SCÈNE PREMIÈRE
GEORGES DUPUIS, MADAME DUPUIS et ROUVIÈRE
sont à table devant un bon feu à gauche; MARIANNE va et vient pour le service. Une grosse chatte blanche cherche fortune autour de la table
MADAME DUPUIS
C'est comme je vous le dis. Monsieur Rouvière, je l'ai cini fou, entièrement fou... A bas. Minette!... Ilj montait l'escalier quatre à quatre, en criant : c'est Tom! c'est Tom Rouvière! c'est ce diable de Tom!... Pardon . monsieur Rouvière, mais c'est son mot, vous savez? — Et moi, je le suivais clopin-clopant en me tuant de lui dire que c'était bien plutôt M. ;du Luc avec sa nouvelle calèche... car je savsds par madame Le Rendu que M. du Luc dînait aujourd'hui à Sémonville, et comme il ne traverse jamais Saint-Sauveur sans nous dire un petit bonjour, j'étais bien fondée à croire...
DUPUIS
Mais, ma bonne amie, qu'est-ce que cela fait à Rouvière, tout cela? Il ne connsàt pas plus M. du Luc que madame Le Rendu, n'est-ce pas?... D'ailleurs tu sais que M. du Luc a ses
cheyaux et qu'il ne prend jamais la poste; ce ne pouvait être lui par conséquent.
MADAME DUPD18.
Enfin^ mon ami, j'en étais convaincue, que veux-tu? ^
DU PUIS
Allons! c'est bien^, ma chère... Prends donc garde à ta chatte... elle taquine constanmient Rouvière.
MADAME DUPUIS
A bas. Minette ! Qu'est-ce que c'est que ça, mademoiselle?,.. Tu m'avoueras toi-même, Dupuis, qu'il était plus naturel de m'attendre à voir M. du Luc, notre voisin de campagne, que M. de Rouvière, que je ne connaissais pas, et dont tu n'avais pas eu de nouvelles. depuis plus de trente ans... Là, franchement... j'en fais juge Monsieur.
ROUVIÈRE, évidemment impatienté.
Vous avez raison, Madame, dix mille fois raison!... Mais, Dieu me pardonne, madame Dupuis, je crois que vos côtelettes sont panées I
MADAME DUPUIS
Hélas! et c'est moi qui ai recommandé à Jeannette de les paner! j'avais cm faire pour le mieux.
ROUVIÈRE
C'est une hérésie capitale, ma chère dame ; on ne pane plus les côtelettes, — de même qu'on ne porte plus de manche à gigot. Parbleu ! j'ai fait le tour du monde, mais U me fallait venir à Saint-Sauveur-le-Vicomte pour voir paner les moutons de Miels!
MADAME DUPUIS
Que je suis mortiiiée! Un peu de sole, monsieur Rouvière? Nous n'avons la poissonnerie qu'une fois la semaine; mais, comme M. Dupuis aime beaucoup le poisson, j'ai fait un marché particulier avec un pêcheur de Portbail; ce qui nous donne un petit plat d'extra tous les mercredis; et comme. Dieu merci, cela se û'ouvait aujom*d'hui mercredi...
DUPUIS
Allons! Reine, c'est bien! quel intérêt peuvent avoir ces dé-
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tails pour Rouvière, je te le demande? (Avec expansion.) Dis-moi^ Tom, où ëtais-tu, il y a huit jours, à cette heure-<:i?
ROUYIÈRE.
II y a huit jours, mon ami... j'étais à Dublin.
DUPUIS
A Dublin? Yoyez-vous cela!... ce diable deTom!
ROUTIÈRE
De Dublin à Londres, de Londres à Jersey, — et me Yôilà.
DUPUIS
Et c'est à Jersey que t'est venue cette pensée bienheureuse de relancer au gîte ton vieux compagnon de jeunesse ?
ROUTIÈRE
Hier matin, mon ami* Il y avait dans le vestibule de mon hôtel une carte de Normandie; je la parcourais machinalement en attendant le déjeuner : le nom de ton Tillage,— Saint- SauTeur-le-Vicomte,— a frappé mes yeux... Tiens ! me suis-je dit, Saint-SauTeur-le-Vicomte ; mais c'était là, si je ne m'abuse, que demeurait autrefois Georges Dupuis... mon ami Georges! Eh bien! ma foi, s'il Tit encore, j'irai lui demander à
dîner en passant... (ll promène ses regards sur la table d'un air inquiet.) MADAME DUPUIS, ayec empressement.
Vous cherchez quelque chose, monsieur RouTière?
ROUTIÈRE
Ne faites pas attention, je vous en prie... (élerant la voix.) Marianne ! N'est-ce pas Marianne que s'appelle votre domestique? Marianne, ma bonne fille, n'aurieis-vous pas un citron? cette sole en réclame.
MADAME DUPUIS, courant à la conaole derrière la table.
Attendez, attendez en voici un,
ROUVIÈRE
Âh! nulle pardons, Madame,
MADAME DUPUIS
Ainsi voilà trente ans^ monsieujr Rouvière, que vous êtes toujours par voies et par chemins, comme le véritable juif errant ?
ROUYIÈRE.
Positivement^ Madame.