II
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les autres noyés, les autres enlevés soudain par de mauvaises fièvres ; elle avait eu même un fils tué à la guerre, elle ne saurait dire quelle guerre, et elle avait tout accepté sans se plaindre, mais elle ne veut pas accepter le déshonneur. Pourquoi? On s'étonne, à la voir si usée, flétrie, réduite et près de la mort, que le déshonneur de sa petite-fille ne lui soit pas égal comme le reste. Elle en est tombée malade de honte. Elle a dû se mettre au lit; la tête prise, elle ne connaissait personne. Elle s'imaginait que c'était fini. Elle a voulu recevoir Dieu. Il est venu et reparti sans elle, et c'est à recommencer. La voilà encore sur pied, mais du coup boiîne à rien. D'ailleurs les ménages où elle lavait ont profité de sa maladie pour changer de laveuse. Il est temps qu'elle se laisse vivre de ses rentes. C'est dommage qu'après avoir travaillé plus que n'importe qui au monde, elle n'ait pas un sou d'économie. Elle est, comme elle dit, à pain et à bois cherchés.
Elle ose bien chercher son bois, parce que c'est presque un travail comme un autre, qui
Je ne me fatigue pas de l'observer avec une stupeur croissante qu'elle ignore. Elle me laisse mener la causerie. Elle répond toujours patiemment, n'interroge jamais et si je cesse de parler, elle garde le silence. D'une phrase à l'autre, nous avons le temps de rêver à notre aise.
C'est un des signes de sa vieillesse qu'elle oublie quelquefois son sexe. Elle ne pense plus qu'elle est du féminin et elle dit:
— Jeune, je n'étais pas gros, j'étais petit, mais sain et fort de tempérament.
On n'ose la reprendre ; c'est bien tard pour rectifier.
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— Le mariage dure toujours, dit Honorine.
— Ce qui n'empêche pas, Honorine, qu'il y ait, même à la campagne, des femmes de mauvaise conduite.
— Il y en a plus de quatre, dit-elle.
— Vous les méprisez ?
— Ça ne me regarde pas.
— Détestez-vous quelqu'un, Honorine ?
— Qui donc, Seigneur ?
— Dame ! vos ennemis, ceux qui vous ont causé du chagrin, des dommages.
— Personne ne m'a fait de mal.
— Et vous n'avez fait de mal à personne ?
— Dieu merci! non. Il ne manquerait plus que ça !
Quoiqu'elle ait parlé sans orgueil, elle est prise de scrupule et revient sur sa réponse .
— Tout de même, dit-elle, j'ai peur de devenir maligne en vieillissant.
— Ne craignez rien.
— Si, si, je m'imagine que des fois j'en veux aux ivrognes, aux paresseux, à mon prochain...
— Oh ! votre prochain !
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— J'ai ma vieillesse, c'est une raison.
— Vous vivrez votre siècle.
— C'est ce que je dis aux jeunes gens; ça les taquine.
— Mais au fond vous êtes lasse d'être malheureuse et vous ne tenez pas à vivre cent ans ?
— Un peu plus, un peu moins! dit-elle absorbée.
Je ne sais pas au juste ce qu'elle veut dire, si elle fait allusion à son âge ou à sa misère. Elle rêvasse et le jeu déréglé de ses mâchoires toujours en mouvement lui donne l'air de ruminer.
— Réveillez-vous, Honorine.
— C'est égal, dit-elle, j'ai bien ri.
— Vous ! En quelles occasions?
— Aux fêtes du pays, aux noces du village, à la rivière avec les laveuses.
— A propos de quoi, Honorine ?
— De n'importe ; je riais parce que j'étais contente, que j'aimais rire et danser. Je n'ai pas toujours eu des pieux de bois sous mes jupes, je dansais en riant de fameux coups.
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— Vous voyez, dit-elle, ce n'est pas la même chose lorsqu'on rit exprès. Il aurait fallu m' entendre au mariage d'un de mes garçons. Mon Dieu ! que j'ai ri! Mon Dieu!
que j'ai ri !
— Tant que ça, Honorine? c'est drôle.
— C'est la vérité, dit-elle rassise ; personne n'a peut-être plus pleuré, mais personne n'a peut-être plus ri que moi dans sa vie.
— Recommenceriez-vous votre vie telle quelle ?
— Malheurs et bonheurs compris, avec la permission de Dieu, je recommencerais.
— Implorez-le.
— Je le prie trop mal. Le soir, dans le lit, je m'endors de sommeil au milieu de ma prière. Le matin, je me dépêche d'aller àma besogne, et je le prie en route, mais je rencontre quelqu'un, je bavarde et ma prière reste à moitié faite.
— Répondez franchement, Honorine:
croyez-vous que Dieu existe?
— 11 faut bien ; et vous ?
— Oh ! moi, je n'en sais rien du tout.
— C'est selon, dit-elle, ça dépend des jours; je ne sais plus.
Je lui ai dit : ne pleurez pas! mais elle n'avait de larmes que dans la voix. Ses yeux sont à sec depuis la mort de Pierre. Elle ne pourrait que crier. A quoi bon? Elle se tasse déjà sur sa chaise, rentre ses coudes aigus, ses mains ligneuses, et par-dessus sa tête basse, comme pliée sous le joug, je vois son dos. Rien ne remue. La vieille Honorine semble inhabitée.
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116 LE VIGNERpN DANS SA. VIGNE
Une nuit, les rats grignotèrent la dernière miette du coffre, décoiffèrent le sucrier vide et ne revinrent pas.
Les araignées tapies n'attendaient, pour filer leurs toiles, que le silence. Un bruit régulier le troublait encore.
Mais brusquement Thorloge s'arrêta. Elle ne s'était point ralentie peu à peu, ses tic tac faiblissant jusqu'au tic tac suprême : elle cessait de marcher comme une personne frappée debout, et qui ne se croyait pas malade.
Le cœur de la maison ne battait plus.
Des gens du village poussèrent la porte et ramassèrent par terre la vieille Honorine, tombée sur le nez et morte toute seule, sans prévenir.
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son tour, uniquement préoccupées d'être du même avis.
— Si au moins, disait la plus vieille, ça leur profitait en quelque chose. Mais non, ils chicanent exprès, pour rien, pour le plaisir.
— Oui, répondait la plus jeune, ils sont comme ça, ils ne veulent point, ils ne veulent point, et voilà. Enfin on s'expliquera chez le notaire.
A peine avaient-elles disparu que je rencontrai deux messieurs âgés, bourgeoisement vêtus et qui marchaient sans fièvre, en tenant toujours leur droite. Le plus grave s'arrêta, leva une main, et dit syllabe par syllabe :
— Vous comprenez mon cher ami, que si je reste calme, c'est que je tiens à lui laisser tous les torts .Mais attendez et vous verrez .
Il s'efforçait de sourire, tandis que son ami remuait la tête, en homme qui verra parce qu'il vivra.
Ainsi, me dis-je, ce n'est, tout le long de la route, que gens qu'on embête, qui s'embêtent et qui embêtent les autres. L'embêtement est général et il n'y en a pas que pour moi.
Je remue la tête, j'ouvre la bouche et mes
yeux se ferment quand il désespère ou que
la note du pharmacien remonte. Tantôt mes
narines se pincent aux mots « sinapisme,
'pointes de feu», et tantôt je change d'oreille.
Certes, mon attitude hypocrite me fatigue ; je me donne du mal afin de le tromper, et s'il me fallait répondre, tout serait perdu.
Mais il va, sans que je le pousse. Il continue de chuchoter ses peines; il se répète et, pour un détail oublié, il recommencerait, car son existence n'est plus une vie.
Qu'il gémisse donc et se soulage ! Charitable, fier de me dévouer, je ne l'arrêterai pas, dussé-je geler sur pied dans le courant d'air.
Aussi, je tombe brusquement comme d'une branche, et je balbutie, quand le malheureux frère me dit avec amertume :
— Pardon, mon pauvre Eloi, je vois bien que je vous ennuie avec ma sœur !
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peux sourire longtemps ainsi. Ça ne me fatigue pas.
— Monsieur, dit le photographe, c'est bien une vraie photographie que vous désirez, et non quelque image impersonnelle et vague, dont les flatteurs ne pourraient que dire poliment : « Oui, il y a quelque chose. »
— Je veux une photographie, dis-je, où il y ait tout, ressemblante, vivante, frappante, près de parler, de crier, de sortir du cadre, etc., etc.
— Qui que vous soyez, me dit alors le photographe, cessez donc de sourire. Le plus heureux des hommes préfère grimacer. Il grimace dès qu'il souffre, dès qu'il s'ennuie et dès qu'il travaille. Il grimace d'amour comme de haine^ et il grimace de joie. Sans doute, vous souriez parfois aux étrangers, et il vous arrive de sourire à votre glace, quand vous êtes sûr que personne n'iest là. Mais vos parents et vos amis ne connaissent guère de vous qu'une figure maussade, et si vous tenez à leur offrir un portrait que je garantisse^ croyez-moi, monsieur, faites la grimace.
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Si vous avez un chien, caressez-le, en lui recommandant le calme.
A cheval, poussez un peu la noble bête contre les flots et qu'elle piaffe d'effroi.
Moi, j'ai rhabitude. En costume léger, la cigarette aux dents, les mains derrière le dos, comme dans mon jardin, je m'avance tranquillement vers la mer, et je la laisse venir.
Dire chaque jour : « Quand on pense que c'est la lune qui produit les marées ! » et lever avec lenteur les yeux au ciel, y chercher la lune absente et lui sourire au juger.
Dire aussi, pour ne pas faire de jaloux :
« Le beau coucher de soleil ! » mais hochant soudain la tête, indiquer par là qu'on n'est point dupe, qu'on sait à quoi s'en tenir sur cet air de se coucher.
Cette dame fait la planche et rien d'elle ne dépasse le niveau de la mer.
Celle-là rit tellement qu'elle laisse tomber une goutte d'eau dans la mer.
— Oh! le bel anneau de corail sur la mer!
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La jeune femme en noir rêve toute seule sur le rocher.
Sans doute, lasse de cette vie, elle fait choix d'une étoile pour y passer l'autre vie. Déjà elle en retient une et s'y installe; elle n'a pas de chance : brusquement l'étoile file.
— Mais....
— Oui, je sais, les étoiles ne filent pas.
Défiez-vous des méduses. Sans être comparables à celles dont l'antiquité nous transmit le souvenir, et bien qu'un nouveau Persée ne leur saurait couper la tête qu'elles n'ont pas, cependant elles piquent, comme leurs sœurs, les orties de terre, et même elles enveloppent le baigneur, si gluantes, que le pauvre homme se sauve vers le rivage, poursuivi par ces pots de colle.
Je me suis promené sur des bateaux de divers modèles, dans le but d'étudier le mal de mer.
Me promenant à jeun, j'ai vomi la pre-
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Il plie sa- serviette, se prépare à digérer, quand une femme de marin entre pour offrir du poisson.
Elle semble misérable surtout à cause de ses chaussettes déteintes qui s'affaissent mollement sur ses souliers brûlés. .
— Pauvre femme, dit M""® Bornet, quelle vie ! Je suis sûre que parfois elle soupe avec les arêtes du poisson qu'on lui achète, et qu'elle retrouve dans la rue. En la regardant, j'ai mal; je compare mon sort au sien, et je pense que souvent il nous arrive de nous plaindre. Elle n'a rien : que nous manquet-il? Tu sais si je déteste les faux sensibles, mais l'injustice des choses me révolte, à la fin, et mon bonheur continu m'effraie.
— Certes, la vue de cette femme m'impressionne autant que toi, dit M. Bornet.
Pourtant, défions-nous. En manches de chemise, après déjeuner, on pousse trop aisément des soupirs du fond d'une poitrine houleuse. Les besoins de cette femme me paraissent autres que les tiens. Son extérieur pitoyable te trompe sur ses souffrances in-
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Valence, — Déjà déçu : pas une seule, orange en vue !
Arles, — Ah! une mouche!
Le paysan de La Bruyère ne reconnaîtrait plus les siens.
Qui donc peut, sans mauvaise foi, nier le progrès ?
Il marche ! Il marche 1
On voit encore, c'est vrai, par les campagnes, un animal farouche, noir et brûlé de soleil. Comme son ancêtre, il se courbe tout le jour sur le champ labouré avec opiniâtreté.
Mais, au moins, il lève la tête quand passe le train !
Malgré notre désir d'avoir des ailes nous ne pourrons jamais voler. Heureusement:
Tair serait vite irrespirable.
Vous vous dites : Eloi libre, heureux de voyager, admire chaque site et s'approvisionne de belles images.
Toi, par exemple, tu peux te taper. Tu m'agaces, toujours sur mon dos, cognant à ma porte ; ce Monsieur veut-il qu'on le serve à table d'hôte ou à table particulière? »
Silence ! ou je me laisse mourir de faim.
(( Monsieur passera-t-il quelques semaines avec nous? » Non, je file. Monte-moi ma note, que je me paie ta tête avec. Va, va, descends ma couverture comme un trophée, multiplie les saints et les sourires, je ne faiblirai pas. Et même je raffine, héroïque.
Tandis que, debout sur le perron, tu refroidis déjà ta face et éteins ton œil, je cherche dans mes poches, je tâte ma bourse et retire mes mains vides.
Regarde, magistrat d'office, j'entre dans l'omnibus avec le calme d'un chef de grande nation. Ferme sec la portière, ça m'est égal. Par la vitre, je vois ta statue de commandeur à favoris remuer les lèvres. J'entends bien:
tu m'appelles chameau ! Crève de rage, dussé-je crever de triomphe !
Marseille^ la troisième ville de France
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un faux nom et l'hôtel rallume tous ses feux. Les deux meilleurs chevaux se lèvent pour venir à la gare. Le nombreux personnel au complet m'attend. L'un de ces Messieurs m'ouvre la portière. Un autre écarte les bras afin de recevoir mes bagages, et le cocher lui jette ma valise.
Je demande au plus gros s'il peut me donner une chambre. Il me répond que mes appartements sont prêts, et, bougie haute, il me fait signe de le suivre au numéro 198.
— Monsieur désire-t-il prendre quelque chose ?
— Une bouillotte d'eau chaude...
Quand je mets mes bottines à la porte, les
lumières sont éteintes. Loin de se disputer l'honneur de me servir, les garçons se couchent.
Me voilà seul, sous les toits, dans une chambre nue, entre deux chambres qui sonnent le vide.
Heureux le voyageur trop fatigué pour dormir dans son lit d'hôtel : il peut, sa malle
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La verdure de ces jardins réjouit mon œil comme Tétalage d'une coutellerie. Sur toutes ces pointes, appliquons-nous à lancer des anneaux.
Oranger du Midi, fier de tes pommes d'or faux, tu ressembles à nos arbres de Noël, mais plus riches que toi, ils portent dans leurs branches des'petites bouteilles de liqueur.
— Ah ! je respire ici.
— Oui, c'est le climat préféré des scrofulcux.
Ce soir, le soleil couchant est d'un jaune malpropre. On dirait qu^il a mangé de l'œuf.
Andbes, — Monsieur de Villemessant, le fondateur du Figaro, avait fait construire la vaste et magnifique villa Soleil, qui, dans sa pensée, devait servir de retraite aux hommes de lettres.
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— Il y a trop de Français, répond F Anglais.
Un jeune homme -naturel étendu au bord d'un ruisseau boit à une source qu'alimente un filet d'eau en bronze.
L'idée est ingénieuse, l'illusion complète.
On renouvelle le jeune homme chaque dimanche, à trois heures.
Dieu! qu'il fait chaud! n'y a-t-il pas un lézard sur mon front ?
Évité, comme pestes, les vestiges de bains romains, les musées ce qui renferment quelques bonnes toiles », les sculptures trop curieuses, les églises dont la façade date de... et le maître-autel de...
— Le visage tourné vers la mer, dirigezvous à droite et laissez l'hôtel de ville à gauche.
— Soyez tranquille.
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On peut voir, tous les jours, de deux à quatre, Albert !•', portant sur sa tête mâle et sympathique la couronne de prince et celle du savant, ouvrir les croisées de son vieux manoir et cracher, — dit Paul Bocage, — en dehors de ses Etats, par-dessus Theureux peuple monégasque qui ne paie pas d'impôts.
Monte-Carlo. — Suis- je vrai joueur, joueur malin, joueur insensé (type affreux à voir) ?
Comme je le dirai plustard, je joue à Monte- Carlo. Je gagne même à Monte-Carlo. Et quand je ramasse mon gain plus ma mise, je souris au croupier. Mais ce râteleur impassible ne daigne point me rendre mon sourire, et je pourrai, sans qu'il s'émeuve, me brûler la cervelle de joie.
Tir aux pigeons, - — Une boîte s'ouvre, un pigeon s'envole et tombe assommé. Il ne savait pas assez de mythologie pour rester
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au ciel, et des vertiges plein Testomac, tâchez qu'il vous vienne une pensée sublime.
Vous soufflerez après.
Menton. — Cinq minutes d'arrêt. Le temps de piquer ma canne en terre. Au retour je .la reprendrai. Et quelle stupéfaction! Ma canne sera un petit arbre couvert de jeunes rameaux garnis de feuilles, et peut-être que, surTun d'eux, j'aurai la joie de cueillir, pour calmer ma soif en voyage, le fruit cher à Stéphane Mallarmé, lo ce citron d'or de l'idéal amer ».
Les jeunes filles du pays ne mangent pas le citron. Mais elles s'exercent à en porter de lourds paniers sur la tête. Pour que le citron ne tombe jamais, elles n'ont qu'à toujours bien se tenir.
De là leur taille et leur vertu.
Vintimille, — Ma montre qui allait bien en deçà, retarde en delà de 47 minutes. Un vent hostile et des gamins payés par la Triple AUianceme soufflent et me crient dans ledos.
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volantes , jetait deux mots d'esprit ou de cœur, et s'il ne se dérangeait plus volontiers, il ne se fâchait pas encore, du coup de coude dont vite on s'excuse. Il allait et venait entre le Grand Homnie et les vitrines.
Tantôt libre et jeune, il goûtait simplement le bonheur d'être à Paris, avec ses habitants, au milieu de ses immeubles ; tantôt grave, il récapitulait ses rêves de gloire, et il se sentait de force à tomber quelque jour le Grand Homme lui-même.
Pour moi, garçon d'avenir, je me tenais du côté du ruisseau. Je ne disais rien et j'entendais mal, car, bousculé par la foule, je me trouvais sans cesse trop en avant ou trop en arrière. 11 me fallait à chaque instant tourner un kiosque, une colonne, une boutique de fleuriste, et souvent hors d'haleine, près de perdre mes deux maîtres, je ne les suivais plus que clopin-clopant, désiquilibré, un pied sur le bord du trottoir, l'autre sur le pavé en bois.
— N'exagérez ni en bien ni en mal, dit Éloi.
— Nous écoutons.
Eloi ne se hâte pas. Il s'efforce de préparer son public. Il voudrait au moyen d'une courte préface adroite, expliquer sa pièce, avant de la lire. Il prend de petites précautions avisées et banales :
— Je sais à quoi m'en tenir sur la valeur de cet acte. Ce sera mon début, un lever de rideau. Ça n'a aucune importance.
Et même il parle d'autre chose, et comme le poète Willem feint de feuilleter un livre et que M°^® Willem se mire et tapote ses cheveux, on croirait un instant qu'ils oublient la lecture.
Quand à l'amie d'Eloi elle ne dit rien.
Troublée comme à l'approche d'un péril inévitable, elle sert le café, et les petites mares rondes miroitent et fument dans les tasses.
Brusquement, tout seul, Eloi se décide:
— Placez-vous. Je commence.
On s'attarde encore. M™® Willem se de-
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voix d'enfant qui épelle, et à la voix de ceux qui prononcent des discours funèbres, il lit le manuscrit.
Il lit d'abord son nom d'auteur, sonadresse, puis le titre, puis les personnages et le décor. Et il est déjà hors d'haleine, très las, près de mendier une parole encourageante,
Il lit les premières phrases au milieu d'ennemis sournois. Quelque temps, sa voix se traîne, comme une pauvresse, le long des lignes.
Mais bientôt, il prête roreille.
On vient de faire un mouvement. Oui, M™® Willem a remué et soupire. Une syllabe s'échappe de sa bouche. De quel sens?
Eloi ne peut que l'espérer favorable. Il continue de lire, dédoublé, moitié au manuscrit, moitié à son public. Une nouvelle exclamation ne se fait pas attendre et part des lèvres de M"^' Willem. Et, cette fois, plus de doute, elle approuve. Elle dit nettement :
— Ça va, ça y est!
Tout de suite, Eloi fortifié change de ton.
Il détaille, il donne sa voix entière. Ne de-
prose, et moi je fais des vers. Nous ne sommes donc pas rivaux et c'est sans jalousie que je peux, quoiqu'il faille me servir d'un mot usé jusqu'aux fibres, vous assurer que j'écoute un chef-d'œuvre.
Il se tait, et Eloi ne proteste pas, comme on a coutume. Il pose le manuscrit sur la table, parce que ses doigts tremblent. Son amie sort de sa cachette et vient, d'un pas de religieuse, le baiser au front.
Tous vivent si intensément que, peut-être, la vie des autres, aspirée ici, diminue dehors. ^
Eloi reprend le cahier.
Comme des chèvres qui étaient là-bas, au milieu du parc, et qui accourent vers la haie, curieuses, au signe d'un promeneur, les figures se rapprochent. Elles frôlent Eloi. Il en a le feu aux joues.
Il lit jusqu'à la fin, en sécurité, d'une voix souterraine et passionnée. Ils s'abandonne à la joie commune. Il récite de mémoire des répliques attendues, et il ne cesse de sourire de gratitude au visage lumineux
mettrait plus de science, d'action, de cabotinage. Lui, il lit de toute son âme et naturel. On entendait un homme.
— Un grand homme, dit M°^® Willem.
— Passons aux critiques, ditÉloi.
— Je ne vois rien à critiquer, dit le poète Willem. Je ne ferai qu'une réserve. Et encore j'hésite. Je trouve que le titre de votre pièce l'annonce mal. Il me semble trop spécial, timide, mesquin. Je le souhaiterais large et développé comme une enseigne. Il fermerait ainsi la route aux futurs imitateurs et leur ôterait l'envie téméraire de recommencer ce que vous avez réalisé de définitif. Mais il est possible que je me trompe et qu'il vaille mieux promettre moins et tenir davantage, pour qu'il y ait surprise éclatante.
— Je réfléchirai, dit Eloi. Merci, merci.
La part de votre amitié faite, j'accepte le reste. J'ai confiance. Vous ne sauriez m'abuser avec cet accent. Je ne doute pas ; je ne crois pas que je rêve. Je ne me sens pas ridicule, et je vous remercie du fond du cœur d'un homme content, bien content.
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Si chacun de nous s'appliquait toute sa vie au bonheur de deux personnes, nous serions chacun deux fois heureux, c'est-àdire une fois de trop.
Ce que je prévois n'arrive jamais, et il -me suffit de faire des projets qui m'embêtent, pour n'être contrarié que par d'agréables surprises.
J'essaie de fuir la vie et ses tracas, de me réfugier, comme on dit, dans le rêve, et j'ai rêvé toute la nuit que je n'étais pas fichu de trouver mon chapeau.
L'amitié ne dure qu'autant que les humeurs des deux amis restent complémentaires.
Je ne connais que le coup de foudre antipathique.
Ce qui me plaît me plaît moins que ce qui me déplaît ne me déplaît.
Dieu! que cet arbre a Taîr faux, ses feuilles remuent au vent du Nord comme le nez d'une femme qui ment.
Je me promenais au milieu des arbres, quand ma bottine s'alourdit d'une motte de terre boueuse. Je voulus m'en débarrasser et je vis combien il est difficile de trouver un petit morceau de bois dans une forêt.
En omnibus, je m'assieds au fond, et d'abord, je fixe la croupe des chevaux pour ne pas céder ma place. Une jeune femme monte sur la plate-forme. Jolie et de bonne santé, elle peut se tenir debout. Puis, c'est une vieille dame. Elle semble distinguée et riche. Que ne prend-elle une voiture? Plus loin, c'est une ouvrière du peuple avec un enfant et un panier. L'idée d'une bonne action me séduit. Mais où placer le panier? D'ailleurs il y a dans l'omnibus des messieurs plus jeunes que moi. Tout à coup, sans raison (car la dernière venue n'est ni vieille, ni jeune, ni bien, ni mal, et elle ne me demande rien,
jusqu^à cent mille francs. Notre communauté est réduite à l'argent de poche. D'ailleurs, je n'ai rien encore, tu peux tout prendre.
Le divorce serait inutile, si le jour du mariage, au lieu de mettre l'anneau au doigt de sa femme, on le lui passait dans le nez.
Chérie, j'ai calculé, quand vous m'aimez bien, l'éclat de vos deux yeux est de quarante bougies.
Moins femme que fleur, frêle comme une fleur, odorante comme une fleur, vous parleriez le langage des fleurs, si les fleurs parlaient patois.
— Quand on aime sa chérie, me dites-vous, ce n'est jamais le jour qu'on veut qu'on lui offre un cadeau. On ne se retient pas de l'offrir la veille.
Je dis à ma chérie : ce Souvent, je ne sais ce que j'ai et je crois que je deviens fou. »
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dame, en prenant la précaution de lui dire :
« Je ne dis pas ça pour vous. »
— Tu as dit à ta maîtresse dont c'était le jour de fête : ce Viens avec moi acheter un cadeau ; tu m'empêcheras de faire des folies. »
— Tu as dit à des gens que tu évites d'ordinaire et que tu rencontrais par hasard : (( Quelle agréable surprise ! C'est drôle, dans la vie, on a toujours les indifférents sur le dos, et on ne voit jamais ses meilleurs amis. ))
— Tu as dit, coupant au milieu, puis hachant menu les phrases de ceux qui parlaient : ((Ainsi, tenez, moi, par exemple... »
— Tu as dit : (( Quelles brutes que ces hommes politiques ! » et tu t'es vanté de connaître un sénateur.
— Tu as dit : (( La France est aux mains des hommes d'affaires. » Et presque aussitôt: (( Comment voulez-vous que les affaires marchent ? »
— Tu as dit : (( Je jette derrière mon dos une pincée de sel... pour rire ; je frotte ma
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— Tu as dit, ouvrant d'un beau geste ton tiroir : a Prenez, mon ami ! » et, à ta stupéfaction, le tiroir était vide-
— Et tu as dit : ce Oh I rien ne presse ! »
à qui te rendait une somme prêtée, et ce prêt troublait tes sommeils.
— Tu as dit d'un débiteur insolvable :
ce Ce n'est pas le procédé que je regrette, c'est l'argent. » Et ta langue ne fourchait point.
— Tu as dit à l'artiste : ce Nous ne vendons pas des pruneaux », et tu as dit au bourgeois avec qui tu te promenais en voiture, sur une route nationale : « Vous savez, entre nous, moi, au fond je suis un bourgeois. ))
— Tu as dit que Tartiste devait vivre pauvre et loin du monde, et tu as dit au bord d'un champ de betteraves : « Ah! si j'avais autant de billets de mille qu'il y a là de betteraves ! ))
— Tu as dit : c( On ne respire qu'à la campagne », parce que tune pouvais acheter avec ton âme un palais en ville.
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— Tu as dit, comparant le chien avec le chat : (( Le chat est plus fier, le chien plus dévoué, le chat ne rampe pas, le chien lèche tout le monde ; le chat est propre, le chien a des puces, et cœtera, et cœtera. »
— Tu as dit que les éditeurs ne savent pas leur métier, que les médecins n'y entendent rien, qu'on n'a que ce qu'on mérite, que tu es fataliste, que c'était le bon temps, que les Chinois ont déjà bu notre thé et que les Anglais en voyage tiennent toute la place.
— Tu as dit : ce Non » au pauvre de la rue, que tu ne connais pas, sous prétexte qu'on ne sait jamais, et tu as dit au bureau de bienfaisance, au sœurs quêteuses, aux dames patronnessps et à Séverine : (ç J'ai mes pauvres. » Où peuvent-ils être ?
— Tu as dit: (c Bah! que la guerre éclate, je m'en fiche, mon sac est prêt, mes bottes cirées )), parce que tu avais eu ce matin de petits ennuis, une peine d'amour ou un billet protesté, et parce que tu étais dans l'état d'esprit ou de fortune qu'il faut pour filer en Amérique.
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L'ami.
Puis je le retrouve dans quelque conte
signé: Eloi.
Eloi.
Je te remercie de ta collaboration.
L'ami.
Tu m'exposes nu sur ta fenêtre.
Eloi.
Va changer de chemise ailleurs.
L'ami.
Adieu ! Tous tes amis te lâchent.
Eloi.
Il m'en reste une pleine bibliothèque. Vous n'étiez qu'une dizaine, aux plus beaux de mes jours. Mes livres fidèles sont déjà trois mille.
L'ami.
Je suis homme de lettres aussi, mais je me pique de délicatesse.
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respectes pas ta mère, respecte au moins ton père qui gagne honnêtement sa fortune.
Eloi.
Obl ne peut rien voler devant moi.
Le père et la mère. Nous te déshéritons.
Eloi.
Je sais encore un crime de famille qui me rapportera beaucoup d'argent.
Le père et .la mère.
Nous te maudissons.
Eloi.
Faites!... Pas si vite, ma plume ne peut plus suivre votre torrent d'injures.
Les frères.
Si tu ne te tais, nous te flanquerons des calottes.
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Les voisins.
Ah! le sournois! Il venait veiller à la maison. Il nous aidait à tailler le chanvre.
Silencieux, il laissait les autres parler. On disait de lui : « C'est un brave garçon, naïf, incapable d'une méchanceté... »
Eloi.
Un serin, quoi! Je me venge.
Les compatriotes d'Eloi.
Le médecin, le notaire et la directrice, des postes et télégraphes, qu'il a mis dans ses livres, sont furieux et le menacent d'un
procès,
Eloi.
Veine! quelle réclame.
Le pharmacien.
En ce qui me concerne, Monsieur Eloi, vous pouvez m y mettre tant que vous voudrez, dans vos livres. Ça m'est égal.
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