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RETIF DE LA BRETONNE

^^3^ E LIVRE que nous réimprimons ''"^ ici SOUS le titre le Yillage, fut publié par Rétif de la Bre- ^ tonne à la Saint-Martin 1778, SOUS la date anticipée de 1779. Le titre en était : la Vie de mon père. Ce fut, de tous les ouvrages de cet écrivain si fécond, celui qui eut le plus de succès. Le Journal de Paris et yjlnnée littéraire, d'ailleurs si sévères pour notre auteur, firent bon accueil à ce petit volume. « Cette nouvelle production de M. N.-E. Rétif de la Bretonne, lisonsnous dans]c Journal de Paris{i4 mars 1 779), nous semble au-dessus de tout ce qu'il a publié, tant pour le choix du sujet que par l'utilité, la simplicité, on peut même dire par la grandeur des sentiments. Tout y est naturel, intéressant et vrai. »

^ De là vient, en effet, le charme que cette esquisse de la vie rustique au xviii' siècle a

conservé pour nous. « Tout y est naturel et vrai. » C'est la vie des paysans peinte par un paysan, œuvre unique en notre littérature. l^'Jlnnée littéraire comparait Rétif à Bernardin de Saint-Pierre ; mais Rétif a donné aux sentiments qu'il exprime une force et une fermeté auxquelles n'a jamais atteint le doux rêveur qui fit Paul et Virginie. « Ici, note Cubières-Palmézeaux, tout est pur, majestueux, tranquille, comme la vertu même : la Yie de mon père est un ouvrage tout patriarcal. » L'enthousiasme de quelques contemporains alla au délire. M" de Saint-Léger écrivait à l'auteur :

« C'est le livre du Ciel que la Yie de mon père ; c'est sûrement celui que liront les bienheureux. On se sent à moitié élu d'éprouver la joie douce qu'il inspire ; il étend l'âme, il la fait prêter comme un gant... »

Au fait, après avoir entendu prêcher le

retour à la nature, sur le ton faux, déclamatoire et sentimenral mis à la mode par J.-J. Rousseau, l'on dut éprouver un sentiment d'aise à voir peindre d'une plume simple et exactement colorée la vie rustique, mais avec les traditions, la dignité des manières, la fermeté des sentiments qui seuls peuvent en faire un modèle à imiter.

Rétif a raconté lui-même comment il fut amené à composer ce tableau des lieux et des hommes parmi lesquels s'étaient déroulées ses premières années :

« Débarrassé du J^oiivel Jlbeilard, en me rappelant ce que mon père avait souvent raconté devant moi, pendant mon enfance, de son séjour à Paris et de M"" Pombelins de qui il sera longuement question plus loin), il me vint une idée vive, lumineuse... Je réfléchis sur tous les traits sortis de la bouche d'Edme Rétif (père de Rétif de la Bretonne) et je composai sa "Vie. Je ne revis pas ce petit ouvrage ; je le livrai à l'impression en achevant de l'écrire. Aussi tout y est-il sans art, sans apprêt. La mémoire y a tenu lieu d'imagination. »

Chose extraordinaire pour Rétif, ce fut un succès d'argent. La T^ie de mon père lui rapporta 4.5oo livres, somme importante pour un écrivain de ce temps.

Depuis lors, la faveur des lettrés est demeurée fidèle à ce tableau champêtre.

Les différents critiques qui se sont particulièrement occupés du plus sincère des écrivains du xvm' siècle : J.-J. W^eiss, Monselet, M. Vallery-Radot, placent le livre qui est réimprimé ici au premier rang de ses écrits. « C'est un délicieux petit tableau de moeurs campagnardes, écrit "Weiss. Rétif est dans son élément lorsqu'il peint la vie des paysans, et l'on peut dire qu'il atteint presque la perfection. C'est du J.-J. Rousseau, plus naïf, plus simple et plus vrai. » Balzac, George

Sand, Emile Zola ont fait leurs paysans plus ou moins de chic. Ils n'en ont guère vu que la physionomie extérieure. Ici, c'est la vie des champs par un homme des champs, qui a vécu au milieu de ses héros jusqu'au delà de l'adolescence, qui partage leurs sentiments, qui connaît à fond leurs idées et leurs mœurs. Et voilà pourquoi ces pages offrent aux yeux de l'historien un incomparable intérêt. Tout y est exact, dit Rétif, les noms propres euxmêmes ont été fidèlement reproduits, — témoignage que viennent confirmer plusieurs observations, laissées par les contemporains. Quant à l'agrément du récit, le lecteur en jugera mieux que nous ; mais pourquoi lui cacherions-nous l'émotion dont la lecture de l'ouvrage, et même encore la correction de ces épreuves, nous a pénétré ?

Nicolas-Edme Rétif, qui ajouta plus tard, quand il fut devenu écrivain, à son nom patronymique, le nom de « la Bretonne », celui d'une ferme que son père possédait près du village natal, vint au monde le iZ octobre 1 734 à Sacy, village bourguignon, sur les confins de la Champagne, àune lieue et demie de Vermenton, dans notre département de l'Yonne. Voici son acte de baptême :

« Le 23 octobre 1734, nous, curé de Sacy, avons baptisé Nicolas-Edme, fils de

maître Edme Rétif, marchand, et de honneste femme Barbe Ferlet, les père et mère ; né le même jour, et de légitime mariage ; lequel a eu pour parrain M. Rétif minore (engagé dans les ordres mineurs) et pour marraine honneste fille Anne Rétif, qui ont signé avec nous et le témoin.

Signé: Retif. — Anne Rétif.

E. Rêt(f, FouDRiAT, curé de Sacy.

Le père, Edme Retif — de qui le fils va nous raconter la vie — était un cultivateur aisé, entouré, dans le pays, de la plus grande considération. Quand il mourut, il laissa pour près de 80.000 francs de fonds de terre, tant à Sacy qu'à Nitry et à Accolai. Son fils Nicolas raconte que, à la mort de son père, il eut, pour son treizième, une somme de 6.000 livres.

Cet Edme Retif, père de Retif de la Bretonne, était né le j6 novembre 1692 à Nitry, terre dépendante de l'abbaye de Molème, dans le Tonnerrois. 11 mourut, dans sa maison de Sacy, le 16 décembre

Voici deux actes le concernant qui n'ont jamais été publiés. Ils sont conservés au Greffe du Tribunal civil d'Auxerre.

Nous en devons la communication à notre confrère et ami Pierre Louys.

Premier mariage d'EJme 7{elif, acte du ij avril ij]3 : « Le 27 avril 171 3, je, soussigné, prêtre, curé de Sacy, certifie que M. Nicolas B..., curé de Nitry, à ma prière, a donné la bénédiction nuptiale à honneste fils Edme Retif, né de M" Pierre Retif, de Nitry, et d'honneste femme Marguerite Simon, — et à honneste fille, Marie Dondeine, née de M" Thomas Dondeine, syndic audit Sacy, et de feu Marie Berault, — après avoir publié leurs bans, par trois dimanches consécutifs, sans qu'il se soit trouvé aucun em-

pêchement, ny opposition, ny icy, ny à Nitry. »

Acte d'inhumation d'Edme T\elif, mort le /6 décembre /yôi ; « Ce jourd'huy, 1 7' de décembre mil sept cent soixante et trois, par nous, soussigné, curé de cette paroisse, a été inhumé dans le cimetière de cette église. M' Edme Retif, lieutenant de cette paroisse, décédé d'hier, âgé de soixante et seize ans, et muni des sacremens de l'Eglise. Présence de ses fils et gendres.

Signé : T'. Retif, P. Retif, Linard, J. Marsigny, Retif, Queneau ; JoLivET, curé. »

Des deux femmes qu'Edme Retif avait successivement épousées, il avait eu quatorze enfants. Retif de la Bretonne fut l'aîné du second lit.

La seconde femme d'Edme, la mère de Retif de la Bretonne, s'appelait de son nom de jeune fille, Barbe Ferlet. Son fils nous racontera également son histoire.

« Barbe Ferlet, dit-il, réunissait au même degré la vivacité de l'esprit, la bonté du cœur et la beauté du corps. » Elle était blonde, vive jusqu'à « la pétulance, mais elle savait se réprimer jusqu'à la douceur et la complaisance jamais démenties ».

Edme Retif fit de son fils Nicolas, dès sa première enfance, un gardeur de troupeaux. A peine le petit bonhomme sut-il

Rétif de la Bretonne

courir qu'il était déjà le petit berger classique, avec une peau de mouton sur le dos et de la paille dans les cheveux, sa main armée du bâton noueux coupé dans la forêt voisine. Auprès de lui, deux gros chiens de berger, auxquels il était tendrement attaché, Pinçard et Friquette. Et les trois

JEUNE PAYSAN Sanguine par Greuze. Musée du Louvre, dessins

amis, avec leurs ouailles, de passer des journées entières dans les champs de serpolet que bordaient des haies d'épine et de mûres sauvages, s'abritant durant les heures chaudes à l'ombre des grands ormes ou des touffes de houx. Le petit Nicolas aimait cette existence libre, au grand air. «Je n'étais bien qu'à Sacy, dira-t-il dans la suite. C'était mon paradis terrestre. »

Devenu un écrivain célèbre, il ne rougira pas de l'existence agreste qu'il avait menée dui^ant les premiers temps de sa vie. « Je suis né à Sacy, parmi des hommes

plus brutes que leurs chiens et leurs chevaux. J ai appris à lire à la même école. J'ai été élevé comme eux. On m'apprit durant dix-huit mois quatre mots de latin, à trois lieues de ma patrie, dans un village; cependant, si l'on voulait considérer quelle différence entre ce que je suis devenu par les soins de la nature seule, à ce qu'ils sont devenus, on ne songerait plus à celle qui est entre Voltaire, les Rousseau et moi. »

A courir des journées entières sur les collines, dans le vallon, fête et pieds nus, se déchirant aux ronces des halliers, Nicolas gagnait un appétit féroce. « Je dévorais les aliments trop avidement dans la faim que j'amassais à courir les champs pour chercher des nids ou garder les moutons. L'air de Sacy est très vif sur les collines, au pied desquelles le village est situé. En arrivant, je me jetais sur le pain tendre, que je mangeais avec des noix, ce qui me faisait dévorer avec une double avidité. »

Rétif de la Bretonne « croit devoir »

nous dire « bonnement » qu'il était « le plus bel enfant qu'on eût jamais vu ». « J'étais beau. Mes cheveux alors châtain doré, se bouclaient et me donnaient l'air de ces anges, enfants de la riante imagination des peintres d'Italie. Ma figure délicate était ennoblie par un nez aquilin, par la beauté de mes yeux, par la fraîcheur de mes lèvres... J'étais pâle et d'une blancheur de lis; mince, fluet, dans un pays où la taille est épaisse, ce qui me donnait un air « fûté » comme on disait. »

Aussi combien sa mère était fière de son aîné, quand, le dimanche, elle l'avait fait « brave » pour aller à l'église, lui mettant son chapeau neuf, sa chemise à manchettes, son habit rouge, sa veste et sa culotte bleu céleste 11 était chaussé de bas de coton « avec des escarpins aux boucles fort antiques et très éblouissantes ».

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