L^INFLUENCE SEIGNEURIALE
nait la justice, étaient surtout de Tordre moral; quelques-uns dépendaient plutôt du caractère du seigneur que de son rang. Veiller sur la conduite et la tenue du curé, Tempécher de causer du scandale, s'enquérir de la manière dont il remplit ses fonctions pastorales, surveiller Tadministration de réglise ; toutes ces attributions ne pouvaient être exercées avec autorité et compétence que par un homme sage et vénérable . C'était une sorte de pouvoir patriarcal qu'un jeune seigneur, à moins d'une maturité précoce, aurait eu mauvaise grâce à s'arroger. D'autres obligations étaient plutôt relatives aux convenances qu'à l'administration; ainsi, on recommandait aux seigneurs de ne pas faire attendre le prêtre qui devait dire la messe, d'assister aux offices avec modestie et piété ; on les engageait à régler leurs dépenses pour avoir le moyen de faire l'aumône, à entretenir les hôpitaux, à les faire surveiller par le juge, à visiter les pauvres, à les soulager. On les invitait aussi à se transporter dans les paroisses les plus éloignées de leurs terres, particulièrement les jours de fêtes et les dimanches, où les assemblées d'habitants avaient lieu, afin de reconnaître par leurs propres yeux le bien et le mal, et par l'autorité de leur présence, d'affermir l'un et de bannir l'autre * .
Dans la disette de 1747, un homme de qualité donna le pain et le couvert à mille pauvres pendant six mois. — LAmi des HommeSflj i6i.
* Des devoirs des seigneurs dans leurs terres suivant les ordonnances de France^ 1668. Ce petit traité était attribué au duc de Luynes. — Freminville, Traité^ p. 615.
170 LIVRE m. CHAPITRE II.
Ces conseils édifiants, est-il besoin de le dire, étaient rarement observés. Les monastères et les chapitres, où les traditions se perpétuaient, pouvaient seuls exercer une surveillance incessg,nte et régulière sur les villages qui leur appartenaient. Les seigneurs eCvClésiastiques faisaient valoir leurs droits avec une modération qui permettait aux populations de les supporter plus facilement. Il n'en était pas toujours de même des seignetirs laïques. Leur influence dépendait souvent de leur caractère, de leurs mœurs, de la manière dont ils accomplissaient leurs devoirs. C'était, dans les conditions les meilleures, celle d'un homme riche, instruit, dévoué, qui s'occupe des intérêts de ceux qui l'entourent. Il intervenait auprès de l'intendant, qui le traitait avec considération, lui accordait souvent ses demandes, les refusait quelquefois. Il usait de son crédit pour soutenir les droits de ses habitants, soit auprès de l'administration, soit auprès de la magistrature. Dans ce rôle bienfaisant et utile, il ne rencontrait pas toujours l'ingratitude. « J'ai vu, dit le marquis de Mirabeau, des exemples que je pourrais citer, de communautés qui se sont rachetées de leur seigneur, qui voulait les vendre, pour se rendre à lui *. » Quelques seigneurs se faisaient gloire d'enrichir le village qui leur appartenait ; la vanité chez eux produisait autant de bien que le désir d'être utile. Ils éveillaient l'industrie, ils amélioraient l'agriculture, ils provoquaient le travail et répandaient
* VÀmi des Hommes^ 1, 164.
Taisance '. Mais parfois leurs bienfaits même étaient mal interprétés, et le paysan ne voyait en eux que des maîtres, dont le luxe l'irritait, et auxquels il fallait payer les droits féodaux.
Le règlement de 1 787 appela le seigneur à prendre part à l'administration municipale, en lui attribuant la présidence du conseil des notables. En définissant ainsi ses droits, on les limitait. Il était toujours le premier; il n'était plus le maître. Auparavant, il était au-dessus des assemblées, que présidait le juge ; il n'intervenait pas dans les discussions qui concernaient les intérêts communs; mais, par le droit de justice et l'exercice de la police, qui pouvaient rendre son influence prépondérante, il représentait, dans la constitution sociale du village, la tradition et l'autorité appuyées sur la possession du sol.
* Lettres choisies de M>»« Roland^ p. 32â.