LE DIEU DES IVROGNES
L'œil gris, diamanté de malice, le né
Crochu, rouge, émaillé de rubis et veiné
De petits filets bleus et roses; une bouche
Bien ouverte où l'onvoit qu'aucune dent n'est louche
Visage plein, laissant deviner sous la chair
Un sang d'un crû fameux et qui doit coûter cher;
Des grappes de cheveux où le soleil se joue,
S' affaissant sous leur poids le long de chaq uejoue.
Tel est, messieurs, leDieu des ivrognes ! — Le front
Ne se coiffe que d'air ; quant au ventre, il est rond,
Poli, d'un joli grain, comme un vase de Sèvres,
C'est une outre qui fait venir le vin aux lèvres.
Or le Dieu des gens gris, fuyant les autres Dieux, Se promène aux rayons de son nez radieux.
Il avise en chemin un homme qui titube Et que chaque hoquet remet droit commeuntube. S'il le voit sur le point de se briser d'un coup, Le Dieu, sans seulement lui crier: Casse-cou!
Se glisse entre le mur et l'honorable ivrogne Qui se dit insulté par un angle et qui grogne,, En cherchant à tâtons son lit sur le pavé. Il le trouve en tombant et se couche, — sauvé! L' omnibuspeutpasser autrotsur le brave homme, UnDieu fait faction: rien ne trouble son somme.
Au temple de ce Dieu, le meilleur cabaret,
Dans les brumes du vin, le 'passé reparaît
Et comme un vieil ami vient à votre rencontre.
Le Dieu grise le Temps et lui casse sa montre.
C'est pourquoi les beaux jours ne fuient pas sans retour
Il barbon il le de lie et grise aussi l'Amour.
Bref, c'est unvrai bonDieu, qui s' occupe, qui pense A ses administrés, honnête Providence !