‹ Le village; romanChapitre 8 sur 8 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Des années passèrent dans le ciel au-dessus des Vernes pareilles à des oiseaux migrateurs qui se précipitent à tire d'aile vers l'éternité d'où ils ne reviendront jamais.

Il y eut des hivers doux et de froids, des printemps glacés et de tièdes, des étés frais et de chauds, des automnes beaux de lumière et de gris de pluie. Tantôt la glace se formait en décembre sur les étangs pour ne fondre qu'en mars, tantôt elle durait l'espace d'un déjeuner de soleil. Les premiers bourgeons apparaissaient quinze jours avant le printemps, et l'année suivante ils attendaient jusqu'aux premiers jours d'avril. On fauchait les prés à la Saint-Jean, et il arrivait que le quatorze juillet le foin fût encore sur pied. Tantôt les labours étaient terminés pour la Toussaint, tantôt à la Saint-Martin on entendait encore grincer les charrues. Le vent, la pluie, la neige, le soleil ne venaient pas toujours au moment où l'on avait besoin d'eux. Le ciel restait le maître, un maître dont les intentions sont impénétrables.

En hiver, si les lapins no bougeaient guère de chez eux, on pouvait trouver les lièvres blottis dans les halliers ou couchés dans l'herbe sèche à l'abri des grands vents. La vie devenait dure pour les corbeaux, et ils venaient près des chaumières, jusque dans les jardins. Un coup de fusil les mettait en fuite, mais souvent il en restait au moins un, la patte ou l'aile cassée. On les lui raccommodait tant bien que mal et on le mettait en cage. C'était dommage que sa chair fût si coriace. Les alouettes aussi se rapprochaient. Arrivées en automne, elles s'étaient par grandes bandes abattues sur les champs. Il suffisait qu'un rayon de soleil tombât sur un miroir disposé quelque part à leur intention : elles étaient meilleures à manger que les corbeaux.

Les grives étaient venues presque en même temps que les alouettes. Elles se tenaient particulièrement sur les coteaux arides où poussait l'âpre et piquant genièvre. Elles avaient grand tort d'être friandes de ses baies échauffantes qui leur donnaient soif. Elles allaient boire aux sources, non loin desquelles les chasseurs les attendaient avant le lever du soleil.

Les sangliers sortaient des bois pour chercher dos vers et des racines parmi les blés qui pointaienl au creux des sillons.

Dès les premiers souffles du printemps on voyait passer dans le ciel des bandes de cigognes que leurs nids attendaient au faîte des tours des cathédrales gothiques, et des oies sauvages qui s'en allaient très loin dans les pays du nord.

Les hirondelles, les bécasses, les fauvettes, les tourterelles ne s'arrêtaient pas toutes ici* la terre était assez vaste pour que chacune d'elles en eût sa part. Même il

n'y avait pas un ni I au c »in de chaque fenêtre, dans

chaque buisson, ni sur chaque arbre. En avril elles pondaient toutes. Et c'était le moment où les braconniers de l'air et de la terre se mettaient en chasse : la buse, le renard, le blaireau, la fouine s'attaquaient aux lapereaux, aux poussins des perdrix. Les lièvres se terraient dans les luzernes et dans les champs de pommes de terre.

Quand le ciel se voilait des premiers brouillards de septembre, les hirondelles et les rossignols partaient pour des climats plus doux. De nouveau l'on voyait passer les cigognes, le bec tendu vers des pays que toujours le soleil réchauffe. Hélas! lapins, lièvres, chevreuils, renards, sangliers ni perdrix ne pouvaient les suivre. Le lapin avait beau brouter dès l'aurore, le lièvre se giter dans les vieux labours dont son poil avait la teinte, le chevreuil, le renard, le sanglier et la perdrix s'enfuir au premier bruit de pas, — et ils avaient l'oreille fine : les chasseurs des Vernes et de la petite ville connaissaient leurs habitudes, et les chiens étaient rarement trompés par leur flair. On entendait de nombreux coups de fusils sous les couverts, et les chasseurs rentraient avec des carniers lourds. Mais les renards. les chevreuils et les sangliers étaient rapportés sur des civières, la tète pendante, et les chiens léchaient les traces de sang.

A cause de la brume les oies sauvages baissaient leur vol; toutes n'arrivaient pas au pays du soleil.

Tous ceux des Vernes n'étaient pas chasseurs, mais ils travaillaient tous à la terre. Dès le commencement de L'année, lorsque la neige leur laissait quelque répit ils labouraient les champs où ils devaient faire leurs

semailles de printemps ; ils y disposaient par petits tas coniques le fumier qu'ensuite ils écartaient. Dans leurs jardins ils taillaient pommiers et poiriers. Ils roulaient les blés verts Ils semaient ici le cerfeuil, l'oignon, le persil et les carottes, là le blé de mars, l'avoine, l'orge, le trèfle, et plantaient les pommes de terre. Ils échenillaient les arbres, sarclaient les choux, labouraient les jachères, coupaient en juin la luzerne, le trèfle, et commençaient à récolter ce qu'ils avaient semé. D'abord la salade, puis le blé, l'avoine, l'orge Cependant les poires et les pommes mûrissaient.

Les femmes s'occupaient surtout de la basse-cour. Pour exciter les poules à pondre elles leur jetaient des poignées d'avoine et de blé noir. Elles les faisaient couver en même temps que les canes et les oies. Les poussins avaient des pâtées de pain détrempé dans du lait, les canetons et les oisons du riz cuit. Elles savaient que les œufs pondus entre « les deux Notre-Dame » se conservent longtemps. En octobre elles engraissaient poules, canards, oies avec des pommes de terre cuites mélangées à de la farine d'orge.

Elles s'occupaient aussi des vaches, des lapins et des cochons. Les vaches ne devaient pas manger de feuilles de noyer ni trop d'aliments secs, ou bien elles avaient tout de suite moins de lait. Les lapins se nourrissaient de fanes de carottes, de trèfle, de luzerne; mais lorsqu'ils étaient petits elles leur donnaient du pain trempé dans du café qu'elles faisaient exprès pour eux, comme à de grandes personnes. En hiver ils ne mangeaient que de l'avoine et des fourrages secs. Quant aux cochons tout était bon pour eux ; mais ils ne dédaignaient nullement d'aller prendre l'air du côté des bois, sous les

chênes qui laissent sans compter tomber leurs glands.

Et c'était ainsi chaque jour, chaque saison, chaque année, depuis très longtemps. Et ce fut ainsi pendant cinq ans. Mais il y eut des changements aux Vernes.

La mère Rapillot mourut à quatre-vingt-dix-neuf ans et demi : elle aurait bien pu attendre quelques mois encore. On ne parlerait ni d'elle ni des Blandin dans les journaux. Galreux n'en fut pas fâché. Il était temps d'ailleurs qu'elle partît, car elle finissait par ne plus du tout avoir ses idées. Tantôt elle se croyait encore au berceau, tantôt elle se disait plus vieille que Mathusalem. De ses deux filles qui étaient à Paris une seule se dérangea, Léonie. celle qui avait épousé un cocher d'omnibus. L'autre, Césarine, ne pouvait quitter, même pour deux jours, sa fruiterie. Léonie était devenue une vieille femme de soixante-trois ans Elle vint en grand deuil, avec de longs voiles noirs, coiffée d'un vrai chapeau, chaussée de bottines qui criaient. Elle fit sensation aux Vernes où l'on vit bien que le métier de cocher d'omnibus est un bon métier. La Blandine pleura beaucoup au cimetière, encore qu'elle eût plus d'une fois désiré que sa mère mourût un peu plus vite. Léonie fut plus digne : à Paris on s'initie aux belles manières. Mais le repas qui suivit l'enterrement fut plutôt gai, dissipée la contrainte du premier quart d'beure. Léonie avait apporté un homard, du café. Ce fut bien le premier homard que l'on vit aux Vernes. Il n'étonna personne, car il ressemblait à une écrevisse géante, mais ils tàtèrent sa carapace dure et s'amusèrent à faire jouer ses grosses pinces inertes.

Il y avait quarante ans que Léonie était partie du village. Elle le trouva à peine changé; il était seulement

un peu moins peuplé Elïe parla du siège de Paria par « les Prussiens », de la Commune. Des femmes échevelées, que Ton appelait « les pétroleuses », couraient par les rues en hurlant. Il fallait faire queue avec des numéros d'ordre devant les boucheries. Quand on entendait le sifflement d'un obus on se couchait sur le trottoir, sur les pavés, dans la boue. Des maisons, des édifices flambaient. Et Vincent qui assistait au repas écoutait en hochant la tête. La petite Jeannette lui demanda si elle connaissait la Samaritaine où travaillait Jean-Marie.

— Mon mari passe devant plus de vingt fois par jour ! dit-elle . C'est lui qui mène l'omnibus Square des Batignolles-Jardin des Plantes.

Les convives eurent tout de suite une haute idée des capacités du mari de Léonie. Quel dommage qu'il ne fût pas venu avec elle ! Mais il pouvait encore moins quitter ses chevaux que Césarine sa fruiterie : qu'auraient fait les Parisiens, sans lui ?

— Alors, dit la petite Jeannette, il voit peut-être Jean- Marie i

Léonie réprima un sourire, en dame du meilleur monde.

— On s'aperçoit bien, dit-elle, que vous ne savez pas comment Paris est fait.

La petite Jeannette n'y était allée qu'une fois ; elle en avait conservé une impression si confuse qu'on aurait tout aussi bien pu dire qu'elle ne l'avait jamais vu. Léonie leur donna des détails qu ils écoutaient Ions bouche bée, à commencer par Lucien qui pourtant avait voyagé.

Il y eut d'antres enterrements : ceu* de Vilain.de

Bourrioux, de la Charrier, de la Boizard loi c'était un

vieux, là une vieille qui restaient seuls, pas pour longtemps sans doute.

Annette eut une petite fille que l'on baptisa Victoire, du prénom de la Blandine. Et il y eut quelques autres baptêmes,

Le fils de Migneau épousa la fille de Jacquet. Peutêtre se souvenaient-ils que jadis ils ramenaient des bois, chacun son dimanche, elle la charrette et les vaches, lui le tombereau et l'àne. Et il y eut quelques autres mariages.

Des garçons partirent pour leur service militaire, et tous n'en revinrent pas. Quelques-uns se fixèrent dans des villes où ils avaient la certitude de gagner quatre francs par jour. Des jeunes filles partirent pour Paris, et pas une n'en revint. Peut-être se marieraient-elles comme la Léonie avec des cochers d omnibus.

Les Colinot partirent aussi, mais sans dire à personne pour quel pays. Ils n'emportèrent que leur linge, leurs ustensiles de cuisine. Maintenant leurs vieux meubles achevaient de pourrir dans la cabane dont le toit de chaume s'affaissait, et des orties poussaient sous le manteau de la cheminée. La vie pour eux n'aurait plus été tenable aux Vernes.et il eût été impossible à Colinot de rendre à Vincent ses sept cents francs.

Rond tenait parole : il ne buvait plus Et la Ronde pouvait enfin se reposer un peu .

Le village commençait à se dépeupler et à se transformer.

Blandiu avait fait recouvrir de tuiles sa maison et celle de la mère Rapillot, Jacquet et Migneau l'imitèrent. En été les touristes se répandaient dans le pays,

grâce aux dernières bicyclettes perfectionnées et aux premières autos qui l'étaient moins. Les filles, les garçons qui habitaient Paris ou de grandes villes revenaient aux Yernes pour huit ou quinze jours de vacances ; de ces passages, de ces séjours, il restait quelque chose. Des images neuves recouvraient les vieux murs. Des objets de grand luxe, tels que photographies dans leurs cadres de velours rouge, prenaient place sur les cheminées. Les Desbrosse firent couper en deux par une cloison de briques leur chaumière pour que leurs deux filles, quand elles arriveraient chacune à son tour de Paris, pussent avoir leur chambre. Les jeunes filles lisaient les premiers catalogues de modes que répandaient partout les grands magasins de Paris: elles regardaient de préférence ceux de la Ùaftiaritaiîie où elles savaient que travaillait Jean-Marie.

Et puis on se mit au tracé d'une ligne d'intérêt local qui devait traverser le pays dans toute sa largeur. Cinquante ans auparavant les routes s'étaient faufilées au milieu du bois comme des serpents aux multiples anneaux, et il ne semblait pas que jamais le pays pût avoir besoin d'autre chose. Elles étaient sillonnées de diligences attelées de trois chevaux. Les conducteurs s'arrêtaient dans des auberges où de grands feux flambaient, l'hiver, dans les vastes cheminées, et des poulets rôtissaient à la broche. Conducteurs et voyageurs se connaissaient, et ils buvaient ensemble la goutte sur un coin de table. Et c'étaient les mœurs de l'ancien temps qui disparaîtraient peu à peu, à mesure que l'on remiserait sous les hangars les diligences devenues inutiles. Car il fallait compter avec ce que l'on appelle le progrès, les nécessités du développement du commerce.

Là-bas, sur les marges, dans les plaines de la Bourgogne, passaient des trains de plus en plus rapides. Leurs coups de sifflet stridents n'arrivaient pas jusqu'ici ; ils ne troublaient ni la tranquillité ni le sommeil des habitants des Vernes. Mais les ingénieurs connaissaient les besoins des paysans. Le transport par wagons du charbon et du bois coûterait moins cher que par chariots et par flottage à bûches perdues, et le bétail que l'on conduisait aux foires ou qu'on en ramenait n'aurait plus à faire à pied des lieues qui le fatiguent. Et il y avait de nouveau dans les bois des équipes d'ouvriers qui n'étaient pas des bûcherons, car ils ne se contentaient pas de couper les arbres : ils les déracinaient jusqu'à leur dernière racine. A certains endroits, la terre des tranchées était d'un rouge de sang.

Peu à peu la ligne d'intérêt local se dessinait, tantôt toute droite, comme pressée d'arriver au but, tantôt — et le plus souvent, — avec des courbes, comme si, réfléchissant et se repliant sur elle-même, elle se fût dit : « Oh ! j'ai bien le temps. »

Elle sentait qu'elle n'était, malgré tout, qu'une ligne de chemin de fer pour paysans qui ont l'habitude d'aller lentement, comme leurs vaches et leurs bœufs. - Ici elle traversait la route, là des champs et des prés, rasait des murs de chaumières et de fermes. De temps en temps les vieux se dérangeaient pour aller voir les travaux : cela ne leur disait rien de bon. Eux qui n'avaient guère voyagé que dans leurs voitures à àne, et quelquefois dans les diligences, ils prévoyaient les pires catastrophes, et Vincent de plus en plus hochait la tète. Mais ce n'était pas terminé, Dieu merci ! Des bs tacles imprévus pouvaient se présenter qui retarde-

raient, qui empocheraient même l'achèvement de la ligne : des remblais très longs à faire, des excavations, des ébouïements sur lesquels on ne comptait pas. Ils allaient jusqu'à parler d'un tremblement de terre qu couperait la voie en deux, dans le sens de la longueur. En attendant, elle se précisait de plus en plus. Un jour les ouvriers se mirent à poser les traverses. Après ce fut le tour des rails. Les petites gares aussi sortaient de terre. 11 n'y en eut pas pour les Vernes : une halte suffit, représentée par un poteau. Ceux qui voudraient monter ici dans le train feraient signe au mécanicien de s'arrêter. Ceux qui voudraient y descendre préviendraient le chef de train au départ de la station précédente.

Le dernier samedi de mars Vincent se leva de bonne heure. La petite Jeannette avait passé une mauvaise nuit. Plusieurs fois il avait dû se lever pour lui donner à boire de la tisane qu'à mesure il faisait chauffer sur les tisons dans un petit pot de terre vernie. Mais ce n'est point parce qu'on passe une mauvaise nuit que l'on est vraiment malade, et les gens des villages ne vont chercher le médecin au chef-lieu de canton qu'à la dernière extrémité. Ils toussent beaucoup, ils respirent avec difficulté ; ils sont obligés de dormir presque assis sur leur lit, calés contre deux oreillers épais ; ils ont des vertiges, des battements de cœur ; mais ils s'en accommodent et vivent avec leur maladie comme avec un compagnon de route qu'ils seraient tentés d'oublier s'il ne prenait soin de leur rappeler sa présence. Pour la petite Jeannette, depuis quelques années, c'était du côté du cœur que ça n'allait plus : sans doute à cause de toutes ers émotions. S'il avait fallu, chaque fois qu'elle se sentait mal à l'aise, appeler le médecin, Vincent aurait fait souvent le chemin des Vernes à la petite ville ; et il en

avait de moins en moins la force. Pour lui ce n'était pas seulement du côté du cœur, mais partout à la fois que ça n'allait plus. Il était usé par toute une vie de travail et par dix années de tourments. Rond et Lucien avaient en vain insisté pour lui rendre le reste de la somme, puisqu'il ne fallait pas compter sur Colinot; il refusait toujours, disant :

— Allez ! à présent il est trop tard. Nous en avons assez pour mourir. Moi je sens bien que je n'en ai plus pour longtemps. La petite Jeannette, elle, peut encore vivre pendant des années, mais elle se tirera toujours d'affaire. Si ni Jean-Marie ni Pierre ne lui venaient en aide, vous ne la laisseriez pas partir sur les routes pour mendier son pain.

Ils avaient vendu leurs vaches et ils n'engraissaient plus de cochons. Il ne leur restait que les volailles. C'était suffisant.

Leur chaumière était de celles qui n'avaient pas changé, la cour toujours aussi sale et 1 intérieur aussi sombre. Ni Pierre qui, tenant bon, avait réussi à s'en aller chez les jardiniers de la banlieue de Paris, ni Jean- Marie, qui leur écrivait rarement et leur envoyait deux " écus pour leurs étrennes, ne leur faisaient beaucoup de cadeaux.

Pourtant, l'année d'après la mort de la mère Rapillot, Jean-Marie était venu passer quinze jours au pays avec sa femme, mais on doit penser qu'ils n'avaient pas couché aux Vernes ; ils ne se seraient pas accommodes d'un lit de paysans: Jean-Marie avait l'air d'un vrai monsieur, sa femme était une vraie Parisienne. Ayant retenu une chambre à l'hôtel de la Poste, à Lormes.une fois tous les deux jours ils venaient déjeuneraux Verne* ,

Le reste du temps Jean-Marie jouait au grand seigLeur, dépensant vite l'argent qu'il avait mis longtemps à économiser, le jetant comme on jette de la poudre aux yeux.

Pierre était arrivé un dimanche matin pour repartir le soir : il n'avait pas quinze jours de vacances comme son frère. Sous son complet de cheviote bleue, sous sa chemise empesée dont le col s'agrémentait d'une cravate rouge à pois blancs, il était resté le même, lourd, grand et fort comme l'était son père à vingt-cinq ans. Mais il essayait de parler avec l'accent parisien, et il faisait penser à un vielleur du pays qui eût voulu gratter de la mandoline. Il était reparti, Jean Marie aussi. Vincent et la petite Jeannette demeuraient seuls, avec la moitié qu'ils avaient retrouvée de leurs économies et continuant de travailler alors qu'ils auraient dû se reposer un peu avant de mourir, si Pierre avait consenti à se marier aux Yernes .

Ils allaient encore de leur chaumière à leurs champs, mais ils y mettaient plus de temps qu'autrefois. Vincent se voûtait de plus en plus, et il y voyait de moins en moins . Il voyait de moins en moins les paysages familiers, les gens qu'il avait l'habitude de rencontrer ; mais il voyait de plus en plus clair au fond de lui-même .

A mesure que, les années s'écoulant, il se rapprochait du terme de toute existence qui est le cimetière, il distinguait plus nettement les traits effacés de son père et de sa mère. Il pensait à eux comme à des amis qu'on n'a pas vus depuis longtemps et vers la demeure desquels on se met en marche. 11 ne leur demandait pas de leçons inutiles, mais, sans avoir songé à se modeler sur eux, il avait pour son compte vécu leur propre vie

entre les mêmes murs et sous le même chaume. Il avait commencé de bonne heure, avec la confiance en soimême qu'inspirent un corps assez robuste pour avoir raison de la fatigue et un cerveau assez sain pour que s'y accroche une image sincère et naïve du monde. Il avait pioché, bêché, labouré, moissonné l'avoine, l'orge, le seigle et le blé, coupé du fagot, scié du bois, battu les gerbes, vanné le grain, en pensant qu'aucun de ses gestes n'était perdu, que chaque jour avait sa raison d'être et qu'il thésaurisait pour sa vieillesse.

Non content de travailler, il avait élevé ses enfants ; et il pouvait se rendre à lui-même ce témoignage qu'il avait fait son possible pour qu'ils ne fussent point malheureux. Et ils étaient partis au moment où i[ aurait eu besoin de les sentir près de lui. Mais s'il oscillait comme un vieil arbre auquel on a ôté ses tiiteurs, il penchait sans se plaindre du côté où le laissaient aller ses racines qui faiblissaient, où le poussait le vent qui soufflait plus fort.

Il revoyait certains soirs d'hiver à jamais enfuis où Jean-Marie d'abord, Pierre ensuite, faisaient, faute de buvard, sécher l'encre de leurs cahiers de devoirs à la flamme de la cheminée, et il leur arrivait de les laisser roussir .

Parfois, lorsqu'il se retrouvait seul en face de sa j femme et que le sommeil fondait sur lui comme l'autour sur un animal fasciné, il était tout étonné, en se réveillant, de ne voir près de lui ni Jean-Marie ni Pierre. il ne s'en plaignait pas, puisque la vie a ses nécessités contre quoi les vieux sont impuissants. Ses sentiments à l'égard «le son fils aîné n'avaient pas changé. Il le considérait toujours comme un garçon « capable ». Il regret*

tait seulement que Jean-Marie, la dernière fois qu'il était venu, eût vécu beaucoup plus à Lormes qu'aux Vernes, mais aussi quel trou que ce village pour quelqu'un qui avait pris l'habitude des grandes villes ! Vincent, parce qu'il acceptait tout, comprenait tout, bien que sa femme le traitât d'hébété. Colinot et Rond avaient eu leurs raisons pour lui voler son argent : il ne leur en voulait pas. Jean-Marie et Pierre avaient eu leurs raisons pour partir : il ne leur en voulait pas. Les bourgeois avaient leurs raisons de garder leur fortune : il ne leur en voulait pas. La petite Jeannette au contraire ne cessait pas de se révolter contre les événements. Ils en étaient l'un et l'autre pareillement affectés : la même pierre faisait coup double, mais Vincent ne se plaignait point d'être blessé.

Ils devaient aller ensemble à la foire des Rameaux, une des plus importantes de l'année. Ce n'était pas que la petite Jeannette tînt à l'accompagner de peur qu'il 3e laissât entraîner : Colinot était loin, et Vincent avait été assez échaudé pour que la leçon lui servît. Mais c'était pour eux une vieille habitude, comme d'aller à la messe de minuit.

— Puisque tu n'as pas bien dormi, lui dit-il, reste couchée. J'irai tout seul.

— Je crois que ça vaudra mieux, répondit-elle, mais tu penses bien que je vais me lever.

Même malade, il lui aurait été impossible de passer sa journée au lit. Et ce n'est point parce qu'on a mal dormi qu'on est à l'article de la mort.

Vincent prit son bâton et partit. La nuit précédente il avait neigé ; et comme, hier encore, il faisait doux, qu'il y avait déjà des violettes, on eût dit que soudain les

haies s'étaient fleuries d'aubépine et les prés de marguerites

Il n'avait pas attelé l'âne qu'ils évitaient autant que possible de fatiguer: il fallait qu'il fit à lui seul l'ouvrage des deux vaches vendues.

Presque tous ceux des Vernes étaient partis avant lui, les uns en voiture, les autres à pied. Il ne restait que les vieux, et les enfants au berceau que gardaient leurs mères.# Il s'était mis entrais de toilette. Il portait une paire de sabots neufs, son pantalon de coutil gris dont les jambes étaient larges du bas. sa blouse bleue, sa chemise à col haut dont les pointes n'étaient qu'à moitié rabattues et sa casquette à visière oblique et luisante. C'était le soixante-dixième printemps qu'il vît sortir de terre avec les brins d'herbe, et des arbres avec les bourgeons. 11 posa les pieds avec précaution sur les rails, à l'endroit où la petite ligne coupait la route. Les trains n'y circulaient pas encore, mais on disait que cela n'allait pas tarder.

Il fit sans se presser le tour du champ de foire, regardant les bêtes l'une après l'autre. Ah ! si au temps de sa force il avait pu avoir trois paires de bœufs ! Il lui semblait qu'il eût été détaille à labourer la terre entière, et il n'aurait pas trouvé assez de granges pour rentrer ses moissons. Il pensait à ces immenses fermes qu'il savait exister quelque part, beaucoup plus grandes que le Fragne, où il faut cinquante livres de pain par repas et la moitié d'un fût de vin. Mais il serait resté simple, s'asseyant au milieu de ses domestiques, pour manger la Boupe, Hélas ! La vie an avait décidé autrement. Vincent n'était plus qu'un paysan fatigué qui, depuis quatre ans, aurait été obligé de payer quelqu'un qui lui labou-

rât ses doux champs si Lucien et Rond n'avaient pas exigé de le faire pour rien.

Mais il n'y avait pas aujourd'hui que les bœufs à meugler, les ânes à braire, et les cochons à grogner; M n'y avait pas que le bruit des discussions et des marchandages : des voix aiguës de gamins perçaient la rumeur compacte. Ils criaient :

— Les rameaux !... Les rameaux!... C'est les miens les plus beaux !

L'avant- veille, le jeudi, jour de congé pour eux à l'école, ils s'étaient répandus par les bois, surtout dans celui delà Cascade, pour y couper du buis. Ils essayaient maintenant de le vendre, chacun d'eux affirmant que ses rameaux étaient les plus beaux de tous . Demain tous ceux qui assisteraient à la grand'messe tiendraient à la main leur rameau de buis vert à l'odeur forte. Puis ils le rapporteraient chez eux, bénit, et s'en serviraient pour asperger leurs maisons les jours d'orage. Ce n'étaient pas les gens des villages qui en achetaient beaucoup : ils n'avaient qu'à en couper eux-mêmes, à deux pas de chez eux. Machinalement Vincent ramassa une branchette que quelqu'un avait laissé tomber.

Au moment où il se relevait, il sentit qu'on lui frappait sur l'épaule. Il se retourna et reconnut Moniteur, ou plutôt il eut de la peine à le reconnaître, car Moniteur avait beaucoup changé.

— Bonjour, monsieur Vincent ! dit-il.

Moniteur était bien le seul qui eût jamais appelé Vincent « monsieur ».

— Oh ! protesta Vincent, un drôle de monsieur!

— Je suis content de vous voir. Depuis le temps, pensez donc ! Chaque fois que je revenais à la foire je

me disais : » Est-ce que c'est aujourd'hui que je vais le rencontrer'?» J'ai souvent demandé de vos nouvelles quand je voyais quelqu'un de là-bas. Ainsi ça va toujours bien?

— Ni bien ni mal, répondit Vincent. Voici que j'entre dans ma soixante-dixième année ; je ne suis plus tout jeune.

— Vous êtes encore solide ! Et je ne voudrais bien sûr pas lutter avec vous, dit Moniteur qui se souvenait d'avoir, tout petit, entendu parler de la force de Vincent. Vous en tiendriez quatre comme moi.

Mais ce sont de ces phrases que l'on jette aux vieux pour les consoler, comme des sous aux mendiants, comme du pain aux affamés.

Le visage de Vincent s'éclaira : lui aussi se souvenait.

— Et madame Vincent? demanda Moniteur.

— Elle est comme moi. Ni bien ni mal. C'est dans le cœur que ça la tient. Elle devait venir aussi à la foire, et puis elle est restée.

— Vous ne vouiez pas venir boire un verre? dit Moniteur. Je suis avec mon patron, mais il a vendu ses huit bœufs d'un seul coup...

— Combien? interrogea Vincent.

— Cent cinquante pistoles la paire, dit Moniteur non sans orgueil.

— Cent cinquante pistoles ! répéta Vincent. Ils «levaient être fameusement beaux.

— Oh ! pour ça, il n'y en a pas beaucoup de pareils sur le champ de foire à l'heure qu'il est. Allons, venezvous? J'ai jusqu'à doux heures de l'après-midi.

— C'est que, murmura Vincent, je ne vais plus dans les auberges depuis que. . . tu sais bien !

— Oui, dit Moniteur. Je sais. Mais avec moi vous n'avez rien à craindre.

Ils n'allèrent pas au Cheval-Blanc, mais chez Morizot, qui tenait une petite auberge dans la grand'rue. Son carrelage étant au-dessous du niveau du sol, on y descendait par un escalier de deux marches. Du dehors, rien ne le désignait, qu'une mince branche rousse de genévrier et quelques bouteilles de liqueurs alignées sur une planche derrière Tunique fenêtre : sa porte blanche vitrée ressemblait à celles des autres maisons où vivent des ouvriers qui ne sont pas des commerçants. Il n'y venait du monde que les jours de foire. Moniteur commanda une chopine de rouge et raconta sa vie à Vincent. Jusqu'à son départ pour la caserne il avait travaillé à la Chaume aux Renards où l'avait envoyé Gazaubon, à sa sortie du Fragne. Puis, ses trois ans de service faits au 146- de ligne à Toul, il était revenu s'embaucher lui-même, non plus tout à fait dans le pays, mais sur les marges du côté de l'ouest où l'on s'occupe de culture et d'élevage en grand. Il allait peutêtre se marier bientôt.

— Il faudra venir à ma noce, dit-il à Vincent.

— Aller à ta noce ? C'est pour le coup qu'on rirait en voyant arriver deux vieux hébétés comme nous ! La petite Jeannette n'a même pas voulu qu'on aille à celle de Jean-Marie.

A son tour Moniteur protesta.

— Je serais aussi content de vous voir là-bas, dit-il. que je l'ai été de vous retrouver tout à l'heure. Et puis, moi, ce n'est pas à Paris que je me marie : ce n'est qu'à douze lieues d'ici.

Mais, douze lieues, c'était bien loin pour Vincent.

— Non, non ! dit-il. Il ne faut pas compter sur nous . On se perdrait en route.

— Il n'y a pas à se perdre, dit Moniteur N'importe : je vous écrirai.

Et puis Vincent parla des Vernes. Il prononça les noms de ceux qui étaient morts ; il prononça aussi le nom de Colinot qui était parti . Il dit :

— Ça n'empêche pas que sans toi...

— Ah ! que j'ai du regret de ne vous avoir pas averti plus tôt! dit Moniteur. Mais je ne pouvais pas : c'était plus fort que moi. Et d'un autre côté je pensais que vous aviez eu bien de la peine à gagner cet argent-là.

Vincent buvait son verre de vin à toutes petites gorgées : s'il l'avait bu d'un seul coup, il lui serait monté à la tète, et la petite Jeannette n'aurait pas manqué de s'en apercevoir. Lui aussi avait promis de ne plus boire, et il lui en avait moins qu'à Rond coûté de tenir parole ; mais puisqu'il venait de rencontrer Moniteur... Il ne voulut pas accepter un autre verre : c'était suffisant.

Ils partirent ensemble, lui tenant toujours sa branchettede buis. Ils traversèrent la place où des baraques étaient installées.

— Alors, dit Vincent, au revoir, Moniteur.

— Au revoir, monsieur Vincent ! Et je vous écrirai pour ma noce.

— Travaille bien, ajouta Vincent, et sois toujours honnête. Moi, si l'on m'a fait du tort, je n'en ai jamais fait à personne. Et je n'en veux à personne.

Moniteur écoutait. Ils se serrèrent la main. Vincent s'éloigna de son pas lourd. Un instant Moniteur le suivit du regard, la gorge serrée par une émotion qu'il

éprouvait pour la première fois: Puis Vincent disparut derrière la toile d'une baraque.

Il était onze heures du matin. Depuis son lever le soleil n'avait pas perdu de temps. Toute la neige avait fondu ; les haies et les prés avaient repris leur couleur naturelle. Vincent marchait moins vite encore au retour qu'à l'aller. Il se sentait mal à la tète d'avoir bu ce verre de vin, d avoir entendu tout ce bruit dont il s'était déshabitué. Le silence lui en paraissait plus profond, le soleil plus chaud. Il cligna des yeux en passant près de l'étang, à cause de la réverbération.

Comme il n'y avait pas d'ombre sur la route, pas même au bord des fossés, les feuilles n'étant qu'à l'état de bourgeons, il tenait le milieu ; les bœufs qui traînent les chariots vont si lentement qu'on a le temps de les voir venir et de se garer.

11 fut un peu étonné de voir fermée la porte de sa chaumière. Mais la petite Jeannette était sans doute dans le jardin. Il ouvrit et, sans même regarder, il prit sur la pierre de l'évier le pot d'eau et but à même. Après quoi il se tourna vers le lit. Le lit n'était pas fait et la petite. Jeannette dormait, puisqu'elle ne l'avait pas entendu rentrer. Pour ne point la réveiller, il enleva ses sabots.

TU

Il les remit quand il vit qu'il n'avait pas à craindre, hélas ! de la réveiller. Elle dormait de ce grand sommeil auquel tous les bruits réunis de la terre ne peuvent vous arracher. Il tourna d'abord sur lui-même, comme assommé. Puis il alla de la cheminée à l'armoire, de l'armoire à l'évier ; mais, par respect, il avait de nouveau enlevé ses sabots.

Il avait déjà vu la mort entrer dans la maison pour venir chercher son père, sa mère ; mais c'est une puissante et terrible visiteuse à laquelle on ne s'habitue jamais, qui vous fait toujours baisser les yeux et devant laquelle on ne peut que se taire. Il ne l'attendait pas pour aujourd'hui.

Pour la première fois il revit distinctement toute sa vie. Il revit les quarante-cinq années qu'il avait vécues avec sa femme qui s'appelait Jeanne quand elle était jeune fille. Ils s'étaient mariés et ils avaient fondé une famille. Ce n'était pas lui, mais elle, qui dirigeait la maison. Ils travaillaient tous les deux, lui avec toute sa force d homme, elle avec toute sa volonté de femme.

Il se rapprocha d'elle pour la regarder. Elle avait

encore les yeux ouverts et il n'osa point la toucher pour les lui fermer. I! ne put pas la regarder longuement, tellement, dans ces yeux qui ne voyaient plus rien, qui ne voyaient plus ni Vincent ni les solives du plafond, se reflétait le mystère indéfinissable de l'éternité.

Elle avait dû se lever, s'habiller, puis, se sentant plus mal, s'étendre sur le lit qu'elle n'avait pas eu le temps de faire. Elle était là, avec son cotillon, son caraco et son bonnet blanc, plus petite que jamais, sa mince figure comme rétrécie encore d'avoir été touchée par les doigts osseux de la mort. Elle avait peut-être appelé, crié. Elle était morte, toute seule comme une malheureuse, peutêtre pendant que lui, Vincent, buvait son verre de vin et que les deux enfants qu'elle avait mis au monde, nourris, soignés et quelquefois embrassés, travaillaient loin d'elle.

Il s'assit sur une chaise au pied du lit. Il avait perdu l'habitude de pleurer. Brusquement ses yeux se brouillèrent.

Il entendit dans la cour la voix de la Blandine. Elle disait :

— Petite Jeannette, est-ce que tu es là *?

Que voulait la Blandine "? N'obtenant point de réponse elle entra sans se gêner et vit Vincent assis qui pleurait.

— Qu'est-ce qui vous est donc encore arrivée dit elle. Elle est malade"?

Vincent secoua la tête d'un air de dire :

— Ah ! si ce n'était que ça !

Elle vint plus près du lit. Elle comprit tout de suite.

— Elle est morte ! s'exclama-t elle Ah ! mon pauvre vieux Vincent! Et quand donc'?

Il lui rnconla coin nu ni il l'avait trouvée en rentrant de la foire. La Blaiitlinc fut boul',versée. Et elle répétait :

— Qui est-ce qui aurait pu penser à çal Et qu'elle soit partie sans avoir eu seulement le temps de nous dire adieu !

Elle tira son mouchoir

Des coqs chantaient partout. Dans la cour les poules attendaient que la petite Jeannette leur jetât leur grain, car il était beaucoup plus que midi : deux heures venaient de sonnera l'horloge. Elles tendaient le cou vers le seuil. Enfin, la Blandine ayant laissé la porte entrouverte, la plus hardie entra, prête à s'enfuira la première menace. Les autres la suivirent. Ni Vincent ni la Blandine ne prenant garde à elles pour les chasser, elles regardèrent de leur œil rond, inquiètes, le lit où était étendue celle qui jamais plus ne leur donnerait à manger. Fut-ce le grand silence qui les effraya plus que n'auraient pu faire des « chtt 1 chtt ! » auxquels elles étaient habitué) -, plus même qu'un balai lancé à toute volée1? Elles sortirent presque tout de suite et elles avaient l'air-de se concerter : elles ne comprenaient sans doute pas pourquoi la petite Jeannette était couchée à deux heures de l'après-midi.

Vincent ne bougeait pas.

— Il faut lui fermer les yeux, dit la Blandine.

Alors elle eut vraiment l'air d'une morte, et rien ne transparut plus du grand secret qu'elle portait en elle.

Toute l'après-midi ceux des Vernes défilèrent chez Vincent, à mesure qu'ils revenaient delà foire. Lucien piii à peine le temps d'avaler une assiettée de soupe: il repartit pour la petite ville, s'occupa de tout, télégra-

phia à Jean-Marie, à Pierre. Jamais la petite Jeannette n'avait fait autant parler d'elle. Elle ne s'en doutait pas.

Vincent ne bougeait toujours pas. 11 avait seulement changé déplace. Quand on lui serrait la main, il levait un peu la tête et l'on voyait ses yeux tout rouges. Il songeait que c'était sa faute à lui si elle était morte. Il se disait : « Si elle ne s'était pas tourmentée pour Jean-Marie que je n'ai pas voulu empêcher de partir, pour l'argent dont j'avais indiqué la cachette à Colinot, elle n'aurait pas attrapé cette maladie de cœur. »

Il songeait qu'ils étaient partis ensemble la main dans la main pour marcher sur le dur et long chemin de la vie. Pourquoi était-elle arrivée au terme avant lui? Ou bien pourquoi le laissait-elle en route1?

Il songeait que demain il 'n'irait pas avec elle à la grand'messe du dimanche des Rameaux. Demain le Christ entrait dans Jérusalem, monté sur une ànesse accompagnée de sonànon. La foule jetait sous ses pas des manteaux et des branchages. Il s'avançait avec sérénité, sachant pourtant qu'il allait mourir; mais il savait aussi qu'il triompherait de la mort.

Le lundi matin le cortège partit des Vernes comme en était parti celui de Bourgadier. Vincent marchait derrière la charrette avec Jean-Marie à sa droite et Pierre à sa gauche. Ils étaient arrivés ensemble le dimanche soir. Il fallait, pour qu'ils lussent réunis tous les quatre pour la première fois depuis vingt aus, que l'un deux fût mort. Jean-Marie était venu seul. A cause d un enfant qu'elle avait eu au commencement de février, sa femme n'avait pas pu se déranger. Pierre et lui se tenaient droits aux côtés de leur père qui se courbait sous le poids des années et de la douleur. Tous ceux des Vernes

suivaient. Et ils pensaient à la mort qui pouvait les prendre à l'improviste, comme elle avait fait de la petite Jeannette.

Vincent ne prononçait pas une parole.

A l'entrée de la ville quatre porteurs prirent le cercueil : il était moins lourd que celui de Bourgadier. Elle n'avait pas tenu beaucoup de place dans la vie; même morte elle se faisait toute petite Beaucoup de personnes de la ville se joignirent au cortège. On la connaissait pour une honnête femme et travailleuse ; et l'on savait le malheur qui lui était arrivé ainsi qu'à Vincent.

A l'église, tant que dura la messe, il pria comme il n'avait pas prié depuis longtemps, sans le secours d'un livre — il ne savait presque plus lire et aujourd'hui il n'aurait pas pu, — ni même d'un chapelet. Il disait :

« Mon bon Dieu, pardonnez-moi tous les péchés que j'ai commis, et pardonnez-lui, à elle qui est morte sans les sacrements de votre Eglise, tous ceux qu'elle a pu commettre. Elle avait l'intention de faire ses pàques, comme tous les ans ; et vendredi dernier elle m'avait dit : « La semaine prochaine il faudra que j'aille me confesser pour communier le matin du dimanche de Pàques. » Ainsi, vous voyez! Vous savez que nous n'avons jamais fait de tort à personne, que nous n'aurions pas pris un épi de blé ni une pomme de terre qui ne nous appartenaient pas. Nous rendions service à notre prochain autant qu'il nous était possible. Nous étions toujours levés de bonne heure. Nous n'avons jamais reculé devant le travail. Nous avons fuit donner à nos deux enfants une éducation chrétienne. Mon bon Dieu, me voici devant vous avec mes soixante-dix ans, et voici ma femme dont vous avez dû juger l'âme. Je

suis sûr que vous ne l'avez pas condamnée à brûler dans les flammes de l'enfer. Si nous avons manqué quelquefois la messe, je vous en demande bien pardon pour elle et pour moi, mais vous savez qu'il n'y a pas d'église aux Vernes, et au temps de la moisson et des grandes neiges, il nous était à peu près impossible de nous déranger. Mais nous savions quand c'était dimanche, et nous nous efforcions de sanctifier votre jour, comme vous nous l'avez ordonné. Je crois que c'est tout ce que vous pourriez lui reprocher. Nous n'avons jamais eu un mot ensemble, excepté après que j'ai eu le tort de m 'enivrer à l'auberge, je vous en demande bien pardon aussi. Faites que je la retrouve au jour de ma mort, et je vous bénirai pendant l'éternité. »

Il ne prononçait pas ces phrases au dedans de luimême l'une après l'autre. Elles lui vinrent à des intervalles de plusieurs minutes pendant la cérémonie.

A la fin de l'absoute, le prêtre psalmodia l'oraison :

« Deus, cui proprium est misereri semper etparcere : te supplices exoramus pro anima famulat tuée Joannse, quant hodiede hoc saculo migrarejussisti, ut non tradas eam in manus inimici, neque obliviscaris in finem, sed . jubeas eam a sanctis Angelis suscipi, et ad patriam paradis i perduci : ut, quia in te speravit et credidit, non pœnas inferni sustineat, sed gaudia seterna possideat. »

C'était ce que Vincent venait de demander, à sa façon. La prière l'avait rasséréné. Et puis sa femme était encore tout près de lui, dans ce cercueil recouvert du drap noir qu'il aurait presque pu toucher en étendant le bras. Mais quand les porteurs s'avancèrent, u'ils retraversèrent l'église derrière le clergé et qu'il

dut les suivre, lorsqu'il entendit la cloche tinter son dernier glas, ce fut plus fort que lui : il ne put résister aux sanglots qui l'étouffaient. Beaucoup de femmes se mirent à pleurer en voyant pleurer ce vieilhomme.

Il regarda le fond de la fosse : c'était là qu'allait demeurer loin de lui celle qui avait été sa compagne pendant quarante cinq années. Quelques pelletées sur elle, et elle disparaîtrait pour toujours, comme si elle eût été enfouie jusqu'au centre de la terre. On planterait une croix au-dessus de sa ]^. Dans dix ans elle serait « relevée. » Et d'elle, comme de la femme de Bourgadier autrefois, comme de Bourgadier maintenant, comme de tous ceux qui venaient habiter ici, Une resterait plus une pincée de poussière.

Le repas ne fut pas aussi gai que celui qui avait suivi l'enterrement de la mère Rapillot. Vincent ne pouvait ni manger ni boire . Jean-Marie et Pierre devaient aux circonstances de paraître tristes. Sans doute ils étaient affectés de la mort de leur mère, mais ils avaient, l'aîné trente-six ans, l'autre trente et un. Celui-là avait déjà deux enfants; celui-ci, qui pensait comme Moniteur àse marier, regrettait que la mort de sa mère retardât d'une année ses noces. Ils vivaient maintenant chacun pour son compte. Ils venaient seulement de se mettre en route. Ils avaient un regard, une larme même pour ceux qui les touchaient de près et qui tombaient à leur heure; mais ni Vincent ni la petite Jeannette n'étaient morts en même temps que leurs pères et mères : ils avaient continué de vivre ; Jean-Marie et Pierre voulaient faire de même. Le surgeon pousse plus vivaee sur le tronc qui s'en va en poussière. On parla de ce qu'allait devenir Vincent, maintenant

qu'il restait seul. La Blandine offrit de s'occuper de son linge, et il prendrait ses repas chez eux.

— Certainement, disait Blandin. Tu viendras manger cheznous. Cela ne nous dérangera pas.

Mais Vincent protesta.

— Non, non ! dit-il. Je m'arrangerai. De la soupe au lard, ce n'est pas difficile à faire.

Il y aurait une autre solution : qu'il vendît sa maison et ses terres et qu"il allât vivre à Paris avec Jean-Marie. Mais celui-ci occupait, rue Sainte-Croix de la Bretonnerie pour n'être pas trop éloigné de son travail, un petit logement de trois pièces qui lui suffisait à peine depuis qu'il avait deux enfants. Il ne s'agissait plus de jeter de la poudre aux yeux. Et puis, qu'aurait fait Vincent dans les rues de Paris avec ses gros sabots, sa blouse bleue et sa casquette 1 1l aurait provoqué des rassemblements, et jamais son fils ni sa bru n'auraient osé sortir avec lui. Il se serait cogné contre les meubles, contre les murs, habitue qu'il était à avoir toutes ses aises aux Vernes, qu'il fût dans sa chaumière ou dans ses champs. Pierre n'était pas même chez lui. Et puis ce n'est pas à soixante-dix ans que l'on s'arrache d'un village où l'on a toujours vécu. Jean-Marie et Pierre eussent-ils habité chacun un palais, que Vincent n'aurait pas voulu quitter sa chaumière : il mourrait aux Vernes comme il y était né.

Ils restèrent deux jours. Il ne les reconduisit pas jusqu'au bureau de la diligence : il se sentait trop fatigué. Il les accompagna seulement jusqu'au bout du chemin, sur la route. Il dit à Jean-Marie :

— Il y a à peu près vingt ans que nous nous en allions tous les trois comme ça...

Tl ne put pas en dire plus long. Il embrassa ses deux fils. Ils n'avaient pas de temps à perdre, s'ils tenaient à ne pas manquer la diligence. Ils l'embrassèrent à leur tour, et partirent en disant :

— Nous reviendrons te voir.

— Ça vous fera du dérangement et des dépenses ! dit Vincent. Ça n'est pas la peine.

Ils étaient déjà à dix pas de lui. Ils se retournèrent, mais il ne les voyait presque plus. Aussitôt après il ne les vit plus du tout. Pourtant il resta là, pour écouter le bruit de leurs pas sur la route. Il entendit de moins en moins. Quand il n'entendit plus rien, il se dit: « Allons, c'est fini ! »

Et il se dirigea vers sa chaumière en s'appuyant sur son bâton.

On le vit plusieurs fois dans la petite ville pendant la semaine sainte. Il ne pouvait se passer d'aller sur la tombe de la petite Jeannette. Il prenait dans sa poche un morceau de pain et un peu de fromage dur qu'il ne mangeait même pas toujours, et il attelait l'âne, car il pensait: « Je n'en ai plus pour longtemps, et l'âne durera bien autant que moi. Ce n'est pas cet été que je le ferai travailler beaucoup ».

Il mettait du foin sur le derrière de la voiture. Quand ils étaient arrivés près du cimetière, il lui enlevait son mors : l'âne, n'ayant pas les mêmes raisons d'être triste, mangeait non seulement son foin, mais par-dessus le marché un peu de l'herbe qui commençait à reverdir sur les pelouses autour de l'église. Et Vincent passait une heure, deux heures près de la petite Jeannette, loin des Vernes. Il lui disait que Jean-Marie et Pierre étaient venus, qu'il trouvait la maison trop grande pour lui depuis qu'elle en était partie, qu'il ne dormait plus du tout maintenant qu'il était seul dans le lit, qu'il ne mangeait plus depuis qu'il lui aurait fallu

s'asseoir tout seul à leur table. Il était tenté de lu demander :

— Quand est-ce que tu vas revenir"? Est-ce que ce sera pour le dimanche de Pâques1? Je crois qu'il fera beau, ce jour-là. C'est comme aujourd'hui: est-ce que tu sens comme le soleil est doux? Ce matin j'ai entendu le merle.

Il assista à presque toutes les cérémonies des trois derniers jours de la semaine sainte : être dans l'église, c'était encore pour lui une façon de ne pas trop s'éloigner d'elle.

Il se confessa et communia le matin du dimanche de Pâques, à la messe de huit heures. Ensuite il retourna la voir, plus calme. Il assista à la grand'messe où Lucien et Annette, les Blandin et les Rond le retrouvèrent. Ils lui dirent :

— Voyons, Vincent, vous n'allez pas rester toute la journée au cimetière, peut-être1? Il faut vous faire une raison.

Ils ne savaient pas qu'en effet il commençait à se « faire une raison . »

— Aujourd'hui, c'est grande fête, lui dit Blandin. Tu vas venir manger à l'auberge avec nous.

Vincent objecta simplement :

— Mais l'àne?

— Noua le mettrons à l'écurie, répondit Lucien. Puis vous renf rerez aux Vernes avec nous.

Le premier mois, pour le repos de l'àme de la défunte, il fit dire deux messes chantées auxquelles il ne manqua point d'assister.

On le vit aussi aux trois processions des Rogations. Mais il fallait qu'il partît des Vernes à quatre heures du

matin. Peu de paysans se dérangeaient, leurs villages étant trop éloignés. A six heures le clergé sortait de l'église Le but de chaque procession était une croix plantée à l'extrémité d'un des faubourgs de la petite ville. On y arrivait en passant par des chemins bordés de haies encore tout humides de rosée ; parfois une petite pluie fine tombait. On n'entendait pas autant d'oiseaux que dans les bois des Vernes, mais il y en avait tout de même beaucoup, et qui ne se privaient pas de chanter, tellement ils étaient heureux que ces jolies matinées de mai fussent si fraîches. Mais ils se taisaient à mesure qu'avançait le cortège. Les chantres cependant demandaient à Dieu d'épargner aux hommes la foudre et la tempête, les tremblements de terre, la peste, la famine et la guerre, de faire mûrir les moissons et les fruits et de les protéger jusqu'au jour de la récolte. Ils le suppliaient aussi d'accorder aux défunts le repos éternel. Vincent ne saisissait pas le sens des phrases latines; mais il savait que les prières des Rogations ne sont faites que pour attirer les bénédictions du ciel sur les travaux des champs. Il savait aussi que c'est seulement à propos des morts qu'on prononce ces deux mots : requiem œternam .

Sans cesser pour cela de penser à la petite Jeannette, il fut repris par les soucis que lui ramenait la fin du printemps. D'ailleurs il valait mieux pour lui qu'il vécût au grand air que de rester sur une chaise à tâter de partout sa solitude ou que de partir plusieurs fois par semaine pour le cimetière . La belle saison était définitivement installée sur la terre, et les Vernes s'en ressentaient. Dans la cabane déserte de Colinot les orties poussaient de plus en plus, jusqu'à frôler le manteau de

la cheminée. Sur le pas des portes les nourrissons dans jeurs berceaux agitaient bras et jambes, chatouillés par la pointe des rayons du soleil. Les oies, les canards et les poules pour qui c'était le premier été — et le dernier peut-être, — qu'il leur fût donné de vivre, — se réjouissaient de ce que les insectes fussent nombreux, abondante l'herbe, et 1 eau claire. Mais les hommes et les femmes, qui avaient déjà vécu beaucoup d"étés, se dispersaient de nouveau dans les prés et dans les champs. Ils n'étaient pas surpris. Ils n'ignoraient ni ce que leur réservait chaque journée, ni que les saisons se succédassent selon un ordre invariable.

De même qu'ils fauchaient le blé mûr, la morffauchait parmi eux, par générations. Il lui arrivait de se tromper, et que ce fût un petit de quatre ans ou une jeune fille qui prit le chemin du cimetière. Mais d'habitude elle voyait clair. Elle avait touché un peu avant l'heure la petite Jeannette ; en revanche elle laissai* debout Boizard et Charrier, la Bourrioux et la Vilain, les Clairet, les Galreux qui avaient les uns et les autres à peu près quatre-vingt-dix ans. Ils avaient beau être usés : ils étaient heureux de vivre encore. Peut-être chacun d'eux espérait-il dépasser l'âge de la mère Rapillot? En ce cas Galreux ne s'occuperait point d'eux pour « les journaux » : il aurait assez à faire pour luimême.

Depuis plusieurs années ils vivaient de plus en plus, sa femme et lui, comme deux ours. Ils avaient vendu leurs terres, ne conservant que la maison et le jardfn. On disait qu'avec le produit de la vente et les économies qn ils avaient dû faire, ils possédaient de quoi vivre tranquilles jusqu'à plus de cent ans. Toute la journée

ils nettoyaient, elle l'intérieur rie la maison, lui la cour et le jardin ; devant la porte elle avait mis un paillasson, ce qui était un grand luxe pour les Vernes. Pas une branchette ne dépassait du plant d'épines du jardin, et les allées en étaient aussi soigneusement ratissées que celles d'un parterre de bourgeois. Ils ne recevaient plus personne, même pas Annette ni Lucien leurs plus proches voisins, hantés par cette idée qu'on ne venait chez eux que pour savoir où ils cachaient leur argent, et pour le leur voler.

Les autres vieux faisaient dehors de courtes apparitions. On savait qu'ils étaient encore aux Vernes, rien de plus. On ne s'occupait pas d'eux. Pourtant, s'ils n'avaient pas d'histoire, ce n'était pas qu ils eussent toujours été heureux ni qu'ils le fussent enfin devenus.

Blandin commençait à prendre du ventre. Il n'en était pas mécontent, encore qu'il n'eût plus besoin de prestance, ayant perdu toute ambition politique. D'abord il s'estimait trop vieux, et puis il préférait planter en paix ses choux. Ils n'avaient pas eu à faire le partage de leurs biens puisqu'ils n'avaient qu'une fille : ils lui avaient tout donné, sous cette réserve qu'elle et son mari subviendraient à tous leurs besoins. Ils n'avaient gardé pour eux que la jouissance de leur chaumière. Lucien ayant hérité de Bourgadier sa maison, celle de la mère Rapillot était devenue moitié grange, moitié cave, où ils remisaient des bottes de paille, du trèfle, des pommes de terre, quelques tonneaux, et tous ces vieux ustensiles inutiles dont ne veulent jamais se défaire les paysans. Tranquilles, ils restaient longtemps à table, et Blandin buvait de petits verres d'eau-de-vie en fumant

de nombreuses pipes. Il estimait que c'était bien son tour de se reposer.

Rond s'était vraiment acheté une conduite. Il n'avait plus jamais remis les pieds dans une auberge. Sa femme et Lucien étaient obligés d'insister pour qu'il ne se tuât pas à l'ouvrage, mais on eût dit qu'il avait à cœur de rattraper le temps et l'argent perdus. Il estimait sans doute que c'était bien son tour de travailler. Car ce n'était pas seulement pour lui, mais pour Vincent aussi qu'avec Lucien il abattait de la besogne. On avait beau dire dans le village :

— Mais, ses deux fils, est-ce qu'ils ne pourraient pas lui envoyer tous les mois un peu d'argent pour lui permettre de payer quelqu'un qui lui fasse son ouvrage i

Et Annette était de celles qui répétaient le plus cette phrase. Elle en voulait à Jean-Marie. Elle disait à Lucien :

— Lui qui faisait le monsieur, dans le temps, il n'est même pas capable d'envoyer cent sous par mois à son père ! Est-ce qu'il n'aurait pas mieux fait de rester ici?

— Certainement ! Tu as raison, répondait Lucien qui pensait le contraire, mais n'aimait pas avoir de discussions. Seulement, il faut prendre les choses comme elles sont. On ne peut pourtant pas, sous ce prétexte-là, le laisser moissonner ni rentrer son blé tout seul.

Alors, entre temps, sur un signe de Lucien, on s*y mettait à six, à huit. Bah ! quelques coups de faux de plus ou de moins ! Et Vincent vit un de ses champs moissonné en un cliu d'oeil. On lui chargea ses gerbes sur un chariot attelé de deux vaches ; son âne, heureux, se reposait à l'écurie. Lui était trop ému pour pouvoir remercier personne.

Il était le centre du village. Vers lui convergeaient les préoccupations de ceux qui n'avaient pas l'égoïsme de ne penser qu'à eux-mêmes . Il y avait les indifférents que rien ne touchait, sinon leurs inquiétudes personnelles : depuis les jeunes pour qui les vieux ne sont rien, jusqu'aux vieux qui pensaient: « Nous aussi nous avons eu nos malheurs. Qu'il s'arrange comme ilpourra ! » Mais il y avait aussi ceux que troublaient son isolement, lui dont la chaumière autrefois contenait quatre personnes, et sa faiblesse, lui qui trente années auparavant aurait pu défier à la lutte n'importe quel meunier.

Il se voyait vieillir. Mais lorsqu'il essayait de se rappeler les vieux qu'il avait connus à l'époque où luimême était gamin, puis jeune homme, il les apercevait dans un lointain brumeux, empreints de majesté, riches d une expérience qu'il estimait ne pas posséder aujourdhui. Alors ils étaient les ancêtres vénérables, les patriarches des Vernes. Et ils se confondaient pour lui avec ces grands personnages dont l'histoire sainte lui avait révélé l'existence, qui bénissaient gravement leur descendance par delà les siècles des siècles, conversaient familièrement avec les anges et s'endormaient, face aux étoiles, dans la paix du Seigneur.

De temps à autre il se laissait entraîner à manger chez les Blandin. Mais lorsqu'il songeait que leur vie aurait pu être la sienne, trop de souvenirs l'étreignaient à la gorge, et les bons morceaux ne passaient pas.

— Tu n'as donc plus d'appétit? lui disait Blandin. Il répondait:

— Ma foi, non ! Mais ça n'est pas que ce ne soit pas bon, au contraire I

Il ne voulait pas que la Blandine put croire qu'il trouvait mauvaise sa cuisine.

Chez Lucien il n'était pas plus à son aise. Ils avaient deux petits garçons âgés l'un de six ans , l'autre d'un an. Et Vincent les voyait 1 un et l'autre : celui-ci qui ne marchait pas encore et ne bougeait pas de sa chaise, celui-là qui se mettait à table avec eux comme un homme. Lorsqu'il songeait que lui-même avait été père de famille, — car pouvait-on dire qu'il le fût encore? — qu'il y avait, entre Jean-Marie et Pierre, la même différence d âge qu'entre les deux petits de Lucien, de nouveau trop de souvenirs l'étreignaient à la gorge.

— Qu'est-ce que vous avez donc, Vincent, que vous ne mangez pasl lui demandait Lucien.

Il répondait :

— Je ne sais pas. Ça doit être Làge, qu'est-ce que tu veux !

Et il ajoutait pour Annette, comme pour kVBlarulinc :

— Ce n'est pas que ça ne soit pas bon, au contraire ! D'habitude Rond et sa femme arrivaient à la fin du

repas. Pendant qu'Annette déshabillait ses deux petits pour les coucher, ils sortaient s'asseoir dans la cour sur un banc que Lucien avait installé : une planche lisse sur trois piquets. Vincent ne distinguait pas les étoiles, mais il les devinait à cette lumière diffuse qu'elles répandaient sur les Vernes. Il se disait que la petite Jeannette devait être là-haut, si loin qu'il avait peur de ne jamais pouvoir la rejoindre.

Il aimait mieux rester chez lui. Il voyait de moins près la tranquillité, le bonheur des autres, et il s'habituait peu à peu à sa solitude.

Il déjeunait d'un morceau de lard froid sur du pain qu'il mangeait à sa place habituelle, au coin de la cheminée. Il n'avait pas^besoin de salir une assiette. Lorsqu'il avait un peu plus faim, il y ajoutait un oignon cru, son régal. La petite Jeannette n'était plus là pour lui dire :

— T'en as déjà mangé un hier.

Le soir, lorsqu'il n'était pas trop fatigué, il se faisait de la soupe à l'huile. Puis, sans allumer la bougie, il se couchait au lieu de rester à respirer l'air frais devant sa porte ou d'aller chez les voisins. Ce qu'ils pouvaient raconter l'intéressait de moins en moins. L'air du soir le faisait tousser.

Il continuait de se lever de bonne heure et partait pour ses champs où l'attendait le travail . Mais il lui était impossible de faucher cinq minutes de suite sans

s'arrêter pour « reprendre vent ». Heureusement Rond, Lucien et les autres étaient là.

Son jardin était beaucoup moins bien tenu que celui de Galreux ; les mauvaises herbes envahissaient les allées, et il laissait pousser naturellement le plant d'épines. Il faisait son lit vaille que vaille : ce n'est pas le travail d un homme à la campagne. Heureusement la Blandine venait deux fois par semaine jeter un coup d'œil chez lui, balayer, nettoyer. Elle lui cuisait sa fournée de pain en même temps que la leur. Chaque mois le meunier passait aux Vernes pour prendre des sacs de blé en échange desquels il rapportait des sacs de bonne farine.

Il avait donné à Lucien son coq et ses poules. Le coq n'était plus le vieux coq des Vincent qui n'oubliait jamais, le matin, de chanter le premier C'en était un autre, mais qui commençait, à son tour, à vieillir.

Quand il recevait une lettre de Pierre ou de Jean- Marie — ils écrivaient un peu plus souvent depuis la mort de leur mère. — il allait se la faire lire par Annette. Une fois Jean Marie lui envoya cinq francs, Pierre, une autre fois, dix. Précieusement il mit de côté ces trois écus. Il avait beau dire :

— Je n'en ai plus pour longtemps.

Il pouvait vivre plusieurs années encore.

Chaque dimanche il allaita la grand' messe, et il portait sur la tombe de sa femme un petit bouquet de fleurs. Il arrosait lui-même, avec un seau mis à la disposition du public, la bordure de buis qu'avait plantée le fossoyeur. Il regrettait de n'être pas assez riche pour avoir pu acheter une concession à perpétuité, qu'il aurait fait recouvrir d'une large dalle de granit. Ainsi il

eût été sûr que son corps reposerait à côté de celui de sa femme. Où le mettrait-on 1 Déjà sept ou huit fosses avaient été creusées après celle de la petite Jeannette. La mort n'opérait pas qu'aux Vernes ; elle n'oubliait ni les hameaux, ni les autres villages, ni la petite ville. Il y avait de ces sépultures chargées de couronnes et de fleurs, d'autres abandonnées sur lesquelles poussaient de grandes berbes comme dans les allées du jardin de Vincent. Il y en avait de vieillards, de petits enfants. On reconnaissait celles des jeunes filles à leurs croix et à leurs couronnes blanches. Deux rangées à droite et à gauche, dans le sens de la largeur, étaient occupées par des caveaux de familles riches : l'accès en était interdit par des grilles de fer rouillé à moitié recouvertes de lierre. Quand il avait assez causé avec sa femme, Vincent se promenait dans le cimetière comme chez lui. Et il s'arrêtait devant ces caveaux pour réfléchir. Il savait qu'étaient ensevelis là des messieurs, des dames qu'il avait autrefois connus, même approchés : un ancien notaire, un vieux médecin qui n'exerçait plus, longtemps avant de mourir, un officier de santé qui faisait ses tournées dans les villages et ne demandait rien pour ses visites aux pauvres gens. Il avait une canne à pomme d'or et portait barbe et favoris à la mode du second empire. En ces jours d'été il faisait chaud au cimetière comme ailleurs. Les guêpes bourdonnaient autour des fleurs qui poussaient sur les tombes et pénétraient dans leurs calice»; rien n'était sacré pour elles. A la sortie de la grand messe beaucoup de gens se répandaient ici, surtout ceux des villages qui ne pouvaient pas rendre visite tous les jours à leurs défunts comme font les habitants de la ville. Mais, une demi-heure après, ils étaient

tous partis, et Vincent demeurait seul sous le grand soleil, devant la plaine immense où brillaient çà et là des toits d'ardoises.

Quelquefois il restait pour écouter chanter les vêpres, et il ne regagnait les Vernes qu'aux approches du crépuscule.

Un jour la Blandine lui dit :

— Vincent, ça ne peut pas durer ainsi II y aura bientôt quatre mois que la petite Jeannette est morte. Ce n'est pas de passer vos dimanches au cimetière qui vous avance beaucoup ; ce n'est pas non plus ce qui la fera ressusciter. Ce serait bien le malheur si vous continuiez à vivre comme ça ! Je ne vous dis pas d'aller danser, mais secouez-vous donc un peu ! D'autant plus que ce n'est pas l'ouvrage qui manque pour le moment.

Que voulait dire la Blandine ? En avait-elle assez de voir les autres travailler pour lui, pendant qu'il perdait son temps sur la tombe de sa femme1? Etait-elle le porteparole de Rond, de Lucien et des autres? Il n'osa point l'interroger, de peur de savoir. Mais, rassemblant tout son courage, toutes ses forces, il ne voulut plus que personne l'aidât.

Il fit à lui seul ce qu'il ne faisait autrefois, aux époques de presse, qu'aidé de la petite Jeannette. Ah ! il fallait donner un coup de collier ? Eh bien, le vieux Vincent le donnerait. Il ne serait pas dit qu'une seule fois dans sa vie il eût été un paresseux. Il regarda en face son travail et n'en eut pas peur. On verrait lequel des deux aurait raison de l'autre !

L'âne aussi dut en donner, hélas ! des coups de collier dans les chemins difficiles. Il se demandait ce qu'il lui arrivait : il était si bien dans son écurie où il disposait

de beaucoup de place depuis que les vaches en étaient parties !

Ils'étaient dehors les premiers et rentraient les derniers.

Lucien n'y comprenait rien. Il disait à Vincent :

— Voyons, Vincent, qu'est-ce qui vous a pris tout d'un coup ? Laissez-nous donc vous aider !

— Non, non, mon garçon, répondit-il. Ce n'est pas la peine. Il faut bien que je m'occupe. Vous m'en avez déjà lait assez. Tu vois que je suis encore solide.

Tant que Lucien était là, il fauchait sans s'arrêter, mais, Lucien parti, il lui fallait plusieurs minutes pour reprendre vent et il était trempé de sueur.

Il aurait pu, s'il y avait absolument tenu, payer un homme qui lui fit son travail. Ici chacun avait assez à faire pour soi, mais, même aux Vernes. des ouvriers passaient, besace sur le dos et bâton à la main, qui ne demandaient pas mieux que de se laisser embaucher. Seulement Vincent les connaissait de réputation. Il se disait : « Ce sont des gars à qui il faut leur litre de vin par jour, de la viande, du café et la goutte, et qui ont souvent les bras croisés. Où est-ce que j'irais avec ça, mon Dieu ! Moi, il ne m'en faut pas tant. Je ne bois ni vin, ni café, ni goutte, je ne mange pas de viande, et j'en abats plus qu'eux. »

Même s'ils avaient été des travailleurs acharnés et sobres, Vincent ne les aurait pas retenus. Ceux des Vernes se seraient dit :

— Hein ! 11 est obligé de payer quelqu'un, tandis que nous il endurait qu'on lui fasse son ouvrage pour rien .

Vincent songeait :

« Pourtant, je fais ce que je peux. J'ai donné mon coq

et mes poules à Lucien. Les Blandin et les Rond sont plus riches que moi. »

Il ne se disait pas que la Blandine avait pu lui parler sans malice. C'était son grand défaut, de raconter tout ce qui lui passait par la tète, et la minute suivante elle n'y pensait plus. Elle aurait mis le feu à une mèche et serait partie se promeaer sans s'inquiéter que le baril de poudre fît explosion, quitte à tressaillir au bruit en se demandant : « Qu'est-ce qui arrive donc ? »

Et surtout Vincent n'aurait pu se décider à payer quelqu'un pour une besogne qu'il avait faite, lui, durant tant d'années. L'argent économisé est sacré. L'on ne doit s'en servir qu'à la dernière extrémité. Et Vincent estimait qu'il n'en était pas encore là.

Vï

Il battait son blé, tout seul, à tours de fléau. Il respirait beaucoup de poussière et toussait fréquemment. Une machine à battre était installée devant chez les Tardy, un peu plus loin que la maison de Blandin ; de sa grange il l'entendait ronfler.

De plus en plus la civilisation pénétrait aux Vernes . Tout le monde n'y faisait plus cuire son pain ; les tournées des boulangers de la petite ville commençaient à remplacer celles des meuniers. Tout le monde ne s'y contentait plus, en fait de viande, de celle des porcs que l'on accommode de tant de façons différentes ; comme les boulangers, les bouchers passaient, ou bien le dimanche, en revenant de la grand'messe, les femmes achetaient le pot-au-feu pour le soir. Sur quelques tables la bouteille de vin avait, à chaque repas, sa place réservée. On savait maintenant ce que c'était que le charbon de terre puisque, pour transporter les matériaux, de petites locomotives roulaient sur la ligne d'intérêt local, et que la machine à battre en consommait beaucoup. Jusqu'alors ils avaient connu seulement ce

charbon que les hommes noirs font dans les bois. Vincent était un des rares qui eussent refusé de donner leur blé à la batteuse, bien qu'on lui eût offert de s"en occuper pour rien. 11 n'avait pas confiance en ces outilslà, et il ne voulait pas avoir l'air de demander ni d'accepter laumône. Il eût préféré payer; mais alors, ses deux bras, à quoi lui auraient-ils servi ? Lui, donner de l'argent au mécanicien? Non ! Pas plus qu'aux ouvriers de la moisson !

Et Vincent s'obstinait à battre.

Il faisait moins chaud dans la grange qu'en plein soleil au milieu deschamps. Pourtant ici encore Vincent était couvert de sueur. Il se sentait malade de partout. Ses bras refusaient presque de lui obéir, mais il les forçait à se lever et se baisser alternativement. Sa gorge irritée lui faisait mal ; il avalait difficilement sa salive. Ses poumons n'aspiraient pas le volume d'air qu'il eût fallu. Les mouvements de son cœur tantôt ralentissaient, tantôt s'accéléraient outre mesure. Il avait des vertiges. Il ne dormait, ne mangeait presque plus depuis la mort de la petite Jeannette. Durant tout le mois d'août i[ avait fourni un effort dont pas un autre que lui, à son âge, n'eût été capable. Aujourd'hui sa faiblesse n'en était que plus grande N'importe. Hardi, vieil homme ! Quand les bœufs, trop chargés ou trop las, refusent d'avancer, on les pique à coups d'aiguillon. Et Vincent se piquait lui-même 11 n'avait pas de temps à perdre. Aussitôt son blé battu, il aurait à le vanner. Après, il faudrait qu'il arrachât ses pommes de terre, qu'il les rentrât. Après il labourerait ses champs, avec son âne attelé à la charrue ; ce serait long, mais il ne voulait plus rien demander à personne. La Blandine verrait !

Il frappait à tour de bras. Puis brusquement le fléau alla tomber, non plus sur la paille, mais dans la cour. Vincent n'avait pas pu le retenir car il venait de tomber lui-même la face sur la paille.

La macbine à battre faisait assez de bruit pour que personne n'entendit le fléau de Vincent. On ne remarqua pas davantage le silence qui se fit dans la grange. Presque tous ceux des Vernes étaient rassemblés là, les uns jetant à pleines fourches les gerbes dans la gueule de la batteuse, les autres bottelant la paille à mesure qu'elle sortait. Les quatre ou cinq jours que cela durait étaient pour le village des jours de joie.

A dix heures du matin le soleil luisait plus doux dans le ciel clair de septembre. Vincent resta inerte une longue demi-heure. Puis insensiblement il reprit connaissance. Où donc était-il couché? Pas sur son lit. Il tâta la paille, et regarda autour de lui comme quelqu'un qui revient d'un grand voyage. D'abord, en s'aidant de ses deux bras qui tremblaient, il se releva sur les genoux. Mais il lui fallut du temps pour se mettre debout. Pour s'appuyer, il dut se traîner vers le mur de la grange, sinon il serait retombé. La première idée qui lui vint alors fut de reprendre son fléau, mais où était-il *? Il le chercha des yeux sur la paille et finit par le voir dans la cour. Il se mit en marche pour le prendre, mais dès que l'appui du mur puis de la porte lui manqua, il chancela et n'eut que le temps de se retenir. Il ne com prenait pas encore et se passa la main sur le front, comme pour chasser un mauvais rêve. Il était impatient de se réveiller : son blé l'attendait. Et il se répétait :

»- Après, j'ai mes pommes do terre à arracher; après, mes deux champs à labourer.

Il se gourmanda, fit un nouvel effort vers son fléau, et de nouveau chancela. Il était haletant. S'il avait pu se regarder, il se serait vu livide. Il se demandait :

— Qu'est-ce que j'ai donc, mon Dieu u? Qu'est-ce que j'ai donc 1

Il voulut appeler quelqu'un de chez Blandin ou de chez Desbrosse, ses plus proches voisins. Il ouvrit la bouche : aucun son n'en sortit. D ailleurs le bruit de la batteuse aurait couvert sa voix.

Machinalement, s'appuyant contre le mur de sa chaumière, il réussit à en pousser la porte, à gagner son lit sur lequel il se hissa. A partir de ce moment il pensa : « Je vais peut-être mourir tout de suite, loin de tout le monde, comme un pauvre malheureux, comme la petite Jeannette est morte, comme un chien».

Il se dit aussi :

« Au moins si elle était là, elle me soignerait. Mais il vaut peut-être mieux qu'elle ne me voie point dans l'état où je suis. »

Jean-Marie et Pierre reviendraient pour son enterrement. Ils suivraient son cercueil sur la route. On le descendrait dans la terre.

Il serait dans la même rangée qu'elle. Il fut secoué par une émotion si forte qu'il s'évanouit de nouveau.

Vers midi les ronfloments do la machine cessèrent II était l'heure pour tout le monde d'aller goûter. Desbrosse, en passant, vit la fléau au milieu de la cour, la grange vide avec sa porte ouverte à deux battants, — Vincent la fermai! toujours lorsqu'il sortait, de peur

que les poules des autres ne vinssent manger son blé, — et l'autre porte de la chaumière entrouverte. Il se demanda : « Qu'est-ce qu'il y a donc, pour que Vincent ait jeté son fléau dans la cour ? »

Il appela :

— Vincent ! Hé, Vincent !

Il entra, le vit couché. Il répéta :

— Hé, Vincent !

Il ajouta :

— Ça ne va pas 1 Ou c'est-il que tu fais la ^grasse matinée ?

N'obtenant pas de réponse, il s'approcha, le regarda, fut effrayé et sortit précipitamment. Il dit aux Blandin qui rentraient chez eux :

— Vincent est mort !

— Vincent est mort ? dit la Blandine étonnée. C'était pourtant elle qui avait allumé la mèche... Elle se pencha sur lui : il respirait faiblement.

— Mais non, s'écria-t-elle : il n'est pas mort.

— Il n'en vaut peut-être guère mieux, fit Blandin .

On lui frappa dans les mains ; on lui mouilla les tempes ; on lui fit respirer du vinaigre. A la fin, poussant un soupir, il se réveilla pour la deuxième fois.

— Allons, allons, Vincent! dit la Blandine. C'était pour nous faire peur?

— Aussi, dit Blandin, qu'est-ce qui t'a pris, de vouloir battre ton blé? Tu ne peux donc pas te tenir tranquille?

Il essaya de répondre, mais il lui fut impossible d'articuler une seule syllabe.

— Voulez-vous manger? lui demandait la Blandine.

Il s'agissait bien, pour lui, de manger! Mais ni à Blandin, ni à sa femme, ni à Desbrosse il ne venait à

l'esprit que Vincent pût être sur le point de mourir : pour croire à la mort, il faul que les gens des villages la voient. Ce n'était qu'une indisposition: tout à l'heure il allait se lever. Mais par exemple, on lui cacherait son fléau.

Desbrosse avait faim. Puisque Vincent s'était réveillé tout allait au mieux.

— Je m'en vais goûter, dit-il à la Blandine.

— Nous allons partir aussi, réfléchit-elle. Vous ne voulez rien boire. Vincent1?

Il entendait. Il faisait tous ses efforts pour répondre Il essaya de lever la main, mais ses bras cette fois ne lui obéissaient plus du tout. Cela donna tout de même à réfléchir à la Blandine.

— Va manger, dit-elle à Blandin. Tu préviendras Annette et Lucien. Moi je reste là.

Elle en profita pour nettoyer un peu, pour remettre de l'ordre. De temps en temps elle regardait, écoutait s'il respirait encore. Il fermait les yeux et s'imaginait entendre la petite Jeannette aller et venir.

Il ne bougeait toujours pas. Lucien, quand il l'eut vu, dit à la Blandine:

— Mais vous ne vous rendez donc pas compte qu'il est perdu ? Il faut le déshabiller.

Ils s'y employèrent. Puis il partit pour chercher le médecin et pour prévenir M. le curé : puisqu'il en était temps encore, Vincent ne devait pas mourir sans avoir reçu l'extrôine-onction. Lucien en profiterait pour télégraphier à Jean-Marie et à Pierre : décidément il devenait le messager de la mort. La Blandine aussi s'en alla. Annette resta seule avec Vincent qui ne s'apercevait même pas de sa présence. Elle était aujourd'hui une

mère de famille âgée de trente-six ans. Elle se souvenait de ses rêves d'autrefois quand elle se voyait, devenue la femme de Jean-Marie, établie commerçante dans la grand'rue et habillée comme une bourgeoise. Mais elle était restée paysanne, et sans doute, elle aussi, mourrait-elle aux Vernes. Elle avait apporté son dernier-né, et elle le berçait sur ses genoux, tandis que de plus en plus la respiration de Vincent ressemblait à un râle. Les yeux du petit commençaient à peine à s'ouvrir sur la vie, et ceux de Vincent allaient être bientôt fermés pour toujours par la mort.

Vers deux heures Vincent poussa un long gémissement. Le petit, réveillé, cria. Heureusement la Blandine était revenue. Annette partit.

— Qu'est-ce que vous avez, Vincent 1 implora la Blandine. M'entendez-vous ?

Les autres marchant sur la pointe de leurs sabots, pour voir, étaient retournés à la batteuse ; ils ne pout vaient pas perdre une demi-journée parce que Vincenétait peut-être en train de mourir.

Le médecin arriva le premier, à bicyclette. Il n'eut pas besoin d'examiner le malade plus d'une minute pour dire :

— Il n'y a plus rien à faire ; il est perdu.

Il parla de coup de sang, de privations, de surmenage.

Une heure après ce fut le tour du vicaire ; il était venu à pied. Il portait en bandoulière un sac qui contenait les saintes huiles ; il était accompagné d'un enfant de chœur. Les préparatifs furent longs. La Blandine, effarée, cherchait dans l'armoire du linge blanc, l'eau bénite, le crucifix, lu branchclte de buis. La cérémonie

commença. Vincent se laissait faire, ne se doutant pas qu'on le préparait pour son premier et dernier grand voyage. A la première onction, le vicaire dit :

— Per islam sanctam unctionem et snam piissimam misericordiam, indulgeat tibi Dominus quidquid per visum deliqiiisti.

Jamais Vincent n'avait péché par les yeux. Il n'avait vu que les aspects quotidiens de la nature qui d'euxmêmes s'offraient à lui. Ses regards n'étaient pas tombés avec convoitise sur les femmes.

Ses oreilles n'avaient écouté ni la médisance ni la calomnie.

Ses narines ne s'étaient pas dilatées d'une joie mauvaise à respirer des parfums enivrants et défendus.

Sa bouche n'avait proféré ni le mensonge ni le blasphème.

Il ne s'était servi de ses mains que pour travailler, de ses pieds que pour se rendre au lieu de son travail.

Maintenant il pouvait partir, armé contre la mort éternelle qui est la damnation.

Le vicaire, l'ayant béni une dernière fois avant de reprendre le chemin de la petite ville, s'entretint quelques instants avec la Blandine ; l'enfant de chœur traçait des raies avec le tranchant de ses semelles sur les carreaux poussiéreux.

Fut-ce l'effet du sacrement 1 Vincent reprit ses sens presque aussitôt après. Il put parler, entendre. Un peu plus, la Blandine aurait cru qu'il allait se lever. Il était cinq heures de l'après-midi. Pour ceux desVernes, le soleil avait disparu derrière les bois et l'ombre du crépuscule prenait possession des chaumières. Lucien, quand il rentra, fui ('•tonné de le voir aussi dispos et

pensa qu'il avait ou tort do télégraphier à Jean-Mrtrie et à Pierre : en arrivant demain matin, que penseraientils s'ils trouvaient leur père debout 1 Et lui-même, lorsqu'il les verrait ? Mais Vincent parla.

— Est-ce qu'on a prévenu Jean-Marie et Pierre ? demanda-t-il.

— De quoi est-ce qu'on les aurait prévenus ? dit Lucien.

— Que je vais mourir, et que je voudrais bien les voir avant.

— Allons donc ! Qu'est-ce que vous nous racontez là, Vincent ? Demain vous serez plus vaillant que jamais.

— Non, non ! répondit Vincent qui s'obstinait. Je sens ce que je sens.

Il se tut. On n'entendit plus que le bruit de l'horloge ; la porte fermée, le ronflement delà machine n'était plus qu'un murmure lointain. Comme s'il avait assez regardé les solives, Vincent se retourna sur le côté pour voir la fenêtre et l'imposte par où pénétraient les derniers rayons de la lumière .

C'était l'heure où l'air fraîchit, où les gamins qui sont encore en vacances reviennent vers le village en poussant devant eux les oies et les cochons qu'on les a envoyés garder sur les chaumes ou dans les champs moissonnés; et les hommes se frottent les mains, à songer que les jours raccourcissent et qu'ils arrivent pour l'année, au terme de leurs fatigues. Vincent y arrivait aussi, mais pour sa vie.

A mesure qu'il faisait plus sombre, il y voyait plus clair. Sauf ce qu'il pouvait toucher du doigt, tout lui semblait enveloppé de brouillard. Mais, maintenant que la mort était au pied de son lit, il la voyait. S'il

avait pu s'asseoir, étendre le bras, il aurait rencontré sa charpente osseuse. Et il devinait tout avec une merveilleuse lucidité.

Il vit sa chaumière et ses champs vendus. Jean-Marie et Pierre ne les garderaient certainement pas. S'il ne se présentait pas d'acquéreur, la chaumière tomberait en ruines, comme celle de Colinot, comme les deux autres dont il ne restait plus que les quatre murs. Il y aurait toujours quelqu'un pour louer les champs, parce qu'ils étaient bien situés. Chez qui l'àne s'en irait-il 1

Il vit les Vernes se repeupler soudain de tous ceux qu'il y avait connus pendant soixante-dix ans. Les générations se confondaient.il y avait pêle-mêle ces vieux qui pour lui autrefois ressemblaient à des patriarches, qui étaient âgés de quatre-vingt-dix ans lorsque luimême n'avait pas encore fait sa première communion, qui avaient vécu sous Louis XV, sous Louis XVI, et qui avaient entendu gronder au loin la Révolution comme un grand orage de juillet ; des enfants qui comme lui étaient devenus des hommes et que la mort avait pris, des jeunes filles devenues des femmes et que la mort avait prises: l'une d'elles s'appelait Jeanne. Groupés autour de son lit, derrière la vieille à la faux, ils le regardaient, comme des voyageurs qui reviennent sur leurs pas pour refaire la route avec celui qui va partir à son tour. Ils avaient conservé leurs visages d'autrefois, mais qu il voyait resplendir d'une joie surnaturelle.

La Blandine se leva pour jeter du fagot sur le feu. Lucien fit un mouvement Et Vincent pensa aux vivants, à ceux qui lui avaient nui, à ceux qui ne s'étaient pas occupés de lui, à ceux qui lui avaient rendu service. II dit à la Blandine :

— Blandine, il ne faut pas croire que je voulais laisser mon travail aux autres.

— Mais, mon pauvre Vincent, s'exclama-t-elle, jamais je n'ai pensé à ça ! Ce sont des idées que vous vous faites.

Elle en était bien persuadée.

Lucien ajouta :

— Tout le monde sait que vous êtes honnête et courageux comme peu le sont.

— Si je n'ai pas le temps de voir Jean-Marie et Pierre, murmura-t-il, il faudra leur dire que j'ai pensé à eux avant de mourir, qu'ils se conduisent bien, et qu'ils fassent dire des messes pour moi et pour leur mère.

Il se souvint aussi de Moniteur. Il dit :

— Moniteur devait écrire pour que nous allions à sa noce. Il faudra lui faire savoir que je suis mort.

— Mais vous n'êtes pas mort, voyons ! dit la Blandine.

Il faisait presque nuit. Rond arriva avec sa femme, et quelques autres. La Blandinc avait allumé la bougie et Vincent les reconnaissait à mesure qu'ils entraient. Ils s'approchaient de lui et lui disaient tous:

— Eh bien, vous voilà guéri1?

Il ne leur répondait rien.

Lucien leur dit :

— Il ne faut pas le fatiguer.

Ils s'éloignèrent de lui, et chuchotaient près de la fenêtre.

Et Vincent continuait à voir les morts groupés autour de son lit, les morts que les vivants n'avaient point chassés: la chaumière était assez grande aujourd'hui pour les contenir tous. Ainsi d'un seul regard il embrassait tout le village.

Tout à coup la mort fit un mouvement qu'il ne vit pas. Mais il lui sembla que la petite Jeannette venait plus près de lui pour lui prendre la main, pour l'encourager, pour lui dire:

— N'aie pas peur.

Il n'avait plus peur. Le village mourut pour Vincent, qui rendit son dernier soupir, avec la certitude de recommencer ailleurs une autre vie.

Imprimerie JOUVE et O, i5, rue Racine, Paris. — 384 1 - 1 S

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