PERSONNAGES
George Dupuis, ancien notaire, soixante ans, le front chauve, l'œil doux et vif; costume un peu arriéré.
Reine Dupuis, sa femme, cinquante-cinq ans, petite, rondelette, active; vêtements noirs.
Thomas Rouvière, soixante ans; élégance d'un vieux viveur; barbe en éventail; verbe Tiaut^, un peu fanfaron.
Marianne, vieille domestique.
—LA SCÈNE se passe DANS UN BOURG DU COTENTIN^.
Un salon sercant de salle à ^nanger. A meuble^nent en vieille tapisserie, style Louis X V^. Au-dessus d'un canapé, une belle pendule de la même époque, en écaille- incrustée de cuivre. Entre deux fenêtres, un baromètre. Quelques portraits de personnages poudrés, tenayit une lettre à la 7nain. — Sur la cheminée, une pendule à globe, du plus mauvais styleïroîcbadour^ impérial, deux vases défausses fleurs. Sur la tablette et sous les glol)cs, nombre de curiosités d'un goût douteux.
Il est six heures du soir en hiver. George Dupuis et Rouvière sont à table datant U7i bofifeu. — Marianne va et vient pour le service^. — Une grosse chatte blanche cherche' fortune autour de la table.
Madame Dupuis. — C'est comme je vous le dis, monsieur Rouvière, je l'ai cru fou, — entièrement fou. . . A bas, Minette! ... Il montait l'escalier quatre à quatre**, en criant: C'est Tom! c'est Tom Rouvière! c'est ce diable^ de Tom! . . . Pardon monsieur Rouvière, mais c'est son mot, vous savez?- — Et moi, je le suivais clopinclopant en me tuant de lui dire que c'était bien plutôt M. du Luc avec sa nouvelle calèche, . . . car je savais par madame Le Rendu que M. du Luc dînait aujourd'hui à Sémonville^, et comme il ne traverse jamais Saint- Sauveur* sans nous dire un petit bonjour^, j'étais bien fondée ''à croire^*^. . .
Dupuis. — Mais, ma bonne amie^^ qu'est-ce que cela fait à Rouvière, tout cela? Il ne connaît pas plus M. du
'i Luc que madame Le Rendu, n'est-ce pas? . . . D'ailleurs
^•, ^^^v . ^u sajc^ que ]vi. (Ju Luc a ses chevaux et qu'il ne prend jamais la poste; ce ne pouvait être lui par conséquent.
Madame Dupuis. — Enfin, mon ami, j'en étais convaincue^, que veux-tu?
Dupuis.— Allons! c^est bien^ ma chère . . . Prends donc garde à ta chatte, . . . elle taquine constamment Rouvière.
Madame Dupuis. — A bas, Minette! Qu'est-ce que c'est donc que ça, mademoiselle? . . . Tu m'avoueras toim.ême, Dupuis, qu'il était plus naturel de m'attendre à voir M. du Luc, notre voisin de campagne, que M. Rouvière, que je ne connaissais pas, et dont tu n'avaisj^as^ eu de nouvelles depuis plus de trente ans. . . Là, franchement . . . j'en fais ju^e monsieur^.
Rouvière, évidemment impatienté. — Vous avez raison, madame, dix mille fois raison! . . . Mais Dieu me pardçnne, madame Dupuis, je crois que vos côtelettes sont panées!
Madame Dupuis.— Hélas! et c'est moi qui ai recommandé à jeannette de les paner! . . . J'avais cru faire pour le mieux.
Rouvière.— C'est une hérésie capitale, ma chère damic; on ne pane plus les côtelettes, — de même qu'on ne porte plus de manche à gigotl Comment, diantre!^ la Providence vous accorde une des substances les plus précieuses que l'on connaisse en cuisine, — le pré salé^ authentique, — le pur mouton de Miels, et vous le panez! . . . vous osez le paner! ^Parbleu! j'ai fait le tour du monde, mais il me fallait venir à Saint-Sauveur-le- Vicomte pour voir paner les moutons de Miels!
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Madame Dupuis. — Que je suis luoriirtée! l'ii peu de sole, monsieur Rouvière? Nous n'a\'()ns la poissonnerie^ qu'une fois la semaine; mais, comme M. Dupuis aime beaucoup le poisson, j'ai fait un marché particulier avec un pécheur de Portbail- ; ce qui nous donne un petit plat d'extra tous les mercredis; et comme, Dieu merci, cela se trouvait aujourd'hui mercredi. . .
Dupuis. — Allons! Reine"^, c'est bien! quel intérêt peuvent avoir ces détails pour Rouvière, je te le demande? (Avec expansion.) Dis-moi, Tom, où étais-tu, il y a huit jours, à cette heure-ci?
Rouvière. — Il y a huit jours, mon ami, . . . j'étais à Dublin.
Dupuis. — A Dublin? voyez-vous cela! ... ce diable de Tom!
Rouvière. — De Dublin à Londres, de Londres à Jersey, — et me voilà.
Dupuis. — Et c'est à Jersey que t'est venue cette pensée bienheureuse de relancer au gîte^ ton vieux compagnon de jeunesse?
Rouvière. — Hier matin, mon ami. Il y avait dans le vestibule de mon hôtel une carte de Normandie; je le parcourais machinalement en attendant le déjeuner: le nom de ton , village, — Saint-Sauveur-le-\'icomte,^ — a frappé mes yeux. . . Tiens !^ me suis-je dit, Saint-Sauveurle-Vicomte; mais c'était là, si je ne m'abuse^, que demeurait autrefois George Dupuis, . . . mon ami George! Eh bien! ma foi, s'il vit encore, j'irai lui demander à dîner en passant ...(// promène ses regards sur la table d'un air inquiet.)
\ 14 ^ Le \'illage.
Madame Dupuis, avec empressement. — Vous cherchez quelque chose, monsieur Rouvière?
RouviÊRE.- — Ne faites pas attention, je vous en prie. . . {Elevant la voix.) Marianne! N'est-ce pas Marianne que s'appelle votre domestique? Marianne, ma bonne fille, n'auriez-vous pas^ un citron? cette sole en réclame.
Madame Dupuis, courant à un buffet. — Attendez, attendez, en voici un.
Rouvière. — Ah! mille pardons, madame.
Madame Dupuis. ^ — Ainsi voilà trente ans, monsieur Rouvière, que vous êtes toujours par voies et par chemins^, comme le véritable juif errant?
Rouvière. — Positivement, madame. ,.
Madame Dupuis.^ — Dieu, que je n'aimerais pas cela!^
Rouvière." — Sans doute; mais moi, je suis un original, vous voyez.
Madame Dupuis. ^ — Vous avez dû, monsieur Rouvière, dans le cours de vos voyages, manger des choses bien étranges?
Rouvière, mangeant avec suite^, tout en parlant. — Des choses inouïes! madame.- — Ah! Marianne, ma bonne fille, approchez un peu. . . Si j'en juge par l'odeur qui se répand ici, on est en train de torréfier le café dans la cuisine: généralement, surtout en province, on le brûle trop, ce qui lui ôte la fleur de son arôme. . . Allez donc vite, Marianne, et dites' bien^ à Jeannette . . . n'est ce pas Jeannette que s'appelle votre camarade? . . . dites-lui bien que le café veiit^ être roussi seulement, ^ — roussi, vous entendez! ,,-
Marianne, à demi-voix"^ en sortant. — Hon! il n'aime rien comme un autre, celui-là!
l u...^.,-^»^- . (i,. l'î' \lLLA(iK. 15
RouviÈRE. — Ma chère clame, il est précisément arrivé à votre volaille l'accident que j'appréhendais pour le café de Jeannette: elle est trop cuite ou plutôt cuite trop rapidement. Cela est fâcheux, car la bête est de bonne race.
Madame Dupuis, avec désolation. — Tous les malheurs à la fois! Je vous demande bien pardon, monsieur Rouvière . . . mais votre arrivée a été si imprévue . . . nous avons eu si peu de temps devant nous. . . De grâce^, accordez-nous quelques jours, et vous serez mieux traité, je vous le promets.
Rouvière. — Dix mille fois bonne, ma chère dame; mais à neuf heures ce soir, sans une minute de délai, il faut que je roule- . . . Oui, madame, vous pouvez le dire, j'ai mangé, chemin faisant, des choses inouïes! j'ai mangé tour à tour le kouskoussou^ sous la tente de l'Arabe,^ — le curry, — l'incendiaire curry sur les bords du Gange,^à Java, le hideux tripang, — qui est le hareng du pays, — en Chine, le fameux nid d'hirondelle à l'huile de ricin. . .
Madame Dupuis.^ — O ciel!
Rouvière. — A Panama, j'ai mangé du singe. . . Bah! il n'y a pas un aliment dans la création qui ne m'ait passé sous la dent!
Dupuis.— Ce diable de Tom!
Rouvière.-— Aussi, s'il existe sous le firmament un convive sans façon •*, j'ose me flatter que c'est moi. . . • Les Indiens des Montagnes-Rocheuses . . . ces sauvages sont doués véritablement d'une sagacité extraordinaire! . . . les Indiens, dis-je,m'avaient donné dans leur langue un surnom^ qui signifiait textuellement "l'estomac de bonne humeur. . ." Toujours content, — facile à vivre' enfin!
^ H^, ^-^'' o.^X. .V*^''-^■w- ^ . 16 * „, ,Le Village.
Dupuis. — Ce diable cfe Tomî
Madame Dupuis. — Acceptez-vous une troisième bécassine, monsieur Rouvière? Je vois avec plaisir que vous les aimez.
Rouvière. — Dix mille grâces, madame. Oui, j'aime les bécassines, je ne m'eii défends pas^; mais celles-ci ont un défaut, je ne puis vous le cacher: outre qu'elles sont trop fraîchement tuées, vous avez négligé de les f^ire saupoudrer légèrement de poivre fin, ce qui est quasiment^ indispensable à ce gibier. . . Ah ^à!^ excusez ma curiosité, mais rien ne m'a plus intrigué, je crois, dans tout le cours de ma vie que ce plat que voici sur ce récliaud. . . Au nom du bon Dieu et des saints, qu'est-ce que c'est que cela?
Dupuis. — Mon ami, je l'ai fait mettre pour toi: c'est du macaroni.
RouviÈRE.^ — Du macaroni, ceci?
Mada^vie Dupuis.— Oui, monsieur Tom . . ., c'est une attention de George^ ... il m'a rappelé que vous séjourniez souvent en Italie. . . J'ai envoyé en toute hâte chez l'épicier, qui avait encore par bonheur cette petite pro-,^s^ vision de macaroni, et, en m'aidant du Cuisinier royal^f*^^' car Jeannette en perdait la tête, j'ai essayé de vous l'arranger à l'italienne.
Rouvière. — A l'italienne! Mais, ma pauvre chère dame, ça n'a jamais été du macaroni à l'italienne, ça, — jamais, jamais! — Au surplus, c'est peut-être bon tout de même. . . Voyons.
Dupuis, après une pause. — Eh bien! mon ami?
Rouvière, résolument. — Mon ami. autant rnacher^ des tuyaux d'orgue! Oh! mais c'est prodigieux! Ah çà!^ c'est
donc du macaroni fossile, ossifie, ... je ne sais pas Cjuoi! Il faut faire arrêter l'épicier qui vous a vendu cela! . . . Il doit être affilié^ à quelque chose!
DuPUis. — Marianne, vite une assiette à M. Rouvière. Ah! mon ami, quel triste dîner tu fais là!
Rouvière, froidemeyit. — Tu plaisantes! Ton vin est exquis d'ailleurs.
Madame Dupuis. — Moi . . . je ne sais plus que dire. . . J'en mourrai de chagrin. . . Monsieur Rouvière, goûtez au moins mon gâteau de riz-, je vous en supplie à mains jointes'\
Rouvière.- — Très-volontiers, madame . . . dès que j'aurai achevé cette conserve de pois'', — qui serait parfaite si on y avait un peu plus ménagé le beurre. {On entend le tintement d'une cloche.)
Madame Dupuis. — Eh! déjà l'angélus!^ (Elle se lève.) Pardon, monsieur Rouvière ... je vous quitte pour un instant; mais je serai revenue bien avant l'heure de votre départ. (Elle va prendre ime mante posée sur un meuble.)
Rouvière. — Comment! vous sortez, madam.e, d'un temps pareil!*^ Ily a un pied déneige. . . Savez-vouscela?
Dupuis. — Ma femme, mon ami, Aa tous les soirs à l'église quand l'angélus sonne, quelque temps qu'il fasse, hiver comme été: c'est une habitude de cinquante ans; tu n'y changerais rien.
Rouvière. — Ah! très-bien. . . J'espère que vous êtes contente de votre curé, madame Dupuis?
Madame Dupuis. ^ — Oh! oui, monsieur; c'est un si digne homme! Tenez^ si vous nous restiez seulement vingt-quatre heures, nous l'avons demain à dîner; vous
<ycJXt*
iSU^ Le Village.
ne regretteriez certainement pas d'avoir fait sa connaissance.
RouviÈRE. — J'en suis persuadé, madame Dupuis, je vous assure; mais ce sera pour une autre fois.
Madame Dupuis. — George, insiste encore, je t'en prie, et n'oublie pas surtout que M. Rouvière m'a promis de goûter mon riz. . . Ah! monsieur Tom, je vous recommande aussi mes confitures. . . Je les fais moi-même, et c'est une de mes petites prétentions^ . . A revoir^, mon cher monsieur.
Rouvière. — A revoir, madame, à revoir. {Madame Dupuis sort.)
Rouvière.^ — Ah! ah! . . . hem! hem? voyons donc ce riz. — Elle est un peu dévote, ta femme, hein?
Dupuis. — Oui, un peu . . . mais d'une dévotion qui n'a rien de gênant pour son entourage. Elle me laisse, moi, bien tranquille dans ma tiédeur. — Bois donc, mon ami, tu ne bois pas! {En baissant les yeux.) Dis-moi, Tom, tu l'as trouvée fièrement^ provinciale, ma femme, n'est-ce pas?
Rouvière. — ;Mais non, mais non.
Dupuis. — Si fait^. Que veux-tu?^ elle n'est jamais sortie de son trou! ... Et puis, ton arrivée lui avait monté la tête^, je crois. . . Elle ne savait plus ce qu'elle disait. . . Elle parlait à tort et à travers, patati patata^ : c'était un chapelet de commérages à dépendre les oreilles^.
Rouvière. — Mais pas du tout.
Dupuis. — Si fait, parbleu!^ . .. Ne le nie pas ... tu en étais agacé! Moi aussi, du reste. . .. Il semblait qu'elle eût fait vœu de se montrer à toi sous ses côtés les plus défavorables. . . J'enrageais d'autant plus qu'elle en a
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de bons,- — et à l'occasion craclniira])les. . . Pauvre femme !
RouviÈRE. — Je n'en doute pas le moins du monde, mon ami. . . Son riz était excellent, liens!
Dvpuis, violemment à la chatte. — A bas! Minette. Je ferai noyer cette infâme bête! (A Marianne, qui vient d'entrer.) Emmenez ce chat. S'il rentre ici, je le jette par la fenêtre. — Apportez le café, et vous nous laisserez.
Marianne. — Allons! viens-t'en, viens-t'en ma pauvre blanchette, puisque les messieurs de Paris ne veulent pas de toi. . . {A demi-voix en sortant.) Hom ! il bouleverse tout dans la maison, cet Ostrogoth^-là! /
RouviÈRE. // a pris les pincettes et fourrage dans la cheminée en fredonnant. — 0 belV aima innamorata-, o helV aima innamorata . . . \^ous n'avez pas de théâtre à Saint-Sauveur, vous autres?^
Dupuis. — De théâtre? Tu es bon là"*, toi! . . . Nous avons le théâtre de la foire^, tous les ans, à la mi-cârême. >r
RouviÈRE. — Diantre, c'est dur! ... Et qu'est-ce que vous faites donc de vos soirées?
Dupuis. — Heu! l'hiver, nous bavardons au coin du feu^; nous faisons un piquet^, ma femme et moi, — ou bien un whist avec les voisins. . .
RouviÈRE. — Aïe!^. . . Et avec le curé, j'en ferais serment?
Dupuis. — Et avec le curé quelquefois, oui. L'été, j'arrose un peu dans mon jardin. . . Ensuite, nous nous promenons sur la route, jusqu'au haut de la côte^, — ou bien dans le petit bois qui borde la rivière. . . et puis, on se couche de bonne heure ici!
RouviÈRE. — Hum! . . . c'est moral\ tout cela! {Un moment de silence. Marianne achève le service et sort.)
Dupuis. — Enfin nous voilà seuls! Je puis te serrer la main à mon aise, mon cher Tom, mon vieux camarade! Mais bois donc, Tom, tu ne bois pas! Tu vas me dire ce que tu penses de cette eau-de-vie-là, mon gaillard! . . . A ta santé, mon ami! — -Sais-tu qu'il y a trente-cinq ans que nous ne nous étions vus!
RouviÈRE. — Oui, parbleu! il y a trente-cinq ans, ou peu s'en faut, que nous nous embrassions, — rue Montmartre^,— dans la cour des messageries, — en nous jurant amitié et correspondance éternelles. . . La correspondance s'éteignit, comme de raison^, au bout de deux ans; . . . mais l'amitié couva sous la cendre. . . Gentille eaude-vie que tu as là!
Dupuis. — Elle est dans ton sentiment?^ bravo! . . . Eh! ma foi^, il y a encore de bons moments dans la vie, Tom, avoue-le!
' RouviÈRE. — A qui le dis-tu, mon garçon?
Dupuis. — Au fait^, qui le saurait mieux que toi, Joconde?^ Mais tu as donc signé un pacte avec le diable, Tom ! tu n'as pas changé ! tu es resté jeune et superbe. . . . ' * J 'étais jeune et superbe !" te rappelles-tu comme Talma^ disait cela? . . . Tu as de la barbe et des moustaches comme un lion de l'Atlas^ . . . Tu ressembles à Henri IV^^ . . . Bois donc, mon amt. ,^
RouviÈRE. — Cher vieux George, va^^. {Posant ses coudes sur. la table et prenant un ton confidentiel.) Ah çà! quelle idée as-tu eue, toi, de t'enterrer dans ce bailliage, voyons^^?
r^Z^^dJ^r^^ *{-4V-:1j.: VlI.LACiK. ' '1^ 21
-' xu^^^.
Dupuis, sérieux tout à coup.- Tu nio tromos rouillé, hein?
RouviKRE.- — Non, non ; mais cjuclle idée as-lii eue, dismoi cela, entre nous?
Dupuis. — Si fait, je suis rouillé, je le sens bien. Ah! mon ami. c'est que^ la pro\-ince n'est pas un \'ain mot! Elle n'a pas volé- sa réputation, la misérable! . . .Je la compare volontiers à ces sources d'eaux thermales qui vous prennent im animal vivant, et vous rendent une pétrification. . . Quelle idée j'ai eue, dis-tu? Kh ! mon Dieu, qu'est-ce que la vie, Tom? Un enchaînement de j. hasards, un fatal engrenage"^ qui s'empare de vous dès la naissance, et qui vous pousse de filière en filière jusqu'à la tombe! . . . \^oici le rhum, mon ami.
RouviÈRE. — As-tu coutume tle t 'abandonner tous les soirs à des libations aussi prolixes, Georget?"* '*r/' >
Dupuis. — Jamais, mon ami. C'est pour te faire honneur.
RouviÈRE. — Aussi je me disais. . . Ceci est le rhum, n'est-ce pas? Bon, continue ton odyî^sée.
Dupuis. — A Paris, comme tu sais, j'étais en passe d'un assez bel avenir: j'allais acquérir, aux conditions les plus avantageuses, le cabinet^ de cet avocat à la cour de cassation^ chez qui je travaillais. — Je viens ici pour affaires de famille, comptant y rester trois mois au plus; . . . mais, oui-dàt^ quand une fois la province vous a mis la main au collet, elle vous tient bie'n^. . .
Et V avare Achéron ne lâche point sa proie !^ ^4^Jjy^^
Bref, je me laissai surprendre au charm.e. . . grossier sans doute, mais quotidien, mais incessant, de cette existence provinciale; j'en savourai, à mon msu^^, le futile
Le X^illage.
bien-être, les molles habitudes, la douce monotonie: sans défiance contre des séductions si minces qu'elles en étaient imperceptibles, je m'en trouvai un beau jour enveloppé comme d'un réseau de fer; j'y demeurai captif!
RouviÊRE. — Oh! oh! madame Dupuis, j'imagine, a bien quelque chose à réclamer dans ce dénoûment-là?
Dupuis. — Mon ami, tu me croiras ou te ne me croiras pas, mais elle était charmante. De plus, j'avais encore ma vieille mère, et c'était pour elle une vive satisfaction que de me voir me fixer ici . Enfin je me mariai : j 'achetai l'étude^ de mon beau-père, et tout fut dit. — Prends donc un peu de mon kirsch^, Tom.
RouviÈRE. — 'Tout à l'heure. Mais, dis-moi, tu n'es pas reste claquemuré depuis trente-cinq ans dans la vicC^té de Saint-Sauveur, j'aime à croire? Tu as fait pour le moins ton tour de France? Tu vas quelquefois à Paris?
Dupuis. — Ne me parle pas de cela. J'ai fait mon tour de France dans mon jardin, et je n'ai pas vu Paris depuis notre embrassade de la rue Montmartre!
RouviERE. — Comment, diable! . . . mais tu avais la passion des voyages autrefois?
Dupuis. — Eh! je l'ai toujours, mon ami; mais qu'y faire ?^ Quand je me mariai, mon projet était de vendre mon étude au bout de quinze ans, après avoir réalisé quelques économies. Je comptais alors mener ma femme à Paris, — et de là aux Pyrénées. . . C'était ma manie de voir les Pyrénées ... et puis voilà une fille qui nous arrive après cinq ans de mariage.
RouviEÊE. — ^Tu as une fille, toi?
Dupuis.— Pardi !^ je suis grand-père. . . Eh bien! il a fallu garder mon étude dix ans de plus pour doter con-
venablemcnt cetlc enfant. Quand j'ai eu vendu . . . peuh! j'étais vieux . . .je suis resté dans mon fauteuil! . . . Je te l'ai dit, c'est un enchaînement de fatalités que ma vie. — Si nous faisions un petit punch, mon ami?
Rouvièrp:. — \'a pour^ le petit punch! . . . Ah! tu as une fille? Et tu l'as bien mariée, j'espère?
Dupuis. — Mais fort passablement. Elle a épousé un sous-préfet.
RouviÈRE. — Un sous-préfet! mule du pape!-... Tu mets trop de citron.
Dupuis. — Tu crois? ... Or çà\ Tom, éclaircis-moi un mystère: comment ta modique fortune a-t-elle pu défrayer, pendant près d'un demi-siècle, ce vagabondage grandiose^ que tu mèijies à travers le monde?
RouviÈRE, s' échauffant.- — Mon ami, j'avais dix mille livres^ de rentes en terre: je commençai par transmuter mon patrimoine en billets de banque, ce qui doubla mon revenu; puis je plaçai tout à fonds perdu^, ce qui le tripla. Afifranchi alors de toute considération étroite, de tout lien de famille, de toute entrave sociale ,^ — citoyen de l'univers, — libre comme l'oiseau du ciel, je m'élançai dans l'espace! ... Je te porte un toast, ami George. Hop! hop! hourrah !
Dupuis. — Ce diable de Tom! Eh bien! c'était énergique! c'était grand!
RouviÈRE. — Je consacrai ma jeunesse aux aventures lointaines, réservant pour mon âge mûr les moindres fatigues. — Mon pied, ce pied que' voilà", ce pied qui touche le tien sur ce tapis, George, a croisé sa trace avec celles du tigre et de l'éléphant sur le sol de l'Inde. J'ai
/iiST. 2-^ Le \^illage.
' » suivi ces rôdeurs formidables dans leurs forets de bambous, hautes et solennelles comme des cathédrales. Dupuis.— C'était vivre cela, morbleu 1^ RouviÊRE.— Deux ans plus tard, j'arrivais à Canton. Quelle arrivée, mon ami! C'était au milieu d'une splendide nuit d'été. On célébrait l'avènement du céleste empereur. Notre canot avait peine à se frayer passage à travers les jonques et les bateaux de fleurs pavoises de lanternes innombrables; des feux de mille couleurs se réfléchissaient dans le fleuve awc les étoiles, et nous apercevions au loin sur les rives miroiter les temples de porcelaine!
Dupuis. — Spectacle féerique! Heureux Tom! RouviÈRE.^ — Je t'épargne les transitions.- — De la Chine, je cinglai vers les Amériques. J'y voyageai plusieurs années, descendant du nord au sud, des savanes aux pampas, des grands bois austères du Canada aux riantes forêts du Brésil, tantôt à pied, tantôt à cheval, plus souvent en pirogue^. — Mon plus long séjour fut au Pérou. Je ne pouvais n^ 'arracher de cette coquette ville de Lima! . . . (Avec discrétion) . Hum! j'avais pour cela des raisons.
Dupuis. — Ah! traître! ah! bandit !3 ^
RouviÊRE.— Et puis, j'étais devenu joueur. Tu te figurerais difficilement, George, l'attrait d'une table de jeu dans cette patrie des galions. Il semble que l'on ait secoué sur le tapis un de ces arbres merveilleux qui s'épanouissent dans la légende orientale. On y voit peu ou point de monnaie régulière ; mais l'éclat fauve du liilgot s'y mêle au scintillement des paillettes d'or, le feu du diamant à la clarté lactée des perles; tous les trésors, ravis
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de la veille^ à l'oct'an <ui à la terre, se heurtent et se (oiiibattent sous vos yeux dans un ]:)ele-niêle fulgurant. On demeure là des nuits entières, cies nuits (lui sotU des minutes, le regard fasciné, la cervelle en fusion', passant vingt fois entre deux soleils'^ du trône de Rothschild au fumier de Job: on y devient chauve, on y devient fou, mais on y sent fortement l'existence!
Dupuis. — Eh! sans doute, voilà. ... Et moi qui n'ai jamais joué que mon galopin"* de whist à un sou la fîcnc. . . Malédictton !^ Mais poursuis, Tom, tu m'électrises!
RouviÊRE.- — Tout finit, comme tu sais. Dans un jour de tristesse, je mjîmbarquai sur un baleinier américain qui allait faire campagne^ dans les parages du pôle aifetral. Je touchai de la main les froides boryes de notre univers; je vis sur leurs socles de glace ces morses à figure humaine, accroupis et rêveurs comm.e les sphinx de Thc'bes^. Au milieu de ces limites silencieux, dcmt tous les aspects sont étrangers à la vie terrestre, j'éprouvai les sensations d'un monde différent. J'eus l'illusion, en quelque sorte posthume, d'une planète nouvelle. Je vis là, si je ne me trompe, des jours et des nuits comme on en doit voir dans notre pâle satellite.. Que te dirai-je, mon ami? Apres trois ai^ifes années également bien remplies, je me trouvais à Rio-Janeiro, d'où je fis voile pour l'Europe, ayant décrit avec le bout de ma canne toute la circonférence du globe. — Ainsi se passa ma jeunesse.
Dupuis. — Mon ami, il n'y a pas de roi qui ne doive te l'envier! Et depuis lors, Tom!
RouviÈRE. — Depuis lors, je n'ai plus voyagé. Je me suis promené, — d'abord sur la Méditerranée. . . Bah! il me semblait être sur le bassin des Tuileries !f- J'en ai
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visité tous les rivages. Peu à peu, à mesure que l'âge est arrivé, j 'ai restreint mon cercle, et maintenant je réside en Europe, allant de ville en ville, suivant l'attrait du moment; l'Europe, mon cher, mais elle est à moi! c'est ma propriété, mon domaine! Toutes les fêtes qu'y donnent les hommes ou la nature, c'est à moi qu'ils les donnent! C'est pour moi que Naples a son golfe et son théâtre Saint-Charles^ Paris ses boulevards et RacheP, Madrid son Prado*'' et ses combats de taureaux! C'est pour moi qu'on vient de faire l'exposition de Londres!^ Evviva la Lihertà!'^ A boire !^
Dupuis.— ^Tom, tu étais né avec du génie! Mais tu ne m'as rien dit des femmes, mon ami? Tu as dû cependant en voir de magnifiques! A Rome, par exemple! ce beau type romain, ces brunes moissonneuses de VAgro romano^.
RquviÈRE, légèreinent. — Oui, oui; mais dans le Transtévère^ surtout.
Dupuis. — Et en Asie? ... A Sm^^ne? ... Tu es allé à Smyrne? Ces admirables filles d'Ionie^ avec des sequins dans les cheveux ... tu les a vues?
RouviÊRE. — Oui, oui; je leur ai même parlé.
Dupuis. — Et les monuments, Tom, tu ne m'en as rien dit non plus? l'Alhambra^^, le Colisée", le Parthénon^^?
RouviÊRE. — Bah! des amis à toi, tout cela! Je ne t'en dis rien, parce que cela traîne partout. Tout le monde a vu ça. (Un moment de silence.) ^'^
Dupuis, frappant violemment sur la table. — Damnation!^^ {Il se lève, enfonce ses mains dans ses poches et marche à travers le salon.)
RouviÊRE. — Eh bien! qu'est-ce qui te prend?
Dupuis. — Ah! Tom! Tom! la rougeur me monte au
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front, quand je compare à la destinée que tu as su te faire celle que j'ai subie! Tandis que ton cœur comptait chacun de ses battements par quelque noble ou gracieuse émotion, le mien marquait stupidement les heures comme une horloge de cuisine! (7/ s'arrête.) Car enfin est-ce que j'ai vécu, moi? Fi donc!^ Je suis né, j'ai dormi et j'ai mangé, voilà tout! Aussi qu'est-il arrivé? Je me suis éteint, je nie suisracûxni"^; je suis descendu dans l'échelle des êtres au niveau du créiin'' des Alpes . . . du coquillage ... du mollusque!
RouviÊRE. — Allons! allons! tu vas trop loin. Si tu ne possèdes plus tout-à-fait la même verdeur d'imagination la même vivacité d'esprit que je t'avais connues autrefois. . . .
DuFUis. — Ah ! ah ! tu l'avoues donc enfin, tu me trouves rouillé!
RouviÈRE. Il se lève, allume un cigare, s'adosse à la cheminée et dit en brossant ses moustaches de la main. Écoute, George, je serai franc. — Tu sais que je le fus toujours.-— Mon impression, lorsque j'ai mis le pied dans ta demeure, a été sinistre. J'y ai respiré je ne sais quelle vague odeur de nécrdpole. J'ai cru pénétrer dans une de ces habitations d'un autre âge reconquises^jjjfJâ, mort* par la patience de l'antiquaire. — Pendant qu'on était allé t 'avertir, je regardais, avec une sorte de curiosité hébétée, ces meubles, ces tableaux, ces tentures dont la propreté morne semble attendre la vitrine d'un musée: je me rappelais ta délicatesse d'esprit, ton élégance de mœurs, ton goût éclairé des arts, et je ne pouvais absolument concilier cette brillante image qui m'était restée de toi avec l'exis- * tence maussade et plate dont les témoignages attristaient
^U;\ 28 ^ Le \'illage.
mes yeux. Tu es entré alors; je t'ai vu.^ — Tu m'as parlé. . . Ma vue, mon jugement étaient-ils altérés par les préoccupations auxquelles tu me trouvais en proie? Je ne sais . . . mais ton langage m'a surpris . . . ton front même m'a paru rétréci . . .j'ai essuyé une larme furtive, — et j'ai murmuré malgré moi, comme j'eusse fait devant ta tombe: Voilà donc tout ce qui reste de mon ami! — Je ne t'offense pas, George?
Dupuis.^ — Non, Tom, non. J'avais d'ailleurs le sentiment de ma décadence. Je m'en doutais du moins, et ce doute était insupportable. J'aime mieux la certitude.
RouviÈRE. — Parlons d'autre chose ,mon ami. — Tu as a- . .
vendu ton étude? et que comptes-tu faire maintenant?
Dupuis.- — Que veux-tu que je fasse? j'achèverai de mourir! -
RouviERE. — Eh! sangdieu!^ ressuscite plutôt! — Causons sérievisement, George. Tu t'étais, en te mariant, créé des devoirs; tu les a rerriplis jusqu'au bout: c'est trèsbien! — Mais aujourd'hui ta position est faite; l'avenir de ta femme, celui de ta fille, sont largement assurés. . . . Qu'est-ce qui t'empêche pendant deux ou trois ans jde te replonger dans le courant de ton siècle et d'y retremper tes facultés? Tu sais de quel air miraculeux on voyage à présent: en deux ans, te dis-je, tu peux parcourir l'Europe et même pousser une pointe^ en Asie. . . . Tu peux recouvrer au contact deâ plus radieuses créations de la nature et des arts toute la fraîcheur et tout le mouvement de ta pensée. . . . Tu peux assouvir ces regrets qui te rongent le cœur et qui abrègent tes jours! en deux ans, pas davantage! Et maintenant, si tu préfères le suicide à r* outrance, libre a toi !^
Dupuis.^ — Eh! mon ami, quelle apparence y a-t-il que j'aille, à mon âge, m'emharquer seul par les chemins comme un écolier?
RouviÈRE, allant' à lui. — Est-ce qu'il s'agit de s'embarquer seul? Ne suis-je pas là? Est-ce que je ne mets pas à ta disposition mon expérience, ma chaise de poste, mon domestique,^ tout ce que je possède enfin?
Dupuis. — Comment! Tom, vraiment? tu m'accompagnerais partout? (Ils se metleiit en marche côte à côte à travers le salon.)
RouviÈRE. — Mais je te conduirai par la main, mon garçon! je t'épargnerai les guides, les cicgroni^ et toute la vermine familière du touriste. Ne me remercie pas, cela nrénchante. Tes impressions raviveront les miennes. Et puis n'est-il pas délicieux, George, de terminer tous deux la vie comme nous l'avons commencée, confondant nos aventures, nos plaisirs, nos cassettes? Allons! c'est entendu^hein?*
Dupuis. — Je t'avoue, mon ami, que jamais projet^ ne m'a souri davantage; mais
RouviÈRE. — Point de mais"^, c'est entendu ! Nous irons attendre la fin de l'hiver à"Faris: pour prendre patience, tu auras les musées, les spectacles ... je te mènerai dans les coulisses ... tu entendras Alboni-", Cruvelli*^ . . . Tu aimais la musique autrefois?
Dupuis. — Je l'aime toujours, mon ami! je joue même encore de la flûte, n
RouviÈRE, entraîné .—F.h bien! tu emporteras ta flûte. . . . Qu'est-ce que je disais donc? Ah! l'hiver à Paris, — c'est convenu ; mais dès les premiers^ jours du printemps, si tu m'en crois^, nous franchirons les Pvrénées: nous
passerons trois mois dans la Péninsule . . . nous profiterons de l'été pour visiter les capitales de l'Allemagne ... et nous redescendrons en Italie par Trieste et Venise. . . . Que dis-tu de ce plan?
Dupuis. Il s'arrête. — Je dis . . . {avec décision) je dis qu'il m'ouvre le ciel! . . . donne-moi un cigare! ... je dis que tu as raison, — que j'ai assez longtemps vécu pour les autres . . . que j'ai fait dans ma vie une part suffisante au sacrifice ! Eh ! morbleu^ on a aussi des devoirs envers soimême! {Il lance d'énormes bouffées de fumée.) On doit compte à la Providence des dons qu'on en a reçus! L'intelligence,^ — l'imagination, — le sentiment du beau, sont des bienfaits qui obligent^, Tom! C'est une honte, c'est un crime digne des sauvages que de laisser périr ces flammes sacrées sous l'éteigifeir!
RouviÈRE. — Eh! à la bonne heure !''^l je retrouve mon George! . . .Ah çà! mon ami, battons le fer pendant qu'il est chaud. . . . {Il appelle.) Marianne!
Dupuis, baissant la voix tout à coup. — Chut! chut qu'est-ce que tu h4 veux donc?"^ d^ -U-Liu .
RouviÈRE. — Mais je veux la prévenir de ton départ, afin qu'elle s'occupe de ton petit bagage. . . . Marianne!
Dupuis. — Chut! chut! . . . comment, mon ami? est-ce que nous allons partir ce soir?
RouviÈRE. — A neuf heures. . . .J'ai commandé les chevaux pour neuf heures, tu sais bien.
Dupuis. — Oui, oui, je le sais . . . mais la nuit menace d'être diantremen^trude^ ... il fait un froid de Sibérie . . . il me semble que nous pourrions sans inconvénient attendre à demain matin. ^
RouviÈRE. — Oh! écoute, si tu as peur d'une onglée et
t\tL\
Le X'illage. 31
/ d'une nuit en voiture, enfonce Ion ])onnet^ sur tes deux oreilles, couche-toi et ne me parle plus de voyager!
Dupuis. — Mon ami, je n'ai peur de rien, ni de personne; mais la vérité est que cette grande hâte me déconcerte un peu. J 'avais compté sur deux ou trois jours pour me retourner, — pour faire mes préparatifs. . .
RouviÈRE. — Quels préparatifs? Il te faut une malle et un peu de linge; tu as une heure pour cela, c'est assez. Si tu n'as pas d'argent, j'en ai. \'oyons, pas d'enfantillage, George; si tu difïères ton départ de deux ou trois jours, il est clair, pour toi comme pour moi, que tu ne partiras pas. Je n'ai pas besoin de te dire quelles influences, quels obstacles amolliront ton courage et ruineront ta résolution. Quoi quji eii.^t, en pareille circonstance, il faut trancher dans le vif- ou renoncer. . .
Dupuis, après un moment de réflexion. — Tu as encore raison . . . Touche là^, Rouvière; je suis ton homme.
RouviÈRE, appelant. — Mar. . .
Dupuis, vivement. — Non ^n'appelle pas Marianne . . . c'est inutile. Je sais mieux qu'elle ce qui m'est nécessaire. Je ferai ma malle moi-même, sitôt que ma femme sera rentrée. {Il regarde à la pendule.) Huit heures . . . elle ne peut tarder beaucoup . maintenant. . . Eh bien! quoi? c'est un moment à passer ... un triste moment, j'en conviens . . . mais après tout j'ai ma conscience pour moi ... et puis, si ma coupe est pleine d'une généreuse'' liqueur, qu'importe un peu d'amertume sur les bords? . . . i\h! Tom, quelle perspective soudaine! quel horizon! Grenade, Venise, Naples! . . . c'est un rêve! . . . Huit heures cinq. ..Ah! je donnerais vingt-cinq louis^ pour ]' "* être plus vieux d'une heure. . . Mon Dieu! d'im quart
.^ •Tfk-.f»t^ «dH «^
32 Le \^illage.
d'heure seulement. . . Je sais bien que c'est une faiblesse, mais. . .
RouviÊRE. — Allons ! veux-tu que je me charge d'avertir ta femme, moi?
Dupuis. — Franchement, Tom, tu me rendras service.
RouviÈRE. — Eh bien! c'est arrangé. Va-t'en faire ta malle.
Dupuis.— Ce n'est pas au moins que je craigne une scène violente; ce serait méconnaître son caractère.
RouviÈRE.— Je vefrai bien.^
Dupuis. — Dis-lui surtout que je la prie instamment de garder son calme. Des attendrissements me feraient mal et ne serviraient à rien.
RouviÈRE.- Je vais le lui dire. Allons, ta malle!
Dupuis. — J'y cours. (Revenant). Mon ami, dis-lui cela tout doucement, n'est-ce pas?
RouviÈRE. — Sois tranquille-. Mais toi, ne va pas m'abandonner, quand une fois je me serai rhis eh avant^
Dupuis. — Fi donc! déserter pendant le combat. Tu ne me connais plus, Tom!
. RouviÈRE.— Non. . . C'est que, dans ce cas-là, je jouerais un fort sot personnage, tu conçois?
Dupuis. — Tom Rouvière, j'ai l'honneur de vous affirmer que ma résolution est prise, que ce soir à neuf heures, rescousse oU non rescousse^, je pars avec vous, et, s'il vous faut ma parole pour gage, je vous la donne. . . Es-tu content?
RouviÈRE, le prenant par les épaules. Va faire ta malle ! {Dupuis sort.)
RouviÈRE, seul; il se frotte les mains. — Ah! ah! c'est donc à nous deux, ma chère madame Dupuis ! . . . Assuré-
6 (]^,) f^.^ ^ Le Village, .v c.^.,^. ,^ , 3^^ ^-:
ment mon principal but en cette affaire est d'obliger ''^ Z'^^;**'* George, — de le rendre à lui-même; mais je ne suis pas V^*^-*^ indifférent non plus au plaisir de lancer la foudre à travers la sérénité de cette matrone ridicule. . . \'oilà une femme, je l'avoue, qui renverse toutes mes notions morales. . . Je ne suis pas un Turc. . . j'avais cru fort chrétiennement^ jusqu'ici' que la polygamie était un cas pendable . . . mais, ma foi! il est décidément impossible qu'un galant homme soit condamné à l'intimité perpétuelle d'une créature aussi parfaitement désagréable que l'est ce vieux pot-au-feu de village!'' — Avant même d'avoir vu cette femme, je l'avais comprise, je l'avais jugée: elle m'était odieuse! Oui, je l'avais devinée tout entière, depuis ses souliers de castor"* jusqu'à son bonnet à tuyaux plats^, dans l'ordonnance de ce monde mesquin, son oeuvre et son image, — dans la béate symétrie qui prête à chacun de ces meubles, savamment distancés, un air de si profond ennui, — dans le méthodisme poupon^ que respire tout cet intérieur de presbytèréTTTTrn'y a pas jusqu'à ce baromètre,- — terni par sa curiosité banale, jusqu'à ces niaise's raretés, — ce bengali ernpaillé^ . . . ce nécessaire en coquillages^ . . .ce \^rre nié . . . ces absurdes cocos i "^ sculptés par les prisonniers, qui ne m'eussent donné fidèlement la rnesure de sa personne physique et morale. . . . Cette femme-là, — j'en mettrais ma main au feu^, — conserve des pommes dans ses armoires à linge! . . Pauvre George! . . un homme d'esprit cependant! . . . . ^. J'en étais fâché à cause de lui . . . mais je n'ai ,
pas pii y tenir^^ ... je l'ai bouxrée^iioiomÊJiiie. carûnadei^ 7^ h' pendant tout le dîner. J'ai été maussade comme un Kalmouk!^- au fond, j'en avais honte . . .mais, ma foi! on
,^ y^. , À Irx^ t;^ ^rr^-^^J^ |^>^- % . fj^^.,^ '^^^^^ <J-L*e/
VYx. ir
n'a pas des nerfs de bronze. . . M. du Luc! Madame Le Rendu! et sa poissonnerie, — et sa chatte, — et son curé! Qjj[Ê diable! c'était trop fort^ . . Non, je n'imagine pas que l'existence bornée, l'esprit étroit, le langage commun d'une taupinière de provmce puissent jamais se résumer dans un type plus complet, et réaliser une figure de femelle plus disgracieuse.
Ah ! nous allons avoir probablement une chaude explication, car je sais assez quelles âmes de harpie se dérobent sous ces masquesdébonnaires : j 'entrevois la griffe sous le gant ouaté de ta dévote^. . . Mais elle va trouver son maître, ou je rne trompe fort. J'ai les pleins pouvoirs de George . ... j'ai sa parole . . .je sais qu'elle est solide . . , je ne lâcherai point prise. ^
Excellent George! que n'a-t-il pas dû soufïrir avant de courber sa tête intelHgente sous ce joug imbécile! Ehî mon Dieu, je connais cette histoire-là. Il aura lutté bravement d'abord, — et puis peu à peu il aura été ^ ■ dompté comme tant d'autres par l'action continue, dis-
w ft./pi 1 solva^te de cette volonté féminine. — C'est un martyre de trente années ! mais pardieu ! madame Dupuis, le vengeur est arrivé! ^11 rit.) Ça me rappelle ma bataille contre cette mégère indienne à qui j'avais volé son m^itou* pendant son sommeil. . . Ah! la méchante drôlesse! C'est une chose extraordinaire comme toutes les vieilles femmes se ressemblent.
(Au bruit de la porte qui s'ouvre, il se poste carrément le dos au- feu).
Madame Dupuis, parlant à sa chatte, qui essaie de se glisser à sa suite. — Pas du tout! vous vous êtes fait mettre
y ifs c^ ft-<^^.-*' ^^^ - -
^ -t.4-^-y>x.#'<:o>;:f^^ Le \'illage. 35
à la porte. — Rcstcz-y. {Elle referme la porte.) Oh! Dieu! . . . oh! les mauvais sujets^ ... ils ont fumé!
RouviÈRE.—^ Avons-nous fumé? ... (// aspire avec bruit.) Dieu me protège, je le crois!"' Eh bien! voyez jusqu'où peut aller la distraction, madame Dupuis . . . je ne m'en étais pas aperçu, tant nous étions absorbés, George et moi, dans notre grand projet.
Madame Dupuis, se débarrassant de sa mante et de son chapeau. — Quel projet? . . .\'ous nous restez, monsieur Tom?
RouviÈRE. — Hum! pas précisément! mais, pour George et pour moi, cela revient au même^. Savez- vous deviner les énigmes, madame Dupuis?
Madame Dupuis, le regardant fixement. — Vous n'emmenez pas George, par hasard?^
RouviÈRE. — IVfeie avec votre permission, madame Dupuis, j'ai positivement cet avantage.
Madame Dupuis, souriant avec indécision et Vinterrogeant du regard.— ^N on? non, n'est-ce pas? . . . \'ous me jugerez bien simple, monsieur Rouvière, de répondre sérieusement à une plaisanterie; . . ..msiis je n'en suis pas maîtresse^, vous m'avez atteinte à la source de ma vie^ . . . Dites-moi ... je vous en prie, dites-moi, mon bon monsieur Tom, que vous me laissez mon mari?
RouviÈRE. — Je vous laisse son cœur sans contredit, ma très-chère dame; mais la vérité est que je vous enlève momentanément sa personne. En deux rnpts, George songeait depuis longtemps à reprendre langue^ dans le monde des vivants, et il a saisi avec joie l'occasion de ce départ précipité, qui coupe court à tout empêchement subaltCTne.
'Vr-*--^-'^* "*"*^
Madame Dufuis, s'appuyant d'une main sur un fauteuil, les yeux baissés et vagues, murmure à demi-voix. — C'est vrai! , .
Rouvière. — Tenez\ l'entendez-vous, le forcené? quel tapage il fait là haut avec sa malle ! Il la traîne sur le parquet comme un char de triomphe! . . . Ah çà! il ne vous paraîtra pas merveilleux, j'imagine, madame Dupuis, qu'après avoir séjourné trente années consécutives à Saint- Sauveur-le-Vicomte, un homme de la trempe de George. . .
Madame Dupuis simplement, d'un ton bref. — Oh! ne m'expliquez rien . . .je comprends. Où l'emmenez-vous?
Rouvière. — Mais.à vous dire vrai, ma chère dame, un peu partout: d'abord. . .
Madame Dupuis. — Pour combien de temps?
Rouvière. — Oh! pour un an — ou deux tout au plus. Ah! madame Dupuis, quel avenir cela vous fait! Combien va s'enrichir en ce petit nombre de mois votre collection, si brillante déjà, d'objets d'art et de curiosités naturelles! Joignez-y une douzaine de reliquaires authentiques.— Et de chapelets bénits de la main du Saint- Père . . . propria manu ^ . . . Ah! ah! qu'est-ce que vous dites de cela!
Madame Dupuis, qiii ne Va pas écouté, se laisse tomber dans le fauteuil et cache son visage dans ses deux mains. — Oh! mon Dieu! . . . {On entend ses sanglots étouffés.)
Rouvière, fronçant le sourcil. — {A part). Ah! cela tourn*e à l'élégie î^ {Hauï, après un mouvement.) Allons, ma chère madame Dupuis! voyons donc!^ cela n'est pas raisonnable! de quoi s'agiSl^ après tout? D'un voyage! Ce n'est pas la mort d'un homme qu'un voyage, ... on en revient, j'en suis la preuve. . . Eh ! comment font donc
1, "K^ Wo^ -U- '>&-^
Le X'illagk. 37
les femmes des marins, mon Dieu! . . . Allons, encore!^
. . . Ah! véritablement, ce n'est pas bien! vous me mettez
dans l'embarras, madame Dupuis! vous me rendez mon
ambassade infiniment pénible!
Madame Dupuis, d'une voix brisée. — Excusez-moi, monsieur, . . vous voyez, ... je ... je ne puis. . .. {Elle laisse retomber sa tête dans sa main.)
RouviÈRE. // fait un geste d'impatience et commence une rapide promenade: puis s'arrête tout à coup devant madame <^T)\:wis\ — \'oilà justement, madame, — j'ai mission formelle de vous le dire, — ce que George tient par-dessus tout à éviter.
Madame Dupuis, se levant à demi avec anxiété.— Est-ce que je ne vais pas le voir?
RouviÊRE. — \'ous allez le revoir certainement, si vous reprenez un peu de fermeté: sinon, comme sa détermination est irrévocable, il vaudrait mieux, pour vous et pour lui, en demeurer là^.
Madame Dupuis. — Eh bien! je vais être courageuse, je vous le promets . . . quelques minutes seulement . . . donnez-moi encore quelques minutes. . . Je ne puis pas, . . . comme cela, . . . tout d'un coup. . . Oh! Dieu! Dieu de bonté !^ {Elle pleure).
RouviÊRE, durement. — Encore une fois, madame, votre désespoir me paraît tout-à-fait hors de proportion avec l'événement. Que diantre!'' je ne le mène pas à la guerre, votre mari.
Madame Dupuis, parlant comme un enfant, en essuyant ses larmes. — Non, non, ... je sais bien. ... il reviendra.
RouviÈRE. — \'ous avez de la religion, madame Dupuis, voici le moment de vous en souvenir. . . Ce n'est pas tout
t^. \ »... ^tri.... ""A"^-
que d'aller à l'église, ... il ne faut pas songer uniquement à soi en ce monde.
Madame Dupuis, parlant avec peine. — Mais. . . . monsieur Rouvière, . . . c'est qu'il n'est pas habitué, comme vous, à cette vie de fatigues continuelles; ... sa santé est plus frêle que vous ne le pensez. . . (Lui prenant les mains avec élan.) Vous aurez bien soin de lui, n'est-ce pas?
Rouvière, moins rude. — Hem! . . . sans doute, madame, sans doute: comptez sur moi, ... je m'engage à vous le ramener frais et rose comme une demoiselle^. . . Je m'y engage sur l'honneur, entendez-vous? . . . Mais, je vous en prie, plus de larmes, et surtout point de scène d'adieux.
Madame Dupuis. — Non, monsieur, vous serez content de moi ; vous verrez : — c'est fini. (Souriant.) Il n'y paraît plus déjà.^
Rouvière. — Allons! c'est bien, madame Dupuis, c'est bien! ... Je fais grand cas^, moi, des femmes vaillantes, des épouses sincèrement chrétiennes. — Et maintenant, que nous sommes de sang-froid, permettez-moi de vous répéter que cette immense affliction n'avait réellement pas de raison d'être. Qu'est-ce qu'une année? Mon Dieu, vous passerez six mois chez votre fille, je suppose; le reste du temps, vous vivrez ici, gentiment, au milieu de vos habitudes et de celles de George . Il ne sera même qu'à moitié absent car tout ici vous parlera de lui; vous le retrouverez à chaque pas.
Madame Dupuis secouant la tête. — Prenez garde, monsieur Tom, prenez garde en me cherchant des consolations, d'augmenter une douleur — que vous ne pouvez comprendre.
Lk \'n.i.A(ii
RouviÈRE. — Je vous dcniancle pardon, madame; je la comprends,— et je pensais vous le prouver.
Madame Dupuis,— Oh! monsieur, je n'accuse ni votre intelligence, — ni votre bonté, soyez-en sûr.
RouviÈRE.— Madame! ^
Madame Dupuis avec ejfnsioji.- — Mais enfin il y a des choses qu'on ne devine pas, monsieur Tom. . . Songezvous combien votre existence a été différente de la nôtre? . . . \'ous avez été sage, vous, . . . vous n'avez pas laissé votre cœur se prendre dans ces liens dont on ne sait le nombre et la force que le jour où ils se brisent. . . Oui, vous le disiez bien, tout ici, — jusqu'aux pierres du foyer, tout fait partie de notre vie commune: — tout unissait nos souvenirs et rapprochait nos pensées, . . . tout nous aimait et tout nous était cher! . . . Je le croyais du moins. ... Il n'y a qu'un instant encore, combien j'attachais de prix à ces objets familiers à tous deux depuis tant d'années, aux moindres traces de nos longues habitudes ... à tous ces témoins des projets, des plaisirs, des chagrins partagés! . . . et maintenant ils ne sont plus, ils ne peuvent plus être pour moi que les ruines d'un bonheur mensonger,— les débris d'une illusion! . . .
RouviÈRE. — Eh! madame, l'exagération est étrange. En admettant que ce voyage jette quelque trouble dans le présent, le passé du moins demeure intact.
Madame Dupuis.- — \'ous vous trompez, monsieur. Ce voyage n'est rien sans doute, mais il répond cruellement à une question que je me suis adressée en secret toute ma vie. . . George est-il heureux? . . . Eh bien! non. J'étais seule heureuse, . . . voilà la \'érité! {Avec une vive émotion.) Il était résigné, . . . mais pas heureux. . .
Hélas! mon cœur pourtant, j'ose le dire, était digne du sien, . . . mais pour le reste, je lui étais trop inégale; je le sentais amèrement. De quelle ressource pouvait être pour un esprit comme le sien le pauvre entretien d'une fille de province, étrangère à toute chose, et qui ne savait que l'aimer?
RouviERE. — Vous poussez à l'excès, madame, la défiance de vous-même : pour moi, plus je vous connais, et mieux j'apprécie le choix que George a fait de vous.
Madame Dupuis, se levant et souriant. — ^Vous me flattez, monsieur Rouvière, parce que vous me voyez souffrir; . . . vous êtes généreux, . . . je veux l'être aussi, et vous pardonner toutes les peines que vous m'avez causées, car il y a bien longtemps que je vous ai maudit pour la première fois.
RouviÊRE.^ — Moi, madame? comment ai-je pu le mériter? . . . Mais avant tout, dites-moi, vous êtes mieux, n'est-ce pas? je ne sais à quoi cela tient\ mais vous me paraissez rajeunie de dix ans.
Madame Dupuis, souriant. — Oui, ... je crois que j'ai un peu de fièvre, . . . c'est ce qu'il faut.
Rouvière. — ^X^oyons, courage! . . . Mais enfin à quel titre" ai-je figuré d'une façon si pénible dans votre destinée?
Madame Dupuis, un peu exaltée.-^Mon Dieu! monsieur Tom, vous n'ignorez pas que toute femme, dès le lendemain de son mariage, se trouve en présence d'une rivalité bien redoutable, — celle des souvenirs de son mari. . . C'est une tâche difficile, croyez-moi, ^^ de faire oublier tous les biens qu'on nous a sacrifiés,-— quj> d'apaiser, nous seules, dans le cœur de notre époux, les
^ . » a ^ .^ • Le \ ILLAGE. 41
regrets de son âge d'or, — regrets plus vifs chaque jour, à mesure que le lointain s'accroît et que la jeunesse s'efface! . . . Quant à moi, je m'aperçus bien vite, monsieur, que votre norn, si souvent invoqué, était pour George le symbole favori des plaisirs perdus, ... la plus riante incarnation des fantômes d'autrefois: vous représentiez, dans cette chère pensée, l'indépendance, l'aventure, le temps des courtes douleurs et des espoirs infinis; . . . moi, j'étais la vie positive^ le terre-à-terre du ménage^, le souci de la vcTUe et du lendemain^ . . J'étais ... la prose, et vous étiez la poésie; c'était donc vous qu'il fallait combattre: j'y mis tous mes soins, toute mon âme. . . Hélas! j'avais beau faire'^, vous étiez le plus fort! Tous les jours, George devenait plus rêveur, et je sentais que chaque moment de tristesse marquait un de vos triomphes. . . Ah! que de fois^ j'ai caché dans l'ombre de ce foyer,- — ou sous les saules de ce petit jardin, — mes défaites et mes pleurs! . . . Mais j'étais jeune alors, — et Dieu aime la jeunesse; ... il me donna ma fille, vous fûtes vaincu. (Douloureusement.) Aujourd'hui . . . l'ange est parti. — la victoire vous revient.
RouviÈRE, d\ine voix sacradée. — Qui sait, madame? Le dernier mot n'en est pas dit. \'ous allez voir George. Parlez-lui. Vous pouvez encore empêcher ce départ.
Madame Dupuis, avec douceur. — Je vous l'ai promis, — je n'essaierai pas.
RouviÈRE. — Eh! je vous rends votre promesse; je ne veux pas être votre mauvais génie, moi ! Je suis brusque, madame . . . personnel quelquefois, — c'est mon métier de vieux garçon^; mais je ne suis pas méchant,^ — daignez le croire.
1 vv/7 -V-. -^ « . V,
Madame Dupuis. — Je le vois, je le vois; mais je connais George, monsieur: tous mes efforts seraient inutiles; ils l'irriteraient, voilà tout. . . Et quand même, à force de larmes, je pourrais le retenir, maintenant je ne le voudrais pas. . . Je n'aurais fait que joindre un regret plus amer et plus récent à tous ceux qui déjà empoisonnaient sa vie. Demain, toujours, son ennui, ses allusions involontaires, son silence même, me reprocheraient mon triste avantage. . . Non,^ — il faut qu'il parte.
RouviÈRE, après une pause. — Tout cela est juste, — très-juste. . . Iln'y a pas mo^en de le contester, . . . vous êtes dans le yrai^ Comptez du moins, madame, que j'abrégerai autant qu'il sera en moi la durée de son absence.
Madame Dupuis. — J'y compte. . . Merci.. (Elle lui tend sa main, que Rouvière baise en s'inclinant profondément.—On entend au dehors un grand bruit suivi d'un tumulte de voix. Madame Dupuis reprend avec effroi:) Mon Dieu! qu'y a-t-il? . . . C'est lui! je reconnais sa voix. {George Dupuis ouvre la porte avec fracas et entre suivi de Marianne.)
Dupuis, à Marianne: — ^\^ous êtes une maladroite! taisez-vous! Ne dirait-on pas que cette malle pleine de linge est une montagne à porter? {A sa femme.) Figuretoi, ma chère, que cette sotte fille ne trouve rien de si plaisant^ que de laisser rouler ma malle du haut en bas de l'escalier!
Marianne. — Dame! monsieur, depuis que vous m'avez dit que vous alliez à Rome, je ne sens plus ni bras ni jambes^, moi! je n'ai plus de forces! Aller à Rome! ma foi ! voilà du nouveau'^ ... et du beau!
Dupuis. — Cette fille est folle! . . . De quoi vous iiielezvous^ s'il vous plaît?
Marianne. — De rien-. — Mais c'est une drôle d'idée tout de même qui vous prend de laisser madame toute seule,- — à son âge, — pour aller à Rome! Bien heureux si vouz la retrouvez! ... je n'en réponds pas^ . .
Dupuis, se contenayit. — Marianne, prenez garde! vous voyez que je ne suis pas content!
Marianne. — Je crois bien*. . . \'ous n'êtes pas content des autres, parce que vous n'êtes pas content de vous; c'est l'usage.
Dupuis, éclatant. — Je vous chasse, Marianne!
Madame Dupuis, sévèrement. — Allez vite en bas, ma fille. ^.
Dupuis. — Je vous chasse! Quand ce serait^ le dernier mot que je dirais dans ma maison, il sera obéi! je vous chasse! {Marianne sort.)
Dupuis, à sa femme. — C'est votre faute aussi, ma chère amie. \'ous laissez vos domestiques se mettre visà-vis de vous sur le pied d'une familiarité déplacée,- — et voilà ce qui arrive! \^ous avez entendu que j'ai chassé cette fille?
Madame Dupuis. — Oui, mon ami. — Je lui ferai son compte^ demain matin, — si tu ne reviens pas sur ton arlêt^
Dupuis. — Si je ne reviens pas? Est-ce ma coutume de changer d'avis toutes les cinq minutes? Suis-je une girouette? ou me juge-t-on assez affaibli par l'âge pour me laisser faire la leçon chez moi par mes valets?
Madame Dupuis. — De grâce^ mon ami, pas un mot de plus là-dessus: — elle sortira demain. {Parlant vite.)
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Mais je voudrais savoir, George, si tu as bien tout ce qu'il te faut. . . Permets-moi de jeter un coup d'œil sur cette malle, veux-tu? Les hommes ne sont pas grands connaisseurs en matière de nippes, et il suffit en voyage d'une niaiserie qu'on ne retrouve pas pour vous irriter toute une journée. . . Je sais bien qu'on peut acheter ce qui manque; mais à quoi bon^, si on peut s'en dispenser? . . . (Gaiement.) Et puis cela vous fera penser à moi le long de la route, vagabond!
Dupuis. — A ta'guise^, ma chère. . . Voici les clefs. (Madame Dupuis sort.)
DUPUIS, ROUVIERE.
Dupuis, changeant de ton et de visage dès que sa femme est sortie. — Dis-moi donc, mon ami, il me semble qu'elle a très-bien pris cela?
RouviÈRE, sérieux. — Parfaitement. — Sais-tu, George, qu'elle a du bôn^, ta femme?
Dupuis, le regardant avec attention. — N'est-ce pas?
RouviÊRE. — Elle est timide, modeste à l'excès; cela lui fait tort^
Dupuis. — Je te le disais bien, mon ami. . . Elle avait peur de toi. . . Tieiîs^, je gagerais qu'une fois la glace rompue entre vous deux tu auras eu peine à la reconnaître? j '
RouviERE. — C'est la vérité. Sous le coup de l'émotion,— car je ne te cache pas qu'elle a été d'abord vivement émue, — elle a trouvé dans son cœur des accents . . . qui m'ont surpris.
Dupuis. — Oh! pour du cœur, elle en a!
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'• 1 'RouviÈRE. — Tu pourrais ajouter qu'elle a de l'esprit, et du plus délicat, et du plus élevé, au besoin!^
Dupuis, radieux. — Eh! mon ami, je le sais bien! je ne suis pas moi-même une bête, n'est-ce pas? L'aurais-je épousée, je te le demande, si je n'avais pas compris qu'il y avait là quelque chose? . . Aussi, ce serait à refaire-, je te le dis la main sur la conscience^, je le referais, ... et non-seulement, Tom, je suis heureux de mon choix, mais j'en suis fier! . . . Eh! mon Dieu, elle a des travers ... je les vois mieux que personne; mais, de bonne foi, qu'est-ce que c'est qu'un peu de gaucherie, de jargon local, — quelques préoccupations de clocher'*, — lorsqu'à côté de ces taches on voit éclater chez une femme la tendrcvsse la plus dévouée et la plus ferme, le sens le plus droit et le plus exquis, — la piété la plus ardente, — et en même temps la plus discrète . . . toutes les vertus enfin qui peuvent captiver un honnête homme.
RouviÊRE, riant et lui , touchant V épaule. — Ah ! ah ! l'honnête homme! Je te vois venir !^ . . . Allons . . . c'est bien.
Dupuis. — Comment?
Rou viÈRE. — Bon ! la conclusion de ce discours est assez claire : en y songeant mieux, en évaluant plus à loisir tout le prijL-du trésor qu'on a dans sa maison, — on a perdu le courage de le quitter. Tu me laisses partir seul enfin. . . Aju^sjfrglus, je le comprends.
Dupuis. — Je te jure, mon ami. . .
RouviÈRE. — Assez, assez . . .je le comprends, te dis-je.
DVFVîS, avec humeur. — Eh! tu le comprends mal. . . Je n'ai jamais mis en oubli^ les quahtés de ma femme; mais, fût-elle dix fois une sainte, il n'en demeure pas
moins vrai que j'ai vécu, moi, comme un limaçon! Eh! pardié^ ses vertus, je n'en jouirai que mieux quand le sentiment de ma dégradation intellectuelle ne se mêlera L(,(> ■% plus, comme la voix de l'in^sjolteur rornain^, à mes plus douces émotions!
RouviÊRE, haussant les épaules. — Il me fait rire, ma parole, avec sa dégradation intellectuelle!
Dupuis.- — Tu ne riais pas, il n'y a qu'un instant, quand tu me la dépeignais avec des couleurs — dont ton amitié tempérait à peine l'énergie!
RouviÈRE.- — Comment! tu n'as pas vu que je plaisantais? . . . Tous les gens d'esprit qui habitent la province s'imaginent qu'ils y deviennent idiots. — Je pressentais chez toi cette manie^, et je m'amusais à l'irriter . . . après boire !
Dupuis.— Quoi qu'il en soit, je tiens à ce voyage plus que jamais : si j 'ai eu un moment d'hésitation, il est passé ; j'af pu craindre, je l'avoue, l'impression de ce départ sur l'esprit de la femme; mais sa contenance vient de dissiper mes derniers scruples.
RouviÊRE. — Écoute, George; tu te fies trop aux apparences: pour ne pas te contrarier, ta femme affecte une fermeté qui est bien loin de son cœur. Je sais, moi. . .
Dupuis, avec colère. — ^Tu sais, toi! ... tu sais que tu as réfléchi, que je te gênerais, et que tu me plantes là, voilà !^
RôuviÈRE. — Mais non, George! . . . c'est un malentendu,— rien de plus. J 'ai cru sincèrement, à ton langage, que tu avais changé de visée. . .J'ai cru aller au-devant de tes vœux en te rendant ta parole. . . Dès que tu persistes, il suffît; j'en suis ravi.
t.^'.,^.4Ji*-^-X.^ Le Village. 47
MARLA.XXE, ouvrant la porte— WnUi les chevaux! {Elle referme la porte brusquement.)
RouviÈRE. — Hon, elle m'égorgerait, si elle pouvait,
r cette vieille-là. Or çà^ ceignons nos reins ^ {Il s enveloppe
de son manteau en piaffant sur le parquet.) A propos . . .
diable!^ ... je crois me souvenir que tu ne dors pas en
voiture, toi?
Dupuis. — Je te demande pardon! le mieux du monde.
RouviÈRE. — Bon, tant mieux. . . C'est attelé, je pense? . . . Cette fenêtre donne-t-elle sur la rue? (// Venir' ouvre et la referme aussitôt.) Oh! oh! quelle bise infernale! . . . c'est à fendre les pierres!^ . . . Ah çà! j'y songe'^ . . .j'ai une glace brisée . . . j'ai peur que tu ne gèles là-dedans, mon pauvre ami?
Dupuis, faisant sa toilette de voyage. — Ne crains rien ; je supporte le froid comme un Lapon. -^
RouviÈRE. — Oui? . . . Allons, lîravoî*^ . . . {Neuf heures sonnent. Entre madame Dupuis portant un châle.)
Madame Dupuis, d'une voix brève et agitée. — Tout est prêt. Voici tes clefs, mon ami. J'ai réparé quelques petits oublis^, tu verras, et puis, tiens^, je t'ai coupé une moitié de mon vieux cachemire pour t'envelopper le cou.
Dupuis.^ — Quelle folie! couper son cachemire! . . . Allons, puisque c'est fait, donne; mais c'est de la folie.
Madame Dupuis. — Et voici l'autre moitié pour vous, monsieur Tom.
RouviÈRE. — Pour moi? {Il la regarde fixement.) Merci, madame, merci bien.
Madame Dupuis. — Vous vous souviendrez de vos promesses, monsieur, n'est-ce pas? {Rouvière fait signe que
oui, et se détourne avec brusquerie.) Et toi, George, tu écriras à ta fille surtout?
Du^uis. — Souvent, — et à toi aussi. {Il enfonce sa casquette sur ses yeux.)
RouviÊRE, il se chauffe les pieds, et consulte avec distraction un calendrier posé sur la cheminée; tout à coup il s'écrie:- — 12 janvier! Comment! c'est aujourd'hui le
12 janvier!
Madame Dupuis. — Oui, — je pense. . . Quelle date est est-ce donc, le 12 janvier?
RouviÈRE.- — Oh! c'est une date qui ne regarde que moi. . . Il y a cinq ans, — à pareille époque et presque à pareille heure, — je traversais une épreuve qui sortira difficilement de ma mémoire. . . {Frappant du pied.) LY sommes-nousj;^ George?
Dupuis. — Quelle épreuve? Un accident?
RouviÈRE. — Non. J'étais malade, tout simplement, — et malade dans une auberge, ce qui n'est pas gai.
Dupuis, sèchement. — On est malade partout.
RouviÈRE. — Evidemment; mais à quel point les impressions de la maladie et de la mort elle-même peuvent être différentes suivant les conditions où elles nous surprennent, voilà ce qu'il faut avoir éprouvé pour le concevoir.
Dupuis. — Heu! la mort est toujours la mort.
RouviÈRE.^ — Tu crois cela, toi? . . . J'aurais voulu t'y voir. . .Tiens c'était à Peschiera^, sur le lac de Garda^, joli pays d'ailleurs . . . nous passerons par là ... je té montrerai la maison. . . J'y fus retenu par je ne sais quelle fièvre d'un méchant caractère^. Pendant huit jours, tout alla bien, car j'étais dans un délire continuel; mais un
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beau soir,- — dans la soirée du 12 au 13 janvier, justement, — je m'éveillai tout à coup avec un tel sentiment d'anxiété et de faiblesse, et en même temps avec une lucidité d'esprit si bizarre, que je ne doutai pas de ma fin prochaine. . . Eh bien! George, j'ai affronté dans ma vie bien des scènes d'épouvante,- — et je me les rappelle avec une sorte de plaisir; mais, quand je songe à l'instant de mon réveil dans cette misérable chambre d'auberge,- — des frissons d'horreur me courent dans les os. {Marianne entre; sur tin signe de mdame Diipuis elle s'arrête près de la porte.)
Dupuis, se rapprochant. — Que vis-tu donc dans cette chambre?
RouviÈRE. — Rien d'extraordinaire cependant. — Des gens qui croyaient, comme moi, que j'allais passer; — une vieille femme et un jeune médecin, qui causaient bas dans un coin, un prêtre agenouillé au pied de mon lit, et pour encadremerit à ce tableau d'une banalité funèbre, les rideaux flétris et les meubles dép'areillés d'un hôtel garnie Mais ce qui me révolta, ce qui me remua jusqu'au fond de l'âme, ce ne fut ni l'aspect ignoble de cet intérieur, ni même l'appareil de mort^ qui le remplissait: ce fut l'air d'insouciance et de distraction barbare répandu autour de moi, ce fut l'abandon profond, le vide où je me sentais mourir. — Je ne pouvais parler; mais. . . Dieu! que cette vision m'est demeurée présente! ... je regardais comme un suppliant de tous côtés, essayant de rattacher à quelque faible lien la vie qui m'échappait, demandant avec angoisse à ces visages impassibles un signe d'intérêt ou seulement de pitié, interrogeant dans l'ombre les murs même, les meubles, tout . . . cherchant un seul objet qui
me parlât au cœur ... un seul souvenir qui me berçât mon dernier sommeil . . . quelque chose qui m'eût connu et qui me dît adieu! — Tout m'était étranger.
Dupuis, sombre et bourru. — Eh! la mort n'est jamais une circonstance agréable ! En ce moment de crise, l'isolement peut avoir ses tristesses; mais l'entourage de famille a les siennes, qui ne valent pas mieux.
RouviÈRE, avec une mélancolie grave, — Le penses-tu?. . . Quant à moi, la mort, telle que Dieu l'a faite pour tous les hommes, telle que le plus grand nombre la souffre, la mort attendrie et consolée, celle qui est pleurée et qui pleure aussi, m'apparaissait, auprès de^ mon agonie solitaire, comme une douce fête à peine troublée! . . .Ah! je fis, cette nuit-là, de singulières réflexions! . . .. (// se frappe le front de la main.) Voyons^, es-tu prêt?
Dupuis. — Quand tu voudras. . . Quelles réflexions pouvais-tu faire?
RouviÈRE. — Ah! pour te dire vrai, je perdis quelques grains de mon orgueil; je me félicitai moins de l'existence que j'avais choisie hors de l'ornière commune. . . Pourquoi le nier? Le vrai livre de la vie s'ouvrit tout à coup sous mes yeux, et j'y lus à toutes les pages, écrits d'une main divine, les mots devoir et sacrifice! Je n'avais pas voulu de cette loi vulgaire; je n'en avais vu que les rigueurs^ j'en connus les bienfaits! . . . j'en avais déserté les entraves pour courir à l'indépendance, et je n'avais trouvé qu'un éternel exil . . . j'avais pensé conquérir sur la routine humaine des biens inconnus de la foule, je n'avais conquis qu'une jeunesse sans affections, — une vieillesse sans appuis, — une mort sans larmes! . . . {avec
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force.) Alors, George, alors je sus à quel prix Dieu nous vend l'égoïsme!
Dupuis. — Tu fus longtemps dans cet état?
RouviÈRE. — Assez pour ne l'oublier jamais. . . Le jeune médecin, voyant mon regard se fixer sur lui, s'approcha de mon lit, et je sentis sur mon bras le contact de sa main froide, indifférente comme son cœur. Je le repoussai et je fermai les yeux. — J'avais vu mourir mon père; je me rappelai soudain, avec une clarté de souvenir qui m'éblouit comme une apparition, tous ceux qui l'avaient assisté à cette heure 6upréme\ les serviteurs familiers de la maison, le vieux docteur et le prêtre à cheveux blancs, l'un et l'autre ses amis d'enfance, — ma mère enfin, mon excellente mère, tous penchés vers lui, tous lui souriant à travers leurs pleurs, et lui charmant la mort après lui avoir enchanté la vie! A cette pensée, à ces images, mon coeur, tout desséché qu'il fût, se fondit en sanglots . . . {sa voix se brise.) J'étais sauvé. {Il fait quelques pas, madame Dupuis, debout, le coude appuyé sur , la cheminée et la tête dans sa main, détourne les yeux).
Dupuis, troublé.- — Ces souvenirs te font mal, mon ami !
RouviÈRE, d'une voix rauque. — Ils me font mal, — oui! . . . c'est que tout ce que je vois ici, dans ce salon même, les réveille . . . les exalte encore! {Se parlant à lui-même .) Tous ces logis d'autrefois se ressemblent ... j'ai vu tout cela dans ma première . . . dans ma meilleure jeunesse. . . Près de la fenêtre, comme ici, était la petite table de travail devant laquelle je retrouvais ma mère chaque année ; au coin du feu, le grand fauteuil d'où mon père se levait pour m'embrasser; sur les murs, les portraits de famille, gardiens de la paix et de l'honneur domestiques; partout.
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comme ici, la trame visible de deux existences étroitement U>^t|-àt«^- unies ... à jamais enlacées! . . . C'est là que je les ai \WfWin.,vJ vus. . . J'aurais dû m'instruire à leur exemple ... et il ^ m'a fallu traîner par toute la terre l'ennui de ma vie
déracinée et le remords sans trêve du devoir méconnu — avant de comprendre qu'ils étaient heureux! . . . Euxmêmes le savaient-ils? . . . Hélas! n'ai -je pas entendu mon père envier ces amers plaisirs que je devais goûter? n'ai-je pas été plus d'une fois le témoin ou le confident de leurs plaintes, de leurs ^iefs mutuels? Pauvres vieillards ! et, dès que l'un d'eux eut disparu, l'autre ne put vivre. . .
Dupuis. — Mon ami!
RouviÈRE, très-ému. — Eh bien! moi, sitôt que cette maison fut vide, je la vendis! . . . j'eus ce cœur -là! . . . La chambre où j'étais né, la fenêtre où travaillait ma mère, où j'avais vu le soleil pour la première fois, toutes les traditions, toutes les fidèles amitiés du sol natal, je vendis tout! ... Je fis mieux . . . j'aliénai mon patrimoine ... je rivai à jamais la chaîne de mon égoïsme . . . si bien qu'aujourd'hui je ne puis plus même assurer à ma vieillesse, par l'aj^pât d'un héritage, le mensonge d'un peu de dévouement. . . Hélas! ce qui m'est plus sensibleS je ne puis racheter cette pauvre maison de village, pour y être aimé ... au moins par des ombres . . . pour y vivre moins seul les derniers jours qui me restent pour y mourir! . . . (Avec violence.) Eh bien! partirons-nous enfin?
Dupuis, avec élan, lui saissant la main. — Oui, Tom, oui, nous allons partir, — si tu refuses d'accepter pour toujours à mon foyer de famille la place d'un ami, — la place d'un frère? {A sa femme.) Et toi, — ne pleure pas . . . oublie cette heure d'ingratitude ... la première de ma vie . . . la dernière aussi!
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Madame Dupuis, lui sautant au cou. — Oh! George! {Courant à Rouvière, qui les regarde d'un œil humide.) Oh ! monsieur Tom, si ce bonheur que vous venez de nous rendre pouvait vous tenter, avec quelle joie nous vous en ferions votre part! '
Rouvière, hésitant. — Madame! . . . mes amis! ... Ah! George, on ne joue pas avec la vérité. . . Je me suis pris comme un enfant au piège que je te tendais. (// s'assied comme près de défaillir: George et sa femme V entourent en le suppliant. Il reprend à demi-voix) : C'est un doux songe cependant pour un pauvre abandonné comme moi!
Madame Dupuis, joignant les mains avec transport. Il reste! ^ ;
Marianne, qui s'essuie les yeux dans son coin. — Je vas^ lui faire son lit dans la belle chambre bleue, n'est-ce pas, madame? {Elle court vers la porte.)
Rouvière, se Infant précipitamment. — Eh! diable, Marianne!
Marianne. — Je vous dis que j'y vas!
Rouvière. — Eh bien! . . . oui, c'est bon . . . mais n'allez pas me mettre les pieds plus haut que la tête, ma toute belle'! . . . Soixante centimètres d'inclinaison, s'il vous plaît! et puis, Marianne, gardez-vous^, sur votre vie. . . (// s'interrompt, secoue la tète en^souriant et ajoute avec douceur) : Faites comme vous l'entendrez"^, Marianne, ce sera très-bien. {Marianne sort.) Vous voyez, mes amis, toujours ce maudit égoïsme qui perce^ . . . mais vous me déferez de cela, vous autres. . . Ah! je vais donc me reposer un peu ! {Il se rassied.) Faites-moi un grand plaisir, madame Dupuis. . . Je connais par expérience les misères de l'exil . . . rappelez votre chatte!