SCÈNE IIL ROUVIÈRE, DUPUIS
DUPUIS
C'est bien, (ils se lèvent.) Enfin nous voilà seuls! Je puis te serrer la main à mon aise, mon cher Tom, mon vieux camarade ! Prends ton café, (oapuis se rassied.) Tu vas me dire ce que tu penses de cette eau-de-vie-là, mon gaillard!... — Sais-tu qu'il y a trente-cinq ans que nous nous étions vus !
* Marianne et Jeannette rentrent ensemble apportaut le café. — Elles enlèvent rapidement le couvert, la nappe, etc. Jeannette va chercher sur la console à droite un porte-liqueurs^ et le place sur la table , avec les bougies.
ROUTIÈRE^ tuoramt et avalaat ton café.
Oui, parbleu! il y a trente-cinq ans, ou peu 8*en faut, que nous nous embrassions, — rue Montmartre, — dans la cour des Messageries, — en nous jurant amitié et correspondance éternelles... La correspondance s'éteignit, comme de raison, au bout de deux ans... mais l'amitié couva sous la cendre.*» Gentille eau-de-yie que tu as là!
DUPUIS
Elle est dans ton sentiment? bravo I Eh! ma foi, il y a en* core dé bons moments dans la vie, Tom, avoue-le !
R0UV1ÉRE, passant de Tatttre «Mé de la table, et s*asseyant.
A qui le dis-tu, mon garçon?
DUPUIB*
Au fait, qui le saurait mieux que toi, Joconde? Mais tu as donc signé un pacte avec le diable, Tom! tu n'as pas changé ! tu es resté jeune et superbe... « J'étais jeune et superbe! )» te rappelle&-tu comme Talma disait cela?... Tu as de la barbe et des moustaches comme un lion de l'Atlas... Tu ressembles à Henri lY.
ROUVIÉRB.
Ah! si tu m'avais vu, il y a cinq ans, avant ma maladif... c'était bien autre chose!
DUPUIB.
Tu as été malade?
ROUVIÉRE.
Oui, en Italie... mais ne parlons pas de cela.
Alors, bois donc, mon ami! bois donoï
ROUVIÊRB.
Cher vieux Georges, va. (posant sei coudes sur la table et prenant
«n ton eonfldentiei.) Ah çà! quelle idée as-tu cue, toi, de t'enterrer dans ce bailliage, voyons?
DUPUIS, sérien toot à ooapi
Tu me trouves rouillé, hein ?
* Dupuis, RouYiôre.
MWiV'
SGËNE m.
ROUTIÈRE
Non^ non; mais quelle idée as-tu eue^ dis-moi cela^ entre nous?
Si fait^ je suis rouillé, je le sens bien. Ah ! mon ami, c'est que la province n'est pas un vain mot! Elle n'a pas volé sa réputation, la misérable!... Je la compare volontiers à ces 8om*c«s d'eaux thermales qui vous prennent un animal vivant, et vous rendent une putrifécation... Quelle idée j'ai eue, dis-tu? Eh! mon Dieu, qu'est-ce que la vie, Tom? Un enchaînement de hasards, im fatal engrenage qui s'empare de vous dès la naissance , et qui vous pousse de Ûlière en Ûlière jusqu'à la tombe!... Voici le rhum, mon ami.
BOUVIÈRE
Â.s-tu coutume de t'abandonner tous les soirs à des libations aussi prolixes, Georget?
DUPUIS
Jamais, mon ami. G^est pour te faire honneur.
ROUVIÉRE.
Aussi je me disais... Ceci est IcThum, n'est-ce pas? Bon, continue ton odyssée.
DUPUIS
A Paris, comme tii sais, j'étais en passe d'un assez bel avenir; j'allais acquérir, aux conditions les plus avantageuses, le cabinet de cet avocat à la cour de cassation chez qui je travaillais. — Je viens ici pour affaires de famille, comptant y rester trois mois au plus;... mais, oui-da! quand une fois la province vous a mis la main au collet, elle vous tient bien...
Et Tavare Aohéron ne lâche point sa proie!
Bref, je me laissai surprendre au charme... grossier sans doute, mais quotidien, mais incessant de cette existence provinciale; j'en savourai, à mon insu, le futile bien-être, les molles hsi)itudes, la douce monotonie. Sans défiance contre des séductions si minces qu'elles en étaient imperceptibles, je m'en trouvai Un beau jour enveloppé comme d'un réseau de fer; j'y demeurai captif!
BOUVIÈRE
Oh ! oh ! madame Ihipuis, j'imagine, a bien quelque chose à réclamer dans ce dénouement-là?
DUPUIS
Mon ami, tu me croiras ou tu ne me croiras pas, mais elle était charmante. De plus, j'avais encore ma vieille mère, et c'était pour elle une vive satisfaction que de me voir me fixer ici. Enfin je me mariai; j'achetai l'étude de mon beau-père, et tout fut dit. — Prends donc un peu de mon kirsch, Tom.
ROUVIÈRE
Tout à l'heure. Mais, dis-moi, tu n'es pas resté claquemuré depuis trente-cinq ans dans le vicomte de Saint-Sauveur^ j'aime à croire? Tu as fait pour le moins ton tour de France? Tu vas quelquefois à Paris?
DUPUIS
N« me parle pas de cela. J'ai mon tour de France dans mon jardin, et je n'ai pas vu Paris depuis notre embrassade de la rue Montmartre !
ROUVIÉRE.
Gomment, diable!... mais tu avais la passion des voyages autrefois?
DUPUIS
Eh! je Tai toujours, mon ami; maïs qu'y faire? Quand je me mariai, mon projet était de vendre mon étude au bout de quinze açs, après avoir réalisé quelques économies. Je comptais alors mener ma femme à Paris, — et de là aux Pyrénées... G'était ma manie de voir les Pyrénées... et puis voilà une fille qui nous arrive après cinq ans de mariage.
Tu as une fille, toi?
DUPUIS
Pardi! je suis grand-père... Eh bien! il a fallu garder mon élude dix ans de plus pour doter convenablement cette enfant. Quand j'ai eu vendu., peuh ! j'étais vieux... je suis resté dans mon fauteuil!... Je te l'ai dit, c'est un enchaîne-