‹ Le Vignoble Français Et L'Afrique Du NordChapitre 4 sur 35 · S 1. — LES CAUSES LOINTAINES · texte numérisé non relu

S 1. — LES CAUSES LOINTAINES

A. — La colonisation de l'Algérie

a) L'origine de la colonisation algérienne. — L’origine de notre entreprise algérienne est unique dans l’histoire de la colonisation. C’est le pouvoir qui en prit l'initiative, et il la prit brusquement. Rien n’avait préparé ni fait prévoir cette conquète. D’ordinaire, dans l’action extérieure, les gouvernements ont des raisons profondes, mürissent longuement leurs pro-

jets,choisissent leur instant pour la réalisation.Quand

ils se décident, c’est sur une occasion qui survient ou qu'ils font naître. Les causes immédiates ne sont que d'apparence, elles sont des prétextes et non pas des raisons.Pour l’Algérie,un incident fortuit nous dirigea vers elle. C’est par un fait divers que débute notre histoire nord-africaine, l’insulte d’un prince barbare à notre représentant. Une armée française partit pour Alger. On vit un brillant fait d'armes. Mais une victoire se remporte en un jour, l'établissement d’une domination est une œuvre de longue haleine. Encore les troubles politiques sont-ils apaisés avant que s’instaure solidement l'équilibre économique. Il ne faut donc pas s’étonner que des malaises de cet ordre soient d’une urgente actualité. Et il ne faut pas espérer qu’ils soient les derniers qui occuperont l'attention française.

On ne voit rien d’analogue chez les autres peuples coloniaux, Espagnols, Hollandais, Portugais, Anglais.

Pour les Espagnols ce sont des raisons d’ordre politique et religieux qui les ont d’abord poussés vers l'Amérique et les Indes Orientales. L'Espagne n’était surabondante ni en richesses ni en hommes. Vers le milieu du xv° siècle quand Christophe Colomb obtint l’attention et l'appui de la reine Isabelle et du Conseil de Castille, elle sortait de longues guerres. La sécurité lui avait manqué jusque-là pour se livrer aux besognes fécondes de la paix. Les guerres achevées,

dans le pays affaibli restaient le goût des aventures

et le dégoût du travail. Ceux qui avaient été soldats s'ennuyaient sur une terre tranquille.L'Orient parlait à leur imagination, il les tentait par ses mystères intéressants à percer et par ses richesses faciles à conquérir. L'exemple des Vénitiens, qui avaient jusqu’alors lemonopole ducommercelucratifavecle pays dessoieries,des parfums et des perles,était là. L'Amérique une fois découverteles attiraitpar toutes les richesses vierges qu’elle offrait à la civilisation. Et l’esprit religieux avait sa part dans cet exode. La lutte contre les Maures l’avait surexcité. Des peuples inconnus semblaient attendre la propagande catholique. L'administration des colonies espagnoles prouva plus tard quelle avait été dans leur conquête l'importance du prosélytisme religieux. Les personnages des contes de Voltaire,au retour de leurs longs voyages, aiment à dire que dans l'Amérique du Sud les Jésuites sont rois. Ce sont les aventuriers et les moines qui, secondés par la Couronne, créèrent dans le Nouveau Monde le domaine espagnol.

Les Portugais et les Hollandais étaient des peuples commerçants. Lisbonne, où les rois du xv* siècle établirent le siège de leur capitale, devint rapidement le centre du commerce du monde. La proximité de l'Espagne, des luttes et des spectacles pareils, expliquent que les Portugais aient subi eux aussi l'influence des guerres contre les Maures et de la prospérité de

Venise. Ils ne cherchaient pas,eux non plus,à se créer

des patries nouvelles. Ils voulaient organiser des comptoirs et des ports de ravitaillement, des escales et des relais pour leurs vaisseaux. Plus tard,avec les progrès de la civilisation, le Cap, qui, on l’a remarqué, a toujours appartenu successivement à la puissance qui dominait les mers, suffit au radoubement et à l’approvisionnement des vaisseaux allant aux Indes. La possession du Congo et de la Crimée leur importait, à cause de la traite. En un mot, ce qu'ils voulaient, ce n’était pasacquérir des territoires, c'était accaparer à leur profit le commerce de l'Orient. Et c'était l’œuvre des particuliers plutôt que du pouvoir royal.

Chez les Hollandais, entourés et pénétrés de tous côtés par la mer, actifs, audacieux, mal satisfaits par une agriculture et une pêche organisées d’ailleurs excellemment, la navigation est comme une production naturelle et le commerce maritime une industrie nationale. Avant l'Angleterre ils furent les rouliers et les facteurs de l’Europe, luttant avec avantage contre la Hanse. Lorsque, les Indes conquises, le Portugal eut la maladresse de dédaignerle commerce européen, ils accaparèrent letrafic de Lisbonne avec le reste de l’Europe. Et lorsqu'ils se séparèrent de l'Espagne et que Philippe IT, maître de Lisbonne, interdit à ses sujets toutes relations avec les marchands des Pays- Bas, ils entreprirent, malgré le Portugal et malgré

l'Espagne, de gagner les Indes par la route du Cap.

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Pour remplacer les efforts bornés des particuliers, ils créèrent en 1602 la fameuse Compagnie des Indes qui fut plus tard imitée par toute l’Europe. Ce monopole avait, comme tout monopole, ses défauts, exagérés par son succès même. Cependantils connurent grâce à lui deux siècles de la plus éclatante prospérité. Elle s'explique par l’unité du but et la simplicité des moyens. Pas de missionnaires, pas d’aventuriers, pas ou presque pas de véritables colons, sauf la petite exception du Cap et de Surinam. Des facteurs, des commissionnaires, des matelots. Une entreprise uniquement commerciale et mercantile.

L’Angleterre est, pour la chronologie, un des derniers peuples colonisateurs, et, pour l’habileté et la puissance, le premier .Sa fortune coloniale fut prodigieuse. Mais, ainsi que l’a noté un grand historien, M. Etienne Lamy, jamais il n’y eut moins de hasard dans le bonheur ». C’est qu’elle était menée par le plus impérieux et le plus sûr guide, l'instinct de conservation. Il fallait qu’elle colonisât pour qu'elle vécût. Ceux qui la quittèrent pour passer la mer étaient poussés par la nécessité. C’élaient des agriculteurs, des artisans, c’étaient de vrais colons. Ils ne cherchaient pas desaventures, ils avaient besoin d’une patrie nouvelle, car la mère patrie ne pouvait les nourrir. Ils fuyaient la grave crise qui suivit, sous Elisabeth, les guerres de la fin du xv° siècle et du commencement

du xvr. Le pâturage, substitué au labourage,laissait

ide

une foule de bras sans travail etsans rémunération. C’est une rémunération et du travail que les bras cherchèrent ailleurs. Ainsi,par un grave malaise intérieur,commence l’histoire glorieuseet agitée de la colonisation anglaise. Qu’elie fût, successivement ou simultanément,l’œuvre des marchands,des Compagnies privilégiées, de l'État, toujours elle eut des raisons d'ordre positif et pratique. Aucun idéalisme n'y a aucune part. Elle sert des besoins inéluctables et suit des directions réfléchies.

La France était moins pressée par les faits et y fut moins attentive. Depuis cent ans elle a renouvelé son empire colonial. Au début du xix° siècle. elle n’avait là qu’un beau passé. Ce n’est pas, quoi qu’on ait prétendu, que nous soyons foncièrement inaptes à la colonisation. Nos marins, nos voyageurs, nos commerçants ne sont pas inférieurs aux étrangers pour l’audace avec laquelle on s’aventure dans des régions inexplorées, la facilité avec laquelle on s’y acclimate, la sympathie qu'il faut inspirer aux aborigènes. Il ne faut pas, non plus, imputer exclusivement nos revers à l’incurie d’un règne. Mais les entreprises coioniales sont de grandes œuvres,elles ne durent que si elles suivent un solide plan d’ensemble, elles ne se maintiennent que si des bases solides ont été posées. Le plan et les bases nous manquaient. Pour suppléer aux insuffisances d’une première organisation, il eût

fallu des rois vigilants. La négligence de Louis XV

Es NIUE

permit que des efforts, mal coordonnés mais vigoureux et d’abord heureux, restassent sans résultat. Nous n’avions plus, il y a quatre-vingts ans,que des positions rares et dispersées, des regrets, et des enseignements pour l’avenir. C’est alors que Hussein dey frappa de l’éventail le représentant de la France, M. Deval, que l'opinion française se souleva, qu’une expédition militaire fut décidée, et que Bourmont prit Alger.

Il n’est pas inutile de rappeler ces choses à qui veut bien comprendre et situer nettement le différend économique qui fait l’objet de cette étude. Les origines de tous les établissements coloniaux tiennent dans un de ces trois mots : évangéliser (Espagne, Portugal, France), s'enrichir (Espagne, Portugal, Hollande,Angleterre, France)subsister (Angleterre). Elles ont pu être résumées sans que fût écrit le mot d’honneur national. C’est ce sentiment, c’est un sentiment qui le premier nous a conduits vers l'Algérie. El n'y a pas de sentiment qui soit plus noble, mais la politique est faite de prévoyance, et il n’y a pas de sentiment qui soit prévoyant.

Notre action algérienne a d’autres singularités. Nous l’avons dit, elle est née d’un fait fortuit et de l'initiative d’un gouvernement, tandis que la colonisation est d'ordinaire l'œuvre lente des particuliers. De plus, la France, au lieu de trouver devant elle,

comme avaient fait ailleurs d’autres nations, « des ré-

gions d’une facile conquête, offrant en abondance des terres libres et d’une appropriation aisée, ne présentant qu'une population disséminée, primitive, et incapable de résistance », la France « prenait possession, en 1830, d’une terre occupée, cultivée, défendue par une population nombreuse, guerrière, opiniâtre.... douée d’une civilisation avancée..., société régulière, pourvue de tous les éléments de vie et de consistance », rencontrait une race qui « répugnait par ses mœurs, ses idées, sa religion, à toute assimilation avec une autre race » et dont la religion est « une religion hautement spiritualiste, dépourvue presque de toute empreinte de superstition, une religion qui, par la simplicité et la netteté toute philosophique de sa doctrine, par la pureté de ses enseignements, est douée d’une force défensive que, au point de vue humain, on peut appeler insurmontable… Jamais autant que dans notre Afrique du Nord, la nature, l’histoire et, en outre, la religion n’accumulèrent tant d’obstacles à l’action d’un peuple civilisé » (1).

On sait combien notre établissement en Algérie fut laborieux, et les longues guerres que jusqu’en 1854 (soumission d’Abd-el-Kader) et même jusqu’en 1857 (fin de la guerre de Kabylie) nous dûmes sou-

tenir. Longtemps les préoccupations politiques et

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