CONCLUSION
Nous avons conclu :
1° Pour l’Algérie, au maintien des conditions commerciales actuelles, et à l’égalisation aussi exacte que possible des charges fiscales ;
2 Pour la Tunisie, à ce que le décret annuel sur l'importation en quasi-franchise de ses vins en France vise l’ensemble du territoire douanier, et non plus seulement la fraction métropolitaine de ce territoire;
3° Pour le Maroc, à ce que ses produits, qu’ils entrent chez nous par les ports français ou par la frontière algéro-marocaine, soient soumis au régime des produits étrangers.
Nos ne croyons pas que ces vœux aient rien d’exagéré, ni que le gouvernement puisse se refuser à les entendre. Nous croyons qu’il serait sage en les réalisant rapidement. Il éviterait ainsi qu’on lui rappelât avec trop d’insistance sa propre responsabilité dans un fâcheux état de choses, responsabilité qui est grande. Dans de telles questions tous les cabinets sont soli-
daires. Lorsque le ministère d'il y a quelque trente
ans, effrayé par les ravages du phylloxéra et les menaces du mildiou, chercha un moyen de salut, le département de l’Agriculture se tourna vers l’Algérie. [l aida et présida à la création d’un vaste vignoble. C'était méconnaître que les vignes françaises se reconstitueraient. C'était donner à un mal passager un remède qu’on ne pourrait interrompre, et qui, le mal initial fini, deviendrait à son tour le pire des maux. C'était compromettre gravement l’avenir. Il suffisait d’abaisser toutes les barrières devant les vins étrangers. Tandis qu'on replantait en France, c’est à l'étranger que l’on eût surplanté, comme en Italie, c’est, comme en Italie, à l’étranger exclusivement que la crise eût éclaté,le jour venu.ll y a eu là de la part de nos pouvoirs publics une lourde gaucherie. Ils ont manqué autant qu'il était possible de cette prévoyance qui est proverbialement la qualité hypercardinale des hommes d’État.
Que le gouvernement répare sa faute ancienne en intervenant aujourd’hui avec sagesse et fermeté, qu’il contribue à résoudre le conflit qu'il a contribué à créer. Que, sur ses conseils, les viticulteurs français se résignent à des inégalités économiques et les viticulteurs algériens à l’égalité fiscale. Qu'il opère les remaniements désirés dans nos tarifs douaniers, pour assurer une protection nécessaire. Son devoir sera fait.
Et puis ?
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Nous devons être très attentifs aux dommages que cause actuellement le phylloxéra dans le département d'Alger. Si l’on ne parvient pas à dompter le fléau, les événements qui nous intéressent subiront un arrêt dans leur marche. Il n’y aura point de régression, l’exemple des trois dernières années montrant que malgré les ravages phylloxériques dans les départements d'Oran et deConstantine, la production et l'exportation générales de l'Algérie n'ont cessé de s’accroître. Mais à cause des pertes subies dans la colonie, le marché métropolitain sera moins rapidement et moins lourdement encombré. Il y aura une certaine rémission, de quoi réfléchir et s’armer.
Car, le phylloxéra algérien fini, l'égalité fiscale instaurée, la question ne sera pas close. Le vrai combat commencera. Il sera extrèmement intéressant à suivre.
Bon gré mal gré, la vive concurrence qui se produira exigera qu'une sélection s’opère. Pourront seuls conserver des exploitations viticoles ceux qui les dirigeront avec le plus d'intelligence et de capitaux, et qui posséderont les terres les plus riches. Il faudra, en France comme en Algérie, que les vignerons les moins favorisés, constatant que la production de leurs concurrents plus heureux suffit aux besoins du marché, s’inclinent devant des prix de revient moindres que les leurs, cessent de crier misère tout en
conservant secrètement des espérances chimériques,
reconnaissent qu’on n’élude pas les conséquences de la loi de l'offre et de la demande, et acceptent la nécessité d’arracher leurs ceps.
Et nous verrons sans doute se produire avec plus d'intensité que jamais, dans la colonie et dans la métropole, les phénomènes de localisation et de monoculture que nous avons signalés en France comme une des suites de la crise phylloxérique. Faut-il s’en louer ? Assurément non.Le consommateur boira un vin admirablement soigné et qui viendra des terres à vigne les plus généreuses qui soient au monde. Mais ces champs immenses et presque d’un seul tenant où les plants se pressent en nombre infini sont le terrain le plus favorable à de terribles crises futures.
L’avenir de la viticulture ne sera pas paisible.
Cependant on plante, on plante toujours. Partout où l’on peut se flatter qu’elle prospérera, la vigne incessamment se développe, avec une suractivité qui,autant que les phénomènes économiques sont comparables aux phénomènes physiologiques, n’est pas sans quelque analogie avec celle du cancer. Les illusions sont bien nombreuses et bien profondes. Quand la réalité imposera qu'on les abandonne, la douleur sera très vive. Pourtant il ne faut rien faire pour les entretenir. En 1843, dans la discussion de la loi sur les sucres, Lamartine, parlant des betteraviers, terminait ainsi
son discours : « Je ne dissimulerai pas ma pensée. Je
veux que cette industrie meure, si elle est fausse. Maïs je lui veux une mort naturelle, et non un étrangle- “ment hypocrite par la loi.» Il faut vouloir aussi, quoique nous le regrettions, que beaucoup de vignes meurent de leur mort naturelle. Il faut espérer que la sagesse des viticulteurs adoucira le renoncement obligé et facilitera l’acheminement vers d’autres cultures moins séduisantes et moinsincertaines.C’est par ce regret que nous devons conclure et sur cette espé-
rance que nous voulons finir.
Septembre 1912.