‹ Le village; romanChapitre 5 sur 8 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

A la tombée de la nuit Vinrent sortit de dessous son hangar rouvert de balai sec et qu'il avait lui-même construit ïl venait (Je passer son après-midi à fendre des Bouches. Bien que les champs et les bois fussent blancs de neige il n'avait pas froid. Déboutonnés, son gilet de laine et sa chemise laissaient voir sa large poitrine velue. 11 suait même un peu. A quatre heures sa Journée était finie. Il s'arrêta un instant dans la cour, ouvrit sa tabatière et prisa. Une demi-minute après il éternna de façon si sonore que tout le village aurait pu l'entendre si les portes et les fenêtres des ebaumières n'avaient pas été fermées Dans quelques-unes il y avait déjà de la lumière. Mais presque toutes se contentaient delà clarté des flammes qui montaient, longues, des feux de fagots, ou courtes des bûches énormes. Quelqu'un pourtant dul I entendre car la porte de sa propre maison s'ouvrit; une petite femme parut nur le seuil et dit :

— Quoi que tu fais donc là, hébété? Tu vas attraper la maladie de la mort ! Vas-tu te dépêcher de rentrer!

C'était sa femme, qui s'appelait Jeanne. Elle était si menue que, le diminutif de Jeannette ne suffisant pas, le village tout entier ne la connaissait que sous le nom de « la petite Jeannette. » On prononçait ce dernier mot comme si on l'eût coupé en deux : d'abord Jean, à quoi l'on ajoutait : nette.

Vincent avait l'air de flairer d'où venait le vent et il se balançait sur ses deux jambes. Elle fut obligée de sortir et de le pousser. S'il n'avait eu la complaisance de s'ébranler de lui-même tous les efforts de la petite Jeannette eussent été inutiles. Mais c'était un bout de femme active, nerveuse et qui faisait de lui ce qu'elle voulait. Il alla droit à l'arche où il prit un pain entamé de la veille ; il s'en coupa un morceau . Puis montant sur une chaise il atteignit un chapelet d'oignons suspendus aune solive du plafond enfumé. Il en détacha un qu'il éplucha, assis au coin du feu et se mit en devoir de le manger; c'était son régal qu'il nes'offrait quedans les grandes circonstances, lorsqu'il se sentait heureux sans seulement savoir pourquoi ou qu'il avait bien travaillé. S'il s'était écouté il ne serait plus resté d'oignons pour la cuisine; mais sa femme avait vite fait d'y mettre le holà.

— Te voilà encore avec tes oignons ! dit-elle T'en as déjà mangé un mercredi .

— Ça fait trois jours ! répondit Vincent qui avait dû trouver le temps long.

Peut-être estima t-elle qu'il n'exagérait pas. Elle ne le lui arracha pas des mains .

Vincent mangeait au coin du feu. La petite Jeannette

LE VILLAGE y

allait et venait. Elle ne pouvait pas tenir en place. Elle versa de l'eau dans la marmite accrochée à la crémaillère, jeta une brassée de branches mortes qui avaient encore toutes leurs feuilles sèches, puis elle alla chercher de l'eau à la fontaine non loin de la maison. Les fontaines sont beaucoup plus agréables que les pompes : jamais elles ne gèlent. Les pompes sont bonnes pour les gens des villes

La petite Jeannette n'avait pas peur de ramasser la maladie de la mort. Cependant elle se couvrit la tête d'une épaisse capeline noire A la fontaine elle rencontra la Blandine, qui était la femme de Blandin. De taille moyenne la Blandine avait une figure épanouie, et sans vanité aucune se coiffait en bandeaux.

— Il fait froid ce soir ! dit la petite Jeannette.

— Ah ! ne m'en parle pas ! Si ça continue je ne sais pas ce qu'on va devenir !

Elles se tutoyaient depuis leur enfance qui remontait à une quarantaine d'années. La Blandine fût volontiers restée à bavarder un peu quoique la température n'y prêtât guère. Mais la petite Jeannette toujours pressée partit dès qu'elle eut rempli son seau.

— Au revoir Blandine ! dit-elle .

La Blandine s'appelait Victoire. Mais il y avait beau temps que personne au village ne s'en souvenait plus .

La petite Jeannette revint de la fontaine moins vite qu'elle n'y était allée. Elle faisait attention de ne pas glisser sur la glace et de ne pas se prendre le talon d'un sabot dans une ornière durcie. On a si vite fait par ces temps-là de s'étaler « les quatre fers en l'air! »

Vincent n'avait pas bougé. Il regardait le feu en songeant vaguement à des choses .

Il venait de dépasser la cinquantaine et ne perdait point son temps à jeter sur sa vie des regards en arrière.

11 lui suffisait de toujours vivre dans le présent. S'il l'avait fait, aussi loin qu'il eût pu remonter, il se serait retrouvé dans cette chaumière, gamin qui n'était presque jamais allé à l'école, puisqu'on l'avait envoyé garder les vaches aussitôt qu'il avait eu six ans.

Pourtant de brusques souvenirs se dressaient, pareils à ces langues de feu qui jaillissaient des fagots.

Heures de catéchisme, jour de sa première communion dans la vieille église au clocher bas remplacée depuis par l'autre dont on distinguait à peine le coq qui pouvait dire de près bonjour aux nuages . Exemption dos sept années de service militaire parce qu'il avait la vue faible.

Deux années durant soupirant silencieux, par les soirs de lune où chantent les crapauds.il était venu se cacher dans un fossé juste en face de la chaumière où Jeanne, devenue la petite Jeannette, vivait avec ses parents. A cette époque déjà il était grand et fort. De ses reins puissants sur ses larges épaules il aurait pu soulever une charrette embourbée. Et il n'osait pas faire sa déclaration !... Il y avait de cela un peu plus de vingt ans. Il aurait juré qu'il y avait un siècle tant il lui semblait avoir vieilli.

Maintenant il était en passe de devenir un vieil homme, un de ces vieux paysans que l'on ne peut appeer autrement que « père ». Sa moustache mal taillés grisonnait. Il ne portait pas de favoris. Il n'était pas fier au point de mettre des «abois noircis : à peine dégTOBSis les siens avaient la couleur naturelle « 1 * 1 boi8 « I • - hêtre, du moins quand ils étaient neufs. Ses yeux et sa bouche

LE VILLAGE i 1

étaient entourés de mille petites rides que les jours l'un après l'autre avaient creusées dans sa peau. Il ne regardait et ne parlait qu'avec la certitude de quelqu'un qui sait ce qu'il dit et à qui tous les aspects du monde sont si familiers qu'il les porte au dedans de lui-même, comme une mère son enfant.

Le monde Vincent le connaissait. C'étaient d'abord quelques lieues carrées de prés et de champs, ^et des hectares de forêts qui montaient avec tous leurs arbres, avec des rochers de granit gris, des fougères jaunies, des houx éternellement verts et des bruyères rouges, à l'assaut des montagnes : arrivés au faite ils s'y reposaient. Les corbeaux s'abattaient sur les labours ; la chouette cftait en passant au-dessus des chênes, ou perchée sur la branche d'un sapin. Les autours, qu'il appelait des « rôts », guettaient les poules de très haut dans le ciel : ils s'attaquaient moins à celles qui ont la bonne idée de ne pas s'éloigner des maisons qu'aux imprudentes qui s'égarent dans des champs pour y glaner du bec non des épis mais des grains de blé ou les gros vers oubliés par les corbeaux. La belette pénétrait dans les greniers où, tout comme un chat, elle guettait les souris, mais aussi dans les poulailler? où elle se délectait d'œufs et de poussins. Le putois croquait la tête de chaque volaille. Tout l'été les geais piaillaient autour des cerisiers Les taupes creusaient leurs chemins souterrains boursouflés. Les rats vivaient au jour le jour, poussant des reconnaissances jusques aux coffres de sapin, jusques aux sacs où l'on enfermait le blé. l'orge et l'avoine de Tannée. Les guêpes rendaient la vie dure aux poires et aux pommes qui poussent dans les jardins cependant entourés de haies : mais avec leurs ailes les guêpes se

moquent des épines. Il fallait compter aussi avec les limaces rouges et les chenilles jaunes et noires.

Les bois étaient la demeure des sangliers trapus et gris qui passaient leurs nuits à ravager les récoltes; des chevreuils sveltes et roux qui dédaignant les grains se contentent de ronces et de bruyère ; des blaireaux prudents qui s'attaquaient aux fruits des jardins, aux carottes et aux céréales des champs ; des renards agiles aussi redoutables pour les poules que les « rôts», et des écureuils qui du haut de leurs arbres ont toujours l'air de faire la nique aux hommes.

Il y avait des fermes solitaires. Quatre ou cinq chaumières groupées formaient un hameau Une trentaine d'autres constituaient le village de Vincent : les Vernes. Après c'était Lormes, la plus grande ville qu'il eût jamais vue. Il y allait de moins en moins comme si à mesure qu'il vieillissait la route se fût allongée. De plus en plus il hésitait à faire trois lieues aller et retour.

Son pays ? Il était à la fois dominé et limité par ces montagnes qu'on apercevait au loin, tantôt violettes, tantôt noires selon l'heure et la saison. Vincent ne le connaissait pas, n'ayant jamais exploré la terre au-delà de son chef-lieu de canton. Mais il en avait souvent entendu parler et depuis les temps les plus reculés ses ancêtres y avaient vécu : comme les hêtres archiséculaircs qui vivent plus longtemps que les hommes, Vincent en était le produit, à travers des dizaines de générations. Son pays ? D'après ce qu'il en apercevait Vincent le devinait tout entier, austère, pittoresque, sauvage et vierge. Sur quatre-vingt-dix lieues carrées il se resserrait entre une région de plaines aux gras pàtu-

rages et une autre de collines plantées de vignes célèbres. Il y avait de verts vallons où bouillonnaient des ruisseaux, et des espaces incultes semés de rochers gris et de genêts verts dont les fleurs jaunes s'envolaient comme des papillons. D'innombrables petits étangs étaient disséminés au bord des routes, parmi les prés, sous bois. On entendait des cascades se briser sur les pierres lisses; leur écume rejaillissait sur les troncs des bouleaux et sur les feuilles du buis. Des sentiers ravinés étaient encaissés entre d'énormes racines de hêtres plus dures que le roc, et des houx gigantesques poussaient par-dessus les haies leurs branches hérissées. Sur les hauteurs il y avait des chapelles dont la pointe dépassait des cimes de sapins plantés plus bas, et des auberges et des moulins dans les vallées. Des hameaux, des villages, des bourgs, des petites villes étaient blottis à flanc de coteau à l'abri des vents et de la pluie, et d'autres étaient bâtis presque au faite des noires montagnes, dans des clairières rouges de digitales : leurs clochers apparaissaient entre des troncs d'arbres, audessus de quelques toits de chaume ou d'ardoise. Il y avait de vieux châteaux à -tourelles et des monastères restaurés où menaient des chemins infréquentés qui sinuaient entre de hauts rochers ; ceux-ci avaient des aspects étranges qui faisaient penser aux temps anciens où parmi ces forêts des hommes presque nus chassaient l'auroch ; ils avaient des noms bizarres : Griffe du Diable, Roche aux Loups, Maison du Renard, Pierre du Pas de l'Ane, Roche du Chien, Pierre de la pâture Lazare. Celui-ci était peut-être un menhir, celui-là un dolmen. Et là-bas le Bois du Roi, le Préneley et le Grand-Montarnu, couverts d'une toison d'arbres et de

bruyères, rêvaient en silence, comme des géants accroupis, aux temps de la préhistoire. L'autre, le Beuvray, écoutait résonner les pioches des fouilles et le pas des touristes : peut-être une nouvelle Bibracte allait-elle surgir de son sommet planté de châtaigniers et de charmes ? Mais non : ce n'était que l'ancienne, avec les débris des pauvres maisons de ses métallurgistes et de ses orfèvres, avec les ruines de son temple, de sa halle et de son marché où accouraient, de tous les points des Gaules et jusque de Marseille, les marchands nomades, avec les restes de ses fossés de défense. De cette vie de travail et de combats le souvenir n'était plus perpétué que par la fête du premier mercredi de mai, qui tombait peu à peu en désuétude. Et le quatrième monstre lui aussi rêvait aux temps disparus, en regardant au-dessous de lui les plaines peuplées de villes industrielles et là-bas, à l'horizon, ses frères du Forez et de l' Auvergne...

Enfin venaient d'autres villes beaucoup plus importantes encore — ce qui n'est pas peu dire, — où se trouventdes sous-préfets, des préfets et des généraux, et Paris qu'ont habité tour à tour des rois, des empereurs et aujourd hui le président de la Bépublique.

Le monde est grand ! Et il tenait tout entier dans le cerveau de Vincent. Ce qu'il n'en connaissait pas il se le représentait à sa façon, coomie il voyait à sa façon les chaumières, les champs et les bois de son village.

Quatre heures sonnèrent à l'horloge placée entre deux lits dont chacun la touchait presque de ses pieds. Elle n'était pas coquettement ornée de fleuis multicolores peintes sur bois verni. Mais elle n'en faisait pas avec moins de régularité sa besogne, comptant les heures minute par minute et n'oubliant de les annoncer que quand la petite Jeannette avait oublié de la remonter. Chaque lit avait une couverture verte et un édredon rouge. Vincent et sa femme couchaient dans celui de droite qu'un guéridon séparait de la cheminée. Il y avait aussi une armoire et 1 arche dont le couvercle, souvent relevé sans précaution, avait peu à peu dégradé le mur. Une table rectangulaire occupait à elle seule le milieu de la chaumière à égale distance de la cheminée et de l'armoire, de l'horloge et de la porte.

Vincent avait laissé sa demeure telle qu'il l'avait reçue de son père et de sa mère. A quoi bon faire recouvrir de plâtre les solives du plafond, remplacer les carreaux du plancher, nettoyer les vitres de la fenêtre *? Tout était bien. Pour trouver le bonheur dans la tranquillité Vincent n'avait besoin de vivre ni dans un palais

ni même dans une maison d'ouvriers comme il en avait vu quelquefoisà Lormes : il y a des tables rondes, des chaises vernies et des fauteuils garnis de dentelle, sur la cheminée une pendule en marbre et des vases, des images aux murs. Vincent était un paysan et il tenait à le rester. Ou plutôt ce n'était pas qu'il y tînt : il ne lui venait pas à l'idée que sa chaumière pût être transformée en maison A la petite Jeannette non plus. On l'aurait fait rire si on lui avait dit que ses sabots étaient sales, son cotillon court peu élégant et son caraco usé. Inutile au village d'être habillée comme une dame. Pour aller au marché ou à la messe c'était tout juste si elle faisait un brin de toilette, mettant une paire de sabots propres, une jupe un peu plus longue, un caraco plus neuf : elle avait quarante-cinq ans et jamais, même au temps de sa jeunesse, elle n'avait cherché à plaire. Longtemps elle s'était demandé pourquoi Vincent avait tenu à 1 épouser.

Depuis des années elle ne l'appelait plus qu'hébété. Il ne s'en formalisait pas : an contraire.

Lui non plus ne pouvait pas rester inoccupé : il prit un vieux panier dont quelques mailles s'étaient rompues etse mit en devoir île le raccommoder. En face de lui s'assit la petite Jeannette qui commençait a penser à sa soupe : c'était un de ses nombreux soucis quotidiens.

Elle éplucha un chou et des pommes île terre qu'à mesure elle jetait dans la marmite où l'eau n allait pas tarder à bouillir. Puis, la nuit étant tout à fait venue, elle alluma la bougie qu'elle posa au milieu de la table ; sa flamme oblongue palpitait avec incertitude, tantôt près de s'évanouir, tantôt s'allongeant vers le ciel.

Vers le ciel1? Il s'étendait tout noir au-dessus du village silencieux, des champs et des bois déserts, comme le reflet de leur propre solitude. Mais non. Les bois étaient peuplés de loups qui flairaient du côté des étables et des poulaillers. Les champs étaient habités par des rats qui dormaient, leurs provisions faites pour l'hiver, dans leur nid de foin sec . Dans chaque chaumière une horloge tictaquait, un feu de bûches ou de fagots pétillait

— C'est tout de môme demain dimanche ! dit Vincent.

A l'entendre on aurait pu croire que la semaine lui avait paru longue dans l'attente de ce jour. Dimanche ou mercredi, qu'y avait-il de changé pour lui? Il n'allait ni écouter la messe à l'église de la petite ville trop éloignée, ni boire à l'auberge; le vin coûte cher, et puis pas une auberge au village ! L'été il travaillait aussi bien le dimanche que les jours de semaine ; l'hiver, tant que durait la neige il se reposait. Demain si l'envie l'en prenait il scierait du bois pour se distraire. Aussi la petite Jeannette ne prit-elle même pas la peine de lui répondre. Ils n'en étaient plus à se mettre en frais d'amabilité l'un pour l'autre.

Six heures avaient sonné quand la porte s'ouvrit poussée du dehors par deux garçons qui ne se ressemblaient pas. C'étaient pourtant les deux frères. Pierre, le plus jeune, chaussé de gros sabots, portait un pantalon grossier, une blouse et une casquette de laine. Il posa tout de suite sur la table son bissac de toile grise d'où il tira quelques livres, un cahier, un plumier et un petit chaudron. Jean-Marie, l'aîné, n'était pas habillé comme un fils de paysans. Il avait un chapeau melon, un complet de cheviote noire sous son pardessus et des souliers. De taille moyenne il tenait le milieu entre son père et sa mère, tandis que Pierre avait déjà les larges épaules de Vincent. Il n'y eut ni accolades, ni poignées de mains. Lorsqu'on a l'habitude de se retrouver tous les soirs on peut se passer de ces démonstrations.

— J'ai bien cm, dit Pierre, qu'où aurait les oreilles gelées. Ça pinco dans le bois.

Jean Marie acerochait dans l'armoire ses effets <|u il

brossait avec soin, puis il mit un gilet delaine à longues manches.

— Viens donc te chauffer, Jean-Marie, dit Vincent qui recula un peu sa chaise .

Pour son fils aîné Vincent avait presque du respect. Aussi bien était-ce un garçon capable qui ayait été reçu quatrième à l'examen du certificat d'études à l'âge de onze ans. Et Vincent, lui, n'avait jamais su lire autrefois que pour apprendre son catéchisme, une suite de mots et de phrases auxquels il ne comprenait rien.

Sa première communion faite, Jean-Marie tfavait pas voulu se mettre à travailler la terre. Il rêvait mieux que cela; etil était entré chez Gaquard, le marchandde nouveautés de la grand'rue. Au bout de quatre années il gagnait quinze francs par mois. Il prenait grand soiu de sa personne, se peignant plusieurs fois par jour.

Il s'assit près de Vincent parce qu'il avait froid, mai il se sentait mal à l'aise dans cette chaumière obscure et sale. Il eût préféré passer ses journées entières et ses nuits dans le beau magasin dont il nettoyait chaque matin le dallage noir et blanc. Il époussetait aussi les coupons de drap dans leurs casiers et les mannequins en cire à l'élégance desquels il désespérait de jamais atteindre : ils n'avaient pas besoin de se peigner plusieurs fois par jour, leur raie restait impeccable.

Son nom lui paraissant vulgaire, au magasin il se faisait appeler Mary; car il avait lu quelques romans.

Pierre prit place à côté de sa mère et tendit ses mains à la flamme. Elles étaient moins soignées que celles de son aîué. Pierre avait beau aller encore à l'école et manier le porte-plume plus que la bêche ou la cognée ; ses

mains étaient grossières, comme déformées héréditairement par les rudes travaux. Et puis tout le temps des vacances et tous les jeudis sa plus grande joie étaitd aider son père. Il avait presque douze ans, quatre de moins que Mary. Vite réchauffé, il s'installa devant la table, ouvrit son cahier et ses livres .

— Alors, demanda Vincent qui laissa son panier, ça a bien été aujourd'hui?

— Mais oui. Comme d'habitude.

Vincent aurait bien voulu en savoir plus long.Ilaurait été heureux que Mary lui parlât des différentes espèces de drap qu'il vendait, à quel prix, comment il s'y prenait pour ne pas se tromper en mesurant. Mais Mary n'aimait pas causer. Vincent respectait ses silences: comme tous les garçons capables il devait méditer, faire des calculs de tête. Ce n'est pas une petite affaire, certes, que d'être commis de nouveautés.

Bien qu'il fût toujours brusque Mary avait répondu d'une façon qui ne lui était pas coutumière. Il paraissait nerveux. Ses mains tremblaient : C3 n'était sans doute que de froid. Il remua les lèvres pour dire quelque chose mais se retint. Personne ne remarqua rien. Il resta seul à se faire des confidences à lui-même.

— A table ! dit la petite Jeannette.

La soupe était prête. Pierre dut fermer son cahier et ses livres. Les couverts furent vite mis: quatre assiettes et quatre cuillers. Pas de verres : par des temps semblables on n'a pas soif. La bougie toujours au milieu.

C'était une soirée pareille à tant d'autres, un repas comme tous ceux qui depuis longtemps les réunissaient une fois par jour. Car Pierre emportait son goûter de midi dans son petit chaudron et Mary déjeunait au

magasin: quel dommage qu'il n'y pût aussi dîner! En hiver il partait avant la fermeture, Gaquard laissant sa boutique ouverte, pour le principe, jusqu'à sept heures. Ils pouvaient safemme et lui plus qu'amplement suffire à servir la clientèle. A partir de cinq heures du soir il n'y a plus dehors âme qui vive : ils pouvaient donc se passer de Mary. Us n auraient même pas eu besoin de mettre les quatre volets à la devanture ; il n'y a point de cambrioleurs dans les petites villes. Du moins n'auraient-ils pas souci de quelques mètres de drap: la moindre tirelire leur conviendrait mieux. Et Gaquard n'oubliait pas de mettre en sûreté sa recette de la journée : souvent elle n'était pas considérable.

— Est-ce que les Blandin vont encore venir ce soir ? dit Mary.

Il prononçait « encore)) comme quelqu'un qui trouve que ce serait une fois de trop.

— Ma foi. répondit la petite Jeannette, j'ai vu la Blandine tout à l'heure à la fontaine. Elle ne m'en a pas parlé, mais c'est probable qu'ils viendront comme tous les samedis.

La soupe ne fuma pas longtemps dans les assiettes : ils eurent vite fait de l'avaler, même Mary qui trouvait ces repas insuffisants. Une heure de marche au grand air vif donne un appétit du diable. Il reprit de la soupe, se servant lui-même sans s'occuper qu'il en restât assez pour les autres. Mais l'écuelle était large et profonde.

Pierre était taciturne comme son père. Mary, beau parleur, jugeait inutile de faire ici des frais de conversation. La petite Jeannette plutôt bavarde ne pouvait pas indéfiniment parler des pommes de terre qur gelaient dans la cave .

Les idées se formaient avec lenteur dans le cerveau de Vincent. Beaucoup de ses sensations restaient à l'état brut Sinon il eût pu se dire : « Je suis bien ici, ce soir. Nous voici réunis ma femme, mes deux garçons et moi. J en connais déplus à plaindre que moi. Certes il faut que je travaille dur et ferme, mais qu'est-ce que je ferais si je ne travaillais pas "? C'est ma vie. J'en ai encore pour des années à être solide. A supposer que la petite Jeannette ou moi l'on vienne à tomber malade je pourrais compter sur mes deux garçons Mon Jean-Marie avec ses capacités gagne déjà quinze francs par mois et il ne va pas s'arrêter là. Il garde cent sous pour lui et il nous donne le reste. Avec nos économies cela ne nous fait pas loin aujourd'hui d'un billet de mille. Dans deux ans d'ici je pourrai acheter le pré de Bourgadier; il y a longtemps que j'en ai envie. Blandin aussi, mais il n'est pas près, lui, d'avoir assez d'argent. Mon Pierre"? Ah! lui ce n'est pas la même chose. Mais il aura tout de même plus d'instruction que moi et ça ne lui fera pas de mal pour gagner sa vie. Assitôt sa première communion faite, on le mettra dans une ferme. La petite Jeannette et moi on n'aura plus à penser qu'à nous deux. Allons ! je vois que je n'ai pas à me tourmenter. Notre maison est à nous : pas de loyer à payer. S'il fallait donner cent francs par an à un propriétaire comme ça se fait à Lormcs, où est-ce qu'on irait ? Maintenant j'arrive au bout, mes deux enfants élevés. Je vais être comme un de ces vieux patriarches qui rendaient grâces au bon Dieu, en remuant leur barbe blanche, des bénédictions qu'il avait fait pleuvoir sur leur tente. »

Mais Vincent ne pouvait sentir cela que confusément, Ses souvenirs d'histoire sainte étaient vagues et il ne

pensait pas souvent à Dieu. Mais s'il n'allait à l'église que pour les grandes fêtes il savait que c'est Dieu qui se fâche quand le tonnerre gronde et il n'aurait pas entamé un pain sans le marquer, avec la pointe de son couteau, du signe de la croix.

— Entrez ! dit la petite Jeannette sans se déranger pour ouvrir. Ce n'était pas compliqué : il suffisait d'appuyer sur le loquet.

Blandin, sa femme et leur fille Annette venaient veiller. Il serra la main de Vincent.

— Ça va toujours? dit-il.

Vincent répondit:

— Ma foi oui. Gomme tu vois.

Tous deux ils avaient envie du pré de Bourgadicr. Ce n'était pas une raison pour ne se point fréquenter.

— Faut avoir le diable au corps pour sortir d'un temps pareil! dit la Blandine. Mais avec cette gamine-là — elle désignait Annette - il n'y a eu ni paix ni cesse : il il a fallu qu'on vienne vous voir.

— Avec ça, dit Annette, qu'on s'amuse chez nous ! Si on t'écoutait on se coucherait à six heures.

Ses traits étaient réguliers. Ses cheveux ne manquaient ni de souplesse ni même d'éclat. 'Grande, un peu mince, on ne s'apercevait pourtant pas qu'elle fût jolie ; et ellel'étaità peine. L'humble bleue! des champs frappe moins le regard que la tulipe du parterre.

De l'autre côté delà cheminée Blandin s'assit on face

de Vincent. Les deux vieux hommes ne se ressemblaient pas.

Avec ses favoris qui rejoignaient la moustache, Blandin aurait eu des airs de prince autrichien s'il n'avait pas porté blouse et sabots. Il parlait avec beaucoup plus d'abondance que Vincent, et il fallait que la Blandine passât par ses quatre volontés. Il savait lire et même un peu écrire, bien qu'autrefois il n'eût guère fréquenté l'école, lui non plus. Mais il avait toujours eu du goût pour l'instruction. Souvent, lorsqu'Annette allait encore en classe chez les sœurs, il lui était arrivé,' aux veillées d'hiver où l'on s'ennuie, de chercher avec elle la solution d'un problème. C'était presque toujours Annette qui la trouvait. Il lisait aussi son petit manuel d'histoire. Il avait ses idées sur la succession des différents gouvernements en France.

Il fumait la pipe ; Vincent prisait. Cela simplifiait beaucoup leurs rapports: ils n'avaient pas à s'offrir l'un à lautre de leur tabac.

Les deux femmes, Annette, Mary s'installèrent entre les deux hommes sous le manteau de la cheminée. Elle était si grande que douze personnes y auraient eu leurs aises. Il y avait à gauche l'ouverture du four en forme de voûte bouchée par un couvercle de tôle rouillée à poignée brune. La crémaillère, couverte d'une suie que l'on ne prenait pas la peine de faire tomber, occupait le milieu au-dessus de la pierre que depuis plus d'ifti siècle le feu creusait en niche. Dans leurs sacs de toile deux jambons étaient accrochés à de gros clous. Comme il restait beaucoup de place entre les montants et les deux pierres plates qui tenaient lieu de chenets, en toute saison l'on y voyait encore du fagot, du bois de

moule, des souches qui attendaient leur tour de devenir cendres et qui étaient aussitôt remplacés. Gela n'était guère selon le goût de Mary qui connaissait ces élégantes petites cheminées à jambages et tablettes de marbre et dont l'ébrasement de stuc est encadré par une bordure de cuivre luisant.

Pierre avait repris place à la table desservie. Le bruit de la conversation ne troublait point ses travaux.

— Depuis l'hiver de 1845, disait Blandin, il n'a pas fait aussi froid. Tu te rappelles, Vincent? On avait tousles deux une quinzaine d'années.

— Si je me rappelle!. . répondit la petite Jeannette à la place de Vincent. G était l'année d'avant ma première communion. Que la neige est restée trois mois, autant dire, sans fondre, et que Bourgadiera passé sur l'étang avec son chariot tellement qu'il y avait une épaisseur de glace.

— Il y a eu des arbres de fendus, dit Blandin. Et chez nous notre quartaut de vin avait gelé.

Vincent murmura, pensant à Bourgadier :

— Il ne le traverserait pas aujourd'hui !

Il y avait cependant une belle couche de glace sur l'étang, mais Bourgadier n'était plusle gai luron de 1845 : il avait aujourd'hui soixante ans sonnés et ne pouvait plus marcher qu'avec deux bâtons.

— Dame, dit la Blandine, certainement que non ! G'est comme Boubé. Mais Roubé c'est encore pire.

Ils parlèrent des vieux du village, les passant en revue l'un après l'autre. A l'époque de leur enfance à eux, ils les avaient vus dans la force de l'âge, s'attaquant à tous les gros labeurs des champs et des bois, les uns retournant la terre avec des charrues, fauchant l'avoine et

le sarrasin, les autres abattant les arbres qu'ils écorçaient et chargeaient sur les chariots. C'étaient des hommes vaillants à qui le travail ne faisait pas peur et qui avançaient pas à pas dans la vie comme vers quelque merveilleux horizon qu'ils étaient sûrs d'atteindre. Et on les retrouvait, âgés de soixante-dix ans et plus, courbés, cassés eu deux, vivant de légumes et de pain noir et buvant de 1 eau de la fontaine.

— Et la mère Rapillot *? demanda la petite Jeannette . Annette répondit :

— Elle ? Toujours à se plaindre, comme de juste Si on voulait la croire il n'y en aurait pas une plus malheureuse qu'elle.

La Blandine était fille de la mère Rapillot. Annette était dure pour sa grand'inère.

— Elle ne se décide pas vite à mourir ! dit Bîandin avec sérénité. Elle serait pourtant bien mieux au cimetière.

Il était dur pour sa belle-mère.

La Blandine n'eut pas un mot de protestation. C'était beau déjà qu'elle se tût.

Elle avait deux sœurs, l'une de deux ans, l'autre de cinq ans plus âgées qu'elle. Toutes deux étaient à Paris où Césarine, la plus vieille, tenait une fruiterie ; l'autre, Léonie, d'abord femme de chambre, s'était mariée avec un cocher d'omnibus. Depuis leur départ qui remontait à presque trente ans, on ne les avait jamais revues. Elles écrivaient une fois par an aux environs du 1er janvier, époque à laquelle Césarine envoyait à leur mère une livre de café : la vieille n'en profitait guère. Elle s'était mariée tard ; sa fille aînée avait aujourd'hui l'âge de Vincent. Elle-même entrait dans sa quatre-

vingt-cinquième année. Elle était la plus vieille du village, et, comme le disait Blandin, elle ne se décidait pas vile à mourir. Ses souvenirs étaient trop nombreux pour ne se point confondre.

Elle avait vu passer les modes et persistait à porter le cotillon court à rayures rouges, la coiffe noire pointue et les bas de laine blanche. D'ailleurs il n'aurait pas fallu qu'elle s'avisât de vouloir faire des frais de toilette : Blandin l'aurait bien reçue ! Si la chaumière de Vincent était vieille, celle de la mère Rapillot était vraiment ancienne. Pas même carrelée, tenant le milieu entre la maison et l'écurie, elle ne recevait la lumière que par une fenêtre d un seul battant à deux carreaux enduits de poussière. Bien des fois la Blandine avait dit à sa mère :

— Allons ! Laisse-moi faire, que je nettoie un peu chez toi.

La vieille n'avait rien voulu entendre. Propre, sa demeure lui fût devenue étrangère. De l'eau croupissait un peu partout ; des brindilles de fagots et des brins de paille traînaient. Elle persistait à mettre ses pommes de terre dans un trou creusé sous sou lit, et devant sa porte et sous le trou de la pierre à laver pourrissait une couche de fougères.

Elle ne faisait plus rien, que de mener paître ses oies. Encore était-ce plus pour se distraire que par

nécessite. Les oies ne songeaient pas à s'enfuir. Mais on eût dit que la vieille se plaisait en leur compagnie. En hiver il lui arrivait de rester au lit toute la journée.

Ce qu'elle se rappelait le mieux, parce que cela la touchait de plus près, c'était que pendant plus de la moitié de sa vie elle n'avait mangé que du pain de seigle mélange* de pommes de terre et qui tombait en miettes quand on le tirait du four. Encore n'en avait-elle pas eu toujours à sa suffisance. On ne voulait pas entendre parler du blé, qui avait la mauvaise réputation de geler en hiver. Peu à peu elle s'était habituée au bon pain noir de froment que la Blandine faisait cuire elle-même, mais les premiers temps elle n'y avait touché qu'avec respect, le coupant en petites tranches pour le savourer comme du gâteau.

Cela ne l'empêchait pas de déplorer que le pays eût changé. Ces champs et ces prés, c'étaient, au temps de sa jeunesse, des « chaumes » couvertes de 'bruyères, de ronces et de genêts. On ne connaissait, avec le seigle et les pommes de terre, que l'avoine, le blé noir, les haricots et les choux. Il y avait aussi les plats île châtaignes cuites à l'eau. Elle disait :

— A cette époque-là le monde ne se portait pas plus mal qu'aujourd'hui .

Elle en était la preuve vivante. Hélas ! songeait Blandin Elle se tenait encore droite. Elle était capable d'arriver à cent ans .

Elle déplorait aussi la disparition de certaines vieilles coutumes. Jamais un baptême ne se faisait sans (pie le village entier y prît pari . Au dépari et au retour du cortège les fusils donnaient de la voix avec un bel ensemble et le repas se terminait très tard dans la nuit.

Pour les noces aussi, mais seulement trois jours après. La vielle et la cornemuse jouaient.

Et c'était encore « de son temps » qu'à l'heure de l'Angélus on récitait cette prière :

— Ange Gabriel, descends du ciel. Va dire à la Sainte Vierge qu'elle dorme. « Je ne dors ni je ne veille. J'attends mon petit enfant Jésus qui est sur l'arbre de la croix, les deux pieds cloués, les deux mains jointes, la couronne d'épines blanches sur la tète ».

Elle se rappelait aussi une grande fête à laquelle elle avait assisté aux environs de sa quarantième anûée. C'était pour l'inauguration du « pont de la Reine. » Elle se nommait, paraît-il, Ma rie- Amélie. Ah ! La bonne dame du bon Dieu ! répétait souvent la mère Rapillot en joignant les mains. Il y avait la garde nationale au grand complet : douze hommes armés de lances avec flammes tricolores. Des guirlandes de fleurs se balançaient tout le long d'une belle avenue d'ormes séculaires. Toutes les autorités — des messieurs comme on n'en voit plus aujourd'hui, — et le peuple tout entier avaient assisté à la messe. Plusieurs hommes portaient un haut-de-chausse avec des guêtres qui, montant audessus du genou, étaient fixées par des jarretières de laine rouge, et une « domaire », grand habit de coupe très ancienne dont les pans carrés descendaient sur le devant jusqu à mi-jambe. Elle y avait vu le portrait du roi et, en personne, un député du pays qui occupait à Paris, d'après ce qu'elle avait pu comprendre, une situation très importante. Il y avait eu des salves de mousqueterie exécutées par la garde nationale tout entière, un banquet, des discours dont elle avait en vain essayé de saisir le sens, mais elle avait comme

tout le monde crié : Vive le roi ! Puis on avait dansé et chanté jusqu'à neuf heures du soir, jusqu'au moment où un feu d'artifice — comme on n'en voit plus aujourd'hui, — avait illuminé la vallée, la montagne et le ciel. Elle ne se lassait pas de redire que tout cela était bien fini, que chacun ne vivait plus que pour soi. ttllemême vivait chez elle, dans sa chaumière qui faisait corps avec la maison de Blandin. Celui-ci attendait que la vieille fit place nette pour percer dans le mur une porte de communication. Annette grandissant, ils se trouvaient un peu à l étroit .

Une rafale descendit par la cheminée, semant quelques flocons de neige qui fondirent avant d'avoir touché les flammes. Un chien hurlait à la mort, longuement, très loin, dans la campagne. Une chouette hulula. Tous eurent un frisson. Ils se sentaient perdus au milieu de l'hiver et de la misère humaine.

— Un vrai temps de revenants"! dit la petite Jeannette qui était superstitieuse.

Mary haussa les épaules: il y avait belle lurette qu'il ne croyait plus aux revenants! Blandin était un peu comme Mary ; mais il n'aurait pas, pour tout l'or du monde, bêché ou labouré le Jour des Morts, de crainte de mettre à nu les os de ses ancêtres.

Vincent, la petite Jeannette, la Blandine et Annette croyaient aux sorciers et au diable qui se mêle des affaires des hommes. Pierre aussi, qui leva la tête, regarda de ses yeux ronds et prêta l'oreille, effrayé à l'avance. Ce n'était pourtant pas un garçon sensible.

La nuit, quand ils se réveillent en sursaut, les plaintes du vent qui frappe à leur porte et secoue leurs volets les font frémir. Ils tressaillent à un craquement de l'armoire. Qu'un rat furtif bouscule les verres, c'est un

mort de la famille qui revient boire. S ils aperçoivent, an retour d'une foire. des feux follets rougeâtres danser sur la mare ou des vapeurs blanches s'étaler le long d'un ruisseau, ce sont, là des damnes qui vont les poursuivre, ici des fantômes qui les guettent.

Les sorciers ont pleins pouvoirs sur les morts, qu'ils évoquent à leur gré. Ils font des vivants ce qu'ils veulent. Ils peuvent jeter des sorts sur le bélaiT. Avec des œufs ensorcelés ils peuvent détruire la récolte d'un champ. Même les bienfaits qu'ils consentent à rendre les montrent redoutables, détenant des secrets de l'autre monde. Les uns guérissent les dartres et les érysipèles, d'autres les brûlures, ceux-ci les maux d" yeux et de dents, ceux-là les piqûres de serpents. Le diable prend souvent la forme d'une poule noire qui, en échange de leur àme, vient proposer de l'argent à ceux qui en ont besoin. La nuit il se tient, invisible, au carrefour où des chemins se croisent. Malheur à qui n'a sur lui ni scapulaire ni chapelet ou qui oublie de faire le signe de la croix !

Les quatre chemins ! La Blandine racontait souvent une histoire qu'elle reprit ce soir-Là. On était toujours heureux de l'entendre. Chaque fois, c'était nouveau. Elle dit :

— J'allais sur mes huit ans, et je mJen rappellerai jusqu'à la fin de ma vie. Ma mère m'avait envoyée à Vaucorniot pour savoir quand c'était que le meunier devait moudre. Dans ces temps-là ce n'était pas comme aujourd'hui, que les moulins marchent autant dire nuit et jour. C'était, ma foi, au commencement du mois d'août et il faisait une chaleur!... Ça ne m'empêchait pas de marcher vite, en traversant les bois surtout, où

j'avais moins chaud Comme j'nrrivais à l'endroit où il y a deux chemins qui se rencontrent et qui font une croix, je vois la vieille mère Velotte qu'où savait bien dans tout le pays que c'était une sorcière...

— Oh! pour ça! dit la, petite Jeannette. Une nuit que défunte ma mère passait devant sa maison, — faudrait plutôt dire sa cabane, — elle l'a entendue crier, et elle a entendu comme des coups de manche à balai ; et elle a bien dit que c'était le diable qui battait la mère Velotte.

La Blandine continua :

— Ma foi, quand je l'ai vue, j'ai eu peur. Mais, comme elle m'avait vue aussi, je ne pouvais plus me cacher. Quand j'ai été tout près d'elle elle m'a demandé: « Où que tu vas donc comme va, petite1? » Je tremblais sur mes jambes. Je lui ai répondu: o C'est ma mère qui m'envoie demander au meunier de Vaucorniot quand est-ce qu'il va moudre. » Alors elle m'a dit, tel que je vous le dis : a Je voudrais bien aller avec toi, mais il faut que je reste ici : j'attends quelqu'un. » Vous pensez bien que je n'ai pas demandé mon reste. Je suis sûre que c'était le diable qu'elle attendait. J'ai d'abord marché tout doucement, pour ne pas avoir l'air d'avoir peur. Mais les pieds me démangeaient. Aussitôt que j'ai été arrivée au premier tournant j'ai pris mes sabots dans mes mains et je vous certifie que j'ai détalé. Et je ne me suis pas retournée, tellement j'étais sûre que j'aurais vu le diable.

— Votre mère Velotte, c'était une vieille toquée ! dit Mary qui ce soir-là ne mâchait pas ses mots.

— Ce n'est pas si sûr que ça ! dit Vincent qui pour tant ne le contredisait jamais.

Mary de nouveau haussa les épaules .

— Cause toujours, mon garçon ! dit la petite Jeannette. Est-ce que la Blandine invente ça? Et ce que les vieux ont vu, tu l'as vu, toi, peut-être? Si je voulais raconter tout ce que défunte ma mère m'a dit là-dessus !...

Elle n'avait pas pour Mary le même respect que Vincent. Elle le trouvait déguisé en monsieur de la ville. Elle aurait préféré qu'il travaillât la terre, tout bonnement Mais, elle qui menait son homme par le bout du nez, jamais elle n'avait pu triompher de l'obstination de Mary.

— Dame, affirma Blandin, s'il y a des choses que l'on comprend, il y ,en a beaucoup aussi que l'on ne comprend pas.

Il ne parlait pas que des problèmes d'arithmétique.

Blandin était, comme Vincent, de ceux qui, le matin du premier mai, plantent dans leur fumier, pour le préserver des serpents qui voudraient y faire leur nid, un arbuste orné de rubans . Le dimanche suivant il allait à l'église pour y faire bénir, à l'issue de la messe de huit heures, des baguettes de noisetier attachées en faisceau. De retour aux Vernes il les plantait dans ses deux champs et dans sou jardin pour les préserver de la grêle. Il savait que, s'il venait à tonner lorsqu'il coupait du bois, il devait tenir sa hache le tranchant en l'air : la foudre, si elle s'avisait de tomber sur lui, serait fendue. Ni la Blandine, ni la petite Jeannette n'eussent fait la lessive pendant les Quatre-Temps, ni les jours de vigile et de jeûne, ni entre Noël et la Chandeleur. Ils savaient tous que le cri du geai est bon signe, que la chouette et la pie sont des oiseaux de mauvais augure, qu'il ne faut pas se marier au mois de mai, sous peine qu'un des

nouveaux époux meure bientôt après. La poule qui veut imiter le chant du coq annonce un malheur.

Tout cela faisait partie des choses que l'on ne comprend pas. Ils n'étaient pas seulement au milieu de l'hiver et de la misère humaine; ils vivaient entourés de mystères Le monde était habité par des forces obscures qu'ils divinisaient. Faibles, ils les sentaient liguées contre eux. Ils tâchaient tantôt de se les rendre favorables par des invocations et des signes, tantôt de conjurer leur mauvais vouloir par d'humbles sacrifices, tantôt, enfin, de deviner leurs dispositions au moyen d'indices sûrs qu'ils tenaient de leurs ancêtres.

Il s'était fait un grand silence. Mary, n'y tenant plus, en profita pour dire à haute voix :

— Vous savez que je vais partir1?

Annetlc pâlit. Vincent se pencha en avant, les mains sur les genoux. La petite Jeannette fit un bond, et dit :

— Tu vas partir ! Et où ça, donc1?

— A Auxerre, répondit-il.

— A Auxerre ! murmura Vincent stupéfait. Auxerre, ce n'était même pus dans le département.

C'était loin, pour Vincent !

Mary s'expliqua :

— Il y avait déjà longtemps que j'y pensais. C'est un commis-voyageur qui passe tous les deux mois chez Caquard et qui m'en avait parlé au commencement d'octobre. Il connaît une maison de nouveautés à Auxerre, où l'on aura besoin dans quelque temps, à ce qu'il m'a dit, d'un commis de mon âge qui soit déjà. un peu au courant. Et savez-vous ce que je vais gagner là-bas 1

Non : personne n'en savait rien. Il prit un temps ri proclama :

Trente francs par mois, logé, nourri et blanchi, 11 promena sur son auditoire un regard triomphant.

— Dame, dit Vincent à qui ce chiffre donnait à réfléchir, trente francs par mois, c est à considérer.

— Tais-toi donc, tiens, hébété ! cria la petite Jeannette. Trente francs par mois là-has, c'est moins que dix francs ici ! Est-ce que tu connais seulement Auxerre, toi? Non. Eh hien, moi, je l'ai vu quand j'ai été chercher à Paris ce nourrisson de malheur, que plus jamais je n'ai voulu en reprendre. Je m'y suis même arrêtée, puisqu'en ces temps-là c'était là qu'on prenait le train. Eh bien, c'est une ville dix fois plus grande que Lormes, et où la vie n'est pas bon marché.

— Mais puisque je serai nourri !... objecta Mary.

Un instant suffuquée, elle bredouilla pour gagner du temps :

— Tu seras nourri! Ta ta ta!... Tu seras nourri!... Et puis après, mon garçon^

Et elle trouva sa réponse :

— Et les frais à côté^Tune seras pas habillé, en tout cas1? Tu vas faire le monsieur. Tu iras au café, et tout le trimbalement. Tu t'imagines peut-être que tu vas faire des économies 1 Tu serais encore bien capable de nous écrire pour nous demander de l'argent ! Non ! Non 1 Tu partiras si je veux.

Elle était terrible quand elle s'y mettait. Annette pensait : « Elle a raison »

La petite Jeannette s'imaginait Auxerre comme une ville immense peuplée de ces pâles demoiselles qu'elle appelait des mijaurées, incapables de faire œuvre de Leurs dix d'unis. Elles ne sont bonnes qu'à exciter à dépenser de l'argent. Mary, tel qu'elle le voyait venir, serait vite pris. Ici il s'ennuyait. Là-bas, livré à luimême, que deviendrait-il'?

Les Blandinne disaient rien, écoutant.

— Qu'est-ce que tu en penses, toi? dit-elle à la Blandine.

— Ma foi, répondît celle-ci, d'un côté tu n'as pas tort, mais d'un autre Jean-Marie n'a pas tort non plus. Dans nos pays il n'y a pas grand'chose à faire pour quelqu'un qui ne va pas gagner de l'argent ailleurs . Qu'est-ce qui l'empêche d'aller à Auxerre et de revenir s'établir ici dans quelques années ? .

Mary ne pensait pas du tout à cela. Mais il bénit la Blandine.

— C'est vous qui avez raison, lui dit-il.

— Et de s'y marier1? acheva-t-elle en regardant Annette qui rougit.

Mary ne répondit rien.

— Tout ça, dit la petite Jeannette, ça va être bien du tourment pour nous.

Elle soupira et se tut. Il y eut de nouveau un grand silence. Le charme de la veillée était rompu. Les Blandin partirent.

Elle ne dormit pas de la nuit. Elle ne fit que se tourner et se retourner dans le lit. Vincent ne bougeait pas. Mais jusqu'à deux heures du matin, où ses yeux enfin se fermèrent, il se demanda s'il pourrait acheter le pré de Bourgadier.

Le lendemain fut un dimanche clair, sans un nuage au ciel. Le vent s'était occupé pendant la nuit. Les coqs ne chantèrent qu'à sept heures, parce qu'ils ne sont jamais en avance sur le lever du jour, sauf quand ils rêvent vers minuit. De tous les coqs du village c'était celui des Vincent qui, le premier, saluait le soleil. Bien qu'il lût vieux il ne le cédait à aucun pour la noblesse de l'allure. Son jabot defaverolles était orné déplumes jaunes. Pour les teintes multicolores de ses ailes et de sa queue recourbée il ne le cédait pas aux canards. Sa voixgraveetaitsonore.il chantait comme parlent les vieux : avec conviction et prudence. Il attendait pour recommencer que les autres lui eussent répondu. Inutile de chanter dans le désert.

En hiver Mary était toujours le premier debout. Il trouvait ridicule de ne pas avoir, à seize ans, un lit pour lui tout seul et d'être encore obligé de coucher avec son frère S'il ne fermait pas la boutique, c'était lui qui l'ouvrait. Et il partit au moment où leur coq poussait son premier cri. Le dimanche et le jeudi étaient les

deux jours où, pendant la matinée, Caquard avait le plus de chances de débiter sa marchandise aux gens des villages qui venaient à la messe et au marché.

La blancheur de la neige faisait paraître gris les premiers rayons du jour qui se levait au-dessus des bois. Les mains dans les poches, une cigarette aux lèvres, Mary s'en allait. Il connaissait le chemin creux. Il se fût bien gardé de poser les pieds aux endroits où il n'ignorait pas que le vent eût accumulé la neige sur une épaisseur de plus d'un mètre. Il marchait vite, pour se réchauffer, et surtout parce qu'il éprouvait plus de joie à partir qu'à rentrer. Chaque pas le rapprochait de la ville. Les faibles liens qui pouvaient le rattacher encore au village cassaient net dès que, sorti du chemin, il se voyait sur la route départementale. Ce matin la vie était pour lui claire comme le ciel.

Vincent sauta du lit. En un tournemain il fut habillé. . Il dégagea les tisons de dessous les cendres et jeta dessus du fagot qui bientôt pétilla.

La petite Jeannette aussi fut vite vêtue. Dans les deux seaux il y avait des blocs de glace qu'elle mit à fondre près du feu,

Les flammes montaient sous la marmite pleine de pommes de terre écrasées de la veille pour les cochons. Pierre dormait encore ou faisait semblant.

Elle était de mauvaise humeur. Elleaurait voulu que Vincent lui parlât, le premier, du départ de Mary : il s'en gardait bien. Quant elle le vit se diriger vers la porte, elle lui dit :

— Tu ne vas pas lâcher les poules de ce temps-là, je suppose?

— Si, répondit-il. En tout cas je vais leur ouvrir leur

toit. Si elles ne veulent pus sortir, elles resteront. Cales regarde,

C'était tout simple.

Comme hier soir il s'arrêta dans la cour Mais il n'eut pas à se demander d'où venait le vent. Il vous cinglait si bien la figure qu'on sentait tout de suite qu'il arrivait, en droite ligne, de l'est. Il lui fallait passer pardessus des montagnes, mais il doit avoir des ailes, comme les guêpes que n'embarrassent pas les haies.

Vincent jeta sur le village un regard machinal. Les maisons étaient-elles couvertes d'ardoises, de tuiles ou de paille? Vincent le savait, mais un étranger n'aurait pas pu le dire : elles étaient toutes couvertes de neige. Bien plus : elles en étaient entourées, si bien qu'à une lieue de distance, Vincent ne dislinguait plus ni hameaux, ni fermes : il n'y voyait que du blanc. Pour celles qui, à peu près groupées à raison d'une trentaine, constituaient le village, il les connaissait une par une. Deux ou trois, abandonnées, tombaient en ruines. On ne savait même pas au juste à qui elles appartenaient ; et ce n'était pas daus ce trou isolé, desservi par un mauvais chemin, que des acheteurs se présenteraient pour les relever et les transformer.

La chaumière de Vincent était exposée au midi, sur le bord du chemin qui prenait naissance à la route et à l'endroit où. s'élargissant un peu, il formait une espèce de petite place publique sans destination précise. Toutes ne donnaient pas sur le midi, n'étant pas construites sur le même plan. Quelques-unes étaient posées parallèlement à la sienne, d'autres tournées de biais vers le nord, d autres vers l'ouest. Elles ne se touchaient pas, étant toutes séparées par des jardins, des champs ou

des prés. Pour aller de chez Vincent à la fontaine il fallait traverser la petite place . Et l'on était en face des Blandin dont la chaumière regardait le nord : mauvaise exposition; mais on ne retourne pas une chaumière comme une table. De hautes perches dont les bouts dépassaient les toits étaient dressées contre les pignons. Les échelles montaient, échelon par échelon, jusqu'aux portes des greniers. Dans la cour de Vincent ce n'étaient pas des perches qui se dressaient, mais un très vieux hêtre dont les racines apparentes avaient fini par prendre la couleur de la terre. Sa chaumière se prolongeait vers l'ouest par le hangar, vers l'est par la grange et par l'écurie des vaches et de l'àne.

Comme il l'avait dit Vincent ouvrit la porte des poules. Le coq sauta le premier du perchoir sur le sol battu semé de plumes. Une à une les poules l'imitèrent. Il y en avait huit de tous âges et de toutes couleurs, du noir d'encre au blanc de neige. Toutes avaient une crête rouge, mais moins importante que celle du coq; elles s'avançaient prudentes, allongeant le cou pour le retirer aussitôt après, comme si elles avaient voulu après une nuit d'immobilité s'assurer de son bon fonctionnement. Le coq marchait la tête haute, le jabot bombant, pareil à un gros bourgeois qui n'avance que précédé de son ventre. Pour montrer à ses poules que la neige n'était pas redoutable, il fit quelques pas : c'était froid; mais un coq se doit de n'avoir peur de rien Elles essayèrent de le suivre, les plus jeunes en tôle : tout de suite elles rebroussèrent chemin et rentrèrent chez elles. On eût d'il qu'elles regrettaient de ne pas avoir de sabots. Où iraient-elles aujourd'hui chercher leur nourriture? Qu'était devenue la terre

féconde en grains et en vers"? La terre n'était plus que cette chose blanche, molle et glacée. Le coq lui-même, malgré l'expérience qu'il aurait dû avoir, rentra, n'y comprenant rien.

Mais déjà Vincent ne s'occupait plus d'eux : il était dans l'écurie.

Il y faisait chaud. Etendues sur leur litière, les deux vaches tournèrent vers lui leurs tètes surmontées de cornes Un instant elles cessèrent de ruminer, la mâchoire de travers, puis elles recommencèrent. C'était en hiver leur principale occupation. L'âne, qui n'avait sans doute point de passe-temps plus agréable, se mit à braire. Il saluait du mieux qu'il lui était possible l'entrée de son maître. Le plafond de l'écurie, que l'on pouvait presque toucher enlevant le bras, était fait de planches grossières posées l'une à côté de l'autre sur trois poutres à peine équarries. Des brins de trèfle et de foin pendaient. Une rigole pour l'écoulement du purin longeait la litière. Dans un renfoncement du mur en forme de placard il y avait, sur trois rayons poussiéreux, une lanterne sale, une serpe sans manche, de vieux débris de ferraille entassés là par plusieurs générations : gros clous, vis cassées par le milieu, morceaux decerclures de fer brisées. Tout^cela était inutile, mais à quoi bon le jeter ? Vincent prit sa fourche, passa de l'écurie dans la grange, ouvrit deux petites lucarnes 8ans vitres qui donnaient l'une sur le râtelier des vaches, l'autre sur celuide l'âne, etleurservitleur repas.

Cependant la petite Jeannette portait aux cochons leur marmite de pommes de terre mélangées de son. L'âne n'avait rien trouvé de mieux, pour saluer Vincent, que de braire. Les cochons accueillirent la petite

Jeannette en grognant : c'était leur façon d'exprimer leur joie, Braves bêtes qui ne demandaient qu'à jouir de la vie en engraissant, ils auraient voulu que chaque heure fût celle de la pâtée. Quand les sentiers étaient praticables, jamais on ne les rencontrait les yeux tournés vers les nuages. Eussent-ils voulu le faire que leurs larges oreilles se seraient interposées entre eux et le ciel. Mais ils n'étaient occupés, la tète basse, qu'à fouiller du groin jusqu'entre les pierres. L'hiver dérangeait leurs habitudes. Lorsqu'ils ne mangeaient pas, ils dormaient. Et sans doute regrettaient-ils de ne pouvoir remâcher leur nourriture, comme les vaches.

A partir de huit heures le village s'anima. Toutes les cheminées fumaient. Bien que le soleil ne fût guère qu'un reflet de lui-même, ses rayons n'en arrivaient pas moins jusqu'à la terre, ou plutôt jusqu'à la neige. Comme ils n'avaient pas assez de force pour la faire fondre, ils glissaient dessus. C'étaient de jolis tons roses. Les pommiers des jardins en paraissaient tout fleuris, comme au doux mois de mai.

Des portes s'ouvraient. Une femme en camisole apparaissait sur son seuil et vidait dans la neige de la cour une bassine d'eau de vaisselle fumante. Tout de Buite la porte se refermait.

La porte des Vincent se referma sur Pierre qui partait pour assister à la messe. Au mois de juin do l'année prochaine il devait faire sa première communion et, quelque temps qu'il fit, il ne lui était pas permis de manquer la messe lo. dimanche. Vincent et la petite Jeannette eussent été désolés à l'idée que sa première communion pût être reculée d'un un. Il s'en alla avec les sabots et la casquette qu'il avait bier. 11 n'avait

cbangé que do pantalon et de blouse. Bien différent de Mary, il aurait mieux aimé passer ses dimanches aux Vernes. comme il faisait de ses jeudis. Lorsqu'il se trouva sur la route, il fut presque dépaysé et se retourna pour regarder le village, comme s'il fût parti pour très longtemps II était seul. Annette elle-même, qui aimait beaucoup aller en ville, ne se dérangeait pas : il faisait par trop vilain temps.

Il eut beau taire encore vilain temps pour la messe de minuit, ils partirent à dix heures du soir avec des lanternes et des bâtons, emmitouflés de manteaux et de capelines. Il n'y eut guère à rester aux Vernes que Mary, qui devait s'en aller le lendemain matin à la même heure que d'habitude, les vieux comme Bourgadier, Roubé, la mère Rapillot, les petits qui auraient dormi debout et que gardaient leurs mères, et quelques hommes qui se vantaient de ne jamais entrer à l'église.

Il y avait, à la queue-leu-leu, les Vincent, les Blandin, les Rond, les Clairet, les Boizard, les Galreux, les Charrier, les Dusserre, les Barbote, les Bourrioux, quelques autres encore. Beaucoup d'hommes avaient sur les épaules de vieilles limousines.

Le ciel était si pur qu'en regardant longtemps on aurait fini par apercevoir, très haut, les ailes des anges. L'air était si sonore qu'en écoulant bien on aurait entendu leurs voix chantant: Gloria in excelsis Deo, et in terrapax hominiàus bonse voluntatis.

Tous ne songeaient pas à la merveilleuse histoire que racontent les Evangiles. Et c'était si loin d'eux 1 Dix-

huit cent quatre-vingts ans l^s en séparaient. Mais les femmes s'associaient instinctivement aux souffrances et à la joie de la Vierge Marie ; les hommes pensaient à saint Joseph qui vainement frappait à des portes. Il avait ilù entrer dans une étable. Vincent voyait son écurie avec les deux vaches et l'àne. Il n'y aurait pas eu beaucoup de place pour la Sainte Famille. Eh bien ! il l'aurait fait entrer dans la maison. Car il les aurait tout de suite reconnus à leurs auréoles.

Vincent ne se considérait pas comme obligé d'aller à la messe tous les dimanches. Mais tout ce qu'il y a d'émouvant et de rustique dans la religion lui plaisait : Noël, Pâques, les Rogations et la Toussaint, qui précède la fête des'morts.

Ce n'étaient pas des gerbes d'aveuglante lumière que répandaient les lanternes, mais plutôt une clarté douteuse qui n'avait point la force de rayonner. Le mystère des bois n'en était pas troublé Ils restaient le domaine du silence que troublaient seuls les hurlements des loups.

Annette marchait entre son père et sa mère. Derrière eux venaient les Rond: la mère, Cécile, et le fils Lucien. Rond était un des quelques hommes qui ne se dérangeaient pas pour aller à l'église, sauf quand il s'agissait d'un enterrement. Les Rond étaient parmi les plus pauvres du village: le père buvait trop. Il n'allait à la ville qu'à cause des auberges. Quand il était parti on ignorait à quelle heure et quel jour il reviendrait. Sa femme, sa fille et son fils marchaient la tête basse, silencieux. Ils allaient à la messe de minuit moins pour prier que pour le rencontrer peut-être : car il était parti ce matin.

Cécile avait l'âge d Annettc. Lucien entrait dans sa dix-septième année. Leur mère, que l'on ne manquait pas d'appeler la Ronde, n'avait guère plus de quarante ans, s'étant mariée et ayant eu des enfants de bonne heure : cinq, dont trois étaient morts. Mais elle paraissait plus vieille encore que la Blandine et la petite Jeannette : c'était la faute de Rond. Cécile était certainement la plus belle fille des Vernes : elle avait beau travailler comme un homme, avec son père, dans les bois.

Lucien regardait Annette. ou du moins la capeline et le manteau qui la lui cachaient.

Ils n'étaient pas encore sortis des bois qu'ils entendirent la grosse cloche sonner le premier coup de la messe de minuit.

— Onze heures, dit Vincent. Nous ne serons ni en avance ni en retard.

Personne, ou presque, ne parlait. Ils étaient tous occupés à retenir leur respiration, bouche fermée, tant la bise pinçait. Parfois, pour se soulager et renouveler d'un seul coup sa provision d'air, quelqu'un soufflait bruyamment. Les hommes avaient de petits glaçons aux moustaches.

L'église était tout illuminée. A mesure qu'ils entraient ils éteignaient leurs lanternes. Ils faisaient seulement le geste de prendre de l'eau bénite, car elle était gelée. Ceux qui avaient des chaises — on pouvait en avoir une à partir de vingt sous par an — les prenaient. Les autres se casaient au hasard, dans les bas-côtés, jusque sous la tribune près de la grand'porte.

Vincent regardait en clignant des yeux il ap< rcevait, dans une lumière de gloire, le maître-autel. Autour du

LE VILLAGE 5i

tabernacle des cierges brûlaient dans de grosses souches sur de massifs chandeliers dorés. Il ne se souvenait pas d'avoir une seule fois manqué la messe de minuit, depuis l'âge de dix ans Mais, dans l'ancienne église plus basse de voûtes et moins large de nefs, on avait plus chaud.

La messe commença. Il écoutait les chants liturgiques, saisi de respect pour ce qu'ils devaient signifier et qu'il ne comprenait pas. Des parfums d'encens arrivaient jusqu'à lui. Il savait que, cette môme nuit, des bergers qui gardaient leurs moutons dans un pays très lointain — à Auxerre peut-être, — avaient entendu les voix des anges et qu'ils avaient pris le chemin de l'étable où l'Enfant Jésus venait de naître. Vincent ignorait s'ils avaient avec eux emmené leurs moutons, mais il les voyait marchant comme lui dans la neige. En hiver il doit y avoir de la neige partout.

On chantait l'offertoire : Lœtentur cœli et exultet terra ante faciem Domini: quoniam venu. . La Ronde, pas plus que Vincent, ne soupçonnait le sens de ces paroles. Mais une des portes du tambour de gauche battit, et Rond apparut, le sourire aux lèvres et la trogne fleurie, tortillant sa casquette entre ses doigts. Cécile poussa du coude Lucien en chuchotant :

— Regarde le donc !

Il ne savait que faire. Ce n'était pas que l'assistance l'intimidât. Il promenait sur elle ses regards d'homme supérieur à toutes ces simagrées delà religion, et de brave ivrogne qui n'a pas le vin mauvais. Mais toutes ces lumières lui faisaient mal aux yeux. Il ressemblait à un hibou qui s'est trompé d'heure et brusquement se trouve face à face avec le soleil. Il ne se décidait pas à

prendre un parti : sortir ou suivre l'allée pour se réfugier dans l'ombre sons la tribune Mais il n'était pas assez sûr de ses jambes, et il voyait beaucoup plus de lumières qu il n'y en avait en réalité. Il resta donc où il était et se mit à rire pour de bon. Tous ceux et tontes celles qui pouvaient le voir le regardaient, scandalisés. Et la Ronde avait envie de se lever de sa chaise pour aller le prendre par le bras, le garder avec elle jusqu'à la fin de la messe et le ramener aux Vernes Mais elle hésitait, n'aimant pas à se faire remarquer. Pourtant elle venait de s'y décider quand le suisse, qui passait sa canne à la main et sa hallebarde sur l'épaule, arriva à hauteur de Rond. Il le connaissait et n'en fit ni une ni deux. R,ond sortit plus vite qu'il n était entré. Et la Ronde n'eut plus qu'à maudire le suisse.

Au moment de l'élévation, Vincent inclina la tète comme tout le monde. Il se passait quelque chose qui était au dessus de son entendement. Dieu avait envoyé son Fils sur la terre pour sauver les hommes, lui Vincent aussi bien que les autres, pour leur permettre d'entrer un jour au Paradis. 11 ne pensait pas atout cela lorsqu il avait trente ans. Maintenant que ses cheveux commençaient à blanchir il lui arrivait d'essayer de regarder par-delà cette vie. comme lorsqu on monte au laite de la montagne pour découvrir les pays qu'elle cache. Mais Vincent avait la vue faible. Ses yeux se fatiguaient vite. Et, sauf ce qu il pouvait toucher du doigt, tout lui semblait enveloppé de brouillard.

Il passa son hiver à bricoler dans la maison, dans la cave et dans la cour. Il ne fallait pas penser faire quoi que ce soit dans les champs où les semences enfouies au dernier automne dormaientleur sommeil souterrain, ni même à aller dans les bois ramasser des branches mortes : les sentiers étaient impraticables. Mais Vincent, homme de précaution, n'était jamais pris au dépourvu. Du grenier où ils étaient entassés il jetait les fagots à mesure qu'il en avait besoin. Toutes communications avec les champs et les bois étaient coupées. S'il n'y avait pas eu la route qui conduisait à la petite ville et que les cantonniers, de temps à autre, déblayaient avec leur traîneau, le village aurait été abandonné à ses propres ressources. Les années comme celle ci où l'on avait pu prévoir que l'hiver serait rigoureux, il aurait fallu que Ton s'approvisionnât, comme les explorateurs qui vivent aux environs du pôle dans des huttes de glace que les ours essaient d ébranler, dressés sur leurs pattes aux longs poils blancs. Mais on pouvait se passer des commerçants. Chacun faisait cuire son

pain ; il y avait du lard dans les saloirs, des jambons dans les cheminées, des grappes d'oignons suspendues aux solives et des légumes dans les caves.

Vincent tressa des paillassons, écossa des haricots méticuleusement, — il n'était pas pressé, — mit de l'ordre dans la cave où il exhaussa sur des bûches de vieux coffres qui auraient pourri en contact avec le sol humide ; et il y consolida ses casiers de pommes de terre, de carottes et de choux II ameublit le terreau du hangar. Il répara la porte du toit des cochons : pour occuper leurs loisirs ils en avaient rongé tout le bas. A moins que ce ne fût parce qu ils manquaient d'air, mais Vincent ne leur demanda pas leur avis. Il scia du bois et fendit des souches comme il jetait les fagots du grenier : à mesure qu'on en avait besoin.

Il se couchait de bonne heure, n'attendant pas toujours que Pierre et Mary fassent rentrés, et se levait tard. Une vraie période d'hivernage où tous les habitants du village vivaient comme des marmottes. Ils avaient les yeux moins souvent ouverts que fermés. Mais ils ne dormaient pas toute la nuit. Alo: s ils se distrayaient en écoutant chanter le grillon dans la cheminée. Ou bien, si l'on avait raconté à la veillée des histoires de revenants, jeunes et vieux se cachaient la tète sous les draps quand un meuble craquait : ils suaient de peur à l'idée d'entendre deux mains invisibles ouvrir la porte de l'armoire.

La neige se décida vers la fin de janvier à fondre. On revit enfin la vraie couleur de la terre. L'herbe réapparut dans les prés, et les feuilles jaunies depuis Le dernier automne sur le terreau des bois. Des ruisseaux se formaient partout. L'étang eût débordé si l'on n'avait

laissé la pelle grande ouverte, et l'eau bouillonnait dans le déversoir On revit aussi les toits tels qu'ils étaient, avec leur paille jaune recouverte de mousse épaisse, aussi verte que l'herbe des prés. L'hiver pouvait reprendre l'offensive, mais le village avait résisté à sa première attaque, la plus longue et la plus rude : il n'y avait ni morts ni blessés. Un vent doux soufflait du sud et dans quelques jardins des feuilles neuves apparurent sur les groseilliers.

Les sentiers se rouvrirent. Les hommes retournèrent dans leurs champs. Si les sillons n'avaient pas été aussi détrempés, peut-être, se couchant sur le côté, auraientils prêté l'oreille pour écouter si le cœur de la terre bat tait encore.

Vincent se remit à travailler dehors. Ses deux champs étaient situés, le premier derrière sa maison, l'autre plus loin, sur la lisière des bois. Tantôt avec l'âne attelé à son tombereau, tantôt avec les deux vaches couplées au timon, il y transportait le fumier. La neige avait disparu ; mais souvent chariot et tombereau enfonçaient jusqu'aux essieux dans la boue des mauvais chemins. Vincent essayait en vain de nettoyer ses fossés et ses rigoles : ils se remplissaient à mesure qu'il les vidait. Avec un grand sécateur il tailla les haies : les branches ne repousseraient pas tout de suite.

La petite Jeannette « n'arrêtait pas », comme elle le disait elle-même. A. l'entendre, pas une femme au monde n'était autant qu'elle surchargée de besogne. C était comme si elle seule avait eu à s'occuper d'nn ménage, de cochons et de poules. Les vaches et l'àne étaient du ressort de Vincent. Dans sa maison ou dehors elle trottinait toujours, c'était sa façon de courir.

A quarante-cinq ans elle ouvrait sur la vie des yeux candides Elle aussi, il y avait beaucoup de choses qu'elle ne comprenait point, ce qui ne l'empêchait pas d'appeler Vincent : hébété. Elle se préoccupait moins de la cuisine que de bien soigner ses cochons et ses poules. Un peu moins bon, un peu moins mauvais, personne n'en mourait. Mais il faut que les poules pondent de beaux œufs qui se vendent au marché, et que pour la foire les cochons soient gras à souhait. A poignées elle jetait de l'avoine à ses poules ou, dans une vieille marmite, elle leur donnait d'une pâtée fumante moins indigeste que celle des cochons, qui ont l'estomac solide Elle les regardait se gaver. Gela faisait partie de son travail.

Les cochons recommençaient à sortir. Ils retournaient la terre avec leurs groins et se vautraient dans la boue ; ils rentraient crottés jusqu'au ventre. Ils n'avaient besoin de personne pour se conduire : ils savaient retrouver leur chemin. Lorsqu'ils tardaient trop, la petite Jeannette allait au-devant d'eux avec une houssine et, pour qu'ils la comprissent plus facilement, s'essayait à grogner comme eux. Ses jours tout entiers s'écoulaient dans la maison. Elle ne prenait part aux travaux du dehors qu'aux moments de grande presse, à 1 époque des foins et de la moisson et quand on arrachait les pommes de terre. Elle raccommodait les effets de Vincent et de Pierre, qui n'étaient ni l'un ni l'autre exigeants ; il leur était égal d'avoir, sur un pantalon de toile bleue, des genoux d'étoffe noire qu'elle coupait dans ses vieilles robes ou dans les effets usés de Mary. Gelai ci était [dus difficile. Plus d'une fois elle maugréait : repriser des habits de monsieur, ce n'était pas

son genre. Elle faisait de son mieux, mais Mary n'était pas toujours content. Quelquefois elle allait demander des conseils à Annette.

C'était la coutume que chaque année Vincent tuât un cochon dans le courant de février : à eux quatre ils en vivaient les douze mois suivants. A peu près toutes les autres familles faisaient de même, accrochant le lard aux poutres noircies du plafond et les jambons, enveloppés dans des sacs de toile, aux gros clous plantés dans les interstices des pierres de la cheminée, entassant le reste dans de profonds saloirs. Mais ils commençaient par s'en donner à plein ventre . Leurs provisions paraissant être inépuisables, ils n'hésitaient pas à les entamer largement. Elles leur appartenaient en propre : en maîtres, ils taillaient dedans, à grands coups. Pauvres, ils devenaient pour un jour plus prodigues que des riches. Et c'était « le repas du cochon » où, suivant les liens de parenté ou d'amitié qui les unissaient, chaque famille en invitait une ou deux autres Quand les Blandin tuaient « le leur », ils avaient pour hôtes obligés les Vincent et les Rond. Le tour venu pour « celui » des Rond, les Vincent et les Blandin avaient en perspective un repas qui les sortait de l'ordinaire . Et lorsque Vincent se mettait à aiguiser son long couteau pointu, les Blandin et les Rond savaient que, deux ou trois jours après, ils seraient conviés à s'asseoir à sa table. Seul le cochon ne se doutait de rien. Et cela valait mieux pour lui et pour eux, puisque pas une minute il ne cessait d'engraisser.

On pouvait déplorer le meurtre des bœufs tranquilles, des innocents moutons, des lapins espiègles et des poules qui ressemblent à d'honnêtes et graves mères de

famille : il n'était pas possible, en vérité, d'être ému par les cris que poussait le cochon, tant il semblait évident qu'il n'eût plus ou moins vécu que pour être un jour tué. De sa gorge ouverte, le sang coulait, aussi naturellement que l'eau d'une source ; et c'était beaucoup moins du sang que la matière indispensable à la confection du boudin. Tout son corps était secoué de spasmes et de frissons , et c'était moins un corps dans sa totalité qu'en partie des jambons, et des pieds, et du filet, et du petit salé. On s'en apercevait bien aux cris de joie — plus aigus encore que les siens, — qu'autour de lui poussaient les quelques gamins des Vernesquine fussent pas allés aujourd'hui à l'école : ils ne manifestaient pas ainsi lorsqu'on tuait une poule ou un lapin. La mort du cochon était pour eux une fête et, lorsque Vincent se mit à le flamber, ne se contentant plus de crier ils dansèrent la ronde et trépignèrent en se tenant par la main. Seul Vincent avait conservé sa gravité, comme s'il eût célébré une cérémonie selon des rites millénaires: il venait de tuer le cochon comme il labourait ses champs et les ensemençait. Cela faisait partie de sa vie. Peu lui importait qu'autour de lui la petite Jeannette s'affairât, aidée de la Blandinc et de la Ronde : sa fonction d'homme était de tuer et de brûler. Il se désintéressait de leurs occupations ; et, le coutelas au poing ou la torche de paille à la main, agenouillé sur le cochon qui se débattait ou tournant autour du corps inerte, il gardait les yeux baissés, tout entier à son devoir de chef de famille qui doit assurer la subsistance des siens .

Bien que la neige eût disparu, il faisait un temps à souhait pour s'asseoir de façon à sentir la laide tout

près de son estomac. Aux Veines, pour chaque famille les occasions étaient raies, dans une année, de repas plantureux : un baptême, une première communion, un mariage. Les grandes fêtes, on les célébrait, petitement, chacun chez soi. Le repas du cochon était la seule solennité annuelle qui pût à la même table réunir plusieurs familles. Et l'on en prenait pour tout « le restant de l'année ».

Rond ne manquait pas d'y préluder par un petit tour à Lormes, un petit tour d'une après-midi au cours de laquelle on le voyait successivement un peu dans toutes les auberges. Telle année, il réussissait à entraîner Blandin, telle autre Vincent, parfois tous les deux ensemble. 11 en fut ainsi cette fois-là, cependant que les trois femmes, aidées des deux filles, préparaient le repas tout en buvant de temps à autre un coup de vin rouge, pour se donner du cœur à la besogne. La mère Rapillot ne se bornait point à donner des conseils : si les bouteilles se vidaient, elle y était bien pour quelque chose, mais, vu son âge, on feignait de ne pas s'en apercevoir. On se racontait entre soi que dans tout le canton elle n'avait pas sa pareille pour réussir le boudin ; et l'on reconnaissait ses services et sa science en la laissant boire tant qu'elle pouvait Pendant que soufflait sur les arbres raidis et sur le sol durci par une récente gelée ce vent froid, que tout le monde a senti, d'une après-midi ensoleillée de février, ui* grand feu flambait dans la chaumière de Vincent, sous l'auvent de la cheminée, en même temps que du charbon de bois se consumait dans un fourneau dont la petite Jeannette ne se servait que lors des grandes occasions. La table n'aurait pas à elle seule guffi à supporter les couverts des douzes convives '-

comme à l'accoutumée, Blandin en avait apporté de chez lui une vieille, toute vermoulue: recouverte d'une nappe, elle rendait les mêmes services que si elle eût été en acajou ou en noyer verni. Il n'y avait qu'à la caler comme il faut, ses quatre pieds étant d'inégale longueur. Même s'ils ne l'avaient pas su, ceux des Vernes qui passaient par là, à voir les vitres de la fenêtre rougeoyer à cinq heures du soir sans qu'elles fussent frappées par le soleil, auraient deviné qu'il se préparait chez Vincent un de ces repas dont on parle encore trois mois après. Ils n'en étaient point jaloux, attendu qu'euxmêmes s'offraient, à la même époque, de pareilles bombances. Cela ne les empêchait point de surprendre des effluves qui leur faisaient venir l'eau à la bouche. Quelques-uns même entraient et la mère Rapillot n'était pas la dernière à leur offrir à boire : ça ne lui coûtait rien. Et l'on doit bien penser que, pas plus que les gosiers, les langues ne chômaient.

Le premier « homme » qui arriva fut Pierre, rentrant de l'école.

— Tu vas te mettre au pied du lit, et ne pas bouger, lui dit la petite Jeannette.

Puis ce fut le tour de Lucien, rentrant du bois, qui prit place à coté de Pierre, sa casquette sur les genoux, et roula une cigarette tout en suivant du regard Annette qui ne s'occupait guère de lui. Plus l'heure avançait, et plus les préparatifs du repas prenaient tournure. La table était mise, et l'on avait du mal à circuler à cause des douze chaises et de l'étroitesse de la chaumière ; mais il y faisait plus chaud que dans un palais.

Un peu aiuès sepl heures, on fut au complet, les quatre hommes, dont Mary, venant d'arriver. Etait-ce

le froid qui leur valait ce feint aussi allumé que s'ils eussent, comme les femmes, passé leur après midi devant le feu1? Il n'apparaissait point, en tout cas, que ce fût d'avoir bu, car ni leurs propos ni leurs gestes ne dénonçaient la plus légère pointe d'ivresse ; mais peutêtre l'air vif du dehors y avait-il'contribué. D'emblée ils baignèrent dans la chaleur et respirèrent les bonnes odeurs de cuisine. Rond résuma leur sentiment quand il dit :

— Il fait meilleur ici que sur la route, et ça sent « plus bon » qu'à l'auberge.

A la volée ils jetèrent leurs casquettes sur un des lits, tandis que Mary, soigneusement, accrochait son ebapeau. Vincent, de satisfaction, se frottait les mains. Il se retrouvait chez lui, avec la sensation d'être un riche propriétaire qui peut inviter qui bon lui semble, et traiter ses hôtes sans regarder à la dépense

Us se mirent à table, chacun prenant place un peu au hasard, les six femmes, pourtant, se rassemblant plus près de la cheminée à cause du service . Quatre bougies, chacune dans son chandelier, et la flamme qui dansait dans le foyer suffisaient à les éclairer. Cuillers et fourchettes étaient en étain ; chaque convive se servait de son couteau de poche ; les verres étaient épais, et beaucoup d'assiettes ébréchées ; pas de serviettes. Mais la mère Rapillot affirma que jamais, au cours de sa longue existence, le roi de France n'avait fait un repas semblable à celui qui allait commencer. Et elle s'y connaissait !

Du premier plat au dernier, ce fut le cochon qui fit tous les frais et eut tous les honneurs, depuis le bouillon savoureux jusques aux pieds accommodés avec des

pommes de terre et des choux, en passant par le jambon, par le boudin, par le petit salé et par le filet cuit dans son jus. Le jambon et le petit salé provenaient de celui que Vincent avait tué Tannée précédente; mais tous les cochons également engraissés se valent, et aucun d'eux n'a de nom propre. Les femmes aussi bien que les hommes mangeaient gloutonnement, comme des gens qui ne sont pas tous les jours à pareille frairie. Tous buvaient du vin rouge à plein verre, comme des gens accoutumés à se désaltérer, au cours de leurs repas ordinaires, à laide du pot de grès rempli d'eau. Seuls, les deux jeunes filles et Mary, par souci des usages mondains, Lucien, par timidité naturelle, et Pierre, vu son âge, étaient plus réservés. Personne n'était venu Là pour soutenir une conversation: chaque chose en son temps. On ne peut guère parler la bouche pleine ; et, comme les avant-bras jouaient sans cesse et que les mâchoires ne broyaient pas à vide, et que les litres vidés s'entassaient dans un coin, rares étaient les paroles prononcées, mais de plus en plus nombreux les soupirs d'aise. Quelques instants de détente lorsque, sans changer d'assiette, on passait d'un plat à un autre. Alors Rond envoyait une plaisanterie, la mère Rapillot émettait quelque sentence de l'ancien temps, et la petite Jeannette s'inquiétait qu il n'y en eût pas assez ou que ce ne fût pas bon , mais Blandin la rassurait. Ils coupaient leur pain noir en petits morceaux carrés ou 1 endettaient dans leurs assiettes. Pour s'essuyer les doigts, tantôt ils les Léchaient, tantôt les frottaient au îwers de la nappe pendante.

Vincent peu à peu s'épanouissait. Lui, l'héritier de {.oute une lignée de serfs, en même temps qu'il se sentait

et se voyait entouré do chaleur el de lumière, il prenait de plus eu plus conscience de son sort et du bonheur que c'était, certains jours, de vivre. Nul seigneur, nul gendarme ne pouvait pénétrer chez lui, de force, pour l'empêcher de faire la fête. Et, à mesure qu'il mangeait et buvait, c'était comme si de cette chaleur et de cette lumière fussent descendues en lui. Il penchait la tète, silencieux, comme pour n'en rien perdre et se mieux recueillir.

Mais, autour de lui, plus le repas avançait, et plus les conversations prenaient corps. Annette et. Cécile plusieurs fois éclatèrent de rire. Assis en face de Cécile, Mary faisait des grâces. Pierre s'entretenait avec Lucien. Et la mère Rapillot bavardait intarissablement. Vincent et la Ronde étaient à peu près seuls à ne presque rien dire.

Lorsque fut venu le moment du café et que le litre de marc eut remplacé, sur la table, les litres de vin, les hommes allumèrent pipes et cigarettes, et l'on sentit que de bonnes minutes allaient s'écouler. Ce n'était pas un soir sinistre où la pensée s'en va naturellement vers les sorciers, vers les artifices du diable, vers les morts, vers les revenants. C'était une nuit à chanter des chansons gaies et à conter des anecdotes plaisantes.

Dune voix chevrotante, la mère Rapillot chanta l'Entrée d Henri IV à Dijon. Jean Gille vient dy voir la bannière des Princes Bourbons. Il y avait des beaux tambourins et dos belles musiques si bien luisantes qu'elles en ébarlulaient. Il y avait plus d'un demi-cent d'nommes à grand' manches qui portaient tous la croix blanche... qui ne rapporte rien. Quand ils furent, Jean Gille et les siens, devant l'église, ils n'y purent

entrer parce qu'ils n'avaient pas la mise de ces beaux curés Mais, de la porte, ils entendirent le bruit de leurs voix si fortes quelles en rébolaient. On avait mis des drapeaux à toutes les fenêtres; ceux qui n'étaient pas si botes y avaient mis des draps. Mais Jean Gille prenait bien garde dfe n'en rien dire: certains de ces draps avaient « d' la marde droit dans le beau mitan ».

Cécile détailla les Plumes r/e bœuf comme si elle eut parlé pour elle-même. Un gars, parce que la milice va tirer le mois prochain, songe à épouser la fille de son voisin. On lui dit qu'elle est douce comme un agneau ; mais il ne s'y fie guère, et craint qu'elle ne lui plante « deux plumes de bœuf sous son chapeau ». De tous les gars du village, chacun lui bâille un présent: l'un lui offre de la dentelle, l'autre une croix d'argent. Un bourgeois de la ville tourne autour d'elle. Elle fait l'indifférente. Le gars n'hésite plus ; il aime mieux porter cocarde au service de son bon Roi que d'avoir celte gaillarde qui fait trop sa défendante pour qu'il ne courre risque quelle ne lui plante, un jour, « deux plumes de bœuf sous son chapeau ».

Annette, qui était une sentimentale, chanta d'une voix traînante:

En revenant des noces J'étais bien fatiguée.

Auprès d? Une fontaine Je ni y suis reposée.

Mais l'eau était si claire Que je m'y suis baignée.

Avec les feuilles d'an chêne Je in y suis essuyée.

Sur la plus haute branche Un rossignol chantait.

Chantez, rossignoletl Et moi, j'y veux pleurer.

J'y voudrais que la rose Soit toujours au rosier, El que mon amant Pierre Soit là pour la cueiller.

Tout cela ne faisait point l'affaire de Mary qui préférait la chanson moderne. Et, prenant une pose avantageuse d'artiste, il tint à dire la Rosière de chez nous. En toute autre circonstance, la petite Jeannette eût été scandalisée. Mais c'était jour de liesse.

Enfin Blandin se leva pour la chanson des Galvachers. C'est un peu comme l'hymne national de cet âpre pays de forêts, de bruyère et de granit, sur un de ces airs traînants et graves que l'approche du crépuscule fait jaillir des profondeurs de l'àme des pâtres et des laboureurs attardés. Avec leurs attelages de bœufs, les galvachers quittent leur petite patrie. Les uns vont travailler à Commentry, d'autres à Bourges en Berry, à la Guerche, à Nevers et « d'autres lieux » ; d'autres s'en vont à Saint-Fargeau, Toucy, Saint-Sauveur et Bléneau, conduire écorce, charbon et bois carré: c'est là qu'on voit la force de leurs bœufs barrés ! Adieu, Montsauche, Saint-Brisson, Gàcogne, Ouroux, Arleuf! Au premier mai, tous nous partons! En avant, les deux corbins ! Et toi, Fanchon, essuie tes yeux! Sois-moi fidèle jusqu'à la Saint-Martin. Engraisse le cochon, et veille à ce que la vache ne manque de rien. Il te reste

pommes de terre, blé noir et lard. As-tu mis le sac sur le chariot0? Donne-moi ma pipe et mon tabac, ma limousine et mon grand aiguillon.

Des applaudissements récompensaient chaque chanteur. Pour ceux et celles qui racontèrent ensuite des histoires drôles, il n'y eut que des rires, mais ils n'en demandaient pas plus. Tout le vieil esprit de moquerie et de critique remontait à la surface; ces gens des bois et des champs se raillaient des travers qu'ils tenaient de leurs ancêtres, à la fois craintifs, soumis et procéduriers à l'excès, au même titre qu'ils eussent vanté la résignation et la force qu'ils en avaient héritées. Ainsi, dans l'espace de quelques heures entre les quatre murs delà chaumière de Vincent, tandis que du milieu du ciel la lune brillante plaquait des ombres nettes sur le sol dur, se trouva résumée, par des chansons et par des anecdotes, 1 histoire de toute une race dont la civilisation avait à peine entamé l'originalité têtue. Et les petits verres de marc se suivaient comme s'étaient succédé les grands verres de vin. La fumée du tabac ayant formé nuage sous les solives du plafond, ils vivaient là en pleine béatitude. Pour l'instant, le monde tenait tout entier dans cette maison où ils s'écoutaient les uns les autres; et l'on aurait pu croire, à les entendre et à les voir, que leur existence s'écoulait ainsi, les coudes sur la table, la pipe aux dents ou la cigarette aux lèvres. Eux-mêmes en oubliaient les chaleurs de l'été et tes froidures de l'hiver lisse séparèrent pourtant, vers deux heures du matin .Et Vincent se coucha, heureux et fier d'avoir passé une grand de la nuit, comme un

jielie.à boire.

Annelte n'avait pas autre chose a luire qu à coudre,

repriser, tricoter, repasser. Blandin n'était pas riche, mais ils suffisaient, sa femme et lui, à entretenir leurs terres. Annette se trouvait heureuse et se faisait forte de devenir une ménagère hors ligne. Pour se reposer elle se regardait quelques instants dans une glace, et elle ne manquait pas de se dire qu'il y en avait de plus laides qu'elle. Elle se considérait un peu comme la seule vraie demoiselle des Vernes.

On n'avait plus entendu parler du départ de Mary, qui commençait à désespérer. Le commis-voyageur avait dû se moquer de lui. L'affaire était enterrée.

Vers les premiers jours de mars la neige fit une autre apparition mais elle ne resta pas longtemps. Les vents doux de nouveau soufflèrent, amenant la pluie qui tomba toute une semaine. Après quoi le printemps arriva : quelques; hirondelles^, volèrent au-dessus de l'étang.

Le matin il y»avait de*la gelée blanche sur les prés, aussi bien sur celui de Bourgadier que sur les autres, et à cinq heures du soir le vent ne soufflait pas du sud : c'était bel et bien un bon petit vent de bise. Mais à midi l'on aurait pu se croire en plein été, tant le soleil chauffait. Les perce-neige laissèrent le champ libre aux violettes; aux pointes de toutes les branches il y avait des bourgeons verts. Dans les jardins pommiers et poiriers maigres, tordus, usés, se parèrent de jolies fleurs. Les sources redevinrent pures parmi les mousses et les joncs et les oiseaux chantaient en préparant leurs nids. Il fallait avoir l'oreille exercée pour distinguer la linotte du pinson, le chardonneret du bouvreuil. Mais on n'avait pas de mal à reconnaître la tourterelle à ses roucoulements plus doux que ceux du pigeon-ramier.

On revit dans les chemins les animaux qui font partie du village. Il n'y avait pas que les poules ni les coqs. Les canards et les oies tenaient leur place : il leur en fallait même beaucoup, puisqu'ils marchaient en se dandinant comme si leurs larges pattes n'eussent pas suffi à assurer leur équilibre. Moins propres que les poules ils fouillaient dans la vase ; puis d'un commun accord ils allaient se promener sur l'étang pour narguer les hirondelles.

Le mercredi de la semaine sainte les Vernes eurent la visite des six enfants de chœur. Ils avaient commencé, le lundi, leur tournée dans les villages. Inutile de leur demander ce qu'ils voulaient : on savait qu'ils venaient chercher des œufs. Les habitants des Vernes étaient pauvres, mais il y en eut très peu à ne rien donner : la petite Jeannette et la Blandine y allèrent chacune de leur demi-douzaine. La Ronde avait fermé sa porte : les six enfants de chœur payèrent pour le suisse.

Dans la cour, vers sept heures du matin, Vincent attelait l'âne non pas au tombereau, mais à la voiture dont la petite Jeannette se servait pour aller au marché le jeudi. C'était un samedi. Qu'est-ce que Vincent avait donc à faire1? Allait-il passer acte, par-devant notaire, pour l'achat du pré de Bourgadier ? Mais les notaires ne sont pas pressés de se lever. Vincent n'aurait pas eu besoin de partir si tôt, et s'il s'était agi du pré il n'aurait pas eu ce visage morne.

Mary et Pierre sortirent, tenant chacun par une poignée une petite malle plate qu'ils chargèrent sur le derrière de la voiture. Mary devait faire effort sur lui-même pour contenir sa joie. Il tournait autour de l'âne auquel il donna quelques claques amicales, autour du vieux hêtre sur lécorce duquel il aurait pu retrouver les entailles d'enfant qu'il avait faites, de la pointe du couteau ou de la serpe, pour s'amuser. Mais il n'était aucunement sentimental.

La porte des Blandin était ouverte. Sur le seuil il vit Annctte encorsage blanc et tablier bleu. Elle se retourna

sans doute pour parler à sa mère. Mary eut un sourire avantageux et alluma une cigarette.

Pour la première fois de sa vie peut-être la petite Jeannette était assise, inoccupée, à sept heures d'une matinée d'avril. Elle n'avait de goût à rien.

— Ça y est ! dit Vincent, quand la sous-ventrière fut bouclée.

Mary rentra. Pierre prenait son bissac : il n'y avait rien de changé pour lui. Aujourd'hui comme hier il allait à l'école .

— Eh bien, dit Mary, au revoir, maman. Et ne te tourmente donc pas comme ça ! Je ne vais pas au bout du monde. A deux heures de l'après-midi je serai à Auxerre : tu vois bien que ce n'est pas loin.

Elle ne trouvait rien à lui répondre Elle n'avait même pas remué sur sa chaise . Pourtant il ne pouvait pas la quitter ainsi.

Elle se souvenait des deux jours qu'elle avait passés dans le coche : c'était interminable ! Mary avait beau dire qu'aujourd'hui même à deux heures de l'après-midi il serait arrivé : elle ne pouvait se faire à l'idée qu'il partît. Mais c'était la faute de cet hébété de Vincent. S'il l'avait écoutée, s'il avait eu un peu plus de fermeté, Mary ne serait pas entré chez Caquard. Il aurait travaillé soit avec eux, soit dans une ferme des environs, et il serait venu les voir au moins une fois par mois, le dimanche. La famille n'eût pas été disloquée ; à peine séparés ils auraient tous vécu la même vie. Mais il avait fallu qu'il eût cette idée d'être commis de nouveautés ! Gomme si l'on ne devrait pas laisser ça aux jeunes gens des villes ! El la terre, alors, qu 'allait-elle devenir? La petite Jeannette savait, pour le leur avoir

entendu répéter, quoi mal son père et sa mère avaient eu à défricher les chaumes incultes de leur champ suri i Lisière des bois ! Il y a cinquante ans il n'y poussait pas un épi de blé ; en revanche il était rouge de bruyère. Est-ce que dans quelque temps la bruyère n'allait pas reprendre sa place*? Pourquoi Jean-Marie partait-il?

Vincent passait sa blouse qu'ensuite il boutonna bouton par bouton. Il attendait anxieux, la gorge serrée. Pierre se disait : « Si l'on ne part pas tout de suite, je vais être obligé de les laisser à moitié chemin pour ne pas arriver en retard à l'école. »

Mary était si pleinement heureux qu'il se sentait disposé à faire toutes les concessions.

— Voyons, maman, reprit-il, tu es si fâchée que ça1? Tu ne te rappelles donc pas ce qu'a dit la Blandine ? Puisque c'est mon goût d'être dans un magasin!... Qu'est-ce qui te dit que je ne reviendrai pas m'installer à Lormes quand j'aurai de l'argent!... Et peut-être plus tôt que tu ne crois ! . . .

Justement les Blandin arrivaient, mais sans la mère Rapillot : sa présence n'était pas nécessaire.

— Allons, Jeannette, dit la Blandine, faut tout de même se faire une raison! Est-ce qu'on ne dirait pas qu'on l'emmène au cimetière *?

Vincent écoutait ; lui, maintenant, il n'aurait pas pu prononcer une parole. Annette regardait Mary qui ne la regardait pas.

— Quand messreurs sont parties... continua la Blandine.

La petite Jeannette l'interrompit:

— Tes sœurs!... Tes sœurs!.. Est-ce que c'est la même chose ?

Alors, tirant son mouchoir, elle fondit en larmes. Décidément cela se gâtait. Mary jeta sa cigarette qu'il écrasa du talon.

— Au revoir, maman ! dit-il. Autrement je pourrais manquer la diligence.

Il n'y avait plus à reculer ; il devait entrer en fonctions demain matin dimanche. La petite Jeannette comprit. Elle se leva. Il dut se pencher pour l'embrasser.

— Au revoir, mon pauvre petit ! dit-elle. Jamais elle ne l'avait appelé ainsi. Ce n'était pas une

mère expansive. C'était seulement une femme menue, toujours pressée, qui s'occupait plus, d'habitude, de ses poules et de ses cochons que de ses enfants. Mais ce matin les poules attendaient encore leur avoine et les cochons leur pâtée.

Malgré lui les yeux de Mary se brouillèrent. Sa mère, que de fois il l'avait trouvée ridicule avec ses idées d'une autre époque ! Maintenant il n'y pensait plus guère.

Vincent toussota. Jamais cela ne lui arrivait; il avait les poumons solides.

Les Blandin étaient vaguement émus. Annette aurait voulu avoir le droit de pleurer.

— Aussitôt arrivé, dit Mary, je vous écrirai. Vous aurez une lettre demain matin.

Il était sincère. Une lel Ire, ce serait un peu de luimême. On la lirait On la relirait. On la porterait aux Blandin qui en parleraient dans le village. Mary serait encore présent.

Il embrassa la Blandine et Annette et donna une poignée de main à Blandin. Vincent sortit le premier :

il en avait assez. Il n'y pouvait plus tenir : il aurait fini par faire comme sa femme.

Et l'âne partit, traînant la petite voiture sur laquelle la malle plate ne pesait pas beaucoup Des oiseaux chantaient sur les branches du vieux hêtre qui s'enorgueillissait de ses premières feuilles nouvelles. Le soleil immuable visitait les cours, les chemins, la plaine et les bois C'était un matin clair, harmonieux et doux comme il n'en existe que dans les campagnes, loin des villes. Les sources, qui le savaient bien, restaient sous la mousse . Et Mary, qui n'en savait rien, s'en allait. La voiture cahotait sur des rochers à fleur de sol. L'âne ne s'en émut pas : il y était habitué. Une dernière fois Mary se retourna : par-dessus la haie il vit, sur le seuil de la chaumière qu'il quittait, sa mère, la Blandinc et Annette. Il agita son chapeau.

Vincent songeait : « Tout à l'heure je repasserai ici, seul, sans Jean-Marie. »

Il aurait voulu lui parler: il ne le pouvait pas, et il faisait semblant de s'occuper de l'âne, tellement le chemin était mauvais.

Lorsqu'ils furent sur la route, il prit son courage à deux mains, mais les premiers mots ne sortirentqu'avec difficulté .

— Tu as vu... ta merci., dit-il. Elle a bien... de la peine... que tu partes... Moi je ne t'en ai... pas empêché... Si je l'avais écoutée... tu serais resté... avec nous... Mais puisque ça te plaît...

L'horizon de la vie s'élargissait pour Vincent. Il n'y avait pas sur la terre que les champs et les bois. Il y avait de grandes villes où les rues ne sont que prétextes à magasins. L'or y afflue. En peu de temps on s'y

enrichit tandis que les paysans ont du mal à tenir leur misère, comme un àne, par la bride.

— Tu fais peut-être bien de partir... Mais est ce qu'on sait jamais !... Si tu étais malheureux là-bas, il faudrait revenir tout de suite.

Sa voix peu à peu s'aflermissait ; un mot frayait la route à l'autre.

— N'aie pas peur, dit Mary, je saurai m'arranger.

— Je m'en doute bien. En tout cas il ne faudrait pas avoir peur de revenir : ce n'est pas nous qui te fermerons la porte au nez. Tu pourrais revenir quand tu voudrais, même en plein milieu de la nuit: je te garantis que je t'entendrai. Seulement .situ gagnes de l'argent, il ne faudra pas nous oublier. Tu sais qu'on vit pour ainsi dire de privations pour économiser quatre sous, de quoi acheter le pré de Bourgadier... Il y a tellement de temps que j'y pense !... Et j'avais toujours compté sur toi. Les dix francs que tu rapportais chaque mois on les mettait de côté ..

C'était au tour de Mary d'avoir la gorge serrée. Il en oubliait le sommaire repas du soir où, quand il avait soif, il buvait de l'eau : avec ses dix francs il aurait pu acheter vingt litres de rouge. Que de fois il s'était retenu de leur dire :

— Votre pré, moi. je m'en moque ! Je préférerais être mieux nourri.

C'était son père qui avait raison. Il 1 écoutait lui parler, non pas avec autorité, mais avee douceur. C'était un pauvre homme qui, depuis l'âge de cinq ans, n'avait fait que travailler sans autre résultat que de ne pas mourir de faim, qui n'en voulait à personne cl ne désirait qu'une chose : pouvoir acheter le pré. Après quoi

il mourrait content. Mary pensait des mots qu'il ne prononçait pas :

a Oui... Oui... Je t'enverrai de l'argent... beaucoup d'argent .. Avant un an d'ici, tu l'auras acheté. »

Mais il sentait bien que, s'il avait ouvert la bouche, il se serait mis à pleurer. Vincent, qui ne devinait rien, attendait. Ils n'osaient pas se regarder. Pierre, indifférent, marchait de l'autre côté de la voiture, regardant sur la lisière du bois des oiseaux s'envoler. Il devait y avoir ici et là des nids qu'il chercherait.

Mary ne répondant rien. Vincent reprit :

— Ta mère dit que c'est une grande ville où les occasions de dépenser ne manquent pas... Tu feras comme tu voudras ; je ne serai pas sur ton dos pour t'en empêcher. Mais je te recommande de penser à nous.

L'âne marchait à petits pas. Les mètres de pierres se succédaient. Sur les talus il y avait encore de la rosée que le soleil altéré boirait tout à lheure. Mary aurait pu regarder ces arbres familiers que sans doute il ne reverrait pas de sitôt. Mais il allait, la tête basse, écoutant son père. Il n'avait pas prévu que le village dût le suivre si loin : il emportait avec lui le souci du pré. Si là-bas il se laissait entraîner à rire avecles jeunes filles, quand il ferait sonner un louis sur le marbre d'une table de café, le souvenir des Vernes, se précipitant sur lui, l'étreindrait à bras-le-corps comme un créancier qui vient réclamer son dû.

Une fois de plus il vit les premières maisons de la ville. Elles se tenaient de chaque côté de la route, pareilles à des sentinelles qui se regardent, les yeux dans les yeux avec les vitres de leurs fenêtres, celles de gauche renvoyant le soleil à celles de droite.

— Au revoir Jean-Marie! dit Pierre.

Ils s'embrassèrent pour la première fois. Pierre continua vers l'école. Il était trop jeune encore pourpartir. Maintenant il coucherait tout seul dans le grand lit.

On les regardait passer avec leur équipage. Vincent, qui d'habitude se tenait si droit, marchait un peu courbé. Ses gros sabots écrasaient le gravier de la rue. Mary, par orgueil, se redressa. Ses bottines — car il n'avait pas que des souliers, — effleuraient à peine le sol. Son émotion de tout à l'heure se dissipant, il regardait non sans dédain ces ruelles, ces maisons de~rien : il allait voir mieux que cela. Il aimait entendre dire qu'il ne faut (( s'encroûter » ni dans les villages ni dans les petites villes où l'avenir a le visage du passé. Qu'eût-il fait aux Vernes sinon travailler toute sa vie comme son père, à Lormes sinon rester commis chez Gaquard ? Et puis il voulait commencer, à seize ans, à rire dans la vie. Il monta dans la diligence après avoir embrassé son père, sans lui avoir dit : « Sois tranquille ! Je vous enverrai vingt francs par mois ».

Gomme la figure de Vincent se serait illuminée ! Mais Mary ne voulait pas prendre d'engagement : il préférait attendre. Là-bas il verrait.

Les deux voitures s'ébranlèrent en même temps, mais en sens contraire. Vincent était un peu plus lourd que la malle, mais l'âne irait moins vite. Vincent n'était pas pressé de revoir les Vernes pour y retrouver, avec la petite Jeannette éplorée, le sentiment de sa solitude. Et ce serait bien pis quand elle lui demanderait :

— Eh bien, qu'est-ce qu'il t'a dit? Est-ce qu'il t'apromis qu'il nous enverrait de l'argent, au moins ?

Vincent serait obligé de se taire.

Les chevaux prirent tout de suite le galop. Mary regardait onduler leurs croupes. Il les trouvait bien lents. A la place du conducteur ccmmeil eûtfaitclaquer son fouet !

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