‹ Le village, scènes provinciales [microform]Chapitre 2 sur 31 · PRE AL · texte numérisé non relu

PRE AL

SU LR Sa Hénun Fos

tu me trouvais en proie? Je ne sais ... mais ton langage m'a surpris ...ton front même m'a paru rétréci... j'ai essuyé une larme furtive, —et j'ai murmuré malgré moi, comme j'eusse fait devant ta tombe: Voilà done tout ce + qui reste de mon ami!—Je ne t'offense pas, George ? Dcruis. Non, Tom, non. J'avais d’ailleurs le sentiimect de ma décadence, Je m'en doutais du moins, et ice doute était insupportable, J'aime mieux la certitude.

5 ROouviÈRE. Parlons d'autre chose, mon ami. — Tu as vendu tou étude? et que comptes-tu faire maintenant ?

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Dupuis. Que veux-tu que je fasse? j'achèverai de mourir |

RouviÈère. Eh! sangdieu'! reseuscite plutôt ! — Causons sérieusement, (reorge, ‘Tu t'étais, en te mariant, créé des devoirs; tu les a remplis jusqu'au bout: c’est trés-bien ! — Mais aujourd’hui ta position est faite ; l’aveair de ta femme, celui de ta fille, sont largement assurés ... Qu'est-ce qui t’'empèche pendant deux ou trois ans de te replonger dans le courant de tou siècle et d’y retremper tes facultés? Tu sais de quel air miraculeux on voyage à présent : en deux ans,te dis-je, tu peux parcourir l’Europe et mème pousser une pointe en Asie...Tu peux recouvrer au contact des plus radieuses créations de la nature et des arts toute la fraicheur et tout le mouvernent de ta pensée . .. Tu peux assouvir ces regrets quit rongent le cœur et qui abrègent tes jours! en deux 2 :s, pas davantage ! Et maiïnteuant, si tu prétères le suicide à outrance, libre à toi !

Duoruis. Eh! mon ami. quelle apparence y a-t-il que j'aille, à mon âge, m'embarquer seul par les chemins comme un écolier ?

RouviÈèRE (allant à lui). Est-ce qu'il s’agit de s’embarquer seul? Ne suis-je pas là? Est-ce que je ne mets pas à ta disposition mon expérience, ma chaise de poste, mou domestique, — tout ce que je possède enfin ?

Dupuis. Commeut! ‘Tom, vraiment? tu m'’accompagnerais partout ?

RouviÈRE. Mais je te conduirai par la main, mon garcon ! je t’épargnerai les guides, les ciceroni et toute la vermine familière du touriste. Ne me remercie pas, cela m’enchante. ‘Tes impressions raviveront les miennes. Et puis n'est-il pas délicieux, George, de terminer tous deux la vie comme nous l'avons commencée, confondant nos aventures, nos plaisirs, uos cassettes? Allons! c’est entendu, hein ?

Durcis. Je t’avoue, mon ami, que jamais projet ne m'a souri davantage : mais...

RouvièRE. Point de mais, c'est entendu! Nous irons attendre la fin de l'hiver à Paris: pour prendre patience, tu auras les musées, les spectacles. , je te mènerai dans

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les coulisses ... tu entendras Alboni, Cruvelli. . Tu aimais la musique autrefois ?

Duoruis. Je l'aime toujours, mon ami! je joue même encore de la flûte.

RouviÈrEe (entraîné). Eh bien! tu emporteras ta fiûte... Qu'est-ce que je disais donc? Ah! l'hiver à Paris, — c’est convenu ; mais dès les presniers jours du printemps, si tu m'en crois, nous franchirons les Pyrénées uous passerons trois mois dans la Péninsule... nous pro iterons de l'été pour visiter les capitales de l'Allemagne . et nous redescendrons en Italie par Trieste et Venise... Que dis-tu de ce plan ?

Dupuis. Je dis... (avec décision) je dis qu’il m'ouvre le ciel! ... doune-moi un cigare !... je dis que tu as raison, —-que j'ai assez longtemps vécu pour les autres . .. que j'ai fait dans ma vie une part suffisante au sacrifice! Eh! morbleu, on a aussi des devoirs envers soi-même ! On doit compte à la Providence des dons qu'on en a reçus! L'intelligence, — l'imagination, —le sentiment du beau, sont des bienfaits qui obligent, Tom! C’est une honte, c’est uu crime digne des sauvages que de laisser périr ces flammes sacrées sous l’éteignoir !

RouviÈère. Eh! à la bonne heure! Je retrouve mon George . .. Ah çà! mon ami, battons le fer pendant qu’il est chaud ... (1! appelle.) Marianne !

Dupuis. Chut! chut! qu'est-ce que tu lui veux done?

Rouvière. Mais je veux la prévenir de ton départ, afin qu’elle s'occupe de ton petit bagage . . . Marianne !

Dupuis. Chut! chut!...comment, mon ami? est-ce que nous allons partir ce soir ?

Rouvière. A neuf heures... J'ai commandé les chevaux pour neuf heures, tu sais bien.

Dupuis. Oui, oui, je le sais... mais la nuit menace d'être diantrement rude . . . il fait un froid de Sibérie... il me semble que vous pourrions sans inconvénient atteudre à demain matin.

Rouvière. Oh! écoute, si tu as peur d’une onglée et d'une nuit ep voiture, enfonce ton bonnet sur tes deux oreilles, couche-toi et ne me parle plus de voyager |

Durcis. Mon ami, je n’ai peur de rien, ui de personne, muis la vérité est que cette grande bâta me

ET

découcerte un peu. J'avais compté sur deux ou trois jours pour me retourner, — pour faire mes préparatifs...

RoUvIÈRE. Quels préparatifs? Ilte faut une malle et un peu de linge; tu as une heure pour cela, c'est assez. Si tu n'as pas d'argent, j'en ai. Voyons, pas d’enfantillage, George ; si tu diffères ton départ de deux ou trois jours, il est clair, pour toi comme pour moi, que tu ne partirus pas. Je n'ai pas besoin de te dire quelles influences, quels obstacles amolliront ton courage et ruineront ta résolution. Quoi qu'il en soit, en pareille circoustance, il faut trancher dans le vif ou renoncer...

Duruis (après un moment de réfiexion). Tu as encore raison... Touche là, Rouvicre ; je suis ton homme.

RoOUvVIÈRE (appelant). Mar...

Dupuis (vivement). Non, u’appelle pas Marianne .., c'est inutile. Je sais mieux qu’elle ce qui m'est nécessaire. Je ferai ma malle moi-même, sitôt que ma femme sera

rentrée. ({{ regarde à la pendule.) .* heures... elle ne peut tarder beaucoup maintenant £h bien ! quoif

c'est un moment à passer... un triste moment, J'en convieus... mais après tout j'ai ma conscience pour moi... et puis, si ma Coupe est pleine d’une géncreuse liqueur ; qu'importe un peu d’amertume sur les bords?... Ah] Tom, quelle perspective soudaine ! quel horizon ! Grenade, Venise, Naples !... c’est un rêve !... Huit heures cinq... Ah! je donnerais vingt-cinq louis pour être plus vieux d'une heure... Mon Dieu! d’un quart d'heure seulement ... Je sais bien que c’est une faiblesse, mais.

RoOUvIÈRE. Allons! veux-tu que je me charge d’avertir ta femme, moi ?

Dvurcuis. Franchement, Tom, tu me rendras service.

Roëvière. Eh bien! c’est arrangé. Va-t’en faire ta malle.

Durcis. Ce n’est pas au moins que je craigne une scène violente ; ce serait méconnaitre son caractère.

RouUviÈRE. Je verrai bien.

Dcrvis. Dis-lui surtont que je la prie instamment de garder son calme. Des attendrissements me feraient mal et ne serviraient à rien.

Rouvièrk. Je vais le lui dire. Allous, ta malle!

maine.

Drruis. J'y cours. (Re nant.) Mon ami, dis-lui la tout doucement, n'est-ce pas ?

ROUVIÈRE. Sois tranquille. Mais toi, ne va pas ‘abandonner, quand une fois je me serai mis en avant. Durcis. FE! douc! déserter pendant le combat, Tu me connais plus, Tom !

4 Rouvière. Non... C'est que, dans ce cas-la, je joue- Jai: un fort sot personnage, tu conçois ?

# Duoruis. Tom Rouvivre, j'ai l'honneur de vous affirmer Que ma résolution est prise, que ce soir à neuf heures, *SCOusse OU nou rescousse, je pars avec vous, et, s’il vous ut ma parole pour gage, je vous la donne... Es-tu utent ?

# Rouvière (le prenant par les épaules). Va faire ta malle ! (Dupuis sort.) 2 RouviÈRE (seul; il se frotte les mains). Ah! ah! est done à nous deux, ma chère madame Dupuis !... A--urémeut mou principal but en cette atfaire est d'cbliger Heorce, — de le rendre à lui-mème ; mais Je ne suis pas Bditiérent non plus au plaisir de lancer la foudre à travers séréuité de cette matrone ridicuie .. Voilà une femme, l'avoue, qui renverse toutes mes notions morales ds Be suis pas un Turc... j'avais cru fort chrétiennement squ'ici que la polygamie était un cas peudable .. mais, Ma foi! il est décidément impossible qu'un galant homme Doit condamné à l'intimité perpétuelle d’une créature aussi rfaitement désagréable que l’est ce vieux pot-au-teu de illage ! — Avant mème d’avoir vu cette femme. je l'avais mprise, je l'avais jugée: elle m'était odieuse ! Oui, je Œuvuis devinée tout entic: e, depuis ses souliers de castor B:qu'à son bonnet à tuyaux plats, dans l'ordonnance de ce Boude mesquin, son œuvre et son image, — dans la béate pmétrie qui prête à chacun de ces meubles, savamment staucés, un air de si profoud ennui, — dans le méthodisme pupon que respire tout cet intérieur de presbytère... 1! Y 4 pas jusqu'à ce barometre, — térni par sa curiosité Buale, jusqu'à ces niaises raretés, — ce bengali empaile B.ce nécessaire en coquillages ...ce verre filé... ces abrdes cocos sculptés par les prisonniers, qui ne m’eussent poué fidélemeut la mesure de sa personne physique et

a Vottn Lis a}: = " porale .., Cette itiiiit-ii, — j eh iuelilais IL% 40810 AU

feu. — conserve des pommes dans ses armoires À lingel.. Pauvre George !..un homme d'esprit cependant !

.. J'en étais fiché à cause de lui... mais Je n’ai pas pu y tenir... je l'ai bourrée comme une caronade pendant tout le diner. J'ai été maussade comme un Kalmouk ! au fond, j'en avais honte... mais, ma foi! on n'a pas des nerfs de bronze... M. de Luc! Madame Le Rendu ! et sa poissonnerie, — et sa chatte, — et son curé ! Que diable ! c'était trop fort... Non, je n’imagine pas que l'existence boruce, l'esprit étroit, le langage commun d'une taupiuière de province puissent jamais se résumer dans un type plus complet, et réaliser une figure de femelle plus disgracieuse.

Ah! nous allons avoir probablement une chaude explication, car je sais assez quelles âmes de harpie se dérobent sous ces masques débonnaires : j'entrevois la griffe sous le gant ouaté de la dévote ..,. Mais elle va trouver son maitre, ou je me trompe fort. J'ai les pleins pouvoirs de George -..j'aisa parole... je sais qu’elle est solide. . . je ne lâcherai point prise.

Excellent George ! que n’a-t-il pas dû souffrir avant de courber sa tête intellisente sous ce joug imbécile! Eh! mon Dieu, je connais cette histoire-lx, Il aura lutté bravement d'abord, — et puis peu à peu il aura été dompté comme taut d'autres par l’action continue, dissolvante de cette volonté féminine. — C'est un martyre de trente années! mais pardieu ! madame Dupuis, le vengeur est arrivé! (Lrit.) Ça me rappelle ma bataille contre cette mégtre indienne à qui j'avais volé son manitou pendant son sommeil... Ah! la méchante drôlesse! C’est une chose extraordinaire comme toutes les vieilles femmes se ressemblent. (Au bruit de la porte qui s'ouvre, il se poste carrément le dos au Jeu.)

Mapaue Dupuis (parlant à sa chatte). Pas du tout ! vous vous êtes fait mettre à la porte. — Restez-y. (Elle referme la porte.) Oh! Dieu!...0oh! les mauvais sujets ...ils cnt fumé!

RO'vIÈRE. Avons-nous fumé ?.., (1 aspire avec bruit.) Dieu ne protège, je le crois! Eh bien! voyez jusqu'où peut aller la distraction, madame Dupuis... je ne m'en étais pas aperçu, tant nous étiors absorbés, George et mai,

dans sotre grand projet

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Maname Dupuis. Quel projet? .. Vous nous restez, monsieur Tom ?

Rouvière. Hum ! pas précisément ! mais, pour George et pour moi, cela revient au même. Savez-vous deviner les énigmes, madame Dupuis ?

Mapaue Duruis. Vous n'emmenez pas George, par hasard ?

Rouvière. Mais avec votre permission, madame Dupuis, j'ai positivement cet avantare.

Mana Duruis. Non? non, n'est-ce pas? Vous me jugerez bien simple, monsieur Rouvière, de répondre séricusement à une plaisanterie ; ... mais je n’en suis pas maitresse, ... vous m'avez atteinte à la source de ma vie … Dites-moi ..… je vous en prie, dites-moi, mon bon monsieur Tom, que vous me laissez mon mari ?

RocviÈèRE. Je vous iaisse son Cœur sans contredit, ma très-chère dame; mais la vérité est que je vous enlève momentanément sa personne. En deux mots, George songeait depuis longtemps à reprendre langue dans le monde des vivants, et il a saisi avec joie l’occasion de ce départ précipité, qui coupe court à tout empèchement subalterne.

Mavame Dupuis (les yeux baissé voix). C'est vrai!

Rouvière. Tenez, l'entendez-vous, le forcené? quel tapage il fait là haut avec sa malle! Il la traine sur le parquet comme un char de triomphe !... Ah çà! il ne vous paraîtra pas merveilleux, j'imagine, madame Dupuis, qu'après avoir séjourné trente années consécutives à Saint-Sauveur-le-Vicomte, un homme de la trempe de George ...

Mapa Dupuis (simplement). Oh! ne m’expliquez rien ...je comprends. Où l’emmenez-vous ?

Rouvière. Mais à vous dire vrai, ma chère dame, un peu partout: d’abord...

Mapame Dupuis. Pour combien de temps?

Rocvière. Oh! pour un aï—ou deux tout au plus Ah! madame Dupuis, quel avenir cela vous fait! Combien va s enrichir en ce petit nombre de mois votre collec. tion, si brillante déjà, d'objets a’art et de curiosités natu-

relles! Joignez-y vue douzaine de reliquaire* auther-

s, murmure à demi-

tiques. — Et de chapelets bénits de la main du Saint-Père ... propria manu !... Ah! ah! qu'est-ce que vous dites de cela !

Mabaue Dupuis (qui cacle son visage dans ses deux mains). Oh! mon Dieu!..

RouviÈère (à part). Ah! cela tourne à l’élégie!| (Haut, après un mouvement.) Allons, ma chère madame Dupuis! voyons donc! cela n’est pas raisounable! de quoi s'agit-il apres tout? D'un voyage! Ce n'est pas la mort d’un homme qu'un voyage, ...on en revient, j'en suis la preuve... Eh! comment font donc les femmes des marins, mon Dieu!... Allons, encore! ... Ah! véritablement, ce n’est pas bien! vous me mettez dans l’'embarras, madame Dupuis! vous me rendez mon ambassade infiniment pénible !

Mapame Dupuis (d'une voix brisée). Excusez-moi, monsieur, . .. VOUS VOYEZ, . .. Je... je ne puis sé

Rocvière. Voilà justement, madame, — j'ai mission formelle de vous le dire, — ce que George tieut par-dessus tout à éviter.

Mapame Dupuis (avec anxiété). Est-ce que je ne vais pas le voir ?

RouviÈèrEe. Vous allez le revoir certainement, si vous reprenez un peu de fermeté: sinon, comme sa détermination est irrévocable, 1] vaudrait mieux, pour vous et pour lui, en demeurer là.

MapamE Dupuis. Eh bien! je vais être courageuse, je vous le promets... quelques minutes seulement ... donnez-moi encore quelques minutes ...Je ne puis pas,... comme cela, ...tout d’un coup...Oh! Dieu! Dieu de bouté! (Elle pleure.)

ROUVIÈRE (durement). Encore une fois, madame, votre désespoir me parait tout-ù-fait hors de proportion aves l'événement. Que diantre ! je ne le mène pas à lu guerre, votre mari.

Mapame Dupuis. Non, non,...je sais bien,...il revicudra.

RouvièrEe. Vous avez de la religion, madame Dupuis, voici le moment de vous en souvenir... Ce n’est pas tout que d’aller à l’église, .. , il ne faut pas songer uniquemeut à 50i eu Ce inonde.

Mapawe Dupuis (parlant avec peine). Mais, .,.monsieur Rouvière, ...c’est qu'il n’est pas habitué, comme vous, à cette vie de fatigues continuelles ; ... sa santé est plus fréle que vous ne le pensez... (Lui prenant les mains avec élan.) Vous aurez bien soin de lui, n'est-ce pas ?

RouviÈrE (moins rude). Hem! sans doute, madame, san: doute: comptez sur moi,...je m'engage à vous le ramener frais et rose comme une demoiselle . . . Ju m'y eusase sur l'honneur, entendez-vous ? . .. Mais, je vous en prie, plus de larmes, et surtout point de scène d'adieux.

Mapaue Dupuis. Non, monsieur, vous serez content de moi; vous verrez: —cest fini. (Souriant.) Il n’y parait plus déjà.

RouviÈère. Allons! c’est bien, madame Dupuis, c’est bien! ...Je fais grand cas, moi, des femmes vaillantes, des épouses sincèrement chrétiennes. — Et maintenant, que nous sommes de sang-froid, permettez-moi de vous répéter que cette immense afiction n'avait réellement pas de raion d'être. Qu'est-ce qu’une année? Mon Dieu, vous passerez six mois chez votre fille, je suppose ; le reste du temps, vous vivrez ici, gentiment, au milieu de vos habitudes et de celles de George. Il ne sera mème qu'à moitié absent, car tout ici vous parlera de lui; vous le retrouverez à chaque pas.

Mapame Durcis (secouant la tête). Prenez garde, monsieur Tom, prenez garde en me cherchant des consolations, d'augmenter une douleur — que vous ne pouvez comprendre.

RouviÈèrEe. Je vous demande pardon, madame ; je la comprends, — et je pensais vous le prouver.

Mapame Dupuis. Oh, monsieur, je n’accuse ni votre intelligence, — ni votre bonté, soyez-en sûr.

RocviÈèrEe. Madame !

Manawz Dcrvuis (avec effusion). Mais enfin il y a des choses qu'on ne devine pas, monsieur Tom... Songezvous combien votre existence a été lifférente de la nôtre? .. Vous avez été sage, vous,...vous n’2"°z pas laissé votre cœur se prendre dans ces liens dont on ne sait le nombre et la force que le jour où ils se brisent..…. Oui, vous le disiez bien, tout iei, — jusqu'aux pierres du foyer,

a de notre vie convuune: — tout unissait noy

tout fait p:

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souvenirs et rapprochait nos pensées, ...tout nous aimaîit et tout nous était cher !... Je le croyais du moins... I] n’y à qu'un instant encore, combieu J'attachais de prix à ces objets funiliers à tous deux depuis tant d'années, aux moindres traces de nos longues habitudes... à tous ces témoins des projets, des plaisirs, des chagrins partagés !.. et maintenant ils ne sont plus, ils ue peuvent plus être pour moi que les ruines d'un bouheur mensonger, — leg débris d'une illusion !..,

ROUVIÈRE. Eh! madame, l'exagération est étrange. En admettant que ce voyage jette quelque trouble dans le présent, le passé du moins demeure intact.

Mabaue Duruis. Vous vous trompez, monsieur, Ce voyage n'est rien sans doute, mais il répond cruellement à une question que Je me suis adressée en secret toute mA vie... George est-il heureux ?... Eh bien! non. J'étais seule heureuse, . . . voilà la vérité ! (Avec une vive émolion. ) Il était résigné, . .. mais pas heureux... Hélas ! mon cœur pourtant, j'ose le dire, était digne du sien... mais pour le reste, je lui étais trop inégale ; Je le sentais amèrement, De quelle ressource pouvait être pour un esprit comme le sien le pauvre entretien d’une fille de province, étrangère à toute chose, et qui ne savait que l'aimer ?

ROUVIÈRE. Vous poussez à l’excès, madame, la défi ance de vous-même: pour moi, plus je vous connais, et mieux j'apprécie le choix que George à fait de vous.

Mabaue Dcrcis. Vons me flattez, monsieur Rouvière, parce que vous me voyez souffrir ; ... vous êtes Cuéreux, -..je veux l'étre aussi, et vous pardonner toutes les peines que vous m'avez causées, car il y a bien longtemps que je vous ai maudit pour la première fois.

RoUviÈRE. Moi, madame? comment ai-je pu le mériter? ... Mais avant tout. dites-moi, vous êtes mieux, n’est. ce pas? je ne sais à quoi cela tient, mais vous me paraissez rajeunie de dix ans,

Mapame Dupuis (souriant). Oui. . je crois que j'ai un peu de ficvre ... c'est ce cuil faut.

RoUviÈRE. Voyons, courage! .. Mais erñn à quel ütre ai-je figuré d'une façon si pénible dans votre destinée ?

Mabaue Dupuis (un Peu exaltée), Mou Dieu! movsieur Tom, vous n'ignorez pas que toute temme, dès le

ez

lendemain de son mariage, se trouve en présence d’une rivalité bien redoutable, — celle des souvenirs de son mari .…. C'est une tache difficile, croyez-moi, que de faire oublier tous les biens qu’on nous a sacrifiés, — que d'apaiser, nous «eules, dans le cœur de notre époux, les regrets de son âge d'or, — regrets plus vifs chaque jour, à mesure que le loinain s'accroît et que la jeunesse s’efface ! ... Quant à moi, ie m'aperçus bien vite, monsieur, que votre nom, si sou- “eut invoqué, était pour George le symbole favori des

plaisirs perdus, .. la plus riante incarnation des fantômes d'autrefois: vous représeatiez, dans cette chère pensée, l'indépendance, l'aventure, le temps des courtes douleurs et des espoirs infinis;...moi, j'étais la vie positive, le terre--terre du ménage, le souci de la veille et du lendemain... J'étais... la prose, et vous étiez la poésie ; c'était dure vous qu'il fallait combattre : j'y mis tous mes soins, toute mon âme... Hélas! j'avais beau faire, vous étiez le plus fort ! Tous les jours, George devenait plus réveur, et je sentais que chaque moment de tristesse marquait un de vos triomphes ... Ah! que de fois j'ai caché dans l'ombre le ce foyer, — ou sous les saules de ce petit jardin, — mes fuites et mes pleurs! ... Mais j'étais jeune alors, — et Dieu aime la jeunesse ; ...il me donna ma fille, vous lutes vaincu, (Douloureusement.) Aujourd’hui... l'ange est parti, — la victoire vous revient,

ROUviÈRE (d'une voix saccadée). Qui sait, madame ? Le dernier mot n’en est pas dit. Vous allez voir George. Parlez-lui, Vous pouvez encore empêcher ce départ.

M ADAME Dcoruis (avec douceur). Je vous l'ai promis, — je n’essaierai pas.

Rouvière. Eh! je vous rends votre promesse; je ne veux pas étre votre mauvais genie, moi! Je suis brusque, madame... personnel quelque fois, — c'est mon métier de vieux garçon; mais je ne suis pas méchant, — daignez le croire,

Mapaue Dupuis. Je le vois, je le vois; mais je condais (reorge, monsieur : tous mes efforts seraient inutiles ; ils l'irriteraient, voila tout .. Et quand mème, à force de larmes, je pourrais le retenir, maintenant je ue le voudrais pas... Je n'aurais fait Le Joindre un regret plus amer

et plus récent à tous ji déjà empoisonnaient sa vie.

26 LR VILIAGE.

Demain, toujours, son ennui, ses allusions involontaires, son silence même, me reproch2raient mon triste avantage ... Non, — il faut qu'il parte,

Rouvière. Tout cela est juste, — très-juste. .. Il n'y & pas moyen de le contester... vous êtes dans le vrai Comptez du moins, madame, que J'abrégerai autant qu'il sera en moi la durée de son absence.

Mabame Dorcis. J'y compte... Merci, (Elle lui tend sa main, que fouvière baise en s'inclinant profonde. ment. — On entend un grand bruit suivi d'un tumulte de voir.) Mon Dieu ! qu'y a-t-i1?,,, C'est lui! je reconnais SA VOIX, (George Dupuis ouvre la porte avec fracas et entre euivi de Marianne.)

Duruis (à Marianne). Vous êtes une maladroite ! taisez-vous! Ne dirait-on pas que cette malle pleine de linge est une montagne à porter ? (A sa femme.) Figuretoi, ma chère, que cette sotte fille ne trouve rien de si plaisant que de laisser rouler ma malle du haut en bas de l'escalier !

MARIANNE. Dame! monsieur, depuis que vous m'avez dit que vous alliez à Rome, je ne sens plus ni bras ni jambes, moi! je n'ai plus de forces! Aller à Rome! ma foi! voilà du nouveau. . . et du beau !

Duoruis. Cette fill: est folle! ,.. De quoi vous mêlezvous, s'il vous plait ?

MaRiANxE. De rien. — Mais 'ost une drôle d'idée tout de même qui vous prend de saisser madame toute seule, — à son âge, — pour aller à Rome! Bien heureux si vous la retrouvez! .. . je n’en réponds pas...

Drecis (se contenant). Marianne, prenez garde ! vous voyez que je ne suis pas content !

MARIANNE. Je crois bien... Vous n’êtes pas content des autres, parce que vous n'êtes pas content de vous ; c'est l'usage.

Düpuis (éclatant). Je vous chasse, Marianne ! Mapaue Durcis (sévèrement). Allez vite en bas, ma tille.

Dcuruis. Je vous chasse ! Quand ce serait le dernier mot que Je dirais dans ma chasse ! (Marianne sort.)

Dupuis (à sa femme). C'est votre faute aussi, ma chère

maison, 1l sera obéi ! Je vous

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amie. Vous laissez vos domestiques se mettre vis-à-vis de vous sur le pied d'une familierité déplacée, — et voilà ce qui arrive! Vous avez entendu que j'ai chassé cette fille ?

Mapa Duruis. Oui, mon ami.—Je lui ferai son compte demain matin, —si tu ne reviens pas sur top arrêt,

Duruis. Si je ne reviens pas? Est-ce ma coutume de chauger d'avis toutes les cinq minutes? Suis-je une gi. rouette ? où me juge-t-on assez affaibli par l'age pour me laisser faire la leçon chez moi par mes valets ?

Mabaue Duruis. De grûce, mon ami, pas un mot de plus là-dessus: —elle sortira demain. (Parlant vite.) Mais je voudrais savoir, George, si tu as bieu tout ce qu'il te faut... Permets-moi de jeter un coup d'œil sur cette malle, veux-tu? Les hommes ne sont pas grands conaaisseurs en mativre de nippes, et il suffit en voyage d'une uiaiserie qu'on ne retrouve pas pour vous irriter toute une journée . . . Je sais bien qu’on peut acheter ce qui manque, mais à quoi bon, si on peut s'en dispenser ? ... (Gaiement.) Et puis cela vous fera penser à moi le long de la route, vagabond !

Dupuis. A ta guise, ma chère... Voici les clefs. (Madame Dupois sort.)

Doruis, Rouvièrz.

Duruis (changeant de ton et d'e visage). Dis-moi donc, mon ami, il me semble qu'elle a trés-bien pris cela ?

ROUVIÈRE (sérieux). Parfaitement. — Sais-tu, George, qu'elle a du bon, ta femme ?

Dupuis (le regardant avec attention). N'est-ce pas ?

RouviÈre. Elle est timide, modeste à l'excès ; cela lui fait tort.

Dupuis. Je te le disais bien, mon ami... Elle avait peu de toi... Tiens, je gagerais qu'une fois la glace ronpue entre vous deux tu auras eu peine à la reconnaitre ?

RouUviÈRE. (C'est la vérité. Sous le coup de l'émotion, —Car je ne te cache pas qu'elle a été d'abord Viveruent

émue, — elle a trouvé dans son ca ur des accents... qui m'ont surpris,

Duruis. Oh! pour du cœur, elle en a!

Rouvière. ‘Fu pourris ajouter aw'elle a de l'esprit, et du plus délicat, et du plus élevé, au besoin !

Doruis (radio tr). Eh! mon ami. Je le suis bien! je ue SUIS pas moi-méme une bête, n'est-ce pas? L’aurais-je épouse, Je te le demande, si je n'avais pits compris qu'il y avait là quelque chose? , .. Anssi, ce serait à refaire, je te le dis la main sur la conscience, Je le referais, . . . et non-seulement, Foi. je suis heureux de mon choix, mais j'eu suis fier! .., Eh! mon Dieu, elle à des travers... je les vois mieux que personne; maus, de bonne foi, qu'est-ce que c’est qu'un peu de vaucherie; de jargon local, — quelques pi ‘occupations de clocher, — lorsqu'à côté de ces taches on voit éclater chez une femme la tendresse la plus dévouce et la plus ferme, le sens le plus droit et le plus exquis, —la piété la plus ardente, —et en méme temps la plus discrète. , toutes les vertus enfin qui peuvent captiver un honnète homme.

ROUVIÈRE (riant et lui touchant l'épaule). Ah! ah! l’honnète homme! Je té vois ri Allons .., c’est bien.

Duruis. Comment ?

ROUVIÈRE. Bon! la conclusion de ce discours est assez claire: en Y Songeant mieux, en évaluant plus à loisir tout le prix du trésor qu'on à dans sa maison, — on a perdu le courage de le quitter. ‘Tu me laisses partir seul enfin... Au surplus, je le comprends,

Duruis. Jete jure, mon ami...

ROUVIÈRE. Assez, assez Je le comprends, te dis-je,

DePruIs (avec } uñeur), Eh! tule comprends mal. . Je n'ai jamais mis en oubli les qualités de ma femme ; mais, füt-clle dix fois une sainte, il n’en demeure pas moins Vrai que j'ai vécu, moi, cemme un limacon! Eh! pardié, ses vertus, je n’en jouirai que mieux quand le sen. timent de ma dévradation intellectuelle ne se mélera plus, comme la voix de linsulteur romain, à es plus douces émotions !

ROUVIÈRE (Aaussant Les epaules). Il me fait rire, Mm@& parole, avec sa dégradation intellectuell !

Fe À

Dupuis. Tu ne riais pas, 1] n’y tu me la dépeignais avec des ce tempérait à peine l'énergie !

ROUVIÈRE. Comment ! tu n’ tais?... Tous les gens d'esprit

à qu'un instant, quand ouleurs — dont ton amitié

as pas vu que je plaisan-

qui habitent la province

“imagivent qu’ils ÿ deviennent idiots. — Je pressentais chez to cette manie, et Je w’amusais à l'irriter… + après boire |

Durtis. Quoi qu'il eu soit, je tiens à ce voyage plus que jamais: si j'ai eu un moment d'hésitation, il est Vassé; j'ai pu craindre, Je l'avoue, l'impression de ce départ sur l'esprit de ma femme ; mais sa contenance vient de dissiper mes derniers scrupules,

ROUVIÈRE, Écoute, George ; tu te fies trop aux apparenices: pour ne pas te contrarier, ta femme affecte une fermeté qui est bien loin de son cœur, Je sais, moi...

Durtis (avec colère). Tu sais, toi! ... tu Sais que tu as réfléchi, que je te génerais, et que tu me Plantes là, voilà !

KOUVIÈRE. Mais non, George! , tendu, — rien de plus. J’ai cru sincérement, à ton lanrise, que tu avais changé de visée... J'ai cru aller audevant de tes vœux en te rendant ta parole... Dès que tu persistes, il suffit ; j'en suis ravi,

MARIANNE (ouvrant la porte).

(Elle referme la porte brusquement.)

RouUviÈREe. Hon, elle m'égorgerait, si elle pouvait, cette vieille, Or çà, ceignons nos reins. À propos... diable! ... je crois me Souvenir que tu ne dors pas en voiture, toi ?

Duruis. Je te demande pardon ! le mieux du monde.

Rouvière. Bon, tant mieux -. C’est attelé, je pense ? -« . Cette fenêtre donne-t-elle sur la rue? (1! l'entr'ouvre et la referme aussitôt.) Oh! oh! quelle bise infernale ! . c'est à fendre les pierres! ... Ah çà! j'y songe ., . j'ai

une glace brisée . . J'ai peur que tu ne geles là-dedans, On pauvre ami ?

.. c’est un malen-

Voilà les chevaux !

Deruis. Ne crains rien :

un Lapon.

ROUvIÈRE. Oui?. :

dame Dupuis.) 3"

Je supporte le froid comme

Allous, bravo!... (Entre ma-

Mapaue Depuis (d'une vois brève el agitée). Tout est prèt. Voici tes clefs, mon ami. J'ai réparé quelques petits oublis, tu verras, et puis, tiens, je t'ai coupé une moitié de mon vieux cachemire pour t'envelopper le cou.

Duruis. Quelle folie ! couper son cachemire ?,,, AT lons. puisque c’est fait, donne ; mais c’est de la folie.

Mavaue Depuis. Et voiei l'autre moitié pour vous, iuonsieur ‘om.

Rocvière. Pour moi? (J/ la regard. Jirenent). Merci, madame, merei bien.

Mapaue Duruis. Vous vous souviendrez de vos promesses, monsieur, n'est-ce pas? (Aouvière fait siqne que oui, et se détourne avec brusquerie.) Et toi, (Greorve, tu écriras à ta fille, surtout ?

Duruis. Nouvent,— et à toi aussi.

ROUVIÈRE (/! consulte avec distraction un calendrier ; tout à coup il s'écrie). 12 janvier !.. . Comment ! c’est aujourd'hui le 12 janvier !

Mabaue Duruis. Oui.— je pense . . , Quelle date estce done, le 12 janvier ?

RoUviÈRE. Oh! c'est une date qui ne regarde que mot... [y a cinq ans, — à pareille époque et presque à pareille heure, — je traversuis une épreuve qui sortira difficilement de ma mémoire... (L'rappant du pied.) Y SOMIMNICS-HOUS, (reorge

Dcruis. Quelle épreuve? Un accident ?

ROUVIÈRE. Non. J'étais malade, tout simplement, — et malade dans une auberge, ce qui n'est pas gai.

Duruis (sèchement). On est malade partout.

ROUVIÈRE. Évidemment; mais à quel point les ime pressions de la maladie et de la mort elle-même peuvent être différentes suivant les conditions où elles nous surprennent, voilà ce qu'il faut avoir éprouvé pour le con: cevoir.

Duruis. Heu! Ja mort est toujours la mort,

ROUVIÈRE. Tu crois cela, toi?... J'aurais voulu l'y voir... Tiens, e’était à Peschicra, sur le lac de Garda,

0h pays d'ailleurs .., nous passerons par là...je te montrera la maison... J'y fus retenu par je ne sais quelle tievre d’un méchant caractère, Pendant huit jours, tout alla bien, car j'étais dans uu délire continuel: mais up

beau soir — dans la soirée du 12 au 13 Janvier, juste. nent, —- je m'éveillai tout à CONp avec un d'anxiét et de faiblesse, et en inème temps avec une lucidité d'esprit si bizarre, que Je ne doutai pas de ma fin prochaine .,, Eh bien ! Georre, bien des scènes d'épouvante, — une sorte de plaisir ; mais

tel sentimept

J'ai atfronté dans ma vie et Je me les rappelle avec quand je songe à l'instant de mou réveil dans cette misérable chambre d'auberse, frissons d'horreur me courent dans les os, etre; Sur un signe de madame Dupuis elle de la porte.)

Dupuis (se rapprochant).

chambre ?

ROUVIÈRE. Rien d'extraordinaire Zens qui croyaient, comme mor. que j'allais passer : — une Vieille femme et un Jeune médecin, qui cansaient bas dans un coin, un prètre agenouillé au pied de mon lit, et pour encadrement à ce tableau d'une banalité funcbre, les rideaux flétris et les meubles dépareillés d’un hôtel garni, Mais ce qui me révolta. ce qui me remua jusqu’au fond de l'me, ce ne fut ni l'aspect ignoble de cet intérieur, ui méme l'appareil de mort qui le remplissait: ce fut l'air l'insouciance et de distraction barbare répandu autour de mot, Ce fut l'abandon profond, le vide où Je me sentais mourir, — Je ne pouvais parler ; mais... Dieu! que cette vision m'est demeurée présente !... je regardais comme un suppliant de tous côtés, essayant de rattacher à quelque faible lien la vie qui m'échappait, demandant avec angoisse à ces visages impassibles un signe d'intérêt ou seulement de pitié, interrogeant d méme, les meubles, tout... cherchant un seul objet qui me parlt au cœur... un seul souvenir qui me bere dernier sommeil qui me dit adieu !— Tout m'était étranger,

Dupuis (sombre et bourru).

es de:

(Marianne s'arrête près

Que vis-tu donc dans cette

cependant, — Des

mélancolie grave). Le penses-tu ?

le que Dieu l'a faite pour

* plus grand nombre ia scuttre l ,

la mort atteudrie et consolée, celle qui est trée et qui pleure aussi, m'apparaissait, aupres de 1 yonie solitaire, comme une douce fête à peine troub. : !.., Ah! je üs, cette nuit-là, de singulivres réflexions! ... (1 5e frappe le front de la main.) Voyous, es-tu prèt ?

Duruis. Quand tu voudras : Quelles réflexious pou vais-tu faire ?

RouviÈrEe. Ah! pour te dire vrai, je perdis quelques grains de mon orgueil; je me félicitai moins de lexistence que J'avais choisie hors de l'orniere commune . .. Pourquoi le nier? Le vrai hvre de la vie s'ouvrit tout à coup sous mes yeux, et j'y lus à toutes les pages, écrits d'une main divine, les mots devoir et sacrifice ! Je n'avais pas voulu de cette loi vulgaire ; je n'en avais vu que les rigueurs: j'en counus les bienfaits! ... jen avais déserté les entraves pour courir à l'indépendance, et je n'avais trouvé qu'ur éternel exil. .j'avais pensé conquérir sur la routine hu maine des biens inconnus de la foule, je n'avais couquis qu'uue jeunesse sans affections, — une vieillesse sans appuis, — une mort sans larmes! (avec force). Alors, George, alors je sus à quel prix Dieu nous vend légoisme !

Duoruis. Tu fus longtemps dans cet état ?

ROUVIÈRE. Assez pour ne l'oublier jamais Le jeuve médecin, voyant mou regard se fixer sur lui, s'approcha de mon ht,et je sentis sur mon bras le contact de sa main froide, indifférente comme son cœur. Je le repoussai et je fermai les yeux. — J'avais vu mourir mon pere ; Je me rappelat soudain, avec une clarté de sour?nir qui m'éblouit comme uje apparition, tous ceux qu! l'avaient assisté à cette heure suprème, les serviteurs familiers de la maison, le vieux docteur et le prètre à cheveux blancs, lun et l’autre ses amis d'enfance, — ma mvre enfin, mon excellente mère, tous penchés vers lui, tous lui souriant à travers leurs pleurs, et lui charmant la mort apres lui avoir enchanté la vie! A cette pensée, à ces images, mon cœur, tout desséché qu'il fût, se fondit en sanglots . .. (Sa voix se brise.) J'étais sauvé (21 jait quelques pas, madame Dupuis, debout, le coude appuyé sur la cheminée et la téte dans sa main, détourne les yeux.)

Durcis (troublé). Ces souvenirs te font me}, mon aa !

Rouvière (d'une 011 rauque). Ils me font mal, —

ou!...cest que tout ce que Je vois ei, dans ce sulon mème, les réveille... les exalte encore E-ES: parlant « luiméme.) Fous ces logis d'autrefois se ressemblent . . . J'ai vu tout cela dans ma premivre . ., dans ma meiileure jeuuesse .. Près de la fenêtre, comme ici, était la petite table de travail devant laquelle je retrouvais ma mere chaque anuée ; au coin du feu, le grand fauteuil d'où mon pere se levait pour m'embrasser; sur les murs, les portraits de tulle, gardiens de la paix et de l'honneur domestiques ; partout, comme ici, la trame visible de deux existences etroitement uuies.,,à jamais enlacées!.,, C'est à que je les ai vus... J'aurais dû m'instruire à leur exemple .., etil ma fallu trainer par toute la terre l'ennui de ma vie déracinée et le remords sans treve du devoir méconnu — avant de comprendre qu'ils étaient heureux !... Euxmémes le savaient-ils?.., Hélas! n'ai-je pas entendu mon pere envier ces amers plaisirs que je devais goûter? n’aije pas été plus d'une fois le témoin ou le confident de leurs plaintes, de leurs griefs mutuels? Pauvres vieillards ! et, des que lun d'eux eut disparu, l'autre ne put vivre

Durcis. Mon ami!

ROUVIÈRE (frès-ému). Eh bien! moi, sitôt que cetie maison fut vide, je la vendis!.., j'eus ce cœur-ia!,., La chambre où J'étais né, la fenêtre où travaillait ma mire, où J'avais vu le soleil pour la premi re fois, toutes Îles traditions, toutes les fidèles amitiés du sol natal, je vendis tout!... Je fis mieux... /j'aliénai mon patrimoine... je rivai à jamais la chaine de mon égoisme , . , si bien qu'aujourd’hui je ne puis plus même assurer à ma vicillesse, par l'appät d'un héritage, le mensonge d’un peu de dévonement ... Hélas! ce qui m'est plus sensible, je ne puis racheter cette pauvre maison de village, pour y être aimé... au moins par des ombres... pour y vivre noins seul les der niers Jours qui me restent pour y mourir!.,. (Avec F'olence.) Eh bien! partirons-nous enfin ?

Dupuis (avec élan, lui saisissant la main.) Oui, Tom üi, nous allons partir, — si tu refuses d'accepter pour “oujours à mon foyer de famille la place d'un ami, — la ace d'un frère? (A sa femme.) Et toi, — ne pleure pas

.. oublie cette heure d'ingratitude .. la première de ma vie... la derniere aussi !

Mabaue Dupuis (iui sautant au cou). Oh! George! (Courant à Rouvière, qui Les regarde d'un œil humide.) Oh! monsieur Foim, si ce bonheur que vous venez de nous reudre pouvait vous tenter, avec quelle Joie nous vous et ferions votre part !

RouviÈRE (hésitant). Madame . . . mes amis !... Ah! George, on ne Joue pas avec la vérité... Je me suis pris comme un enfant au piége que je te tendais, (11 s’'assied comme près de défaillir F George et sa ferime l'entourent en le suppliant. IU reprend à demi voir j C’est un doux *ouge cependant pour un pauvre abandonné comme moi !

MabamE Dupuis (joignant les mains avec transport). Il reste !

MARIANNE (qui s'essuie les yeux). Je vas lui faire son hi dans la belle chambre bleue, n'est-ce pas, madame ?

ROUvVIÈRE (se devant). Eh! quoi, Marianne !

MakiaNNE. Je vous dis que j'y vas!

RoUvVIÈRE. Eh bien!... oui, c’est bon... mais n’al- Æ©Z pas me mettre les pieds plus haut que la tête, ma toute belle! ... Soixante centimètres d’inclinaison, s’il vous plait! et puis, Marianne, gardez-vous, sur votre vie... (IL s'interrompt, secoue la tite en souriant et ajoute avec douceur.) Faites comme vous l’entendrez, Marianne, ce sera très-bien. (Marianne sort.) Vous voyez, mes amis. toujours ce maudit égoisme qui perce... mais vous me déferez de cela, vous autres... Ah! je vais done me reposer un peu! (/l se rassied.) Kaites-moi un grand plaisir, madame Dupuis... Je connais par expérience les misères de l'exil... rappelez votre chatte |

R . — | NB. Grammaticai references are to Fraser and Squairs High School French Grammar (new edition), | Pace 3, line 4,— le, Kee Gram., $ 369, 6. quatre à quatre, four steps at a time, Lit., ‘four by four,” the word warehes being originally understood, % 7.—ce diable de Tom! #hat imp of a Tom !

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