POEME EN TROIS SONNETS
77 me souvient d'avoir été guillotine,
Accident dont j'ai fait l'analyse complète.
La séparation du tronc et de la tête
Fait mal, quoi qu'on en dise, au pauvre condamné ',
Le chef tombé resta pensif comme un poète. Un battement nerveux dans un côté du né Fixa l'œil du bourreau fort impressionné , Qui m'avait fait l'effet d'un commerçant honnête,
Je fus vraiment flatté d'occuper son regard. Mon spectre s'incrustait dans son esprit hagard.., La souffrance a cessé quand la tête est coupée.
La cause de ma mort fut que j'avais haché Comme chair a pâté, sans même être fâché, Ma femme, après l'avoir indignement trompée.
Un moment difficile à passer est celui
Où l'on est réveille, le 'matin, par un prêtre
A u quel le condamné dit : « C'est pour aujo urd'hui ?. . . »
Et qui répond, : « Mon fis, vous allez comparaître... »
Et cœtera. — La main moite cherche ton appui; On se lève. — Le vent de la mort vous pénètre Comme un air glacial qui vient d'une fenêtre. L'espoir se sèche en vous;- on regrette la nuit...
La messe, les apprêts de la sombre toilette,
Le froid des grands ciseaux passant dans les cheveux,
Causent des soubresauts et des hoquets nerveux.
L'échafaud apparaît. — L'obliquité si nette, Le luisant et surtout le calme du couteau, Donnent à réfléchir... — Le reste est fait bientôt.
Quand je fus enterre', mort, je sentis la vie Sourdre et bruire en moi comme un lointain essaim.. La chair se putréfie, et l'esprit reste sain; Ma pensée était rive et cependant suivie.
Quelle stupidité nous fut un jour servie? On disait qu'un poète est forcément un saint Et ne peut même pas devenir assassin!
Ceux qui pensent cela n'ont jamais eu d'envie.
Ils ne connaissent pas non plus la passion
Qui rendrait courtisane une sœur de Sion.
— J'observais le travail de la mort en ma bière.
Je me sentais grouiller sur mon corps même en vers, Heureux de me manger, de n'être plus matière, Et c'est dans le cercueil que je vivais ces vers.