‹ Le village sous l'ancien régimeChapitre 18 sur 62 · CHAPITRE 1" LE CHATEAU · texte numérisé non relu

CHAPITRE 1" LE CHATEAU

Transformation des châteaux sous l'influence royale. — Plessis-lès- Tours, Versailles, Aniboise et Saint-Germain. — Le château protecteur. — Guet et garde. — Guerre deCent-Âns. — Autorisations nécessaires pour rétablir des ponts-levis. — Le château pendant les firuerres de relio-ion. — Démolition des châteaux, — Châteaux

ruinés. — Mottes seioijeuriales. — Luxe et misère. — Maisons

de campagne. — Pigeonniers et girouettes.

Comme Téglise, le château dominait le village. Ses mm^s épais, cVordinaire flanqués de tours, s'élevaient soit au bord d'un cours d'eau dont les dérivations Tentouraient, soit sur le versant ou le sommet d'une colline, soit sur une éminence artificielle. La construction des édifices est d'ordinaire en rapport avec l'état des mœurs et des institutions. Il en fut ainsi des châteaux. A mesure que la civilisation avait progressé, à mesure que l'autorité avait acquis plus de force et d'unité, le château s'était transformé: de forteresse il était devenu maison de campagne. Il

avait perdu en utilité ce qu'il gagnait en agrément. A partir du xv!!"" siècle, les créneaux sont renversés, les tours abattues, les ponts-levis supprimés, les fossés comblés. Les murailles, jadis percées à Textérieur d'étroites meurtrières, reçoivent désormais de larges ouvertures qui laissent pénétrer Tair et la lumière. Au rez-de-chaussée, de hautes portes garnies de vitres s'ouvrent sur de vastes terrasses, où les parterres se relient aux bois qui se prolongent dans la campagne. Le château du moyen âge ne connaissait pas les jardins, car on ne peut donner ce nom aux étroits parterres qu'enfermait l'enceinte de la forteresse. Le château du xviii'^ siècle s'entoure de tous les charmes de la nature ; c'est à peine si une clôture, dissimulée souvent avec art, sépare son parc des prés, des champs, des bois, et les avenues qui y conduisent sont si nombreuses, si longues et si larges, que l'espace réservé à l'agriculture en est singuhèrement diminué^

Depuis les châteaux des rois jusqu'à ceux des gentilshommes de province, tous avaient subi ces transformations. Que Ton compare la sombre résidence de Louis XI, à Plessis-lès-Tours, avec le palais de Versailles, où trône Louis XIV. D'un côté, des ponts-le\is presque toujours dressés, des portes profondes, garnies de herses ; des fossés remplis de chausse-trappes; des clôtures de fer, derrière les-

ï L'Ami des Hommes^ l, 172. — Cahier de Jouars-Ponchartrain^ 3, Arch. parlementaires ^ IV, 621.

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quelles v(rill(»nl, sans cesse», des urcliers aux apueLs'. I)(», rau(r(% uii vaste palais, où mènent d ininKînses avenues, où Ton pénètn*. par des portes toujours ouvertes, où Ton entre comme dans une éfj^lise, où le peuple est admis h délihu- dans la salh^ où l(î roi dîne, où tout se l'ait, pour ainsi dire, en pleine luuiière. Image frappant(» des progrès qu'avait accomplis en moins de deux siècles Funité royale; imagcî non moins saisissante de la paix qu'elle avait substituée à Tétat de lutte et de déliance qui régnait partout au moyen âge.

Ces transformations s'étaient opéi'écs graduellement. Âmboise, qui domine la large vallée de la Loire, est encore un château fort. Chambord est entouré de fossés et llanqué de grosses tours rondes ; mais déjà les fenêtres s'élargissent au premier étage, et les lucarnes ont une élégance non pareille ; Blois et Saint-Germain sont placés sur des hauteurs et entourés de fossés ; le petit château de Versailles, construit par Louis XIII, a aussi des fossés. Mais là comme à Saint-Germain, les pavillons remplacent les tours, et la garde d'apparat, qui veille aux portes du château, suffi ta sa défense.

Le cours des événements avait peu à peu ôté aux fortifications des châteaux leur raison d'être. Le système féodal reposait, comme on sait, sur des contrats formés entre le fort et le faible ; c'était une union comme le mariage, où le fort promettait pro-

* Commines, liv. VI, ch. XII.

tcction au faible, le faible obéissance au fort, où tous deux se devaient mutuellement fidélité, secours, assistance. Ainsi, lorsque la guerre ou Finvasion ravageait un pays, le château ouvrait ses portes aux habitants des villages, qui venaient avec leurs bestiaux se réfugier derrière ses murailles. En retour, les vassaux contribuaient par des redevances et des corvées à leur entretien \ et devaient les garder à tour de rôle-.

Les murailles des châteaux protégèrent les populations contre les incursions des Normands; elles les abritèrent dans les luttes privées. Leur utilité était si bien reconnue, qu'une ordonnance de Charles V prescrivit aux seigneurs de relever à leurs frais les fortifications ruinées, afin qu'elles pussent servir d'asile aux paysans menacés par les Grandes Compagnies^. Mais lorsque les guerres devinrent plus sérieuses en devenant nationales, les murs des châteaux furent impuissants aies défendre. Les seigneurs, dont la force était déjà diminuée, souffrirent cruellement, comme leurs vassaux, de la guerre de Cent-Ans. Si leur château se trouvait sur le passage dime armée, l'assaut, le pillage, la ruine étaient trop fréquemment la conséquence de leur résistance. A la suite de cette lamentable époque, on rencontre dans de nombreuses localités des châteaux démantelés dont les débris

1 Tels étaient les droits de vingtain et de sauvement. Arrêt du Parlement de Toulouse, 1579, (La Rocheflavin, Droits seigneuriaux. 27, 4.)

- C'était le droit de guet et de o^arde.

•^ Ord. du 19 juillet IS67. Ai)ciennes lois françaises, V, 271.

s'élèvont au milieu des maisons iMC(3ndic(;s ou ah.'ui- (lonntes du vill;i^(\

l/aulorilc royaliî jjjraudil au milidj dr ces ruines. La lormalion (Tune année* permanenU* lui donna une force qu'elle u'avail pas antérieurement. Au xiv'' siècle, le roi avait le droit, comme tout seigneur suzerain, de faire abattre les forteresses construites sans son consentement'; en avait-il toujours le pouvoir? A la (in du xv'' siècle, on ne peut reconstruire un château-fort sans son autorisation. Les lettrespatentes du roi, qui l'accordent, ne sont exécutoires qu'après une enquête faite par le bailli. Le lieutenant du bailli se transporte sur les lieux, interroge les habitants, et il faut que leur témoignage établisse l'existence antérieure d'une maison fortifiée et munie de ponts-levis, pour que le seigneur puisse en relever les murailles et les ponts-levis détruits par la guerre ou l'incendie-.

Quelques châteaux servirent encore d'asile aux habitants pendant les guerres de religion. Ils y trouvèrent parfois un refuge contre les violences et les exactions des troupes des deux partis. Ce fut malheureusement Texception, et les vassaux apprirent trop souvent à maudire des châteaux impuissants à les

1 Arrêts du Parlement de Paris, 1308, etc. Brillon^ III, 393.

2 Lettres-patentes du 5 juillet 1497, autorisant François de Marisy^ seigneur de Cervets, à reconstruire le château. Enquête faite par le bailli de Troyes. ^A. Roserot, les Marisy, Mém, de la Soc. académique de J'Aabe, XL, 240.) — Selon Loyseau, les seigneurs haut-justiciers ou châtelains avaient le droit, que n'avaient pas les seigneurs inférieurs, d'élever des châteaux sans lettres du roi. {Traité des Seigneuries, 1613, ch. VIII, 98.)

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protéger. A plusieurs reprises, le tiers-état et même le chargé en demandèrent la destruction à partir de 1576'. Aussi, accueillit-on avec une vive satisfaction la déclaration royale de 1.G21 qui provoqua la démolition de plusieurs châteaux-forts. En ordonnant de raser ceux qui n'étaient point sur les frontières-, Richelieu portait un coup terrible à une aristocratie qui, en perdant sa force et son utilité, avait cessé d'être crainte et ne se faisait plus aimer.

Lorsque l'autorité royale se fut établie sans conteste, et que Timpossibilité de lui résister fut reconnue, les murailles et les tours tombèrent sans qu'il fut besoin de décrets pour les détruire. Les uns les renversaient comme d'inutiles et de tristes barrières ; les autres les laissaient s'effondrer pour ne pas les réparer. Leurs débris servaient de carrière aux populations d'alentour; au xv° et au xvi"" siècle, les habitants des villes étaient venus chercher dans les ruines des châteaux voisins, détruits par les guerres, des matériaux pour élever leurs murailles. Au xviii^ siècle, les villes frontières seules se fortifiaient, et les pierres des vieux chàteaux-forts étaient utilisée:^ seulement par les habitants des villages^.

1 Picot, Hisé. des Etats-Généraux, III, 214, 290; IV, 158. — Que tous chasteaulx qui portent préjudice au repos du public soient démuliz, dit le cahier général des ecclésiastiques du gouvernement de Champagne, en 1614. (Arch. de l'Aube, G. 140.) — Cahier général du Tiers-Etat en 1614. Des Etats-Généraux, XVII, 288.

2 Déclaration du 31 juillet 1626. Ane. lois françaises^ XVI, 192. — Caillet, r Administration en France sous Richelieu, 1863, t, \, 202. — La Convention rendit un décret analogue le 6 août 1793, sur les forts et châteaux de l'intérieur.

3 L'intendant de Champagne autorise les habitants d'Hcrbisse à

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S'il suhsisUiil, (Micorc^ dans plusieurs |)i•()\iIl(•(^s un œrUiiii iioml)i(' de manoirs féodaux, dans (Taiitros ils avaient à peu i)rès disparu. I.r rcntnî de ([U('l((U(iH duchés-pairies irétait [)lus cpie la molle de terre sur huiueile s'était élevé autrefois le cliàteau féodal \ Au j)ied de cette motte était encore 1(^ siège de la justice, rendue au nom du seignc^ur, et de laquelle relevaient des justices inférieures ; mais le seigneur résidait à Paris ou dans d'autres terres, et les populations de la localité qui portait son nom ne le connaissaient plus que par les redevances qu'elles lui payaient.

Quelques châteaux conservèrent cependant leurs vieilles tours, les uns, comme un signe d'orgueil, en souvenir de leur ancienne puissance ; les autres parce que leurs maîtres actuels n'étaient pas assez riches pour leur substituer des constructions plus commodes. Tel était, parmi les premiers, le château de La Ferté-Yidame, où le duc de Saint-Simon résidait Tété, et dont les murailles et les tours anciennes enfermaient des appartements plus modernes ^. A côté de ces demeures aristocratiques, qui réunissaient à l'aspect altier du passé les progrès du luxe contemporain, était le vieux manoir du seigneur campagnard, sombre, triste et sévère, comme le château de Combourg, où le père de Chateaubriand

construire uu presbytère avec les matériaux du château qu'on leur a vendus à enlever, [fnv. Arch, Aube, G. 1453.)

1 II en était ainsi dans les duchés d'Aumont et de Montmorency, (Baugier, Mémoires historiques de Cha?npagne, II, 319.)

- A. Baschet, Leduc de Saiiit-Simon, p. 55-07.

s'efforçait de conserver à l'ombre de ses donjons les traditions de ses ancêtres '. Parfois le délabrement du château contrastait avec Taisance des demeures des paysans ^. 11 y avait en outre de nombreuses maisons seigneuriales, de construction moins ancienne, moitié fermes, moitié châteaux, où il n'y avait plus d'autres tours que celle du pigeonnier, où les fossés étaient convertis en viviers, et dont les murs ne servaient plus qu'à abriter des espaliers.

Il arriva même parfois qu'un habitant du bourg ou du village, plus riche que le seigneur, faisait construire une maison plus vaste et plus belle que le château. « On n'a plus la délicatesse de refuser, dans le style vulgaire, le nom de château, dit un jurisconsulte en 1727, à ces amas de matériaux somptueux et à ces appartements sans nombre et bien meublés que le luxe des gens d'un certain ordre élève plus haut que les montagnes après en avoir comblé les vallées. Il est pourtant vrai que dans les actes publics il ne seroit point permis à des possesseurs ignobles de domaines roturiers, d'appeler châteaux ces maisons, quoique construites magnifiquement, pendant que des masures, qui sont à peine les restes informes d'une construction noble et antique, con-

1 Mémoires d outre-tombe, l, 85^ 127,

2 Dreux du Radier préfère le sort d'un laboureur estimable, à celui « d'un petit écuyer, seigneur d'une petite métairie délabrée, qui nourrit avec peine et aux dépens de ses créanciers une femme et quelques enfants... » {Récréations historiques^ il ^1, n, 74.)

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servent encore cctUMlriiomiiiatioii '. )^ Il resta aussi l()n<^tenips au propriétaire de ces masures le dédoni- Hia{];ement d'euipèdier un vassal de construire, un pi^(M)nnier et de mettre des girouettes sur son toit, (Ml prétendant avoir le droit exclusif d(»s girouettes carré(îs, dont la forme rappelait la bannièn^ seigneuriale; mais les parlements finirent par ne plus admettre ces vaines prétentions, et le privilège des girouettes, comme beaucoup d'autres plus sérieux, disparut par la force des choses -.

^ Brillon, Dictionnaire des Arrêts, VI, 92. - Brillon, HI, 488,

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