‹ Le Vignoble Nord-AfricainChapitre 160 sur 216 · I. — PRINCIPES GENERAUX — OBSERVATIONS D'ENSEMBLE · texte numérisé non relu

I. — PRINCIPES GENERAUX — OBSERVATIONS D'ENSEMBLE

Nous avons à plusieurs reprises montré que les pouvoirs publics, tant en Algérie qu’en Tunisie et au Maroc, avaient été contraints par les circonstances de guerre, de prendre des mesures spéciales en matière viti-vinicole. Et nous avons indiqué que dans certains cas cette législation de guerre n’avait été qu’un démarquage adapté aux conditions obligatoires du jour, de la législation d'avant guerre, que dans d’autres cas au contraire les Gouverneurs et Résidents avaient dû s'éloigner quelque peu des textes antérieurs, que dans certains cas même ils avaient innové.

L'instant est venu de poser un regard quelque peu appuyé sur

l'ensemble de eette législation d'exception et de se demander : premièrement si les textes élaborés et promulgués sont concordants ou s’il existe d’une administration à l’autre des divergences notables; secondement si les mesures posées l'ont été en toute indépendance intellectuelle, technique et sociale, dans le seul but d’apporter aux difficultés de l'heure les remèdes les plus appropriés, ou si elles l’ont été sous l’influence de doctrines économiques et d'idéologies politiques, jugées à priori les meilleures en droit et en fait.

A la première de ces questions nous avons déjà partiellement répondu en faisant remarquer que, même coupée de la Métropole, l'Algérie demeurait partie intégrante du territoire français, et ne pouvait que timidement rompre en visière avec les textes métropolitains; qu’au surplus, dès la reprise des relations, son vin recommencerait à s’écouler en totalité dans la Métropole, et que cette seule réalité économique suffisait à lui interdire toute audace trop grande dans quelque sens qu’une hardiesse, même légitimée par les besoins de l’heure, eût voulu s'exercer. Au lieu que la Tunisie et le Maroc pouvaient plus librement décider pour toutes les raisons que l’on connaît ; ce sont des pays auxquels les textes français ne s'appliquent pas automatiquement; leur vignoble est de faible étendue et de faible rendement dans l’ensemble de la production nationale; l’opinion viticole métropolitaine n’a pas l'habitude, prise depuis près de trois quarts de siècle en ce qui touche à l’Algérie, de trop s'émouvoir des faits et gestes des vignerons des deux Protectorats.

Il nous suffira d'ajouter à ces observations qu’effectivement les bureaux officiels ont légiféré avec beaucoup plus de discrétion en Algérie qu'en Tunisie et au Maroc. Le Statut viticole constituait même aux heures algériennes les plus délicates, tant aux yeux des grands fonctionnaires que des petits, tant aux yeux de la production que du commerce suivant l'expression d’un dirigeant de la viticulture « un monument qui en impose à tous ». Nous indiquerons dans les paragraphes suivants, énumérant les remarques spéciales à chacun des troïs pays nord-africains, les concordances et les dissemblances des textes adoptés.

Quant à la seconde des questions que pose l’existence de cette législation de guerre, elle nous plonge à nouveau dans la querelle bien connue, mais à peine ébauchée en cet ouvrage, des partisans du libéralisme et du dirigisme économique. Que dans un pays où plus rien n’est normal, le pouvoir central, en l'espèce le Gouvernement Général d'Alger, les Résidences de Tunis et de Rabat, doivent intervenir, qui oserait s'élever là contre? Qu'en période de disette, le plus farouche partisan du libéralisme puisse être contraint d’user du rationnement, c’est ce que l’histoire nous montre avoir été fait normal en tout pays, à toute époque. Maïs reste pour le dirigeant d’obédience libérale à dresser devant lui la barrière à ne pas sauter, la limite à ne pas franchir: et au dirigeant franchement imbu d'esprit dirigiste à se demander s’il est sain d'imposer ses idées à

une population qui en sa grande majorité les condamne et ne veut pas les subir. Nous répondrons ou plutôt les faits répondront.

Car il ne saurait être question de se cantonner dans le domaine que nous venons de délimiter, domaine iout de théorie et d’abstraction. Les deux premiers aspects d'ensemble du problème vitivinicole de guerre en Afrique du Nord, dont nous dessinons les contours, peuvent conduire le juriste, l’économiste, l’administrateur à dire : il était indiqué ou il n’était pas indiqué, telles qu’étaient posées les données des problèmes, de leur donner la solution adoptée; si j'avais eu à signer les textes, je les aurais signés de grand cœur, ou à mon corps défendant, ou je les aurais rejetés. Mais c’est sous un autre angle qu’il faut maintenant considérer les mesures prises : ont-elles été efficaces et salutaires, ou ont-elles été malheureuses? Sont-elles d’un effet bienfaisant ou d’un effet regrettable sur la production, l'échange et la consommation de demain en Algérie, en Tunisie, au Maroc?

Nous savons que l’immense majorité des viticuiteurs est hostile à lPingérence de l'Etat dans les affaires viticoles. Faut-il voir dans cet état d’esprit la marque du simple égoïsme, ou une crainte atavique? IL est possible que certains vignerons éprouvent même sans s'en rendre compte, de tels sentiments. Mais pour presque tous Fexplication est tout autre, et c’est celle-ci : entre les mains de fonctionnaires de grande classe se tenant très près des réalités, cherchant les bonnes formules sans se laïsser dominer par les slogans d’écoles, un office d'Etat peut être, pour un temps, une solution heureuse; mais entre les mains de chefs simplement moyens, il est désastreux; car nulle institution ne peut longtemps échapper à son destin interne, nul homme ne peut lutter longtemps contre le courant qui l’entraîne; et c’est le sort fatal d’un organisme d'Etat de glisser très vite de la liberté de la vie des affaires vers l’étroite routine administrative.

Par ailleurs c’est fait courant — et dont seuls peuvent s'étonner ceux qui ne connaissent pas le tempérament français — de voir les consommateurs eux-mêmes s'élever contre les disciplines qui ont été arrêtées en leur faveur, d’où découle que les mesures, même bien étudiés, heurtent lorsqu’elles apparaissent comme restrictives de la liberté, tous les citoyens. L'Algérie, la Tunisie et le Maroc entendent le même appel général : « Nous demandons la Jiberté ».

Est-ce possible?

Recherchons-le en étudiant ce qu’est le régime imposé par les circonstances à chacun des trois pays nord-africains.

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