bœufs dans les embauches.
Je visitais une partie des prés avant la première soupe, je rentrais, je débarrassais au galop moa écuelle, et je visitais Tautre partie des prés avant midi. Je regardais les bœufs, pièce par pièce, pour m'assurer qu'aucun n'était malade, et je tâtais sur chacun les dépôts de la graisse.
— C'était une besogne fatigante ?
— Pas -plus que les autres.
— Du bon ?
— Assez pour laver la patte d'un chien, assez pour qu'ils disent qu'ils boivent du vin,
— Les fermiers deviennent-ils donc meilleurs !
— Non, mais les domestiques deviennent plus effrontés. Ils demandent.
— Vous n'osiez pas ?
— Nous n'y pensions pas, dit Philippe.
— Vous ne gagniez qu'une quinzaine de sous par jour, ils gagnent le triple ; vous battiez avec le fléau et vanniez avec un van, ils battent à la machine et vannent avec le tarare ; vous ne preniez de repos qu'aux grandes fêtes, et ils se plaignent !
— Et ils s'écoutent, dit Philippe.
— Peut-être que les besoins augmentent avec l'aisance, et peut-être que tout compté, Philippe, on n'est pas plus heureux aujourd'hui qu'autrefois.
— On le croirait, car des tapées de jeunes quittent le pays et vont à Paris où ils espèrent vivre grassement. Avec de la chance, ils réussissent. Mais ceux qui restent doivent
Si^vait
|k|ûE|: . .J(. ,
^ j.H'*D!'^»aP'!»^«'-r"I-~- -S- " en «lu.» «lu.» «jï» '''•
^•^î^âïpfi^^îi
— Qui sait ?... Criez fort et les riches partageront.
— Ils ne sont pas si bétes. A leur place...
— » Qu'au moins ils donnent leur superflu !
— Dès qu'on donne quelque chose au monde, dit Philippe, de l'argent ou n'importe quoi, le monde tourne mal. Moi, par exemple, je serais vite un homme perdu.
— Vous supporteriez la fortune comme les autres.
— Non, non.
— Pourquoi, Philippe entêté ? Pourquoi ?
pourquoi ?
— Parce que les autres et nous, ce n'est pas la même chose.
Voilà son refrain. Il y a deux races d'hommes, celle des riches et celle des pauvres. Il n'est pas de la race des riches. Quoi de plus clair ? Impossible de le tirer de là.
Qu'il y reste !
11 traverse la cour, va jusqu'au petit mur qui contient le fumier, et autant par habitudeque par économie, il pisse.
Il ne rentre pas tout de suite et goûte le calme comme un breuvage.
D'ailleurs on tire un autre, verrou, une seconde porte s'ouvre et lemaréchal-ferrant, réveillé par une même cause, sort de sa maison. Il a pris son tricot et ses sabots.
Ses premiers regards montent vers la lune.
— Est-elle belle !
Il ne dit que cela.
Il pisse.
Bientôt paraissent le menuisier, l'aubergiste, et Gagnard, et Fernet, qui se hâtent différemment selon le besoin.
On croirait qu'ils se sont donné rendez-vous.
Mais non. Ils se lèvent ainsi au milieu des pures nuits d'été. Ils laissent un instant les femmes libres chez elles, et préfèrent pour eux la nature.
Ils se reconnaissent avec plaisir et échangent des paroles rares, d'une sonorité qui les étonne. Ils se gardent de plaisanter ou
Madame Philippe est encore agitée et toute fière, parce qu'elle a reçu la visite de Madame Delange, la riche châtelaine.
— Je vous jure que c'est vrai, me dit-elle.
— Mes félicitations, madame Philippe, et quand avez-vous eu cet honneur?
— Ce matin; j'étais occupée à mon ménage, quand tout à coup je vois entrer cette belle dame. Je ne savais où me mettre. Elle me dit : « Bonjour, madame Philippe ; je vous fais, en passant, une petite visite. » Moi je retrouve ma tête perdue et je lui dis :
« Vous êtes bien aimable, madame. » Et je lui offre une chaise pour s'asseoir. (( Non, merci, me dit-elle, je ne suis pas fatiguée. »
l'l''IU,ï.-â:.s,(îi
sa:^i^Z|^J^^ me
— .Vous croyez sérieusement, madame Philippe, que c'était une vraie visite?
— Et pourquoi pas ? Oh ! une toute petite visite de hasard. J'ai pensé : Madame Delange se promène, il fait beau, elle est de bonne humeur, elle passe devant ma porte ouverte, elle m'aperçoit et se dit : a Tiens, je ne connais pas la cabane des Philippe, je veux voir comment cette brave femme s'arrange chez elle, ça lui fera plaisir. »
— Et vous êtes flattée?
— Faut-il me désoler parce que cette dame me prouve qu'elle ne me méprise pas ?
Mais elle a dû me prendre pour une mal élevée. J'ai oublié de lui demander si elle voulait se rafraîchir. Elle est partie trop brusquement. Si j'avais osé, j'aurais couru après elle.
— Vous dites qu'elle soufflait fort ?
— Oui, elle était rouge de chaleur.
— Dites-moi, madame Philippe, quand elle est entrée, vous n'avez rien remarqué, sur la route ?
— Non.
Courte, ronde, avec une taille de gerbe, solidement debout sur ses larges pieds d'armoire, elle me dit, d'un air modeste, qu'elle a a été la nourrissonne de Madame Corneille.
— Je ne comprends pas, madame Philippe, vous avez presque son âge.
— Tout de même, dit-elle, quand Madame Corneille a sevré sa Pauline, comme son lait ne passait pas, c'est moi qui l'en ai délivrée.
— De quelle manière ?
— En la tétant.
— Quel âge aviez-vous donc ?
— Dix-neuf ans.
— Mais vous étiez encore fille.
"Tpon
me
Elle avait essayé de se téter toute seule avec une pipe, mais rien ne vaut la bouche humaine.
— Et vous étiez une nourrissonne habile ?
— Oui, sans me vanter. Au début, encore demoiselle, je me cachais, par peur des domestiques qui se seraient moqués de moi.
Puis la nouvelle s'est répandue que je tétais mieux que personne. Dès qu'une femme était embarrassée, elle m'appelait. Une fois mariée, je n'ai jamais refuséce service.
— Votre réputation n'a pas empêché Philippe de vous aimer?
— Au contraire, dit Philippe. Elle était grasse du lait d'autrui, fraîche et blanche, et elle me plaisait beaucoup.
— Eh bien! Vous ne me croirez pas, dit madame Philippe; j'ai tété charitablement toutes les femmes du pays qui ont eu besoin de moi, et aucune d'elles n'a voulu me téter; quand je leur montrais mes seins lourds, elles faisaient la grimace et filaient comme des lapins.
:^«ilj| a II Ug ISI#°
■^^^jjKèj^-
.^..^..^..j(..^..j(..^..^..^..jj..jj. • • .jj.
jusqu'à ce que je te crie : arrête! Ensuite je mettrai sur ma dent du papier d'argent de chocolat.
— Bâille, dit Philippe.
andains de la même largeur, et non de finir son ouvrage avant de l'avoir commencé.
Il ne laisse pas un seul gendarme, c'est-àdire un seul brin d'herbe debout, échappé à la faux.
Je le vois de loin qui avance à petits pas glissés, la jambe droite pliée, la gauche presque tendue et un peu en arrière. Ses sabots, où il a les pieds nus, marquent deux raies parallèles. Il trace un chemin si propre que, tout à l'heure, on passera ce lac d'herbes profondes à pied sec.
La faux coupe de droite à gauche, d'un trait rapide et sûr, puis elle revient, la pointe levée et du dos caresse l'herbe suivante qui va tomber.
Tantôt elle siffle, légère, tantôt elle grince et çà et là, par le pré, de grandes herbes frissonnent d'inquiétude, et brusquement elle a le hoquet sur un caillou.
Philippe s'arrête, tâte la lame du doigt et l'affile avec une pierre à aiguiser qui lui pend sous le ventre dans un cornet de bois. Et maintenant il se ferait la barbe !
IkVllgr'MviliâJtiBtes
Oh ! n'espérez rien !
L'odeur du foin ne les grise pas.
Ils ne vont pas, pour vous faire plaisir, se rouler dans l'herbe .
Il s'agissait d'abord d'épousseter les meubles.
Resté seul, Philippe ne se reconnut pas dans les glaces.
Il s'assit, son plumeau à terre, et demeura perplexe.
Puis, se levant, résolu, il prit un des vases delà cheminée, le plus petit, afin de causer moins de dommage, et le laissa tomber.
— Voilà un beau début, Jean, dit Madame accourue.
— Oui, madame, répondit Philippe, mais ne vous fâchez point, je vais m'en aller.
— Je ne vous chasse pas pour cette maladresse, Jean. Une autre fois, vous ferez attention.
— S'il vousplaît, madame, dit Philippe, je m'en irai quand même.
— Pourquoi, puisque je vous garde ?
— Me garderez-vous malgré moi? Je mentais tout à l'heure. J'ai cassé votre pot exprès, par malice, pour me faire renvoyer.
— Encore faut-il que je vous remplace.
Philippe n'est pas fier et il use tout ce qu'on lui donne. On vient de lui offrir un chapeau de paille d'enfant orné d'un ruban violet sur lequel le mot Neptune est écrit en lettres d'or.
Philippe n'a pas une grosse tête et le chapeau l'abrite bien.
— Il fera mon été, dit-il.
— Vous n'avez qu'à ôter le ruban.
— Il ne me gêne pas.
On peut voir Philippe, qui n'est plus jeune, travailler au jardin sous son chapeau puéril. Le violet du ruban s'éteint peu à peu, mais le nom doré de Neptune persiste au soleil.
• «gB .»- ■ jg» .g» •g» •
ijiver
ir*
— Elles ne mangent pas^ répond Philippe, elles embrassent la terre.
Il ne se réjouit jamais d'avance.
— Çâ pousse, lui dis-je, voilà les arbres en fleurs.
— Oui, dit Philippe, il y a bien du mal à faire pour la gelée.
Comme il travaille et sue au soleil, dans le jardin, on lui porte un verre de vin. Il l'accepte, mais il demande d'abord un verre d'eau. Il avale le verre d'eau pour la soif, puis le verre de vin pour le plaisir.
Son fils soldat n'a pas écrit depuis longtemps. Philippe ne veut pas avoir l'air inquiet. Il cite son propre père qui a été sept années soldat et qui est resté sept années sans écrire. On ne savait plus où il était.
— Il est tout de même revenu, dit Philippe, et quand il est revenu, on l'a repris.
Il se reconnaît malade quand il n'a plus
Il appelle sa vache Charmante.
— C'est commode, dit-il, quand je me fâche et que je veux l'appeler chameau, j'ai plus vite fait de changer de nom.
Il ne lit les affiches de la mairie que lorsqu'elles se décollent. Tant qu'elles tiennent, il n'a pas besoin de se presser.
Son rire fait de loin le même bruit qu'un sanglot. Il faut voir Philippe pour être sûr qu'il rit.
La sueur du peuple n'est pas un symbole, Philippe en paraît toujours comme verni. Et de nous deux, à la chasse, c'est lui, je le vois bien, que les mouches préfèrent.
Il fait une bourriche, mais comme les oreilles du lièvre dépassent et retombent, elle n'a plus d'œil.Un lièvre tué par Philippe ne peut pas aller à Paris en marquant si mal. Il redresse donc les oreilles et les maintient droites avec une épingle anglaise.
"*Éii^fii|]if|/i'
» -ft. . .ffi..». .
^iïé'i|î§d;^^ia^Êj^ est
^ .g:.5j. .g. .'^. -JiJ. iç; .g. •^. -♦-
tendre toute la sonnerie. Elle ne se lève qu'au dernier coup de cloche, elle fermp la porte à clef et part. Mais ce matin, avant le premier coup, lasse d'avoir trop remué de foin la veille, elle s'endort sur sa chaise, elle s'endort d'un sommeil de travailleuse qui n'a pas eu un moment de repos cette semaine, elle dort de tout son cœur, et c'est moi qui la réveille, comme je reviens de promenade et que je lui dis bonjour par sa fenêtre ouverte.
— N'allez-vous donc pas à la messe, ce matin, cousine ?
— J'ai le temps, dit Nanette qui se dresse brusquement et se frotte les yeux.
— LetempsPMaisla messe est sonnée.
— Oh! non! dit-elle souriante.
— Mais si.
— Non, non ! dit-elle, je l'aurais entendue.
— Vous dormiez, cousine.
— J'ai fermé les yeux un instant, dit-elle ; on n'appelle pas ça dormir. Je ne dormais pas serré.
— Il faut croire que vous dormiez déjà trop pour entendre les cloches.
tiîs'f.piM^tf-f-f'ftlr
Je VOUS ai prévenue. Tant pis pour vous si, malgré le meilleur de vos cousins, vous commettez un péché mortel.
— Marche ! marche ! dit-elle ; continue ta promenade sans t'inquiéter de mon salut ; je m'en charge toute seule.
Elle dit cela et au fond elle n'est pas trop rassurée. Elle sort dans la cour, regarde en l'air comme si elle cherchait un son de cloche attardé; elle me regarde, hoche la tête, puis sa défiance de moi l'emporte et elle rentre.
Mais bientôt le facteur lui crie de la route :
— Vous n'allez donc pas à la messe, aujourd'hui, maman Nanette?
— Si, si, répond Nanette troublée.
— On ne le dirait pas, réplique le facteur.
— Est-ce que, par hasard, elle serait déjà sonnée ?
— Il y a longtemps, dit le facteur.
— Longtemps, longtemps ?
— Longtemps, dit le facteur d'une voix déjà lointaine.
Nanette se dépêche de fermer la maison et
mvsii
i#»ff.îfi|r«|.5|ir,
-a. .5. .5. -jt- -r- «s« «St- „ .v-'S; -â,- ,ff. .». .«.-a-
.g. .j(. .j(. .^^. -y. .j^. ■«• .^. .5. .^. .jg.
Hfi
^^^^^^^■^^™^^-^—^^— ■■■■■■ " I . ■■ ■ - , ■ ■ ■ 111 ^— ^M .^1 ■!■■■ I ..Ml— - [■■■■■■■■■^■■^■■l — ^^^^
ces regards qu'elle connaît bien et qui donnent froid à l'âme. Elle aime mieux s'en retourner, et se cacher, et pleurer de dépit et de remords.
Ainsi, c'est irréparable : elle a manqué une fois la messe ! Jusqu'ici elle ne l'avait manquée ni pour une raison, ni pour une autre, de libertinage, de maladie ou de travail.
Elle avait eu la chance de faire toutes ses couches en semaine.
Et aujourd'hui, quand elle va bientôt mourir, elle la manque ! Et comme elle ne sait pas ne pas dire la vérité, elle n'invente aucun prétexte. Elle dit :
— Je Tai manquée, par ma faute, par ma très grande faute, par ma paresse d'écervelée.
Le village ne tarde guère à le savoir. Elle va de porte en porte, elle se confesse à tous ceux qu'elle rencontre, qui rient d'abord et puis la plaignent, et elle vient même se confesser à moi.
— Rentrée à la maison, me dit-elle, je me suis agenouillée au pied du lit et j'ai lu la
— Des beaux mollets !
— Je ne dis pas qu'ils sont beaux.
— Ah ! mon pauvre petit I répond de côté, d'un ton grave, ma vieille cousine, je le sens bien, va, que tu n'as pas de cœur et que tu ne m'aimes plus !
ëMm^ >¥§■
garantis que je ne crains pas un merle aux alentours.
Ce souvenir nous rapproche et nous attendrit.
Et je Taime encore, mon ami Robert, parce qu'il est de son village et qu'il refuse de le quitter. Paris ne l'attire jamais ; il l'ignore, il prétend que c'est une ville comme une autre et il ne fait pas le projet d y aller pour l'Exposition. •
Il vit content. Homme de journées, il travaille à la terre plus qu'il ne veut. Quand il a fini chez les autres, il s'occupe dans son jardin. Il ne décesse pas. Il gagne largement de quoi ne pas mourir de faim. Sans être gros et gras, il se porte bien. Il mange surtout du pain ; il mange aussi beaucoup de salade et de caillé. Il boit de l'eau fraîche et l'air pur est à discrétion.
Sa main râpe un peu la mienne, ses oreilles gelées par le froid, grillées parle soleil, semblent avoir été, comme des feuilles, en proie aux bêtes , mais il a l'œil vif et il se tient ferme . Si la teinte de ses cheveux est indéfinissable,
I II ^.g^,'S*'iane
■ "^ *IS* iSi ,fï, ■•■*•■*• -.^. ■*••*•
mais possédé que celle-là et jamais il n'a pu la perdre. S'il me la donne, me suis-je dit, c'est qu'il désire que je m'en serve, et aussitôt j'ai prisé dedans.
— De sorte que tu prises non par goût, mais par i;'espect pour la mémoire de ton père.
— Je n'ai eu aucun mal à m'y habituer, dit Robert. La première prise m'a été agréable; c'est plus sain que le tabac à fumer et plus économique.
— Et tu fais plaisir à ton père qui est mort.
— Peut-être. Chaque fois que j'ouvre ma tabatière, je pense au vieux.
— Chaque fois ?
— Presque.
— Tu l'aimais donc bien ?
— Oui, dit Robert ; c'était un travailleur et un homme juste.
— Il ne t'a laissé qu'une tabatière en héritage ?
— Il me l'a laissée avec la maison paternelle.
A ces mots, Robert éclate de rire et siffle un air joyeux par le trou de sa dent ; c'est toute sa réponse, et il n'y a pas moyen de discuter.
— Flûte à ton aise, lui dis-je ; tu ne m'empêcheras pas de venir habiter plus tard une maison près de la tienne.
— Quand vous aurez votre retraite ?
— C'est ça.
— Moi, je suis tout retraité, dit Robert, et je vous attends.
— Nous finirons nos jours porte à porte.
— Tant mieux ! dit Robert; vous n'êtes pas fier et vous aimez le peuple.
— J'ensuis, Robert... Pourquoi ricanestu encore? Tu es insupportable. Ne crois-tu pas que je serai ton camarade comme quand j 'étais petit ?
— Si, si, dit Robert redevenu sérieux, et le soir nous jouerons aux cartes l'un chez l'autre.
— Je te le promets et nous boirons des brûtots d'eau-de-vie sucrée, et nous lirons des livres à la veillée ; lis-tu quelquefois ?
— Je n'y tiens pas, dit Robert.
— Alors?... Et là-bas, de l'autre côté de la rivière, vois comme ce clocher brille au soleil couchant !
— Mâtin ! ce qu'on le bombarderait du point où nous sommes !
— Encore ! Qu'est-ce qui te prend ? Voilà tout ce que cette nature t'inspire? Tu parles comme un général, tu souhaites donc la guerre ?
— Oh ! non, s'écrie Robert, non, non, pas de guerre ! Je ne m'occupe jamais de politique. Le gouvernement m'est égal, j^accepte n'importe lequel à la condition qu'il nous préserve de la guerre. Je n'ai peur que de la guerre.
— Et tu voulais, il n'y a qu'un instant saccager cette prairie et abattre ce clocher à coups de canon !
— J'ai dit ça comme j'aurais dit autre chose.
— Prends garde, Robert, on t'écoute; tu jettes en l'air des mots qu'on rattrape et qu'on répète. Ce que tu dis comme tu di-
ipillilil
|l'#A'«(ISli$v^è. Ce
le ne :écoce l'S
iK
frère. A ceux qui prétendent qu'il n'y a pas de quoi, elle répond qu'elle l'admire.
Elle se dévoue maintenant à sa mère ruinée, elle aussi, par les mauvaises affaires de son fils. Toutes deux vivent uniquement de ce que gagne Olympe et la vieille fille s'arrange si mal qu'elle semble gagner le moins qu'elle peut.
Habile aux travaux d'aiguille de tous genres, elle a, pour une brodeuse de province, un réel talent dont elle ne sait pas tirer parti.
Une dame bien intentionnée lui apporte une bavette à broder.
— Choisissez votre modèle, dit Olympe.
La dame ne s'y connaît pas et elle choisit,
pour sa bavette sans valeur, une broderie compliquée et . coûteuse. Olympe ne fait aucune observation ; elle brode et elle demande un prix qui ne jure pas avec le prix de la bavette.
— Comment voulez-vous, dit-elle, que je fasse payer quinze francs le feston d'une bavette de trente sous ? Cette dame aurait le droit d'être surprise.
|-a" - «s 'S'a' "J a ta"
— Oh ! non, elle n'a pas quatorze ans.
— Et vous lui faites déjà son trousseau ?
— Oui, nç se mariera-t-elle pas un jour ou l'autre ?
— Tout de même. Madame Gervais ne perd pas de temps.
— C'est commode pour moi, dit Olympe.
Je travaille au trousseau, quand came plaît.
Je brode cette semaine une chemise, et la semaine suivante un mouchoir. Madame Gervais n'exige pas que j'aille vite.
— Elle est bien bonne.
— Sans doute, elle pourrait faire faire ce trousseau à Paris, au moment du mariage, en une fois.
— Il lui coûterait plus cher.
— Elle est riche.
— Et économe. Je suis sûr qu'elle ne vous paie pas. Je veux dire qu'elle vous paie mal.
— Elle me donne l'argent dont j'ai besoin.
Nous sommes en compte.
— Et vous ne comptez jamais.
— Je vous prie, dit Mademoiselle Olympe,
conique
premier prix, ce serait la fortune et la gloire, mais Olympe n'a ni goût ni originalité. Elle ne sait pas que les abat-jour modernes sont légers comme des danseuses ; elle charge les siens de lithophanies et ne réussit que de lourdes horreurs. Quand elle a payé les frais d'envoi et de manutention, il faut qu'elle paie les frais de retour et elle hésite à faire revenir sa pelote à épingles ou sa recette de cuisine. Elle n'a obtenu qu'une quatrième mention honorable, pour un cordon de sonnette. Il n'était pas élégant, il était solide : on pouvait se pendre après.
Elle se repose quelquefois, elle Cultive son jardin qui est grand comme une serviette, et de temps en temps elle place un bol de fraises.
Dans cette petite ville, tout le monde, même les dames qui en profitent, reconnaît les vertus de MademoisUe Olympe. Seule, sa mère, madame Bardeau, les ignore.
Olympe lui fait croire qu'elle a sauvé de la faillite de son frère quelques ébonomies presque suflisautes. Madame Bardeau le croit
— Paresseuse ! dit Madame Bardeau indulgente.
Comment devinerait-elle qu'il était minuit?
— Tu n'es pas raisonnable, Olympe, lui dit-elle encore, tu manges beaucoup trop vite.
— Mais non, dit Olympe, c'est toi qui ne manges pas assez vite. Tu as de vieilles dents, les miennes sont plusjeunes, j'ai fini la première et je quitte la table. Veux-tu que je reste pour te regarder ?
— ' A ton aise, dit Madame Bardeau; seulement je te préviens que tu joues avec ta santé.
Je l'étonné quand je lui dis que sa fille est une sainte.
— On voit bien, dit-elle sans méchanceté, que vous ne vivez pas avec elle.
— Maman a raison, dit Olympe, je suis souvent insupportable.
— Tu vas trop loin, dit Madame Bardeau ; ne Técoutez pas : au fond, c'est une bonne fille.
IMmmmnïS-
tarent dehors, sous elles. Il les aida à retrouver chacun la sienne. Il en sépara deux qui s'obstinaient à donner des coups de tête au même ventre. Il en rattrapa un autre qui, joyeux d'être libre, oubliait de teter et bondissait imprudemment vers la mare.
Puis, pour sa récompense, le petit bohémien voulut pénétrer dans la bergerie. Il se croyait chez lui. Mais le berger lui ferma au nez le bas de la porte divisée en deux parties. Le petit bohémien posa à terre sa bouteille, se pendit à la porte basse, et regarda par-dessus. Ses yeux essayaient de percer l'ombre.
Il n'eut pas le temps de se fatiguer les poignets. Le berger, sa besogne terminée, ressortit, ferma cette fois la porte tout entière, le haut et le bas, au verrou, et s'en alla du côté de la soupe, avec son chien.
Le petit bohémien, qui le suivait encore, le vit entrer dans la maison et s'asseoir près des autres domestiques, à la table commune. Il resta seul au milieu de la cour.
Personne ne faisait attention à lui, et la
^Pf;l2l®§flf:e ■ lïiKilfc
||'«itiA;f)if'i4a»ar
'■'■" %'4fe«|âlon
ic^t de g^ „^.^Jotb et
l:Ss^iJ|jifif|fc;|i'|aIhe-
— Pour mettre dans ta salade ?
— Dame! pas dans m£^ soupe.
— Ce que tu la ballottes, ta bouteille !
— Ça mélange T huile et le vinaigre.
— Où la portes-tu ?
— A notre voiture.
— A ta roulotte ?
— Oui. Elle est là-bas, au pont du canal.
Nous sommes arrivés ce matin et nous repartirons ce soir.
— Ça t'amuse de courir les chemins ?
— Oh non! j'aimerais mieux travailler,
— A ton âge? Tu me fais rire.
— J'ai neuf ans.
— Qu'est-ce que tu pourrais faire, à neuf ans?
— Me louer chez les autres.
— Tu es trop petit.
— J'en ai connu un plus petit que moi qui n'avait que sept ans et qui menait un chariot de bœufs.
— Ce n'est pas vrai.
— Si, Monsieur, avec un aiguillon. Je lui ai dit : « Tu vas verser, crapaud! » Mais il
lai ISI
ySàSimfmà S hw éâ'e
Il avait une vieille casquette de cycliste.
C'est maintenant la coiffure qu'on use et' qu'on jette le plus et elle se porte beaucoup chez les vagabonds.
Il était vêtu de morceaux rapiécés et redéchirés. Il semblait peler des genoux à la tête, et de toutes ses loques, comme un arbuste de toutes ses feuilles, il frissonnait au vent. .
— J'ai trois sœurs, me dit-il, mais il y en a une qui ne chante plus. '
— Ah ! elle est grippée ?
— Non, elle est morte.
— Tu ne me demandes rien, lui dis-je.
Est-ce que tu as quelquefois des sous !
— Jamais.
— En veux-tu un?
— Oh oui !
— Qu'est-ce que tu en feras ?
— J'achèterai du pain.
— Pourquoi du pain ? pour me faire plaisir? Va, ça m'est égal. Achète plutôt un sucre d'orge.
— J'achèterai ce que vous voudrez.
Ecoute, lui dis-je, du ton grave d'une
— Je VOUS remercie, dit-il, merci bien tout à fait, beaucoup. Au revoir. Monsieur, bonne santé !
11 fallut se quitter pour la vie. Il s'éloignait déjà, mais il se retourna comme s'il avait oublié quelque chose et m'apporta sa main tendue que je serrai, sur la route déserte, d'une pression furtive.