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Le village, scènes provinciales [microform]

Georce Durvis, Mur. Dupuis et ROUVIÈRE (sont a table devant un bon feu), MARIANNE (va el vient pour le service).

MapamEe Dupuis. (C’est comme je vous le dis, monsieur Rouvière, je l'ai cru fou, —enticrement fou... A bas, Minette !...11 montait l'escalier quaire à quatre, en

criant: C’est Tom! c'est Tom Rouvicre! c’est ce diable

de Tom!...Pardon monsieur Rouvière, mais c'est son mot, vous savez ? — Et m6i, je le sy'vais clopin-clopart en me taunt de lui dire que c'était bien plutôt M. du Luc avec sa nouvelle calèche, ... car je savais par madame Le Rendu que M. du Luc dinait aujourd’hui à Sémonville, et comme il ne traverse jamais Saint-Sauveur sans nous dire uu petit bonjour, j'étais bien fondée à croire ...

Durvis. Mais, ma bonne amie, qu'est-ce que cela fait à Rouvière tout cela? Il ne connait pas plus M. du Luc que madame Le Rendu, n'est-ce pas ? . .. D'ailleurs tu sais que M. du Luc a ses chevaux et qu'il ne prend jamais la poste; ce ne pouvait être lui par conséquent.

Mapame Dupuis. Enfin, mon ami, j'en étais couvaincue, que veux-tu ?

Dupuis. Allons! c’est bien, ma chère... Prends done garde à ta chatte,.. .elle taquine constamment Rouvière.

Mapaue Dupuis. A bas, Minette! Qu'est-ce que c'est donc que ça, mademoiselle ? ...'Tu m’avoueras toimême, Dupuis, qu’il était plus naturel de m’attendre à voir M. du Luc, notre voisin de campagne, que M. Rouvivre, que je ne connaissais pas, et dont tu u'avais pus eu

de nouvelles depuis plus de trente ans! Là, frauchement -. j'en fais juge monsieur,

ROCVIÈRE (évidemment impatienté). Vous avez raisOD, madame, dix mille fois raison !.., Muis Dieu ne pars donue, madame Dupuis, je crois que vos côtelettes sont pances ! =

Mabaue Dupuis. Hélas! et c'est moi qui ai recome maudé à Jeannette de les paner !...J'avais cru faire pour le mieux,

ROUvVIÈRE. C’est une hérésie capitale, ma chère dame ; On ne pauc plus les côtelettes, — de même qu'on ne porte plus de manche à gigot. Comment, diautre! la Provi. deuce vous accorde une des substances les plus précieuses que l'on connaisse en cuisine. — Je pré-salé authentique, à — le pur mouton de Miels, et vous le panez !... vous osez le paner! Parbleu ! J'ai fait le tour du moude, mais il me fallait venir à Saint-Sauveur-le-V'icomte pour voir paner les moutons de Miels !

Mabaue Duruis. Que je suis mortifiée! Un peu de sole, monsieur Rouvitre ? Nous n’avous la poissonnerie qu'une fois la semaine ; mais, comme M. Dupuis aime beaucoup le poisson, J'ai fait un marché particulier avec un pêcheur de Portbail : e: qui nous donne un petit plat d’extra tous les mercredis ; et comme, Dieu merci, cels se trouvait aujourd’hui mercredi...

Dupuis. Allons ! Reine, west bien ! quel intérêt peu vent avoir ces détails pour Rouvitre, je te le demande : (Avec expansion.) Dis-moi, Tom, où étais-tu, il y a hui jours, à cette heure-ci 2?

ROUVIÈRE. Il y à huit Jours, mon ami, -.. j'étais Dublin.

Dupuis. A Dublin ? voyez-vous cela! .,.ce diable d Tom !

ROUVIERE. De Dublin à Londres, de Londres à Jer 8ey. — et me voilà.

Dupuis. Et c’est à Jersey que t'est venue cette pensé bienheureuse de relancer au gite ton vieux compagnon d Jeunesse ?

ROUVIÈRE. Hier matin, mon ami. Îl y avait dans | vestibule de mon hôtel une arte de Normandie; je 1: ParCOurais machinalement en attendant le déjeûner : le

LE VILLAGE. à 5

nom de ton village, — Saint-Sauveur-le-Vicomte, — 4 frappé mes yeux . . : Tiens ! me suis-je dit, Saint-Sauveurle-Vicomte ; mais c'était là, si je ne m’abuse, que demeurrait autrefois George Dupuis, ...mon ami George! Eh bien ! ma foi, s’il vit encore, J'irai lui demander à diner en passant . .. (11 promène ses regards sur la table d’un air inquiet.)

Mapaue Drruis (avec empressement). Vous cherchez quelque chose, monsieur Rouvière ?

Rouvière. Ne faites pas attention, je vous en prie... (Elevant la voix.) Marianne! N'est-ce pas Marianne que s'appelle votre domestique? Marianne, ma bonne fille, v’auriez-vous pas un citron? cette sole en réclame.

Mapaxe Dupuis (courant à un buffet). Attendez, attenudez, en voici un.

Rouvière. Ah! mille pardons, madame.

Mapaue Dupuis. Ainsi voilà trente ans, monsieur Rouvière, que vous êtes toujours par voies et par chemius, comme le véritable juif errant ?

ROUVIÈRE. Positivement, madame.

Mapaue Dupuis. Dieu, que je aimerais pas cela !

Rouvière. Sans doute; mais moi, je suis un original, vous voyez.

Mapaue Duruis. Vous avez dü, monsieur Rouvière, dans le cours de vos voyages, manger des choses bien étranges ?

RouviÈre (mangeant avec suile, tout en parlant). Des choses inouïes | madame.— Ah! Marianne, ma boun: fille, approchez un peu ... Si j'en juge par l'odeur qui se répand ici, on est en train de torréfier le café dans la euisine: généralement, surtout en province, on le brûle trop, ce qui ui ôte la fleur de son arome... Allez donc vite, Mariaune, et dites bien à Jeannette... n'est-ce pas Jeannette que s'appelle votre camarade ?.. dites-lui bien que le café veut être roussi seulement, —roussi, vous enteudez ?

MaRIANNE (à demi-voix en sortant). Hon ! il n’aime rien comme un autre, celui-là !

Rouvière. Ma chère dame, il est précisément arrivé à votre voluille l'accident que j'appréhendais pour le café de Jeannette: elle est trop cuite ou plutôt cuite trop

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rapidement, Cela est ficheux, car la bête est de bonne race.

MapamME Dupuis (avec désolation). Tous les malheurs à la fois! Je vous demaude bien pardon, monsieur Rouvière...mais votre arrivée a été si imprévue ... nous avons eu si peu de temps devant nous... De grâce, accordez-nous quelques jours, et vous serez mieux traité, je vous le promets.

RouviÈrEe. Dix mille fois bonne, ma chère dame ; mais à neuf heures ce soir, sans une minute de délai, il faut que je roule... Oui, madame, vous pouvez le dire, j'ai mangé, chemin faisant, des choses inouïes ! j'ai mangé tour à tour le kouskoussou sous la tente de l’Arabe, — le curry, — l’incendiaire curry sur les bords du Gange, — à Java, le hideux tripang, — qui est le hareng du pays, — en Chine, le fameux nid d’hirondelle à l’huile de riéin

Mapame Dupuis. O ciel!

ROUVIÈRE. A Panama, j'ai mangé du singe... Bah! il n’y à pas un aliment dens la création qui ne m’ait passé sous la dent !

Dupuis. Ce diable de Tom !

ROUVIÈRE. Aussi, s’il existe sous le firmament un convive sans façon, j'ose me flatter que c’est moi... Les Indiens des Montagnes-Rocheuses ...ces sauvages sont doués véritablement d’une sagacité extraordinaire !... les 1adiens, dis-je, m'avaient donné dans leur langue un surnom qui signifiait textuellement ‘l’estomac de bonne humeur ” ... "Toujours content, — facile à vivre enfin !

Dcruis. Ce diable de Tom !

Mapame Dupuis. Acceptez-vous une troisième bécassine, monsieur Rouvière? Je vois avec plaisir que vous les aimez.

RouviÈère. Dix mille grâces, madame. Oui, j'aime les bécassines, je ne m’en défends pas; mais celles-ci ont un défaut, je ne puis vous le cacher: outre qu’elles sont trop fraichement tuées, vous avez négligé de les faire saupoudrer légérement de poivre fin, ce qui est quasiment indispensable à ce gibier ... Ah çà! excusez ma curiosité, mais rien ne m'a plus intrigué, je crois, dans tout le cours

de ma vie que ce plat que voici sur re réchaud . .. Au nom du bon Dieu et des saints, qu'est-ce 41e c’est que cela ?

Duruis. Mon ami, je l':4 fais mettre pour toi: c’est du macaroni.

Rouvière. Du macaroni, ceci ?

Mapa Doruis. Oui, monsieur Tom, ... c'est une attention de George, . . . il m’a rappelé que vous séjour'iiez souvent en Italie...J'ai envoyé en toute hâte chez l'épicier, qui avait encore par bonheur cette petite provision de macaroni, et, en m’aidant du Cuisinier royal, car Jeauvette en perdait la tête, j'ai essayé de vous l'arranger À l'italienne.

Rouvière. A l'italienne! Mais, ma pauvre chère dame, ça n’a jamais été du macaroni à l'italienne, ça, — jamais, jamais ! — Au surplus, c'est peut-être bon tout de même ... Voyons.

Dupuis (après une pause). Eh bien! mon ami?

RouvièrEe (résolument). Mon ami, autant mâcher des tuyaux d'orgue ! Oh! mais c'est prodigieux! Ah çà! c'est done du macaroni fossile, ossifié, . . . je ne sais pas quoi! Il faut faire arrêter l’épicier qui vous a vendu cela ! .…. J1 doit être affilié à quelque chose |

Dorcis. Murianue, vite une assiette à M. Rouvière. Ah! mon ami, quel triste diner tu fais là.

Rouvière (froidement). ‘Tu plaisantes! ‘Ton vin est exquis d’ailleurs.

Mapaue Dupuis. Moi... je ne sais plus que dire ... J'en mourrai de chagrin... Monsieur Rouvière, goûtez au moins mon gâteau de riz, je vous en supplie à mains jointes.

Rouvière. Très-volontiers, madame .. . dès que j'aurai achevé cette conserve de pois, — qui serait parfaite si on y avait un peu plus ménagé le beurre. (On entend !e tintement d'une cloche.)

Mapame Dupuis. Eh! déjà l'angelus ! (Elle se lève.) Pardon, monsieur Rouvière...Jje vous quitte pour un instant; mais je serai revenue bien avant l'heure de votre départ. (Elle va prendre une mante posée sur un meuble.)

Rouvière. Comment! vous sortez, madame, d’uu temos pareil! Ilya un pied de neige . . . Savez: vous cels :

Doris. Ma femme, mon ami, va tous les soirs à l'église quand l’angélus sonne, quelque temps qu'il fasse, hiver comme été; c’est une habitude de cinquante ans; tu n’y changerais rien.

Rouvière. Ah! très-bien...lJ'esprre que vous êtes contente de votre curé, madame Dupuis ?

MavauE Dupuis. Oh! oui, monsieur; c'est un si digne homme! ‘Fenez, si vous nous restiez seulement vingt-quatre heures, nous l'avons demain à diner ; vous ne regretteriez certainement pas d'avoir fait sa connaissance.

Rouvière. J'en suis persuadé, madame Dupuis, je vous assure ; mais ce sera pour une autre fois,

Mapawe Duorris. George, insiste encore, je t’en prie, et n'oublie pas surtout que M. Rouviere m'a promis de goûter mon riz... Ah! monsieur Tom, je vous recommande aussi mes confitures... Je les fais moi-méme, et c'est une de mes petites prétentions ... A revoir, mon cher monsieur.

Rouvière. À revoir, madame, à revoir. (Madame Dupuis sort.)

Rouvière. Ah! ah!...hem! hem! voyons donc ce riz. — Elle est un peu dévote, ta femme, hein ?

Durcis. Oui, un peu... mais d’une dévotion qui n’a rien de gènant pour son entourage. Elle me laisse, moi, bien tranquille dans ma tiédeur. — Bois done, mon ami, tu ne bois pas! (En baissant les yeux.) Dis-moi, Tom, tu l'as trouvée fivrement provinciaie, ma femme, n'est ce pas ?

Rouvière. Mais non, mais non.

Dupuis. Sifait. Que veux-tu? elle n’est jamais sortie de son trou !... Et puis, ton arrivée lui avait mouté la tête, je crois... Elle ne savait plus ce qu’elle disait... Elle parlait à tort et à travers, patati patata : c'était un chapelet de commérages à dépendre les oreilles.

Rouviere. Mais pas du tout.

Doruis. Si fait, parbleu!... Ne le nie pas ...tu en étais agacé! Moi aussi, du reste ... Il semblait qu’elle eût fait vœu de se montrer à toi sous ses côtés les plus défavorables .… J'enrageais d'autant plus qu’elle en a de bors, — et à l'occasion d'admirables ,.. Pauvre femme |

Rouvière. Je n’en doute pas le moias du monde, mov

18e, ami... Sou riz était excellent, tiens !

ns ; Duruis (violemment à la chatte). A bas! Miuette.

Je ferai noyer cette mfame bête! (A Marianne, qu tes vient d'entrer.) Emmeuez ce chat. S'il rentre ici, je le jette par la fenêtre. — Apportez le café, et vous nous

si laisserez.

ent MantanxE. Allons! viens-t'en, viens-t'en ma pauvre ne blauchette, puisque les messieurs de Paris ne veulent pas ce. À detoi... (À demi-voix en sortant.) Hom ! il bouleverse je % tout dans la maison, cet Ostrogoth-la ! -

Rouvière (Z a pris les pincettes et fourrage dans la rie, cheminée en fre donnent : O bell alma innamorata ! O bell de alma ainnamorata !) ... Vous n'avez pas de théiûtre à Din: Saint-Sauveur, vous autres ?

, et 1 Duruis. De théâtre? Tu es bon là, toi!... Nous non avons le théâtre de la foire, tous les ans, à la mi-carème. Rouvière. Diantre, c’est dur!... Et qu'est-ce que ame vous faites done de vos soirées ?

Duruis. Heu! l'hiver, nous bavardons au coin du c ce feu : nous faisons an piquet, ma femme et moi, — ou bien un whist avec les voisins ...

n’a Rouvière. Aïe!... Et avec le curé, j'en ferais sernoi, ment? - = : = = imi, Dupuis. Et avec le curé quelquefois, oui. L'été, j'ar- ‘om, rose un peu dans mon jardin ... Eusuite, nous nous proeste menons sur la route, jusqu’au haut de la côte, — ou bien

dans le petit bois qui borde la rivière ... et puis, on se couche de bonne heure ici !

nés Rouvière. Hum!... c’est moral, tout cela ! é la Duruis. Enfin nous voila seuls! Je puis te serrer la = inain à mon aise, mon cher Tom, mon vieux camarade | t un Muis bois donc, Tom, tu ne bois pas! ‘Tu vas me dire ce que tu penses de cette eau-de-vie-là, mon gaillard !... A ta santé, mon ami! — Sais-tu qu'il y a trente-cinq ans que 1 en vous ue nous étions vus !

elle Rouvière. Oui, parbleu! il y a trente-cinq ans, ou = peu s’en faut, que nous nous embrassions, -— rue Monts de martre, — dans la cour des messageries, — en nous jurant e! © amitié et correspondance éternelles . .. La correspondance

s'éteignit, comme de raison, a. bout de deux ans ; ... mais

l'amitié “ouva sous la cendre . .. Gentille eau-de-vie que tu as là!

Dupuis. Elle est dans ton sentiment ? bravo!... Eh! ma foi, il y a encore de bons moments dans la vie, Tom, avoue-le !

Rouvière. A qui le dis-tu, mon garçon ?

Dupuis. Au fait, quile saurait mieux que toi, Jcconde? Mais tu as donc signé un pacte avec le diable, Tom! tu n'as pas changé! tu es resté jeune et superbe ! “ J'étais jeune et superbe !” te rappelles-tu comme Falma disait cela?...'Tu as de lu barbe et des moustaches comme un lion de l'Atlas ... Tu ressembles à Heuri IV... Bois donc, mon ami.

Rouvière. Cher vieux George, va. Ah çà! quelle idée as-tu eue, toi, de t’enterrer dans ce bailliage, voyous ?

Durvis. ‘Tu me trouves rouillé, hein ?

Rouvière. Non, non; mais quelle idée as-tu eue, dis moi cela, entre nous ?

Duoruis. Si fait, je suis rouillé, je le sens bien. Ah! mon ami, c'est que la province n’est pas uu vain mot! Elle n’a pas volé sa réputation, la misérable! ...4Je la compare volontiers à ces sources d'eaux thermales qui vous prennent un animal vivant, et vous rendent une pétrification . .. Quelle idée j'ai eue, dis-tu? Eh! mon Dieu, qu'est-ce que la vie, Tom? Un enchainement de hawsards, un fatal engrenage qui s'empare de vous dés la naissance, et qui vous pousse de filière en filière jusqu’à la tombe ! ... Voici le rhum, mou ami.

RouviÈRE. As-tu coutume de t’abandonner tous les soirs à des libations aussi prolixes, Georget ?

Duoruis. Jamais, mon ami. (C'est pour te faire honneur.,

RouviÈRE. Aussi je me disais ... Ceci est le rhum n'est-ce pas? Bon, continue ton odyssée.

Dupuis. A Paris, comme tu sais, j'étais en passe d’un assez bel aveuir : j'allais acquérir, aux conditions les plus avautageuses, le cabinet de cet avocat à la cour de cassation chez qui je travaillais. — Je viens ici pour affaires de famille, comptant y rester trois mois au plus ;... mais, oui-dà ! quand une fois la province vous a mis la main au collet, elle vous tient bien ..

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Et l'avare Achéron ne lâche point sa proie!

Bref, je me laissai surprendre au charme... grossier sans doute, mais quotidien, mais incessant, de cette existence provinciale; j'en savourai, à mon insu, le futile bien-être, les molles habitudes, la douce monotonie : sans défiance contre des séductions si minces qu’elles en étaient imperceptibles, je m'en trouvai un beau jour enveloppé comme d'un réseau de fer: j'y demeurai captif !

Rouviège. Oh! oh! madame Dupuis, j'imagine, a bien quelque chose à réclamer dans ce dénoûment-la ?

Durvis. Mon ami, tu me croiras où tu ne me eroiras pas, mais elle était charmante. De plus, j'avais encore ma vieille mère, et c'était pour elle une vive satisfaction que de me voir me fixer ici, Enfin je me muriai: j'achetai l'étude de mon beau-père, et tout fut dit. — Prends done un peu de mon kirsch, Tom.

Rouvière. Tout à l'heure. Mais, dis-moi, tu n'es pas resté claquemuré depuis trente-cinq ans dans la vicomté de Saint-Sauveur, j'aime à croire? Tu as fait pour Île moins ten tour de France? ‘Tu vas quelquefois à Paris ?

Dupuis. Ne me parle pas de cela. ‘ai fait mon tour de France dans mon jardin, et je n'ai, vu Paris depuis uotre embrassade de la rue Montmartre

Rouvière. Comment, diable! ...mais tu avais la passion des voyages autrefois ?

Dueuis. Eh! je l'ai toujours, mon ami; mais qu'y faire? Quand je me mariai, mon projet était de vendre mon étude au bout de quinze ans, après avoir réalisé quelques économies. Je comptais alors mener ma femmo à Paris, — et de là aux Pyrénées . .. C'était ma manie de voir les Pyrénées ... et puis voilà une fille qui nous arrive après cinq aus de mariage.

Rovuvière. Tu as une fille, toi?

Dupuis. Pardi! je suis grand-père ... Eh bien! ils fallu garder mon étude dix ans de plus pour doter convenablement cette enfant. Quand j'ai eu vendu ... peuh! j'étais vieux ... je suis resté dans mon fauteuil! ... Jete l'ai dit, c’est un enchainement de fatalités que ma vie. — Si nous faisions un petit punch, mon ami?

RovviÈère, Va pour le petit punch!... Ah! tu as une fille? Et tu l'as bien mariée, j'espère ?

Dupuis. Mais fort passablement, Elle # épousé un sous-préfet.

RouviÈère. Un sous-préfet ! mule du pape ! ... Tu mets trop de citron.

Duruis. Tu crois?.., Or cù, Tom, éclaircis-moi un mystè ‘re: comment ta modique fortune a-t-elle pu défrayer, pendant prè s d’un demi-sivele, ce vagabondage grandiose que tu mènes à travers le monde ?

RoUvIÈRE (s'échauffant). Mon ami, J'avais dix mille livres de rentes en terres: je commençai par transmuter mon patrimoine en billets de banque, ce qui doubla mon revenu; puis je plaçai tout à fonds perdu, ce qui le tripla. Affranchi alors de toute considération étroite, de tout lien de famille, de toute entrave sociale, — citoyen de l'univers, — libre comme l'oiseau du ciel, je m’élançai dans l’espace!...4Je te porte un toast, ami George. Hop! hop! hourrah !

Duruis. Ce diable de Tom! Eh bien! c'était énergique ! c'était grand !

RouviÈrEe. Je consacrai ma jeunesse aux aventures lointaines, réservant pour mon âge mûr les moindres fatigues. — Mon pied, ce pied que voilà, ce pied qui touche le tien sur ce tapis, George, a croisé sa trace avec celles du tigre et de l'éléphant sur le sol de linde. Jai suivi ces rôdeurs formidables dans leurs forêts de bambous, hautes et solennelles comme des cathédrales,

Durcis. C'était vivre cela, morble !

RouviÈrEe. Deux ans plus tard, j'arrivais à Canton. Quelle arrivée, mon ami! C'était au milieu d’une splendide nuit d'été. On célébrait l’avénement du céleste empereur. Notre canot avait peine à se frayer passage à travers les jonques et les bateaux de fleurs pavoisés de lan: terues innombrables ; des feux de mille couleurs se ré. fléchissaient dans le fleuve avec les étoiles, et nous apercevions au loin sur les rives miroiter les temples de porcelaine !

Duoruis. Spectacle féerique ! Heureux Tom !

RouviÈre. Je t’'épargne les transitions. — De la Chine, je cinglai vers les Amériques. J’y voyageai plusieurs

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aauées, descendant du nord au sud, des savanes aux pampas, des grands Lois austeres du Canada aux riantes forèts du Brésil, tantôt à pied, tantôt à cheval, plus souvent en pirogue. — Mon plus long séjour fut au Pérou Je ne pouvais m'arracher de cette coquette ville de Lima ! ... (Avec discrétion.) Hum! j'avais pour cela des rai- #ons,

Durcuis. Ah! traitre! ah! bandit!

Rouvière. Et puis, j'étais devenu joueur, Tu te figurerais difficilement, George, l'attrait d'une table de jeu daus cette patric des galions. Il semble que l'on ait secoué sur le tapis un de ces arbres merveilleux qui s'épanouissent dans la légende orientale. On y voit peu ou point de mouvaie régulitre ; mais l'éclat fauve du lingot s’y méle au scintillement des paillettes d’or, le feu du diamant à la clarté lactée des perles; tous les trésors, ravis de la veille à l'océan ou à la terre, se heurtent et se combattent sous vos yeux dans un péle-méle fulgurant. On demeure la des nuits entivres, des nuits qui sont des minutes, le regard fasciné, lu cervelle en fusion, passant vingt fois entre deux soleils du trône de Rothschild au fumier de Job: on y devient chauve, on y devient fou, mais on y sent fortement l'existence !

Dupuis. Eh! sans doute, voilà... Et moi qui n'ai jamais joué que mon galopin de whist à un sou la fiche... Malédiction ! Mais poursuis, Tom, tu m'électrises !

Rouvière. Tout finit, comme tu sais. Dans un jour de tristesse, je m'embarquai sur un baleinier américaiu qui allait faire campagne dans les parages du pôle austral. Je touchai de la main les froides bornes de notre univers ; je vis sur leurs socles de glace ces morses à figure humaine, accroupis et réveurs comme les sphinx de Thèbes. Au milieu de ces limbes silencieux, dont tous les aspects sont étrangers à la vie terrestre, j'éprouvui les sensations d'un moude différent. J’ens l'illusion, en quelque sorte posthume, d’une planète nouvelle, Je vis là, si je ne me trompe, des jours et des nuits comme on en doit voir dans

notre pile satellite. Que te dirai-je, mon ami? Apres

trois autres années également bien remplies, je me trouvais à Riv-Janeiro, d'où je fis voile pour l'Europe, ayaut

décrit avec le bout de ma canne toute la circonférence du globe. — Ainsi se passa ma jeunesse,

Dupuis. Mon ami, il n’y a pas de roi qui ue doive w l'envier! Et depuis lors, Tom !

RouviÈRE. Jepuis lors, je n’ai plus voyagé. Je me suis promené, — d'abord sur la Méditerranée ... Bah! il me semblait étre sur le bassin des Tuileries !— J'en ai visité tous les rivages. Peu à peu, à mesure que l'âge est arrivé, J'ai restreint mon cercle, et maintenant je réside en Europe, allant de ville en ville, suivant l'attrait du moment; l’Europe, mon cher, mais elle est à moi! c'est ma propriété, mon domaine! ‘Foutes les fètes qu'y donnent les hommes ou la nature, c'est à moi qu’ils les donnent! C’est pour moi que Naples a son golfe et son théâtre Saint-Charles, Paris ses boulevards et Rachel, Madrid son Prado et ses combats de taureaux! C’est pour moi qu'on vient de faire l'exposition de Loundres! Evviva la libertà ! A boire !

Dorcis. ‘Tom, tu étais né avec du génie! Mais tu ne was rien dit des femmes, mon ami? Ju as dû cependant en voir de magnifiques! A Rome, par exemple! ce beau type romain, ces brunes moissonneuses de l’Agro romano ?

ROUVIÈRE (légèrement). Qui, oui; mais dans le Transtévère surtout.

Dupuis. Et en Asie?... À Smyrne?...Tu es allé à Smyrne? Ces admirables filles d’'Ionie, avec des sequins dans les cheveux . ..tu les a vues ?

RouviÈRE. Oui, oui; je leur ai méme parlé.

Dupuis. Et les monuments, Tom, tu ne m'en as rien dit non plus? Alhambra, le Colisée, le Parthénon ?

Rou- ÈRE. Bah! des amis à toi, tout cela! Je ne t'en dis rien, parce que cela traine partont. Tout le monde a vu ça. (Un moment de silence.)

Duruis {frappant violemment sur la table.) Tonnerre !

Rouvière. Eh bien! qu'est-ce qui te preud?

Depuis. Ah! Tom! Tom! la rougeur me monte au front, quand je compare à la destinée que tu as su te faire celle que j'ai subie! Tandis que ton cœur comptait chacun de ses battements par quelque noble ou graciouse

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LE VILLAGE. 15 * émotion, le mien marquait stupidement les heures cumme une horloge de cuisine! (/! s'arréte.) Car enfin est-ce que j'ai véeu, moi? Fidonc! Je suis né, j'ai dormi et j'ai mangé, voila tout! Aussi qu’est-il arrivé? Je me suis éteint, je me suis racorni; Je suis descendu dans l'échelle des êtres au niveau du crétin des Alpes ... du coquillage ... du mollusque !

Rouvière. Allons! allons! tu vas trop loin. Si tu ne possedes plus tout-x-fait la mème verdeur d'imagination, la mème vivacité d'esprit que je t'avais connues autrefois ...

Duoreuis. Ah! ah! tu lavoues donc enfin, tu me trovves rouillé !

Rouvière. (1 se lève). Écoute, George, je serai franc. — Tu sais que je le fus toujours, — Mon impression, lorsque ] J'ai mis le pied dans ta demeure, a été sinistre. J'y ai respiré je ne sais quelle vague odeur de nécropole. J'ai cru pé uétrer dans une de ces habitations d'un autre âge reconquises sur la mort par la patience de l'antiquaire, — Pendant qu'on était allé t'avertir, je regardais, avec une sorte de curiosité hébétée, ces meubles, ces tableaux, ces tentures dont la propreté morne semble atteudre la 2 vitrine d'un musée: je me rappelais ta délicatesse d'esprit, © ton élégance de mœurs, tou goût éclairé des arts, et je ne 8 pouvais absolument concilier cette brillante image qui | m'était restée de toi avec l'existence maussade et plate © dont les témoignages attristaient mes yeux. ‘Tu es entré

alors; je t'ai vu. — Tu m'as parlé... Ma vue, mon juge-

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4 ment étaient-ils altérés par les préoccupations auxquelles |

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