‹ Le village sous l'ancien régime (volume 2)Chapitre 19 sur 46 · L'INFLUENCE SEIGNEURIALE · texte numérisé non relu

L'INFLUENCE SEIGNEURIALE

L'ancienne autorité du seigneur. — Son train. — Prise de possession d'une seigneurie. — Entrée de M.^ de Voltaire dans ses terres. — Le duc de Sully. — Patronage et parrainage*

— Familiarité entre seigneurs et pays€uis. — Tyrannie locale. — Genspillehommes. — Plaintes aux Etats-Généraux.

— Grands Jours. — Insolence des vilains. — Violences des seigneurs. — Répression des intendants. — Procès. — Misère de certains seigneurs. — Propriétaires nouveaux. — Attributions des seigneurs. — Leur autorité morale. — Leur rôle dans la communauté.

A mesure que le château se démantelait, le seigneur se désarmait. Au xvin' siècle, il ne portait plus qu'une épée légère, meilleure pour la parade que pour l'action; de même, son autorité était devenue plus apparente que réelle.

Longtemps, il avait été souverain dans son village. Au XVI® siècle, Montaigne le comparait à un roitelet. Dans les provinces éloignées, comme la Bretagne, à voir « le train, les subjects, les offl- , ciers, les occupations, le service et cérimonie d'un seigneur retiré et casanier, nourry entre ses valets... il n'était rien de plus royal... Il oyt parler de son

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maistre une fois l'an, » dit Montaigne, qui ajoute aussitôt : « à la vérité nos loix sont libres assez ; et le poids de la souveraineté ne touche un gentilhomme français à peine deux fois en sa vie... car qui veut se tapir en son foyer, et sçait conduire sa maison sans querelle et sans procez, il est aussi libre que le duc de Venise * . »

Il rétait peut-être davantage ; car il n'avait pas, comme celui-ci, un conseil des Dix, avec qui il dût compter. Le seigneur haut-justicier, même au xvu® siècle, prenait possession de sa terre avec le cérémonial d'un souverain. En 1647, le chancelier Séguier ayant acquis la baronnie de ViUemaur, le bailli réunit les officiers de justice et les habitants dans l'auditoire du lieu, et les requit de reconnaître le chancelier pour vrai et légitime seigneur. Après qu'il eut reçu leur serment, il se rendit à la. geôle, dont il se fit présenter les clefs, à Téglise, où le doyen l'installa dans tous les droits honorifiques, enfin à la porte de la ville, où les clefs lui furent remises en reconnaissance de la domination seigneuriale. De semblables formalités furent accomphes dans les huit villages qui dépendaient de la baronnie^. On en faisait moins à l'avènement d'un roi.

Quand un seigneur arrivait pour la première fois dans ses terres, les habitants lui préparaient une

* EssaiSy 1. 1, ch. XLII. — La première édition des Essais est de 4580.

< Histoire de ViUemaur, par Gourtalon, p..i08. Manuscrit de la bibliothèque de Troyes, n^ 2254.

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entrée solennelle. En 1759, Voltaire prit possession de la seigneurie de Tournay, que lui avait cédée le président de Brosses. « On lui fit tous les honneurs possibles, dit une lettre du temps ; canons , boîtes , grenades, tambours, fifres... Tous les paysans sont sous les armes. Le curé harangua. M. de Voltaire lui dit : Demandez ce que vous voudrez pour réparer votre cure, je le ferai. Les filles de la paroisse présentèrent des fleurs aux deux dames... La santé du nouveau seigneur fut portée au bruit du canon. Je vous jure, dit l'auteur de la lettre, que je suis persuadé qu'il n'a jamais été si aise*. »

Le grand seigneur, quand il habitait ses terres, y menait un train princier. Le duc de Sully, après la mort de Henri IV, se retira loin de la cour, avec un nombre considérable d'écuyers, de pages, de gentilshommes et de domestiques. Une compagnie de gardes et une compagnie de Suisses étaient attachées à sa personne. Lorsqu'il sortait, une grosse cloche appelait ses gentilshoïnmes et ses gardes, qui faisaient la haie dans ses appartements et le suivaient à une distance respectueuse dans ses jardins. A table, il occupait le haut-bout, assis, ainsi que la duchesse, sur un fauteuil ; tandis que ses enfants et les autres convives étaient placés sur des tabourets ^. Un dais surmontait dans la salle d'apparat le siège où le seigneur haut-justicier donnait audience à ses vassaux. La résidence du grand

^ Foisset, Le 'président de Brosses y p. 147. * Supplément aux Mémoires de Sully, éd. i768, VIII, p. 326 et suiv.

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seigneur dans son château était d^ordinaire une source d'aisance pour ses paysans; son absence prolongée leur causait parfois plus de perte que les impôts * ; mais, souvent, ils avaient à subir, nonseulement son autorité, mais les exigences moins supportables de ses domestiques.

L'autorité du gentilhomme campagnard était plus directe ; lorsqu'il était né dans le pays, il se formait entre lui et les habitants des relations empreintes d'une certaine familiarité, qui n'excluait ni le respect, ni l'affection. Le seigneur est secourable au paysan; le paysan, outre les redevances, lui fait des présents continuels * ; le seigneur connaît tous ses vassaux par leur nom ; il prend parmi eux ses domestiques et ses serviteurs ; il est le témoin de leurs mariages ; sa femme, ses fils, ses filles, tiennent comme lui leurs enfants sur les fonts-baptismaux. C'est surtout avant le xviii® siècle qu'on a signalé ces marques d'un patronage sympathique exercé envers les vassaux ; au xviii® siècle, soit que les seigneurs fussent plus souvent absents, soit que leur protection fût moins recherchée, leur nom figure plus rarement sur les registres de baptêmes ^. Quelquefois le fils du seigneur, par réciprocité, avait pour parrain et marraine des paysans ; Montaigne raconte que son père le « fit tenir sur les

* Cahier de Longpont, élection de Mortagne. Arch. parlementaires. V, 334.

< L'Ami des Hommes, 1, 162.

' Max Quantin, Inir, à V Inventaire det Arch, de rVofine,

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fonts à des personnes de la plus abjecte fortune, pour Ty obliger et attacher*. »

En Vendée et en Bretagne, ces relations empreintes d'une familiarité affectueuse, subsistèrent jusqu'à la Révolution. Le seigneur visitait souvent les paysans dans leurs métairies, causait avec eux de leur position, du soin de leur bétail , prenait part à des accidents et à des malheurs qui lui portaient aussi préjudice ; il allait aux noces de leurs enfants et buvait avec les convives. Le dimanche, on dansait dans la cour du château, et les dames se mettaient de la partie *.

D'ordinaire, le fils du gentilhomme campagnard était élevé avec les fils de ses vassaux. Souvent il apprenait même à lire et à chiffrer dans l'école de la paroisse ^. Montaigne fut mis en nourrice dans un pauvre village appartenant à son père, où il fut « dressé à la plus basse et commune façon de vivre. » On se rappelle Du Guesclin luttant avec les enfants de son village, les molestant au point que les paysans s'en plaignent, châtié par son père parce qu^il persiste dans ses jeux violents, et s'enfuyant de la prison où il a été enfermé *. Malheureusement tous les fils de seigneurs en grandissant ne devenaient pas des héros ; ils n'allaient pas dé-

* Essais, Uv. III, ch. XIII.

* Mémoires de madame de La RochejaqueleiUy I8i5, p. 41 , 42. ^ Coyer, Développement du système de la noblesse commer-

çanie, i757, II, 107. — Cahier du Tiers-Etat de Saintes. Arch, parlementaires i V, 676.

^ Chronique de sire Bertrand Du Guesclin^ ch. I.

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penser leurs forces contre les ennemis de leur pays, et leurs vassaux devenaient parfois et trop souvent les victimes de leurs caprices et de leurs violences. Rien n'est pire que la tyrannie locale; personne ne peut s'y dérober, parce que chacun est connu personnellement du maître. Si le caractère du sei^ gneur était vicié par l'ignorance et l'oisiveté, si son tempérament était violent, ceux qu'il appelait ses paysans^ ou ses habitants en souffraient à tous les instants. Au xvi® siècle, on croyait que les gentilshommes n'étaient plus ce qu'ils étaient autrefois et qu'ils avaient dégénéré? Au moment des guerres de religion, ils ne savaient plus protéger leurs vassaux, et trop souvent ils préférèrent s'associer aux pillards plutôt que de les combattre. Si l'on cite des gentilshommes qui comme le sire de Pavans, réunirent leurs paysans dans leurs châteaux pour repousser les gens de guerre qui dévastaient les campagnes, on en accusait d'autres d'appeler ces derniers « pour faire chastier et manger des meschans paysans » qui ne voulaient pas travailler gratuitement pour eux. Les habitants, sachant que les parlements limitaient les corvées seigneuriales, essayèrent de résister à des exigences qui leur paraissaient excessives. Ils travaillaient, tandis que le seigneur ne faisait rien , et le travail leur apportait l'aisance. Certains gentilshommes s'irritaient de leur prospérité, ils s'attribuaient leurs biens « par force, audace de coups de bâton et corruption de justice; » ils allaient jusqu'à leur arracher le pain de leur huche « pour se nourrir eux et leurs

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damoiselles ; » et un curé de campagne se faisait l'écho des haines populaires en leur donnant les noms sanglants de genstuehomme et de genspillehommes *.

Les plaintes des paysans se firent entendre aux Etats-généraux d'Orléans et de Blois. Les ordonnances qui en furent la conséquence, essayèrent de remédier aux abus les plus criants. Les tailles arbitraires et les péages nouveaux furent interdits; la faculté de chasser sur les terres ensemencées fut limitée ; il fut défendu aux seigneurs « de contraindre leurs sujets ou autres à bailler leurs filles, nièces ou pupilles, en mariage à leurs serviteurs ou autres, contre la volonté et liberté , qui doit être en tels contrats. » Cette atteinte à la liberté individuelle était regardée comme si grave que ceux qui s'en rendaient coupables étaient menacés d'être déchus de la noblesse et d'être punis comme coupables de rapt *.

Les ordonnances des rois et les Grands Jours qu'ils firent tenir dans certaines provinces amenèrent, à partir de Louis XIV, des résultats efiBcaces. Il faut

^ Mémoires de Claude HatoUy p. 92, 7i3, 787.— Fauchet, de la Milice, p. 126.

« Ord. de 1560, art. 106 à 108. — Ord. de 1579, art. 280 à 285. — Ane, lois françaises, XIV, 90, 443. — A côté de ces faits, on pourrait citer des seigneurs dotant des jeunes filles, comme le duc de Nevers Louis de Gonzague et sa femme, Henriette de Clèves, qui fondèrent, en 1573, une rente destinée à doter tous les ans 00 jeunes filles, auxquelles on donnait le nom de ftlles-madame, — Portagnier, Histoire du ChàteUi, Trav, de VAc. de Reims, 1874, p. 408.

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lire dans les Mémoires de Fléchier sur les Grands Jours d'Auvergne, à quel degré de violence se portaient certains seigneurs et de quels châtiments exemplaires ils furent atteints. Meurtres, emprisonnements arbitraires, abus d'autorité furent poursuivis et réprimés avec rigueur. Les paysans en furent tellement surpris qu'ils se crurent les maîtres, et que plusieurs d'entre eux promirent leur protection aux seigneurs dont ils avaient à se louer *.

Lorsque les paysans sentirent que les seigneurs n'avaient plus tout pouvoir sur eux, ils ne tardèrent pas à leur témoigner moins de respect. Olivier de Serres se plaint de l'arrogance et de l'insolence des ouvriers ruraux, que la longueur des guerres civiles avait habitués à l'oisiveté et au désordre. On en était réduit, selon lui, à faire faire les moissons par des femmes de mauvaise vie et des larrons *. A la fin du xvn* siècle, des habitants de la campagne affectaient de ne pas saluer leurs seigneurs « comme ils y étaient obligés. » Les uns furent poursuivis pour les avoir regardés « fîzement d'une mine nargante , fière et insolente ; » d'autres « pour avoir mis les mains dans leurs poches, au lieu d'ôter leur chapeau, et pour avoir envisagé un gentilhomme avec effronterie^. » L'insolence avait été longtemps réprimée sommairement par les sei-

* Mémoires de Fléchier, éd. Hachette, p. 160, 210, 212, etc.

* Théâtre d'Agriculture, éd. 1600, p. 39.

3 Inv. Arch. Aude, B. 395, 410, 460.

gneurs , qui ne se faisaient faute de coups de cravache ou de canne; sous Louis XIV, on invoqtie la justice pour la punir; plus tard, on la tolérera, et le défaut de salut ne sera plus déféré aux tribunaux.

Au XVIII® siècle , c'est à l'intendant que se plaignent paysans molestés et seigneurs outragés. Ces derniers signalent l'esprit de plus en plus indépendant des manants ; le mot de mutinerie revient souvent dans leur correspondance. Si le seigneur est influent, si ses réclamations paraissent justes, le mutin est arrêté et retenu en prison pendant quelque temps par mesure administrative. Il en est de même à l'égard des gentilshommes qui abusent de leur situation. Une lettre de cachet en fait justice. C'est ce qui arrive à un normand violent, qui avait cassé d'un coup de fusil le bras d'un de ses domestiques, estropié un collecteur, blessé un colporteur, et maltraité des voituriers qui ne se rangeaient pas assez vite pour lui laisser le passage libre * . Si le seigneur coupable résiste, l'intendant l'assiège dans son château et le fait mettre en prison *. L'impunité était parfois acquise aux crimes des grands, surtout quand ils étaient princes du sang. Le comte de Gharolois, rentrant de la chasse, avise dans les rues d' Anet un bourgeois sur sa porte ; par bravade et par caprice, il le vise et le tue. Il alla demander sa grâce au régent, qui lui répondit : « Le roi vous l'accorde ; mais il l'accordera plus volontiers à celui

* Inv, Arch. Calvados, C. 384.

* Mémoires de N, J, FomauUy p. 50.

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qui vous en fera autant *. » La réponse était spirituelle; le châtiment insuffisant.

Heureusement, de pareils crimes étaient rares. Ce qui était plus fréquent, c'étaient des violences commises par des gentilshommes. On leur reproche de ne jamais montrer bon visage à leurs paysans, de ne les payer que le plus tard possible et quelquefois de « les contenter de bastonnades au lieu d'argent*. » Aux environs de Paris, en 1789, « si un paysan qui n'a qu'un cheval à sa voiture rencontre im équipage, on le jette par dessus le bord, au risque d'être écrasé et renversé ; et on lui fait payer l'entretien du pavé^. » Cependant les plaintes des vilains étaient parfois entendues, surtout dans la seconde moitié du xviii® siècle. En 1775, le subdélégué de Bar-sur-Aube fit arrêter par la maréchaussée et conduire aux prisons du bailliage deux officiers, dont l'un était seigneur de village, accusés d'actes de violence. Un jour, le seigneur avait tiré l'épée dans l'église ; une autre fois, il avait couché en joue un vicaire ; enfin, chassant avec son ami, il avait maltraité des paysans, tué leurs chiens et gâté leurs récoltes. Les deux officiers furent d'abord condamnés à trois mois de prison et privés de leur emploi; mais ils avaient des amis puissants; le ministre de la guerre, cédant aux sollicitations, les fit mettre en liberté, et menaça le subdélégué d'une punition exemplaire pour les avoir poursuivis. Ge-

^ Journal de Barbier, éd. Charpentier, 1. 1, 275.

* Olivier de Serres, p. 38.

3 Cahier de Bry-sur-Mame.— Areh. parlementaires, IV, 382.

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lui-ci, soutenu par Tintendant, se défendit avec vivacité et plaida victorieusement sa cause , qui était celle des paysans molestés par leurs seigneurs * .

Le paysan, se sentant protégé par la loi, résistait au seigneur ; il lui intentait des procès ; il les soutenait avec une ténacité qu'aucun sacrifice n'ébranlait. Devant les tribunaux, il se sentait l'égal de son maître, et Ton pourrait citer de nonabreux arrêts, qui donnèrent gain de cause au paysan. Ce n'étaient pas les maîtres les plus durs qui étaient le plus tracassés par leurs vassaux; Olivier de Serres, tout en recommandant l'humanité et la douceur, ne voulait pas que l'on renonçât à la rigueur; il rappelait le vieux proverbe :

Oignes vilain, il vous point; Poignes vilain, il vous oint '.

Les seigneurs débonnaires n'étaient pas toujours obéis ni payés. Il existe une charmante lettre de madame de Sévigné, dans laquelle elle se plaint avec une spirituelle résignation d'être obUgée de donner à ses fermiers le montant des arrérages que ceux-ci ne veulent ou ne peuvent pas lui remettre^. Souvent le seigneur au milieu de terres mal cultivées et de tenanciers qui ne le paient pas, mène une vie de privations, et perd l'autorité et le prestige qu'il doit à son rang, malgré les droits honorifiques dont il jouit. « A quoi servent, dit un auteur du xvin® siècle,

* Arch. de TAube, C. Î94.

« Théâtre d'AgricuUure, p. 39.

3 Lettre du 15 juin 1680.

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ees marques d'honneur que Tindigence dégrade^ ce banc distingué dans la paroisse où l'on devrait attacher un tronc au profit du seigneur, ces prières nominales que le curé, s'il osait, convertirait en recommandation à la charité des fidèles'?... Toutes ces marques de suprématie paraissent d'autant plus pesantes qu'elles ne sont justifiées par aucune supériorité. Quelle autorité possède sur un paysan un seigneur qui ne peut ni le contraindre, ni le payer ? C'est la situation de la plupart des gentilshommes campagnards. Las de traîner une existence précaire au milieu de manants qui ne le respectent plus, souvent le noble vend ses terres et va chercher fortune à la Cour ou à l'armée. Il sollicite pour ses fils des bourses dans une école militaire et des pensions pour lui. L'acquéreur de ses biens est d'ordinaire im bourgeois enrichi ou anobli qui veut placer son argent d'une manière sûre, et qui met d'autant plus de rigueur à recueillir les revenus de sa terre qu'il sait combien elle lui coûte. Mais le nouveau seigneur, d'origine roturière, n'a pas, comme l'ancien, le prestige que donne la naissance, et les paysans se demandent s'ils ne pourront pas de même un jour, avec leurs épargnes, acquérir l'influence qui dérive de la propriété du sol *.

* Goyer, La Noblesse commerçante^ i 756, p. 39. Le dicton suivant nous atteste également la pénurie de certains seigneurs :

C'est un gentilhomme de Beauce, Qui se tient au lit quand on refait ses chausses.

Menault, Àngerville la Gâte, p. 336.

* L'Ami des Hommes, 1756, 1. 1, p. 165,

Aussi les nouveaux seigneurs enrichis, comme les anciens nobles appauvris, exercent rarement, au xvni® siècle, une influence sérieuse sur l'administration de la communauté. Les uns ne sont plus écoutés, les autres n'inspirent pas une confiance suffisante à des habitants qui les envisagent comme des propriétaires ou des créanciers, et non comme des chefs. Quant aux grands seigneurs qui avaient plusieurs terres et qui y résidaient rarement, la plupart se désintéressaient entièrement de la direction des affaires locales, et s'en déchargeaient sur leurs oflBciers de justice et sur leurs hommes d'affaires. L'intendant et ses subdélégués profitaient de cet amoindrissement de l'influence seigneuriale à tous les degrés pour accroître celle du pouvoir central, en favorisant, tout en les contenant, les droits des habitants.

A la veille de la Révolution, les redevances subsistaient; les services rendus par les seigneurs étaient oubliés. On pourrait citer pourtant de nombreuses fondations charitables dues à leur libéralité ; on pourrait s'étendre sur les bienfaits que répandaient autour d'eux des châtelains généreux et des châtelaines compatissantes ; on pourrait, surtout dans la période qui précéda la Révolution, montrer les malades soulagés, les enfants instruits, les misères atténuées par des seigneurs qui savaient que leurs droits leur imposaient des devoirs *. Ces devoirs, sauf en ce qui concer-

^ M. H. Taine {Les origines de la France contemporaine^ I, 42 et suiv.) en cite de nombreux exemples. J'en ajouterai un.

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