LE NAIN DE LA BOUTEILLE
Je dis que le vin de Corton Est fort; c'est un vin de génie.
Il est aussi doux qu'un mouton; Il est plus joli qu'Eugénie !
Il a des couleurs de soleil.
D'aurore et de soir mélangées.
Teinté de bleu, noir et vermeil, Il a des clartés orangées.
Comme il a le regard, clairet, Lorsqu'en buvant je le fais rire !
Il me voit, et même on dirait Qu'il a quelque chose à me dire.
Il m'amuse, il sait m' égayer:
Alors je me conte des contes, Des contes faits 'pour oublier Tous les mémoires et les comptes.
''C'est par erreur que Le Nain de la Bouteille a été placé dans les Chansons Parisiennes.
Je me chante de vieux noëls, Je me fais éclater de rire; Tous mes mots sont spirituels; Je me plais à me les redire.
Je suis le vin, le vin c'est moi; Je me double de sa personne.
Il est tout-puissant ; j'ai la foi :
Je bois; jamais je ne raisonne.
Je me dis tout sans m'offenser; Je ne suis ni méchant ni bête.
Le vin ne me fait pas lancer Les verres vides à ma tête.
Plus déposes, plus de façons!
Devant le vin, je suis moi-même.
Je prends l'embonpoint des chansons Et la co v. le u r d u v in q u i m 'a im c .
Dans le gros ventre vert et rend De la bouteille bourguignonne, Je vois un petit potiron :
C'est l'abdomen d'une personne,
D'un nain dont le crâne pointu Monte au ciel; la bouche est énorme,
Il me regarde. — t Que veux-tu, Petit être gai, mais difforme ? »
Par ses cheveux droits entraîne Dans le goulot de la bouteille, Tout s'allonge en lui, hors le ne, Qui me paraît une merveille;
Une merveille de santé, Le couleur, d'ampleur et de joie.
Le nain pour boire est tout porté ; Même je crains qu'il ne se noie.
Serait-il le dieu des gens gris ?
Non, c'est le vin qui fait ma charge.
Le petit rit dès que je ris; C'est moi, mais la bouche est trop large.
C'est un grand peintre que le vin.
Un poète! — A force de boire, Je veux, si ce n'est pas trop vain, Comme lui, me couvrir de gloire !