CHAPITRE XIII
Le lendemain Jehan vit revenir Joas Gold.
— Eh bien! dit-il..., votre malheureux ami vous laisse, dit-on, une jolie fortune?
— Oui, le pauvre garçon nous donne tout ce qu’il avait à Gaston et à moi.
— Et cette fortune se monte, disent les paysans, à deux ou trois cent mille francs, C’est un joli denier.
— Ah ! Joas, que j’aimerais mieux qu’il fût là !
— Tout de bon, monsieur Jehan, je comprends cela, mais, somme toute, vous y gagnez cent cinquante mille francs ; c’est gentil, cela.
— Oui ; mais, dit Jehan écœuré, parlons d’autre chose, s’il vous plait. Vous venez chercher votre
tableau, je vais vous le remeüie, mais j’y mets une condition...
— Laquelle?
— Je veux qu’il prenne place au prochain Salon , que vous le vendiez ou non.
— C’est entendu. Vous n’avez aucune nouvelle de Gaston.
— Aucune, et j’en suis fort peiné.
— Et de Juana ?
— Aucune, non plus, je n’ai pas eu le temps d’y penser hier, et pourtant... mais, n’était-ce pas ce matin qu’elle devait être ici ?
— Précisément.
— Encore un retard, sans doute.
— Oui, dit Joas, mais est-ce que vous allez demeurer ici longtemps encore. Je l’espère pour vous, pour votre santé, pour l'art.
— Je dois demeurer encore une semaine au moins pour arranger mes affaires , mais sitôt qu’elles seront faites, je partirai ; cette maison que je trouvais charmante, me fait horreur aujourd’hui que mon pauvre ami n’y est plus.
— Je pars ce soir, moi, dit Joas ; est-ce que vous avez des commissions pour Paris?
— Oui, si vous voyez Gaston, et tâchez de
le voir, clites-lui ce que vous savez et que je raltends.
— Et rien pour Juana ?
— Puisqu’elle vient !
— Et si elle ne venait pas ?
— J’irai la retrouver
— Vous avez tort !
— Mais.... Joas....?
— Vous avez tort, vous vous perdez !
— Qu’importe?
— Et l’art !
— Fiez-vous-en à moi, maître Joas !
Et les deux hommes se séparèrent.
C'est en vain que Jehan attendit Juana, car voici ce qui s’était passé : Joas, ravi de la somme qu’il gagnait sur la magnifique toile du peintre, avait voulu qu’il en produisit une seconde, et il espérait que le talent de l’artiste revenu, celui-ci se remettrait, volontiers à l’œuvre. Seulement, le danger, c'était Juana ! Que la célèbre courtisane le retrouvât, et c’en était fait de Jehan. Joas connaissait suffisamment la vie pour savoir que lorsqu’une femme galante a jeté son dévolu sur un homme avec une véritable passion au cœur, il est aussi difficile de la faire renoncer à ses projets
sur cet homme que d’arracher ses petits à une tigresse. Aussi, quoiqu’il le pût, n’avait-il rien tenté sur elle à Paris.
Le matin même Joas était à la gare, où Juana devait descendre pour venir chez Jehan, et, en la voyant, il s’était écrié :
— Te voilà, ma toute belle, tu viens trop tard, l’oiseau s’est envolé !
— Allons donc 1
— Parfaitement, et même, avait -il ajouté, le gueux, sans finir mon tableau ! Je perds les dix mille francs que je lui ai avancés ! Ils n’en font jamais «T autres...
— Mais où est-il alors?
— A Paris.
— Pas possible !
— Parti d’hier soir...., pour te fuir
— Me fuir? dit Juana avec un accent de rage folle, me fuir, allons, vous êtes fou, mon vieux.... Je sais bien qu’il ne peut se passer de moi....
— Cependant, il est parti, reprit le juif avec un air narquois et montrant un employé de la gare, à qui il avait remis cent francs pour dire comme lui, demandez à monsieur...
— Oui, madame, répondit l'employé, M. Jehan
le peintre est passé ici hier soir partant pour Paris. Je l’ai vu avec un de ses amis qui l’accompagnait.
— Parti, c’est donc vrai ! dit la fille atterrée.
— - La preuve, riposta Joas, comme dernier
argument, c’est que je pars dans l’après-midi pour aller le retrouver. J’ai ébauché ici une affaire que je veux finir, sans quoi je prendrais le train qui passe dans une demi-heure?...
Juana ne l’écoutait pas. Elle réfléchissait. Elle n’entendit que les dernières paroles qu’il prononça.
— Dans une demi-heure? dit-elle.
— Oui, madame, reprit l’employé, dans une demi- heure il passe ici un train express pour Paris.
— Je le prendrai donc, et je me vengerai.
Joas n’avait eu garde de la quitter et n’était
venu voir Jehan qu’après avoir installé Juana dans le train qui la ramenait à Paris.
Chemin faisant, le vieux juif s’applaudissait de son truc , comme il disait.
En homme habile, il s’était dit qu’avec une femme de la force de Juana, il fallait user d’un moyen simple et rapide. Il avait imaginé celui-
là, qui réussit grâce à son extrême simplicité , Juana regagnait Paris, complètement dupée par Joas. Le tour était bien joué. L’artiste ne verrait pas la femme qui pouvait tuer son talent revenu. Le juif était en droit d’espérer qu’il gagnerait encore quelques billets de banque avec Jehan.
Après son entretien avec l’artiste, le juif s’était dit: Maintenant, tout est sauf; à Paris, je veillerai !
Resté seul, Jehan s’ennuyait à périr dans ce village.- Il ne pouvait travailler ; il souffrait horriblement. Les pensées qui hantaient son esprit avant la mort de Bardier revenaient , décuplées de violence par l’attente de Juana. Le peintre s’était fait une joie de l’arrivée de sa belle maîtresse qui ne venait pas.
Le jour encore il était assez calme ; mais la nuit il ne pouvait dormir.
Dame Marie le soignait avec un zèle que rien n’affaiblissait ; elle voyait en lui le possesseur de la fortune de son ancien maître, elle rêvait de s’attacher à lui par ses foins, et de faire qu’il ne pût se passer d’elle.
Jehan recevait les soins qu’elle lui prodiguait avec une complète indifférence, et pourtant, ja-
LA DERNIÈRE PASSION DU PEINTRE JEHAN 19b
mais il n’avait rencontré pareil dévouement. On peut se servir de ce mot , bien que ce prétendu dévouement ne fût basé que sur l’intérêt.
Quelques joui s se passèrent. Les lenteurs que les gens de justice méttent dans la moindre affaire retardaient son départ, ce dont il était visiblement affecté.
Un soir, Jehan s’ennuyait plus que de coutume ; il fumait un cigare dans le petit salon où il était assis sur une causeuse , pendant que dame Marie lui lisait à haute voir le Figaro , qui arrivait chaque soir à X
Tout à coup Jehan, qui depuis un instant la regardait, s’écria :
— Quel âge avez- vous donc, dame Marie?
— Trente-neuf ans, monsieur, pourquoi?...
— Savez-vous, reprit le peintre, sans se gêner avec la servante, que vous êtes encore fort bien! Pourquoi donc ne vous mariez-vous pas?
— Oh! dit-elle, sans savoir où Jehan voulait en venir, je n’ai pas encore rencontré l’homme qu’il me fallait.
— Ah! dit Jehan.
Et il retomba dans sa rêverie , pendant que dame Marie continuait la lecture.
. Soudain... les yeux du peintre s’allumèrent... ses doigts tremblèrent... dame Marie fut effrayée. Il se leva et marcha dans le salon en proie à une agitation fébrile.
— Je me sens mal... je vais me coucher... Puis il ajouta brutalement: Venez me préparer ma chambre.
— Tout de suite, répondit doucement Marie, qui ne comprenait rien à ce qui se passait.
Et tous deux montèrent au premier.
Pierre, le domestique, couchait dans la remise située, comme nous l’avons dit, hors de la villa.
Quand ils furent arrivés, dame Marie découvrit le lit de Jehan, pendant que celui-ci, sans qu’elle s’en aperçût, fermait la porte à double tour et mettait la clef dans sa poche.
— Mais qu’avez -vous donc, monsieur? fitelle.
— Rien , répondit-il d’une voix qui tremblait.
Et, souriant, il s’approcha.
Effrayée, dame Marie recula.
— Savez-vous que vous avez une jolie taille, dit-il en passant son bras autour du corps de la servante.
— Mais
— Et un opulent corsage, ajouta- t-il en y portant les mains et en le dégrafant.
— Mais... dit-elle de nouveau.
Et, se dirigeant vers la porte, elle voulut l’ouvrir.
— Inutile , dit le peintre extrêmement surexcité, elle est fermée, ma jolie colombe.
Et il avançait toujours vers elle.
Il la prit dans ses bras et lui appliqua un vigoureux et brûlant baiser sous lequel, tant la passion arrivée à son dernier degré chez Jehan se communiquait avec force, elle tressaillit malgré elle.
Cependant , une lueur venait .de se montrer dans son cerveau, lueur subite, mais éblouissante. Tiens, tiens, se dit-elle en son for, sans réfléchir que Jehan se désavouerait le lendemain, tiens, tiens, mais...
Et elle n’opposa plus qu’une faible résistance aux désirs du jeune homme. Elle le laissa faire en se défendant mollement.
Jehan ne se connaissait plus. Sa chair excitée tremblait... ses yeux lançaient des éclairs... il avait les lèvres humides et froides.,, ses mains
brûlaient... ses tempes battaient violemment... il paraissait être en délire. Dame Marie ne perdait pas un seul de ses mouvements. Soudain elle se trouva presque nue... A l’aspect de sa chair, Jehan ne se connut plus. Il acheva de la dévêtir, et, la prenant entre ses bras avec une force décuplée par la passion, il la porta sur son lit.
Elle lui rendit les baisers ardents qu’il lui donnait, et bientôt, vaincue elle-même, elle s’abandonna complètement.
Cependant Jehan n’était plus un homme, mais uue bête brute.
Le paysan stupide qui prend une femme, la nuit, en rase campagne, n’est pas plus fou que ne l’était le peintre.
Sa passion vive, contenue, débordait comme un torrent impétueux enflé par la fonte des neiges et qui brise tout à coup ses digues impuissantes.
Tout à coup, au moment où son délire brûlant arrivait à son apogée, il poussa un grand cri et roula comme une masse sur son lit.
Une écume sanglante souillait ses lèvres, ses yeux étaient effroyablement ouverts; il dit encore :
« Ah ! mon Dieu! » et resta sans mouvement.
Dame Marie, stupéfaite, chercha la clef de la chambre, ouvrit la porte, après avoir fait disparaître toutes traces de ce qui venait de se passer, et appela « : Au secours ! »
A ses cris, Pierre accourut . Il alla chercher un médecin, qui ne put que constater la mort.
Gomme Bardier avait succombé aux suites de sa gourmandise , Jean Libéral était mort dans les bras d’une femme. Chacun des deux amis se trouvait ainsi frappé par où il avait péché....