‹ Le villageChapitre 22 sur 37 · LA POMPE, PAR LE PRINCE · texte numérisé non relu

LA POMPE, PAR LE PRINCE

(Bibliothèque de l'Arsenal)

soin des bestiaux. Il abandonnait aux femmes et aux domestiques le menu bétail, se contentant d'y donner un coup d'oeil journalier ; mais il s'était réservé à lui seul le gouvernement des chevaux. J'ai dit qu'il aimait ce noble animal ; mais ce goût était subordonné à l'utilité, à la raison et à sa fortune. Un tact particulier lui avait donné une connaissance parfaite du cheval ; il aurait été un excellent maquignon, s'il avait entrepris ce commerce en grand. Tous les chevaux qu'il achetait changeaient à vue d'œil entre ses mains. Ordinairement il les prenait jeunes et maigres ; il s'en servait deux ans et les revendait ensuite un prix proportionnée leur valeur. 11 était si juste, si bon connaisseur qu'on le laissait maître de fixer le prix. On l'a vu plusieurs fois rabattre de la somme que l'acheteur ava't

d'abord offerte, à la première inspection. Ce fut cette probité exacte et d'autres vertus, dont je parlerai bientôt, qui lui méritèrent le surnom de VJionnêfe Homme, dont il fut honoré par son canton, et qui retentit encore aux oreilles de ses enfants, lorsqu'ils retournent dans le pays.

J'ai donné un exemple de l'affection dont le cheval payait les soins d'un si bon maître : j'aurais mille exemples à citer de cette nature.

Un jour qu'il était à la charrue, une compagnie de recrues, qui traversait le royaume pour aller à sa destination, vint lui demander ses chevaux, pour les monter l'espace de trois lieues. Edme Rétif y consentit ; mais il les avertit qu'ils ne pouvaient souffrird'ètre maniés que par lui, tant ils étaient féroces etsauvages.

Les fanfarons lui rirent au nez ; ils montèrent deux sur chaque cheval. Tant qu'Edme les tint par la bride, ces fougueux animaux obéirent. Ils obéirent même encore tant qu'il les encouragea de la voix ; mais lorsqu'ils furent à quelque distance, l'un d'eux se retourna, malgré les efforts des deux soldats, et, voyant son maître qui s'en allait, il fit deux ruades, qui étendirent les ca valiers sur le pré, et courut après son maître en hennissant. Les trois autres chevaux, entendant hennir leur camarade, et le voyant fuir, en firent autant et galopèrent après leur maître. Un autre qu'Edme aurait été charmé de cette aventure. 11 avait envoyé un domestique à la suite de ses chevaux ; il y alla lui-même ; il fit remonter les soldats, tint le cheval le plus fougueux par le licol, et marcha ainsi trois lieues à pied par la plus forte chaleur, n'exigeant autre chose, sinon qu'on traitât doucement ses chevaux : ce que les soldats furent contraints de faire, pour leur propre intérêt.

Arrivé à Noyers, le maire de la ville, M. Miré, son parent, fut très scandalisé

de le voir arriver de la sorte, et voulait envoyer les soldats coucher en prison ; mais Edme Rétif intercéda pour eux, et reçut leurs excuses.

« Nous vous avons pris pour un simple paysan, lui dit l'officier.

— Vous ne vous êtes pas trompé, Monsieur; mais ce que vous ignorez, c'est que j'en fais gloire. »

L'autre trait est plus important, puisque le cheval sauva la vie à mon père, C'était en revenant de Tonnerre : Edme fut attaqué à l'entrée d'un bois, aux environs de Chichée, par quatre voleurs. L'un prit la bride de son cheval ; l'autre présenta le pistolet, tandis que les deux autres fouillaient dans les poches et dans les sacoches, en ordonnant au cavalier de

descendre. Mon père, d'abord effrayé, demeura interdit. Mais une réflexion lui rendit une sorte de témérité.

« Ces Messieurs me tueront en leur donnant ma bourse, tout comme en la leur refusant, si leur sûreté l'exige, pensâ-t-il ; essayons de m'échapper ; il en arrivera ce qui pourra. »

En achevant ce petit monologue, qui ne fut qu'une idée rapide, Edme Rétif dit à son cheval le mot d'encouragement, qu'il ne prononçait jamais que lorsque l'animal était arrêté par quelque grand obstacle : allons garçon ! et, en même temps, il piqua des deux ; chose extraordinaire, car jamais l'éperon ne lui servait. A ce mot l'animal part, quoique le voleur ne lâchât pas la bride ; il l'entraîne ainsi vingt pas en galopant de toutes ses forces, aux cris répétés de son maître, et s'en débarrasse enfin, en le foulant aux pieds. Sans l'extrême affection qu'avait le cheval pour son maître, et l'habitude où il était d'obéir à ce mot, en dépit de tous les obstacles, Edme Rétif

était sans doute massacré. 11 y avait dans la maison un jeune taureau de la plus grande taille. Cet animal bien nourri, ne travaillant pas, était d'une fougue qui ne permettait à personne de l'approcher : on était forcé de le laisser errer dans la cour; mais dès que son maî-

Page 1