‹ Le village; romanChapitre 6 sur 8 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Au bord du ruisseau qui sort de l'étang, sur une planche inclinée retenue par des piquets la petite Jeannette lavait son linge. Elle usait le moins possible de savon, qui coûte cher, mais elle n'épargnait pas les coups de tapoir, qui ne coûtent rien. Elle ne regardf.it pas à la fatigue. Elle était entre la Ronde et la Galreude, femme de Galreux. Toutes les trois pour l'instant se taisaient, très occupées l'une à frotter, l'autre à taper, la troisième à plonger dans l'eau son linge qu'elle en retirait ruisselant. Quelques oiseaux pépiaient sur les branches des aulnes qui entourent l'étang. Les coqs chantaient. Pas d'autre bruit. Il était huit heures du matin, en Septembre.

Le silence planait encore au-dessus du village. Il l'entourait de tous côtés comme l'océan fait d'une île. Rien au dehors ne transpirait de cette centaine de vies humaines groupées là; les indifférents qui passaient sur la route ne les soupçonnaient même pas. Ces légères fumées qu'ils voyaient monter vers le ciel bleu ne par-

taient-elles pas de ces feux de bois mort qu'allument les petits pâtres lorsqu'ils sont très loin des villages1? De la route on ne distinguait rien des Vernes. Toutes les chaumières en étaient cachées derrière un repli de terrain et elles s'abritaient, de Mai à Novembre, sous le feuillage de hêtres et de châtaigniers.

La Ronde paraissait soucieuse. La Galreude était comme tous les jours, avec son visage anguleux sous sa coiffe noire dont elle s'était noué les brides sur la nuque. Elle menait avec son homme une vie tranquille, mais que gâtait le regret de n'avoir pas d'enfants.

— Vous avez beau dire ! affirma-t-elle, reprenant une conversation interrompue. Des enfants, c'est tout de même une bonne distraction quand ils sont jeunes ; et, une fois devenus grands, ils vous aident.

— Taisez-vous donc, ma pauvre Galreude ! dit la Ronde. Autrement vous me donneriez envie de vous jeter dans l'étang. Des enfants ! Des enfants! On voit bien que vous ne savez pas ce que c'est ! Demandez un peu à la petite Jeannette. Et moi, avec les miens, est-ce que vous croyez que j'en ai, de la satisfaction ?

— Oh ! dit la Galreude les lèvres pincées, ils ne sont pas tous pareils. Les miens, si j'en avais eu, je les aurais fait obéir au doigt, et à l'œil.

— Fichue bête ! Fichue bête ! dit la petite Jeannette qui aimait avoir son franc-parler. Vous auriez fait comme les autres, tout bonnement. Et s'ils avaient voulu aller à gauche, quand ils auraient eu pris de l'âge, ce n'est bien sûr pas vous, ni Galreux qui les an rie/ fait virer adroite. Quand Jean-Marie a voulu partir, est-ce que j'ai pu l'en empêchera C'est vrai qu'avec son hébété da père co n'était pas facile. Et vous savez ce qu'on y a

gagné, je vous l'ai dit assez de fois, et tout le monde le sail ici : on y a gagne qu'on a perdu les dix francs qu'il nous donnait tous les mois.

— Il vous aidera plus tard, dit la Galreude. La petite Jeannette hocha la tête :

— Plus tard! Voilà quatre ans que ça dure. Et en Novembre il va partir au service, dans l'Est. Non, tenez, quand je vous entends !...

Elle n'en dit pas plus long. L'indignation bouillonnait en elle comme, à la fonte des neiges, l'eau dans le déversoir. Et elle tapait avec rage sur son linge.

La Ronde avait aussi des ennuis. Mais, moins communicative, elle gardait pour elle ses secrets. D'ailleurs, malgré elle, tout le village était au courant. Et il ne s'agissait ni de Rond qui, bien entendu, n'avait pas perdu l'habitude de boire, ni môme de Lucien, qui se conduisait bien au régiment où il était depuis l'année dernière, mais de Cécile qui, deux ans avant le départ de son frère, s'était louée comme servante à l'auberge du Cheval Blanc à Lormes, et, dame!... Bref Lucien absent, et Rond ne travaillant que lorsque « ça lui disait », c'était elle, la Ronde, qui faisait à peu près tout l'ouvage, bêchant le jardin et moissonnant à la faucille. 11 consentait pourtant à labourer: c'était beau de sa part.

— Oni, dit-elle en tordant une chemise, — de misère elle se serait tout aussi bien tordu les bras, — vous pouvez en parler, des enfants! Et Roubé, allez donc voir comment sa fille le traitait!

— Et sou gendre donc! dit la petite Jeannette. Estce que ça n'a pas été un vrai bonheur pour lui de mourir*

Si à l'étroit qu'il pût s'y trouver, Roubé était en effet mieux au cimetière que dans le toit à poules où sa fille et son gendre l'avaient rélégué. C'était là qu'il avait passé les dix dernières aimées de sa vie, mangeant à peine, couchant sur une mauvaise paillasse, au su de tout le village. Mais chacun a bien assez de s'occuper de ses propres affaires. Et personne n'osait dénoncer à la gendarmerie Colinot, le gendre, parce qu'on avait peur de lui

Colinot représentait ici la bohème, sous les espèces du braconnier. Petit, maigre, la figure en lame de couteau avec une moustache presque blanche et tombante, parmi ces paysans âpres au gain et qui ne voyaient dans la vie que le travail, il ne voyait que la flânerie. Ce n'était pas lui qui se fût préoccupé d'économiser de l'argent pour acheter le pré de Bourgadier. Quand ils suaient sous le soleil, ils pouvaient le voir se dandiner le long des chemins, la pipe au bec et les mains dans les poches. Encore préférait-il dormir l'après-midi parce qu'il passait au grand air toutes ses nuits. Il disait en ricanant :

— C'est plus hygiénique.

Il se vantait d'être au-dessus des lois. Mais on répétait qu'un jour ou l'autre cela lui porterait malheur.

Les gardes forestiers de l'Etat et des propriétaires particuliers le connaissaient. Riais lui les connaissait encore mieux. L'hiver le putois et la loutre, qui font des ravages parmi le peuple des poissons, étaient ses ennemis personnels. Sans s'occuper des saisons, il péchait carpes dans les étangs, écrevisscs dans les ruisseaux, truites dans les rivières, el il s'entendail comme pas un à tendre «les collets. .Jamais on c'avait pu le

prendre sur le fait. Pèche et chasse, [il revendait à peu près tout à Lormes et dans les environs ; les aubergistes n'avaient point de scrupules à les lui acheter, puisqu il les leur laissait à meilleur compte. Et presque tout son argent il le dépensait à boire ; Rond en savait quelque chose. Pour lui Colinot était un frère.

Du moins Rond restait-il un brave homme qui ne faisait tort à personne qu'à lui-même et surtout à sa femme.

Les Colinot n'étaient guère mieux logés que défunt Roubé. Seulement, leur chaumière était plus grande que le poulailler. La dernière du village du côté des bois, la plus éloignée de la route, elle apparaissait avec ses murs que l'on aurait dit posés directement sur le granit qui, à cet endroit, affleuraitje sol. Des six carreaux de la fenêtre trois avaient été remplacés par du papier huilé. Le plancher, fait de terre battue, était toujours couvert d'épluchures, de brindilles de fagots et d'éclats de bois. Cela sentait le gibier, presque le fauve.

Ils ne possédaient que leur maison, avec un jardin où ils récoltaient quelques légumes. Quand ils n'en avaient pas assez, les jardins des autres n'étaient pas loin. Ni pré, ni champ. Ils étaient seuls, aux Vernes, à acheter leur pain à Lormes : absolument comme des bour-^ geois .

La marmaille chez eux grouillait : quatre enfants, — deux garçons et deux filles pour qu'il n'y eût pas de jaloux, — plus un gamin qu'ils avaient réussi à obtenir de l'Assistance publique, aujourd'hui âgé de neuf ans, et qui leur rapportait treize francs par mois. Pauvre petit aux cheveux roux, il cherchait d'instinct autour

de lui des affections qu'il ne trouvait pas. Non que les autres gamins du village — ils étaient bien en tout une dizaine — le tinssent à l'écart. Ils jouaient ensemble le jeudi et le dimanche ; mais il y avait la bande des élèves de l'instituteur, et la bande des élèves îles frères. Ils avaient beau s'attendre pour rentrer le soir, en groupe, ils ne fraternisaient pas complètement. Gela leur passerait plus tard quand la vie aurait nivelé leurs différences. Lui, il allait chez l'instituteur avec ses deux frères de lait qui avaient l'un dix ans et l'autre huit. Ils auraient dû le traiter comme un frère et c'étaient eux, précisément, qui le tenaient le plus à distance. On l'avait baptisé Molitor, du nom — qui restait alors disponible — d'une rue de ce Paris où il était né. Mais, à cause de similitudes de consommée, les gamins qui faisaient aux récréations un peu d'anneaux, de barre fixe et de trapèze, l'avaient à leur façon baptisé « Moniteur». Molitor ou Moniteur.ee n'était pas un nom de ces pays comme Vincent, Galreux, Blandin, Bourgadier, ni même Colinot. C'était un nom d'emprunt donné par hasard à quelqu'un qui venait de n'importe où, qui n'avait que des ancêtres inconnus. Et il fallait qu'il fût responsable de ses origines. Moniteur ou Molitor, on sentait bien, à la manière dont les aulres prononçaient ce mot, quelle distance ils mettaient entre eux et celui qui était né très loin de leur village. Les Colinct, cela ne les'gênait point, puisqu'il leur rapportait treize francs par mois.

Depuis le douze août il était en vacances comme tous les autres. Il traversa lacbaussée de l'étang au moment où la petite Jeannette se faisait charger, par la Honde, son linge sur l'épaule : elle n'aurait pas demandé ce

service à là Galreude qui était vraiment trop bête.

— Des enfants ! Ayez-en donc ! dit-elle. En voilà encore un, là, qui doit être heureux, ma foi, d'être au monde ! Cela n'avait rien à voir avec ce que l'on venait de dire. Elle parlait à tort et à travers, au gré de ses impressions, ne se souciant point d'apporter des arguments favorables, contraires ou indifférents. Elle pensait bien nJavoir rendu malheureux ni Jean-Marie, ni Pierre . Elle ne se disait pas : « Il aurait mieux valu pour eux qu'ils ne fussent point nés . »

Mais, en mère poule qui voudrait toujours garder sous ses ailes sa couvée, elle voyait tous ceux qui de leur propre gré s'en vont ou que l'on envoie courir l'aventure sur les routes indéterminées de la vie.

En tout cas, pour l'instant Moniteur n'avait pas l'air de souffrir. Il s'en allait'libre comme un rentier, pieds nus dans ses sabots, avec cette blouse et ce pantalon en toile bleue qui sont comme l'uniforme des petits de l'Assistance publique. Si les Colinot avaient eu des terres, il aurait été obligé de travailler.

— Et votre Lucien *? demanda la Galreude à la Ronde. Est ce qu'il ne devait pas venir en permission ces jours-ci ?

Sur ce sujet, bien que peu communicative.la Ronde n'avait aucune raison de se taire.

— Mais si. Il peut arriver aujourd'hui comme demain, et pour deux semaines. Vous pensez si je suis contente ! Sans ça, c'est moi^qui aurais arraché toutes nos pommes de terre .

La petite Jeannette bougonnait sourdement, ne se décidant pas à partir. A la fin, n'y pouvant plus tenir, elle éclata :

— Ah ! si Jean Marie ressemblait à votre Lucien !...

— Tout doux ! interrompit la Ronde. Si Rond ressemblait à Vincent !

Chacune tenait à être la plus malheureuse que portât la terre, la petite Jeannette à cause de Jean-Marie, la Ronde à cause de son homme, la Galreude parce qu'elle n'avait pas d'enfants. Et si les autres femmes des Vernes avaient été réunies là, c'eût été un concert de récriminations, chacune criant plus fort que sa voisine, comme quand les oies effarées essaient de s'envoler en donnant de la voix. Peut-être n'y aurait-il eu à ne pas se plaindre que la Colinotte.

— Laissez-moi donc tranquille avec mon hébété ! dit la petite Jeannette. Certainement qu'il ne boit pas, et qu'il travaille...

Que lui fallait-il de plus ? Elle se montrait singulèrement difficile.

— Vous croyez qu'il me sert à'quelque chose ? Vous croyez qu'il aurait dit à Jean-Marie : « Je te laisse partir, mais à la condition que tu nous envoies tant par mois *? »

Elle ne voulait pas aller jusqu'à dire le chiffre. Les autres -n'ont pas besoin de savoir ce qui bout dans votre marmite.

— Ah ! pas de danger ! Pour un peu il lui aurait proposé de lui en envoyer, de l'argent. Mais j'y aurais rais le holà ! Et, depuis quatre ans qu'il est parti, il n'est pas revenu nous voir une seule fois. Il écrit qu'il ne peut pas avoir un jour de vacances. Ça, mon Dieu, je le crois. Le commerce est le commerce.

Il fallait entendre la petite Jeannette prononcer cette phrase. Tout en exhalant sa rancune, il lui était impos-

siblc de cacher sa fierté d'avoir un fils qui fût dans le commerce.

Elle s'était vite habituée à l'absence de Jean-Marie. Si elle décachetait fiévreusement chaque lettre qu'il écrivait, c'était moins pour en lire le contenu, toujours à peu près le même, que pour voir s'il n'y avait pas aussi un mandat. Jamais rien ! Si, pourtant : la première année, pour Noël, il avait envoyé dix francs, en s'excusant de ne pas pouvoir faire plus. Ce n'était pas, disait-il, ce que lui avait promis le voyageur: il n'était ni logé, ni blanchi. Mais il arriverait peu à peu à gagner davantage : alors il leur viendrait en aide.

— Mais votre Pierre *? dit la Ronde.

— Lui, c'est différent. Depuis qu'il est au Fragne, — c'était une forme située à deux lieues des Vernes en s'enfonçant dans le pays sauvage, — on n'a pas eu à se plaindre de lui.

— Allons, allons, Jeannette! dit la Ronde. Vous avez tort de vous lamenter. Il n'y en a pas une ici plus tranquille que vous !

Elle essaya de protester, mais seulement pour la forme. Car elle savait bien que la Ronde avait raison.

Ce même jour, à'neuf heures du soir, Lucien marchait sur la route, se dirigeant vers les Yernes. La nuit était noire, mais il aurait fait le chemin les yeux fermés.

Un peu ahuri d'avoir passé vingt-quatre heures dans des trains qui n'allaient pas vite et dans des gâtes h attendre des trains qui n'arrivaient pas, des noms dansaient dans sa tête la sarabande. Parti de Remiremont, où il était soldat de deuxième classe au 5e chasseurs à pied, il avait attendu à Epiïial, à Lure, à Trêves, à Flamboin, à Montereau, et, pour la dernière fois, à Laroche. En passant il avait vu Auxerre, mais non Mary qui devait être occupé, à trois heures de l'aprèsmidi, à vendre du drap. A six heures, descendant enfin du train, il avait pris ses jambes à son cou pour arriver, deux*ieurcs après, a Lormes, avec une furieuse envie de s'arrêter dans une auberge — au Cheval-Blanc, pour y dire en même temps bonjour à décile, ou ailleurs, — pour y casser la croûte. Mais il ne lui restai! plus que vingt sous qu'il voulait garder, et il avail hâte de revoir, bien qu'il fit nuit, les Veines où il n'était pas

revenu depuis son départ, en novembre de Tannée dernière.

Tous les paysages qu'il avait rvus tournaient dans son souvenir, de même que les longues bandes de labours bruns et de prés jaunes d'éteules semblent pivoter autour d'un centre mobile qui se déplace à l'horizon, de minute en minute, à mesure qu'avance le train.

11 allait au pas accéléré des « vitriers » en fredonnant un air de marche. Plus^ qu'une demi-heure, et il arriverait après avoir fait cinq lieues.

Il faisait presque froid. Des brouillards blancs qui flottaient à ras du sol annonçaient pour demain matin une des premières gelées. Mais il n'était occupé qu'à respirer la bonne odeur des bruyères et des fougères de sa terre natale. Il n'écoutait que le bruit de ses pas sur la route et leurs échos sur la lisière des bois sonores. Il s'arrêta cependant pour allumer sa pipe. Fumer était la seule distraction qu'il s'accordât. Encore ne faisait-il usage la plupart du temps que de tabac de cantine qui coûte trois sous le paquet. Qu'il sortît en ville ou qu'il restât à la caserne, il ne buvait pour ainsi dire jamais de vin. Ses moyens ne le lui permettaient pas et l'exemple de son père lui servait de leçon.

Il n'entendait plus que les battements de son cœur lorsque, sans même prêter l'oreille, il reconnut deux voix: son père et Colinot chantaient sur la route, à cinq cents mètres en avant. Rond répétait, sans se lasser, deux vers de sa chanson favorite :

Eu r'venant d' Suresnes j'avais mon pompon'; Tout le long d'ia route j' sentais qu'j'étais rond.

Et toujours ce dernier mot le faisait rire aux larmes. Aujourd'hui Lucien ne le voyait pas, mais il avait assisté tant de fois à ces scènes !... Son front se plissa demeconlenteraent.il en oubliait d'allumer sa pipe. Il n'ignorait point, par les lettres que lui écrivait sa mère, que Rond fut resté le même. Mais, de loin, fl s'ingéniait à croire qu'elle exagérait. Il ne s'imaginait pas possible que, lui absent, Rond persistât amener sa vie de gouape et à laisser à sa femme tout le travail de la maison et de la terre. Et voici qu'il rentrait à neuf heures du soir ! Depuis combien de jours, encore, étaitil parti *?

Lucien était un brave garçon qui n'inventerait jamais la poudre. A l'armée il ferait partie du groupe innombrable de ceux que l'on récompense de leur bonne volonté en leur donnant, à la fin de leur deuxième année de service, les galons de soldat de première classe. Puis il reviendrait s'enraciner au village.

Il pensa d'abord s'arrêter pour laisser aux deux ivrognes le temps d'arriver aux Vernes. D'instinct il détestait Colinot.

(( C'est lui qui entraîne mon père! » se disait-il.

Mais eux-mêmes ne semblaient pas pressés. S'il ne les voyait pas, il ne les entendait plus marcher: eux aussi avaient dû s'arrêter, Alors il se remit en route. Il les eut vite rejoints. A quinze pas de distance il distingua confusément qu'ils étaient assis sur un tas de cailloux.

— lia... Halte-là! Qui... qui vive1? bredouilla Rond. Lucien aurait pu se croire encore à la théorie sur le

service en campagne.

— C'est ton gars, dit Colinot qui s'était habitué à voir clair dans l'obscurité.

— Hé ! Lucien, c'est toi1? cria Rond. C'est Yrai que c'est toi?

Lucien arrivait près d'eux.

— Oui, c'est moi, répondit-il sans enthousiasme. Ils ne se serrèrent même pas la main .

Colinot savait résister à la boisson. Tandis que Rond à la fin du premier litre commençait à voir double, lui ne perdait jamais le sens des réalités du monde extérieur. Et, comme Rond disait à Lucien :

— Prends donc un siège ! Tu dois être fatigué, d'une bourrade il le fit se lever.

•— En route, dit-il.

Ils marchaient tous les trois sans rien dire : la joie de Lucien s'était dissipée. Sa mère ne l'avait pas trompé.

A l'entrée du cheminil prit les devants. Le chien des Bourrioux, dont la maison était la première du village, aboya. Lucien reconnut sa voix comme il avait reconnu celles de son père et de Colinot.

Plus de lumière chez Vincent. Chez les Blundin non plus. Pour le retour de Lucien Annette n'était pas sur le seuil d'où elle avait guetté le départ de Mary. Mais aussi tout le monde aux Veines se couchait-il de bonne heure. De toutes les fenêtres il n'y avait plus d'éclairée que celle des Rond La Ronde attendait l'arrivée de son fils ou le retour de son homme, peut être les deux à iafois, et elle s'était endormie les coudes sur la table. Elle se réveilla en sursaut quand Lucien entra. Ils s'embrassèrent sans rien dire et leurs yeux furent humides de larmes. Lucien la regardait. Il la trouva vieillie.

— Tu sais que c'est toujours la même chose ! dit-elle. Il n'est encore pas là.

— Oui, oui, répondit-il. Je l'ai rattrapé sur la route avec Colinot. Ils ne doivent pas être loin.

En effet. Poussé du dehors par Colinot qui n'entra pas, — et cela valait mieux, — Rond s'affalait sur sa chaise. ïl aurait dû s'endormir immédiatement, mais l'uniforme des chasseurs à pied le frappa et il le contemplait avec stupeur, les yeux écarquillés.

Lucien se mit à table, mourant de faim. Si sa mère avait vieilli, la chaumière n'avait pas changé. Elle était disposée à peu près comme celle des Vincent, avec de ci de là certaines délicatesses d'arrangement qui dataient de l'époque où .Cécile n'était pas servante d'auberge. Il écoutait sa mère lui répéter de vive voix les nouvelles qu'elle lui avait données dans ses lettres, en ajoutant les détails qu'elle eût été inhabile à lui écrire. Un quart d'heure après il avait repris contact avec la vie des Vernes; c'était presque comme s'il y fût toujours resté.

— Demain, dit-elle, tu te reposeras. Ensuite tu arracheras les pommes de terre : il y en a beaucoup cette année. J'ai été bien contente que tu aies pu venir. Je t'ai préparé tes effets.

— Demain matin, dit-il, il faudra que je retourne à Lormcs pour faire viser ma permission à la gendarmerie. Je ne pourrai pas encore quitter mon uniforme.

Rond écoutait sans comprendre. Ni sa femme, ni son fils ne faisaient attention à lui. Ils n'y prirent garde que lorsqu'un ronflement les avertit qu'il venait de s'endormir. Ils lui retirèrent ses sabots cl retendirent sur le lit, dans le fond, la tète tournée vers le mur. Ils y étaient habitués.

A son tour. Lucien se coucha, niais, peut-être parce qu'il était très fatigué, le sommeil ne le visita pas tout

de suite. Longtemps il écouta le grillon et regarda la lune qui, depuis des années, bleuissait presque chaque nuit les vitres de l'imposte et de la fenêtre.

Le lendemain matin il partit de bonne heure pour être rentré plus tôt : les brigadiers de gendarmerie sont debout avant les notaires. Il profita, pour faire quelques visites dans l'après-midi, de ce qu'il était encore en tenue.

Les gros travaux des champs terminés, les moissons depuis longtemps rentrées, ce n'était pas encore le grand repos de l'hiver, — au surplus l'automne venait à peine de commencer, — mais ce n'était plus la bousculade de l'été lorsqu'il faut se lever à trois heures du matin. Maintenant presque tous les hommes battaient leur blé. On n'entendait sur les aires des granges que coups de fléaux sourds et mous quand ils tombaient sur la pleine épaisseur des gerbes déliées, clairs et durs lorsqu'ils frappaient sur les bords où la paille est moins fournie. Les grains qui sautaient dehors n'étaient pas perdus pour les poules.

Il connaissait également tout le monde, mais il commença par les Blandin. Il s'arrangea de façon à arriver au moment où ils finiraient de goûter — on ne disait pas : de déjeuner, — et avant que Blandin se fût remis à battre. Il était fier de paraître devant Annette revêtu du costume des chasseurs à pied moins vulgaire, lui semblait-il, que celui de la ligne, et il se serait bien gardé d'enlever ses épaulettes vertes à torsade jaune. Mais elle n'en parut pas autrement émue. Elle se contenta de lui serrer la main en disant : « — Tiens, tu es. donc là? Et depuis quand1? » sans même écouter ce qu'il lui répondait.

Blandin et sa femme, au contraire, semblaient être presque aussi bouleversés que s'ils avaient reçu le ministre de la Guerre. Sur l'armée comme sur le reste Blandin avait ses idées. Que de fois il avait regretté de n'avoir pas fait ses cinq années de service ! Ce n'était pas pour le même motif que Vincent : dans son enfance il s'était cassé la cuisse gauche en tombant d'un châtaignier ; il lui en restait une certaine faiblesse qui le rendait impropre aux longues marches. Quant à la Blandine, qui ne connaissait rien de rien, elle n'était pas éloignée de croire que, pour être soldat, il faut faire preuve de capacités toutes spéciales.

— Assois-toi donc, lui dit Blandin; tu vas boire la goutte avec nous. La goutte, on aime ça quand on est soldat, hein?

Et Blandin s'imaginait non seulement qu'on l'aimait mais que la cantinière, passant sur le front des troupes, vidait généreusement son tonnelet dans les quarts que lui tendent les soldats .

La Blandine donna un coup de torchon sur la table. Des miettes de pain tombant sur les carreaux, ses poules qui guettaient l'instant, se précipitèrent, avides ; il leur était indifférent de manger le blé en grains ou en farine ; mais elles avaient une petite préférence pour le pain.

Tout en donnant à Blandin qui les lui demandait force détails sur l'armée et tout en regardant Annette, Lucien tortillait son képi entre ses doigts comme son père avait fait de sa casquette à l'entrée de l'église, au beau milieu de la messe de minuit; cela devait tenir de famille. A vingt ans Annette n'avait ni embelli, ni, certes, enlaidi. Et son corsage ne contenait pas que des promesses. Plus d'une fois, là-bas dans l'Est, il avait

pensé à elle, et il y penserait plus d'une fois encore pendant les deux années qu'il lui restait à faire.

— A la tienne ! dit Blandin en choquant contre le sien^ son petit verre rempli d'une claire eau-de vie.

— A la tienne! dit également la Blandine qui ne détestait pas boire de temps en temps la goutte.

— A la vôtre! répondit Lucien. Et à celle d'Annette !

Mais elle ne buvait rien. Elle n'eut même pas un sourire pour le remercier de sa délicate attention.

— A présent, dit Blandin. tu dois être heureux de connaître le métier. Tu n'es pas comme Jean-Marie qui va partir dans deux mois.

Lucien se rengorgea en regardant Annelte : il était supérieur à Jean-Marie.

— Paraît qu'il gagne bien sa vie à Auxerre?dit la Blandine.

— Oh! dit-il négligemment, j'ai vu ça en passant. Ça ne vaut pas Epinal, ni Troyes.

Encore un motif de supériorité sur Jean-Marie qui ne connaissait certainement ni Troyes ni Epinal. Est-ce qu'Annette enfin n'allait pas ouvrir les yeux1?

— Et puis, continua-t-il, des fois il y en a qui disent qu'ils gagnent beaucoup d'argent, et ça n'est pas vrai.

— Il a des capacités, affirma Blandin, doctoral. Mais et lui, avec son uniforme, est-ce qu'il n'en avait

pas aussi? Ce n'est pas le premier venu qui peut être chasseur à pied !

Comme si la conversation l'avait ennuyée, Annette sortit dans la cour. On ne se gêne pas entre soi dans les villages.

Ils trinquèrent une dernière fois et, képi sur la tète,

il alla voir Vincent qui s'était rerais à battre aussitôt après avoir goûté .

11 s'arrêta devant la grange, attendant que Vincent l'aperçut. La porte de la chaumière était ouverte, mais il n'osait pas entrer, la petite Jeannette, pas commode, ne se gênant pas pour faire comprendre qu'on l'ennuyait, parfois, lorsqu'on venait la déranger et qu'elle était pressée. Et, pressée, elle l'était toujours. Mais Vincent ne regardait que ses gerbes et son fléau faisait assez de bruit pour qu'il n'eût pas entendu Lucien. Celui-ci dut s'annoncer :

— Bonjour, Vincent! cria-t-il.

Vincent 'en resta le fléau en l'air, suspendu comme une menace au fâcheux qui venait le distraire. Mais non.

Il lui dit :

— Entre donc! Ainsi te voilà revenu au pays? Et pour combien de temps?

Après quoi, ayant épuisé son sujet, il se tut.

— Pour quinze jours, dit Lucien, qui se tut à son tour, mal à l'aise. Vincent n'était pas un bon vivant comme Blandin; il ne buvait jamais la goutte et n'aimait pas causer longtemps. Lucien se baissa, prit un épi dont il fil sauter les grains dans sa paume. Il souffla dessus, les soupesa. Ce serait autant de moins, pour Vincent, à battre et à vanner.

— C'est du beau blé! dit-il.

Une petite flamme d'orgueil luit dans les yeux de Vincent qui répondit :

— Pour ça, je crois que oui.

Et, tirant sa tabatière, il offrit uneprisc à Lucien qui accepta pour ne pas le blesser.

— Et Pierre, dit Lucien, il est toujours content, au ragne ?

— Il ne se plaint pas, répondit Vincent.

— Et Jean-Marie aussi1? Je suis passé à Auxerre, ma )i! tenez, à peu près à cette heure-ci, hier.

— Tu es passé à Auxerre1? lit Vincent stupéfait.

Ce n'était donc pas au bout du monde1? On pouvait onc aller encore plus loin?

— Et tu ne l'as pas vu? demanda-t-il.

Entre gens du même village on se rencontre plusieurs )is par jour. La petite Jeannette avait eu beau lui dire uAuxerre est une ville dix fois plus grande que Lorîes : Vincent se l'imaginait construite sur le patron des rernes. On y était un peu plus nombreux mais on s'y encontrait aussi souvent, que l'on y habitât ou qu'on efit qu'y passer. Il fallait renoncer à lui expliquer ce ue c'était qu'une gare.

La petite Jeannette, n'entendant plus le fléau, vint oir ce qu'il y avait: est-ce que son hébété, en pleine près-midi, s'aviserait de perdre son temps1? Elle n'eut as l'air enchanté de découvrir Lucien derrière la porte e la grange. Elle lui dit, sans plus d'enthousiasmo u'Annette :

— Tiens, tu es donc là?

Elle ne prononça pas un mot de [plus.

Sans doute elle le connaissait pour un garçon honôte, serviable et courageux. Mais ce n'était pas un aotif pour qu'elle se confondit en protestations d'amiié, ni surtout pour qu'elle l'invitât à prendre quelque hose. Quoi"? Un verre d'eau? Pas plus pauvres que les llandin, ils n'avaient ni vin ni goutte. Tout ce qui n'était pas eau pure tournait la tète à Vincent, et chaque

fois qu'il allait à Lormes elle lui recommandait de ne rien boire.

Chacun a assez de ses propres soucis et chaque mère de ses propres enfants.

— Je vais m'en aller, dit Lucien Mais j'espère qu'on se reverra.

On aurait dit qu'il se séparait à regret des Vincent.

Il entra chez Bourgadier qui lui fit fête. C'était même par lui qu'il aurait commencé sa tournée si chez les Blandin il n'y avait pas eu Annette, et les Vincent étaient si près que mieux valait s'en débarrasser tout de suite. Bourgadier était grand, maigre. Il portait un bonnet qui était de police pour la couleur et de coton pour la forme ; il avait trouvé ce moyen de concilier ses goûls d'autrefois pour les aventures et ses goûts sédentaires d'aujourd'hui. A quatre-vingts ans il se souvenait d'avoir fait la guerre d'Espagne sous les ordres du délierai Molitor. Il était le seul à qui le nom du gamin de l'Assistance publique dit quelque chose, le seul qui ne l'appelât point « Moniteur » lorsqu'il le rencontTait.il aimait parler de Gegorbe, de Murviedro, de Valence et des hautes montagnes couvertes de bruyères qui lui rappelaient alors celles des Vernes, qui séparent le royaume d'Aragon de celui de Valence. Il vivait seul, pauvre, mais digne. S'il n'y avait pas eu celle des Glaireux, sa chaumière eût été la plus propre de toutes celles du village. Veuf depuis longtemps, il l'entretenait luimême, et son lit était carreaux angles. Il piochai! son jardin comme il pouvait. Quelquefois Vincent, Blandin ou Galreux l'y aidaient. Lucien lui avait donné plus d'un coup de main. Si Vincent avait grande envie de lui acheter son pré, Bourgadier n'en avait pas une

moins forte de le lui vendre, mais il aimait mieux vivre pauvre que de ne pas toucher tout l'argent d'un seul coup: dix-huit cents francs qu'il se ferait aligner sur la table, en beaux louis. Idées de vieux paysan.

Lucien resta longtemps. Il comprenait mieux les histoires que tant de fois lui avait racontées Bourgadier : il était lui-même soldat et approuvait de la tête avec compétence quand Bourgadier prononçait les mots : escouade, caporal, en tirailleurs. Et Bourgadier qui ne voyait pas souvent de soldats s'animait. Jamais, lors des grandes manœuvres, un régiment ne traversait les Vernes ni même ne s'en approchait. Et dans la trentaine de chaumières groupées il ne voyait presque plus que des vieux dont les fils étaient depuis des années débarrassés ;du service militaire.

D'abord lui, Bourgadier, qui n'avait jamais eu d'enfants. Les Galreux et les Charrier étaient dans le même cas. Les Bourrioux: un fils mortà dix-huit ans ; il s'était fendu la tête eu tombant du grenier où il rentrait des bottes de foin. Les Boizard : un fils de trente-cinq ans établi à Paris, une fille mariée. Les Vilain : deux fils et une fille. Les Clairet : deux fils aussi, l'un de trente, l'autre de trente-trois ans . Tous ceux-là, c'était la plus ancienne génération qui oscillait aujourd'hui entre soixante-dix et quatre-vingts ans. C'étaient les véritables vieux du village, en tête desquels, avec ses quatre-vingt neuf ans, la mère Rapillot eût marché dans une cérémonie officielle. Elle était l'ancêtre vénérable qui, de la vie locale, avait tout vu si elle n'en avait pas tout retenu. Elle avait vu naître les uns, et les autres mourir. Lorsqu'elle sortait avec son bâton, elle avait encore l'air d'être chez elle. Et il semblait qu'elle

fût la reine en même temps que la mère du village.

Puis venaient les moins vieux, entre quarante-cinq et soixante-cinq ans. Les Vincent, avec Jean-Marie et Pierre, les Blandin et Annette, les Rond avec Lucien et Cécile, les Desbrosse avec leurs deux filles et leur fils de l'âge de Pierre, les Guilloux etles Boichot qui n'avaient pas d'enfants, les Jacquet, les Tardy, les Pitois, les Migneau, les Glaudin et les Riolet qui avaient des filles et des fils âgés de douze à dix-huit ans .

Enfin c'étaient ceux de l'âge des Colinot, entre Yingtcinq et quarante ans. Les deux fils Clairet avaient épousé l'un la Julie Boizard, l'autre une domestique des environs de Brassy ; les deux fils Vilain : deux filles des hameaux d'alentour. Les Fichot, les Blanchet, les Bouché-Pillon avaient des gamins et des gamines de deux, cinq, sept et neuf ans. Et la maison la plus peuplées, — la cabane plutôt, — était celle de Colinot.

Les futurs soldats n'étaient pas nombreux. Le village contribuerait à la défense ou à l'extension de [la patrie dans la mesure de ses moyens. Il ne fallait pas lui demander davantage. Il n'envoyait pas de façon continue de ses enfants sous les drapeaux : il y avait des interruptions de plusieurs années. Avec Lucien la chaîne se renouait pour un temps.

Bourgadier était assis devant un tout petit feu de fagots qui brûlaient dans la vaste cheminée, un feu que l'on eût dit allumé à l'intention du grillon. Il faut savoir économiser. le bois quand on n'a plus de bonnes jambes pour aller le ramasser. Il avait à la portée de ses mains ses deux bâtons, qu'il se serait gardé de brûler.

— Ouvre donc l'armoire, dit-il à Lucien. Sur le dernier rayon en haut tu trouveras une bouteille de rhum.

Dame! il y a des temps qu'elle est là. Je n'en bois pas souvent. Il ne vaut peut-être plus rien du tout.

Bourgadier aimait le rhum. Mais il faut savoir économiser les bonnes choses quand on n'est pas assez riche pour les renouveler selon sa fantaisie.

Lucien voulut refuser.

— J'ai déjà bûchez Blandin, dit il. Et vous savez bien que je n'en ai pas l'habitude.

— Allons donc ! dit Bourgadier. Un vieux troupier comme toi ! Ce serait bien le malheur!...

Lucien accepta le verre de rhum de Bourgadier comme il avait accepté la prise de Vincent.

ni

En pantalon de toile et en sabots il se mit le lendemain matin à la besogne. Et il ne s'y mit pas seul. Rond avait de ces sautes d'humeur qui, les premières années de leur mariage, donnaient de l'espoir à sa femme.

Les Rond n'avaient qu'un champ et un jardin, mais, plus heureux sur ce point que Vincent, ils avaient aussi un pré dont le foin nourrissait leurs trois vaches et leur âne. A l'exception des Colinot chaque famille possédait un âne.

Aucun d'eux ne gaguait sa vie à brouter des chardons, ni des roses. Il fallait qu'ils eussent l'œil bon et le jarret solide : on leur demandait les mêmes services qu'aux mulets, avec lesquels ils ont de vagues liens de parenté. Quand il s'agissait de labourer, ils remplaçaient les bœufs en tirant à plein collier sur la charrue, et les chevaux, lorsqu'en essayant vainement de faire feu des quatre fers ils menaient à Lormes les femmes qui portaient au marché des œufs, du fromage, du beurre et des volailles. Ils considéraient la vie en êtres pacifiques. Si Vincent portait le monde dans sou cerveau, eux

aussi l'y portaient à leur façon. Ils connaissaient les chemins semés d'herbe tendre et bordés de haies dont les épines piquent: mais ils savaient brouter les feuilles savoureuses des épiniers sans se déchirer les lèvres. Ils connaissaient les ruisseaux qui d'un trait traversent les chemins, et les sources qui répandent leurs eaux parmi les petits joncs et jusque sous la mousse. Ils n'avaient pas peur d'y mouiller leurs sabots, et ils y buvaient avec plaisir. Quand onleur donnait leur picotin d'avoine, c'était pour eux un jour plus beau que Noël et que Pâques pour les hommes, et ils le saluaient de leur bonne voix sourde. Pourvu qu'ils eussent à la tombée de la nuit leur écurie où l'on a chaud en hiver, ils n'en demandaient pas plus. Parmi tous les animaux du village : les coqs orgueilleux, les poules peureuses, les canards graves, les oies indolentes, les porcs grognons et jamais satisfaits, les chats sournois et les chiens agressifs, ils passaient la tête basse, rarement dressant les oreilles. Résignés, de tous les animaux c'étaient eux qui se rapprochaient le plus des paysans des Vernes.

Si elles n'avaient eu qu'à faire des veaux et à donner du lait, les vaches n'auraient pas été malheureuses. Mais avec les ânes elles étaient obligées de remplacer les bœufs ; pour labourer Vincent couplait les deux siennes au timon de la charrue, et l'àne attelé en flèche marchait devant elles. Il n'y a que les gros fermiers et les charretiers à pouvoir acheter et nourrir des bœufs. Quant aux simples paysans que leurs vaches nourrissent, ils les font travailler par-dessus le marché. Pourvu qu'elles aient toujours à ruminer elles non plus ne se plaignaient pas.

Lucien respirait à pleins poumons. Un vent frais souf-

fiait, venant de l'est, peut-être de Remiremont, mais Lucien ne voulait pas y penser. Il recommençait à vivre comme il n'aurait jamais cessé de faire, si la patrie n'avait pas eu besoin de lui. Vivre, ce n'étaitpour lui, ni pour ceux qui lui ressemblaient, se transplanter dans une grande ville où la terre disparaît sous les pavés, sous les trottoirs, sous les maisons. Le dimancbe il faut faire des kilomètres pour découvrir des champs semés de détritus et de boites de conserves. Les hommes y marchent en serrant les poings pour la lutte, et les mâchoires pour se retenir de crier leur misère. Ou bien, les yeuxluisants, ils se rassemblent pour boire de Teaude-vie et de l'absinthe en rendant la société responsable des maux qu'ils endurent. Us savent qu'ils n'ont pas ce qui leur est dû. Mais beaucoup d'entre eux ont vendu le jardin, le champ et la chaumière qui leur appartenaient ; d'autres, qui ne les avaient pas, auraient pu à la longue les acquérir. Pourtant, sait-on jamais? A cinquante-quatre ans Vincent attendait encore d'acheter le pré.

Lucien, lui, ne quitterait jamais les Vernes. On aurait pu lui dire qu'au village comme à la caserne il continuerait de servir la patrie, que l'agriculture manque de bras, et que labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France : il n'aurait rien compris à la prétendue noblesse de son rôle. S'il restait aux Vernes, ce serait parce que là seulement il se sentait chez lui.

Il s'était trempé de rosée en marchant dans L'herbe ; le bas de son pantalon était aussi mouillé que s'il fût tombé les pieds les premiers dans un ruisseau. Mais il se sécherait aux rayonsdu soleil qui venait d'apparaître par-dessus les bois. Des alouettes chantaient, invisibles

parce qu'elles se rapprochaient du ciel où jamais on n'a pu distinguer âme qui vive. On entendait d'autres oiseaux qu'on ne voyait pas davantage, cachés qu'ils étaient dans les haies et derrière les feuilles des arbres.

Rond n'avait encore rien dit à son fils. Ils causèrent, en donnant de prudents coups de pioche : il ne faut qu'effleurer la terre molle en creusant autour du pied, de peur de couper en deux les précieux tubercules. Même quand il avait bu Rond était le meilleur des hommes ; lorsqu'il se possédait il était pour ainsi dire meilleur que lui-même.

« Quel dommage, songeait Lucien, qu'il se laisse entraîner par Colinot! Comme nous serions tranquilles ! »

— Alors, tu n'es pas trop malheureux là-bas1? demandait Rond.

— Non, disait Lucien. Les premiers temps j'ai cru que je ne pourrais pas m'habiluer, mais je m'y suis fait. Si j'avais pu venir en permission pour Pâques !. . . Mais je n'avais pas d'argent.

Rond ne répondit rien, mais il pensait :

« Si j'avais bu quelques litres de moins, j'aurais pu lui envoyer de quoi prendre son billet. »

En silence il se maudissait lui-même.

Ceux qui ne battaient pas leur blé arrachaient comme les Rond leurs pommes de terre. Les femmes s'occupaient dans les jardins où les planches de légumes et les arbres fruitiers étaient en plus grand nombre que les fleurs. Chaque famille avait non seulement son àne, mais son jardin : les Colinot eux-mêmes en avaient un.

Les fleurs étaient celles qui naturellement poussaient entre les épines des haies, comme le liseron et l'églan-

tier. Les haies elles-mêmes au printemps étaient joliment blanches d'aubépine. De ci, de là, quelques dahlias, et des pensées, parce qu'on peut avoir besoin d'un bouquet pour souhaiter une fête et qu'il faut chaque année en porter aux morts.

Mais on y trouvait surtout des carottes blanches et de rouges, avec des fanes Arertes dont les lapins se régalent : il faut donner une secousse à la fois brusque et douce si l'on ne veut pas que les fanes viennent seules et que la carotte reste au repos dans la terre . Il y en a de petites qui s'arrachent d'elles-mêmes, mais les grosses, qui ont pris racine, résistent; des choux ventrus et d'élégantes salades avec les feuilles desquels les chenilles font de la dentelle : il faut les entourer de liens de paille pour qu'ils ne pourrissent pas au contact de la terre souvent détrempée; des haricots qui montent le long des perches comme s'il y avait au sommet une timbale à décrocher ; des fraisiers sournois qui envoient dans toutes les directions leurs fils rampants.

On y trouvait aussi des pommiers et des poiriers trapus, bas sur troncs, avec des branches si vieilles que leur écorce paraissait atteinte d'une sorte de lèpre ; elle tombait par petites écailles ; quelques pruniers plus hauts et plus jeunes qui auraient été les rois des jardins s'il n'y avait pas eu, jaillissant du milieu des haies, les griottiers. C'étaient eux qui donnaient en juillet ces fruits plus petits mais plus savoureux que les cerises; les gaminss'en barbouillaient la figure pour ressembler à des nègres, et les geais des bois accouraient à tire d'ailes : bien qu'ils n'y eussent pas droit, ils ne laissaient leur part à personne.

Dans les champs il y avait les noyers au tronc lisse et

les châtaigniers au tronc rugueux. Ce n'était pas le visage, mais les mains que l'on se noircissait en écalant les noix fraîches. Ceux des Vernes, comme tous ceux des autres villages, les aimaient mieux sèches : ils les mangeaient en hiver après la soupe en guise de dessert. Comme les geais faisaient des griottes, les rats venaient dans les greniers prendre leur part, non seulement de blé, mais aussi de noix; ils les aimaient mieux grillées. Alors, chaque soir, Vincent en faisait devant le feu rôtir une à leur intention; il l'entourait d'une ficelle et la plaçait proprement sur une planche surmontée d'un grillage à ressort. Le rat goûtait à la ficelle en même temps qu'à la noix ; et, sans qu'il se rendit compte de ce qui lui arrivait, le grillage, se rabattant, lui faisait passer le goût de la noix.

On écalait les châtaignes à coups de sabots, à cause de leurs piquants qui les font ressembler à de petits hérissons. On les mangeait cuites à l'eau, mais seulement le dimanche, pour se régaler; les noix étaient pour les jours de semaine.

Il y avait aussi les pommes de terre, avec leurs bois qui sèchent vite au soleil et dont on fait, avec les ronces et les épines coupées sur les plans, des tas qui brûlent en automne lorsqu'il y a pourtant déjà assez de fumées dans le ciel ; le blé noir à tigelles rouges et à fleurs blanches, le seigle barbelé, l'avoine légère et pâle, le blé jaune et lourd. Mais, en septembre, on ne voyait plus ni blé, ni avoine, ni seigle. Il n'y avait plus qu'à faucher le blé noir, arracher les pommes de terre et gauler noix et châtaignes ; de ceci les gamins se chargeaient le jeudi et le dimanche, pour se distraire.

Pour Lucien tout ne fut, quinze jours durant, que dis-

traction. Il trouvait que le soleil se levait tard et se couchait tôt. En un rien de temps il bêcha le jardin de Bourgadier. Il battit au fléau. Il commença même à labourer.

Jusques à Tannée dernière Rond ne s'était pas gêné : il l'avait à peu près laissé tout faire, sauf dans les bois. Mais n'ayant pas perdu tout amour-propre, il se disait : « Quand on est soldat et qu'on vient en permission, c'est plutôt pour se reposer. Je ne peux tout de même pas me croiser les bras à le regarder, ou bien partir me promener ».

Et lui aussi travailla durant ces quinze jours. La Ronde n'en croyait plus ses yeux. Ce fut elle qui se reposa, et elle en avait grand besoin.

Toutes ces occupations n'empêchaient pas Lucien d'aller chez les Blandin, de préférence lorsqu'il savait qu'Annette était à la maison. D'ailleurs elle ne travaillait pas souvent dehors : tout au plus les aidait-elle à ramasser leurs pommes de terre, parce que ce n'était ni fatigant, ni trop salissant. Il ne lui manquait presque, pour être une demoiselle, que de porter des bottines au lieu de sabots à brides. Cela viendrait sans doute. Elle pensait que cela viendrait quand Mary serait établi commerçant dans la grand'ruc.

Il n'alla même pas voir Cécile. Il n'osait pas, tant elle avait changé. Il l'avait assez vue pendant les deux années qui avaient précédé son départ pour Rerairemont : elle se moquait de lui, le traitant de paysan, de gourde, avec ses idées de vieux de soixante-dix ans. Inhabile aux promptes ripostes, il la laissait dire.

Plusieurs fois il vit la tentation rôder autour de son père sous les espèces de Colinot. Colinot interpellait

Rond par-dessus la haie du champ, ou bien il s'arrêtait devant la grange où les deux fléaux se relevaient et s'abaissaient tour à tour. Rond faisait la sourde oreille; Colinot s'en allait en sifflotant. Il pensait: « Je boirai aussi bien sans toi. Et puis ça ne durera guère... »

Le matin où Lucien partit, Rond voulut à toute force le reconduire jusqu'à la diligence Immobile, il le regarda s'éloigner. Puis il reprit la route desVernes: décidément il s'était acheté une conduite. Il ferait des économies pour que Lucien revînt à Pâques. Mais, à mesure qu'il marchait, il réfléchit: Pâques, c'était encore bien lointain ! Il avait du temps devant lui. Et puis, s'il ne revenait pas à Pâques, Lucien reviendrait à la Trinité. Il n'était pas à deux kilomètres de la petite ville qu'il se sentit redevenir un homme libre qui ne dépend plus que de lui-môme. Alors il fit demi-tour.

Pas une foire ne pouvait se tenir à Lormes, même les deux plus mauvaises en plein hiver et en plein été quand tous les bœufs ont « démarré » à dix heures du matin, que l'on n'y vît Colinot. Il se promenait en amateur, pipe au bec, bottes aux pieds. Pour s'amuser il marchandait une paire de bœufs, une douzaine de petits cochons dont il n'aurait su que faire. C était toujours trop cher pour lui. Le paysan, tantôt se fâchait, tantôt riait : cela lui était bien égal. Bonnes ou mauvaises les foires amenaient dans la petite ville des gens des villages, de toutes les communes du canton, des cantons voisins, des départements limitrophes et même de gros marchands venus exprès de Picardie. Des la veille dans l'après-midi des bœufs arrivaient par petits groupes, quelquefois par troupeaux. Ils marchaient en balançant la tête, comme étonnés de ne pas se sentir couplés par le joug : leur servitude leur manquait. Des bouviers les suivaient à pied; d'autres étendus sur le Siège de leur voiture, le fouet à la main regardaient le ciel, les arbres et sifflaient. Du soin de surveiller leur troupeau ils se reposaient sur le chien qui aboyait,

mordant les jarrets ou faisant semblant. Comme les taureaux aux jeux du cirque les bœufs, cornes baissées, menaçaient de 1 éventrer, mais le chien savait les éviter; et puis ils ne sont pas méchants. Parfois pourtant l'un d'eux, pris d'une brusque folie de liberté, s'échappait dans les bois qui bordent la route, au risque de se rompre les os dans les ravins : le chien avait vite fait de le ramener. Ils passaient la nuit dans les écuries des auberges ; le lendemain matin, frais et dispos, ils allaient attendre leur destinée sur le champ de foire.

Les cochons partaient des villages de bonne heure : les uns faisaient le chemin à pied, les autres étaient entassés dans des cages à claire voie sur des voitures à âne : ils ne se fatiguaient pas, mais ils eussent préféré marcher ; le long des routes il y a toujours de bonnes choses à manger. Il y en avait de toutes tailles, depuis les plus petits, roses comme des enfants innocents, jusqu'aux truies majestueuses et pourvues de nombreuses mamelles, hautes comme des ânes, sales, et qui réunies en escadrons auraient constitué une armée redoutable.

Vincent partit, ce mardi matin, avec deux cochons si gras qu'il était sûr de les vendre. Ils pesaient chacun ses cent cinquante kilos. Jamais il n'en avait eu d'aussi réussis. A cent trente francs le quintal, c'étaient trois cent quatre-vingt dix francs qu'il rapporterait dans son sac de toile : il y en avait deux cent cinquante pour le pré.

Il était seul, la petite Jeannette n'allant à la ville que le jeudi pour le marché, et le village étant un peu dépeuplé par le départ des bûcherons.

Il n'avait pas beaucoup changé depuis quatre ans. En tout cas ceux qui le voyaient tous les jours ne s'en

apercevaient pas, sa femme moins que les autres. Il avait encore ses yeux bleus et doux ; mais, à certains moments où il essayait de réfléchir, il commençait à douter de la vie. « Mon Jean-Marie est revenu passer huit jours avec nous le mois dernier avant d'aller à la caserne, mais, Dieu me pardonne ! il a été plus souvent à Lormes qu'aux Vernes. Il partait le matin et il ne rentrait que le soir, comme quand il était chezCaquard, mais bien plus tard que dans ce temps-là. Je l'attendais. Je me disais: on va causer un peu au coin du feu. Mais non : aussitôt rentré il se déshabillait et il se couchait. Sa mère a essayé de lui faire des remontrances. Elle lui a dit : « Eh bien, mon garçon, pour huit jours que tu viens soi-disant passer avec nous, toi qui es resté plus de quatre ans sans nous voir, tu es plus souvent chez les autres qu'à la maison. » Il lui a répondu : « Qu'est-ce que je ferais ici,toute la journée? Je ne peux pas rester huit jours de suite enterré dans un trou pareil. » Elle était eouchée, et elle s'est mise à pleurer. Pour avoir changé, il a bien changé. Déjà, avant de partir, il ne nous parlait guère ; mais pendant ces huit jours-là c'a encore été pire. Moi je me dis : c'est son caractère. Quand on a ses capacités on psnse à beaucoup de choses dont, moi, je ne comprendrais pas le premier mot. Mais elle, elle se fait du tourment. Il nous a donné vingt francs. Mais elle a appris que dans les cafés de Lormes il avait beaucoup dépensé. En attendant il faut que j'achète du foin pour nos deux vaches, et cela me coûte bien plus cher que si je le récoltais dans le pré de Bourgadier. Si seulement il était à louer ! Mais c'est Galreux qui l'a, et il ne veut pas s'en défaire. »

Toutes ces idées se pressaient dans le cerveau de Vin-

ceni II les examinait 1 une après l'autre, sur toutes leurs faces, et ne passait à la troisième que quand il s'était familiarisé avec la deuxième. Les idées de Vincent n'étaient que souvenirs accompagnés d'images précises.

« Et il n'Y a pas que Jean-Marie! Est-ce que Pierre ne parle pas de s'en aller travailler chez des jardiniers dans les environs de Paris ? Mais sa mère y a mis le holà. Elle lui a dit: « Si tu pars, je te fais ramener par les gendarmes ». Et ma foi, moi j'ai dit la même chose. Ils ne vont tout de même pas nous abandonner comme deux vieux"malheureux ? Et le mal qu'on a eu pour les élever? ».

Car c'était ainsi aux Vernes et ailleurs. Si nos enfants profitent de la vie, s'ils goûtent à tous ses plaisirs, n'est-ce pas à nous qu'ils le doivent? Et n'est-il pas juste qu'ils nous en récompensent 1 Puisque Jean-Marie était parti, Vincent et la petite Jeannette comptaient du moins sur Pierre. A vingt-quatre ans — il en avait maintenant seize — il aurait fini son service militaire : eux ils en auraient soixante-deux et ils songeraient à se reposer. Pierre se marierait tout de suite ; ils feraient le partage de leurs biens, moyennant quoi Jean-Marie leur servirait une rente annuelle en espèces sonnantes, et Pierre, qui resterait près d'eux, leur donnerait en nature tout ce dont ils auraient besoin. Ils pensaient à se mettre a à pension », et cela n'empêchait pas Vincent de ne rêver que du pré de Bourgadier. Acheter un lopin de terre, si mince qu'il fût, — tel n'était point le cas du pré qui avait presque un hectare de superficie, — c'était pour Vincent, et c'est pour tous les paysans, une façon de prendre de l'importance, plus par satisfaction d'à-

mour-proprc que par besoin réel. Ils font tellement partic de la terre qu'ils ont conscience, en achetant quelques ares, d'ajouter à leur personnalité, de se compléter, de prendre du ventre, mais non à la manière de Rond. Hélas ! Bourgadier tenait bon, et Vincent, tout pesé, préférait payer argent comptant plutôt que d'être obligé de verser pendant des années, à la Saint-Martin, les intérêts du reliquat. Seulement que c'était long à amasser !

La foire ne commença qu'après huit heures. Les bouchers, en blouse courte à carreaux bleu pâle, passaient ici, s'arrêtaient là, donnant des claques brutales à de petits veaux qui vacillaient sur leurs jambes incertaines et dont quelques-uns tétaient encore leur mère. Ils ne discutaient pas : ils faisaient leur prix. Oui, c'est oui. Non, c'est non.

Les bœufs frottaient leurs fanons sur le mur de l'enceinte intérieure qu'ils étaient seuls à occuper : presque tous étaient blancs. En faisant le tour on ne voyait que la ligne de leur échine, leurs têtes où le front tenait peu de place et leurs mâchoires qui auraient remué à vide s'ils n'avaient pas ruminé. Ils avaient tous de longs cils. Parfois on les poussait en avant ou en arrière à coups d'aiguillon dans les côtes ou sur le museau. Selon de brusques remous des cornes s'entrechoquaient avec un bruit de bois sec.

Les cochons étaient dispersés aux alentours, devant les maisons du quartier des Promenades, et quelques moutons bêlaient au-dessous des sapins qui font la haie devant le petit arbre de la Liberté. Ce n'étaient que charrettes, tombereaux et voitures aux roues desquels les ânes étaient attachés par des longes ; ce n'étaient que

paysans et paysannes en sabots, celles-ci en robe courte et bonnet noir, ceux là en blouse bleue et pantalon large du bas. Les villages, pour quelques heures, envahissaient la petite ville qui devenait méconnaissable, et leurs gamins, qui tout de même venaient à l'école, écoutaient avec ravissement meugler les bœufs et grogner les cochons ; l'école n'avait-elle pas été par miracle transportée au milieu des champs et des prés ?

Vincent s'installa au tournant des Promenades, non loin des hauts sapins dans la cime desquels le vent menait grand bruit. Il portait par dessus sa blouse un sac de toile qui n'était pas celui où il remiserait les trente-neuf pistoles sur lesquelles il comptait. Il y prit de l'orge qu'il jeta à la poignée devant ses cochons pour qu'ils se tinssent tranquilles. Et il regardait les autres pour les comparer aux siens, qu'il estimait les plus beaux. Il regardait aussi les maisons couvertes en tuiles, avec leurs murs propres et leurs fenêtres à volets et rideaux blancs. Bien qu'il fût obligé de les trouver plus belles que sa chaumière, il n'aurait pas tenu à y vivre.

Il écoutait ce que l'on disait autour de lui, mais sans prendre part aux conversations : Vincent était un taciturne. Un bruit surtout l'intéressa : on parlait pour les cochons de cent quarante francs le cent, c'est-à-dire le quintal. Ce serait donc pour lui trois pistoles de plus ? Il n'osait pas le croire .

Il vit passer Colinot qui ne s'arrêta point pour marchander . Colinot et Vincent ne faisaient pas une paire d'amis. Quand ils se rencontraient : bonjour, bonsoir. Ils en étaient toujours restés là . Vincent n'aimait pas ceux qu'il appelait des «galvaudeux », et Colinot n'avait qu'une affection modérée pour les travailleurs acharnés

qui « s'esquintent, disait-il, pour le roi de Prusse. » Une brève conversation: ce fut tout.

Les bouchers ont le coup d'oeil juste. Pas besoin de balances. Il y en eut un qui s arrêta devant ATincent.

— Quarante pistoles les deux ! dit il.

— Quarante-quatre, répondit Vincent qui, exprès, majorait son chiffre.

— Quarante, répéta l'autre.

— Quarante-quatre.

C'était une rapide et brève passe d'armes. Le boucher s'éloigna en haussant les épaules puis revint sur ses pas.

— C'est votre dernier mot ?

— Allons : quarante-trois, dit Vincent conciliant.

— Qurante et une, dit le boucher.

De la tète Vincent fit signe que non. Leur orge mangée, les cochons, indifférents au débat, fouillaient le sol de leurs groins fraternels.

— Quarante-deux, conclut le boucher. Mais c'est mon dernier prix.

— Ça y est! dit Vincent. Selon la coutume ils se tapèrent bruyamment dans les mains. Après quoi le Doucher fit sur le dos des cochons une marque rouge.

Vincent avait touché trois pistoles de plus qu'il n'espérait. Ce n'était pas, tant s'en fallait, un pilier d'auberges, mais, comme il passait devant le Cheval- Blanc, il y entra : tout à coup il venait de sentir la faim et la soif. 11 y a des gens à qui les grandes joies coupent l'appétit, d'autres à qui elles creusent l'estomac. Cécile qui le vit se dit :

— Eh bien, par exemple, on peut faire une croix a la cheminée !

Mais elle n'y pensa pas longtemps, car elle avait beaucoup d'ouvrage. On l'appelait partout à la fois et elle faisait semblant de se dépêcher, mais elle en prenait à son aise. Vincent s'assit à une petite table qui, parle plus grand des hasards, restait libre. Quarante-deux pistoles pesaient dans sa poche : il n'avait pas voulu de billets de banque, ces papiers bleus ne lui disaient rien qui vaille. Mais vive l'or qui tinte ! Trente-neuf d'entre elles représentaient les soins, les inquiétudes d'une longue série de mois pour amener à point les deux bêtes. Les trois autres ? Eh bien, c'était l'imprévu, pour le plaisir. Mais il ne venait pas à l'idée de Vincent qu'il pût les sacrifier toutes trois au boire et au manger.

Depuis des années il n'avait pas mis les pieds dans une auberge. Il n'y était pas entré sans appréhension. Il se disait :

« Si jamais la petite Jeannette sait que je suis venu ici '... »

Mais il fut vite conquis. Des poulets rôtissaient à la broche ; des odeurs de ragoûts arrivaient de la cuisine ; des bouteilles de vin débouchées sur les tables montait le souvenir enivrant des vendanges . C'était le lieu du repos entre deux rudes labeurs, de la fête entre deux jours de soupe, de pain, de fromage dur, d'eau des fontaines dans les villages et des sources dans les bois.

Il ne vit personne de sa connaissance. 11 aurait aimé être avec quelqu'un à qui il eût fait partager son enthousiasme : d'avoir senti le vin il était déjà presque à moitié ivre ; de voir se dorer la peau des poulets l'eau lui venait à la bouche. Il demanda une chopine et du ragoût, après avoir hésité sur le poulet, mais il avait conclu :

(( Non, tout de même. Ça doit être trop cher. »

Lorsqu'elle en portait au marché, il trouvait toujours que la petite Jeannette les donnait plutôt qu'elle ne les vendait. Les rôles aujourd'hui étaient intervertis, Vincent étant un acheteur possible.

Ce gros vin du Midi coupé d'eau, tout de suite il sembla à Vincent qu'il s'ajoutait à son sang. C'était du ragoût de mouton, accommodé par une cuisinière engagée pour la circonstance ; la sauce^en était mal liée. Mais il semblait à Vincent que cette viande s'ajoutât à sa chair. Acheter un pré, c'était une façon de prendre du ventre. Mais boire du viu et manger du mouton, c'était bien autre chose ! Vincent s'augmentait si bien qu'il cessait d'être lui-même. Les réalités s'enfuyaient au loin comme des nuages poussés par un grand vent, et il apercevait les profondeurs de la vie, aussi bien que celles du ciel, symboliquement teintées de bleu.

Colinot apparut à l'entrée de la salle dont il fit le tour du regard. Il ne fut pas moins que Cécile étonné de voir Vincent, un Vincent attablé des deux coudes, comme quelqu'un qui ne fait que cela sa vie durant. 11 se rapprocha, en louvoyant entre les bancs et les chaises. Il flairait quelque bonne aubaine.

— Vous cassez la croûte, Vincent *? dit-il. Vous avez donc bien vendu ?

Il ne fallait rien moins que cela, Colinot s'en rendait compte, pour que Vincent se fût décidé à entrer au Cheval Blanc.

— Trois pistoles de plus querje ne comptais, répondit-il devenu communicatif. Vous allez bien boire un verre ?

Colinot ne se fit pas prier pour s'asseoir. Il avait le

nez rouge de ceux à qui la bouteille est familière ; ses yeux faisaient l'effet d'être embusqués derrière les paupières, parmi les buissons des cils et des sourcils. Il dit:

— Allons ! il n'y en a que pour vous. Mais il faut reconnaître que vos cochons étaient beaux.

— Dame, répondit Vincent flatté, certainement qu'on n'en a pas vu beaucoup de pareils aujourd'hui autour du champ de foire.

Il vida dans le verre de Colinot le fond de la chopine, puis frappa sur la table avec la poignée de son bâton. Cinq minutes après Cécile arriva. Il commanda un litre. Il avait encore soif et n'était pas rassasié. Après entente ils prirent un poulet pour eux deux : ils en paieraient chacun la moitié.

Aussi loin que pouvaient remonter ses souvenirs, il ne se rappelait pas avoir mangé de poulet plus de trois fois dans sa vie : le jour de son mariage, pour la première communion de Jean-Marie et pour celle de Pierre. Encore n'avait il eu que la "carcasse : il fallait que rien ne s'en perdît, et les bons morceaux sont pour les invités. Aujourd'hui Vincent s'invitait lui-même.

Et la conversation allait son train. Quel brave homme que ce Colinot ! Vincent n'en revenait pas, de toutes les bonnes heures à jamais perdues qu'il aurait pu passer avec lui ! Il faisait la découverte d'un homme : ce n'est pas chose si commune ! Il n'y avait pas que le travail des champs sous le soleil ; mais les longues flâneries dans les bois au clair de la lune, ou quand la nuit est si noire que la terre a l'air d'être faite de ténèbres condensées ; les sabots se posent sur de l'ombre. Les chevreuils bondissent. Les lapins musardent, ignorants de

leur destinée. Dans les ruisseaux les écrevisses s'effarent à la lumière des torches de. résine. Il nJy avait pas qu'une succession de jours sans joie au village ; la petite ville avec ses auberges et ses cafés n'était pas très éloignée ; plus près encore des Vernes une commune, pareillement perdue au milieu des forêts, possédait une auberge où l'on mangeait ferme et buvait sec. Il n'y avait pas — du moins il n'aurait pas dû y avoir autrefois, — que la petite Jeannette ; l'enthousiasme de Vincent atteignait à son paroxysme, et Cécile passait entre les tables, indolente, orgueilleuse de ses vingt ans. Mais Vincent ignorait que pendant les huit jours qu'il avait passés beaucoup plus a Lormes qu'aux Vernes, il aurait pu rencontrer Jean-Marie, malgré ses allures de monsieur de grande ville, plus souvent ici que dans les quatre cafés fréquentés par les bourgeois et les fonctionnaires.

La chair du poulet était molle, fondante. Le vin glissait dans la gorge mieux encore que le ruisseau le long d'un chemin en pente. Mais Vincent aussi commentait à glisser sur une pente dangereuse. Déjà naïf lorsqu'il était à jeun, il fallait qu'en état d'ivresse il se confiât au premier venu. Ce n'était plus lui, alors, qui parlait, mais un Vincent qui, sorti de sa chrysalide, s'envolait vers des pays où tous les hommes sont bons, où nous sommes tous frères. En effet: il ne se faisait pas faute d'appeler Colinot « frère. » La petite Jeannette savait à quoi s'en tenir quand elle empêchait son « hébété » d'aller à l'auberge. Et Colinot ne put. ignorer plus Longtemps qu'il ne manquait plus à Vincent que Lrente pistoles pour acheter le pré de Bourgadier.

— Et puis, disait Vincent d'une voix de plus en plus

hésitante, je défie bien les voleurs de trouver mon argent où je l'ai mis.

Même les paysans pensent aux voleurs : chemineaux qui passent avec des bissacs vides derrière le dos et de lourds bâtons ferrés au poing, bohémiens qui frappent aux portes sous prétexte de vendre des corbeilles dont personne n'a besoin, en réalité pour faire main basse, pendant que tout le monde est aux champs, sur des volailles dont le vent dispersera les plumes anonymes.

— Pensez-vous ! dit Colinot. Il est dans l'armoire, cette idée !

— Dans l'armoire ! répondit Vincent en éclatant de rire. Pas si bête que ça, frère ! Non, pas si bête!

Colinot rabattait ses cils sur ses yeux comme pour les contenir. Pour un peu il eût fermé les paupières. Vincent continuait:

— Il est dans la cave, sous le coffre des carottes.

— Ah! farceur! dit Colinot. Eh bien, vrai, pour une cachette, c'en est une !

La salle peu à peu s'était vidée, la foire ayant fini avant midi. Mais il restait quelques paysans qui parlaient haut, entourés des nuages de fumée qui sortaient de leurs pipes en terre blanche : eux aussi avaient peutêtre fait de bonnes affaires Ils n'étaient pas pressés de regagner leurs villages. Tous les autres étaient sur les routes, arrêtés ou poussés par le vent qui continuait de souffler fort. Le champ de foire, les rues, les chemins étaient constellés de larges bouses qu'avant la nuit le concessionnaire de la ville ramasserait dans son tombereau. Il y avait aussi de ci de là de petits tas de foin et de paille. Plus de meuglements, ni de grognements,

ni (le cris aigus. Les portes des maisons que Vincent avait vues avec leurs rideaux blancs étaient fermées. Le ciel était gris. Il n'y avait plus dehors que cette vague mélancolie qui succède aux heures d'énervement.

— Sûr, dit Migneau, que si ça continue le vent va emporter la cabane et tout le tremblement, et nous avec, peut-être !

Mais il voulait rire La cabane était plus solide que nombre de maisons ; elle pouvait résister à tous les ouragans, construite derrière un repli de terrain sur une plate-forme qu'ils avaient ameublie. Elle était faite de grosses brandies qui, reposant en cercle sur le sol, se rejoignaient presque, à deux mètres cinquante de hauteur, pour laisser une ouverture par où sortait le tuyau du poêle ; ils les avaient recouvertes d'épaisses mottes de terre imbriquées. La porte était faite de trois planches réunies par des traverses horizontales. Il faut avouer que c'était elle, ce soir, qui pâtissait le plus : elle remuait fortement sur ses gonds sommaires où s'emboîtaient au petit bonheur les ferrures rouillées. Rond se leva pour s'assurer qu'elle tiendrait bon.

— N'ayez crainte, dit-il. Ce n'est pas encore aujourd'hui que nous serons décoiffés ,

De loin la cabane comique faisait penser à un bonnet de géant, et la fumée qui en sortait oscillait comme une longue mèche qui se balance.

A l'intérieur la table était encore moins compliquée que la porte : deux planches de sapin clouées sur quatre pieux verticaux. Rond, Jacquet etMigneau couchaient chacun dans son lit, si l'on peut appeler lit une certaine épaisseur de paille et de fougères sèches tassées entre les parois circulaires et des planches — toujours des planches! — posées horizontalement à même le sol et maintenues droites par des piquets . Le poêle, personnage important, occupait le milieu de la loge. Ce soir il ronflait comme un bienheureux: ce n'était pas le bois qui manquait pour l'alimenter. Une chandelle brûlait sur la table à distance suffisante des branches qui formaient l'armature de la cabane : sinon elles auraient pris feu et le poêle n'aurait plus eu sa raison d'être. En attendant non seulement il ronflait, mais à lui seul il envoyait dehors presque autant de f'imée qu'en accumulaient, sous les moites de terre, Pond, Jacquet et Migneau réunis : tous les trois fumaient la pipe. Le vent dispersait à mesure la fumée du poêle : il aurait dû en faire autant de celle des pipes qui formait brouillard. Mais Rond, Jacquet et Migneau n'avaient nul besoin d'y voir clair. Ils connaissaient depuis longtemps leurs visages ; ils ne se regardaient même pas. Assis chacun sur un billot ils fumaient, en attendant l'heure de se coucher. Il était six heures du soir. Ils venaient de manger la soupe et les bois étaient tout entiers occupés par la nuit II n'y avait plus ni bruyères, ni fougères, ni buissons, ni arbres, mais seulement une masse d'ombre compacte à

LE VJLLAGE 125

travers laquelle il semblait qu'il dût être impossible de se frayer un chemin.

Migneau, Jacquet et Rond avaient pris leurs quartiers d'hiver. Ils travaillaient pour le compte de Bussière, un gros marchand de bois qui, tout en leur tapant sur l'épaule et sur le ventre — sur celui de Rond, — les payait le moins cher possible. Mais ils ne s'en plaignaient pas : au contraire. Ils auraient bien voulu gagner trente sous par jour d'un bout à l'autre de l'année. Et ils n'étaient pas les seuls. S'il n'y avait pas, à rester terrés au village, que les vieux, s'il y avait aussi Vincent, Blandin, Desbrosse, Tardy, Pitois à qui leurs moyens permettaient de passer leurs journées de mortesaison à bricoler chez eux, Guilloux, Boichot, Glaudin, Riolet et, parmi les plus jeunes, un des Clairet, un des Vilain et Blanchet étaient réunis, par groupes de trois ou quatre dans des loges pareilles à celle de Rond, à plusieurs centaines de mètres les unes des autres. A la Saint-Martin elles avaient poussé partout dans les bois, comme d'invraisemblables champignons, la tête en bas. Elles étaient dispersées sur plusieurs lieues carrées. Plus loin il y avait d'autres bûcherons venus d'autres villages.

C'était, pour la Ronde la seule bonne saison de l'année. Elle n'avait pas d'inquiétudes. Comme tous les paysans, Rond savait tout faire ; labourer, herser, faucher, piocher, battre au fléau, vanner. Mais il mettait son orgueil à être un bûcheron modèle. Il estimait que c'était, de toutes ses occupations, celle qui convenait le mieux à ses aptitudes. Aussi, tout le temps que durait le travail dans les bois, ne voulait-il pas retourner aux Vernes : il n'aurait pu s'empêcher de s'y arrêter, ni de

continuer jusqu'à Lormes. Il ne se privait pas déboire du vin dans la loge, ayant conscience de ne pas pouvoir épuiser les trente sous qu'il gagnait chaque jour, mais c'est curieux comme la seule atmosphère de l'auberge contribue à vous griser ! Ailleurs, il était à peu près invulnérable; et puis ici tout de même il buvait moins. Jacquet et Migneau se chargeaient des approvisionnements. Chacun à son tour ils partaient le samedi soir pour les Vcrnes. Ils en ramenaient, l'un sur sa charrette, l'autre dans son tombereau, du pain pour la semaine, — et pour trois hommes qui travaillent dur il en faut quelques livres, — des pommes de terre, du lard, de l'huile de noix et du vin dans un tonnelet. Un dimanche c'était le fils de Migneau qui ramenait au village le tombereau et l'àne, le dimanche suivant, la fille de Jacquet qui ramenait la charrette et les vaches.

Rond portait le nom qui lui convenait le mieux. De petite taille, il avait un ventre qui gonflait sa blouse, ce qui est rare chez les paysans, et une figure épanouie.

Pour se désennuyer ils auraient pu jouer aux cartes. Mais ils ne s'ennuyaient pas. Il leur suffisait de se sentir à l'abri du vent et d'avoir du tabac à lasser dans leurs pipes et du bois dans leur poêle. On était au soir du premier mardi de décembre.

Ils ne mangeaient que de la soupe au lard, des pommes de terre cuites à l'eau, du fromage dur comme pierre qu'il fallait casser, et des noix. Un dimanche soir ils avaient fait bouillir des châtaignes. Eux qui aux Vernes ne buvaient presque jamais de vin, ils s'en accordaient ici à chaque repas une

bonne ration. C'étaient pour eux trois mois à passer loin des criailleries de leurs femmes et des traras domestiques : une vraie partie de earapagne, loin de toute habitation Ils vivaient là comme des ours, presque comme des hommes des premiers âges de la terre. Avec des besoins de dépenser leurs forces ils s'attaquaient aux arbres comme à des ennemis personnels. Même si la scie n'avait pas eu la mauvaise réputation d'empoisonner le bois, ils les auraient abattus à coups francs de cognées plutôt que de les scier insidieusement. En tombant, quelquefois les arbres se vengeaient. Rond regrettait seulement qu'il n'y eût pas chaque hiver du travail pour lui. En tout cas ce n'était pas dans la nuit du vingt-quatre Décembre prochain qu'on le verrait à l'église : le suisse pourrait expulser qui il voudrait.

— Aujourd'hui c'est la foire à Lormes, dit Migneau. Elle n'a pas dû être mauvaise.

Le temps s'y prêtait, en effet, depuis un mois : beaucoup de vent, mais pas de pluie. Un automne comme on n'en voyait pas souvent.

N'eussent été les feuilles mortes qui jonchaient les chemins et les bois, on aurait pu se croire aux premiers jours d'Octobre.

— Certainement, répondit Rond. Colinot devait y être, pour sur.

A ce moment la porte de la loge s'ouvrit : ils tressaillirent tous les trois, ne s'y attendant point. Qui étaitce1? Le vent^Mais il fallait, comme chez Vincent, appuyer de l'extérieur surle loquet.

La fumée des pipes disparut eu tourbillon, et Colinot apparut sur le seuil.

Il cligna de l'œil pour faire comprendre à Rond qu'il avait besoin d'être seul avec lui. Rond se leva de dessus son billot.

C'était une faible partie de l'immense forêt qui s'étend, presque ininterrompue, sur un espace de quatre vingtdix mille hectares. Sur elle des générations avaient, arpent par arpent, conquis des champs et des prés. Mais elle restait la môme, à peine diminuée, profonde, mystérieuse, bossuée de rochers dont plusieurs avaient été des dolmens . Certains soirs la lune apparaissait parmi ses feuillages, pareille à la serpe d'or du druide qui va couper le gui.

L'été, on l'apercevait, des Vernes, avec son dôme de verdure aussi soigneusement égalisé que celui d'un parc. Mais, à mesure que l'on s'en rapprochait, les vieux chênes puissants, les bouleaux sveltes semblaient s'exhausser et les hêtres trapus se rapetisser. Quand on y pénétrait on eût vainement cherché des allées râtissées ; il n'y avait que des chemins défoncés par les roues des chariots, souvent coupés par de longues flaques de boue : eau de source ou eau de pluie. De chaque côté, un peu au-dessus de la terre, des buissons de houx

dépassaient . Plus haut se rejoignaient les branches des jeunes chênes tordus.

De petits ruisseaux coulaient sur du sable fin, sur du gravier, entre des pierres dont beaucoup qui n'ont pas changé de position depuis des siècles peut-être étaient couvertes de mousse. Ils laissaient un peu d'écume à des barrages fragiles de branchettes emmêlées Ici ils grondaient, presque impétueux ; là ils passaient indolents avec ce bruit imperceptible des ruisseaux ignorés qui vont se perdre dans les étangs, accompagnés par le murmure d'invisibles moucherons.

L'hiver on la voyait dépouillée, nue, mais encore agrandie.

Maintenant ce n'étaient plus seulement les feuilles, mais les arbres eux-mêmes qui tombaient les uns après les autres, plusieurs à la fois sur tous les points de l'exploitation. Ceux-là seuls étaient épargnés que l'on avait marqués de rouge. Ils restaient isolés, ployant tous dans le même sens sous les rafales. Les rochers se montraient semblables à des monstres que l'on a déranges de leur sommeil à l'ombre dans leur bauge, se soulevant audessus du sol inégal, raviné, couvert de lierre vîvâce, de branches mortes, de bruyère desséchée, de feuilles rousses et de fougères pourries.

Avec les champs et les prés elle était la grande nourricière du pays. Les sapins dédaigneux formaient bamb à part. De leurs molles aiguilles dont ils couvraient l'humus ils se faisaient un tapis épais, moelleux et chaud. On les abattait pour les transformer en bois do charpente. Les bouleaux, Les hêtres cl les chênes vivaient fraternellement. Chacun avait son utilité propre : le hêtre était employé surtout par les sabotiers, le

chêne par les menuisiers. Mais tous les trois, à commencer par le bouleau, faisaient d'excellent bois de chauffage. Depuis plus de quatre siècles ils partaient, devenus « moulée », chaque hiver pour Paris, voyageant à leur façon sur les ruisseaux et sur les rivières. Tantôt les bûches flottaient paisiblement en files interminables ; tantôt, à l'entrée de gorges hérissées de rochers, elles s'amassaient, bondissaient, s'entrechoquaient ; tantôt, aux cascades où l'eau bouillonne blanche d'écume, elles faisaient de brusques plongeons, tombant sans s'y briser sur les rocs polis.

Depuis plus d'un mois les bûcherons des Vernes vivaient dans leurs loges, frappant le jour, dormant la nuit à poings fermés : il n'y a que les oisifs à connaître les longues heures d'insomnie. Mais Rond, qui travaillait pourtant comme les autres, n'arrivait pas à s'endormir avant minuit depuis le soir où Colinot était venu le trouver. Plus on approchait de Noël, plus il paraissait soucieux. Il mangeait la soupe sans rien dire, la tête basse. Jacquet et Migneau ne le reconnaissaient plus . Migneau lui disait :

— G'est-il que le temps te dure des Vernes et do ta bourgeoise*? Non? Je vois ce que c'est, alors : c'est que tu ne peux plus aller dans les auberges.

Comme Rond ne lui répondait pas, Migneau pensait à autre chose. Une fois il lui demanda :

— C'est-il que tu trouves que tu ne gagnes pas assez1?

Bien qu'il fréquentât les auberges où l'on rencontre plus d'un beau parleur, Rond était comme tous les paysans satisfait de son sort. Les trente sous que lui valait chaque journée de travail lui suffisaient amplement

puisque sa femme de son côté ne perdait pas son temps, que Lucien était nourri et logé par l'Etat et que Cécile gagnait sa vie. Mais quelques-uns, des bûcherons qui n'étaient Di des Vernes ni des villages d'alentour, qui chaque année venaient de loin pour s'embaucher, avaient apporté avec eux des idées nouvelles sur la dignité de l'ouvrier des villes et des bois et sur ses besoins. A la vérité elles commençaient à peine à se propager et c'était bien la première année où l'on en entendit ici le premier et encore faible écho. Et tout le monde se bouchait les oreilles. Les deux ou trois gars qui venaient de là-bas, des pays des bords de la Loire où fument des cheminées d'usines, n'avaient qu'à réclamer pour leur propre compte. Tous ceux d'ici pensaient : « Qu'est-ce qu'ils nous racontent ? C'est déjà bien joli que nous ayons un peu de travail pendant l'hiver. Si l'un dans l'autre, avec l'argent que nous touchons et le bois que Bussière nous laisse et que nous revendons, nous nous faisons trente sous par jour, c'est toujours autant et nous ne nous en plaignons pas. »

Ils tenaient les orateurs à 1 écart, avec de sourdes envies de les dénoncer à Bussière. Mais ceux-ci, tout de même méfiants, n'allaient jamais dans leurs discours plus loin qu'il n'eût fallu et s'acquittaient convenablement de leur tâche. Rond n'aurait pas voulu travailler comme un forçat ; il laissait à peu près tout retomber sur les épaules de sa femme ; il buvait comme quatre : d'accord ; mais l 'lait un honnête homme qui estimait qu'il faut des oJv.iers et des patrons, des paysans et des bourgeois, des pauvres et des riches. Se connaissant lui-môme, Il savait qu'il eût été incapable de diriger l'étude du notaire et de remplacer le pharmacien au

milieu de ses bocaux. Les autres aussi. Ils n'habitaient certes point des palais, mais puisqu ils se trouvaient bien dans leurs chaumières enfumées, pourquoi leur dire qu'ils y respiraient mal? Est-ce qu'ils ne vivaient pas aussi longtemps que les habitants des grandes villes? Est-ce qu'il n'y avait pas la mère Rapillot, Bourgadier. d'autres encore? Vincent regardait avec respect les maisons de la ville, mais il n'en aurait pas voulu pour lui. S'il lui fallait des années pour économiser dix-huit cents francs il n'y trouvait pas à redire. Rond qui ne mettait pas un sou de côté ne récriminait pas. Les autres non plus Dans ses suppositions Migneau faisait fausse route.

La petite Jeannette ne savait pas davantage pourquoi Vincent causait de moins en moins, lui dont le moindre défaut était d'être bavard, sauf quand il s'attablait à l'auberge. Le jour de la foire il était rentré à la tombée de la nuit, dans un état!... Tout de suite elle avait vu de quoi il retournait. Au lieu de prendre le balai pour cogner, avec le manche, sur son hébété, elle avait couru au plus pressé : où était l'argent ? Ne l'avait-il pas perdu sur la route, jeté dans l'étang? Elle le fouilla, trouva le sac, fit le compte. Incapable de prononcer une parole, il s'était endormi tout de suite pendant que Colinot, par des chemins de traverse, gagnait le bois pour venir trouver Rond. Le lendemain Vincent avait répondu aux questions que lui posait la petite Jeannette en se gardant de dire qu'il avait mangé un poulet, bu du vin puis de la bière avec Colinot. Il se souvenait confusément de lui avoir indiqué sa cachette, et il n'était pas sans inquiétude. Mais comment avouer à sa femme à quoi il s'était laissé entraîner? Il avait trop peur d'elle.

Il lui raconta une histoire invraisemblable : le Réray, de la Tampole, l'avait invité à l'auberge. II ne lui en avait pas coûté un centime. En réalité Vincent, une fois dans sa vie, avait voulu jouer au grand seigneur, et ses trois pistoles supplémentaires y avaient passé jusqu'au dernier sou. Est-ce qu'il n'était pas allé, au plus fort de son enthousiasme, jusqu'à donner un écu à Cécile pour qu'elle se laissât embrasser ! Qui jamais aurait cru cela de Vincent1? Depuis il ne regrettait pas qu'un peu d'avoir dépensé tant d'argent : il n'en dormait plus. Toute la journée, dans son cerveau de paysan craintif, il tournait et retournait des probabilités, cherchait par quelles allusions il pourrait arriver à convaincre sa femme qu'il vaudrait mieux mettre l'argent ailleurs. Mais c était elle qui avait trouvé cette cachette sous les carottes, comme étant la plus sûre. Elle n avait confiance ni dans la maison ni dans le grenier. Mais le feu ne brûlerait point la terre où leurs économies étaient enfouies .

Le dimanche qui précéda de quelques jours Noël, ils eurent la visite de Pierre. Passant par les bois où maintenant travaillaient ceux des Vernes, il vit fumer les cheminées de leurs loges. 11 avait déjà la démarche pesante des paysans ; on eût dit qu'il trouvait ses mains lourdes à porter. Il venait une fois par mois, d'octobre à mai. Dès la reprise des grands travaux il ne faisait plus que de rares et courtes apparitions. Depuis qu'il était au Fragne il gagnait deux livres de laine, quatre paires de sabots et cent cinquante francs par an : c'est un bon métier que celui de domestique de ferme.

Personne mieux que lui ne conduisait un attelage de six bœufs au labour. Ils avançaient, le mufle au ras de la terre molle que derrière eux défonçait le coutre. Pierre tenait son aiguillon comme un roi son sceptre : il n'avait pas besoin de s'en servir. Les bœufs savent qu'il faut travailler pour vivre. Ils ne demandaient, leur journée finie, que de l'eau, du foin et quelques heures de repos . Mais ils voulaient que l'on eût pour eux certains égards : l'aiguillon ne convient qu'aux

bœufs rétifs. Lorsqu'on n'avait rien au Fragne à leur donner à faire, que le labour et le bersage étaient terminés, on les employait à transporter, pour le compte de Bussière, des coupes de bois à la ville, fagots, moulée, souches, arbres qu'attendaient sabotiers et charpentiers. Et c'était encore Pierre qui les menait. Mais ils connaissaient leur chemin. Assis sur le timon du chariot, près de la lanterne qui ballottait, il n'avait qu'à les laisser aller. Pourtant, à l'entrée de la ville, il descendait, assurait sur sa tête son feutre noir et marchait gravement devant eux, en « bœutier» expérimenté.

C'est un métier sain, que celui de domestique de ferme. Aussitôt que commence la fenaison il faut peiner sous le soleil, se piquer les doigts aux chardons et aux épines. On ne boit que de l'eau. On ne mange guère que de la soupe. Mais on va devant soi avec tranquillité parce que la terre nourrira toujours les hommes, avec force parce qu'on ne doit jamais se laisser engourdir. Les jours de la vie sont des sillons parallèles que l'on creuse soi-même sans heurts, tous uniformes. Il y a des haltes à la corne des bois sous l'ombre des chênes : des glands lisses tombent avec leur cupule rugueuse, et les tourterelles roucoulent parmi les acacias. Le soir on dételle. L'air est frais. A plein gosier on chante une vieille chanson qui réveille les échos. Les sillons se juxtaposent et cela fait des années. Puis lorsqu'on arrive au bout du champ, comme on n'a plus la force de tenir le manche de la charrue, quelqu'un que vous ne voyez pas est là, derrière vous, qui d'un seul coup creuse un peu plus large, un peu plus profond. Et l'on s'endort dans le silence de la terre et dans la paix du Seigneur.

Jusqu'à quinze ans il avait eu les sentiments de ceux qui se contentent de leur village. Même dans cette ferme solitaire il ne s'était pas ennuyé. En hiver, plus encore, qu'aux Vernes on y vivait retranché du monde, mais elle était un monde à part qui se suffisait à lui-même. Et — tout le premier il ignorait comment cela lui était venu, — depuis un an il ne rêvait plus que de partir du pays. Etait-ce l'exemple de Jean-Marie ? Il avait vaguement entendu parler des jardiniers de Maisons-Alfort chez qui l'on se fait de bonnes journées, et chaque matin on mène aux halles de Paris des voiturées de légumes. Il souffrait de la nostalgie de ces pays que pourtant il n'avait jamais vus et qu'il appelait, comme tout le monde, « la Picardie ». La Picardie, c'était pour eux toutes les belles plaines, tous les jolis coteaux de la Bourgogne, de la Champagne et de l'Ile-de-France. On n'a point à y lutter comme autour de ces noires montagnes avec les rochers, les ronces et les balais : les épis y poussent d'eux-mêmes, et c'est du pain ; les raisins y mûrissent d'eux-mêmes, et c'est du vin que l'on boit le dimanche sous les tonnelles fleuries des cabarets pendant que, juché sur un tonneau vide, un violoneux joue des airs vifs sur son instrument enrubanné de bleu, de vert et de rouge. La Picardie, c'était le pays d'où l'on revient avec une grappe si lourde qu'il faut se mettre à deux pour la porter. Plus d'un cependant, lorsqu'ils étaient arrivés là bas, pensait le soir, assis auprès d'un triste feu de houille ou en buvant l'absinthe énervante, au village natal où l'on entend la vielle criarde et où les chiens de garde reconnaissent le pas des étrangers.

Moutonnet et sa femme avaient sous leurs ordres une

servante et deux domestiques dont Pierre était le plus jeune . A l'exception des bois tout ce qui entourait les bâtiments du Fragne leur appartenait : pâtures, prés et champs. Ils auraient pu être riches si le sol avait été plus fertile, s'il n'y avait jamais eu que de bonnes années. Mais il fallait compter avec les redoutables gelées delà lune rousse, avec les orages accompagnés de grêlons, avec les pluies d'été qui faisaient pourrir le foin et germer sur place le blé coupés. Ce n'était pas une ferme modèle où la propreté règne depuis l'aire de la grange jusqu'aux solives des greniers. Personne ne pouvait se rappeler quand ni comment elle avait jailli des entrailles de la terre, si loin de toute autre habita, tion. D'abord elle avait dû n'avoir que la place strictement nécessaire à ses mouvements. Peu à peuelle avait repoussé les bois. De père en fils les Moutonnet avaient défriché, labouré, semé. Maintenant il y avait des étables pour les bœufs et les vaches, une écurie pour la jument et l'âne, une autre pour les cochons, une bergerie pour les moutons. Oies, canards et poules y faisaient bon ménage. Un griottier se dressait au milieu de la, cour rectangulaire limitée par les murs des communs. Un hêtre, plus haut que celui de Vincent, étendait au-dessus de la grange ses branches protectrices, comme des mains qui ne tremblent pas. On n'y voyait ni dindes, qui sont presque des volailles de luxe, ni paons, qui ont de trop belles plumes pour n'en pas être orgueilleux : personne ici n'aurait eu le temps de les admirer.

Un ciel noir pesait sur le village. Ce n'était pas à cause du dimanche que tout le monde s'y reposait, mais à cause de la saison. Le temps étant doux, quel-

ques hommes se promenaient dans leurs jardins. Avec ses deux bâtons Bourgardier faisait un tour du côté de l'étang. Pierre rencontra la Blandine et Annette qui, en voiture à âne, revenaient de la grand'messe : il était une heure de l'après-midi, Elles avaient lhabitude de s'attarder en ville, jamais pressées de rentrer. D'un coup de casquette il les salua, tout en poussant du pied la barrière de la cour.

Vincent était à sa place accoutumée, près de la cheminée : il ne se dérangea point quand Pierre entra. Ils échangèrent une poignée de main comme on fait entre hommes. C'est qu'à seize ans Pierre était preque aussi grand, aussi large d'épaules que son père qui commençait à se voûter et même, eût-on dit, à se rétrécir.

— Ma mère n'est pas icHdemanda-t-il.

— Elle est allée chez les Desbrosse, répondit Vincent. On ne t'attendait pas aujourd'hui.

La distance n'était pas grande de la chaumière de Vincent à celle de Desbrosse : Pierre ne se dérangea pas. Quand sa mère rentrerait, eh bien elle rentrerait.

— Et là-bas, ça va toujours comme tu veux ?

— Comme ci, comme ça, répondit Pierre en s'asseyant.

Chaque fois qu'il revenait ici, que la petite Jeannette y fût ou non, c'était la même manière d'engager la conversation. L'après-midi du dimanche on pouvait être sûr de toujours trouver Vincent sous le manteau de la cheminée ; quand il y avait beaucoup de feu, les lourdes pincettes à la main il cognait sur les bûches, machinalement, pour en faire jaillir des étincelles ; au contraire, quand c'était du fagot, il le tassait, de peur qu'une flammèche, s'envolant, ne mit le feu à la suie. Aujour-

liO LE VILLAGE

d'hui deux minces tisons se consumaient entre les pierres plates ; il faisait si doux dehors !

Vincent se gavait de silence. Dans une grande ville où voitures et tramways roulent sur les pavés, il serait devenu sourd.

Pierre avait répondu :

— Comme ci, comme ça.

C'était donc qu'il pensait toujours à partir ? Si Vincent avait su prononcer de belles paroles, si seulement il avait pu faire passer dans son regard toute la tendresse qu'il y avait au fond de lui-même ! Mais c'était un paysan dépourvu d'éloquence et inhabile à démêler ses propres sentiments. Déjà quatre années auparavant, il avait accompagné Jean-Marie qui partait, ne lui disant pas tout ce qu'il pensait. Encore avait-il dû se faire violence.

Il n'insista point. Il dit, passant à un autre sujet:

— Ta mère a été porter chez les Desbrosse une lettre qu'on a reçue ce matin de Jean-Marie. Il va arriver en permission la veille de Noël, pour trois jours.

Pierre ne parut point s'en émouvoir. Jamais il n'avait souffert d'être séparé de son frère. C'était un garçon de sens pratique qui devinait qu'à rester au pays il lui faudrait travailler toute sa vie. Ce n'était pas pour s'amuser comme Jean-Marie qu'il aurait voulu partir, mais pour mettre de l'argent de côté et revenir aux Vernes vivre de ses rentes : il bêcherait son jardin pour se distraire.

— Il dit, continua Vincent, qu'il nous trouvera à la messe de minuit puisque nous y allons tous les ans, que ce n'est pas la peine qu'il arrive ici à neuf heures du soir pour en repartir à dix, avec nous.

Ils restèrent là jusqu'à trois heures, en face l'un de l'autre, sans presque rien dire. Dans cette maison qui était la sienne, Pierre se sentait de plus en plus comme un étranger en visite. Il regrettait de n'être pas obligé de se découvrir, car il aurait pu s'amuser à rouler sa casquette entre ses doigts. Il faisait de plus en plus sombre.

Il se leva pour partir.

— Je vais passer chez les Desbrosse, dit-il, puisque ma mère ne revient pas .

Juste à ce moment elle rentra. Elle avait regardé manger la Blandine et Annette, puis elle avait pris le café avec elles.

— Tiens, dit-elle, tu es donc là ?

Ils ne s'embrassèrent point ; ce sont des effusions inutiles.

Elle alluma la bougie, et Pierre reprit le chemin du Fraene.

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