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Le vin, le jeu, les femmes

— Allons, Marie, dépêchons-nous, activons, vous êtes ce matin d’une lenteur désespérante! Allez me cueillir quelques grandes feuilles de vigne que nous mettrons sous ces fraises

L’homme qui venait de prononcer ces paroles paraissait avoir environ trente ans. Il était vêtu comme un paysan aisé. Il portait un costume en velours brun. Ses mollets disparaissaient sous de grosses guêtres jaunes souillées de boue. Gros, gras, dodu, épais et lourd, il avait des pieds longs et larges, des mains rouges et des

doigts noueux. Sa figure très enluminée et mal rasée était couverte de petits poils durs comme des soies de sanglier. Ses deux yeux, qui brillaient volontiers, se montraient à peine sous la boursouflure de ses joues. Son front ridé se prolongeait bien avant sur le crâne à peine couvert de quelques derniers cheveux. Son nez était d’un rouge tirant sur le violet. Enfin, ses lèvres lippues annonçaient qu’il devait aimer avant tout la bonne chère.

En effet, M. Bardier, l’un des plus riches propriétaires du département des Pyrénées-Orientales, passait pour le plus franc gastronome de la contrée, quelques-uns même ajoutaient, de France . Sa table était renommée à dix lieues à la ronde. A dire d’expert, le chef de l’État ne faisait pas de meilleurs repas que lui. Sa cave, située dans un vieux souterrain à moitié effondré, contenait des richesses liquides inappréciables. Lui seul et son tonnelier connaissaient les trésors qui s’y trouvaient enfouis ! Les ivrognes du pays en parlaient avec un respect profond et se signaient en passant devant la porte ! Les commères, de leur côté, prétendaient que cette cave contenait en vins et liqueurs, plus de cinquante mille francs!

LOÙ GOURMËN

Il y avait dix ans que Bardier s’était installé dans le village. Il venait de Paris, voilà tout ce qu’on savait sur son compte. A peine arrivé, il avait acheté la villa qu’il habitait. En la payant comptant, il avait obtenu un rabais considérable. Il lui restait, après cet achat, deux cent mille francs que le notaire de la ville voisine faisait fructifier et dont il lui servait régulièrement les rentes par trimestre.

Bardier était grand chasseur. Il passait volontiers des journées entières un fusil à la main, mais ne tirant que ce qui était nécessaire à sa table. Comme pêcheur, il n’avait pas son pareil. Il connaissait tous les bons endroits, et on disait que le plus beau poisson, ainsi que le plus beau gibier de la contrée, était mangé par lui.

Tous les deux jours, il recevait de Paris une caisse pleine de primeurs et de conserves, à lui adressée par Chevet, ou Potel et Chabot. Tout ce qu’on lui envoyait était de premier choix : les plus beaux fruits, les légumes les plus appétissants. Il mettait chaque pays en réquisition pour ses produits. Il achetait sa moutarde, son pain d’épice et son cassis à Dijon; ses asperges lui venaient d’Argenteuil ; son raisin, de Fontainebleau ; ses

pêches, de Montreuil ; ses confitures, de Bar ; ses poulardes, du Mans; ses pâtés de foie, de Strasbourg ; ses truffes, du Périgord ; son vinaigre, d’Orléans ; de Commercy, on lui expédiait des madeleines dont il raffolait ; de Troyes, des andouillettes qui faisaient les délices de son palais; de Marseille, il recevait son huile et ses olives ; il prenait ses oranges, ses grenades, ses figues, ses mandarines, ses dattes, à Alger. Bref, chaque pays fournissait ses produits les plus recherchés pour la table ou la cave de cet original, qui ne vivait que pour manger bon et chaud et boire frais, suivant la recommandation expresse de cet autre amateur de transons de cJiière lie , chanté par maître Alcofribas Nasier.

Bardier avait amené avec lui, de Paris, une cuisinière émérite , dame Marie , cordon bleu connaissant à fond son métier. Elle préparait les mets préférés de son maître avec une habileté sans égale. Les rares invités de la maison, les gros bonnets du pays, disaient merveille de ses sauces. Le maire, gourmand s’il en fut, attendait avec impatience le jour de Noël, seul jour de l’année où il s’assît à la table de Bardier, et comme le brave homme adorait , — c’est ainsi

LOÙ GOURMËN

qu’il s’exprimait — le potage bisque, on en préparaifpour ce jour-là, ainsi qu’un certain foie aux truffes arrosé de madère, le chef-d’œuvre de dame Marie, dont le curé se 'pourléchait les badigoinces.

Les appointements de la servante étaient aussi élevés que ceux d’un juge d’instruction ou d’un chef d’escadron. Depuis dix ans qu’elle servait Bardier, cette cuisinière avait amassé une cinquantaine de mille francs et elle refusait toute alliance, quoiqu’elle fût très recherchée à cause de ses économies. Dame Marie savait que son maître lui laisserait sa fortune en récompense de ses services.

Bardier avait dix ans de moins qu’elle ; mais vu les excès qu’il faisait chaque jour, la servante comptait sur une fin prochaine, et elle avait raison, car la vie de son maître ne dépendait que d’une indigestion.

Bardier se couchait chaque soir à dix heures, et se levait à huit. A peine levé, il se mettait à table, mangeait légèrement et partait à la chasse ou à la pêche, ou bien écrivait à ses fournisseurs en vivres ou en liquides.

Toutes ses actions avaient le même but : sa table!

Dans les journaux qu’il recevait, il ne lisait que les menus ; il s’était désabonné de deux feuilles de Paris qui avaient cessé la publication de cette partie de leur rédaction. Sa bibliothèque ne contenait que des livres de cuisine ou des ouvrages se rapportant à l’art culinaire : Brillat-Savarin, le baron Brisse étaient les prophètes de Bardier.

Il ne parlait jamais que de manger , ne se préoccupait que de bien vivre....

Peu lui importait que le gouvernement changeât ; que le ministère fût renversé ; que la question d’Orient devînt brûlante ; que les arts vissent naître un grand peintre, un grand musicien, un sculpteur de génie ; que la littérature s’enrichît d’un nouveau chef-d’œuvre, . . . pourvu que sa table fût toujours bien approvisionnée, que les asperges fussent bonnes, les fraises parfumées, les truffes abondantes ainsi que le gibier, les pois verts et sucrés, les melons exquis, le vin du bon" cru, les liqueurs fines et vieilles, et les huîtres fraîches.

Notre gourmand déjeunait à midi et dînait à sept heures.

Il restait deux heures à table.

LOÙ GOURMÏ5N

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Il avait un excellent appétit et un estomac d’autruche. C’était ce qu’on appelle une bonne fourchette.

A table, il parlait rarement, ayant, pensait-il, beaucoup mieux à faire !

C’est pour cette raison qu’il recevait peu, car sa qualité d’amphitryon l’obligeait alors à tenir conversation avec ses hôtes, ce qui lui déplaisait fort, en ce que cela lui prenait un temps précieux.

Après son déjeuner, dame Marie lui servait son café, suivant les saisons, dans le salon ou dans le jardin.

Bardier avait installé dans son salon une sorte de chaise longue sur laquelle il s’étendait en hiver pour déguster son moka et fumer un excellent cigare de la Havane, tandis que dans la cheminée brûlait une bûche énorme sous laquelle la servante avait placé un épais lit de braise, cependant qu’au dehors la bise sifflait furieusement à travers les branches des arbres blanchis par le givre.

Notre homme, qui avait fait un bosquet ombreux au milieu de son parc et avait placé dans le bosquet une table légère en osier, ainsi que des

chaises et des fauteuils de jardin, s’y réfugiait en été. C’était là que le sybarite fuyait les grandes chaleurs.

Yètu d’un costume de coutil, il se couchait dans un hamac attaché aux troncs de deux grands chênes dont le feuillage, formant une voûte impénétrable, conservait au bosquet une fraîcheur délicieuse.

Oncques on n’avait connu de femmes à notre homme, jamais il n’avait parlé d’elles ; pour lui, la femme était dame Marie, et j’ai dit comment elle le servait.

On voit que maître Bardier était un singulier personnage et méritait bien le surnom que lui avait donné l’un de ses fournisseurs de Provence : « Loû Gourmën. »

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