CHAPITRE II L'INFLUENCE SEIGNEURIALE
L'ancienne autorité du seigneur. — Son train. — Prise de possession d'une seigneurie. — Entrée de M. de Voltaire dans ses terres. — Le duc de Sully. — Patronage et parrainage. — Familiarité entre seigneurs et paysans, — Tyrannie locale. — Genspiilehorames. — Plaintes aux États-Généraux. — Grands Jours, — Insolence des vilains. — Violences des seigneurs. — Répression des intendants. — Procès. — Misère de certains seigneurs. — Propriétaires nouveaux. — Attributions des seigneurs. — Leur autorité morale. — Leur rôle dans la communauté.
A mesure que le château se démantelait, le seigneur se désarmait. Auxvm'' siècle, il ne portait plus qu'une épée légère, meilleure pour la parade que pour laction ; de même, son autorité était devenue plus apparente que réelle.
Longtemps il avait été souverain dans son village. Au XVI® siècle, Montaigne le comparait à un roitelet. Dans les provinces éloignées, comme la Bretagne, à voir « le train, les subjects, les officiers, les occupa-
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lions, le service et cénnionio d'un sei|^n(;ur l'eliré et casanier, nourry entre ses valets... il n^'îtait ri(3n de plus royal... 11 oyt parler de son niaistre une fois l'an, » dit Montaigne, qui ajoute aussitôt : « A la vérité, nos lois sont libres assez; et le poids de la souveraineté ne touche un gentilljonime français à peine deux fois en sa vie... car qui veut se tapir (*n son foyer, et sçait conduire sa maison sans querelle et sans procez, il est aussi libre que le duc de Venise *. »
11 Tétait peut-être davantage ; car il n'avait pas, comme celui-ci, un conseil des Dix avec qui il dût compter. Le seigneur haut-justicier, même au xvii° siècle, prenait possession de sa terre avec le cérémonial d'un souverain. En 16/i7, le chancelier Séguier, ayant acquis la baronnie de Yillcmaur, le bailli réunit les officiers de justice et les habitants dans Tauditoire du lieu, et les requit de reconnaître le chancelier pour vrai et légitime seigneur. Après avoir reçu leur serment, il se rendit à la geôle, dont il se fit présenter les clefs ; à Téglise, où le doyen rinstalla dans tous les droits honorifiques ; enfin à la porte principale du bourg, où les clefs lui furent remises en reconnaissance de la domination seigneuriale. De semblables formaUtés furent accomplies dans les huit villages qui dépendaient de la baronnie -. On en faisait moins à Tavènement d'un roi.
i Essais, liv. I, ch. XLII. La première édition des Essais est de 2 Histoire de Villemaur^ par Coartalon, p. 108. Manuscrit de la
Quand un seigneur arrivait pour la première fois dans ses terres, les habitants lui préparaient une entrée solennelle. En 1759, Voltaire prit possession de la seigneurie de Tourney, que lui avait cédée le président de Brosses. « On lui fit tous les honneurs possibles, dit une lettre du temps : canons, boîtes, grenades, tambours, fifres, tous les paysans sous les armes. Le curé harangua. M. de Voltaire lui dit : « Demandez ce que vous voudrez pour réparer votre cure, je le ferai. Les filles de la paroisse présentèrent des fleurs aux deux dames... La santé du nouveau seigneur fut portée au bruit du canon. Je vous jure, dit Fauteur de la lettre, que je suis persuadée qu'il n'a jamais été si aise ^ . »
Le grand seigneur, quand il habitait ses terres, y menait un train princier. Le duc de Sully, après la mort de Henri IV, se retira loin de la cour, avec un nombre considérable d'écuyers, de pages, &e gentilshommes et de domestiques. Une compagnie de gardes et une compagnie de Suisses étaient attachées à sa personne. Lorsqu'il sortait, une grosse cloche appelait ses gentilshommes et ses gardes, qui faisaient la haie dans ses appartements et le suivaient à une distance respectueuse dans ses jardins. A table, il occupait le haut bout, assis, ainsi que la duchesse.
bibliothèque de Troyes, n» 2254. — Voir aussi la Prise de passes,sion du duché de Retz en octobre 1780, par M. de Sourdeval. Rev, des Soc, savantes, ?>^ série, VI, 488-489, 1 Foisset, Le président de Brosses, p. 147,.
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sur un rauliMiil, laiidis ([\ic, ses enfants cl, les autres convives étaient placés sur des tabounîts ^ Vn dais surmonlait, dans la salle d'apparat, le siège où Ir seigneur haut-justicier donnait audience ;\ ses vassaux. La résid(»nce du grand seigneur dans son cliàleau était d'ordinaire une source cV aisance pour ses paysans ; son absence prolongée leur causait parfois plus d(* perte que les impots-; mais, souvent, ils avaient à subir, non seulement son autorité, mais les exigences moins supportables de ses domestiques.
L'autorité du gentilhomme campagnard était plus directe : lorsqu'il était né dans le pays, il se formait entre lui et les habitants des relations empreintes d'une certaine familiarité qui n'excluait ni le respect ni raflcction. Le seigneur donne des secours de tout genre aux paysans ; il est leur conseiller, leur tuteur, quelquefois même leur médecin ^ ; les paysans, outre les redevances, lui apportent des présents continuels''. Le seigneur connaît tous ses vassaux par leur nom ; il prend parmi eux ses domestiques et ses serviteurs; il est le témoin de leurs mariages ; sa femme, ses fils, ses filles, tiennent comme lui leurs enfants sur les fonts baptismaux'^. C'est surtout avant le xvin^ siècle
1 Supplément aux Mémoires de Sulhj, éd. 1769, VUI, p. 326 et suiv.
'-^ Cahier de Longpont, élection de Mortagne. Archives parlementaires, V, 334.
3 Tolleiner, Journal d'un sire de Gouberville, 2c éd. p. 262-273.
^ UA7711 des Hommes j I, 162.
^ A. Ledrii, Urbain de Laval Boisdauphin, Revue hist, du Maine, IH, 402.
qu'on a signalé ces marques d'un patronage sympathique exercé envers les vassaux; au xv!!!"" siècle, soit que les seigneurs fussent plus souvent absents, soit que leur protection fut moins recherchée, leur nom ligure plus rarement sur les registres de baptêmes ^ Quelquefois le fils du seigneur, par réciprocité, avait pour parrain et pourmari^ine des paysans. Montaigne raconte que son père le « fit tenir sur les fonts à des personnes de la plus abjecte fortune, pour Ty obliger et attacher^. » Montesquieu eut de même pour parrain un simple paysan. Sa mère l'avait voulu ainsi, «afin qu'il put mieux se rappeler, disait-elle, que tous les hommes sont égaux devant Dieu ^. »
En Vendée et en Bretagne, ces relations, empreintes d'une familiarité afl'ectueuse, subsistèrent jusqu'à la Révolution. Le seigneur visitait souvent les paysans dans leurs métairies, causait avec eux de leur position, du soin de leur bétail, prenait part à des accidents et des malheurs qui lui portaient aussi préjudice ; il allait aux noces de leurs enfants et buvait avec les convives. Le dimanche, on dansait dans la cour du château, et les dames se mettaient delà partie ''.
D'ordinaire, le fils du gentilhomme campagnard était élevé avec les fils de ses vassaux. Souvent il
1 Max Quantiiiy Intr. à V Inventaire des Archiv, de l'Yonne^ p. 24.
2 Essais, liv, III, ch, XIII. — Voir aussi : De Belleval, Nos Pères, p. 99.
3 Charles de Rlbbe, Les familles et la Société en France, p. 45.
^ Mémoires de madame de La Rochejacquelein^ 1815, p. 41, 42,
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appn^nait mc^ine ;ï lire cl à cliillVcr dans récohî de la paroissi*. '. Moii(aifj;iic fut mis en nourrice dans un pauvre villaj^iî apparl(MiaiU à son |)('iv, où il lut « drossé à la plus basse et coinnniiio iaroii dcvivrr.» On se rapi)elle Du (luesclin luttant avec l(»s enfants de son village, l(vs molestant au point que les paysans s'en plaignent, cliàlié par son pènî parce ([uil persiste dans ses jeux violents, (ît s'enl'uyant de la prison on il a été enfermé -. Malheureusement tous les fils de seigneurs, en grandissant, ne devenaient pas des héros ; ils n'allaient pas dépenser leurs forces contn». les ennemis de leur pays, et leurs vassaux devenaient trop souvent les victimes de leurs caprices et de leurs violences.
Rien n'est pire que la tyrannie locale ; personne ne peut s'y dérober, parce que chacun est connu personnellement du maître. Si le caractère du seigneur était vicié par Tignorance et Toisiveté, si son tempérament était violent, ceux qu'il appelait ses paysans, ou ses habitants en souffraient à tous les instants^. Au xvi' siècle, on croyait que les gentilshommes n'étaient plus ce qu'ils étaient autrefois et
1 Coyer, Développement du système de la noblesse commerçante, 1757, If, 107. — Cahier du Tiers- EtaL de Saintes. Arch . parlementaires, V, 676.
- Chronique désire Bertrand Du Guesclin, ch. I.
3 Le Tasse, qui viat en France en 1571, reproche à la noblesse son goût pour le village et son éloignement pour la vie citadine. u Le noble, dit-il, élevé et passant sa vie au milieu des paysans qui tremblent devant lui, n'y peut acquérir qu'une basse insolence. » (Lettre tirée àes Opuscule et traduite par Grosley, Obser-' vations sur l'Italie, le éd., IV, 219.)
qu'ils avaient dégéoéré. Au moment des guerres de religion, ils ne savaient plus protéger leurs vassaux, et trop souvent ils préférèrent s'associer aux pillards plutôt que de les combattre. Si Ton cite des gentilshommes qui, comme le sire de Pavans, réunirent leurs paysans dans leurs châteaux pour repousser les gens de guerre qui dévastaient les campagnes S on en accusait d'autres d'appeler ces derniers « pour faire chastier et manger des meschans paysans » qui ne voulaient pas travailler gratuitement pour eux. Au siècle suivant, un sieur de Saint-Biaise fait occuper par deux régiments de cuirassiers que commandent ses fils trois villages dont les habitants résistent à ses exactions-. Combien de seigneurs, dit-on en 16 1 4, ont envoyé les gens d'armes chez leurs voisins et quelquefois en leurs propres villages pour se venger d'eux, ou de corvées non faites ou de contributions non payées -^ ! Les habitants, sachant que les parlements limitaient les corvées seigneuriales, essayèrent de résister à des exigences qui leur paraissaient excessives. Ils travaillaient, tandis que le seigneur ne faisait rien, et le travail leur apportait l'aisance. Certains gentilshommes s'irritaient de leur prospérité; ils s'attribuaient leurs biens « par force, audace de coups de bâton et corruption de justice ; » ils allaient
1 Au xviie siècle Henri de Campron s'interposa souvent en faveur de ses pa^^sans pour Les préserver de la licence des troupes de passage. {Mémoires, Ed. Janet.p. 276-277),
2 Moulé, Recherches sur les villages des euDirons de Vitry-le^ François. Soc. des Sciences et Arts de Vitry, IX, 418.
s Discours de Miron. Des Etats Généraux, 1789, XVII, 92.
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jusqu'il leur arracher le paiu de leur liuclie « pour s(^ uourrir, eux el leurs ({(Miioiselhîs ; » (H. uu curé (!(» campagne se faisait réclio des liaiues popuJaircîs en leur donnant les nomn ^hiv^Vàuis do ff^nstuchommes cA de genspUlehommes ' .
Les plaintes des paysans se firent entendre aux États-généraux d'Orléans et de Blois. Les ordonnances, qui en furent la conséquence, essayèrent d(3 remédier aux abus les plus criants. Les tailles arbitraires et les péages nouveaux furent interdits ; la faculté de chasser sur les terres ensemencées fut limitée ; il fut défendu aux seigneurs « de contraindre leurs sujets ou autres à bailler leurs filles, nièces ou pupilles, en mariage à leurs serviteurs ou autres, contre la volonté et liberté qui doit être en tels contrats. » Cette atteinte à la liberté individuelle était regardée comme si grave, que ceux qui s'en rendaient coupables étaient menacés d'être déchus de la noblesse et d'être punis comme coupables de rapt-.
Les ordonnances des rois et les Grands Jours qu'ils firent tenir dans certaines provinces amenèrent, à partir de Louis XIV, des résultats efficaces. Il faut lire dans les Mémoires de Fléchier sur les Grands
1 Mémoires de Claude Haton, p. 92, 713, 787. — Fauchet, De la Milice^ p. 126.
2 Ord. de 1560, art. 106 à 108. Ord.de 1579, art. -^80 à 285. Ane. lois françaises, XIV, 90, 443. — A côté de ces faits, on pourrait citer des seigaeurs dotant des jeimes filles, comme le duc de Nevers Louis de Gonzague et sa femme, Henriette de Glèves, qui fondèrent, en 1573, une rente destinée à doter tous les ans 60 jeunes filles, auxquelles on donnait le nom de filles -madame. (Portagnier, Histoire du Chdtelet. Trav. de VAc. de Reims, t. LIV. p. 408.)
Joui\s crAuvergnc à quel degré de violence se portaient certains seigneurs, et de quels châtiments exemplaires ils furent atteints : meurtres, emprisonnements arbitraires, abus d'autorité furent poursuivis et réprimés avec rigueur. Les paysans en furent tellement surpris qu'ils se crurent les maîtres, et que plusieiu^s d'entre eux promirent leur protection aux seigneurs dont ils avaient à se louer *. Si un premier président au Parlement de Bourgogne se croit audessus de la justice en exigeant de ses vassaux des corvées et des redevances qui ne lui sont pas dues, les vassaux pourront s'adresser au conseil du roi, qui envoie sur les lieux un maître des requêtes et rend un arrêt en faveur des paysans. Cet arrêt fut enregistré au Parlement « pour servir d'exemple aux autres seigneurs -. » Le conseil du roi devient la suprême ressource des' opprimés. Le vœu bien connu « si le roi le savait » fut répété bien souvent par les habitants des campagnes dans les deux derniers siècles. Lorsque les paysans sentirent que les seigneurs n'avaient plus tout pouvoir sur eux, ils ne tardèrent pas à leur témoigner moins de respect. Olivier de Serres se plaint de Tarrogance et de Tinsolence des ouvriers ruraux, que la longueur des guerres civiles avait habitués à l'oisiveté et au désordre. On en était réduit, selon lui, à faire faire les moissons par des femmes de mauvaise vie et des larrons^. A la fin du
^ Mémoires de Fléchier, éd. Hachette, p. 160, 210, 212, etc.
2 Théâtre d'Agriculture, éd. 1600, p. 30,
3 Journal inédit de Gaudelet. Il s'agit d'une plainte des habitants
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xviT sircJc,, (les liahilaiils de la (•aiiipa'^nic allccla'hîiil (l(î lie pas saliun* leurs s(»i^iKMirs « conimc ils y étaient oblipjés. » Les uns fureiil |)f)iirsiiivis |)oijr les avoir re}2;ar(lés « fixeiuciil (rime mine narrante, l'utn*, et insoleiitc ; » (F autres « pour avoir mis leurs mains dans leurs poclics, au lieu d'oler hîur chapeau, et pour avoir envisagé un gentilhomme avec edrontcîrie '. » 1/insolence avait été longtemps réprimée sommairement par les seigneurs, qui ne se faisaient faute de coups de cravache ou de canne -; sous Louis XIV, on invoque la justice pour la punir ; plus tard, on la tolérera, et le défaut de salut ne sera plus déféré aux tribunaux.
Au xvm'' siècle, c'est à Tintendant que se plaignent paysans molestés et seigneurs outragés. Ces derniers signalent Tesprit de plus en plus indépendant des manants ; le mot de mutinerie revient souvent dans leur correspondance. Si le seigneur est influent, si ses réclamations paraissent justes, le mutin est arrêté et retenu en prison pendant quelque temps par mesure administrative. Il en est de même à Tégard des gentilshommes qui abusent de leur situation. Une lettre de cachet en fait justice. C'est ce qui arrive à un Normand violent qui avait cassé d'un coup de fusil le bras d'un de ses domesticiues, estropié un coUec-
de la Borde contre le président Brulard, en 16G5. (Mau. de labibl, deTroves, n° 6Sf), fol. 87 bis,"!
1 Inv. Arc/i. Aude, B. 395, 410. 460.
- Le sire de Gouberville bat ses gens et ses vassaux quand ils sont en faute , mais il les soigne, s'ils sont malades, et les aime. (H. Baudrillart, Un châtelain de Normandie au XF/* siècle.)
tour, blessé un colporteur, et maltraité des voituriers qui ne se rangeaient pas assez vite pour lui laisser le passage libre ^ Si le seigneur coupable résiste, Tintendant l'assiège dans son château et le fait mettre en prison^. L'impunité était parfois acquise aux crimes des grands, surtout quand ils étaient princes du sang. Le comte de Charolais, rentrant de la chasse, avise dans les rues d'Anet un bourgeois sur sa porte : par bravade et par caprice, il le vise et le tue. Il alla demander sa grâce au régent, qui lui répondit : « Le roi vous raccorde ; mais il l'accordera plus volontiers à celui qui vous en fera autant \ » La réponse était spirituelle ; le châtiment insuffisant.
Heureusement, de pareils crimes étaient rares. Ce qui était plus fréquent, c'étaient des violences commises par des gentilshommes. On leur reproche de ne jamais montrer bon visage à leurs paysans, de ne les payer que le plus tard possible et même de (( les contenter de bastonnades au lieu d'argent ^. » Aux environs de Paris, en 1789, « si un paysan qui n'a qu'un cheval à sa voiture rencontre un équipage, on le jette par-dessus le bord, au risque d'être écrasé et renversé; et on lui fait payer l'entretien du pavé -K » Cependant les plaintes des vilains étaient parfois entendues, surtout dans la seconde moitié du xv!!!"" siècle. En 1775, le subdélégué de Bar-sur-Aube fit
1 Inv. Arch. Calvados, C. 384.
2 Mém. de N. J . Foucault, p. 50.
^ Journal de l'avocat Barbier, éd. Charpentier, t. I, 275.
^Olivier de Serres, p. 38.
^ Cahier de Bry-sur-Marne, Arck. parlementaires, IV. 082.
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iirrMiM' |);ir la iiiaivchaussiM^ cl (•()ii(liiire aux prisoïis (lu l)ailla,<i;('- deux oniciiM's, doul Tuii rtait sci^ucur de \illa|j;(^, accusrs (racles dr, violence. In jour, le seigueiu* avait tiré lY'pée dans l'ôî^iise ; une aulrc fois, il avait couché en joue un vicaire ; enfin, chassant avec son ami, il avait maltraité des paysans, tué leurs chiens et gâté leurs récoltes. Les deux officiers furent d'abord condamnés î\ trois mois de prison et privés de leur emploi ; mais ils avaient des amis puissants : le ministre de la guerre, cédant aux sollicitations, les fit mettre en liberté, et menaça le subdélégué d'une punition exemplaire pour les avoir poursuivis. Celuici, soutenu par rintendant, se défendit avec vivacité et plaida victorieusement sa cause, qui était celle des paysans molestés par lenrs seigneurs ^ .
Le paysan, se sentant protégé par la loi, résistait au seigneur : il lui intentait des procès ; il les soutenait avec une ténacité qu'aucun sacrifice n'ébranlait. Elevant les tribunaux, il se sentait l'égal de son maître, et l'on pourrait citer de nombreux arrêts qui lui donnèrent gain de cause. « Aujourd'hui, dit-on sous Louis XIV, il faut qu'un gentilhomme ait droit et demi pour gagner son procès contre un paysan'^. » Ce n'étaient pas les maîtres les plus durs qui étaient les plus tracassés par leurs vassaux. Olivier de Serres, tout en recommandant l'humanité et la douceur, ne voulait pas que l'on renonçât à la rigueur ; il rappelait le vieux proverbe :
1 Arch. de l'Aube, G. 294.
2 Les soupirs de la France esclave, Amsterdam, 1689, p. 15.
Oignes vilain, il vous point; Poignes vilain, il vous oint i.
Les seigneurs débonnaires n'étaient pas toujours obéis et payés. Il existe une charmante lettre de madame de Sévigné, dans laquelle elle se plaint avec une spirituelle résignation d'être obligée de donner à ses fermiers le montant des arrérages que ceux-ci ne veulent ou ne peuvent pas lui remettre -. Souvent le seigneur, au milieu de terres mal cultivées et de tenanciers qui ne le paient pas, mène une vie de privations, et perd Tautorité et le prestige qu'il doit à son rang, malgré les droits honorifiques dont il jouit.
(( A quoi servent, dit un auteur du xviii' siècle, ces marques d'honneur que Tindigence dégrade, ce banc distingué dans la paroisse où Ton devrait attacher un tronc au profit du seigneur, ces prières nominales que le curé, s'il osait, convertirait en recommandation à la charité des fidèles -"^ ?... » Toutes ces marques de suprématie paraissent d'autant plus pesantes qu'elles ne sont justifiées par aucune supériorité. Quelle autorité possède sur un paysan un seigneur qui ne peut ni le contraindre, ni le payer ? C'est la situation de la plupart des gentilshommes
1 Théâtre d'Agriculture, 1600, p. 39.
2 Lettre du 15 juin 168!>. Lettres, éd. Hachette, V[, 461. Voir aussi Lettres inédites, II, 162.
^Goyer, La Noblesse commerçante, 175tî, p. 39. — Le dicton suivant nous atteste ég-ilemant la i^énurie de certains seigQeurs :
C'est un gentilhomme de Beauce, Qui se tient au lit quand on refait ses chausses.
(Menault, Angerville I2 Gâte, p. 336. J
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campagnards. l.as de. traîner une existence» précaire an niiTuMi de manants qui ne ]{\ respectent plus, sonvent ItMioble vend ses ti^rres rA. va chercher fortune à la cour on à rarinéc. Il sollicite ))our si's lils chîs bourses dans une école militaire et des pensions pourhii. L'acquéreur de ses biens est d'ordinaire un bourgeois enricin ou anobli qui veut placer son argent d'une manière sûre, et (|ui met d'autant plus de rigueur à recueillir les revenus de sa terre rpTil sait combiiMi elle lui coûte ^ jNIais le nouveau seigneur, d'origine roturièa'e, n'a pas, comme l'ancien, le prestige que donne la naissance, et les paysans se demandent s'ils ne pourront pas de même un jour, avec leurs épargnes, acquérir l'influence qui dérive de la propriété du sol '\
Aussi les nouveaux seigneurs enrichis, comme les anciens nobles appauvris, exercent rarement, au xvin^ siècle, une influence sérieuse sur Fadministralion de la communauté. Les uns ne sont plus écoutés, les autres n'inspirent pas une confiance suffisante à des habitants qui les envisagent comme des propriétaires ou des créanciers, et non comme des chefs. Quant aux grands seigneurs qui avaient plusieurs terres et qui y résidaient rarement, la plupart se désintéressaient entièrement de la direction des affaires locales, et s'en déchargeaient sur leurs officiers de justice ou
1 L'Ami des hopimes, 1750, I, 16'^.
2 La noblesse se ruiue et s^méantit tous les jours, dit ailleurs le marquis de Mirabeau^ et le tiers-état s'empare des fortunes. {Réponse aux objections sur les Etats provinciaux, -p. 1-20.)
sur leurs hommes d'afTaires. L'intendant et ses subdélégués profitaient de cet amoindrissement de rinfluence seigneuriale à tous les degrés pour accroître celle du pouvoir central, en favorisant, tout en les contenant, les droits des habitants.
A la veille de la Révolution, les redevances subsistaient ; les services rendus par les seigneurs étaient oubliés. On pourrait citer cependant de nombreuses fondations charitables dues à leur libéralité; on pourrait s'étendre sur les bienfaits que répandaient autour d'eux des châtelains généreux et des châtelaines compatissantes ; on pourrait, surtout dans la période qui précéda la Révolution, montrer les malades soulagés, les enfants instruits, les misères atténuées par des seigneurs qui savaient que leurs droits leur imposaient des devoirs^ Ces devoirs, sauf en ce qui concernait la justice, étaient surtout de Tordre inoral ; quelques-uns dépendaient plutôt du caractère du seigneur que de son rang. Yeiller sur la conduite et la tenue du curé, l'empêcher de causer du scandale, s'enquérir de la manière dont il remplissait ses fonctions pastorales, surveiller l'administration de l'église ; toutes ces attributions ne pouvaient être exercées avec autorité et compétence que par un homme sage et vénérable. C'était une sorte de pouvoir patriarcal qu'un jeune seigneur, à moins d'une maturité précoce,
1 M. H. Taine {Les origines de la France contemporaine^ I, 42 et suiv.) en cite de nombreux exemples. J'en ajouterai un. Dans la disette de 1747, un homme de qualité donna le pain et le couvert à mille pauvres pendant six mois. {L'Ami des Hommes ^ I, 161.)
I/INKLIF-NCK SKI(iM:i IMAIJ-; M).''»
aurait (Ml inaiivaisr ^^vàcr à s'ni roj^cr. D'jiiiirrs obligations étaiiMit l'clalivcs ;ni\ coiixciiaiiccs pliilol r|ij'à radministiatioii ; ainsi, on ri'connnandail an\ sc/igncnrs (le ne pas Tain* atlcndic le pivlic (|ni dcNail diiv la mossc, d'assister an\ oHici^s avec inodestii^ et piété; on les (Migagcuiit à légler leins dépenses pour avoir le moyen de faire rannion(\ à entretenir les l)0|)itaux, à les faire surveilliM* i)ar le Jiige, à visiter les pauvres, à les soulager. Oji les invitait aussi à se tiansporter dans les paroiss(îs les plus éloignées de leurs terres, |)articulièrement les jours de fêtes et les dimanches,
où' les assemblées d'habitants avaient lieu, alin de
.../^•-■ij**-
l'ecônhaître par leurs propres yenx le bien et le mal, et par l'autorité de leur présence, d'affermir l'un et de bannir l'autre*.
Ces conseils édifiants, est-il besoin de le dire, étaient rarement observés. Les monastères et les chapitres, où les traditions se perpétuaient, pouvaient seuls exercer une surveillance incessante et régulière sur les villages qui leur appartenaient. Les seigneurs ecclésiastiques faisaient valoir leurs di'oits avec une modération qui ])ermettait aux populations de les supporter plus facilement. Il n'en était pas toujours de même des seigneurs laïques. Leur influence dépendait souvent de leur caractère, de leurs mœurs, de la manière dont ils accomplissaient leurs devoirs, (l'était, dans les conditions les meilleures, celle d'mi
1 Des dévoilas des seigneurs dans leurs terres suivant les ordonnances de France, 1668. Ce petit traité était attribué au duc de Luynes, — Freminville, Traité, p. 015.
194 LIVRE m. CHAPITRE II
liomiiie riche, instruit, dévoué, qui s'occupe des intérêts de ceux qui rentourent. Il intervenait auprès de l'intendant, qui le traitait avec considération, lui accordait souvent ses demandes, les refusait quelquefois. Il usait de son crédit pour soutenir les droits de ses habitants, soit auprès de Tadministration, soit auprès de la magistrature. Dans ce rôle bienfaisant et utile, il ne rencontrait pas toujours Tingratitude. « J'ai vu, dit le marquis de Mirabeau, des exemples que je pourrais citer, de communautés qui se sont rachetées de leur seigneur, qui voulait les vendre, pour se rendre à lui\ » Quelques seigneurs se faisaient gloire d'enrichir le village qui leur appartenait ; le duc de Charost avait aboli la corvée sur ses terres, fondé des hôpitaux, créé des ateliers, fécondé, des domaines incultes-; chez quelques-uns, la vanité produisait autant de bieji que le désir d'être utile. Ils éveillaient l'industrie, ils amélioraient l'agriculture, ils provoquaient le travail et répandaient l'aisance'^ Mais parfois leurs bienfaits même étaient mal interprétés, et le paysan ne voyait en eux que des maîtres, dont le luxe l'irritait, et auxquels il fallait payer les droits féodaux.
Le règlement de 1787 appela le seigneur à prendre part à ladministration municipale, en lui attribuant la présidence du conseil des notables. En définissant ainsi ses droits, on les limitait. Il était toujours le
^ VA77ii des Hommes, I, 164.
- L. de Lavergne, les Assemblées provinciales, 2^ éd., p. 52.
" Lettres chotsies de M'^^ Rolland, p. 322.