‹ Le vinChapitre 20 sur 26 · L'AMANT DES MORTES · texte numérisé non relu

L'AMANT DES MORTES

Enfants, disait un bon vieillard, Dans une histoire que j'ai lue, Quand on rencontre un corbillard, On le salue.

Les cimetières sont remplis.

Le monde des spectres augmente.

Le vent, dans leurs funèbres lits, Sous les noirs cyprès, les tourmente.

Les uns sont couches sans remords, Les autres rêvent de leurs crimes, Et dans leurs entrailles de morts Entendent les cris des victimes.

Enfants, disait un bon vieillard, Dans une histoire que j ai lue, Quand, on rencontre un corbillard.

On le salue.

Des familles sur des tombeaux Posent la fleur ou la, couronne.

Il en est d'humbles et de beaux Qui ne sont fleuris par personne.

Les eaux, les neiges des hivers Imprégnant lentement l'argile,

Vont mouiller les cadavres verts.

Un mort n'est pas même tranquille!

Enfants, disait un bon vieillard.

Dans une histoire que j'ai lue, Quand, on rencontre un corbillard, On le salue.

On exhume les morts parfois ; On ne trouve dans la poussière Que des ossements et du bois, Ou, s'il est temps, toute la bière.

Mais qu'une paroi du cercueil Se détache, une tête passe Et regarde d'un trou sans œil Le fossoyeur qui hurle : Grâce !

Enfants, disait un bon vieillard, Dans une histoire que j'ai lue, Quand on rencontre un corbillard, On le salue.

Il est un funèbre amoureux Qu'on appelle : l'amant des mortes.

Pour les trouver, pour être heureux Il escalade murs et portes.

Suivi de la lune, la nuit,

De ses doigts crispes il déterre

Ses maîtresses et les. séduit

Par son amour plein de mystère.

Enfants, disait un bon vieillard, Dans une histoire que j'ai lue, Quand on rencontre un corbillard.

On le salue.

Avec quel abandon lascif, Ces pâles visages de cire Tendent au baiser le plus vif Leurs cous d'albâtre sans rien dire.

Seul avec la mort cet amant, Entre les bras des trépassées Qu'il dérobe aux vers un moment, Meurt d'amour sur leurs chairs glacées.

Enfants, disait un bon vieillard, Dans une histoire que j'ai lue, Quand on rencontre un corbillard, On le salue.

Je suis sûr d'avoir existé

En d'autres temps; je me rappelle

M3 être même fort bien porte ...

Ici ma mémoire chancelle.

Je n'ai qu'un vague souvenir...

Pourtant ce passé m'inquiète :

Qu'ai- je pu faire et devenir?

Ai-je été toujours très honnête?

Enfants, disait un bon vieillard, Dans une histoire que j'ai lue, Quand on rencontre un corbillard, On le salue.

En outre, ayant usé déjà Plusieurs existences, — sans doute, Plusieurs fois la mort abrégea Par des moyens divers ma route :

Quand, on est mort qu'arrive-t-il?

Je suis obligé de me taire.

J'ai tout à fait perdu le fil Des drames de dessous la terre.

Enfants, disait un bon vieillard, Dans une histoire que j'ai lue, Quand on rencontre un corbillard, On le salue.

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