CHAPITRE II
PARIS A CINQ HEURES DU MATIN
Il était cinq heures du matin quand Gaston Revert sortit du tripot où il avait passé la nuit.
Le jour commençait à poindre.
Il faisait très froid : il avait gelé h pierre fendre, suivant l’expression pittoresque des gens de la campagne.
Les becs de gaz jetaient sur l’asphalte bien sec des boulevards une lueur d’un rouge jaune qui pâlissait devant l’aurore.
Sous les reflets de cette lumière on voyait scintiller sur le pavé les petits glaçons hérissés qui brillaient comme des diamants taillés de mille facettes.
Le passant faisait craquer sous ses pieds ces glaçons qui se changeaient en poussière et que le
vent, faisant concurrence aux balayeurs allemands, enlevait en sifflant dans un tourbillon glacé....
Les pierrots effrontés, éveillés avec l'aube, sortaient du refuge où ils venaient de passer la nuit à l’abri des intempéries, et voltigeaient en piaillant, en quête de leur déjeuner....
L’aurore avait jeté sur le boulevard comme une immense gaze bleue recouvrait les maisons ; les arbres noirs étendant leurs branches dépouillées ; les bancs établis par une municipalité prévoyante pour les oisifs qui flânent l’après-micli en été, et pour les femmes qui, le soir, accueillent chaque passant d’un sourire et d’un clignement d’yeux significatifs ; les kiosques éclairant encore d’une lueur mourante les annonces multicolores que le progrès a mises partout.
A la porte des cercles, quelques équipages oubliés par leurs maîtres stationnaient, recevant la poussière soulevée en nuages par les balayeuses qui traçaient comme un sillon stérile sur les immondices laissées la veille sur le boulevard par le Paris vivant, en ce moment géant endormi et ronflant à poings fermés....
Toutes les fenêtres des cabinets des restaurants
PARIS A CINQ HEURES DU MATIN
de nuit étaient fermées hermétiquement, et sur les glaces, la chaleur intérieure plaquait une buée épaisse, pour dérober aux indiscrets les mystères qui se jouaient à l’intérieur....
La lueur des lustres se projetait jusque sur le trottoir, qu’elle éclairait mal, concurremment avec quelques étoiles qui tremblotaient encore au ciel avant de disparaître dès que le soleil frileux et peu matinal en hiver jetterait un de ses rayons....
Devant la porte attendaient quelques fiacres datant de la Restauration, vieux débris d’une voiture ayant peut-être traîné sur ses coussins, autrefois moelleux, maintenant durs et salis par mille impuretés, une jolie femme, fraîche, jeune et sentant bon....
A cette caisse vermoulue et dont l’antique peinture, qu’on ne pouvait définir, craquait, boursouflée par le temps, le froid et le soleil, était attelée une rosse étique dormant debout, la bouche dans une musette où l’avoine devait toujours être rare, comme le prouvaient les flancs amaigris de l’animal, dessinant des sinuosités produites par les os, sur lesquels courait une peau trop courte et pelée, affreuse à voir....
Sur la croupe de la pauvre bète, deux pointes s’élevaient, semblables à l’étoffe d’une tente dressée grâce à deux piquets fichés en terre....
Les lanternes, toutes grasses de l’huile figée échappée de son contenant par suite des cahots de la voiture, n’avaient plus qu’une faible clarté qui se mourait faute de combustible, et qui permettait à peine de lire sur un verre de couleur le numéro de police, en chiffres de cuivre plaqués sur la vitre....
Le cocher, couvert de haillons sentant l’écurie, s’était enveloppé dans une vaste houppelande, et, ayant relevé les glaces de son coucou pour empêcher l’air extérieur de pénétrer, ronflait au chaud dans un coin de l’antique équipage, qu’il emplissait d’une odeur fétide.
De temps à autre, s’engouffrant dans les rues donnant sur le boulevard, couraient de lourdes voitures de maraîchers dont les roues sautaient avec fracas sur les pavés.
D’autres voitures, tonneaux énormes portant un numéro en gros chiffres peints en jaune, passaient lourdement, laissant derrière elles un sillon pestilentiel; les chevaux, enveloppés des coups de fouet des charretiers portant un informe tablier
PARIS A CINQ HEURES DU MATIN
de cuir, faisaient sortir du pavé des gerbes d’étincelles ; un juron énergique excitait les bêtes, du corps desquelles se dégageait comme un brouillard troublant l’éclat des lanternes rondes placées à l’avant de la voiture.
Les laitières installaient, sous les portes- cochères, leur magasin ambulant, et, tout en allumant leur fourneau portatif, remuaient leurs boites en fer-blanc sur lesquelles les employés de la salubrité apposent leur cachet, après vérification du liquide.
Les facteurs levaient les lettres dans les petites postes etles jetaient dans leur immense sac de cuir.
Les grisettes, tète nue malgré le froid, un ruban piqué coquettement dans leurs cheveux, trottinaient légèrement avec ce mouvement provoquant des hanches qui leur est particulier, et se rendaient à leur magasin en pensant au spectacle effroyablement dramatique auquel elles avaient assisté la veille à l’Àmbigu ou à la Porte-Saint-Martin.
Les vendeurs de journaux, marchant d'un pas rapide, emportaient, sous leur bras, leur marchandise encore humide, pour jeter au géant av;de de nouvelles toutes les informations qu’il veut connaître dès qu’il est éveillé.
Déjà l’animation était plus grande. Paris s’éveillait.
Le jour avait enlevé la gaze bleue qui couvrait la ville, et à l’horizon on voyait monter lentement une clarté vive qui jetait comme un éblouissement aux yeux.
Les fiacres descendaient des banlieues et venaient relayer les maraudeurs nocturnes.
L’air était vif, piquant, les allants et venants avaient le visage frais et coloré; ils aspiraient avec délice, de toute la force de leurs poumons, l’air dégagé par la brise du matin des odeurs fétides de la veille et de la nuit.
Peu à peu, le jour était descendu sur la grande ville qui, ce matin-là, mettait une sorte de paresse à sortir de son lit bien chaud.
Le Paris qui travaille se levait au moment où se couche le Paris qui soupe et s’amuse.