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Le vin

Je ne suis certainement pas assez fou, en publiant ces vers, pour avoir l'intention que le public les achète et les lise. Je sais que la poésie n'est pas comme le soleil; elle ne luit pas pour tout le monde et je crois que mes vers, particulièrement, sont faits pour plaire à une centaine d'individus, en me comptant. Je ne m'en plains pas ; au contraire , et je ne les imprime et ne les ai tant travaillés que poussé par cette invincible conviction. J'ai eu le soin, d'ailleurs, et la fran-

G chise de le dire en vers dans lo cours de ce petit livre. — Comment pourrait-il en être autrement?

Le vers doit être la forme la plus parfaite de la pensée. La lecture des vers exige le travail de l'attention. Ils ne peuvent donc pas être accessibles à toutes les intelligences, notamment à celles qui se contentent du stupide à peu près.

Je suis de l'opinion des gens d'affaires qui interdisent la littérature et surtout les vers à leurs fils. Ils se rappellent trop cependant la patrouille du caporal Gilbert, composée de poètes phthisiques dont les Muses faisaient toujours le lit à l'hôpital. Mais, ma pensée, en approuvant ces pères sévères, est que plus on accumule d'obstacles devant un artiste, plus il les franchit, et qu'ainsi l'on décuple ses forces, s'il en a, autrement on l'empêche, c'est bien fait.

Je trouve également que les journalistes et la plupart des faiseurs de romans ont raison de mépriser les vers. Leur manière d'écrire, si flasque et si bête, si claire pour ceux qui ne connaissent pas la valeur des mots et si incompréhensible pour ceux qui savent et qui font attention à ce

qu'ils lisent, leur prose, dis-je, doit leur suffire et même leur paraître bien préférable.

J'admets encore le sourire des libraires qui disent : < Les vers ne se vendent pas! » On pourrait leur objecter que ce sont précisément des livres en vers qu'ils ont le plus débités. Mais ils vous cloueraient la langue en citant les volumes de tant de pauvres rimeurs qui,s'étant faits leurs propres éditeurs, n'ont pu, par cette raison et bien d'autres, tirer un bénéfice pécuniaire de leurs œuvres.

Donc, ô mon rare lecteur, il me paraît plaisant de publier à notre époque des vers FRANÇAIS. Ce mot veut dire beaucoup de choses : La poésie française est imagée, mais claire; colorée , mais brève; fantaisiste, excentrique, mais spirituelle et avant tout animée, vivace. Elle ne peut être originale qu'à la condition d'avoir ces qualités exigées par le génie de notre langue rapide et concise, et de ne pas emprunter aux Anglais leur spleen et leur humour, aux Allemands leur fumée fantastique et leur sensiblerie, aux Orientaux leurs rêves d'opium et de haschisch, et aux Grecs et iux

Latins leur lyrisme mort et enterré depuis longtemps.

Je ne suis pas fâché non plus de contraster avec la Pléiade solennelle et dolente du Parnasse ou Parnassiculet contemporain , et avec les Félibres couronnés par l'Académie française, hommes du Midi que lou sol eu f ai cantad ! Quant à la luno, elle camino plan-plan (chemine doucement) .

Mes opinions ne peuvent être prises pour celles d'un poète incompris, puisque ces poésies, de même que les Chansons parisiennes que j'ai aussi réunies en un petit volume, ont été publiées plusieurs fois et que quelques-unes ont même fait un peu de bruit.

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