‹ Le village: comédie en un acte, en proseChapitre 21 sur 26 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

souvenir qui m'ëblouit comme une apparition^ tous ceux qui l'avaient assisté à cette heure suprême, les serviteui's familiers (le la maison, le vieux doctem* et le prêtre à cheveux blancs, Tun et Tautre ses amis d'enfance, — ma mère enfin, mon excellente mère, tous penchés vers lui, tous lui souriant à travers leurs pleurs, et lui charmant la mort après lui avoir enchanté la vie ! A cette pensée, à ceis images, mon cœur, tou desséché qu'il fût, se fondit en sanglots... (sa voix se brise.) J'étais sauvé.

DUPUIS9 troublé.

Ces souvenirs te font mal, mon ami !

BOUVIÈRE, d*ime toîx rauque.

Ils me font mal, oui!... c'est que tout ce que je vois ici, dans ce salon même, les réveille... les exalte encore! (se parlant à lui-même.) Tous ces logis d'autrefois se ressemblent... j'ai vu tout cela dans ma première... dans ma meillem'e jeunesse... Près de la fenêtre, comme ici, était la petite table de ti*avail devant laquelle je retrouvais ma mère chaque année; au coin du feu, le grand fauteuil d'où mon père se levait pour m'embrasser; sur les murs, les portraits de famille, gardiens de la paix et de l'honneur domestiques; partout, comme ici, la trame visible de deux existences étroitement unies... à jamais enlacées!... C'est là que je les ai vus... J'aurais dû m'instruii^e à leur exemple... et il m'a fallu traîner par toute la terre l'ennui de ma vie déracinée et le remords sans trêve du devoir méconnu — avant de comprendre qu'ils étaient heureux!... Eux-mêmes le savaient-ils?... Hélas! n'ai-jepas entendu mon père envier ces amers plaisirs que je devais goûter? n'ai-je pas été plus d'une fois le témoin ou le confident de leurs plaintes, de leiu's griefs mutuels? Pauvres vieillards! et, dès que l'un d'eux eut disparu, l'autre ne put vivre...

DUPUIS

Mon «mi!

ROUVIÈRE,trèt-ému.

Eh bien ! moi, sitôt que cette maison fut vide, je la vendis!., j'eus ce cœur-là !... La chambre où j'étais né, la fenêtre oii

travaillait ma mère, où j'avais vu le soleil pour la première fois, toutes les traditions, toutes les fidèles amitiés du sol nanal, je vendis tout!.. Je fis mieux... j'aliénai mon patrimoine... je rivai à jamais la chaîne de mon égoïsme... si bien qu'aujourd'hui je ne puis plus même assurer à ma vieillesse, par l'appât d'un héritage, le mensonge d'un peu de dévouement...

(Marianne entre; sur un signe de madame Diipuiselle s*arréte près de la porte.)

Hélas! ce qui m'est plus sensible, je ne puis racheter cette pauvre maison de village, pour y être aimé... au moins par dos ombres... pour y vivre moins seul les derniers jours qui me restent, pour y mourir!... (x^ec ▼ioience.) Eh bien ! partironsnous enfin?

DUPUIS, atec élan, lui saisissant la main *,

Oui, Tom, oui, nous allons partir, — si tu refuses d'accepter pour toujours à mon foyer de famille la place d'un ami, — la place d'un frère? (a sa femme.) Et toi, — ne pleure pas... oublie cette heure d'ingratitude... la première de ma vie... la dernière aussi!

NADAMEDUPUIS,lai sautant an oou.

Oh ! Georges! (courant à Bouvière, qui les regarde d*un œil humide **,)

Oh ! monsieur Tom , si ce bonheur que vous venez de nous rendre pouvait vous tenter, avec quelle joie nous vous en ferions votre part !

BOUVIÈRE, hésitant.

Madame ! ... mes amis !.. Ah ! Georges, on ne joue pas avec la vérité... je me suis pris comme un enfant au piège que je te

tendais. (lI s'assied comme près de défaillir : Georges et sa femme Tentourent en le suppliant. — Il reprend à demi voix.) C'est UU dOUX SOUge Cependant pour un pauvre abandonné comme moi!

MADAME DUPUIS, joignant les mains avec transport.

Il reste !

MARIANNE, qui s'essuie les yeux dans un coin.

Je vas lui faire son lit dans la belle chambre bleue, n'est-ce

pas, Madame? (EUe court vers la porte.)

* Rouvière, Dupuis , madame Dupuis, Marianne au fond, ** Dupuis, Rouvière, madame Dupuis, Marianne.

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