‹ Le village: comédie en un acte, en proseChapitre 7 sur 26 · SCÈNE III. i · texte numérisé non relu

SCÈNE III. i

ment de fatalités que ma vie. — Si nous faisions un petit punch, mon ami?

ROUTIÈRE

Ah! tu as une fille ? Et tu Tas bien mariée, j'espère ?

DUPUIS

Mais fort passablement. Elle a épousé un sous-préfet.

I ROUVIERE.

Un sous-préfet! mule du pape!...

DUPUIS

Tu crois?... Or çà, Tom, éclaircis-moi un mystère : comment ta modique fortune a-t-elle pu défrayer, pendant près d'un demi-siècle, ce vagabondage grandiose que tu mènes à travers le monde?

ROUVIÈRE, s'échauffant.

Mon ami, j'avais dix mille livres de rentes en terres; je commençai par transmuter mon patrimoine en billets de banque, ce qui doubla mon revenu; puis je plaçai tout à fonds perdu, ce qui le tripla. Affranchi alors de toute considération étroite, de tout lien de famille, de toute entrave sociale, — citoyen de l'univers, — libre comme l'oiseau du ciel, je m'élançdi dans l'espace!... Je te porte un toast, ami Georges. Hop! hop! hourrah!

DUPUIS

Ce diable de Tom ! Eh bien ! c'était énergique ! c'était grand !

ROUVIÈRE

Je consacrai ma jeunesse aux aventures lointaines, réservant pour mon âge mûr les moindres fatigues. — Mon pied, ce pied que voilà, ce pied qui touche le tien sur ce tapis, Georges , a croisé sa trace avec celle du tigre et de l'éléphant sur* le sol de l'Inde. J'ai suivi ces rôdeurs formidables dans leurs forêts de bambous, hautes et solennelles comme de» cathédrales, (ii se lève.)

DUPUIS, te levant aussi.

C'était vivre cela, morbleu !

ROUVIÈRE

Deux ans plus tard, j'arrivais à Canton. Quelle arrivée,

(8 LE VILLAOE.

mon «mil C'était au milieu d'une splendide nuit d'été. On célébrait l'ayénement du céleste empereur. Notre canot avait peine à se frayer passage à travers les jonques et les bateaux de fleurs pavoises de lanternes innombrables; des feux de mille couleurs se réfléchissaient dans le ffeuve avec les étoiles^ et nous apercevions au loin sur les rives miroiter les temples de porcelaine!

DUPUIS

Spectacle féerique! Héû)*eux Tom !

Je t'épargne les transitions. — De la Chine, je cinglai vers les Amériques. J'y voyageai plusieurs années, descendant du nord au sud, des savanes aux pampas, des grands bois austères du Canada aux riantes forêts du Brésil, tantôt à pied, tantôt à cheval, plus souvent en pirogue. — Mon plus long séjour fut au Pérou. Je ne pouvais m'arracher de celte coquette ville de Lima!... (ATec discrétion.) Hum! j'avais pour cela des raisons.

DUPU1S.

Ah! traître! ah! bandit!

BOUVIÈRE

Et puis, j'étais devenu joueur. Tu te figurerais difficilement, Georges, l'attrait d'une table de jeu dans cette patrie des galions. Il semble que l'on ait secoué sur le tapis un de ces arbres merveilleux qui s'épanouissent dans la légende orientale. Dn y voit peu ou point de monnaie régulière ; mais l'éclat fauve du lingot s'y mêle au scintillement des paillettes d'or, le feu du diamant à la clarté lactée des perles; tous les trésors, ravis de la veille à l'océan ou à la terre, se heurtent et se combattent sous vos yeux dans un pêle-mêle fulgurant. On demeure là des nuits entières, des nuits qui sont des minutes, le regard fasciné, la cervelle en fusion, passant vingt fois entre deux soleils du trône de Rothschild au fumier de Job : on y devient chauve, on y devient fou, mais on y sent fortement l'existence !

DUPUIS

Eh! sans doute, voilà... Et moi qui n'ai jamais joué que

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mon galopin de whist à un sou la fiche... Malédiction ! Mais poursuis^ Tom, tu m'électrises !

BOUVIÈRE

Tout finit, comme tu sais. Dans un jour de tristesse , je m'embarquai sur un baleinier américain qui allait faire campagne dans les parages du pôle austral. Je touchai de la main les froides bornes de notre univers; Que te dirai-je, mon ami? Après trois autres années également bien remplies, je me trouvais à Rio-Janeiro, d'où je fis voile pour l'Europe, ayant décrit avec le bout de ma canne toute la circonférence du globe. — Ainsi se passa ma jeunesse.

DUPUIS

Mon ami, il n'y a pas de roi qui ne doive te l'envier I Et depuis lors, Tom?

ROUVIÉRE.

Depuis lors, je n'ai plus voyagé, le me suis promené, — d'abord sur la Méditerranée... Bah ! il me semblait être sur le bassin des Tuileries ! — J'en ai visité tous les rivages. Peu à peu, à mesure que l'âge est arrivé, j'ai restreint mon cercle, et maintenant je réside en Europe, allant de ville en ville, suivant l'attrait du moment; l'Europe, mon cher, mais elle est à moi! c'est ma propriété, mon domaine! Toutes les fêtes qu'y donnent les hommes ou la nature, c'est à moi qu'ils les donnent! C'est pour moi que Naples a son golfe et son théâtre Saint-Charles, Paris ses boulevards et Rachel, Madrid son Prado et ses combats de taureaux! C'est pour moi qu'on vient de faire l'exposition de Londres I Evviva la libertà! A

boire! (Allant k la table ^)

D UP U I s, le suit et s'assied.

Tom, tu étais né avec du génie! Mais tu ne m'as rien dit des femmes, mon ami? Tu as dû cependant en voir de magnifiques! A Rome, par exemple! ce beau type romain, ces brunes moissonneuses de VAgro romano?

ROUVIÈRE, légèrement. — U est à moitié usis sur la table.

Oui, oui; mais dans le Transtévère surtout.

* RouTière, Dupuii.

Et en Asie?.. A Smyrne?... Tu es allé à Smyrne?Ces admirables filles d'Ionie, avec des sequins dans les cheveux... tu les as vues?

BOUVIÈRE

Oui, oui; je leur ai même parlé.

DCPUIS.

Et les monuments, Tom, tu ne m'en as rien dit non plus? TAlhambra, le Cotisée, le Parthénou?

ROUVIÉRE.

Bah ! des amis à toi , tout cela ! Je ne t'en dis rien , parce cela traîne partout. Tout le monde a vu ça. (un moment de silence )

DUPUIS, frappant Tioleniment sur la table.

Damnation ! (ll se lève , enfonce ses mains dans ses poches et marche à traTers le salon. )

ROUVIÈRE, allumant un cigart

Eh bien ! qu'est-ce qui te prend?

DUPUIS

Ah! Tom! Tom! la rougeur me monte au front, quand je compare à la destinée que tu as su te faire celle que j'ai subie ! Tandis que ton cœur comptait chacun de ses battements par quelque noble ou gracieuse émotion, le mien marquait stupidement les heures comme une horloge de cuisine ! (u s*arrète.) Car enfin est-ce que j'ai vécu, moi? (u se rassied.) Fi donc! Je suis né, j'ai dormi et j'ai mangé, voilà tout! Aussi qu'est-il arrivé? Je me suis éteint, je me suis raccorni; je suis descendu dans l'échelle des êtres au niveau du crétin des Alpes... du coquillage... du mollusque!

ROUVIÈRE

Allons! allons! tu vas trop loin. Si tu ne possèdes plus tout à fait la même verdeur d'imagination, la même vivacité d'esprit que je t'avais connues autrefois...

DUPUIS

Ah ! ah ! tu l'avoues donc enfin, tu me trouves rouillé !

SGËNE III. 21

ROUTIÈRE

Écoute^ Georges^ je serai franc. — Tu sais que je le fus toujours. — Mon impression^ lorsque j'ai mis le pied dans ta demeure^ a été sinistre. J'y ai respiré je ne sais quelle vague odeur de nécropole. J'ai cru pénétrer dans une de ces habitations d'un autre âge reconquises sur la mort par la patience de l'antiquaire. — Pendant qu'on était allé t'avertir, je regardais^ avec une curiosité hébétée ^ ces meubles^ ces tableaux^ ces tentures, dont la propreté morne semble attendre la vitrine d'un musée : je me rappelais ta délicatesse d'esprit, ton élégance de mœurs, ton goût éclairé des arts, et je ne pouvais absolument concilier cette brillante image qui m'était restée de toi avec l'existence maussade et plate dont les témoignages attristaient mes yeux. Tu es entré alors; je t'ai vu. — Tu m'as parlé... ma vue, mon jugement étaient-ils altérés par les préoc cupations auxquelles tu me trouvais en proie? Je ne sais... mais ton langage m'a surpris... ton front même m'a paru rétréci... j'ai essuyé une larme furtive, — et j'ai murmuré malgré moi, comme j'eusse fait devant ta tombe : Voilà donc tout ce qui reste de mon ami ! — Je ne t'offense pas, Georges?

DUPUIS

Non, Tom, non. J'avais d'ailleurs le sentiment de ma décadence. Je m'en doutais, du moins, et ce doute était insupportable. J'aime mieux la certitude.

ROUVIÉRE.

Parlons d'autre chose, mon ami ! — Tu as vendu ton étude? et que comptes-tu faire maintenant?

Que veux-tu que je fasse? j'achèverai de mourir!

ROUVIÉRE se levant et entraînant Dapuis.

Eh! sangdieu! ressuscite plutôt! — Causons sérieusement, Georges. Tu t'étais, en te mariant, créé des devoirs, tu les as remplis jusqu'au bout : c'est très-bien ! — Mais aujourd'hui ta position est faite ; l'avenir de ta femme, celui de ta fille, sont largement assurés... Qu'est-ce qui t'empêche pendant deux ou trois ans de te replonger dans le courant de ton siècle et

d'y retremper tes facultés? Tu sais de quel air miraculeux on Toyage à présent r en deux ans^ te dis-je, tu peux parcourir l'Europe et même pousser une pointe en Asde... Tu peux recouTrer au contact des plus radieuses créations de la nature et des arts toute la frakheur et tout le moutemènt de ta pensée... Tu peux assouTir ces regrets qui te ïongent le cœur et qui abrègent tes jours! en deux ans, pas davantage! Et maintenant^ si tu préfères le suicide à outrance, Hln'e à toi !

DUPUIS

Eh! mon ami^ quelle apparence y a-t-U que j'aille^ à mon âge, m'embarquer seul par les chemins comme un écoli^?

ROVVIÂRE^ «Uttrt à loi.

Est-ce qu'il s'agit de s'emh«rquer i«ul? Ne suisse pas làf Est-ce que je ne m^ pas à ta disposition mon expérience, ma chaise de poste^ mon domestique^ — tout ce que je possède, enfin?

DDPCIS.

Gomment! Tom, Traiment? tu m'âccon^iagnerais partout?

(lit se m«tt«Bt «n atatcbd e6(» è tdH à IraTert k «ilo».)

ROCYIÈRK.

Mais je te conduirai par la main, mon garçon ! je t'épargnerai les guides, les ciceroni et toute la vermine familière du toiuriste. Ne me remercie pas, cela m*enchante. Tes impressions raviveront les miennes. Et p«)s n'est-il pas délicieux, Georges, de termina* tous deux la vie ôoinme nous l'avons commencée, confondant nos aventures, nos (^aisîrs, nos cassettes? Allons! c'est entendu, hein?

DUPOIS.

Je t'avoue, mon ami, que jamais projet ne m'a souri davantage; mais...

BOUVIÈRE

Point de mais, c'est entendu! Nous irons attendre la fin de l'hiver à Paris : pour prendre patience, tu auras les musées, les spectacles... je te mènerai dans les coulisses... tu entendras Alboni, Gruvelli... Tu aimais la musique auti*efois?

SGËNB m. 23

DUPUIS

le l'aime toujours^ mon ami! je joue même encore de la flûte.

EOUYIÈRE9 entratné.

Eh bieni tu emporteras ta flûte... Qu'est-ce que je disais donc? Ah! l'hiver à Paris, — c'est convenu; mais dès les premiers jours du printemps, si tu m'en crois, nous franchirons les Pyrénëes : nous passerons trois mois dans la Pëninsole... nous {«rofiterons de l'ëtë pour visiter les capitales de l'AAkmagne... et zi^ms redescenditms en Italie par Trieste et Venise... Que dis-tu de ce plan ?

DUPUIS, il t'arrête.

Je dis... (kw9o «Msien.) je dis qu'il m'ouvre le ciel f.. donnemoi un cigare !.. je dis que tu as raison ,—» que j'ai assez longtemps Técu pour le» autres... que j'ai fait dans ma vie ime part suffisante au sacrifice ! Eh ! morbleu, on a aussi des devoirs envers soi-même ! (n kaca d*éw>rme8 bouffées de fumée.) On

doit compte à la Providence des dons qu'on en a reçus ! L'intelligence, -^ l'imagination > -^ le sentiment du beau, sont des bienfaits qui obligent, Tom! C'est une honte, c'est un crime digne des sauvages que de laisser périr ces flammes sacrées sous réteignoir !

ROUVIÈRB.

Eh ! à la bonne heure ! je retrouvé mon Georges !.. Ah çà ! mon ami, battons le fer pendant qu'il est chaud... (11 appelle.) Marianne !

OUPUIS, baitiant la voix tout à oonp et étaigaant goa dgarrt.

Chut ! chut ! qu'es^^H^ que tu lui veux donc ?

aouviRRB*.

Mais je veux la prévenir de ton départ, afin qu'elle s'oeeupe de ton petit bagage... Marianne !

DUPUIS

Chut ! chut !... comment mon ami ? est-ce que nous allons partir ce soir?

* Depuis, Routière*

ftOUYIÉRE.

A. neuf heures... J'ai commandé les chevaux pour neuf heures , tu sais bien.

DUPUIS

Oui^ oui 9 je le sais... mais la nuit menace d'être diantrement rude... il fait un froid de Sibérie... il me semble que nous pourrions sans ijiconvénient attendre à demain matin.

ROUTIÈRE

Oh ! écoute^ si tu as peur d'une onglée et d'une nuit en voituie, enfonce ton bonnet sur tes deux oreilles, couche-to» et ne me parle plus de voyager!

DUPUIS

Mon ami, je n'ai peur de rien, ni de personne; mais la vérité est que cette grande hâte me déconcerte un peu. J'avais compté sur deux ou trois jours pour me retourner, — pour faire mes préparatifs...

ROUVIÉRE.

Quels préparatifs ? 11 te faut une malle et un peu de linge; tu as une heure pour cela, c'est assez. Si tu n'as pas d'argent, j'en ai. Voyons, pas d'enfantillage, Georges ; si tu diffères ton dcpaii de deux ou trois jours, il est clair, pour toi comme pour moi, que tu ne partiras pas. Je n'ai pas besoin de te (lire quelles influences, quels obstacles amolliront ton courage et ruineront ta résolution. Quoi qu'il en soit, en pareille circonstance, il faut trancher dans le vif ou renoncer...

DUPUIS, après un moment de réflexion.

Tu as encore raison... Touche là, Rouvière; je suis ton homme.

ROUVIÉRE, appelant.

Mar...

DUPUIS, vivement.

Non, n'appelle pas Marianne... c'est inutile. Je sais mieux qu'elle ce qui m'est nécessaire. Je ferai ma malle moi-même, sitôt que ma femme sera rentrée, (ii regarde à la pendule.) Huit heures... elle ne peut tarder beaucoup maintenant... Eh bien!

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