‹ Le village: comédie en un acte, en proseChapitre 20 sur 26 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

huit jours, tout alla bien, car j'étais dans un délire continuel.; mais un beau soir, — dans la soirée du 12 au 13 janvier, justement, — je m'éveillai tout à coup avec un tel sentiment d'anxiété et de faiblesse, et en même temps avec une lucidité d'esprit si bizarre, que je ne doutai pas de ma fin prochaine... Eh bien ! Georges, j'ai affronté dans ma vie bien des scènes d'épouvante, — et je me les rappelle avec une sorte de plaisir; mais, quand je songe à l'instant de mon réveil dans cette misérable chambre d'auberge, — des frissons d'horreur me courent dans les os *.

DUPUIS^ se rapprochant.

Que vis-tu donc dans cette chambre?

ROUVIÈRE

Rien d'extraordinaire cependant. — Des gens qui croyaient, comme moi, que j'allais passer ; — une vieille femme el un jeune médecin , qui causaient bas dans un coin , un prêtre agenouillé au pied de mon lit, et pour encadrement à ce tableau d'une banalité funèbre, les rideaux flétris et les meubles dépareillés d'un hôtel garni. Mais ce qui me révolta, ce qui me remua jusqu'au fond de l'âme, ce ne fut ni l'aspect ignoble de cet intérieur, ni même l'appareil de mort qui le remplissait ; ce fut Tair d'insouciance et de distraction barbare répandu autour de moi, ce fut l'abandon profond, le vide où je me sentais mourir. — Je ne pouvais parler, mais... Dieu! que cette vision m'est demeurée présente!... je regardais comme un suppliant de tous côtés, essayant de rattacher à quelque faible lien la vie qui m'échappait, demandant avec angoisse à ces visages impassibles un signe d'intérêt ou seulement de pitié, inten'ogeant dans l'ombre les murs même, les meubles, tout... cherchant un seul objet qui me parlât au cœur... un seul souvenir qui me berçât mon dernier sommeil... quelque chose qui m'eût connu et qui me dît adieu! — Tout n/était étranger.

DDPUIS.

Pauvre ami ! il est certain qu'en ce moment de crise, l'iso- * Madame Dupiiis, Dupuis, Rouvière.

lement peut avoir ses tristesses; mais Tentourage de famille a les siennes^ qui ne valent pas mieiu.

ROUVl ÈRE, avec ude mélancolie grave.

Le penses-tu?... Quant à moi, la mort, telle que Dieu l'a faite pour tous les hommes, telle que le plus grand nombre la souffre, la mort attendrie et consolée, celle qui est pleurée et qui pleure aussi, m'apparaissait, auprès de mon agonie solitaire, comme une douce fête à peine troublée!... Ah! je fis, cette nuit-là^ de singulières réflexions!... (u se frappe le front de

la main.) VoyonS, CS-tU prêt *?

DUPUI8.

Quand tu voudras... Quelles réflexions pouvais-tu faire?

BOUVIÈRE

Ah ! pour te dire vrai, je perdis quelques grains de mon orgueil; je me félicitai moins de l'existence que j'avais choisie hors de l'ornière commune... Pourquoi le nier? Le vrai livre de la vie s'ouvrit tout à coup sous mes yeux, et j'y lus à toutes* les pages, écrit d'une main divine, les mots devoir et sacrifice! Je n'avais pas voulu de cette loi vulgaire ; je n'en avais vu que les rigueurs : j'en connus les bienfaits!... j'en avais déserté les entraves pom* courir à l'indépendance, et je n'avais trouvé qu'un éternel exil... j'avais pensé conquérir sur la routine humaine des biens inconnus de la foule, je n'avais conquis qu'une jeunesse sans affection, — une vieillesse sans appuis, — une mort sans larmes l... ( Avec force.) Alors, Geoi'ges, alors je sus à quel prix Dieu nous vend l'égoïsme!

DUPDIS.

Tu fus longtemps dans cet état?

KOUVIÉRE.

Assez pour ne l'oublier jamais... Le jeune médecin, voyant mon regard se fixer siu* lui, s'approcha de mon lit, et je sentis sur mon bras le contact de sa main froide, indifférente comme son cœm\. Je le repoussai et je fermai les yeux. — J'avais vu moiurir mon père; je me rappelai soudain, avec une clarté de

* Madame Dupuis, Rouvière^ Dupuis.

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