SCÈNE I
Madame, vous pouvez le dire, j'ai mangé, chemin faisant, des choses inouïes ! j'ai mangé tour à tour le kouskoussou sous la tente de l'Arabe, — le curry, — l'incendiaire curry sur les bords du Gange, — à Java, le hideux tripang, — qui c^t le hareng du pays, — en Chine, le fameux nid d'hirondelle à l'huile de ricin...
MADAMK D0PUI8.
Ociel!
ROUTIÈRE
A Panama, j'ai mangé du singe.
MARIANNE, prèf da buffal.
Du singe!
RODVifeRB.
Bah! il n'y a pas un aliment dans la création qui ne m'ait « passé sous la denti
DUPUIS
Ce diable de Tom !
ROUTIÈRE
Aussi, s'il existe sous le firmament un convive sans façon, j*ose*me flatter que c'est moi... Toujours content, — facile à
vivre enfin ! (ll rend à Marianne son assiette.)
DUPUIS
Ce diable de Tom!
ROUVIÉRE.
Ah çà! excusez ma curiosité, mais rien ne m'a plus intrigué, je crois, dans tout le cours de ma vie que ce plat que voici sm* ce réchaud... Au nom du bon Dieu et des saints, qu'est-ce que cela?
DUPUIS
Mon ami, je l'ai fait mettre pom* toi : c'est du macaroni.
ROUVIÉRE.
Du macaroni, ceci?
MADAME DUPUIS
Oui, monsieur Tom... c'est une attention de Georges... ; il m'a rappelé que vous séjourniez souvent en Italie... J'ai envoyé en toute hâte chez l'épicier, qui avait encore par bonheur
cette petite provision de macaroni, et, en m'aidant du Cuisinier royaly car Jeannette en perdait la tête. J'ai essayé de vous l'arranger à l'italienne.
BOUVIÈRE
A lit! i une! Mais, ma pauvre chère dame, ça n'a jamais été du macaroni à l'italienne, ça, — jamais. Jamais! —Au surplus, c'est peut-être bon tout de même... Voyons.
DUPUIS, après ime pause.
Eh bien! mon ami?
R U V I È B B 9 résoloiMiit*
Mon ami, autant mâcher des tuyaux d'orgue! Oh! mais c'est prodigieux! Ah çà! c'est donc du macaroni fossille, ossifié..., je ne sais pas quoi ! Il faut faire arrêter l'épicier qui vous~ a vendu celai... 11 doit être affilié à quelque chose!
DDPUIS.
Marianne, vite une assiette à M. Rouvière. Ah ! mon ami, quel triste dîner tu fais là!
ROUVIÈRE, froidement.
Tu plaisantes! Ton vin est exquis d'ailleurs.
MADAME DUPUIS
Moi... je ne sais plus que dire... J'en mourrai de chagrin... Monsieur Rouvière, goûtez au moins mon gâteau de riz, je vous en supplie à mains jointes.
BOUVIÈRE
Très-volontiers, Madame... (On entend le tintement d'une cloche.)
MADAME DUPUIS
Eh! déjà T Angélus! (Elle se lèye.) Pardon, monsieur Rouvière... je vous quitte pour un instant ; mais je serai revenue
bien avant l'heure de votre départ. (Elle ta prendre une mante posée sur le fauteuil à droite **)
BOUVIÈRE
Gomment! vous sortez. Madame, d'un temps pareil! 11 y a un pied de neige... Savez-vous cela?
* Dupuis, Rouvière, madame Dupuis^ Marianne aa fond.
SGËNB II. ii
I>tJt»UIS.
Ma feinme> mon ami, ya tons les floirs à l'église quand PAngelus sonne, quelque temps qu'il fasse, hi^er comme été: c'est une habitude de cinquante ans; tu n'y changerais rien.
ROUVIÈRE
Ah! très-bien... J'espère <{tte tous êtes contente de Yotre curé, madame Dupuis?
MADAltK DtPOtS.
Oh! oui, Monsieur ; c^est un si digne homme ! Tenez, si tous nous restiez seulement vingt-quatre heures, nous l'avons demain à dîner; vous ne regretteriez certainement pas d'avoir fait sa connaissance.
ROUVIÉRE.
J'en suis persuadé, madame Dupuis, je vous assurai mais ce sera pour une autre fois.
MADAIIE DUPUIS.
Georges, insiste encore, je t'en prie, et n'oublie pas surtout que M. Bouvière m'a promis de goûter mon riz... Ah! mcmâieur Tom, je vous reconmaande aussi mes confitures... Je les fais moi-même, et c'est une de mes petites prétentions... A revoir, mon cher Monsieur.
ROUVIÉRE.
A revob. Madame, à revoir. (Madama tHipab ion par It fond
sgénë il
DUPUIS, ROUVIÉRE, MARIANNE. (Dès que madan» Dapidf ait lortia, Dupuii la rapproche de Romière.)
ROUVIÉRE.
Ah! ah!... hem! hem? voyons donc ce riz. — Elle est un peu dévote, ta femme, hein?
DUPUIS
Oui, un peu... mais d'une dévotion qui n'a rien de gênant pour son entourage. Elle me laisse, moi, bien tranquille dans ma tiédeur. — Bois donc, mon ami, tu ne bois pas! (so bainant
i2 LE VILLAGE.
tel yeux.) Dis-moi^ Tom^ tu Tas trouvée fièrement provinciale, ma femme^ n'est-ce pas?
BOUVIÈRE
Mais non, mais non.
DUPUIS
Si fait. Que veux-tu? elle n'est jamais sortie de son trou!... Et puis ton arrivée lui avait monté la tête, je crois... Elle ne savait plus ce qu'elle disait... Elle parlait à tort et à travers, patati patata : c'était un chapelet de commérages à dépendre les oreilles.
BOUVIÈRE
Mais pas du tout.
DUPUIS
Si fait, parbleu!... Ne le nie pas... tu en étais agacé! Moi aussi, du reste... 11 semblait qu'elle eût fait vœu de se montrer à toi sous les auspices les plus défavorables... J'enrageais d'autant plus qu'elle en a de bons, — et à l'occasion d'admirables.. . Pauvre femme !
ROUVIÈRE
Je n'en doute pas le moins du monde, mon ami... Son riz était excellent, tiens !
DUPUIS, Tiolemment à la chatte.
A bas! Minette. Je ferai noyer cette infâme bête! Emmenez ce chat. S'il rentre ici, je le jette par la fenêtre. — Apportez le café, et vous nous laisserez.
MARIANNE
Allons! viens-t'en, viens-t'en ma pauvre Manchette, puisque les Messieurs de Paris ne veulent pas de toi... (a demi voix, en sortant.) Hom ! il bouleverse tout dans la maison, cet Ostrogothià!
ROUVIÈRE te lève et va s'asseoir près de la chemiaée , Dupuis ea fait autant. — Il a pris les pincettes et fourrage dans la cheminée en fredonnant.
beir aima innamorata o beir aima innamorat!... Vous n'avez pas de théâtre à Saint-Sauveur, vous autres?
* Uouvière, Dupuis, Marianne.