‹ Le vigneron dans sa vigneChapitre 14 sur 38 · NOISETTES CREUSES · texte numérisé non relu

NOISETTES CREUSES

Êtes-vous comme moi? quand j'ai de petits ennuis avec une personne, je voudrais tout de suite la voir morte.

Tantôt on jetterait les autres, tantôt on se jetterait soi-même par la fenêtre.

Quel jour sommes-nous donc ? Vu des gens quelconques qui n'impressionneraient pas une plaque photographique. Lu des choses avec un œil de verre. Dit, dune langue pendante, des phrases où l'herbe poussait entre les mots. Frotté mon front comme un parquet. Eternué, reniflé, toussé....

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Si chacun de nous s'appliquait toute sa vie au bonheur de deux personnes, nous serions chacun deux fois heureux, c'est-àdire une fois de trop.

Ce que je prévois n'arrive jamais, et il me suffit de faire des projets qui m'embêtent, pour n'être contrarié que par d'agréables surprises.

J'essaie de fuir la vie et ses tracas, de me réfugier, comme on dit, dans le rêve, et j'ai rêvé toute la nuit que je n'étais pas fichu de trouver mon chapeau.

L'amitié ne dure qu'autant que les humeurs des deux amis restent complémentaires.

Je ne connais que le coup de foudre antipathique.

Ce qui me plaît me plaît moins que ce qui me déplaît ne me déplaît.

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Capable de haïr, je ne sais point me venger. Aussi ma haine ne me sert à rien. Mieux vaut rester bon garçon.

Pauvre langue française où le mot tournure s'applique également bien au derrière des femmes et à Tesprit des hommes!

Madame, je vous recommande cette étude de mœurs mondaines. Elle est signée par un véritable gentilhomme de lettres, qui l'a écrite avec des gants, au Bois et à cheval.

Avez-vous remarqué que dans une bibliothèque les livres se dérangent d'eux-mêmes, et qu'un Daudet parfois grimpe sur un Zola ?

Je n'écris que d'après nature et j'essuie mes plumes sur un caniche vivant.

Voici le soir, la terre a fait un tour de plus, et les choses vont passer avec lenteur sous le tunnel de la nuit.

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Dieu! que cet arbre a l'air faux, ses feuilles remuent au vent du Nord comme le nez d'une femme qui ment.

Je me promenais au milieu des arbres, quand ma bottine s'alourdit d'une motte de terre boueuse. Je voulus m'en débarrasser et je vis combien il est difficile de trouver un petit morceau de bois daiis une forêt.

En omnibus, je m'assieds au fond, et d'abord, je fixe la croupe des chevaux pour ne pas céder ma place. Une jeune femme monte sur la plate-forme. Jolie et de bonne santé, elle peut se tenir debout. Puis, c'est une vieille dame. Elle semble distinguée et riche. Que ne prend-elle une voiture ? Plus loin, c'est une ouvrière du peuple avec un enfant et un panier. L'idée d'une bonne action me séduit. Mais où placer le panier? D'ailleurs il y a dans l'omnibus des messieurs plus jeunes que moi. Tout à coup, sans raison (car la dernière venue n'est ni vieille, ni jeune, ni bien, ni mal, et elle ne me demande rien,

TAUI.ETTJiS D KLOl 165

elle ne penclie pas la tête à Tintérieur comme les efï'rontées qui dévisagent), je me dresse, j'écarte le double obstacle des pieds et des genoux et je dis d'un ton autoritaire : « Madame, prenez ma place. — Non, merci », répond la dame, polie et sèche. Oui, elle refuse. C'est son droit et elle n'admet aucune réplique. Il ne me reste qu'à regagner piteusement ma place, au milieu des jambes hostiles. Je préfère descendre.

Serait-ce aujourd'hui mon jour de caprices humanitaires ? Voilà maintenant que je me mêle d'aider un pauvre vieux à passer d'un trottoir à l'autre. Et comme il s'accrocha, multiplie les excuses et les mercis, me donne sa bénédiction et me promet celle de Dieu sous les regards d'une foule narquoise, je le laisse en plan, dans la rue.

Dès que j'aurai deux sous, nous partagerons. Je te donnerai même cinq sous quand j'aurai dix sous. Mais n'espère pas, compagnon, que nous serons ainsi de moitié

jusqu'à cent mille francs. Notre communauté est réduite à l'argent de poche. D'ailleurs, je n'ai rien encore, tu peux tout prendre.

Le divorce serait inutile, si le jour du mariage, au lieu de mettre l'anneau au doigt de sa femme, on le lui passait dans le nez.

Chérie, j'ai calculé, quand vous m'aimez bien, l'éclat de vos deux yeux est de quarante bougies.

Moins femme que fleur, frêle comme une fleur, odorante comme une fleur, vous parleriez le langage des fleurs, si les fleurs parlaient patois.

— Quand on aime sa chérie, me dites-vous, ce n'est jamais le jour qu'on veut qu'on lui offre un cadeau. On ne se retient pas de l'offrir la veille.

Je dis à ma chérie : « Souvent, je ne sais ce que j'ai et je crois que je deviens fou. »

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— Voyons, mon pauvre ami, tu es fou, me dit-elle.

— Chère chérie, vous ne m'aimez plus.

Autrefois, quand j'y restais longtemps, vous veniez discrètement frapper de petits coups à la porte et vous me demandiez, inquiète : (( N'es-tu pas malade, mon ami ? »

Aujourd'hui, vous m'y laisseriez mourir.

Ce soir, avant de me coucher, je compte les étoiles du ciel. Elles y sont toutes, et je fais sur la vie des réflexions si bêtes, que c'est à croire que je ne les entends pas.

Puis par habitude, comme quand j'étais petit, j'examine ma conscience, mais je n'ose plus me signer sous les draps. Et je me désole, je me méprise, je m'attrape ferme, je me battrais.

Va, calme-toi et ronfle : La vertu n'est pas pour ton nez.

C'est l'homme que je suis qui me rend misanthrope.

ÉLOÏ CONTRE ÉLOI

— Tu as dit, aujourd'hui, tout ce que tu avais déjà dit hier.

— Tu as dit au premier venu : « Je garderai votre secret. » Tu as dit au second : « Je vous le confie sous le sceau du secret. » Et tu l'as répété de môme à tout le monde.

— Tu as dit des paroles méchantes à ceux que tu aurais voulu embrasser et de douces paroles à ceux que tu détestes ou que tu crains

— Tu as dit, en général, que toutes les femmes sont stupides, et à chacune, en particulier, qu'elle était supérieure.

— Tu as dit des grossièretés à une pauvre

dame, en prenant la précaution de lui dire : « Je ne dis pas ça pour vous. »

— Tu as dit à ta maîtresse dont c'était le jour de fête : ce Viens avec moi acheter un cadeau ; tu m'empêcheras de faire des folies. »

— Tu as dit à des gens que tu évites d'ordinaire et que tu rencontrais par hasard: « Quelle agréable surprise I C'est drôle, dans la vie, on a toujours les indifférents sur le dos, et on ne voit jamais ses meilleurs amis. »

— Tu as dit, coupant au milieu, puis hachant menu les phrases de ceux qui parlaient : «Ainsi, tenez, moi, par exemple... »

— Tu as dit : « Quelles brutes que ces hommes politiques î » et tu t'es vanté de connaître un sénateur.

— Tu as dit : « La France est aux mains des hommes d'affaires. » Et presque aussitôt: « Gomment voulez-vous que les affaires marchent ? »

— Tu as dit : ce Je jette derrière mon dos une pincée de sel... pour rire ; je frotte ma

tête de vin renversé... pour rire; je touche du fer à la vue d'un prêtre... pour rire ; je donne un sou à qui m'offre un couteau... pour rire. » Tu es gai comme pinson.

— Tu as dit : ce Je ne lis pas les journaux. » Et au même instant : ce C'était dans le journal. »

— Tu as dit que le Prince des Critiques était une vieille bête, et tu es arrivé en avance au kiosque pour acheter son feuilleton dramatique.

— Tu as dit à ton cher maître que tu avais brûlé tous tes manuscrits de jeunesse et qu'il t'en restait une pleine malle. Heureusement le maître ne t'écoutait pas,

— Tu as dit, pour avoir l'air indépendant, du mal de l'écrivain que tu admires.

— Tu as dit hypocritement à Fauteur :

<( Je ne vous parle pas de votre dernier livre. Dieu merci I vous savez depuis longtemps ce que je pense de vous. »

— Tu as dit : « Je sais que c'est prétentieux, ce que je vais dire », et tu Tas dit tout de môme.

— Tu as dit, ouvrant d'un beau geste ton tiroir : ce Prenez, mon ami !» et, à ta stupéfaction, le tiroir était vide.

• — Et tu as dit : ce Oh ! rien ne presse ! » à qui te rendait une somme prêtée, et ce prêt troublait tes sommeils.

— Tu as dit d'un débiteur insolvable : « Ce n'est pas le procédé que je regrette, c'est l'argent. » Et ta langue ne fourchait point.

— Tu as dit à l'artiste : « Nous ne vendons pas des pruneaux », et tu as dit au bourgeois avec qui tu te promenais en voiture, sur une route nationale : « Vous savez, entre nous, moi, au fond je suis un bourgeois. »

— Tu as dit que Tartiste devait vivre pauvre et loin du monde, et tu as dit au bord d'un champ de betteraves : « Ah! si j'avais autant de billets de mille qu'il y a là de betteraves ! »

— Tu as dit : « On ne respire qu'à la campagne », parce que tune pouvais acheter avec ton âme un palais en ville.

TABIKTTES D ËLOï 173

— Tu as dit, comme si ça t'échappait : (( Il faut avoir un idéal î )>

— Tu as dit niaisement : « Faire son devoir, son simple devoir d'honnête homme, tâcher que la petite bête que nous avons près de la tempe soit satisfaite et nous laisse dormir tranquille, et se moquer du reste : il n'y a encore que ça. »

— Tu as dit : ce A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire, voyons, nom dun chien, après tout! »

— Tu as dit : ce La famille est un mot » , et: « Une mère est toujours une mère. »

— Tu as dit étourdiment au vieil homme qui se plaint que ça ne va plus : ce Allons, tant mieux ! allons, tant mieux 1 »

Tu aurais dit au Juif-Errant : a Ça fait du bien de marcher. »

— Tu as dit, le cigare à la bouche : a Gomme vous avez raison de ne pas fumer ! »

— Tu as dit à ta femme : « Ton rôle, icibas, c'est d'avoir un enfant. » Et tu lui as dit : ce Quand on n'a qu'un enfant, on n'en a point. »

— Tu as dit, comparant le chien avec le chat : « Le chat est plus fier, le chien plus dévoué, le chat ne rampe pas, le chien lèche tout le monde ; le chat est propre, le chien a des puces, et cœtera, et cœtera. »

— Tu as dit que les éditeurs ne savent pas leur métier, que les médecins n'y entendent rien, qu'on n'a que ce qu'on mérite, que tu es fataliste, que c'était le bon temps, que les Chinois ont déjà bu notre thé et que les Anglais en voyage tiennent toute la place.

— Tu as dit : « Non » au pauvre de la rue, que tu ne connais pas, sous prétexte qu'on ne sait jamais, et tu as dit au bureau de bienfaisance, au sœurs quêteuses, aux dames patronnesses et à Séverine : « J'ai mes pauvres. » Où peuvent-ils être ?

— Tu as dit : « Bah ! que la guerre éclate, je m'en fiche, mon sac est prêt, mes bottes cirées », parce que tu avais eu ce matin de petits ennuis, une peine d'amour ou un billet protesté, et parce que tu étais dans l'état d'esprit ou de fortune qu'il faut pour filer en Amérique.

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— Tu as dit : ce Je n'ai pas peur, seulement je suis nerveux et le cœur me bat. y>

— Tu as dit, à la nouvelle d'une mort : « Ce n'est pas ceux qui s'en vont, mais ceux qui restent, qu'il faut plaindre. » Toutefois, tu aimes mieux rester.

— Tu as dit: « Si je meurs avant vous, jetez mon cadavre aux corbeaux. » Et peu après tu as dit : « Respectons les morts. » Et tu as dit peu après : « D'ailleurs, je vous enterrerai tous. »

— Tu as dit tout bas à Dieu que tu niais sur les toits: « Mon Dieu, je plaisante. Vous savez, vous qui me connaissez à fond, que je crois en vous, quelle haute idée j'ai de votre personne et de quelle frousse est faite ma foi I D

— Tu as dit, dans cette journée, tout ce que tu avais déjà dit hier, et tu le rediras demain.

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