LA LECTURE DU SOIR
3dme Refif commençant la lecture de la bible, le soir, à sa tamiile assemblée ; sa femme achève de faire desservir : « Mes enfants, dit Rétif, recueillons-nous, c'est l'Esprit saint qui va parler. »
Dessiné sous la direction de Rétif de la Bretonne. [Extrait de !". Vie de mon père).
montraient obligeantes envers eux tous, et leur maîtresse les avait chargées de raccommoder le linge et les hardes des hommes. Ces filles avaient en outre des temps fixes où elles pouvaient travailler pour elles-mêmes.
11 n'avait pas été possible à Edme Rétif de mettre un certain ordre dans la journée pour les prières, ni même pour les repas. Les devoirs des différentes personnes à gages étaient absolument distincts ; il n'y avait que le déjeuner, à cinq heures du matin, où ils fussent à peu près tous réunis; car, en été, le bouvier et le berger, étaient déjà partis pour les pâturages. On faisait une courte prière en commun, composée de l'oraison dominicale seulement; ensuite, on se séparait, pour ne se rejoindre tous ensemble que le soir. Mais alors, personne ne manquait. C'était donc après le souper que le père de famille faisait une lecture de l'Ecriture sainte. 11 commençait par la Genèse et lisait avec onction trois ou quatre chapitres, selon leur longueur, les accompagnant de quelques observations courtes et peu fréquentes, mais qu'il jugeait absolument nécessaires, je ne saurais me rappeler sans attendrissement, avec quelle attention cette lecture était écoutée; comme elle communiquait à toute la nombreuse famille un ton de bonhomie et de fraternité (dans la famille, je comprends les domestiques'. Mon père commençait toujours par ces mots : « Recueillons-nous, mes enfants, c'est l'Esprit saint qui va parler. » Le lendemain, pendant le travail, la lecture du soir précédent faisait ordinairement le sujet de l'entretien, entre les garçons de charrue surtout.
Après la lecture, suivait, en été, une courte prière en commun; on faisait ensuite réciter aux jeunes gens une leçon du catéchisme du diocèse; puis, on allait se coucher en silence; car, après la prière du soir, les ris et la conversation à voix haute étaient sévèrement interdits.
En hiver, où les soirées sont plus longues à la campagne (car, à la ville, le temps est toujours le même), après la lecture et la leçon de catéchisme, le père de famille racontait des histoires, soit anciennes, soit modernes; il y faisait entrer
à propos les plus belles sentences des Anciens. C'était la récréation. L'avidité était extrême pour ces récits instructifs; et comme chacun pouvait rire et faire ses observations, c'était un amusement délicieux pour des paysans et des enfants qui n'en avaient jamais connu de plus agréable, m fallait que ces entretiens et la lecture plussent beaucoup! Nous avons eu souvent chez nous les fils des meilleurs habitants pour domestiques, et lorsque leurs parents leur demandaient la raison qui leur faisait désirer avec tant d'ardeur d'entrer dans notre maison, ils n'en donnaient pas d'autre que la lecture et les entretiens du soir. Si mon père avait été capable de politique, c'en aurait donc été une excellente que de tenir cette conduite.
Quant au travail de la journée, le père de famille s'occupait lui-même avec infatigabilité, et prêchait beaucoup plus d'exemple que de paroles; aussi n'y eut-il jamais de meilleur maître et plus chéri des gens qui le servaient : c'est que le service était réciproque, lorsque l'occasion s'en présentait. Il se levait dès le matin, et conduisait lui-même une de ses charrues. 11 était un parfait laboureur, ses garçons n'avaient qu'à l'imiter, et aucun, pas même Germain, ne put se flatter de l'égaler.
11 avait de la répugnance pour le travail de la vigne, et il ne s'occupait dans les siennes qu'aux vendanges; mais il les visitait en bon maître, et se connaissait parfaitement à ce qui manquait. Ce n'était pas un défaut que cette répugnance : s'il avait eu le goût du travail de la vigne, avec ses autres occupations, le notariat, la magis-
trature, les consultations, les arbitrages, il aurait fallu qu'il abandonnât le labourage qu'il chérissait par-dessus tout.
On ne l'a jamais vu un seul instant inoccupé, si ce n'est les dimanches et fêtes; encore avait-il un livre à la main en se promenant, s'il était seul, et ce ]'"re était
ENTREE DE FERME Dessiné par Le Prince, gravé par St-Non [tjSô). (Bibl. de l'Arsenal).
ou de morale, ou de jurisprudence, dont il étudiait quelque passage relatif aux causes qu'il avait à juger dans la semaine. 11 disait que, dans ces cas, son Praticien Français était un excellent livre de dévotion puisqu'il y apprenait son devoir.
11 était d'un facile accès pour ses gar-
çons, mais un peu plus sur la réserve avec ses filles, qu'il ne tutoyait jamais.
Dans l'intention où il était de lier sa première famille avec la seconde par tous les nœuds possibles, il fit les aînés parrains et marraines des cadets. Le brave curé de Courgis, et Anne, l'aînée des filles, m'ont nommé ; et ainsi de suite, jusqu'au plus jeune de tous, dont je fus parrain à mon tour, avec la plus jeune des filles du premier lit, en 1745, mon père ayant alors cinquante-cinq ans.
L'année suivante, la prospérité d'Edme Rétif, malgré la charge de quatorze enfants vivants qu'il avait alors, excita l'envie d'un habitant de Sacy, collecteur des tailles. 11 fit porter la cote de mon père à une taxe exorbitante : Edme Rétif s'en plaignit modérément, mais on n'y eut aucun égard. Piqué, trop vivement peutêtre (ce sont ses propres termes), il crut devoir user du bénéfice de la loi, portée en faveur des pères de douze enfants vivants. 11 présenta à M. de Brou, alors intendant, qui était à Tonnerre, une requête simplement expositive du fait, sans plainte contre personne. M. l'Intendant écrivit de sa main : « Edme Rétif, père de quatorze enfants, à six livres », Et il lui fit dire de bouche :
« Vous devriez ne rien payer du tout ; mais comme vous avez demandé une taxe, je vous donne celle-ci, qui sera la même tous les ans; je sais, d'ailleurs, que vous êtes trop bon sujet du roi pour pouvoir être entièrement exempt. »
Quelques années après, M. Berther de Sauvigny ayant succédé à M. de Brou, les mêmes envieux imposèrent Edme Rétif à son ancienne cote. 11 eut encore recours à M. l'Intendant avec une requête de trois lignes, qui fut sur le champ répondue, comme l'avait été celle présentée à M. de Brou. M. Berthier le fit entrer devant toute la compagnie, à laquelle il voulait montrer le père de quatorze enfants ; il lui parla avec affection, et, lui frappant sur l'épaule, il le félicita de son heureuse paternité. Pendant toute la vie de mon père, il a été taxé à six livres par M. l'Intendant lui-même, ou par le subdélégué.
Ce trait, que la vérité m'oblige de rapporter tel qu'il est arrivé, surprendra
peut-être de la part d'un homme qui pensait comme Edme Rétif. 11 me sera permis d'ajouter ici les motifs de sa conduite. On le consultait pour la taxe, comme pour traiter des autres affaires publiques. Mais il se trouve toujours dans les paroisses quelques turbulents qui aiment à contrarier, et à montrer qu'ils ont du pouvoir, en faisant du mal. Malgré les observations d'Edme Rétif et celles des plus sages habitants, il n'arrivait que trop souvent qu'on surchargeait les plus pauvres de la paroisse, soit par haine particulière, soit parce qu'on les croyait peut-être moins gênés. Edme Rétif et le pasteur, Messire Antoine Foudriat, avaient coutume d'aider ces pauvres gens, dans le secret, à payer leur cote : le lecteur entrevoit à présent qu'Edme Rétif se trouvant lui-même surchargé, ne pouvait presque plus contribuer au soulagement des plus pauvres d'entre ses cohabitants.
Je croirais ne faire qu'imparfaitement l'histoire du mari si je ne disais rien de la conduite de la femme; puisque le père et la mère de famille ne sont qu'un individu complet.
Edme Rétif a toujours gardé, avec ses deux épouses, une certaine dignité maritale; il ne tutoyait pas et n'était pas tutoyé. 11 prenait avec sa femme un air de considération, mais sans apprêt et sans empesage. Son épouse, de son côté, lui parlait avec respect. 11 est vrai, que sa conduite et la manière dont il était regardé par tout le monde, était un sûr moyen de le lui concilier. Je ne suis pas instruit parfaitement des détails qui concernent Marie Dondaine; je n'ai eu làdessus que des notions générales. A.
l'égard de ma mère, je suis beaucoup plus au fait ayant été témoin oculaire, jusqu'à l'âge de vingt-six ans.
On m'a dit que, dans les commencements du mariage de ma mère, son extrême vivacité, et l'éductlion volontaire qu'elle avait reçue, ne lui firent pas choisir les moyens les plus sûrs pour captiver l'affection de son mari ; avec tout autre homme elle aurait été malheureuse. Mais Edme Rétif, en mari sage et prudent, étudia le caractère de sa nouvelle épouse.
et se comporta de manière à faire impression sur son esprit. 11 la prit par les sentiments pour l'engager d'abord à contraindre un peu sa vivacité; ensuite, il l'instruisit solidement de ses véritables devoirs, mais en particulier et sans que jamais personne de la famille se doutât de ce qui se passait. Au contraire, devant ses enfants et devant les étrangers, il lui marquait la plus haute considération.
de cet ensemble de conduite qui annonce la subordination de l'épouse sans indiquer l'esclavage; coup d'œil toujours si agréable aux étrangers qu'on voit bien que c'est la route de la nature et que chacun en particulier souhaiterait pour soi-même.
Plus son épouse était soumise, attentive, plus elle le traitait en souverain chéri, et plus Edme Rétif, de son côté, lui marquait de considération exact à
DESSIN DE B01SS5EU A l'eNCRE DE CHINE (inÉDIT)
(Bibliothèque de .''Arsenal)
Dans toute la suite de sa vie, Barbe Ferlet, que des circonstances particulières et son éducation d'enfant gâtée avaient d'abord rendue une épouse ordinaire, devint unevéritable Anne-Marguerite Simon, Elle prit dans les lectures de l'Ecriture sainte qu'on faisait tous les soirs, une véritable idée de ses devoirs; et j'ai vu le spectacle touchant de la conduite des femmes des premiers âges, renouvelé par ma mère. 11 est impossible de faire Je tableau de ces petits détails respectueux.
la faire craindre et respecter de la maison. 11 avait annoncé pour une de ses maximes inviolables, qu'il passerait volontiers toute injure faite à lui-même personnellement; mais que lorsqu'on aurait manqué à sa femme, il n'y aurait aucune indulgence à attendre. C'est ce qui arriva un jour à l'une des servantes qui laissa périr exprès une chienne excellente qu'Edme aimait beaucoup ; tout le monde tremblait pour elle, sachant ?. quel point le maître était attaché à cet animal utilf •
mais il se contenta de la reprendre avec modération et d'une manière si paternelle qu'il la fit pleurer de regret. Un mois après, cette fille s'emporta contre sa maîtresse et lui manqua d'une manière grossière. Edme Rétif l'ayant appris, il la renvoya sur-le-champ, sans vouloir entendre aucune excuse, ni même les prières de la maîtresse.
« Ma femme, dit-il à ma mère, si je souffre que l'on vous manque, vous verrez bientôt toute la maison en désordre; sachez que la manière la plus agréable pour moi d'être respecté, c'est de l'être en vous. »
Est-il étonnant qu'un pareil mari fût honoré de sa femme et adoré de ses enfants? Aussi était-il Tâme de sa maison, absent comme présent; tout ce que l'on faisait, ce que l'on disait même se rapportait à lui. S'il était en voyage et qu'il arrivât le soir un peu plus tard que l'heure du souper, on voyait toute la famille, enfants et domestiques, attendre avec un air d'inquiétude et de tristesse. Frappaitil à la porte, le coup de heurtoir était répondu par un cri de joie de toute la maison. Je n'ai jamais entendu ce coup de heurtoir sans voir ma mère palpiter de plaisir; elle se levait avec empressement, répétait l'ordre d'aller ouvrir, quoique cirq à six personnes y fussent déjà; elle s'agitait, préparait elle-même le bonnet de nuit, les sabots (ce sont les pantoufles de ce pays-là) ; elle les remplissait de braise quoique ses filles voulussent lui en éviter la peine, mettait la chaise dans la place qu'il aimait, lui versait un verre de vin chaud qu'elle lui présentait à son entrée, avant de lui dire une seule parole. Le patriarche buvait, l'air content; ensuite il la saluait, et nous saluait tous, jusqu'au petit berger, s'informant de chacun, d'un air de complaisance et de bonté...
Hélas! voilà le bonheur î Je ne l'ai vu que là î Infortuné que je suis de l'avoir été chercher ailleurs !...
11 racontait ensuite les nouvelles qu'il avait apprises, soit à Auxerre, soit à Vermenton, soit à Noyers, Tonnerre, ou Vezelay. On juge avec quelle avidité elles étaient écoutées par des gens qui habitaient un village absolument isolé î Si
quelqu'un était obligé de se déranger, pendant ce récit, on voyait quelle peine cruelle c'était; mais Edme Rétif, à son retour, avait la complaisance de lui redire ce qu'il n'avait pu entendre. 11 allait plus loin en faveur des domestiques : c'est que, s'il était venu quelqu'un dans le jour, comme cela arrivait assez souvent, qui eût raconté des nouvelles, ou dit quelque chose d'utile ou de singulier, il en faisait part le soir à toute l'assemblée. Mais jamais ces récits n'empêchaient la lecture de la Bible.
Dans le temps de l'Avent, comme ii avait la voix fort agréable, il prenait plaisir chaque soir à chanter des Noëls ; on sait comme ces cantiques sont naïfs ; c'était une récréation pour la famille, qu'il savait lui rendre extrêmement agréable.
11 arriva, un soir, unes ingularité qui fit voir combien il était aimé en général, de tous les habitants. Un particulier de Nitry, nommé Balton, qui était resté jusqu'à la nuit close à boire à Sacy, trouva plaisant en se retournant, de crier au meurtre. 11 était sur la colline au pied de laquelle est située la Bretonne. Malheureusement mon père, qui avait été à Nitry, n'était pas encore arrivé. Aux cris étouffés que poussait l'ivrogne, ma mère pensa s'évanouir. Elle appela tous les domestiques qui n'étaient pas encore montés pour souper. On s'arme, on court; ma mère envoie au village demander de l'aide Dès qu'on sut qu'il s'agissait d'Edme Restif, attaqué, chacun quitta son souper, prit ce qu'il trouva sous la main, et courut par le chemin de Nitry. On ne trouva rien. L'ivrogne, entendant venir cette foule (car il n'y avait pas moins de cinq cents personnes), se jeta dans les vignes. Les habitants continuèrent leur route, et ils auraient été jusqu'à Nitry si, au coin des bois communj de ce bourg, ils n'avaient rencontré mon père qui revenait tranquillement. 11 avait été étrangement surpris du bruit qu'il entendait devant lui. Dès qu'il put parler aux plus avancés, il leur cria :
« Hé! mes enfants qu'est-ce donc?
qu'est-ce donc? Y a-t-il quelque malheur au pays ? »
On lui expliqua le sujet du tumulte qu'il entendait. 11 remercia avec eflFusion de coeur, et, en arrivant à la maison, il fit
percer le meilleur tonneau, que la petite armée eut bientôt mis à sec.
Cette aventure fit du bruit dans le canton. On l'a diversement racontée. On savait qu'Edme Rétif apportait de l'argent d'une tournée de chez ses débiteurs, et tout le monde a cru, et le croit peut-être encore, qu'il avait été réellement attaqué par Balton, mais qu'il avait voulu le sauver, en cachant ce crime. Pour moi, j'ai rapporté la vérité.
Après avoir exposé la conduite d'Edme Rétif avec son épouse et ses domestiques, il ne me reste plus à parler que de celle qu'il a tenue avec ses enfants.
' 11 était sévère sans être dur, et la preuve sans réplique, que c'est la meilleure méthode, c'est qu'il fut beaucoup plus sévère avec ceux du premier lit, qu'avec ceux du second, et qu'en général ceux-là valurent mieux que ceux-ci. Une nouvelle preuve encore, c'est que les premiers enfants du second lit, traités presque aussi sévèrement que les aînés, ont plus de vertus morales que leurs cadets. Aussi, dans sa vieillesse, fut-il d'une indulgence excessive. C'était une vertu de plus dans ce respectable vieillard ; mais le caractère des Rétif est en général trop vert, pour que ce régime puisse leur être favorable.
]] n'a cependant jamais exercé sa sévérité envers son fils aîné ; ce caractère heureux se porta au bien dès l'enfance; il s'y porta avec excès, pour être Rétif en quelque chose c'était une des expressions de M. l'avocat Rétif), et l'on n'avait d'autre affaire, avec lui, que de le modérer.
Je suis l'aîné des enfants du second lit. J'ai les traits de mon père et de mon frère aîné, sans avoir leur figure agréable. Quant au caractère, infiniment inférieur au premier, pour la bonté et cette force de vertu qui le rendait si vénérable; également inférieur au second en génie, en lumières, je gémis, avorton informe, également indigne et du sang dont je sors, et des exemples que j'ai eus...
Jean-Baptiste, le second des fils du second lit, est mort à quatorze ans. Son esprit était borné; mais il aurait été un second Thomas; son ingénuité et sa bonhomie ont fait, pendant toute sa jeunesse, l'amusement de la maison, sans que pour
cela il en fût le jouet. Notre père dont i! était chéri, et qui riait lui-même de ses naïvetés, ne l'aurait pas souffert.
Charles est le troisième des fils. C'était le portrait vivant de mon ptr' pour la figure et pour la tournure d'espr ^ ; mais il était inventif, ardent ; en un mot, c'était l'esprit de Pierre Rétif, avec la vivacité de notre mère, dans le corps d'Edme. Cet enfant, d'une si grande espérance, fut tué en 1757, en Hanovre. 11 était dans le régiment d'Auvergne et n'avait pas dixsept ans.
Pierre, le plus jeune, occupait la maison paternelle. Son éducation s'est trop ressentie, comme je le disais, de l'indulgente vieillesse de notre père. 11 était intrigant, menteur, ivrogne, fainéant. 11 trouva, en 1777, en fouillant dans les décombres de la maison paternelle, des pièces de monnaie d'or, grandes comme un écu de trois livres, mais extrêmement minces, ce qui donnait la facilité de les rogner. Je les ai vues, mais je n'ai pu les avoir en communication ; Pierre les agiota, je ne sais comment, ici, à Paris, avec un homme du Gros-Caillou. C'est un malheur que ces pièces n'aient pas été découvertes du vivant de mon père. Elles paraissaient avoir deux ou trois cents ans. L'or en éta t pur, à ce qu'on m'a dit, et les agioteurs se hâtèrent de les fondre. Pierre est moit quatorze mois après, le 5 Auguste 1778, laissant sept enfants dont quatre garçons. J'ajouterai seulement qu'on nous écrit beaucoup de bien de son fils aîné (qui n'a que vingt ans) pour l'entente des travaux rustiques, pour le goût de l'économie et de l'occupation. Puisse cet enfant retracer la conduite d'Edme Rétif et le faire revivre dans le pays qu'il a si longtemps et si utilement servi !
Lorsque quelqu'un de nous avait commis une faute, il en était repris sur-le-champ avec sévérité, mais sans aucune correction active. Selon la gravité de la faute, mon père décidait aussitôt du châtiment, qui était ou des privations ou même le fouet. Les privations étaient annoncées plusieurs jours d'avance, et tous les jours on prononçait au coupable sa sentence. Si c'était le fouet, il étaitremis à huit jours ; la sentence était prononcée en ces termes, aprèslaiépri-
mande : « Mon fils un tel (ou ma fille une telle , dans huit jours, à telle heure, vous aurez le fouet, pour expier la faute que vous venez de commettre et servir d'exemple à vos frères et sœurs, de ma main (ou si c'était un2 fille), de la main de votre mère. » Cette sentence du fouet ne se prononçait qu'une fois. Mais à l'heure de l'exécution le coupable était appelé; on faisait l'examen de sa conduite, depuis la sentence ; si sa conduite avait été excellente, le pardon était accordé ; si médiocre, le fouet était modéré ; si méchante, la correction était... bien rigoureuse ; j'en ai éprouvé une de ce genre de la main paternelle, qui se faisait encore sentir plus de quinze jours après. 11 est inutile de dire que la fuite était impossible. Mais, pour avoir le fouet, il fallait un cas très grave; je ne l'ai eu que deux fois de la main de mon père, et j'étais fort méchant; la plupart des autres enfants ne l'ont jamais eu, surtout les deux aînés et les filles.
Mais lorsqu'un enfant avait fait quelque action qui méritait des éloges, il les recevait le même soir devant la famille assemblée, et ils étaient proportionnés à la beauté de l'action.
L'un des fils fut loué ainsi pour avoir donné à un pauvre malade la soupe au lait et l'œuf frais qu'on lui avait portés pour son dîner, dans un champ où il gardait du blé qu on avait étendu sur des draps pour le faire sécher. ]1 reçut ensuite la bénédiction paternelle.
Un autre fut loué pour avoir été courageusement ôter de gros bestiaux qui gâtaient un héritage, et avoir ainsi sauvé au propriétaire le dommage, et au maître des bestiaux l'amende et le coût du dégât; l'enfant n'avait que huit ans.
Un des fils fut loué, mais d'une manière moins solennelle, pour avoir, à l'âge de lo ans, seul, triomphé d'un loup qui attaquait le troupeau ; il lui avait, d'une main, hardiment arraché sa proie d'entre les dents, en lui donnant de l'autre des coups d un bâton ferré ; la victoire était entièrement remportée lorsque ceux qui étaient témoins du combat purent venir au secours.
Une fille fut louée solennellement, pour avoir contenu la troupe des moissonneurs
delà maison, qui disaient des paroles grossières à une pauvre glaneuse, d'une aimable figure, et pour avoir fait manger cette fille avec elle, dans la vue de lui attirer de la considération. Pour mieux marquer aux moissonneurs l'horreur qu'il avait de leur conduite, Edme Rétif rendit cette cérémonie très touchante et voulut que la gkneuse moissonnât par la suite et gagnât autant qu'une des plus habiles de la troupe. 11 lut le soir le livre entier de T^uth^ qui fit pleurer les coupables. Dans sa jeunesse, le vénérable Edme-Nicolas Rétif, fils aîné, avait été loué souventes fois, pour diverses actions de charité, de modestie, de piété filiale envers tous ses parents.
Anne Rétif, fille aînée et déjà mariée, fut louée pour sa bonne conduite en ménage, avec un mari très dissipé, peu laborieux, dont elle avait fait un bon mari, par sa douceur, par sa complaisance, les encouragements qu'elle lui donnait et l'ardeur incroyable avec laquelle elle lui épargnait une partie des peines, en faisant elle-même autant et plus qu'elle ne pouvait.
Marie Rétif, quoique absente et étant alors à Paris, fut louée pour sa conduite dans cette ville, sur le témoignage de ses maîtresses, et d'une de nos tantes ; comme elle était jolie, elle avait été exposée à quelques épreuves, dont elle s'était tirée avec autant de modestie que de courage, etc.
Je reprends le fil de l'histoire à un trait frappant, où je fus moi-même acteur. Mais je vais le faire précéder par un mot d'éclaircissement, qui achèvera de faire suffisamment connaître le digne citoyen auquel je dois le jour.
Mon père avait enfin obtenu comme surnom le titre qu'il avait si vivement désiré de mériter, celui de l'Honnête Homme. 11 avait tous les jours occasion de se l'entendre donner. Un soir, entre autres, le dialogue suivant, entre Jacquot Biaise, le berger, et Germain, le garçon de charrue, dut lui être bien agréable!
Jacques Blaise
Dis-moi donc, Germain, qu'est-ce que ça veut dire, l'Honnête Homme, qu'on dit après qu'on a nommé notre maître ?
Germain
Mais, est-ce que tu n'entends pas ce que ça signifie ?
Jacques
Je vois ben à peu près ; mais je n'entends pas ce mot-là ben clairement.
Germain
Sais-tu ben ce que c'est que d'être bon
père i
Jacques
Oui.
Germain
Bon pour sa
femme ?
Jacques
Oui.
Germain
Bon maître
Jacques
Oui.
Germain
Bon juge ?
Jacques
Un peu.
Germain
Bon envers un chacun, et ben craignant DieuP
Jacques
Oui, je sais ce que c'est que tout ça.
Germain
Hé ben donc, c'est ça qui s'appelle être honnête homme.
Jacques
Me v'ià instruit. Ma foi ! note maître est ben nommé ; car il est ben tout ce que vous venez de dire là, Germain ! »
Voici le trait que j'avais annoncé, où le titre de l'Honnête Homme causa au respectable vieillard une joie aussi vive que pure.
Un de ses fils, qui demeurait alors à Auxerre, partit la veille de la Toussaint, avec un de ses camarades, pour aller voir son père. Ils passèrent par un village, qui est à moitié chemin, où demeurait un proche parent. Mais une escapade de jeunesse très récente fit mal accueillir le jeune Rétif. Humilié d'être traité de la sorte devant son ami, et forcé de partir sur-le-champ tous deux, à la nuit, le jeune
homme prit le parti de se rendre à Sacy, par des chemins couverts de bois. Enviroii à demi-route, les deux voyageurs n'en pouvaient plus de lassitude et de faim. Ils n'avaient pas grand'monnaie; ie jeune Rétif surtout, qui n'en avait encore jamais senti l'utilité, avait négligé de se munir d'une dizaine de pièces de deux sous qu il laissait rouiller dans sa chambre avec quelques ferrailles. Le besoin les obligea de frapper à une porte, en passant par le village Puits-Debond. Ils trouvèrent les bons paysans à table, qui soupaient avec du petit-salé ; une grande cruche de vin était devant le feu : c'était trois familles réunies qui se régalaient à la fin de leur semailles. Ils étaient les suitiers les uns des autres, c'est-à-dire associés pour faire une charrue de trois chevaux.
« Nous voudrions bien avoir un coup à boire, en payant, dirent les jeunes affamés.
— Oui-dà, messieurs ; mettez-vous là, tout près du feu; il faut céder la place aux nouveaux venus.
— Mais c'est que..., dit le jeune Rétif, nous ne sommes pas bien riches. » Et le camarade tira six sous et demi de sa poche, somme totale de leur richesse.
— Il y a là pour vous bien régaler, dirent en riant les paysans ; mettez-vous à table, messieurs, et reprenez votre argent : on ne paie pas ici d'avance... pourrait-on vous demander d'où vous venez ?
— D 'Auxerre.
— Et vous vous mettez en route si tard î
— Vous voyez bien, dit le camarade, que nous n'avons pas peur des voleurs. Et puis, c'est que nous devions coucher à une lieue et demie d'ici, chez le frère de mon camarade, mais... on nous a mis à la porte... »
Le jeune Rétif rougissait et donnait des coups de coude à l'indiscret.
« 11 faut bien que je me venge un peu, lui répondit celui-ci ; mais je garderai le silence chez ton père. »
Les deux jeunes gens se mirent à manger, non pas suivant un appétit de seize à dix-sept ans, mais avec la modération de gens qui n'ont chacun que trois sous un liard pour leur écot.
Cependant le maître de la maison examinait curieusement ses convives.
La figure du jeune Rétif surtout le frappait, « Messieurs, dit-il enfin, sans être trop curieux, et où allez vous?
•=— A Sacy.
— Je ne me trompe pas, dit-il à ses
Deux jeunes gens sont entrés chez des paysans qu'ils trouvent à table. L'un d'eux est reconnu pour le fils d'Edme Retjf. Les paysans s'écrient ; « Hâ ! l'honnête homme de père que vous avez ! » (Dessine d après les indications de Rétif de la Bretonne, extrait de la Vie Je mon père) .
amis ; ce sont ses fils... Comment vous nommez-vous? — Je me nomme Cormier, dit le camarade, et mon ami Rétif. » A ce dernier nom, toute la tablée se leva avec une sorte de transport.
« Vous êtes le fils de M. Rétif! Que
ne l'avez-vous dit en entrant! Hâ! l'honnête homme de père que vous avez! Il n'y a pas un habitant dans Puits-Debond à qui il n'ait rendu service, et à moi, en mon particulier... Femme, apportez le boudin ! 11 ne peut être mangé en plus honorable compagnie, à moins que le père lui même n'y fîit. Allons, messieurs, on ne part pas ce soir: voilà un lit, ce sera pour vous, etc. » Toute la maison était en l'air. Le camarade, gaillard fort éveillé, était ravi. A tous moments les bonnes gens Ge récriaient : « Ha ! l'honnête homme de père que vous avez !... »
« Monsieur, disait-il à Cormier, dans tous les environs, votre ami serait reçu comme ici... »
« Je ne m'étonne plus, dit ce dernier à son ami, que tu fasses si peu cas de l'argent ! Tu n'en as que faire en route ! Allons, allons, je te pardonne notre réception de tantôt et l'escapade qui l'a occasionnée. »
C'était une lettre d'amour écrite à Jeannette Rousseau, jeune et aimable personne du bourg de Courgis).
Enfin, les deux jeunes gens, à demi rassasiés, se disposèrent à partir, malgré les peurs qu'on voulait leur faire pour les en empêcher.
A leur sortie, toute la tablée porta la santé d'Edme Rétif, en lui donnant mille bénédictions.
Les jeunes gens arrivèrent à Sacy en moins de deux heures, quoiqu'il y eût près de trois lieues. Mais ils s'étaient refaits, par le vin et le régal des bonnes gens. Ils entrèrent comme le père de famille achevait la lecture de la Bible.
C'était le chapitre de la Genèse où Jacob, revenant de chez Laban, rencontre son frère Esaù et trouve le moyen de le fléchir. Cette lecture attendrissante avait £mu tout le monde. Le fils de la maison fut reçu avec transport, quoiqu'on le grondât un peu d'arriver tard. On fit un accueil proportionné à son camarade. Leur appétit était presque aussi vif qu'au Puits-Debond. On leur servit à souper, et la famille entière resta pour écouter le récit de leur
voyage, le ^eune étranger ayant annoncé qu'ils avaient eu beaucoup de peine.
Ils mangèrent d'abord; ensuite le père de famille leur dit :
« Allons, mes enfants, faites-nous un peu le récit de vos traverses, dans le grand voyage que vous venez de mettre à fin?
— Ne vous moquez pas, monsieur, dit le jeune étranger; nous avons eu des traverses et de cruelles! Mais la plus cruelle de toutes, c'a été de courir les risques de mourir de faim.
Nous sommes partis d'Auxerre à neuf heures.
— Vous vous êtes donc égarés?
— Justement !
— Comment, mon fils ! tu ne sais pas encore la route?
— C'est que nous avons pris, continua l'étranger, par des chemins de traverse ; bien nommés, je vous assure ! Et à six heures du soir, nous n'avions encore rien mangé ; car notre déjeuner d'Auxerre n'en mérite pas le ncm. Avec cela, pas d'argent dans nos poches. Mais si j'avais su la pièce de crédit qu'avait monsieur votre fils 1
— Comment, une pièce de crédit?
— Et une bonne, monsieur : votre nom. Dès que nous l'avons eu prononcé, le pain, le vin, la viande, l'excellent boudin, un bon feu, des caresses presque comme celles que nous recevons ici : tout cela nous a plu sur le corps. Je n'avais, je vous assure, encore rien vu de pareil. »
Et le jeune homme, sans prendre haleine, raconta tout ce qui s'était passé au Puits-Debond Toutes les fois qu'il répétait l'exclamation des bonnes gens, qui servait comme de refrain à leurs discours : L'honnête homme de père que vous avez! on voyait le respectable vieillard lever les yeux vers le ciel et retenir à peine ses larmes.
Quel moment délicieux! Et la vertu, n'eùt-elle que cette récompense, ne surpasserait-elle pas toutes les jouissances que le vice procure? Quand Edme Rétif, quelque temps auparavant, trouva une
bourse pleine, en allant à Ja foire de la Ferté-Milon, et qu'arrivé dans ce bourg, il se promena dans 'z marché en criant : « Qui a fait une perte ? » et qu'un pauvre père de famille se présenta, disant :
LA MORT d'eDMF. RETIF entouré de sa femme et de ses enfants, le 16 décembre 1763
Dessiné sous les indicatisns de Rétif de la Bretonne. Extrait de la "Vie de mon père^
« J'ai perdu ma bourse et ]z suis ruiné » ; quand Edme Rétif, en la lui présentant, le vit tressaillir de joie et tomber à genoux pour remercier le ciel ; quand l'épouse de cet homme, qui voulait mourir de désespoir, vint lui rendre grâce de la vie.
pense-t-on que l'Honnête Homme, n'ait pas eu un million de fois plus de plaisir, que s'il avait gardé cet argent, et qu'il l'eût employé secrètement à son profit?