LE SEMEUR
dessin à la sanguine par Bouchard an
projet de jeton)
Musée du Louvre, dessins
même, il déploya les talents qu'il avait reçus de la nature pour le plus noble et le premier des arts. 11 laboura avec une si grande intelligence, en se proportionnant à la nature du terrain ; en creusant avec le soc, ou en ne faisant qu'effleurer le sol, suivant que la terre végétale était profonde ou légère; surtout par l'attention à ne pas déraciner les pierres dans cette dernière, ou à ne la pas mêler avec un tuf stérile, qu'on distinguait ses guérets de ceux des voisins par un demi-pied de plus dans la hauteur des tiges. Les habitants de Sacy, timoins de ce succès, ne tardèrent pas à l'imiter : le sommet aride des collines fut couronné de mergers immenses, et les champs voisins commencèrent à produire.
Bientôt le cultivateur, encouragé par le produit, défricha des terres incultes, qui
formaient bien le tiers du finage. Ce fut encore Edme Rétif qui en donna l'exemple : ce travail est pénible à la charrue, et deviendrait trop coûteux si on le faisait à bras d'homme ; outre que, dans un pays aussi peu fertile, il n'y avait pas de bras de reste. Edme Rétif, pour ne perdre pas un seul labour, mit la charrue, dès la fin de janvier, dans les terrains incultes et abandonnés qu'il voulait défricher; et, avec ce premier labour, il y sema de l'avoine. Ce grain y leva assez bien ; mais les mauvaises herbes y crurent en plus grande quantité. Que faisait cela? Edme se trouva suffisamment dédommagé de quelques jours de labour, par l'excellent fourrage que ces navales lui produisirent. La terre, un peu ameublie par là, recevant ensuite trois labours consécutifs, se trouvait en état d'être ensemencée en blé l'année suivante. Si le terrain était couvert d'épines et de genièvres, le préalable était de les arracher; mais ce surcroît de travail n'était pas une perte, puisque ces mêmes bois faisaient un excellent chauffage pour le four à cuire le pain.
Avec le caractère laborieux des habitants de Sacy, ils ne demandaient qu'à être instruits d'exemple; ils marchèrent à l'envi sur les pas d'Edme Rétif, rougissant qu'un étranger, à leur égard, eût plus d'industrie qu'eux.
Mais ce n'était là tout au plus que la moitié du travail à faire dans cette paroisse. Edme s'aperçut bientôt qu'il y avait certaines collines absolument indéfrichables par leur pente trop raide. Les ^habitants faisaient alors si peu de vin que les anciens seigneurs, en les chargeant de la dîme exorbitante de douze gerbes l'un, pour un si mauvais terroir, outre une gerbe par arpent, avaient négligé d'établir aucun droit sur les vignes. Edme fit à ses dépens l'essai de planter une partie de l'un de ces coteaux non labourables : sept ans de soins et de dépenses suffirent à peine pour faire une vigne ; mais enfin, elle produisit un vin excellent, qui n'avait d'autre défaut que d'être trop tendre, c'est-à-dire potable au bout de six mois, et ne pouvant se garder au delà de trois ans, dans toute sa bonté.
A son imitation, le laborieux Saxiatc
planta des coteaux incultes, et bientôt le produit des vignes, absolument créé, puisqu'il n'existait pas auparavant, surpassa celui des terres. Ce ne fut cependant pas l'ouvrage d'un jour: il fallut environ trente ans pour donner à cette culture le degré de perfection et de rapport qu'elle a aujourd'hui.
On reconnut bientôt que la vigne ne durait guère que vingt à trente ans sur ce terrain aride, et qu'il fallait la renouveler souvent.
Edme Rétif fut le premier à remarquer cet inconvénient, et il y chercha un remède. En diminuant les friches, on avait augmenté les bestiaux nécessaires à la culture ; devenus plus aisés, les habitants s'étaient donné les utiles animaux qui adoucissent la vie : la vache, doublement productive, la brebis à toison, la chèvre laitière; on avait besoin d'une assez grande quantité de fourrage, et, par un retour profitable à l'agriculture, cette consommation produisait une plus grande quantité d'engrais. 11 y avait bien une excellente prairie dans le même vallon où est situé le village ; mais alors une moitié seulement était d'un bon rapport. Edme songea au moyen de faire, dans les vignes arrachées, des prairies artificielles qui, devant durer sept à huit ans, reposeraient suffisamment la terre pour la mettre en état d'être replantée en vigne. La nature même du terrain lui indiqua la plante qu'il devait semer : il vit du sainfoin sur le sommet des collines, dans les endroits où les pluies avaient laissé un peu de terre.
11 sema donc cette plante montagnarde, en arrachant sa vigne, et il eut la satisfaction de se procurer un excellent fourrage, sans perdre une seule année de produit. L'usage s'en établit aussitôt dans le pays, et aujourd'hui, lorsqu'un homme abandonne une vieille vigne, on dit qu'il l'a mise en du sainfoin. La première année du produit de cette plante étant faible, on laisse «ubsis'er
les vieux ceps, qui dédommagent par quelques raisins ; l'hiver suivant, on les coupe par le pied, et les tendtes rejetons se mêlent avec le foin de l'année suivante dont ils augmentent la quantité. La faulx
JEUNES Dess. par
PAYSANNES " ÉCOUDANT " LA VIGNE AUPRÈS DE LA MAISON PATERNELLE Bintt, grav. par Pauquet sous la direct, de Rétif de la Bretonne
achève de les faire périr. Quoique Edme Rétif ait employé au moins trente ans à toutes les opérations que je décris, je les rapporte de suite, et parce qu'elles ont une liaison entre elles, et pour n'y plus revenir. J'ai dit qu'il n'y avait qu'une part.e de
l'excellente prairie de Sacy qui fût d'un bon rapport.
Cette partie même était souvent noyée, sans que personne cherchât à y porter remède. Edme conseilla de faire un fossé large et profond au milieu de la prairie, pour en faire écouler les eaux. Ce projet fut exécuté, et le produit du foin en fut double, et de meilleure qualité. Quant à la partie presque inutile, et qui ne servait que de vaine pâture, il y avait beaucoup plus de travail. Edme Rétif y possédait une pièce assez considérable : à quelque distance, et sur le bord même de la prairie, il avait un champ couvert de grosses pierres, roulées du coteau voisin, depuis qu'il était cultivé. Edme fit faire un large fossé au milieu de sa prairie, profond de dix pieds; il y fit porter toutes les pierres de son champ, à la hauteur de huit pieds; on étendit sur le lit de pierres, une couche d'argile d'un pied d'épaisseur; i| fit ensuite remettre de la terre à la hauteur de quatre ; et par dessus, la motte de gazon qu'on avait soigneusement conservée : ce qui donnait au sol trois pieds et demi d'élévation au-dessus du niveau. A côté de ce fossé, on en fit un autre, qu'on emplit de la même manière, jusqu'à ce qu'on eût tenu toute la pièce. Qu'arriva-t-il ? l'inondation survint, mais le pré d'Edme Rétif formait au dessus de l'eau une île verdoyante, qui donna un foin grand, fin et propre. Son champ empierré ne le dédommagea pas moins de ses dépenses : le froment y vint, comme on n'en avait jamais vu dans le pays.
Dès l'automne suivant, tous les voisins l'imitèrent; il y en eut qui allèrent chercher des pierres jusque dans leurs champs les plus éloignés. Aujourd'hui cette portion de la prairie est celle qui rapporte davantage.
On voit par là combien un seul homme peut produire de bien dans une paroisse, lorsqu'au lieu d'exercer son industrie par une rapacité qui engloutit tout, il la tourne à la recherche de moyens innocents qui, loin de nuire aux autres, leur sont, au contraire, profitables.
Aussi la prospérité dont a joui longtemps Edme Rétif n'a-t-elle jamais été enviée.
Le digne avocat Retjf vint voir mon père au milieu de ses travaux, dont le bruit avantageux était parvenu jusqu'à lui. 11 fut frappé d'admiration ; et, comme mon père était aux champs lorsqu'il arriva, il alla faire ses informations au vénérable , Antoine Foudriat, alors curé, avant de parler à son parent.
1) ne put retenir ses larmes en le voyant arriver couvert de sueur; et lui jetant les deux bras autour du cou, il lui dit :
« Mon cher Edmond! je vois par ce qui t'arriye que c'est Dieu lui-même qui inspire les pères lorsqu'ils commandent à leurs enfants. Qui n'aurait regardé comme une folie la conduite de l'honorable Pierre, si l'on avait su la fortune et le bonheur qu'il te faisait manquer! Cependant, quel avantage pou^ ce pays que ton digne père, inspiré de Dieu, t'ait rappelé dans ta patrie pour y exercer ces précieux talents, d'où dépend le bien-être de toute une grande paroisse! Qu'importe que tu aies de la peine? Quel est l'honnête homme qui n'enviera pas ton sort? Je l'envie, ô Edmond, ô mon digne parent, et l'honneur de mon nom; je l'envie pour mes fils et pour moi-même! Je sais la réputation que tu t'es déjà acquise. Ton grandpère, mon honorable oncle, s'appelait V Homme juste ; tu le fais revivre, et Tépithète qui sort de la bouche d'un chacun, dès qu'on t'a nommé, c'est V Honnête homme! Ah! mon ami, mon cher cousin! le beau titre, si volontairement et si librement donné par tout un pays à un homme qui ne compte pas encore trente-six ans ! Béni sois-tu, Edmond! Béni soit le père qui t'a rappelé parmi nous, et que Dieu l'en récompense ! Bénie soit la mère qui
t'a nourri, et qui t'a élevé dans l'amour du travail et du devoir, en te donnant son cher et précieux exemple! »
Les soins d'Edme Restif pour le bien, et, j'ose dire, le bonheur de la paroisse, où l'obéissance à son père l'avait fixé, ne se bornèrent pas là ; il rendit aussi des services en grand, avant même que, en qualité de juge, il eût l'occasion d'exercer cette générosité magnanime, qui faisait le fond de son caractère.
Dans les ccnversations qu'il avait avec les vieillards du pays, il les entendait souvent regretter des bois communs, qui leur avaient été enlevés par le seigneur du hameau voisin dans le fief duquel ils étaient enclavés. Mais tous ces pauvres paysans se bornaient à des plaintes vagues et à des voeux impuissants.
« Y a-t-il des titres ? » leur dit Edme Restif.
— 11 y en avait : mais on ne sait ce qu'ils sont devenus. »
A force d'informations, et d'interroger les anciens, le plus âgé de tous, nommé le père Daugi, lui dit un jour :
« Si nos titres n'ont pas été brûlés, ils ne peuvent être que chez le fils de notre an rien lieutenant, d il y a soixante ans, qui est fort vieux et curé d'Annay-la-Côte. »
Dès qu'Edme eut cet éclaircissement, il ne perdit pas une minute, et partit à cheval pour Annay. Il y arriva le soir, et trouva le vieux curé presqu'en enfance ; de sorte qu'il n'en put tirer aucun éclaircissement. 11 fut réduit à s'expliquer avec la gouvernante, qui n'était nullement instruite de ce qu'il demandait. On le retint à souper et à coucher, parce qu'il était nuit lorsqu'il arriva.
Le lendemain, la bonne gouvernante lui dit :
« Mais, Monsieur, j'ai fait réflexion cette nuit à ce que vous m'avez dit. 11 y a sur le ciel du lit de M. le curé, de vieux parchemins ; si vous voulez y voir, attendez qu'il soit levé ; car il y a tant de poussière que vous l'aveugleriez. »
Edme Rétif tressaillit à cette nouvelle Il attendit avec beaucoup d'impatience le lever du bon curé; enfin il lui fut permis de chercher. A l'aide d'une échelle, il entrevit la liasse des vieux parchemins. 11 y
avait quarante ans qu'ils étaient là, et qu'on n'y avait touché; il les trouva tous, à l'exception d'un, qui n'était pas des moins importants; on l'avait malheureusement pris pour en couvrir un pot de résinet envoyé à Paris. Après avoir ôté la poussière, qui empêchait absolument de lire, mon père trouva le titre fondamental, celui par lequel les boiscommuns avaient été donnés parun ancien seigneur aux habitants de Sacy , pour reconnaître les bons et fidèles services qu'ils avaient rendus. Transporté de joie, il ne prit pas le temps d'examiner les autres, d'après l'assurance qu'on lui donna, qu'il n'y avait rien dans ces papiers qui intéressâtles affaires particulières du pasteur. 11 repartit aussitôt, malgré unfurieuxorage qui se préparait, et qu'il essuya en route; toute son attention fut d'empêcher les titres d'être mouillés, et à peine y put-il réussir. Cet empressement à s'en retourner lui coûta cher î une pleurésie le mit à deux doigts du tombeau; ce qui prouve bien que les meilleures actions n'ont pas une récompense matérielle. Dans l'état où il était à son retour, il courut chez le curé pour lui faire part de sa découverte : le pasteur en fut ravi ; mais il s'occupa trop en ce momentde l'heureuse nouvelle et pas assez de celui qui l'apportait. Ces deux hommes résolurent de ne rien négligerpour faire rentrer les habitants dans leursdroits. La maladie démon père retarda l'exécution de ce projet de quelques semaines, mais, dès qu'il fut convalescent, ils mirentla main à l'œuvre. Le pasteur alla suivre l'instance à Dijon ; tandis qu'Edme travaillait auprès du seigneurvoisin, injuste détenteur des bois communs, pour parvenir à une conciliation. Il l'obtint enfin, et les partis passèrent arrêt, par lequel les habitants rentrèrent en possession, sans réclamer aucune des jouissances antérieures. Et comme le hameau dépendait de la paroisse de Sacy, on accorda une place honorifique dans l'église au seigneur cédant ; enfin, Edme Rétif, de concert avec Antoine Foudriat, employa tous les moyens humainemant possibles pour n'en pas faire un ennemi à la Communauté. Ce grand ouvrage achevé, Edme fut au comble de la gloire citoyenne, dans sa paroisse. Ces bois communs sont mis en coupe réglée de vingt-
cinq ans, et chaque année les habitants en ont un canton, outre le canton de réserve, qu'on laisse venir en haute futaie, pour avoir du bois de charpente, et pour être vendu en commun au profit des habitants, en cas de besoin. Ce cas s'est trouvé en 1755, qu'on employa trois mille livres, provenues de cette vente, à faire conduire au bourg une fontaine qui en est à un quart de lieue ; elle fournit au blanchissage et donne une boisson plus salubre que l'eau des puits.
Mon père excellait dans tous les détails de l'économie rustique, surtout dans le be-