‹ Le villageChapitre 35 sur 37 · LES FILS D EDME RETIF A PARIS · texte numérisé non relu

LES FILS D EDME RETIF A PARIS

Dessiné sur les indications de Rétif de la Bretonne

(Extrait de la Vie de mon père)

\<S décembre. L'année précédente, la prairie avait été inondée par la pluie. Le temps de la fauchaison étant arrivé, le

respectable vieillard, dont rien n'avait jamais pu suspendre les travaux, crut qu'il avait encore l'invulnérabilité de sa jeunesse (qu'on me passe ce terme). ]1 coupa luimême l'herbe dans l'eau, avec une adresse dont lui seul était capable, et en tira la plus grande partie. L'eau était si froide que tous ceux qui lui aidèrent en furent incommodés ; mon plus jeune frère eut une fièvre tierce. Muis l 'effet le plus funeste fut sur mon père, qui avait travaillé davantage et plus longtemps. Une fièvre lente s'empara de ce corps robuste, et le mina insensiblement pendant près de deux années.

]z n'ai pas eu occasion de parler du fi!s aîné de ma mère dans le cours de czt ouvrage. 11 avait pris un art aussi utile aux hommes, qu'il est noble par l'évidence et la sûreté des secours qu'il procure, la chirurgie. 11 s'y distingua. 11 connaissait surtout si bien le tempérament de mon père et de ma mère, qu'il ne les traita jamais en vain, soit que sa méthode fût infaillible, soit, plutôt, que la confiance en lui fît plus que le remède. Cet excellent garçon était mort à vingt-six ans, d'une chute de cheval, laissant une jeune veuve, (M'" Patry, de Ponthierry, près de Fontainebleau), qui lui a donné un fils posthume. Durant tout le cours de sa maladie, Edme Rétif ne disait autre chose dans ses souffrances, sinon .

« Hélas! si j'avais ici mon pauvre Boujat ! » Ce tut la seule pl?jnte qu'il se permit.

Vlessire Antoine Foudriat n'était plus. Ce fut un jeune curé, M. Jolivet, qui administra les derniers sacrements le 16 décembre 1763 ; mais le respect de ce jeune pasteur pour le vieillard était déjà si profond, qu'il lui rendit des honneurs sans exemple en cette occasion.

11 était suivi de toute sa paroisse; les vieillards en larmes remplissaient la chambre du malade, et tout le reste, à genoux, dans la cour formait des vœux pour sa conservation.

La vérité m'oblige à dire qu'il y a peut-

être un reproche à faire à cet homme vertueux; c'est qu'il aurait voulu avancer tous ses enfants dans le monde. 11 n'en a élevé qu'un aux travaux champêtres — et c'était celui qui n'y était pas propre. 11 a soigné notre éducation, autant et plus que ses moyens ne le lui permettaient, et il nous destinait à vivre dans la capitale. Cela venait sans doute de l'estime que le vertueux Pombelins lui avait inspirée pour ce dangereux séjour, et des avantages dont il avait été sur le point d'y jouir. Mais autant il avait de goût pour nous voir établis à Paris, autant il nous détournait de nous fixer dans les villes de province; et voici ce qu'il nous répétait souvent, pour nous en éloigner : « Mes enfants, la qualité d'homme est si belle, qu'il faut éviter tout ce qui peut y donner atteinte; or, je n'ai vu nul endroit où cette qualité soti plus avilie, que dans les petites villes de province : cinq à six gros habitants s'en regardent comme les propriétaires. 11 semble que c'est par grâce qu'ils veulent bien y souffrir l'utile populace qui cultive la terre, exerce les métiers et fait aller le commerce. J'en ai vu quelquefois des exemples révoltants sur les promenades publiques, de la part de ces prétendus propriétaires, qui, possédant les principales charges de la magistrature, avaient en main tout le pouvoir. Je serais mort de douleur dans un pareil séjour. A Paris, au contraire, l'homme est encore plus libre qu'ici ; il n'y a qu'un maître, qui l'est de tout le monde; et si un duc et pair vient à vous éclabousser, vous pouvez le lui rendre l'instant d'après. Grand et bel effet de la liberté dans cette ville immense, où l'on voit, non seulement la nation dans toute sa majesté, mais où le genre humain respire l'air salutaire et le précieux parfum de l'égalité. Je n'ai jamais entrevu Paris de loin, qu'avec le tendre sentiment d'un fils qui revoit sa mère. A la vérité, cette mère est un peu capricieuse ; elle est quelquefois bien dure ! Mais aussi, la plupart du temps, elle choit ses enfants, au point de les gâter. Je ne vous parlerai pas des amusements et des récréations qu'on trouve dans Paris.

« Cette grande ville est un spectacle continuel où les scènes changent à chaque pas et à chaque instant; mais, ce qui est

bien mieux, c'est un livre toujours ouvert, où vous pouvez lire toute la journée, si vous n'avez rien à faire; ce qui est vrai, non seulement au figuré, mais au propre : puisqu'en parcourant sur les qua'*: îes marchands de vieux livres, on y en trouve à vil prix de quoi rassasier sa curiosité. Vous voyez encore en estampes les plus beaux traits de l'histoire, et si vous avez quelques commencements d'étude, vous vous instruisez en vous promenant, en faisant même vos affaires. A tout moment, vous pouvez y être utile au prochain, sans bourse délier. Si vous n'êtes pas riche, à toute heure du jour, vous pouvez, en passant, satisfaire votre piété ; on y loue Dieu à tous les instants du jour et de la nuit. Ajoutez que le corps humain y étant assez bien soigné pour l'ordinaire, il y est frais comme une belle rose au matin, avant que le soleil et la poussière aient séché la rosée. La parure même, que je ne condamne pas, y donne aux figures un certain air de bonne humeur et de satisfaction ; les femmes y sont dix fois plus aimables qu'ailleurs. Paris, mes enfants, ou notre village : ma s, pourtant, plutôt Paris que notre village. »

* * Barbe Ferlet a survécu huit ans à son mari. Elle est morte en 1772, le 5 juillet. Nous en avions agi, à son égard, comme notre vénérable père avait fait à l'égard ce notre mère, en lui abandonnant d'un commun accord l'administration de tout ce qui nous revenait, et elle en a joui jusqu'à son dernier moment.

Page 1