DESSIN INEDIT A LA PLUME, PAR
courez chercher vos filles, qui sont à la chènevière, et qu'elles viennent tout de suite... Mon garçon, tu as chaud et tu dois avoir bon appétit, sans parler de la soif. »
11 voulut verser un verre de vin à Edmond. Mais ce jeune Bourguignon n'en avait pas encore bu. Suivant l'usage d'alors, ni la jeunesse, ni les femmes ne buvaient de vin ; les mères de famille, passé quarante ans, rougissaient un peu leur eau ; auparavant, même en couches, elles ne goûtaient pas de vin. Edmond remercia.
« Donnez-lui du lait, dit son père; il le préfère au vin. »
Comme Edmond achevait de boire, les trois filles de Thomas Dondaine entrèrent avec leur mère. Marie, la cadette, et la seule qui fût à marier, était la moins aima-
ble défigure; mais sa physionomie annonçait la bonté. Quel changement pour Edmond ! Son père le présenta lui-même à Marie, comme celui qui, dans trois jours, devait être son mari, car les préparatifs étaient faits. Cette fille modeste rougit, et, quoiqu'elle trouvât son futur à son gré, elle dit à son père : « Mon cher père,
c'est bien tôt î non que j'aie rien à vous objecter contre ce jeune homme sage et estimé de tout le monde ; mais encore faudrait-il se connaître, et qu'il sûtdu moins, lui, si je lui conviendrai ; l'obéissance, à mon égard, doit m'interdire toute réflexion, dès qu'un père a parlé ; mais je crois que pour l'homme, il n'ea est pas du tout de même. »
Un Taisez-
vous, durement
prononcé, fut la
réponse de Thomas. « Vous entendez nos
volontés ? dit Pierre à son fils.
— Oui, mon père.
— Je n'y veux point d'obstacles.
— Mon père, je serais bien malheureux et bien indigne d'être moi-même père un jour, si j'apportais de la résistance dans une occasion comme celle-ci, qui est le plus haut et le suprême exercice de la puissance des pères ; à la mort comme à la vie, je vous obéirai, ainsi qu'à ma digne mère. Commandez et ne vous embarrassez pas du reste, car il n'est pas possible que vous ne soyez pas obéi.
— Voilà de grandes phrases, mon fils, dit Pierre en souriant un peu ; on apprend au moins à la ville à répondre honnêtement, fît-on les choses contre son gré. »
On se mit à table. Après le dîner, le
ECHARD
(Bibliothèque de l'Arsenal'
père et le fils partirent pour Nitry. Dès qu'ils furent hors du bourg, Pierre, contre son usage, fit aller son cheval à côté de celui de son fils.
« Mon garçon, lui dit-il, voici une nouvelle carrière où tu vas entrer ; l'acte d'obéissance par lequel tu la prends te fera bénir de Dieu et estimer des hommes.
Compte, mon fils, que tu seras un jour honoré de tes enfants, comme tu honores ton père. »
A ce langage touchant que jamais Pierre ne lui avait encore tenu, Edmond saisit la main de son père, et, l'œil en larmes, il lui dit :
« Je vous fais un cruel sacrifice, ô mon père !
— Bon! des coquettes! tu n'y penses pas! elles t'avaient ensorcelé.
— Ha! mon père, si vous la connaissiez! si vous connaissiez son digne père !
— Ne parlons pas de ces créatures, dit Pierre, avec un ton bon et familier, qu'il n'avait jamais pris avec Edmond.
— Je vous obéirai, mon père, dussé-je en mourir.
— Ce ton langoureux me déplaît, dit Pierre en fronçant le sourcil : qu'on ne le prenne plus... »
Et, au bout de quelques moments de silence, il parut s'attendrir ; il reprit la parole en ces termes :
(( Mon cher Edmond, mon cher fils, te voilà prêt à entrer dans le mariage. N'imite pas ma conduite; elle n'a pas été bonne; elle sera meilleure si Dieu me prête vie. Je suis en train de terminer une affaire avec nos moines de Molesmes, dans laquelle je te mettrai de moitié. Ce sera la consolation de ta mère ; elle mérite bien que j'y travaille enfin. Une fois marié, tu es mon ami et mon égal ; nous ne serons plus père et fils, que par un plus tendre attachement, une plus grande indulgence l'un pour l'autre... »
A ces mots, Edmond, suffoqué, se jeta à bas de cheval et baisa les pieds de son père qui, touché de cette action, descendit aussi, et jetant ses deux bras au cou de son fils, lui dit :
« Je t'ai toujours aimé, ô mon fils unique, et je te veux l'état de bon père de famille de campagne, plutôt que de bour-
geois des villes; c'est une vie plus patriarcale... »
Sans Rose, qu'Edmond aurait éfé heureux de retrouver enfin dans le plus rude des maîtres, le plus tendre des pères !
Ils continuèrent à marcher à pied, tenant leurs chevaux par la bride, tandis que Touslesjours les devançait pour aller annoncer leur arrivée à la bonne Anne-Marguerite.
« Que serais-tu devenu à la ville? Un bon citoyen, je le veux bien; mais tes enfants, loin de ce pays, notre berceau, confondus avec la foule des citadins, auraient bientôt perdu le souvenir de notre origine. Tu la connais : le nom de Rétif n'est qu'un sobriquet ; mais il est si ancien qu'il a fait oublier le vrai nom, surtout à présent que, depuis les malheureuses guerres de religion, nous sommes dépouillés. Mais ce m'est une consolation, et c'en sera un jour une pour toi, de revoir ces pays où notre famille est encore si chérie et si respectée: Villiers, Aigremont, Courtenay, je ne vousre vois jamais sans attendrissement. Ne quittons point ce siège natal ; ne nous établissons point dans les grandes villes : jouissons à perpétuité, et renouvelons sans cesse l'attachement et la considération qu'on a eus pour nos ancêtres. Du côté de ta mère, tu tiens à ce qu'il y a de mieux dans la province : je l'ai préférée par cette raison. Elle m'a préféré, elle, à cause de mon nom, que mon père, mon digne et respectable père, avait rendu vénérable.
Tu sais comme on l'appelait: V Nomme juste! quel nom ! un de nos parents y a succédé à ce nom; il n'est pas sorti de la famille... Ces titres de noblesse valent mieux que ceux qui sont perdus, mon fils; ils valent cent fois mieux! Et s'il faut te parler vrai, je méprise tous ces vieux parchemins, souvent plutôt l'ouvrage de l'intrigue que la récompense de la vertu des ancêtres. Que de nobles dont les pères ne furent que d'avides oppresseurs! Je parle de l'ancienne noblesse. Quant à la nouvelle, quant à ces publicains qui achètent..., s'ils sont utiles à l'Etat par la finance qu'ils donnent, à la bonne heure ! mais c'est acheter à bon marché ce qui ne devrait être que la récompense de l 'héroïsme en tous genres ! . . . Mon fils, nous sommes aujourd'hui roturiers, et
je m'en félicite sincèrement. Le roturier est l'homme par excellence: c'est lui qui paie les impôts, qui travaille, ensemence, récolte, commerce, bâtit, fabrique. Le
ACCORDAILLES DE VILLAGE La future belle-mère dit à la jeune fiancée : « Oui, ma fiile, je vous serai une bonne mère. »
(Dessiné par Binet, gravé par Le Roy, sous la direction de Rétif de la Bretonne)
droit d'être inutile est un pauvre droit! Ne le regrettons pas. Tu as vu ces gentilshommes ( hasseurs de la Puisaye, en guêtres, en souliers ferrés, portant sous le bras une vieille épée rouillée, mourant de faim, et rougisssant de travailler: voudrais-tu être à leur place ?
— Non, mon père ; la classe du milieu
la classe précieuse, si chérie des bons rois,
voilàcelleoùje désirede vivre etde mourir.
Mon cher père, vous, et le respectable
M. Pombelins, vous avez
tous deux les mêmes idées.
— Oui ; mais il voulait te fixer à la ville! dis-moi, notre postérité, bientôt confondue dans la populace des villes, que serait-elle devenue? restons ici, je le répète ; tout y est plein de nous ; tout y rappellera notre honneur ; cela n'est quelquefois pas inutile...
M. Pombelins, cet homme si bon, était ton plus crue) ennemi.
— Mon cher père, je vous obéis; ne dites rien contre cet homme, que vous chéririez s'il vous était connu; ne dites rien, je vous en conjure, par votre titre de père, contre une fille...
que n'est-elle en cet instant ma quatrième sœur !... »
Les larmes coulèrent à ces mots. Et comme si Pierre eût déposé, depuis son dernier discours, toute sa fierté naturelle, il dit à son fils :
« La sensibilité honore les belles âmes ; tu pleures, mais tu m'obéis. Je ne suis point un tyran. Je n'ai qu'à te louer, et je te loue. Mon fils, ton bonheur futur, pour ce monde et pour l'autre, dépend de cette circonstance importante. Ton obéissance te donnera de bons enfants. »
Et, prenant un air inspiré comme si ce cher homme eût senti qu'il était près de sa fin, il dit avec force :
« Edme, maudit soit le fils ou la fille qui n'honore pas son père ! bénis soient le fils et la fiile qui obéissent aux dépens de leur coeur! Le ciel les bénira, et toutes les peines du mariage leur paraîtront un jour
légères, quand ils se dirent dans leur cons- l'expression ne pouvait trouver le passage:
cience : j'ai obéi, mon Dieu, je vous ai obéi dans votre noble image, dans mon père !...
« Mon cher fils reçois ma bénédiction, elle est l'effusion de ma joie et de ma satisfaction ; je te la donne, et je te reconmande, après moi, ta bonne mère et tes sœurs : Anne est difficile, supporte-là ; Madelon est la bonté même, chéris-là ; Marion est étourdie, légère ; je crains son caractère ; réprimela. Je te confie mon autorité comme à mon lieutenant de mon vivant, et mon successeur après ma mort. Pour ta mère, cette digne femme, dont j'ai exercé la patience, je te charge de tous mes torts à son égard ; paie mes dettes et rends-lui en respects, en tendresses, ce que je lui ai fait souffrir en duretés et en impatiences. Jen'^i pas été bon, ô mo.
Dieu ! mais voilà mon fils, acceptez ce qu'il fera pour
moi. » « 11 est impossit)le d'exprimer, nous a dit souvent mon père, ce qui se passa dans mon àme à ce discours d'un père si haut et si fier, et devenu si tendre. J 'étais enivré. J'aurais épousé le plus hideux des monstres ; je l'aurais adoré, si mon père me l'avait commandé en ce moment. »
Ce fut dans cette situation d'esprit qu'ils arrivèrent et qu'Edmond fut reçu dans les bras de sa mère. La plume me tombe ici des mains. O vénérable femme! son cœur palpitant volait au devant de son fils, mais ses membres sans énergie la forcèrent à se laisser aller sur une chaise; ses bras étaient tendus; sa bouche maternelle, pleine des plus tendres noms, était entr'ouverte, mais
mille et mille voulaient sortir ensemble et il n'en sortait pas une seule!... Heureusement, ses larmes coulèrent; elles innondèrent le fils méritant, qu'elle pressait contre son sein; -enfin elle parla. « Pierre, » ditelle à son mari, « excusez si je suis émue, c'est mon fils ; c'est un second vous-même. — Et un digne fils, s'écria Pierre...
Bonne mère, épanchez votre cœur maternel sur ce digne fils ;il meremplacera dignement quand je n'y serai plus. »
La surprise d'Anne-Marguerite fut extrême, à ce langage inattendu. Elle bénit son fils, puis, se levant précipitamment, elle courut à son mari, pour l'aider à se mettre à son aise, suivant son usage, en lui disant :
« Je ne dois pas tant m'occuper de ce cher fils, que j'oublie le père..* Allons, mes filles, servez un peu votre frère; pour moi, voici mon lot, que je ne céderai jamais à personne, pas même à mes enfants. »
Quand les deux hommes se furent rafraîchis, Pierre continua d'expliquer à son fils la suite de ses projets, savoir: qu'il demeurerait à Sacy avec son beau-père, parce que cela était nécessaire pour leur entreprise. 11 lui parla des fonds que Thomas Dondaine devait fournir. Il s'exprimait avec tant de bonté, qu'Anne-Marguerite, respectueusement assise à quelque distance, écoutait le père et le fils avec admiration, en pleurant de joie.
« Ma femme, dit Pierre, dans trois jours, c'est un homme que mon fils; et vous, et moi, nous devons déjà ccmmencer à lui
PAYSANNE, PAR BOISSIEU sanguine
(Musée du Louvre, desHns^
parler avec la considération que demande cette qualité, »
11 faut être mère, pour imaginer comme le cœur d'Anne- Marguerite bondit à cette expression familière de son mari. La mère d'un homme peut seule en sentir la force et la valeur. Aussi Anne-Marguerite ne répondit-elle que par un cri de joie inarticulé ; et il sembla ensuite, durant le souper, que cette digne femme servît son fils et lui parlât avec respect.
Edmond, pendant cette soirée, était comme enivré. 11 fut tenu hors de luir même par des scènes si nouvelles dans sa famille. Mais la nuit, retombé dans le calme de son propre cœur, ses réflexions furent cruelles. L'amour, ce maître impérieux, plus puissant encore sur les belles âmes, parce qu'il y est une vertu, l'amour lui fit sentir tout ce qu'il a de rigoureux et de déchirant. L'image de la belle Rose Pombelins, l'idée de son digne et vertueux père, le souvenir des bontés de toute cette adorable famille, amoncela, sur son cœur navré, mille et mille regrets. Placé entre deux précipices, la perte de ce qu'il adorait, celle du bonheur de la vie, d'un sort doux, agréable, glorieux même, d'une fortune enfin, et la désobéissance aux volontés paternelles, il ne s'y envisagea qu'un instant; la désobéissance lui fit horreur, elle n'était pas même possible avec Pierre, d'après son caractère et l'éducation qu'il avait donnée. Edmond se jeta de l'autre côté, en frémissant : mais quel cruel effort !
Quarante ans de regrets n'avaient point encore effacé leur cause, lorsque ces faits m'ont été racontés par la bouche vénérable de mon père !...
Plus fatigué de ces peines intérieures que du voyage, Edmond, qui n'avait pas fermé l'œil durant la nuit, s'endormit au point du jour, et se leva un peu plus tard que de coutume, A son réveil, il trouva toute la maison en agitation. 11 s'informe. Une fièvre violenteasaisi sonpère. Edmond vole à lui. Les premières paroles de Pierre à son fils furent :
« Mon ami, si j'en meurs, promettezmoi d'accomplir mes projets dans le même délai fixé. J'y tiens; je le veux.
— Je le jure, mon père.
— Béni sois-tu ! car tu portes la joie dans l'âme de ton père mourant.
— Mourant ! vous, mon père ! Dieu ne le permettra pas !
— Je me sens frappé... » et, l'empêchant de lui répondre : « Tranquillise-moi ; vaque aux affaires. Ta mère et tes sœurs ne sont que trop suffisantes pour me bien soigner, tu le sais, vaque aux affaires, mon fils, et sois homme; il n'y en aura bientôt plus qu'un ici. »
Edmond, qu'un geste vif de son père pressait encore plus que son discours, se retira suffoqué de douleur. 11 obéit exactement, et suivit un agenda que sa mère lui remit pour les affaires de la maison. 11 ne revit son père qu'à l'heure du dîner. La violence de la fièvre paraissait un peu diminuée ; mais le malade était oppressé, et comme sa répugnance extrême pour la saignée ne permettait pas d'employer ce remède, on était au désespoir. Edmond lui rendit compte. Mais à peine Pierre pouvait-îl lui répondre. 11 approuvait d'un signe. 11 eut soif.
« Mon fils, donne-moi à boire... »
Anne-Marguerite accourut.
— Non, je veux mon fils. Dieu te bénisse, Edme, comme je te bénis ! et sois le père de ces filles et le soutien de cette bonne et honorable femme, après moi. »
Et il but avec une sorte d'avidité.
Edmond pleura. Anne-Marguerite poussa un douloureux sanglot :
« Une saignée ! » dit-elle...
— Non, non 1 interrompit-il, Dieu me sauvera s'il lui plaît.
— Mon père !... dit Edmond.
— Mon fils !... je t'entends, non... la nature est ma mère ; je ne veux de secours que d'elle... pour toi, vaque aux affaires. »
Edmond le quitta. Le soir il y avait un peu de mieux, mais beaucoup d'abattement. Le lendemain, redoublement sur redoublement. La tête s'embarrassa. Tout étranger était vigoureusement repoussé, mais Pierre fut toujours doux envers sa femme et son fils : dans le délire même, il les reconnaissait. Le troisième jour, il revint à lui quelques moments. 11 se rappela que le mariage aurait dû se faire ce jour là : il en parla au curé, et se plaignit de
ne pas avoir cette satisfaction. « Prendrat-il femme en mettant son père au tombeau ? » dit le pasteur.
— Oui, oui, Monsieur... »
On se disposait à obéir, et à partir à Sacy ; mais survint une crise terrible, dans laquelle Pierre Rétif expira, sur les une heure après-midi, âgé de quarante-deux ans- Edmond ne sentit d'abord que la douleur d'une si grande perte. C'était un sentiment bien différent de ceux qu'ont les enfants ordinaires î Le père d'Edmond était pour lui un dieu visible, et il le perdait ! jamais douleur ne fut plus vive. Son désespoir aurait arraché des larmes aux plus indifférents.
Thomas Dondaine arriva ; on lui avait envoyé annoncer la mort. Edmond, en l'apercevant, se lève et court à lui :
« Je n'ai plus que vous pour père, lui dit-il, je vous ai été donné par le mien ; vous êtes son choix; je vous promets et vous jure le même respect et la même soumission que j'avais pour lui. »
Thomas, qui n'ignorait pas les dispositions du cœur d'Edmond, avait cru le mariage rompu. Il était venu avec l'intention de rendre les paroles, sous prétexte que les associations proposées ne pouvaient plus se faire. Mais il fut surpris et si ému de l'action d'Edmond, qu'il l'embrassa en lui disant :
« Et tu ne seras pas mon gendre ; tu seras mon fils. Je vais-dire à ma fille qu'elle compte sur le bonheur; car le fils respectueux est bon mari. Tu lui as plu : bénis soyez-vous tous deux ! Vous serez la consolation de ma vieillesse et nous pleurerons ensemble la perte de mon ami. Je pars : demain je ramènerai ma fille ; je veux qu'elle assiste en deuil aux funérailles de l'honorable Pierre, comme si elle était déjà sa bru, et qu'elle partage ta douleur et tes larmes.
— Mon père, dit Edmond, le digne homme... voulait que ce fût aujourd'hui.
— Que ce soit demain, dit Thomas, l'obéissance vaut mieux que la décence. Je veux, si c'est l'avis de nos deux pasteurs, que le corps de l'honorable Pierre soit encore notre premier et plus respectable témoin. »
C'est ainsi que se fit ce mariage : car les deux pasteurs, prenant plutôt l'esprit que la lettre, y consentirent. Edmond alla tête baissée à son devoir. 11 épousa Marie Dondaine devant le corps vénérable de son père, et offrit au Seigneur son obéissance, avec les ardentes prières pour l'éternel repos de l'auteur de ses jours.
Le pasteur, qui ne mariait pas, fit un petit discours à ses paroissiens :
« Mes enfants, disait-il, c'est un fils qui obéit à son père mort. »
11 leur expliqua que c'était par respect pour le défunt et par ses ordres, qu'Edmond accomplissait son mariage d'une manière si extraordinaire... Ha 1 s'il avait pu tout dire ! mais il le savait, et les deux vénérables pasteurs, le sage Padevant,curé de Nitry, et le bon Pinard, curé de Sacy, étaient pénétrés d'admiration, et sanglotaient de compassion et de douleur.
Après la cérémonie, on acheva les funérailles. Edmond suivit son père, voilé de larmes, anéanti, ne sachant où il était; cependant il tenait son épouse par la main, et semblait la présenter à son père et lui dire :
« Je vous ai obéi, bénissez-moi encore î » Lorsque le corps fut descendu dans la fosse, le curé de Nitry, comme hors de lui-même, s'écria en français :
« Pierre, mon ami, mon compagnon, vous êtes obéi! que votre âme bénie jouisse de l'éternel repos. Amen ! » Et tout le peuple s'écria plusieurs fois: Jlmen ! car Pierre, qui avait été prévôt de Nitry, était aimé, ayant toujours été intègre, inaccessible à la recommandation, en.nemi des présents et accommodant bien plus de procès qu'il n'en jugeait. Son fils l'a bien imité.
Le pasteur, suivant l'usage, jeta la première pelletée de terre sur le corps. Au bruit qu'elle fit en tombant sur le cercueil, Edmond s'évanouit. Son beau-père et sa femme l'emportèrent, suivis des sœurs d'Edmond : car, pour Anne-Marguerite, elle était à genoux auprès de la fosse, immobile, les yeux noyés de larmes et fixés vers le ciel, au point d'exciter la compassion de tout le monde. Les deux pasteurs la ramenèrent eux-mêmes, longtemps après que tout fut fini. En revenant à elle-même.
comme d'un long anéantissement, son premier mot fut :
« Où est mon fils ? »
11 s'approcha d'elle soutenu par son
MARIAGE D EDMOND PETIF devant le cercueil découvert de son père en présence des curés de Sacy et de Nitry. « C'est un fi)s qui obéit, à son père » Dessiné sous la direction de Rétif de )a Bretonne
1 Extrait de la Vie de mon p re)
beau-père ; tandis que Marie Dondaine vint rendre ses services à sa nouvelle bellemère, et la déshabiller pour la mettre au lit.
On ne mangea ni ne but en ce jour de noces et de funérailles : chacun s'en retourna comme il était venu, sans vouloir
rien accepter, et portant le deuil dans son cœur. Mais Marie demeura pour servir son mari et sa belle-mère, et consoler ses belles soeurs. Elle resta debout trois jours et trois nuits, sans reposer, sans se déshabiller. Enfin Edmond, touch-r de son bon coeur et de son zèle, prit sur lui-même, et sentant bien qu'il se devait à sa femme :
« Ma chère épouse, lui dit-il, vous méritiez un sort plus heureux et plus riant ; vous êtes venue généreusement vous associer à notre douleur et à nos larmes : Dieu vous bénisse! et, quanta moi, j'en conserverai une éternelle reconnaissance.
— J'aime mieux pleurer avec vous, que de rire où vous n'êtes pas, lui dit-elle. Votre douleur est légitime, et montre votre bon naturel, ô Edmond; ne la contraignez pas, et souffrez que je la partage : car j'aime tout ce qui m'est commun avec vous, même les larmes. »
J'ai tiré tous ces détails d'un brouillon de lettre que mon père écrivit à M. Pombelins, huit jours après son mariage. Cette lettre touchante commençait absolument sans aucun préambule, et contenait un simple récit. Elle finissait comme on va lire :
« J'ai rempli mon devoir, digne et cher père. Je ne vous déguise rien : je serais indigne du nom d'homme et de fils de Pierre Rétif (que Dieu a recueilli dans son sein) si je vous disais que j'ai la mort au cœur; il faut supporter son'sort en homme. Mais il m'est permis au moins de vous dire que je fais les vœux les plus ardents pour le bonheur de Mlle Rose... et de Mlle Eugénie : puissent-elles, ces dignes filles du meilleur des pères et de la mère la plus respectable, trouver autant de bonheur que j'en ai perdu... de toutes façons! Ce souhait est le plus ample qu'âme humaine puisse former en leur faveur... Mes larmes m'offusquent... Je
cesse, ô digne, digne père... qui ne serez pas le mien !
« Edme ReTIF. »
Edmond resta chez sa mère avec sa nouvelle épouse pendant huit jours. Le troisième au matin, on vit arriver M. l'avocat Rétif. 11 entra en silence et, portant les yeux à l'endroit où son ami avait coutume de se mettre, il poussa un profond soupir :
« Le cher homme! le terrible homme tant aimé! il s'est caché de moi pour marier son fils et poi'r empêcher... Le cruel et cher homme !
— Oh! mon cousin, répondit Anne-Marguerite, qui était seule alors au logis, votre venue est celle d'un bon ange chez de pauvres malheureux affligés!... Mais ne soyez pas fâché contre mon fils; pour le cher... (un sanglot fut son nom), il n'est pas possible que vous lui en vouliez; il ne saurait plus se défendre ni vous répondre.
— Oh! non! non! je ne lui en veux pas! Dieu lui fasse paix, le cher homme!...
Mais, contez-moi donc, ma cousine, les choses étranges qui me sont revenues ; et ce mariage si prompt et si secret, fait sur la tombe ouverte d'un père ? »
Anne-Marguerite conta, autant que sa douleur le lui permit, de point en point, comment toutes les choses s'étaient passées. Et, quand elle eut fini, le digne parent, hors de lui-même, s'écria :
« Je reconnais bien là le cher Pierre! mais, pour Edmond, pour votre fils, il a passé mes espérances. Qu'il soit béni! cz sera la consolation de votre vieillesse et l'honneur de notre nom! Où est-il, que je l'embrasse? »
Comme il achevait de prononcer ces paroles, Marie Dondaine entra, en laborieuse ménagère. Elle fit une modeste révérence à l'étranger et vint à sa belle-mère pour l'embrasser et essuyer ses larmes, mais sans parler; car elle était d'un pays où l'on est fort silencieux.
« Où est votre mari? ma fille », lui dit Anne-Marguerite.
— Il est à son devoir. » Elle voulait dire qu'il était allé, après ses affaires, comme il faisait trois fois le jour, pleurer sur le tombeau de son père.)
« Est-il loin? » dit l'avocat Rétif.
Marie Dondaine, qui ne voulait pas s'expliquer plus clairement devant sa bellemère, offrit au bon parent de le conduire.
11 la suivit.
En chemin, elle lui expliqua où était son nari.
« Demeurez, lui dit-il, ma cousine, auprès de votre mère, je cours trouver Edmond, par besoin, et de volonté. »
11 trouva le plus tendre des fils prosterné sur la pierre froide qui couvrait son pèr^. 11 se mit à genoux sans en être aperçu, et, après qu'il eut fait ses prières, il éleva la voix en pleurant. Edmond l'interrompit, en jetant ses deux bras au cou du dijne parent, et, ainsi enlacés, ils mêlèrent Lurs larmes et confondirent leurs sanglots. Ensuite ils revinrent lentement à la maison, car, dans ce court trajet, Edrnond raconta à son second père tout ce qu'Anne-Marguerite ignorait. 11 parla de M. Mclé, de Mlle Pombelins, de ses sentiments, du sacrifice qu'il en avait fait.
On a dans notre famille une sorte d'enthousiasme pour les belles choses, qui transporte quelquefois hors des bornes : en en vit un exemple en cette occasion. Jean Rétif s'arrêta, muet d'étonnement ;
« Toi à plaindre, dit-il vivement. Non, non, non, je te pote en^ie, tu es trop heureux! Ah! Edmond, je suis jaloux de toi et de ton père, tout mort qu'il est... Je vous envie tous et ne vous plains plus... Je savais bien que nous avions et de l'âme et du feu, et de cet honneur digne de la source de notre sang; mais je n'ai vu la plénitude de notre vertu qu'en toi, à vingtdeux ans! Ne dégénère pas, Edmond; sois pauvre, sois riche, qu'importe? ton sort est fait: il est au-dessus de la fortune... Mon ami, j'ai vu ta femme; c'est elle qui m'a enseigné où tu étais; elle a l'air d'un digne sujet, le ciel la bénisse! car, ou je me trompe fort, ou ce sera une autre Anne- Marguerite Simon. »
Le ton d'enthousiasme avec lequel il avait parlé suspendit pour quelques instants la douleur d'Edmond, et l'éleva audessus de lui-même. Il fut bien aise, pour la première fois, du noble sacrifice qu'il avait fait.
nx
l'honnête homme
Je ne prétends pas ici tenir registre de ïoutes les actions de mon père. Il en est qui rentrent dans le cours ordinaire de la vie. Je dirai seulement qu'il alla demeurer àSacy; qu'il y servit son beau-père sept années, durant lesquelles il eut sept enfants de Marie Dondaine; qu'il eut beaucoup à souffrir de l'humeur durede Thomas, son beau père, mais qu'il le supporta avec une héroïque patience, à cause de son épouse, qui était véritablement une excellente femme; que son esclavage (car c'en était un véritable, l'envie qu'avait Edmond Rétif d'être utile à sa bonne mère et à ses trois soeurs, faisant qu'il se crevait de travail) que son esclavage finit à la mort de la respectable Marie; qu'il resta néanmoins sept ans veuf. Mais il est quelques détails sur lesquels il faut revenir.
Je ne dirai qu'un mot de quelques-uns des enfants d'Edme Rétif, surtout des filles, au nombre de cinq; mais on me permettra, en temps et lieu, de m'arrêter avec complaisance sur les garçons. L'aîné, aujourd'hui (à l'âge de soixante-quinze ans), l'un des plus respectables pasteurs du second ordre qu'ait l'Eglise, peut être regardé comme la récompense des vertus d'Edmond et de sa soumission aux ordres de son père, dans le choix d'une épouse. Quoique vivant, je ne craindrai pas de
louer ce digne ministre des autels, persuadé que jamais cet ouvrage ne pénétreia dans sa retraite profonde et qu'il ne coûtera rien à sa modestie ni à son humilité.
Parmi les cinq filles du premier lit, quelques-unes avaient de la figure et étaient assez bien, surtout la seconde, qui est le portrait de son frère aîné, comme celui-ci l'est de son père. Le second fils de la première femme, nommé Thomas, comme son aïeul maternel, ressemble à sa mère et en a la bonté, unie à la candeur d'Edme Restif. Je ne pourrai parler du frère aîné sans dire un mot du cadet. Ils vivent ensemble, et on verra, dans ce que j'en rapporterai, un exemple des vertus les plus sublimes et les plus douces de la morale évangélique.
Dès qu'Edme Rétif fut veuf, la prudence et ce qu'il devait à sa jeune famille ne lui permirent pas de demeurer davantage avec son beau-père. Il s'en sépara et se mit à travailler pour lui-même; ce qu'il n'avait pas encore fait, contre sa conscience, Thomas Dondaine étant riche, et un père se devant à ses enfants; mais la complaisance pour son épouse avait dirigé sa conduite : exemple rare que celui d'un homme qui se sacrifie à la tranquillité et à la satisfaction d'une femme qu'il n'a prise que par obéissance!...
Avant de parler des travaux de mon père, il faut donner une idée de l'état où était la paroisse de Sacy, lorsqu'il vint y demeurer.
On disait autrefois les « Besaciers de Sacy », parce que ses habitants mendiaient presque tous ; ce qui n'était pas étonnant avec un aussi mauvais territoire. Celui de Nitry, au contraire, était fort bon, et tous les habitants étaient à leur aise. Les choses sont bien changées aujourd'hui ! C'est N itry , avec son bon territoire, qui demande l'aumône à Sacy.
On peut dire, de la prospérité d'une paroisse, la même chose que des victoires d'une armée : il n'y faut qu'un bon chef; les bras sont partout les mêmes. Ce fut la faculté de les bien employer qu'Edme Rétif a portée à Sacy, et qui subsiste depuis dans ce village, par l'honneur où il y mit le travail. Lorsqu'il vivait encore avec son beau-père et qu'il ne faisait qu'exécuter ses ordres, Edme commençait à faire des
remarques sur les moyens d'améliorer un finage qui n'en paraissait guère susceptible ; son nom même en indique la nature : il se nomme, en latin, Saxiacus, de saxum (pierre). C'est, en efiFet, un pays hérissé de grandes et larges pierres, qui pourraient être une sorte de produit, si ce village était à portée de quelque grande ville ; mais il est isolé, et ses carrières à fleur de terre ne font, en se dilatant, qu'augmenter chaque année l'aridité du sol.
Le premier essai que fit Edme Rétif de la manière qu'il avait imaginée, fut dans un champ de son beau-père : on y découvrait sous la pierre une terre noire assez fertile ; Edmond sacrifia le haut du champ, presque absolument non-labourable, f>our y amonceler les pierres : c'est le plus rude de tous les travaux rustiques. Cependant, il s'y employa avec un infatigable courage, et se fit aider des domestiques ; il eut soin de maçonner lui-même, avec les pierres les plus larges, le bas du merger (c'est le nom qu'on donne à ces tas de pierres) et de mêler dans les entredeux un peu de terre, avec les touffes de laume et d'autres herbes du genre des graminées, jusqu'à la hauteurd'un homme, tant pour consolider par là le bas du merger, que pour fournir une pâture auxbestiaux, presque égak en étendue au terrain qu'il était forcé de couvrir. Il avait eu soin aussi de pratiquer» un chemin en limaçon pour monter jusqu'au sommet; et, chaque année, avant le labourage, on y portait les pierres que les pluies avaient découvertes.
11 n'est pas de meilleur engrais que l'épierrage. La récolte de ce champ alla plus qu'au double de celle des années ordinaires, et paya, dès la première, le temps qu'on avait donné au délapidage ; toutes les années suivantes furent donc un profit net.
Aussi ai-je entendu souvent mon père désirer qu'on employât les malfaiteurs des prisons, avant leur jugement, en qualité d'epierreurs, sous la garde des soldats invalides, dont on déchargerait l'hôtel où ils
languissent ; il serait même à propos que, en certains cas, la condamnation à l'épierrage fût substituée aux galères, avec l'attention de faire bien exécuter l'ouvrage, sous la direction de l'un des syndics de la paroisse à épierrer, qui aurait autorité sur les invalides eux-mêmes. Il pensait encore