‹ Le village; romanChapitre 7 sur 8 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Autour des fermes, des hameaux et des villages, tout le monde était occupé à la moisson. Ils avaient tous vieilli de dix ans. Hommes et femmes, indifféremment coiffés de vieux chapeaux de jonc, apparaissaient comme submergés par la houle des épis . Depuis plusieurs jours un vent hrûlant soufflait. Chaque saison amenait pour eux le retour de travaux identiques. Chaque fois c'étaient pour eux de nouvelles inquiétudes et de nouvelles joies. Pour tomber, la pluie attendrait-elle qu'ils eussent rentré leurs gerbes ? Le moindre nuage pouvait en annoncer d'autres qui, réunis, crèveraient en grêlons qui saccageraient la moisson. Mais lorsque les épis étaient lourds de grains serrés, ils auraient volontiers daosé la ronde autour de leurs champs.

Depuis l'époque des semailles la terre avait travaillé en silence, multipliant les grains de blé, en rendant vingt pour un que lui avait confié la main de l'homme. Leur tour était venu de travailler pour recueillir plus qu'ils n'avaient semé. Tous s'y employaient, jeunes et vieux, petits et grands, courbés sur ces sillons qui se hérissaient

144 LE VILT.AGE

d'éteules rêches à mesure que tombaient les épis souples.

Ils ne vivaient pour ainsi dire plus chez eux. Beaucoup ne rentraient qu'à la nuit tombante. Chaque matin ils emportaient de la soupe, du fromage et du pain. Les plus fortunés y ajoutaient un litre de piquette,

Au Fragne, Moniteur avait remplacé Pierre. Jusqu'à sa treizième année l'Assitance publique avait payé pour lui. Depuis six ans il était là-bas, gagnant de l'argent qu'on l'obligeait à verser à la caisse d'épargne et dont il disposerait à sa majorité. On croit communément que les enfants de l'hospice, comme on les appelle, ont hérité de leurs parents inconnus les pires instincts. On en trouve d'honnêtes et de doux. Moniteur était un de ceuxci. Longtemps il avait souffert chez Colinot, attendant avec impatience d'avoir treize ans pour s'en aller ailleurs : quelle chance pour lui que Colinot, ne possédant pas de terres, ne pût l'occuper! Il s'entendait parfaitement avec les Moutonnet, avec Catherine la servante qui ne tarderait pas à coiffer sa sainte patronne, et avec Simon le vieux berger qui s'occupait à lui seul de tout le bétail et avait toujours son brûle-gueule aux lèvres.

Au Fragne comme ailleurs, ailleurs comme au Fragne, on travaillait. Rond lui-même mettait la main à la pâte malgré son ventre qui l'empêchait de se plier en deux comme il eût fallu. Il n'avait pas perdu l'habitude de boire : au contraire,

— Il ne démarre plus d'avec Colinot, disait la Galreude. C'est à se demander ce qu'ils peuvent fricoter ensemble.

La Ronde se le demandait aussi. Chose curieuse : il avait toujours de l'argent, non par grosses sommes, mais il n'en manquait jamais.

Il aurait préféré dormir l'après-midi comme Colinot, son inséparable. Mais Lucien, depuis sept ans qu'il était marié, avait pris sur lui une autorité singulière. S'il ne pouvait l'attacher au pied du lit pour l'empêcher d'aller boire, s'il n'allait pas le relancer dans les auberges pour le ramener à coups de trique, du moins ne se privait-il pas de le sermonner. Il lui avait dit avant la moisson :

— J'espère que tu ne vas pas nous laisser travailler seuls, ma mère, Annette et moif

D ailleurs Rond avait perdu de sa gaieté. Il ne la retrouvait qu'en noyant dans le vin ce qu'il lui restait de raison. Il baissait la tète lorsque Lucien lui faisait des observations, comme quelqu'un qui se sent coupable.

A quatre heures d'un des premiers matins de juillet, hommes et femmes, armés de faux et de fourches, ils étaient déjà dans leurs champs. La journée avait commencé pour eux avant le lever du soleil. Dans les bois d'alentour bouvreuils, tourterelles, chardonnerets, loriots et merles saluaient chacun à sa façon la fraîche beauté de la lumière neuve .

Beaucoup de javelles étaient alignées sur les sillons lorsqu'ils rentrèrent à huit heures pour manger la soupe, ceux du moins qui sacrifiaient à Bourgadier le reste de leur matinée. Maintenant il faisait chaud. Les guêpes bourdonnaient dans les haies. Sauterelles et grillons bruissaient parmi l'herbe sèche. Les prunes bientôt seraient mûres. Les branches des poiriers et despommiers se demandaient si elles pourraient une année de plus résister au poids de leurs fruits . Il n'y avait pas que le hêtre de Vincent qui se fût couvert de feuilles.

A neuf heures Bourgadier partit des Vernes. Il n'avait pas besoin de ses bâtons : étendu dans un cercueil pesé

sur une charrette que traînaient les deux vaches de Blandin, il tenait dans sa main gauche un gros sou qu'il donnerait à saint Pierre pour que celui-ci lui ouvrît la porte du Paradis. A cause des cahots dans les ornières du chemin ils avaient attaché le cercueil avec deux cordes. Dès qu'ils furent sur la route ils les retirèrent. Il n'y avait plus de danger. Bourgadier pouvait dormir tranquille.

Lucien marchait devant les deux vaches. Derrière la charrette venaient les Blandin, Vincent et la petite Jeannette, les Rond, les Galreux, d'autres encore. La mère Rapillot ne s'était pas dérangée bien que, malgré ses quatre-vingt dix-neuf ans, elle pût se passer de bâtons : mais elle s'estimait assez vieille pouravoir le droit d être fatiguée. Et puis elle n'aimait pas voir le cimetière : elle savait trop qu'elle ne tarderait pas à s'y installer, qu'elle le voulût ou non. Presque tous ceux des Vernes étaient là. lis ne voulaient pas laisser Bourgadier partir seul. Mais personne ne pleurait. Il ne laissait ni veuve, ni enfants, ni frère, ni neveux. Il allait rejoindre sa femme qui l'avait précédé de quinze années dans le grand repos et dont la tombe même avait disparu. Seuls Vincent et la petite Jeannete avaient les yeux rouges, mais ce n'était pas de pleurer Bourgadier.

Le cortège suivait la route couverte d'une poussière qui amortissait le bruit des sabots. Vincent marchait à pas lourds, écrasé sous le poids de la vie. Il n'apparaissait plus que comme l'ombre de lui-même, voûté, les joues creuses, les cheveux blancs. Depuis dix ans, il était la proie du malheur. Il ne faisait plus que retourner nuit et jour la même idée, ou plutôt c'était elle qui se retournait en lui par soubresauts comme un ver ron-

geur installé au cœur d'un chêne. Il ne pensait plus qu'à son argent disparu pendant la messe de minuit.

Aussitôt rentré il était allé voir dans la cave dont la porte ouvrait sur le jardin La petite Jeannette l'avait entendu crier. Il avait fallu qu'elle courût chercher Blandin pour le transporter sur le lit avec l'aide de Jean- Marie dont les trois jours de permission s'annonçaient mal. Tombé raide d'un coup de sang, Vincent était resté une semaine entre la vie et la mort, délirant tout haut, et elle avait fini par apprendre qu'il avait bu non pas avec le Remy de la Tampole, mais avec Colinot. Elle se précipita chez les Colinot, tour à tour implorant et menaçant. La Colinot déclara que c'était malheureux, mais que son mari n'avait jamais volé un centime à personne. Il braconnait, parce qu'il y a des hommes qui ont cela dans le sang, mais un braconnier ne fait de tort qu'aux riches qui n'en souffrent guère. Colinot vint lui-même chez Vincent demander si on le prenait pour un voleur,disant que ça ne se passerait pas ainsi, et qu'il allait porter plainte en justice de paix pour diffamation. Oui, Vincent lui avait raconté, le jour de la foire, qu'ils cachaient leur argent sous les carottes, mais il l'avait dit assez haut pour que tous ceux qui étaient dans la salle 1 entendissent. Tandis que Vincent continuait de délirer, la petite Jeannette se rongeait les poings en essayant de se briser la tête contre les murs : on dut la retenir. Toutes les enquêtes faites par la gendarmerie furent inutiles. On n'avait pas de preuves contre Colinot. Personne ne pouvait les contredire, lui, sa femme, ni Rond, quand ils affirmaient avoir passé ensemble la nuit de Noël. Les quatre enfants et Moniteur étaient couchés et dormaient. Lorsque Vincent

eut repris connaissance ce fut lo commencement de discussions, de lamentations qui dureraient sans doute aussi longtemps que leur vie. Pourquoi l'avoir trompée % Pourquoi lui avoir dit qu'il avait bu avec le Remy de la Tampole 1 Elle aurait caché l'argent ailleurs . Car on ne pouvait pas lui enlever de l'idée que le voleur était bien Colinot. Mais, avec des gens pareils, il faut s'attendre à tout; il était capable de les assigner en justice de paix, comme il l'avait dit, ou de leur tirer le soir un coup de fusil. Et depuis dix ans Vincent ne faisait que cheroher de quelle manière ils pourraient retrouver leur argent. Il était incapable de se rappeler quels hommes il y avait à l'auberge : il voyait double ce jour-là. Cécile, interrogée, avait vu tant de visages différents sur lesquels elle n'essayait môme pas de mettre un nom i

Aujourd'hui, marchant derrière la charrette, Vincent enviait le sort de Bourgadier.il se disait :

« Voici que je vais avoir soixante -cinq ans. et j'nimorais mieux être mort Ce n'est plus à cet âge-là que je peux travailler assez pour économiser de l'argent, et je n'ai plus à compter sur mes enfants. Pierre gagne tout justo pour lui à co qu'il dit ; Jean-Marie est à Paris où il s'est marié au commencement de l'annéo. et 11 dit qu'il ne peut pas, pour 1 instant, nous envoyer un sou Que je vienne à tomber malade, et nous sommes perdus. »

Ils ne mangeaient plu?; tfue des pommes de terre au lard, et ne buvaient pins du tout de vin. pas même les jours do grandes fêtes. Kùl-il retrouvé ses ceul cinquante pistoles qu'il n'aurait pas pu acheter le pré de Pourgadier: Blandin s'enéiaii rendu acquéreur moyen*

nant dix huit cents francs payes comptant, (lalreux en avait etc quitte pour chercher un autre pré à louer Mais c'en était fini, pour Vincent, du rêve de sa vie II savait maintenant qu'il s'en irait comme il était venu : il avait reçu de son père la chaumière, les deux champs et le jardin, et il ne laisserait pas à ses héritiers une boisseléede plus.

Il regardait devant lui Blandin, laBlandine et Annette. Ils marchaient en tête du cortège comme s'ils avaient été, ma foi, les seigneur et dames des Vernes. Oh I Vincent ne leur en voulait pas. Il n'en voulait à personne, sauf à celui qui avait pris ses économies. Mais, vraiment, Blandin suait le contentement par tous les pores .

« Leur Annette qui se marie avec Lucien ! songeait Vincent. Lui, c'est un travailleur comme on n'en rencontre pas tous les jours. Elle, j'y avais toujours pensé pour Jean-Marie, mais il a préféré épouser une femme de là-bas, une femme de Paris. Et voici Bourgadier qui a donné à Lucien, avant de mourir, sa maison et l'argent qui lui restait de la vente du pré, quatre-vingts pistoles, il paraît. De sorte qu'on peut dire que Blandin a eu le pré pour mille francs. Les huit cents autres ne lui sont pas revenus directement, mais ils ne sont tout de même pas sortis de la famille. Blandin peut être tranquille. Quand la mère Rapillot mourra, il aura sa maison, puisque Lucien et Annette vont s'installer dans celle de Bourgadier, Il est sûr de ne jamais manquer de rien. Il va pouvoir se reposer, se mettre à pension. Tandis que moi je n'ai plus à compter ni sur Jean-Marie, ni sur Pierre. Depuis le jour du malheur je me prive même de priser. »

Les pas s'ajoutaient aux pas. Ou parlait à voix basse.

On n'entendait que les oiseaux et le grincement des essieux et du joug.

A l'entrée de la ville le clergé attendait. On prit Bourgadier sur la charrette pour le déposer sur le brancard. Vincent, Blandin, Jacques et Migneau se passèrent chacun une courroie sur 1 épaule et portèrent le cercueil. Le clergé marchait en avant en chantant du latin. Personne de la ville ne se joignit au cortège : il n'y eut à suivre la grand'rue que les blouses bleues et les tabliers noirs des Vernes.

Vincent n'avait plus sa force de naguère : le cercueil était lourd pour lui. Mais il n'avait jamais reculé devant la fatigue. Il tâchait de se redresser en retenant son souffle, et il s'imaginait confusément que c'était son propre corps qu'il portait lui-même au cimetière.

Sa couverture de laine sentait le roussi. Au dessus de sa tète une botte de paille prit feu ; et, lorsque sa barbe blanche se mit à grésiller, Simon, le vieux berger, eut tout juste le temps de ramasser sa pipe et de bondir. Les bœufs et les vaches tiraient sur les chaînons qui les attachaient à la mangeoire. Dans l'écurie l'âne pétaradait; la jument hennit. En un tour de main il les délia, ouvrit toutes grandes les portes. Ils se précipitèrent dehors. Il s'en fut à la bergerie, fit sortir à coups de pied les premiers moutons : les autres, selon leur habitude, suivirent. Il lâcha les volailles. La minute d'après, heurtant avec force à la porte de la maison d'habitation il cria : « Le feu! Le feu ! » Puis, empoignant par la crinière la jument qui détalait, il s'enfuit vers la ville.

Moutonnet sauta du lit, enfila son pantalon et, nupieds, sortit daus la cour. Sa femme, vêtue seulement d'un jupon, le suivit, avec la servante et Moniteur qui se frottaient les yeux Elle disait l.

— Ah ! mon Dieu, c'est-il possible !

Tous les quatre regardaient la grange. Le feu ronflait à l'intérieur. De longues flammes se tordaient et venaient, comme deslangues rouges, lécher le mur. Elles n'allaient pas tarder à sortir par le toit ; elles avaient gagné déjà la bergerie. Bien que cette nuit la lune fût cachée par de gros nuages, — la moisson était finie, on n'avait plus peur de l'orage, — on y voyait aussi clair qu'en plein jour. Les poules ahuries couraient se blottir sous un chariot; les canards fuyaient avec gravité. Dans les champs on entendait bêler des moutons, des boeufs meugler et l'àne braire.

Us restaient là, les bras ballants : essayer de lutter contre le feu était inutile Pourtant il n'y avait pas une minute à perdre. Moutonnet se dérida :

— Moniteur, file vite aux Vernes... Toi, Catherine, à Plainefas. Simon a dû courir chercher les pompiers .

Parcimonieux comme tous les paysans, les Moutonnet n'assuraient contre l'incendie que le matériel et les récoites: à quoi bon payer pour la maison où il n'y avait que de vieux meubles qui ne valaient pas quatre sous 1 Et puis ils pensaient bien que jamais le feu ne prendrait chez eux. En tout cas maintenant il fallait tâcher de la sauver. Moutonnet dit, Moniteur et Catherine partis :

— A nous deux, en attendant, nous allons vider la maison.

Pèle-môle ils jetèrent dans la oour édredons, draps, couettes et matelas. Ils passèrent, au risque de les briser, les meubles par la fenêtre. Surexcites, ils faisaient, elle l'ouvrage de deux hommes, lui de quatre.

Elle sortit exprès pour poser la pendule en bronze doré — le seul luxe de la maison, — sur un tonneau, sous le hangar qui faisait face à la grange et aux écuries. Une marmite, lancée avec force, roula, puis, se heurtant à une souche, se mit brusquement sur ses pieds, comme si elle eût attendu qu'on la remplît d'eau pour la soupe. Tout en se hâtant la Moutonnet répétait :

— A-t'on été bêtes de ne point assurer la maison aussi ! Ça nous aurait fait des beaux meubles tout neufs.

Certes ! Et, les bras croisés, à bonne distance de la fournaise, ils auraient pu s'asseoir dans un pré, se reposant sur la compagnie d'assurances, mais toutefois s'occupant d'activer le feu pour que toute la ferme brûlât le plus vite possible.

Cependant l'incendie avait prodigieusement gagné. A travers la toiture de la grange et des écuries, les flammes montaient vers le ciel. Il y en avait de toutes droites, d'aiguës, qui semblaient vouloir percer la nuit opaque ; d'autres qui tout à coup se recourbaient comme si quelque obstacle imprévu les eût obligées à se plier en deux ; d'autres encore, larges et lourdes, que parfois une bouffée de vent faisait onduler comme du velours rouge. Des grains de blé — de ce blé qu'ils avaient eu tant de mal à moissonner et qu'ils avaient fini de rentrer l'avant- veille, — sautaient et retombaient tout autour sur le sol. Une poule, pour la première fois de ^a vie prenant son essor, folle, se précipita d'elle-même dans les flammes. Quand un chevron à moitié consumé s'affaissait dans le brasier, des millions d'étincelles jaillissaient, comme si mille Vincent avaient

cogné, avec leurs pincettes, sur mille bûches. Ce n'était plus seulement la cour où l'on voyait clair comme en plein midi : toute cette lumière sinistre, rabattue par les nuages, s'étalait sur les champs et sur les prés, accusant des replis de terrain. Des bouleaux plantés sur la lisière du bois avaient des fûts sanglants, comme écorchés. Dans le lointain des coqs croyant au lever de l'aurore se mirent à chanter.

Mais Catherine avait couru. Les Moutonnet déménageaient le dressoir quand une vingtaine d'hommes et de femmes débouchèrent, portant des seaux. C'étaient ceux de Plainefas, moins éloigné du Fragnequeles Vernes. Moutonnet se précipita :

— Allons! vite, la chaîne, cria-t-il.

Il était temps, car le pignon de la maison commençait à prendre feu, et déjà des tuiles éclataient. Moutonnet dressa une échelle D'abord cela ne marcha pas vite. Il fallait que chacun, pour passer le seau à son voisin, fît quelques pas. Mais Moniteur revint, hors d'haleine, suivi de Lucien et de quelques garçons des Vernes. Si dans ces pays de montagnes on n'avait pas à redouter d'inondations, le feu était l'ennemi le plus terrible à cause de ses attaques imprévues. Pour l'allumer il n'y avait même pas besoin de la foudre: l'imprudence d'un fumeur ou d'un gamin suffisait. Tout flambait immédiatement comme de l'amadou, depuis le foin sec jusqu'aux poutres vermoulues. Tantôt c'était une ferme isolée, tantôt la moitié d'un village qui brûlait : les flammèches volaient sur les toits de chaume. En plein jour tout le monde abandonnait son travail, au milieu de lu nuit tout le monde se levait pour porter secours aux sinistrés. Mais on n'avait pas toujours de

leau à proximité. Le temps de courir chercher les pompiers, et souvent tout était fini avant qu'ils lussent là.

Les autres arrivèrent ensuite. On s'occupa de remiser les meubles sous le hangar. Des femmes examinaient le linge et disaient à la Moutonnet :

— Je ne savais point que vous aviez tant de draps. Et de la belle toile, ma foi !

Elle, suante, effarée, ne répondait rien.

Simon, de son côté, avait talonné la jument. Il se disait :

« Je vais la pousser dans les ravins, pour me casser la tête. »

Moutonnet le lui avait pourtant répété :

— Tu verras qu'avec ta sacrée habitude de t'endormir la pipe au bec tu nous feras arriver un malheur.

Mais Simon lui répondait toujours :

— Laisse donc ! Du temps de défunt ton père, je fumais comme à présent. Et jamais je n*ai fait brûler seulement un brin de paille.

Eté comme hiver, soir et matin, on le rencontrait dans les pâtures, dans la cour du Prague, son brûlegueule aux dents, une pipe de deux sous en terre blanche dont il cassait le tuyau trop long. Tous les soirs en se couchant il l'allumait. Et dire que ce soir, l'allumette à peine jetée, il s'était endormi! Tout de suite sa couverture avait pris feu. Tout en galopant il songeait :

« Voici que je deviens vieux. Je n'ai plus de forces: aussitôt couché je m'endors. »

Mais la brave jument, sur la route, faisait feu des

quatre fers, et, presque malgré lui, l'emportait vers la ville. Là encore il heurta violemment à la porte du clairon des pompiers :

— Il y a le feu au Fragne! cria-t-il. Il faut sonner la générale.

Toute la petite ville fut en émoi. A minuit des volets et des portes s'ouvrirent. On demandait :

— Où c'est qu'il y a le feu?

Entre deux sonneries le clairon répondait :

— Au Fragne.

On sortait dans la rue. Déjà une demi-douzaine de gamins galopaient vers la ferme.

Les pompiers arrivèrent le plus tôt qu'ils purent. Ils eurent du mal à faire passer les deux pompes dans l'unique sentier creusé d'ornières qui menait au Fragne. Tout à coup on les aperçut : leurs casques luisaient ; les haches des deux sapeurs lançaient des éclairs. Des ordres furent donnés. Juste à ce moment la grosse poutre de faîtage s'affaissa. Le feu qui sommeillait, étouffé par cet amas de foin, de paille et de 'bois, se réveilla pour se remettre à l'œuvre avec furie. Des pierres éclataient. Un vent d'orage se leva qui poussait des flammèches sur le hangar et sur la maison. Moutonnet, les bras rompus, descendit de l'échelle : un sapeur l'y remplaça. Un autre monta sur le mur de la grange. Parfois il disparaissait au milieu des tourbillons de fumée, ou bien les flammes projetaient au loin sa silhouette fantastiquement agrandie Les deux pompes eurent fort à faire ; c'était vraiment la luttu du feu et de l'eau. 11 y avait derrière la ferme un petit étang. Il cul l'air de dire :

— Maintenant, à nous deux!

Bravement il alimenta les deux pompes. D'habitude,

on se demandait:

— A quoi sert ce petit étang?

Il servit à quelque chose cette nuit-là. Il sortit de son lit pour cracher sur le feu. Il se déversa en jets rudes, brutaux ; les flammes se tordaient comme des serpents à qui l'on vient d'écraser la tête. Tout le reste de la nuit le petit étang combattit. Il sauva les murs de la grange et des écuries. La maison resta intacte. Ni les meubles ni le linge ne brûlèrent. A l'aube le petit étang fut maître du champ de bataille.

Quand ce fut à peu près fini, Moutonnet et sa femme descendirent à la cave. Ils rapportèrent des bouteilles de piquette. Il dit :

— Ce sera pour faire passer le goût de la fumée. Les quarante pompiers se pressaient autour de la

table dressée au milieu de la cour. Les nuages s'aceumulant, l'un d'eux observa :

— Il y aura de l'orage dans la matinée. Cela finira d'éteindre le feu.

On n'avait pas revu Simon. D'ailleurs les Moutonnet, abasourdis, ne pensaient guère à lui. Il avait galopé le long des routes, sa pipe dans la poche de son gilet, les yeux hagards. En pleine nuit il traversa les bois silencieux. Il traversa des villages très éloignés du Fragne. Puis la jument, toujours au galop, le ramena vers la ferme. Elle s'abattit dans un pré 11 marcha vers les bâtiments : ces ruines, c'était son œuvre.

Les Moutonnet rentraient leurs meubles. Il vint à eux. Moutonnet lui dit :

— Je t'avais bien averti que tu nous ferais brûler ! Simon voulut parler, mais il avait la gorge sèche : les

mots ne passaient pas . Il s'en fut vers la grange et se mit à pleurer. Et, tandis que ses larmes tombaient sur les cendres chaudes, il tira sa pipe, la bourra et, avec un des derniers tisons de l'incendie, 1 alluma.

ni

Si les Blandin étaient les seigneurs du village, les Galreux en étaient certainement la famille la plus distinguée. Malgré ses soixante-quinze ans sonnés, — elle était moins âgée que son homme, — la Galreude appartenait à cette catégorie de femmes qui ne peuvent souffrir ni poussière chez elles, ni tache sur leurs vêtements, quelque modestes qu'ils soient. Leur chaumière, pour qui ne la regardait qu'en passant et d'un œil distrait, ressemblait à celles de tous les villages. Mais on avait vite fait de s'apercevoir que pas une branchette de fagot, pas un brin de paille ne traînait dans la cour et que les rideaux de la fenêtre étaient toujours blancs. A l'intérieur le pied de l'horloge reluisait aussi bien que le haut: il ne portait point traces d'éclaboussures d'eau sale. Les poules ne maculaient jamais les carreaux. La Galreude se disait que les poules ont assez de place dehors sans entrer dans les maisons; et elle avait toujours à portée de la main une baguette pour les hous-

piller quand, trop hardies, elles s "aventuraient jusque sur la pierre du seuil. Les cuivres de l'armoire brillaient. A force d être essuyée la table était comme cirée. Cependant, pareille h toutes les paysannes, la Galrcude faisait tout chez elle: le pain, la lessive une fois par mois, chaque jour la pâtée pour les poules et les cochons. Mais elle était fière quand quelqu'un lui disait qu'aux Vernes il n'y avait pas beaucoup de maisons aussi propres quela sienne. Elle pensait: « Vous pourriez dire qu'il n'y en a pas une. » Tout le mérite ne lui en revenait pas, Galreux étant encore plus méticuleux qu'elle. Il tenait le milieu entre le paysan et le commerçant sérieux des petits bourgs. Cinquante ans auparavant il avait travaillé chez l'unique épicier de Lormcs avec lambition d'arriver à posséder, lui aussi, devanture sur rue. Mais personne ne peut commander aux circonstances de la vie ; son père étant mort subitement, il avait dû regagner les Vernes pour s'occuper de leurs terres. Ensuite il s'était marié. Il avait pris dans cette boutique des habitudes d'ordre, des besoins de propreté qui sont rares chez les paysans. A l'état de ses haies, on aurait pu reconnaître son champ entre tous les autres

Tous les jeudis, sauf pendant les gros travaux de la moisson et en hiver quand les chemins étaient impraticables, la Galreude partait avec sa voiture à âne pour la petite ville; elle allait vendre sur le marché son beurre, son fromage, sa crème, les œufs de ses poules, de temps en temps ses poules elles-mêmes lorsqu'elles n'étaient plus bonnes pondeuses. Les dames la connaissaient pour sa propreté et son honnêteté. Elle avait ainsi plusieurs clientes fidèles sur qui elle pouvait

compter et il était rare qu'elle rapportât aux Vernes autre chose que de l'argent.

Galreux n'avait pas de défauts. Il n'allait jamais à l'auberge. Il ne rejoignait pas les autres hommes pour jouer aux cartes. Car c'était une coutume que l'on se réunît à quatre ou cinq, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, non seulement pour les veillées d'hiver, mais aussi l'après-midi du Dimanche lorsque par fatigue ou par indifférence ils n'allaient pas àLormes. Ils buvaient du vin chaud sucré que payaient les perdants. Les femmes s'intéressaient au jeu et ne laissaient àpersonne le contenu de leur verre. Quelques-unes même savaient manier les cartes: on citait entre toutes la Desbrosse et la Migneau chez qui les joueurs se réunissaient de préférence. Galreux aimait mieux rester chez lui à lire le journal que cinquante deux fois par an lui apportait le facteur. Il était au courant de tout ce qui se passait dans L arrondissement. Il n'avait tenu qu'à lui, naguère, de se faire élire conseiller municipal de Lormes, mais aux honneurs publics il préférait sa tranquillité. Jamais ils n'avaient été malades ni l'un ni l'autre. Jamais ils n'avaient dépensé un liard pour un enfant puisque — la Galreude le regrettait assez ! - ils n'en avaient pas eu. On pensait qu à ce jeu ils devaient avoir d'importantes économies, mais bien malin eût été celui qui aurait deviné où ils les cachaient. Depuis le vol Galreux n'en revenait pas de la naïveté de Vincent. Il y avait belle lurette qu'il aurait pu. lui, acheter le pré de Bourgadier au lieu de le louer ! Mais il ne tenait pas plus à être gros propriétaire que conseiller municipal. De son père il avait hérité la maison, le jardinet le champ. Gela suffisait à contenter tous ses désirs.

Leur chaumière n'était séparée de celle deBourgadier que par la largeur des deux jardins. Lucien et Annette allaient donc devenir leurs voisins.

La moisson terminée, la Galreude s'en fut à Lormes le lendemain de l'incendie. Elle en revenait au pas tranquille de son âne lorsqu'elle fut rattrapée par la petite Jeannette qui, partie après elle, se dépêchait de rentrer, toujours pressée. Elle avait changé presque autant que Vincent. Elle n'avait ni rapetissé, ni maigri ; pourtant il semblait qu'elle fût plus menue encore. Elle avait quinze ans de moins que la Galreude, et maintenant c'était elle qui paraissait la plus vieille. Elle portait son malheur écrit sur son mince visage et ne connaissait plus guère d'autre sujet de conversation. Mais l'incendie du Fragne était assez important pour qu'elle en parlât un peu. Les deux ânes cheminant côte à côte, les deux femmes, assises chacune dans sa voiture, échangèrent leurs idées. Ainsi chaque Jeudi matin, à partir de neuf heures, sur toutes les routes qui conduisent aux villages disséminés autour de la petite ville, on pouvait voir des paysannes rentrer du marché. Quelques-unes seulement allaient à pied, leur panier au bras ; la plupart avaient une petite voiture à âne, et presque toutes portaient un bonnet noir: elles ne mettaient de bonnet blanc que pour rester chez elles Au village et suc les routes on n'apercevait pas souvent la couleur de leurs cheveux.

La petite Jeannette fit si bien de la langue qu'elle réussit à parler d'elle-même : c'était le seul sujet qui lui tint à cœur. La Galreude regrettait de n'avoir jamais été victime d'un accident pour avoir le droil de longuement s'en plaindre : sa vie, bêlas ! s'écoulait régulière et

nonotone Oui : elle n'avait pas eu d'enfants, et il était in peu tard pour qu'elle pût espérer en avoir. Mais •ela tout le monde le savait, et elle ne pouvait pas se ameuter tous les jours : une fois de temps à autre, en avant son linge sous l'étang, c"était tout ce qu'elle iemandait. Plus favorisée du destin, la petite Jeannette ivait de quoi s'occuper, et tellement qu'elle finissait aar tout confondre : Jean-Marie, Pierre, son hébété, les îconomies. C'était beaucoup pour son cerveau. Elle îttaquait de front toutes ces questions, sans hésiter, sans savoir si elle aurait raison d'elles, fonçant dans leur lirection comme on se précipite sur des ennemis : peu ui importait la victoire ou la défaite D'ailleurs invariablement elle se retrouvait petite Jeannette comme levant. Ses inquiétudes, ses ennuis, ses désespoirs, il itait impossible qu'il y eût quelqu'un à n'y point compatir. Qu'ils eussent perdu leurs quinze cents francs, ;'était un désastre tel que le soleil n'en verrait jamais le semblable.

La Galrcude l'écoutait tout en se disant : « Si Vincent n'avait pas été aussi bête, cela ne serait aas arrivé. Leur Jean -Marie ne serait point parti ; leur ?ierrc n'aurait pas l'intention de quitter le pays en rentrant du service, et on ne leur aurait pas volé leur argent. »

Mais la Galreude avait la vue courte. Elle ne se reniait pas compte qu'il était dans l'ordre des choses que fean-Marie eût quitté les Vernes pour Paris et que Pierre voulût tàter de la vie ailleurs que dans ce pauvre village. Des souffles que rien ne peut arrêter passent par-dessus les plus hautes montagnes. La destinée des villages aura peut-être été de naître, de croître, puis de

décliner pour lentement mourir. Peut-être les chaumières disparaîtront-elles l'une après l'autre. A la place où elles se tenaient debout peut-être verra-t-on, dans des siècles, des maisons pareilles à celles des grandes villes, les champs cultivés et les bois abattus à coups de machines électriques par des ouvriers qui ne seront plus des paysans. En attendant, les jeunes l'un après l'autre les désertaient.

Et tous les hommes ne se ressemblent pas. Dans les yeux naïfs et faibles de Vincent le monde se reflétait, non pas déformé, mais tel que le recréait Vincent : tous les hommes étaient comme lui doux et loyaux. Je cache mon argent sous les^carottes. Ce n'est pas à n'importe qui que peut venir cette idée . Pourquoi ne le dirais-je pasl Colinot ne travaille guère, mais au fond c'est un brave homme. Et puis parfois Vincent éprouvait le besoin de se faire admirer.

Elles arrivèrent aux Vernes un peu avant onze heures. Il faisait cette chaleur lourde qui précède, en juillet, les orages. Pour hier le pompier avait dit vrai : une petite pluie fine avait, dans la matinée, achevé d'éteindre le feu. Feuille par feuille elle avait lavé les arbres. Mais vers dix heures, ouvrant les nuages comme avec deux mains, le soleil s'était montré. Depuis, l'été brûlant régnait de nouveau sur la terre. Les sillons des champs se fendillaient. Pour rester fraîches les sources se cachaient sous les herbes. Dans les prés les vaches ruminaient couchées à l'ombre des haies. Les oies et les canards ne quittaient plus l'étang. Mais ils n'allaient pas rôder autour des cornuelles et des blancs nénuphars qui en occupaient le milieu : là les rayons du soleil tombaient d'aplomb. Oies et canards se tenaient sur les

bords où l'eau, à l'abri sous les. branches des aulnes, est moins tiède. De toute la matinée l'on n'entendit que les coqs. Les chariots chargés de blé attendaient dans les cours. Quand la chaleur fut un peu tombée chacun se mit en devoir de rentrer ses gerbes. Et l'on sentait ce matin que la journée ne se passerait pas sans qu'éclatât l'orage.

On étouffait à l'intérieur des chaumières. Fenêtres et portes étaient ouvertes comme des bouches qui bâillent. Sans le secours de personne, Vincent achevait de rentrer son blé : debout sur le chariot, il piquait de sa fourche de bois les gerbes qu'il jetait tant bien que mal dans le grenier. Pour l'aider la petite Jeannette se hâta de se déshabiller : il n'y avait pas de temps à perdre. De plus en plus les nuages envahissant le ciel, le soleil fut obligé de disparaître. On vit rentrer les poules à petits pas pressés; le coq les suivait la tête haute, se retournant du côté d'où le vent allait venir, mais ni les canards ni les oies ne quittèrent l'étang : ils ne redoutaient pas d'être mouillés.

De tous les arbres du village le hêtre de Vincent agita le premier ses feuilles. Le long des chemins, dans les cours, des brins de paille volèrent, et les haies secouèrent ceux que les chariots avaient accrochés, au retour des champs, à leurs branches. Le vent prenait son temps comme quelqu'un qui sait que la fête commence à peine. Il venait de par-delà les bois. En passant il voulut, déjà maître de la situation, les obliger à le saluer; il s'attendait à ce qu'ils inclinassent leurs cimes mais, comme le hêtre de Vincent, ils se contentèrent, dédaigneux, de remuer leurs feuilles. Protégés par des murs et par des plants d'épines, les maigres arbres des jardins se firent

plus petits encore. Puis on n'entendit plus rien, le vent était parti. Mais il n'y avait plus personne dehors. Fenêtres et portes étaient fermées. Déchargés, les chariots attendaient dans les cours la moisson prochaine. Sous les toits, entre les murs de leurs chaumières, les paysans des Vernes attendaient on ne sait quoi. Comme les arbres de leurs jardins ils se faisaient petits. Les poules et les coqs étaient à leur poste de nuit sur leurs perchoirs. Seules restaient quelques vaches dans les prés :• c'était une grande imprudence de ne les avoir pas fait rentrer. Elles se mettaient à l'abri sous les noyers, sous les châtaigniers que parfois la foudre fendait en deux : gare à qui se trouvait dans leurs parages !

Tout à coup il y eut dans le ciel un bruit comparable à celui que ferait un tas de mille planches qui s'écroule : cela dura une bonne minute. L'orage se rapprochait des Vernes. Le vent alors se remit de la partie : son silence n'avait été qu'une feinte. Il nettoya les chemins secs mieux que n'auraient pu faire les femmes du village avec tous leurs balais. En même temps qu'il secouait si bien les arbres des jardins que des poires, des pommes et des prunes en tombèrent, il prit de travers les arbres des bois, et tellement à l'improviste qu'ils se courbèrent tous d un seul coup. Des fleurs blanches et roses s'envolèrent des églantiers, de jaunes des genêts. Tous les oiseaux se taisaient.

Le premier éclair illumina les fenêtres et les impostes. Le premier coup de tonnerre au-dessus des Vernes éclata si fort qu'on dut l'entendre des quatre coins <lc la terre. Les yeux en furent éblouis au point de se fermer. Les oreilles en tintèrent. Tout le monde sentit que

Dieu ae fâchait, sans qne l'on connût le motif de sa

colère. D'habitude le ciel s'étalait au-dessus des champs et des bois comme une autre contrée tantôt grise, tantôt bleue où l'on apercevait de très loiu les douces étoiles, la lune pâle et le soleil bienfaisant. Il était aujourd'hui habité par des puissances irritées, et les femmes prenaient dans leurs armoires la branche de buis, la bouteille d eau bénite pour asperger les carreaux, les tables, les lits, en regrettant de ne pouvoir en jeter sur les toits de paille de leurs chaumières. C'eût été inutile : tout de suite la pluie tomba, d'abord par larges gouttes espacées, aussitôt après à torrents. Elle ruisselait contre les vitres, contre les portes. Le chaume etle sol desséché 1 absorbaient comme des éponges. De brefs éclairs en zigzags déchiraient le ciel ; d'autres l'illuminaient sur toute son étendue et dans toute sa profondeur : et il semblait, si l'on n'avait pas fermé les yeux, que l'on dût apercevoir Dieu assis sur son trône, entouré d'archanges et jugeant les nations. Des coups de tonnerre éclataient brusquement, sans échos; d'autres se prolongeaient en m-ondements sourds. On ne pouvait plus distinguer entre le bruit des feuilles et le bruit de la pluie. Sur l'étang les oies et les canards battaient des ailes en poussant des cris que couvrait la grande voix du tonnerre.

Le village était à la merci d'un froncement de sourcils du Dieu tout-puissant. Qu'il fit souffler le vent plus fort, et les chaumières seraient décoiffées de leurs toitures, comme des femmes de leurs bonnets emportés au loin Que la foudre songeât un seul instant à viser juste, et tout serait réduit en cendres. Les Vincent, les Blandin. les Galreux, tous ceux des Vernes, même Rond,

même Colinot, tremblaient. A chaque éclair que suivait immédiatement le coup de tonnerre, ils se disaient : « Ça y est » Ils étaient étonnés de se retrouver vivants.

Ils entendaient au loin un ronflement sourd qu'ils connaissaient bien, qui n'était celui ni de la pluie ni du vent. A quelques lieues des Vernes la grêle devait tout saccager. Le pays étant encore moins bon, la moisson n'y était pas achevée : c'était la ruine pour ceux de làbas. Quant à eux, en même temps qu'ils redoutaient la colère de Dieu, ils le remerciaient d'avoir attendu que leurs récoltes fussent rentrées.

Lorsqu'ils furent fatigués, les éclairs brillèrent moins souvent, le tonnerre se calma. La pluie ne cessa pas brusquement, mais elle tomba moins drue. Le vent satisfait se reposa un peu. La porte des Blandin fut la première qui s'ouvrit et Annette apparut sur le seuil. Elle était pale. Le mariage l'avait embellie. Mieux habillée elle eût fait bonne figure à la ville. Elle rentra, puis sortit avec un parapluie ; elle allait du côté de la maison de Bourgadier quelle avait hâte d'arranger pour y être enfin chez elle.

Les cours et les chemins ruisselaient d'eau. Des nuées, en même temps que le soleil, l'arc-en-ciel se dégagea: ceux des Vernes savaient que ses deux « pieds » trcm pent toujours dans un étang. Il s'appuyait aujourd'hui d'un côté sur l'étang des Merles, de l'autre sur l'étang des Vernes.

Le coq des Vincent chanta; les autres lui répondirent: à deux heures do L'après-midi c'était le commencement d'une nouvelle journée. Il faisait frais. La verdure des haies luisait rajeunie : c'était comme un nouveau printemps.

I E VILLAGE 1f)9

On lâcha les poules et elles se dispersèrent dehors, les unes en quête des vers que l'orage avait fait sortir du sol. les autres profitant des dernières gouttes de l'averse pour secouer leurs plumes et se débarrasser de leurs pucerons.

La maison de Bourgadier, comme eelle de Colinot, était située en bordure du chemin de traverse qui mène des Vernes aux bois. Là passaient voitures, charrettes et chariots avant que, non sans difficultés, on eût percé la route. Il avait fallu abattre des arbres, déraciner leurs souches dont la plupart étaient dures comme pierre, faire sauter des rochers à coups démine. Gomme elle était tracée à flanc de montagne ses lacets l'allongeaient de plusieurs kilomètres. Aussi, quand ils allaient à pied, les gens du pays ne l' empruntaient-ils jamais: ils préféraient le chemin où lemiP%"ncêtres avaient usé tant de paires de sabots. Il était demeuré tel qu'autrefois, à peu près praticable seulement à l'intérieur du village, bien qu'à nombre d'endroits et devant plusieurs cours il fût encombré de tas de fagots, de troncs d'arbres déposés là depuis des années sans que l'on sût pourquoi et entre lesquels poussaient de grandes orties, qu'il fût défoncé de trous creusés par les pluies où stagnait de l'eau croupie mélangée de purin, et rétréci par de grosses pierres dressées que personne ne se souciait

d'enlever. Plus loin c'était encore pire. ïl s'en allait à l'aventure, envahi par les herbes et par les buissons; il descendait en pente raide vers un ruisseau que Ton franchissait sur des arbres à peine équarris, au risque de perdre son équilibre, ou simplement sur des pierres jetées de distance en distance et que l'eau recouvrait à la fonte des neiges. De l'autre côté du ruisseau il grimpait à pic pour redescendre plus loin ; et pourtant en toute saison il était marqué par les traces fraîches des sabots des bœufs et par les ornières profondes que creusent les roues des chariots chargés de bois.

Annette ouvrit toutes grandes la porte et la fenêtre de la maison qui allait devenir la sienne. Sans les travaux de la moisson, elle et Lucien y auraient été déjà installés Ils auraient pris toute chaude la place, tellement ils avaient peu leurs aises chez les Blandin. Et puis un jeune ménage aime être à l'abri des regards indiscrets. Ce n'était pas qu'ils fussent sans cesse à s'embrasser dans tous les coins. L'envie n'en manquait pas à Lucien, mais il avait suffi qu'à sa première tentative Annette le rembarrât pour qu'il la laissât tranquille. Tout au plus osait-il lorsqu'ils se couchaient. Elle n'était pas commode, Annette! Bien qu'elle eût consenti à devenir sa femme, — elle ne voulait pas coiffer sainte Catherine comme la servante du Fragne, — elle était restée avec lui la même à peu près qu'autrefois : distante, un peu dédaigneuse.

L'horloge était arrêtée. La table n'occupait plus le milieu de- la pièce: on l'avait poussée contre l'armoire afin que pour la dernière fois Bourgadier pût passer : ce jour-là on tient beaucoup déplace. Dans la cheminée le feu était éteint : le feu lui aussi était mort. Toute la mai-

son sentait la mort. Mais il entrait de ces bonnes bouffées de vent frais qu'on sent après les orages. Pour Annette ce n'était pas seulement une nouvelle journée ni comme un nouveau printemps: elle allait commencer une nouvelle vie. Ici elle pourrait tailler et rogner à sa guise. Oubliant Lucien elle se sentait heureuse comme une petite fille qui étrenne un jouet neuf.

Elle allait commencer à balayer quand Lucien arriva, grave comme il convient que soit un homme qui va s'installer chez lui. Il dit:

— Ce sera vite arrangé.

Mais, entre les murs de cette maison où avaient vécu des paysans qui n'étaient de la famille ni d' Annette ni de Lucien, ils se sentirent comme des étrangers. Tout de suite il se tut: sa voix évoquait des échos trop mystérieux. Il leur faudrait du temps pour s'y habituer.

Il revit Bourgadier assis sous le manteau de la cheminée. Il crut l'entendre dire : « Ouvre donc l'armoire. Sur le dernier rayon en haut tu trouveras une bouteille de rhum. » Machinalement il l'ouvrit. Il vit des paires de draps soigneusement plies, des mouchoirs à carreaux rouges et bleus, deux gilets de laine, un pantalon, une blouse. Dans une boîte ovale il découvrit un vieux chapeau haut de forme à poils hérissés et roussis qui s'évasait de bas en haut et datait d'au moins cinquante ans. Tout cela Bourgadier ne l'avait pas emporté avec lui dans la tombe. Il avait même laissé de l'argent. Et Lucien se surprenait à penser : « N'est-ce pas mon père qui a raison? »

La pluie avait complètement cessé. Elle ne tombait plus du ciel mais des haies et des arbres que le vent secouait encore un peu.

Lucien vit passer Colinot chaussé de ses bottes et l'air réjoui de ce que Dieu ne l'eût pas visé avec son tonnerre.

— On emménage ? dit il.

— On emménage, répondit Lucien d'un ton tel que Colinot n'eut qu'à passer son chemin . Mais il ne le fit pas seul: Rond le suivait à quelques pas de distance, regardant du côté du fossé où il eût payé cher pour pouvoir se couler comme un rat. Cette fois ce fut Lucien qui parla le premier.

— Où est-ce que te voilà encore parti? lui cria-t-il.

— Oh! pas loin ! répondit Rond sans s'arrêter.

— Ecoute voir un peu.

Rond n'« écouta » point. L'essentiel était pour lui d'avoir doublé le cap redoutable. Une minute après, inquiet, il se retourna ; Lucien ne le suivait-il pas % Non. U respira et rejoignit Colinot. Il avait dit : a Pas loin. »

Hélas! Lucien savait ce que signifiait ce « pas loin. » Rond estimait qu'après quinze jours de travail il avait droit à une petite compensation. Il avait même aidé Lucien qui lui rentrait son blé : vraiment pouvait-on lui en demander davantage? N'avait-il pas fait preuve de bonne volonté, d'héroïsme? Après avoir été à la peine, il avait hâte d'aller au plaisir. La terre venait bien de boire, elle! Et Colinot, son mauvais génie, l'entraînant, Dieu sait dans quel état il allait rentrer demain, ou plus tard! La Ronde en avait pris son parti. Mais si Lucien n'avait pas été là pour la consoler il y avait longtemps qu'elle se serait jetée dans l'étang. De Cécile plus de nouvelles depuis qu'elle s'était mariée à un cuisinier — on disait aux Vernes : un maître d'hôtel ; excu-

sez du peu, — qui l'avait emmenée à Paris. Elle aurait pu tourner plus mal.

Les deux compères virent Vincent qui rentrait son chariot dans la grange. Il les entendit marcher, se retourna pour les regarder et les reconnut à peine, tellement sa vue avait baissé.

— Salut, Vincent ! dit Colinot.

Rond, qui n'avait pas autant d'audace, ne dit rien.

Vincent murmura quelque chose qui ressemblait à « Bien le bonjour! » Puis, s'arc'boutant de nouveau, il se remit à pousser le chariot .

— Il a rudement changé, dit Rond.

— C'est l'âge, répondit Colinot A soixante-cinq ans on ne peut plus être d'attaque comme à quarante.

— Tout do même!... réfléchit Rond.

Il n'aimait pas rencontrer Vincent. Quelques minutes il parut soucieux Mais, quand il eut posé le pied sur la route qui mène à la petite ville où sont les auberges, il secoua les épaules : la vie était belle. La terre avait cette bonne odeur qui se dégage des herbes et des bois mouillés. Et tout-à l'heure monterait du fond des Yerres la bonne odeur de l'absinthe et du vin.

Au lieu de suivre la route, ils eurent grand tort de ne pas prendre par les raccourcis, car ils auraient rencontré Moniteur qui revenait, lui, de la petite ville.

Moutonnet l'avait envoyé chez M. Cazaubon, le directeur de l'Assistance publique pour le canton, à qui il expliqua que son patron ne pouvait plus le garder, à cause des pertes qu'il venait de subir, malgré son assurance, du fait de l'incendie. D'abord Cazaubon s'emporta en frappant du poing sur son bureau. Puis, tout en feuilletant de gros registres, il se radoucit. Si la ferme avait brûlé, ce n'était point la faute de Moutonnet. Et Cazaubon se rappela que justement il disposait d'une place de domestique de ferme à l'autre extrémité du canton. Il ne demanda pas à Moniteur s'il lui plaisait d'aller travailler à trente kilomètres des Vernes c'est-àdire, pour lui, dans un pays étranger. A l'idée de s'expatrier ainsi Moniteur aurait pu frémir d'angoisse. Il n'en fut rien.

Il partit à toutes jambes . Mais l'orage le prit à la sortie de la ville. Il dut se blottir dans une cabane de

cantonnier. Assis sur une pierre plate, il eut le temps de réfléchir en écoutant tomber la pluie. Après quoi, comme il avait beaucoup de retard, il prit des sentiers à travers bois pour arriver plus vite aux Vernes. Il lui était indifférent de se mouiller sous les branches qui s'égouttaient : il n'avait pas été élevé dans du coton. Il courait presque, comme porté par le vent qui pourtant ne soufflait plus. Il arriva devant la cour de Vincent au moment où celui-ci, son chariot enfin remisé, sortait de la grange. Vincent aurait tout aussi bien pu le laisser dans la cour où le soleil l'eût séché. Mais, maintenant qu'il devenait vieux, il avait de ces idées bizarres.

11 connaissait à peine Moniteur. Il y avait entre eux beaucoup plus que la distance qui sépare un vieux de soixante-cinq ans d'un jeune homme de dix-neuf. Car Vincent ne s'occupait pas de ce qui se passait chez le voisin. Il n'écoutait que d'une oreille distraite sa femme lui raconter au jour le jour les menus événements dont se tissait la vie du village. Les autres hommes causaient et riaient avec les gamins qui cherchaient à les imiter, admirant leur force et la manière dont ils fumaient cigarettes et pipes. Vincent ne riait jamais avec les hommes de son âge. Il leur parlait à peine, surtout depuis le malheur. A plus forte raison ignorait-il les gamins. Il passait à côté d'eux sans les voir, pas plus qu'un bœuf ne remarque les moineaux dans les haies. Il se souvint pourtant de l'avoir vu l'avant-dernière nuit dans la cour du Fragne. Est-ce que l'incendie se serait réveillé ? Cela arrive quelquefois.

— Bonjour, monsieur Vincent ! dit Moniteur d'une voix qui tremblait. Je voudrais vous dire quelque chose.

La petite Jeannette vint voir ce qu'il y avait, comme le jour où Lucien était dans la grange.

— Bonjour, madame Vincent, dit Moniteur, qui était bien poli, Je suis venu... je suis venu...

— Qu'est-ce que tu as, Moniteur ? lui demanda la petite Jeannette .

— C'est que.., tout ce qui vous est... est arrivé... c'est par ma faute.

Vincent écoutait ; elle bondit Yers Moniteur,

— C'est toi qui nous as pris notre argent *? cria-t-elle. Ah ! vaurien ! crapule ! Enfant de l'hospice !

Si elle l'avait regardé, elle aurait vu ses yeux limpides .

— Non, madame Vincent ! Non, ce n'est pas moi ! disait Moniteur.

Mais elle ne l'écoutait pas plus qu'elle ne le regardait.

— Tu sais qui c'est ? dit-elle en l'attrapant par le bras. Tu sais qui c'est, et tu as attendu dix ans pour nous le dire ?

— C'est Colinot et Rond, dit le gamin. Mais j'avais peur. Vincent avait entendu. Il dit :

— C'est Colinot et Rond !

Alors, rentrant dans sa chaumière, il s'affala sur une chaise.

Dans la cour la petite Jeannette trépignait, hors d'elle même.

— Je m'en doutais ! J'en étais sûre ! disait-elle. Canailles ! Crapules ! Vauriens ! Elle alla jusqu'à dire : Assassins !

Elle n'exagérait pas de beaucoup. Puis, n'en demandant pas plus long, elle partit en courant. Elle criait dans le villages

— Je connais nos voleurs ! C'est Colinot et Rond . Elle entra chez les Blandin pour leur jeter à la

figure :

— Je vous félicite qu'Annette se soit mariée avec le fils d'un voleur !

Elle ne savait plus ce qu'elle disait. Comme elle passait devant la maison de Bourgadier, elle y aperçut Lucien . Elle lui cria :

— Ton père est un voleur,!

Lucien sortit, pâle.

— Mon père est un voleur ? dit-il. Et depuis quand 1

— C'est une crapule, un assassin. Il nous a volé nos quinze cents francs. Oui, il nous les a volés, avec Colinot. C'est Moniteur qui vient de nous le dire.

Les Galreux étaient dans leur cour. D'autres étaient chez eux, dans les écuries, dans les granges, sur les greniers. Mais la petite Jeannette parlait si fort qu'on l'entendait de partout. En dix minutes tout le monde fut au courant. Mais elle était déjà arrivée devant la maison des Colinot. Elle entra sans frapper, comme un vent de tempête, bousculant les quatre petits qui jouaient sur le pas de la porte. Leur mère, un panier sur les genoux, épluchait des haricots. La petite Jeannette s'arrêta devant elle et lui dit :

— Vous n'êtes tous que des voleurs ! Je m'en étais toujours doutée. C'est vous qui nous avez pris nos quinze cents francs !

La Colinot fit l'étonnée.

— Vous êtes folle ? dit-elle.

— Non, je ne suis pas folle. C'est vous qui nous los avez volés, vous et pas d'autres, vous avec Rond. C'est Moniteur qui vient de nous le dire.

— C'est Moniteur ? fit la Colinot hébétée. C'est Moniteur ?

— Mauvaise femme ! Mauvaise femme ! Prendre de l'argent qui ne vous appartient pas ! Où est-ce qu'il est encore à cette heure, votre homme ? Entrain de se saouler avec notre argent ?

Les quatre enfants étaient rentrés . Ils devinaient vaguement qu'il se passait quelque chose de grave. Les deux petites regardaient leur mère. A un brusque mouvement que fit la petite Jeannette elles se mirent à pousser des cris .

— Taisez -vous, enfants de voleurs ! dit-elle. Et où est-ce qu'il est, notre argent *? Est-ce qu'il en reste encore seulement *?

— Je n'en sais rien, moi ! dit la Colinot.

— Ah ! Vous n'en savez rien ? Nous verrons ça quand les gendarmes seront ici, et pas plus tard que tout-à- Theure.

Elle repartit. Elle trouva près de Vincent Blandin, la Blandine, Annette, Lucien et la Ronde. Moniteur se tenait debout. Lucien et samère paraissaient atterrés ; Colinot un voleur, passe encore, mais Rond! . . .

— Est-ce que tu en es bien sûr, au moins ? demandait Blandin à Moniteur.

— Oui, j'en suis bien sûr, répondait il pour la quatrième fois. Et de refaire son récit pour la petite Jeannette :

— C'était un peu avant la messe de minuit... On nous avait fait coucher comme d'habitude à huit heures ; on s'endormait tout de suite. Moi, ce soir-là, je ne pouvais pas m'endormir ; seulement je ne bougeais pas et je fermais quand même les yeux... Vers dix heures j'ai en-

tendu Rond entrer. Colinot a dit : « Ma foi, je croyais que tu ne viendrais pas. J'aurais fait le coup tout seul : c'était autant de moins à partager. » Rond lui a répondu : « Penses-tu ? Je ne suis pas si bête !.. » Ils sont rentrés une demi-heure après .. Ils ont posé quelque chose sur la table... Gela a fait un bruit de pièces d'or... Maman nourrice leur a dit : « Ne faites donc pas tant de bruit ! Vous allez les réveiller. » Rond a répondu : « A cet âge-là, on dort comme des plombs. » C'est le lendemain que j'ai tout compris... Sur le moment j'ai bien pensé à dire ce que j'avais entendu, mais je me suis demandé si ça ne serait pas mal de dénoncer mes parents nourriciers...

La petite Jeannette ne put se contenir :

— Mais non, fichue bête,?ça n'était pas mal. Au contraire !

— Je ne savais pas, moi. madame Vincent, continua Moniteur. Et puis je me disais aussi : « Si Colinot apprend que c'est moi qui l'ai dénoncé, il est capable de me tuer. » Mais, maintenant que je vais quitter le pays, je ne le crains plus.

Il n'avait pas, Moniteur, l'àme d'un de ces héros qui exposent leur vie pour sauver leurs frères. Et c'était seulement aujourd'hui qu'il éprouvait le besoin de soulager sa conscience. Mais mieux vaut tard que jamais.

La Ronde gémit :

— J'aurais bien dû m'en douter, pourtant, à le voir avec toujours de l'argent en poche.

— Où est-ce qu'il est? demanda la petite Jeannette.

— Il est parti avec Colinot, répondit-elle

Tout le mondeaux Vernea aavaitquelle direction pre naieut Colinot et Rond lorsqu'ils étaient ensemble.

— J'attelle l'âne, «lit la petite Jeannette. Moniteur, tu vas venir avec moi à la gendarmerie.

— G'estque, dit-il, je voudrais bien rentrer au Fragne. Je n'ai rien mangé depuis ce matin.

Qu'à cela ne tînt ! Elle lui aurait donné tous les restes qu'il y avait dans l'arche.

— Tout ça, dit Blandin, c'est bien malheureux pour nous.

Blandin avait raison. Le déshonneur des Rond n'allait-il pas rejaillir directement sur lui et sur sa femme puisque leur fille avait épousé le fils du voleur ï Mais la petite Jeannette n'entendait pas de'cette oreille.

— Plaignez-vous donc, dit-elle, quand c'est vous qui avez toutes les chances ! Et pour nous, c'est peut-être gai ? Mais si ce vieil hébété-là avait tenu sa langue, à l'heure qu'il est nous serions un peu plus tranquilles.

Vincent ne répondit rien. Qu'on vînt de découvrir ses voleurs ne lui causait aucune joie. Depuis dix ans que devait-il rester aujourd'hui de son pauvre argent ? Et puis il était trop affaissé pour jamais pouvoir se relever.

En un tour de main elle eut attelé l'âne.

— Tu finiras de manger en route, dit-elle à Moniteur. Emporte ton pain et ton fromage.

Lucien attela aussi. Mais l'âne des Blandin était plus vieux que celui des Vincent. La petite Jeannette, aidée de Moniteur, avait déjà eu le temps de s'expliquer à la gendarmerie lorsque Lucien descendit de voiture devant le Cheval-Blanc. Il pénétra tout de suite dans la salle du fond, où il y avait moins de monde que le jour de la foire. Colinot et Rond y étaient seuls. Lucien alla droit à eux et dit à son père :

— Vincent sait tout . La petite Jeannette est à la gendarmerie.

Rond perdit d'un seul coup ses belles couleurs. Colinot ne broncha point: il n'eut qu'un petit ricanement sec. Ils ne songèrent ni l'un ni l'autre à demander des explications : ils savaient de quoi il s'agissait .

— Tu n'es qu'un malheureux ! dit Lucien. Tu nous as déshonorés.

Puis, s'adressant à Colinot :

— Tout ça, c'est votre faute.

— Mêle-toi de ce qui te regarde, répondit Colinot . Tu es en train de perdre ton temps et ta demi-journée. Il n'y a donc plus rien à faire là-bas ?

Lucien ne se mettait jamais en colère. Mais ColiDot allait un peu trop loin, et Lucien se précipita sur lui, les poings fermés : il aurait voulu le tuer ; ainsi Rond ne serait plus sous l'influence de ce braconnier qui, devenu voleur, pourrait demain assassiner.

D'une minute à l'autre Blandin perdit son air d'insouciance ; la tranquillité dans laquelle il vivait depuis des années venait d'être brusquement troublée. Blandin avait fini par s'habituer à la présence de la mère Rapillot. Il la regardait avec une sorte de mystérieux respect. Il se disait :

« Elle est capable, cette vieille-là, de nous enterrer tous. »

Puisqu'à quatre-vingt-dix-neuf ans elle n'était pas morte, Blandin ne voyait pas de raison à ce qu'elle ne vécût pas deux siècles comme certaines corneilles. Une divinité inconnue n'habitait-elle pas en elle ? Galreux, qui lisait le journal, avait dit :

— Si elle arrive à cent ans, je yous garantis qu'on en parlera.

Puis il s'était tu.

Dans la petite ville on considérait bien comme ayant des attaches avec les journalistes de Paris la mère République qui vendait le Petit Journal et le Petit Parisien ! Aux Vernes, où Galreux était le seul qui lût son

journal hebdomadaire, on pensait qu'il savait beaucoup de choses qu'il gardait pour lui. Blandin ne demandait plus qu'à voir la mère Rapillot atteindre sa centième année pour que l'on parlât d'elle dans les journaux, et de son gendre et de sa fille qui étaient pour elle aux petits soins. — On passerait sous silence les quelques livres de café qui arrivaient de Paris. — Après quoi, devenu célèbre, Blandin pourrait se présenter aux élections municipales.

Hélas ! il n'y fallait plus penser : jamais ses concitoyens ne voudraient d'un homme dont la fille avait épousé le fils d'un voleur. De quoi Moniteur avait il été se mêler si longtemps après? A quoi boni Tout de suile Rond avait fait des aveux, tandis que Colinot continuait de ricaner, en niant. Ils avaient mis les quinze cents francs dans le creux d'un rocher. Pour ne pas éveiller les soupçons ils n'avaient jamais fait dans les auberges de dépenses exagérées.

Annette pleurait de colère et de honte à l'idée de ne plus pouvoir sortir sans qu'on se retournât sur son passage. Déjà les mauvaises langues — il y en avait même aux Vernes. — ne s'étaient pas privées dé commenter les termes du testament de Bourgddiër! pourquoi plutôt Lucien et elle que d'autres? On ne se gênerait pas davantage pour insinuer qu'ils étaient peul-èlre de connivence avec Rond. Et elle reprochait à son père et à sa mère de l'avoir pour ainsi dire obligée à se marier avec Lucien.

— Est-ce que j'y tenftiS, moi?rcpétail-elle.Non. Q'êâtce pas ? Et Vous le saviez bien ! Mais il a fallu que je fasse vos quatre volontés. Vous voyez aujourd'hui reque nous y gagnons.

— Lucien est un brave garçon ; c'est un travailleur, répondait la Blandine.

Annette hausait les épaules.

Elle se taisait quand Lucien était là ; mais, à la manière dont elle le regardait, il devinait ses sentiments.

« Pourtant, songeait-il, ce n'est pas ma faute. »

Plus encore qu'hier le village était en émoi. La Colinot s'était enfermée avec ses quatre petits, dont les deux plus âgés commençaient à comprendre. Elle avait barricadé sa porte. Elle connaissait les gens des Vernes : ils étaient capables de se venger sur elle, en une seule fois, de tous/les autres menus vols qu'ils constataient depuis des années dans leurs poulaillers, dans leurs jardins et dans leurs champs. Elle regardait les deux fusils accrochés au-dessus de la cheminée en regrettant de n'avoir pas appris à s'en servir. Pas plus que Colinot elle n'avait dïdées sur la propriété. Indolente elle concevait que les uns dussent travailler pour les autres. Mais il avait suffi d'une étincelle tombée de la pipe de Simon pour faire brûler le Fragne : il aurait suffi du cri d'une femme, du geste d'un homme pour que ceux des Vernes se précipitassent en groupe vers sa maison. Ils n'y pensèrent pas. Ce fut tant mieux, car ils y auraient mis le feu et se seraient enfuis au lieu d accourir pour l'éteindre comme ils avaient fait l'autre nuit. Ils étaient tous d'accord pour plaindre Vincent, la Ronde et Lucien. Quant aux Blandin, cela servirait peut-être à rabaisser un peu leur orgueil.

L'après-midi Blandin eut une idée. Il dit :

— Vincent retirerait peut-être sa plainte si on s'offrait à lui rembourser la moitié de la somme.

— J'y pensais, dit Lucien, mais ce n'est pas ce qui empêchera mon père d'avoir volé.

— En tout cas, dit Annette, on ne pourra pas nous jeter à la figure que nous sommes des voleurs ; et surtout nous n'aurons pas à paraître devant les tribunaux.

— Allons voir, dit Blandin.

Ils sortirent.

Comme l'orage hier à cette même heure, le soleil était ou semblait être juste au-dessus des Vernes. C'était l'instant où les poules s'endorment à l'ombre des tas de fagots dans les cours. De ci de là du linge séchait dans les jardins. Des odeurs violentes montaient de la terre. On voyait nettement les champs moissonnés et les prés fauchés que séparaient de hautes haies ou des murs bas de pierres sèches. Et l'on pensait à l'eau fraîche qui coule sous les noisetiers, au cresson qui s'étale aux environs des sources. C était aussi l'instant où les vieux s'endorment près de leur lit, le visage dévoré par des mouches qu'ils sentent à peine tant ils ont l'épiderme dur.

Blandin expliquait à Vincent pourquoi ils étaient venus, lorsqu'il entendit un bruit de grelots ; c'était la petite Jeannette qui revenait de la ville, à deux heures de l'après-midi Depuis vingt-quatre heures elle n'avait rien mangé, mais elle avait beaucoup bu. Elle laissa l'âne et la voiture dans la cour, but à même le pot de grès et s'affala sur une chaise .

— Il n'y a rien à faire, dit-elle. Nous sommes perdus. Ils vont les mettre en liberté.

Les gens des villages sont peu au courant des choses de la justice. Le vol remontant à dix ans et demi, il y avait prescription .

— Comment ça ? demanda Blandin.

— Est-ce que j'y ai compris quelque chose ? réponditelle furieuse. Il paraît que c'est la loi. Mais, moi, je ne m'en occupe pas, de la loi. Je sais seulement qu'on nous a volés, et qu'il faut qu'on nous rende notre argent. Quand même je devrais me traîner sur les genoux jusqu'à Paris chez le président de la République, il faut qu'on nous le rende.

Blandin se taisait, étonné. Peut-être regrettait-il déjà d'avoir commencé à faire des propositions à Vincent.

— Blandin était justement venu, dit Vincent, pour parler de nous rendre...

— C'est-à-dire, interrompit Blandin, que je cherchais un moyen de s'arranger.

Lucien regardait son beau père.

— Ce n'est pas ça ! dit-il.

— Toi, cria Blandin, tu n'as point voix au chapitre. Laisse les vieux s'arranger entre eux. Nous reparlerons de l'affaire ce soir ou demain, puisque ton père va revenir.

Ils s'en allèrent.

— Sais-tu ce qui arrive '? dit Blandin à sa femme . Eh bien, ils ont lâché Colinot et Rond.

— Ils les ont lâchés ! dit-elle stupéfaite. Ils ne sont donc pas coupables ?

— Ma foi, dit Blandin, je n'en sais rien.

En effet, il ne savait plus. Pour ceux des Vernes tout condamné était coupable, et, infailliblement, tant la justice est bien organisée, tout coupable devait être condamné. Si on laissait aller Colinot et Rond, c'est que la société n'avait rien à leur reprocher.

Le visage d'Annette elle-même se rasséréna.

188 LR VILLAGE

— Cela vaut mieux ainsi, dit-elle.

Lucien les écoutait, au supplice. Tout à coup, se croisant les bras, il leur dit, hors de lui:

— Alors vous endureriez, vous, que mon père ait pris quinze cents francs aux Vincent, qu'il en ait dépensé la moitié à boire, pour son plaisir, et que ça reste ainsi, parce que la justice n'y peut rien, à ce que dit la petite Jeannette 1

— Pourtant, fit observer la Blandine, du moment que ni les gendarmes, ni le commissaire de police, ni le juge de paix...

— Je ne m'en occupe pas, dit Lucien. Tout ce que je sais, c'est que mon père a volé, et que j'ai encore sept cents francs sur l'argent que j'ai hérité de Bourgadier. .

— Minute, minute ! fit Blandin important. Ils sont aussi bien à Annette qu'à toi.

— Ils sont à moi d'abord, répondit Lucien. Et dans un cas pareil ils ne sont qu'à moi. Je vais les porter tout de suite à Vincent, puisque ce n'est pas ma mère qui peut les rendre, n'est-ce pas ?

-- Tu vas rester ici ! dit Blandin.

— Je vais partir, affirma Lucien. Otez-vous do là, que je passe.

Tout de même Blandin n'osa pas résister. Lucien prit les sept cents francs dans l'armoire.

Il trouva Vincent et la petite Jeannette assis l'un en face de l'autre. Elle seule avait espéré. Sa joie avait été de courte durée. Et maintenant tous les deux courbaient la tête. La vie était dure, etla mort ne voulait pas d'eux.

Lucien posa sur la table le sac lourd de louis.

— Tenez ! dit-il. Voici une partie do l'argent qui vous

a été Yolé. Si je pouvais je vous rendrais tout. En tout cas il y a la part de mon père.

Vincent tourna vers lui son pauvre visage ravagé. Il avait pris l'habitude, hélas ! de pleurer. Pourtant pas une larme cette fois ne tomba de ses yeux. Mais il se leva. Ilappuya ses deux mains sur les épaules deLucien et lui donna l'accolade.

vit

Vers quatre heures Colinot arriva tout seul. Selon sa coutume il marchait en sifflotant, les mains dans les poches, la pipe au bec. Les premiersqui le virent furent les Bourrioux, puis les Desbrosse, puis les Boichot. U passa devant chez Vincent au moment où Lucien sortait, accompagné de la petite Jeannette. Les traits contractés elle se précipita vers lui et, dans sa colère, le tutoya.

— Te voilà, fit-elle, canaille ! Te voilà, brigand, assassin ! Tu mériterais que je t'écrase la tête à coups de sabots, comme à un serpent !

Colinot avait reculé tout en répondant :

— Oh ! mais, dites donc, faudrait d'abord que je me laisse faire! Et puis, pourquoi est-ce que vous m'en voulez?

— Ce que je te veux, voleur ! Tu ne le sais peut-être pas'?

Et, bondissant brusquement, elle le gifla avant qu'il eût eu le temps de se garer.

Colinot vit rouge. La petite Jeannette n'était qu'une

femme. Mais il n'admettait pas que qui que ce fût levât la main sur lui: Colinot avait sa dignité. Il la saisit par le bras. Il dut la lâcher tout de suite, car Lucien lui envoya un de ces coups de poing dont on garde la trace bleue pendant quelques jours.

— Ah! c'est ainsi1? dit Colinot. Eh bien, à nous deux!

Mais de l'entrée des Vernes arrivaient Bourrioux, Desbrosse et Boichot. Tout en surveillant Lucien du coin de l'œil, Colinot les aperçut.

— On les voit, dit-il, les lâches 1 Quatre contre un ! Et Vincent lui-même qui sortait !I1 reconnut l'homme

qui avait brisé sa vie, et il serrait les poings comme pour le briser à son tour. Colinot se rendit-il compte, enfin, qu'il avait commis non seulement un vol, mais un crime ? Toujours est-il qu'il baissa les yeux et qu'il parlit, les bras ballants, la tête inclinée : il avait trop présumé de ses forces. Mais, impitoyable, la petite Jeannette le suivit, ameutant le village.

— Le voilà, criait-elle, le voleur, le brigand, l'assassin! Et on l'a mis en liberté! Elle est propre, leur justice ! C'est lui qui aentraîné Rond. Jamais Rond n'aurait pensé à nous voler !

Quelques gamins regardaient avec effroi comment un voleur, un brigand et un assassin a la tête faite. De longtemps ils ne voudraient plus jouer avec les quatre petits qui resteraient à l'écart en se demandant quel crime ils avaient pu commettre. Ils se tasseraient tous les quatre l'un contre l'autre. Et peut-être seraient-ils obligés de partir des Vernes où ils étaient nés. Ils ne prendraient plus de grenouilles dans l'étang. Ils n'allumeraient plus dans les champs de ces feux de broussailles autour desquels ils dansaient la ronde.

Colinot marchait vite. Il avait hâte d'arriver chez lui, comme un renard poursuivi de retrouver l'entrée de son tenter. Sa femme l'aperçut parla fenêtre. Comment ! il revenait donc? Elle débarricada la porte.

— Ils t'ont lâchée dit-elle joyeuse. Si jamais j'aurais cru !...

Elle n'avait pas de remords, elle .

Colinot la regarda. Il regarda ses quatre petits qui depuis vingt-quatre heures n'avaient guère cessé de trembler . 11 fit-d'un^coup d'œil le tour de sa maison qui était aussi misérable qu'une cabane. Il se rappela le visage de Vincent, et le sien^ fut tout à coup travaillé par des tics nerveux,..

Rond subitement l'avait pris en horreur. Sur quelle pente s'était-il laissé entraîner1? Et il avait refusé de rentrer aveclui aux Vernes. Puisque Colinotprenaitpar la route, lui Rond passerait à travers bois: pour ne pas rentrer avec Colinot il se serait jeté dans des fourrés de ronces et d'épines. Il aurait dû arriver le premier, mais il marchait à petits, pas, s'arrêtant souvent pour réfléchir, retournant même en arrière, avec des idées de disparai tre à tout jamais. Il n'avait qu'à dérouler sa ceinture pour se pendre à une branche d'arbre, qu'à obliquer un peu sur sa droite pour se jeter dans létang du bord de la route, ou qu'à grimper le long de la montagne pour trouver l'étang des Merles : il y serait vers cinq heures, au moment où le soleil disparaît derrière les cimes des arbres. C'est alors que même en juillet une grande tristesse plane au-dessus des eaux immobiles : dos bêtes étranges, froides et visqueuses, montent du fond de la vase. Rond eut peur.

11 ne se sentait le courage ni de se noyer, ui de se

pendre. Mais il se demandait : «Comment est ce que je ferai pour rendre l'argent que j'ai volé1? » Car, si les Blandin considéraient qu'où la justice n'intervient pas il n'y a ni crime ni délit, Rond se savait coupable. Il n'ignorait pas que les sept cent cinquante francs que pour sa part il avait dépensés représentaient pour Vincent des années de privations, et sans qu'il en eût rien dit, plus d'un verre de vin et plus dune absinthe avaient laissé sur ses lèvres un goût d'amertume.

Rond n'était pas un paresseux par tempérament, comme Colinot. Jusqu'à l'âge de quarante ans il avait été pareil à tous les paysans qui ne se lèvent que pour travailler et ne se couchent que pour être debout le lendemain à la première heure. Il avait fallu pour son malheur qu'il se liât avec ce vaurien.

Il erra dans les bois jusqu'à la nuit qui vint tard, et il trouva qu'elle venait bien vite : oserait-il rentrer aux Vernes. même sans que personne le vît1?

Il y arriva à pas de loup par le côté de l'étang. La lune et quelques étoiles se miraient dans l'eau. Il avait beau marcher doucement : les grenouilles qui coassaient se turent et il lui sembla que leur silence allait le dénoncer. Il avait beau marcher à l'ombre bleue des haies: quelqu'un qu'il devinait le regardait du haut du ciel ; et de même que l'étang reflétait la lune, la fruste conscience de Rond reflétait 1 idée de Dieu, la seulequ'ilfût capable de concevoir pour s'arrêter sur le bord du précipice. La brise agitait les feuilles légères des aulnes et plissait la surface de l'étang. Il entendit des bruits de voix : c'étaient ceux des Vernes qui prenaient le frais devant leurs chaumières. Les crapauds chaulaient partout, sous les pierres, dans lberbe et sur les chemins.

Les grillons des champs répondaient à ceux des cheminées. Le passage de Rond éteignait comme un coup de vent leurs voix claires, mais elles se ranimaient d'elles-mêmes aussitôt qu'il s était éloigné de quelques pas.

Il ouvrit sans frapper. Le grillon qui avait élu domicile dans leur cheminée se tut, comme s'étaient tues les grenouilles qui coassaient lorsqu'il avait passé devant la mare.

Il vit, à la lumière de la lune, sa femme assise près de la table, comme le soir du retour de Lucien. Aujourd'hui elle n'avait pas allumé de bougie, pour mieux voir sa misère. Il fit quelques pas incertains, trébuchant comme un homme ivre. Ce n'était donc pas fini? Même en un jour pareil, il avait encore bu? Depuis quatre heures de l'après-midi elle se demandait ce qu'il était devenu, sachant qu'il avait été remis en liberté en même temps que Colinot. Elle pensait qu'il avait pu se noyer, se pendre, et elle ne s'en serait pas plainte : à vivre seule, elle aurait été beaucoup plus tranquille.

Et voici qu'il rentrait, et qu'il avait l'air de tituber?

Elle ne lui dit rien. Il s'assit au pied du lit. Les grenouilles là-bas coassaient.

— Femme, dit Rond d'une voix sourde, il faut me pardonner. J'ai vu où j'allais. Je suis un criminel.

Jamais il ne lui avait parlé sur ce ton. Pas une fois, les lendemains d'ivresse, il ne s'était excusé. Mais cela durait depuis près de vingt ans, et elle ne pouvait croire qu il eût réfléchi. Elle ne lui répondit pas. Il reprit :

— Il faut me pardonner. Je me suis laissé entraîner. Mais je vais travailler pour rendre l'argeul que j'ai volé, Je me priverai de tout. Je ne boirai [dus que de L'eau.

Et, avant la fin de l'année, j aurai rendu la moitié de l'argent.

Elle lui répondit :

— Ne t'en occupe pas. Lucien a porté sept cents francs à Vincent, cette après-midi.

— Il a fait celai dit Rond. Il a fait cela? Eh bien, c'est à lui que je les rendrai.

— Il ne voudra pas, murmura-t-elle. C'est un brave enfant, et qui souffre par ta faute.

Rond, pour la troisième fois, dit:

— Femme, il faut me pardonner. Je te promets de ne plus boire.

Alors elle vint s asseoir à côté de lui. Et le grillon de la cheminée, n'entendant plus de bruit, se remit à chanter.

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